Était-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont les premiers grondements troublaient l'atmosphère?... Non!... Il ne se produisait aucun de ces météores, qui désolent si souvent l'Afrique équatoriale d'un littoral à l'autre. Ces mugissements caractéristiques trahissaient leur origine animale et ne provenaient pas d'une répercussion des décharges de la foudre échangées dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutôt de gueules formidables, non de nuages électriques. Au surplus, les basses zones ne se zébraient point des fulgurants zigzags qui se succèdent à courts intervalles. Pas un éclair au-dessus de l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud. À travers les nues accumulées, pas un trait de feu entre les cirrus, empilés comme des ballots de vapeurs. «Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber. -- Au campement..., répondit le foreloper. -- Serait-ce donc?...» s'écria Marc Huber. Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se rapprochant. «Détalons, dit le foreloper, et au pas de course!» CHAPITRE III -Dispersion- Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes à franchir les quinze cents mètres qui les séparaient du tertre. Ils ne s'étaient pas même retournés une seule fois, ne s'inquiétant pas d'observer si les indigènes, après avoir éteint leurs feux, cherchaient à les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce côté, régnait le calme, alors que, à l'opposé, la plaine s'emplissait d'une agitation confuse et de sonorités éclatantes. Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y arrivèrent, était en proie à l'épouvante, -- épouvante justifiée par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En était- il temps encore?... Max Huber et Khamis avaient aussitôt rejoint John Cort et Urdax, postés à cinquante pas en avant du tertre. «Une harde d'éléphants!... dit le foreloper. -- Oui, répondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure, ils seront sur nous... -- Gagnons la forêt, dit John Cort. -- Ce n'est pas la forêt qui les arrêtera..., répliqua Khamis. -- Que sont devenus les indigènes?... s'informa John Cort. -- Nous n'avons pu les apercevoir..., répondit Max Huber. -- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitté la lisière!... -- Assurément non!» Au loin, à une demi-lieue environ, on distinguait une large ondulation d'ombres qui se déplaçait sur l'étendue d'une centaine de toises. C'était comme une énorme vague dont les volutes échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des souffles stridents, des éclats cuivrés, s'échappaient de ces centaines de trompes, -- autant de clairons sonnés à pleine bouche. Les voyageurs de l'Afrique centrale ont pu justement comparer ce bruit à celui que ferait un train d'artillerie roulant à grande vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais à la condition que les trompettes eussent jeté dans l'air leurs notes déchirantes. Que l'on juge de la terreur à laquelle s'abandonnait le personnel de la caravane, menacé d'être écrasé par ce troupeau d'éléphants! Chasser ces énormes animaux présente de sérieux dangers. Lorsqu'on parvient à les surprendre isolément, à séparer de la bande à laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue presque instantanément, les dangers de cette chasse sont très diminués. En l'espèce, la harde ne se composât-elle que d'une demi-douzaine de bêtes, les plus sévères précautions, la plus extrême prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples d'éléphants courroucés, toute résistance est impossible, alors que -- dirait un mathématicien -- leur masse est multipliée par le carré de leur vitesse. Et, si c'est par centaines que ces formidables bêtes se jettent sur un campement, on ne peut pas plus les arrêter dans leur élan qu'on n'arrêterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui emportent les navires dans l'intérieur des terres à plusieurs kilomètres du littoral. Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espèce finira par disparaître. Comme un éléphant rapporte environ cent francs d'ivoire, on les chasse à outrance. Chaque année, d'après les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expédiés en Angleterre. Avant un demi-siècle, il n'en restera plus un seul, bien que la durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication, puisqu'un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piéton? Et puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on tire de leur mort. L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque irréductible. Pendant cette expédition, le Portugais n'avait eu qu'à se féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète, les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les régions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des forêts et des plaines marécageuses qu'ils affectionnent. Ils y vivent par troupes, d'ordinaire surveillées par un vieux mâle. En les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des trappes, en les attaquant lorsqu'ils étaient isolés, Urdax et ses compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait- il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient l'espace, allait écraser au passage toute la caravane?... Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la défensive, lorsqu'il croyait à une agression des indigènes campés au bord de la forêt, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement, il ne resterait bientôt plus que débris et poussière!... Toute la question se réduisait à ceci: le personnel parviendrait-il à se garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point, la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne saurait la dépasser. «Il faut fuir... fuir à l'instant!... affirma Khamis en s'adressant au Portugais. -- Fuir!...» s écria Urdax. Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre, avec son matériel, tout le produit de l'expédition. D'ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n'était-ce pas insensé que de s'obstiner à une résistance impossible?... Max Huber et John Cort attendaient qu'une résolution eût été prise, décidés à s'y soumettre, quelle qu'elle fût. Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne parvenait guère à s'entendre. Le foreloper répéta qu'il fallait s'éloigner au plus tôt. «En quelle direction? demanda Max Huber. -- Dans la direction de la forêt. -- Et les indigènes?... -- Le danger est moins pressant là-bas qu'ici», répondit Khamis. Que cela fût sûr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du moins, certitude qu'on ne pouvait rester à cette place. Le seul parti, pour éviter l'écrasement, c'était de se réfugier à l'intérieur de la forêt. Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomètres à franchir, alors que la harde n'était qu'à la moitié tout au plus de cette distance!... Chacun réclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se résolvait pas à donner. Enfin il s'écria: «Le chariot... le chariot!... Mettons-le à l'abri derrière le tertre... Peut-être sera-t-il protégé... -- Trop tard, répondit le foreloper. -- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais. -- Comment?...» répliqua Khamis. En effet, après avoir brisé leurs entraves, sans qu'il eût été possible de les arrêter, les boeufs de l'attelage s'étaient sauvés, et, affolés, couraient même au-devant de l'énorme troupeau qui les écraserait comme des mouches. À cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane: «Ici, les porteurs!... cria-t-il. -- Les porteurs?... répondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils prennent la fuite... -- Les lâches!» s'écria John Cort. Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du campement, les uns emportant des ballots, les autres chargés des défenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lâches et aussi en voleurs! Il n'y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient pas. Ils trouveraient asile dans les villages indigènes. De la caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le Français, l'Américain et le jeune garçon. «Le chariot... le chariot!...» répéta Urdax, qui s'entêtait à le garer derrière le tertre. Khamis ne put se retenir de hausser les épaules. Il obéit cependant et, grâce au concours de Max Huber et de John Cort, le véhicule fut poussé au pied des arbres. Peut-être serait-il épargné, si la harde se divisait en arrivant au groupe de tamarins?... Mais cette opération dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut terminée, il était manifestement trop tard pour que le Portugais et ses compagnons pussent atteindre la forêt. Khamis le calcula, et ne lança que ces deux mots: «Aux arbres!» Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des tamarins afin d'éviter le premier choc tout au moins. Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en faire usage contre les éléphants, et aussi pour la route du retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du foreloper, lequel songea à se munir de sa hachette et de sa gourde. En traversant les basses régions de l'Oubanghi, qui sait si ses compagnons et lui ne parviendraient pas à gagner les factoreries de la côte?... Quelle heure était-il à ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce que constata John Cort, après avoir éclairé sa montre à la flamme d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonné, ce qui lui permettait de juger la situation, très périlleuse, à son avis, et sans issue, si les éléphants s'arrêtaient au tertre, au lieu de se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine. Max Huber, plus nerveux, ayant également conscience du danger, allait et venait près du chariot, observant l'énorme masse ondulante, qui se détachait, plus sombre, sur le fond du ciel. «C'est de l'artillerie qu'il faudrait!...» murmura-t-il. Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il éprouvait. Il possédait ce calme étonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être épaulé, il attendait. Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait plus à l'irréparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant les plus retentissants jurons de sa langue maternelle. Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne témoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses deux amis étaient là. Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une violence inouïe, à mesure que s'approchait la chevauchée formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait. On sentait déjà un souffle qui traversait l'air comme les vents de tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées, des apparences tératologiques. On eût dit d'une apocalypse de monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se convulsaient dans une agitation frénétique. Il n'était que temps de se réfugier entre les branches des tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu le Portugais et ses compagnons. Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au- dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins, sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de l'Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont l'habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se nourrissent, surtout dans les provinces littorales. Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l'un à l'autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les animaux se précipitaient contre le tertre? Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu'à la naissance des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût été malaisé si Khamis n'avait eu à sa disposition quelques «chamboks». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les attelages de boeufs. Grâce à l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l'avoir lancée à travers la fourche, purent se hisser à l'un des arbres. En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et John Cort en firent autant. Dès qu'ils furent achevalés sur une branche, ils envoyèrent l'extrémité du chambok à Llanga qu'ils enlevèrent en un tour de main. La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois minutes, elle aurait atteint le tertre: «Cher ami, êtes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort à son camarade. -- Ce n'est encore que de l'imprévu, John! -- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est que nous parvinssions à sortir sains et saufs de cette affaire! -- Oui... à tout prendre, John, mieux eût valu ne point être exposé à cette attaque d'éléphants dont le contact est parfois brutal... -- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du même avis!» se contenta de répondre John Cort. Ce que répliqua Huber, son ami ne put l'entendre. À cet instant éclatèrent des beuglements d'épouvante, puis de douleur, qui eussent fait tressaillir les plus braves. En écartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se passait à une centaine de pas du tertre. Après s'être sauvés, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la direction de la forêt. Mais ces animaux, à la marche lente et mesurée, y parviendraient-ils avant d'avoir été atteints?... Non, et ils furent bientôt repoussés... En vain se défendirent-ils à coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur, vint se réfugier sous le branchage des tamarins. Oui, par malheur, car les éléphants l'y poursuivirent et s'arrêtèrent par un instinct commun. En quelques secondes, le ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs déchirées, d'os broyés, débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux ongles d'une dureté de fer. Le tertre était alors entouré et il fallut renoncer à la chance de voir s'éloigner ces bêtes furieuses. En un moment, le chariot fut bousculé, renversé, chaviré, écrasé sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre. Anéanti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des roues, ni de la caisse. Sans doute, de nouveaux jurons éclatèrent entre les lèvres du Portugais, mais cela n'était pas pour arrêter ces centaines d'éléphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le plus rapproché, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La balle ricocha sur le dos de l'animal sans pénétrer dans ses chairs. Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant même qu'aucun coup ne fût perdu, que chaque balle fît une victime, peut-être aurait-on pu se débarrasser de ces terribles assaillants, les détruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient été qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus éclairé qu'un amoncellement d'énormes cadavres au pied des tamarins. Mais trois cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare de rencontrer de pareilles agglomérations dans les contrées de l'Afrique équatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent à perte de vue les ruminants de toute sorte?... «Cela se complique..., observa John Cort. -- On peut même dire que ça se corse!» ajouta Max Huber. Puis, s'adressant au jeune indigène achevalé près de lui: «Tu n'as pas peur?... demanda-t-il. -- Non, mon ami Max... avec vous..., non!» répondit Llanga. Et, cependant, il était permis non seulement à un enfant, mais à des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrésistible épouvante. En effet, nul doute que les éléphants n'eussent aperçu, entre les branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane. Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se rétrécit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayèrent d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant sur les pattes de derrière. Par bonne chance, à cette hauteur d'une trentaine de pieds, ils ne purent y réussir. Quatre coups de carabine éclatèrent simultanément, -- quatre coups tirés au juger, car il était impossible de viser juste sous la sombre ramure des tamarins. Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun éléphant eût été mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de moins, cela n'eût pas compté! Aussi, ce ne fut plus aux branches inférieures que les trompes essayèrent de s'accrocher. Elles entourèrent le fût des arbres en même temps que ceux-ci subissaient la poussée puissante des corps. Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils éprouvèrent un ébranlement auquel, sans doute, ils ne pourraient résister. Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirés par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secoué avec une extraordinaire violence, les menaçait d'une chute prochaine. Le Français et son compagnon, eux, n'avaient point déchargé leurs carabines, bien qu'ils fussent prêts à le faire. «À quoi bon?... avait dit John Cort. -- Oui, réservons nos munitions, répondit Max Huber. Plus tard, nous pourrions nous repentir d'avoir brûlé ici notre dernière cartouche!» En attendant, le tamarin auquel étaient cramponnés Urdax et Khamis fut tellement ébranlé qu'on l'entendit craquer sur toute sa longueur. Évidemment, s'il n'était pas déraciné, il se briserait. Les animaux l'attaquaient à coups de défenses, le courbaient avec leurs trompes, l'ébranlaient jusque dans ses racines. Rester plus longtemps sur cet arbre, ne fût-ce qu'une minute, c'était risquer de s'abattre au pied du tertre: «Venez!» cria à Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre voisin. Le Portugais avait perdu la tête et continuait à décharger inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une carapace d'alligator. «Venez!...» répéta Khamis. Et au moment où le tamarin était secoué avec plus de violence, le foreloper parvint à saisir une des branches de l'arbre occupé par Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre, contre lequel s'acharnaient les animaux: «Urdax?... cria John Cort. -- Il n'a pas voulu me suivre, répondit le foreloper, il ne sait plus ce qu'il fait!... -- Le malheureux va tomber... -- Nous ne pouvons le laisser là..., dit Max Huber. -- Il faut l'entraîner malgré lui..., ajouta John Cort. -- Trop tard!...» dit Khamis. Trop tard, en effet. Brisé dans un dernier craquement, le tamarin s'abattit au bas du tertre. Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses cris indiquaient qu'il se débattait sous les pieds des éléphants, et comme ils cessèrent presque aussitôt, c'est que tout était fini. «Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort. -- À notre tour bientôt... dit Khamis. -- Ce serait regrettable! répliqua froidement Max Huber. -- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis», déclara John Cort. Que faire?... Les éléphants, piétinant le tertre, secouaient les autres arbres, agités comme sous le souffle d'une tempête. L'horrible fin d'Urdax n'était-elle pas réservée à ceux qui lui auraient survécu quelques minutes à peine?... Voyaient-ils la possibilité d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils se risquaient à descendre, pour gagner la plaine, échapperaient- ils à la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps d'atteindre la forêt?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute sécurité?... Si les éléphants ne les y poursuivaient pas, ne leur auraient-ils échappé que pour tomber au pouvoir d'indigènes non moins féroces?... Cependant, que l'occasion se présentât de chercher refuge au-delà de la lisière, il faudrait en profiter sans une hésitation. La raison commandait de préférer un danger non certain à un danger certain. L'arbre continuait à osciller, et, dans une de ces oscillations, plusieurs trompes purent atteindre ses branches inférieures. Le foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lâcher prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se retenait du bras droit. Avant de très courts instants, ou les racines auraient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base... Et la chute du tamarin, c'était la mort de ceux qui s'étaient réfugiés entre ses branches, l'épouvantable écrasement du Portugais Urdax!... Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines cédèrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutôt qu'il ne s'abattit le long du tertre. «À la forêt... à la forêt!...» cria Khamis. Du côté où les branches du tamarin avaient rencontré le sol, le recul des éléphants laissait le champ libre. Rapidement, le foreloper dont le cri avait été entendu, fut à terre. Les trois autres le suivirent aussitôt dans sa fuite. Tout d'abord, acharnés contre les arbres restés debout, les animaux n'avaient pas aperçu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces. John Cort se maintenait à son côté, prêt à prendre sa part de ce fardeau, prêt également à décharger sa carabine sur le premier de la harde qui serait à sa portée. Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient à peine franchi un demi-kilomètre, lorsqu'une dizaine d'éléphants, se détachant de la troupe, commencèrent à les poursuivre. «Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!... Nous arriverons!...» Oui, peut-être, et encore importait-il de ne pas être retardé. Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait. «Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes jambes... laisse-moi!...» Max Huber ne l'écoutait pas et tâchait de ne point rester en arrière. Un kilomètre fut enlevé, sans que les animaux eussent sensiblement gagné de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait après cette formidable galopade. Cependant la lisière ne se trouvait plus qu'à quelques centaines de pas, et n'était-ce point le salut probable, sinon assuré, derrière ces épais massifs au milieu desquels les énormes animaux ne pourraient manoeuvrer?... «Vite... vite!... répétait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur Max... -- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!» Un des éléphants ne se trouvait plus qu'à une douzaine de mètres. On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se maintenait pas sans peine près de ses compagnons. Alors John Cort s'arrêta, se retourna, épaula sa carabine, visa un instant, fit feu et frappa, paraît-il, l'éléphant au bon endroit. La balle lui avait traversé le coeur, il tomba foudroyé. «Coup heureux!» murmura John Cort, et il se reprit à fuir. Les autres animaux, arrivés peu d'instants après, entourèrent la masse étendue sur le sol. De là un répit dont le foreloper et ses compagnons allaient profiter. Il est vrai, après avoir abattu les derniers arbres du tertre, la harde ne tarderait pas à se précipiter vers la forêt. Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes des arbres. Tout se confondait sur le périmètre de l'obscur horizon. Épuisés, époumonés, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre leur but?... «Hardi... hardi!...» criait Khamis. S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas à franchir, les éléphants n'étaient que de quarante en arrière... Par un suprême effort -- celui de l'instinct de la conservation -- Khamis, Max Huber, John Cort se jetèrent entre les premiers arbres, et, à demi inanimés, tombèrent sur le sol. En vain la harde voulut franchir la lisière. Les arbres étaient si pressés qu'elle ne put se frayer passage, et ils étaient de telle dimension qu'elle ne parvint pas à les renverser. En vain les trompes se glissèrent à travers les interstices, en vain les derniers rangs poussèrent les premiers... Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre des éléphants, auxquels la grande forêt de l'Oubanghi opposait un insurmontable obstacle. CHAPITRE IV -Parti à prendre, parti pris- Il était près de minuit. Restaient six heures à passer en complète obscurité. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que Khamis et ses compagnons fussent à l'abri derrière l'infranchissable barrière des arbres, cela semblait acquis. Mais si la sécurité était assurée de ce chef, un autre danger menaçait. Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'étaient pas montrés sur la lisière?... Est-ce que les hautes ramures ne s'étaient pas illuminées d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on douter qu'un parti d'indigènes ne fût campé en cet endroit?... N'y avait-il pas à craindre une agression contre laquelle aucune défense ne serait possible?... «Veillons, dit le foreloper, dès qu'il eut repris haleine après cette époumonante course, et lorsque le Français et l'Américain furent en état de lui répondre. -- Veillons, répéta John Cort, et soyons prêts à repousser une attaque!... Les nomades ne sauraient être éloignés... C'est sur cette partie de la lisière qu'ils ont fait halte, et voici les restes d'un foyer, d'où s'échappent encore quelques étincelles...» En effet, à cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons brûlaient en jetant une clarté rougeâtre. Max Huber se releva et, sa carabine armée, se glissa sous le taillis. Khamis et John Cort anxieux se tenaient prêts à le rejoindre s'il le fallait. L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui fût de nature à inspirer la crainte d'un danger immédiat. «Cette portion de la forêt est actuellement déserte, dit-il. Il est certain que les indigènes l'ont quittée... -- Et peut-être même se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu apparaître les éléphants, observa John Cort. -- Peut-être, car les feux que nous avons aperçus, monsieur Max et moi, dit Khamis, se sont éteints dès que les mugissements ont retenti dans la direction du nord. Était-ce par prudence, était-ce par crainte?... Ces gens devaient se croire en sûreté derrière les arbres... Je ne m'explique pas bien... -- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue, j'aurais quelque peine à rester éveillé... mes yeux se ferment malgré moi... -- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, déclara John Cort. -- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obéit pas, il commande... Bonsoir et à demain!» Un instant après, Max Huber, étendu au pied d'un arbre, était plongé dans un profond sommeil. «Va te coucher près de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi, nous veillerons jusqu'au matin. -- J'y suffirai, monsieur John, répondit le foreloper. C'est dans mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami.» On pouvait s'en rapporter à Khamis. Il ne se relâcherait pas une minute de sa surveillance. Llanga alla se blottir près de Max Huber. John Cort, lui, voulut résister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le foreloper. Tous deux parlèrent de l'infortuné Portugais, auquel Khamis était attaché depuis longtemps, et dont ses compagnons avaient apprécié les qualités au cours de cette campagne: «Le malheureux, répétait Khamis, a perdu la tête en se voyant abandonné par ces lâches porteurs, dépouillé, volé... -- Pauvre homme!» murmura John Cort. Ce furent les deux derniers mots qu'il prononça. Vaincu par la fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitôt. Seul, l'oeil aux aguets, prêtant l'oreille, épiant les moindres bruits, sa carabine à portée de la main, fouillant du regard l'ombre épaisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les profondeurs du sous-bois au ras du sol, prêt enfin à réveiller ses compagnons, s'il y avait lieu de se défendre, Khamis veilla jusqu'aux premières lueurs du jour. À quelques traits, le lecteur a déjà pu constater la différence de caractère qui existait entre les deux amis français et américain. John Cort était d'un esprit très sérieux et très pratique, qualités habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. Né à Boston, et bien qu'il fût Yankee par son origine, il ne se révélait que par les bons côtés du Yankee. Très curieux des questions de géographie et d'anthropologie, l'étude des races humaines l'intéressait au plus haut degré. À ces mérites, il joignait un grand courage et eût poussé le dévouement à ses amis jusqu'au dernier sacrifice. Max Huber, un Parisien resté tel au milieu de ces contrées lointaines où l'avaient transporté les hasards de l'existence, ne le cédait à John Cort ni par la tête ni par le coeur. Mais, de sens moins pratique, on eût pu dire qu'il «vivait en vers» alors que John Cort «vivait en prose». Son tempérament le lançait volontiers à la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a dû le remarquer, il aurait été capable de regrettables témérités pour satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon eût cessé de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu plusieurs occasions de s'exercer depuis le départ de Libreville. Libreville est la capitale du Congo français. Fondée en 1849 sur la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de quinze à seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y réside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres édifices que sa propre maison. L'hôpital, l'établissement des missionnaires, et, pour la partie industrielle et commerciale, les parcs à charbon, les magasins et les chantiers constituent toute la ville. À trois kilomètres de cette capitale se trouve une annexe, le village de Glass, où prospèrent des factoreries allemandes, anglaises et américaines. C'était là que Max Huber et John Cort s'étaient connus cinq ou six ans plus tôt et liés d'une solide amitié. Leurs familles possédaient des intérêts considérables dans la factorerie américaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois supérieurs. Cet établissement se maintenait en pleine fortune, faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou, apéritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arôme si pénétrant et d'énergie si fortifiante, l'une et l'autre largement expédiées sur les marchés de l'Amérique et de l'Europe. Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient formé le projet de visiter la région qui s'étend à l'est du Congo français et du Cameroun. Chasseurs déterminés, ils n'hésitèrent pas à se joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter Libreville pour cette contrée où les éléphants abondent au-delà du Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax, originaire de Loango, et qui passait, à juste titre, pour un habile trafiquant. Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire que Stanley, en 1887-1889, rencontra à Ipoto, alors qu'elle revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait pas la mauvaise réputation de ses confrères, lesquels, pour la plupart, sous prétexte de chasser l'éléphant, se livrent au massacre des indigènes, et, ainsi que le dit l'intrépide explorateur de l'Afrique équatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent est teint de sang humain. Non! un Français et un Américain pouvaient, sans déchoir, accepter la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance ménager ni son dévouement ni son zèle. La campagne fut heureuse, on le sait. Très acclimatés, John Cort et Max Huber supportèrent avec une remarquable endurance les fatigues de cette expédition. Un peu amaigris, sans doute, ils revenaient en parfaite santé, lorsque la mauvaise chance leur barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille kilomètres les séparait encore de Libreville. La «Grande Forêt», ainsi l'avait qualifiée Urdax, cette forêt d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette qualification. Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont telles que la plupart des États d'Europe n'en égalent point la superficie. On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forêts qui sont situées dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans la Sibérie et dans l'Afrique centrale. La première, se prolongeant en direction septentrionale jusqu'à la baie d'Hudson et la presqu'île de Labrador, couvre, dans les provinces de Québec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante kilomètres sur une largeur de seize cents. La seconde occupe dans la vallée de l'Amazone, au nord-ouest du Brésil, une étendue de trois mille trois cents kilomètres en longueur et de deux mille en largeur. La troisième, avec quatre mille huit cents kilomètres d'une part et deux mille sept cents de l'autre, hérisse de ses énormes conifères, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de la Sibérie méridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, à l'ouest, jusqu'à la vallée de l'Indighiska, à l'est, contrée qu'arrosent l'Yenisséi, l'Olamk, la Lena et la Yana. La quatrième s'étend depuis la vallée du Congo jusqu'aux sources du Nil et du Zambèze, sur une superficie encore indéterminée, qui dépasse vraisemblablement celle des trois autres. Là, en effet, se développe l'immense étendue de région ignorée que présente cette partie de l'Afrique parallèle à l'équateur, au nord de l'Ogoué et du Congo, sur un million de kilomètres carrés, près de deux fois la surface de la France. On ne l'a point oublié, il entrait dans la pensée du Portugais Urdax de ne pas s'aventurer à travers cette forêt, mais de la contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce labyrinthe? Quitte à accroître l'itinéraire de quelques journées de marche, la caravane suivrait, le long de la lisière, un chemin plus facile qui conduisait à la rive droite de l'Oubanghi, et, de là, il serait aisé de regagner les factoreries de Libreville. À présent, la situation était modifiée. Plus rien des -impedimenta- d'un nombreux personnel, des charges d'un matériel encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels manquaient les moyens de transport à cinq cents lieues du littoral de l'Atlantique. Quel parti convenait-il de prendre? En revenir à l'itinéraire indiqué par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou bien essayer, en piétons, de franchir obliquement la forêt, où les rencontres de nomades seraient moins à redouter, route qui abrégerait le parcours, jusqu'aux frontières du Congo français?... Telle serait l'importante question à traiter, puis à résoudre, dès que Max Huber et John Cort se réveilleraient à l'aube prochaine. Durant ces longues heures, Khamis était resté de garde. Aucun incident n'avait troublé le repos des dormeurs ni fait pressentir une agression nocturne. À plusieurs reprises, le foreloper, son revolver à la main, s'était éloigné d'une cinquantaine de pas, rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux alentours quelque bruit de nature à inquiéter sa vigilance. Ce n'étaient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un gros oiseau à travers les ramures, le piétinement d'un ruminant autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestières, lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes frondaisons. Dès que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied. «Et les indigènes?... demanda John Cort. -- Ils n'ont point reparu, répondit Khamis. -- N'ont-ils pas laissé des traces de leur passage?... -- C'est à supposer, monsieur John, et probablement près de la lisière... -- Voyons, Khamis.» Tous trois, suivis de Llanga, se glissèrent du côté de la plaine. À trente pas de là, les indices ne manquèrent point: empreintes multiples, herbes foulées au pied des arbres, débris de branches résineuses consumées à demi, tas de cendres où pétillaient quelques étincelles, ronces dont les plus sèches dégageaient encore un peu de fumée. D'ailleurs aucun être humain sous bois, ni sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant, s'agitaient les flammes mouvantes. «Partis..., dit Max Huber. -- Ou du moins éloignés, répondit Khamis, et il ne me semble pas que nous ayons à craindre... -- Si les indigènes se sont éloignés, fit observer John Cort, les éléphants n'ont pas pris exemple sur eux!...» Et, de fait, les monstrueux pachydermes rôdaient toujours aux abords de la forêt. Plusieurs s'entêtaient vainement à vouloir renverser les arbres par de vigoureuses poussées. Quant au bouquet de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il était abattu. Le tertre, dépouillé de son ombrage, ne formait plus qu'une légère tumescence à la surface de la plaine. Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort évitèrent de se montrer, dans l'espoir que les éléphants quitteraient la plaine. «Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber, et de recueillir ce qui reste du matériel... peut-être quelques caisses de conserves, des munitions... -- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une sépulture convenable à ce malheureux Urdax... -- Il n'y faut pas songer tant que les éléphants seront sur la lisière, répondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matériel, il doit être réduit à des débris informes!» Le foreloper avait raison, et, comme les éléphants ne manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus qu'à décider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas. En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pièce, qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours. C'était un inyala, sorte d'antilope à pelage gris mélangé de poils bruns, animal de grande taille, celui-ci un mâle, armé de cornes spiralifères, dont une fourrure épaisse garnissait la poitrine et la partie inférieure du corps. La balle l'avait frappé à l'instant où sa tête se glissait entre les broussailles. Cet inyala devait peser de deux cent cinquante à trois cents livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier, et il y eut lieu de lui venir en aide. Le foreloper, qui avait l'habitude de ces opérations, dépeça la bête et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent rapportés près du foyer. John Cort y jeta une brassée de bois mort, qui pétilla en quelques minutes; puis, dès qu'un lit de charbons ardents fut formé, Khamis y déposa plusieurs tranches d'une chair appétissante. Des conserves, des biscuits, dont la caravane possédait nombre de caisses, il ne pouvait plus être question, et, sans doute, les porteurs en avaient enlevé la plus grande partie. Très heureusement, dans les giboyeuses forêts de l'Afrique centrale, un chasseur est toujours sûr de se suffire, s'il sait se contenter de viandes rôties ou grillées. Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent pas défaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis étaient munis chacun d'une carabine de précision et d'un revolver. Ces armes adroitement maniées devaient leur rendre service, mais encore fallait-il que les cartouchières fussent convenablement remplies. Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils eussent bourré leurs poches, ils n'avaient plus qu'une cinquantaine de coups à tirer. Mince approvisionnement, on l'avouera, surtout s'ils étaient obligés de se défendre contre les fauves ou les nomades, pendant six cents kilomètres jusqu'à la rive droite de l'Oubanghi. À partir de ce point, Khamis et ses compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine, soit dans les villages, soit dans les établissements des missionnaires, soit même à bord des flottilles qui descendent le grand tributaire du Congo. Après s'être sérieusement repus de la chair d'inyala, et rafraîchis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre les arbres, tous trois délibérèrent sur le parti à prendre. Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte: «Khamis, jusqu'ici Urdax était notre chef... Il nous a toujours trouvés prêts à suivre ses conseils, car nous avions confiance en lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractère et votre expérience... Dites-nous ce que vous jugez à propos de faire dans la situation où nous sommes, et notre acquiescement vous est assuré... -- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais désaccord entre nous. -- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis nombre d'années vous y conduisez des caravanes avec un dévouement que nous avons été à même d'apprécier... C'est à ce dévouement comme à votre fidélité que nous faisons appel, et je sais que ni l'un ni l'autre ne nous manqueront... -- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi...», répondit simplement le foreloper. Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se joignit celle de Llanga. «Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non renoncer au projet d'Urdax de contourner la forêt par l'ouest?... 1 - , 2 ' ? . . . 3 4 ! . . . , 5 ' ' ' . 6 7 ' 8 . 9 , . , 10 11 . - 12 ' , ' . 13 , , 14 . 15 16 « ' - , ? . . . . 17 18 - - . . . , . 19 20 - - - ? . . . » ' . 21 22 , ' , 23 , 24 , 25 . 26 27 « , , ! » 28 29 30 - - 31 32 , 33 . 34 ' , ' 35 ' , , 36 . , ' , , , 37 , , ' , ' 38 ' . 39 40 , 41 , ' , - - 42 ' , ' 43 . , ! ? . . . - 44 ? . . . 45 46 , 47 . 48 49 « ' ! . . . . 50 51 - - , , , ' ' , 52 . . . 53 54 - - , . 55 56 - - ' . . . , . 57 58 - - ? . . . ' . 59 60 - - ' . . . , . 61 62 - - , ! . . . 63 64 - - ! » 65 66 , - , 67 ' ' ' 68 . ' 69 . 70 , 71 ' . 72 , . 73 , , ' 74 , - - 75 . 76 77 ' 78 ' 79 . ! 80 ' . 81 ' ' 82 , ' ' ! 83 84 . ' 85 , 86 , ' 87 , 88 ' , ' ' , ' 89 , 90 . 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