je vous en réponds.
--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.
--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.
--A l'instant», répondit J.-T. Maston.
Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:
«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).
--Et à deux -cents- la livre (-- 10 centimes), il coûtera?...
--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).
J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.
«Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!
Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.
IX
--------------------
LA QUESTION DES POUDRES
Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
son rôle dans des proportions inaccoutumées.
On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comité.
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.
«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.
--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.
--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.
--Parfaitement, répondit le général.
--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.
--Où voulez-vous en venir? demanda le président.
--Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.
--Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,
répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des
quantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour les
plus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, après
expérience, au dixième du poids du boulet.
--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la
quantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
est bon de s'entendre sur sa nature.
--Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.
--Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finit
par altérer l'âme des pièces.
--Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un
long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons
aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
instantanément, afin que son effet mécanique soit complet.
--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
mettre le feu sur divers points à la fois.
--Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime
ces difficultés.
--Soit, répondit le général.
--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre
était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,
déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détériorait
pas sensiblement les bouches à feu.
--Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
hésiter, et que notre choix est tout fait.
--A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son
susceptible ami.
Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il
laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:
«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?
Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.
«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.
--Cinq cent mille, répliqua le major.
--Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.
Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collègues.
Il fut enfin rompu par le président Barbicane.
«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe que la résistance de notre canon construit dans des
conditions voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable
J.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je
proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.
--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa
chaise.
--Tout autant.
--Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
longueur.
--C'est évident, dit le major.
--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètres
cubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.
Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.
«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?
--Mais alors comment faire? demanda le général.
--C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mécanique.
--Bon! mais par quel moyen?
--Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.
Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.
«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
masse de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous
connaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissus
élémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.
--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.
--Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté
parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
chose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combiné
avec l'acide azotique à froid, se transforme en une substance
éminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.
Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,
découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre
Français, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en
1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudre
de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique...
--Ou pyroxyle, répondit Elphiston.
--Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.
--Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
découverte? s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentiment
d'amour-propre national.
--Pas un, malheureusement, répondit le major.
--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à
l'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
dans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,
alors étudiant en médecine à Boston.
--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
bruyant secrétaire du Gun-Club.
--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant
[Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
d'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé à
grande eau, puis séché, et voilà tout.
--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.
--De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse
à nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux
cent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut
l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
de prendre feu.
--Parfait, répondit le major.
--Seulement il est plus coûteux.
--Qu'importe? fit J.-T. Maston.
--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
supérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si l'on y mêle
les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
expansive est encore augmentée dans une grande proportion.
--Sera-ce nécessaire? demanda le major.
--Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de
seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière
n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De
cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir
sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
vol vers l'astre des nuits!
A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.
Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
poudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.
«Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.
[NOTA--Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour
l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
de deux noms.
En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
était connu en 1846. C'est à un Français, un esprit très distingué,
un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et
chimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grande
découverte.--J. V.]
X
--------------------
UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS
Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande
expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
difficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,
voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.
Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et
leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide
d'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du
moule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,
c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.
Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelques
dixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,
c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les
détails précis de l'exécution en constituaient alors le véritable
intérêt.
Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
d'un coup surexcité par un incident.
On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
plus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
tous les autres.
Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait
cette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et
d'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait
pris naissance.
Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait
Philadelphie.
Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans
les États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec
un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant
dans une proportion constante. Les navires, armés de pièces
formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable
carapace. Les -Merrimac-, les -Monitor-, les -Ram-Tenesse-, les
-Weckausen- [Navires de la marine américaine.] lançaient des
projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles des
autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.
Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un
courant d'idées essentiellement opposé.
Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous
les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait
dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable
contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.
Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs
amis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
jamais.
Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la
cuirasse devait finir par céder au boulet.
Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernières
expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, le
forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
mépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse
médiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids de
l'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques
du meilleur métal.
Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir
rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl
terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un
chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles du
monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix
étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.
Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
président qui, décidément, ne voulait pas compromettre son dernier
succès.
Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.
«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!
Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se
mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.
Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six
milles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par
les formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
à attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à
l'envoyer dans toutes les règles de l'art.
A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entièrement.
Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une
suprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment
inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
pieds! Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingt
mille livres! Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce
«coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la proposition
du poids de ses arguments.
Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.
Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois
la guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,
à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.
D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;
Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait
seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas
à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize cents
mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il
ne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie
de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des
imprudents spectateurs.
Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.
Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence
un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il
retomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
masse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait
singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
il était des cas où l'intervention du gouvernement devenait
nécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon
plaisir d'un seul.
On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine
Nicholl. Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte
de ses malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son
aise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait. Il se
faisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
on ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
président du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la
peine de rétorquer les arguments de son rival.
Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son
argent. Il proposa donc publiquement dans l'-Enquirer- de Richmond
une série de paris conçus en ces termes et suivant une proportion
croissante.
Il paria:
1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
du Gun-Club ne seraient pas faits, ci... 1000 dollars
2º Que l'opération de la fonte d'un canon
de neuf cents pieds était impraticable
et ne réussirait pas, ci.............. 2000 --
3º Qu'il serait impossible de charger la
Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
feu de lui-même sous la pression du
projectile, ci......................3000 --
4º Que la Columbiad éclaterait au premier
coup, ci...............................4000 --
5º Que le boulet n'irait pas seulement
six milles et retomberait quelques
secondes après avoir été lancé, si... 5000 --
On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].
Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
laconisme superbe et conçu en ces termes:
-Baltimore, 18 octobre-.
-Tenu-.
BARBICANE.
XI
--------------------
FLORIDE ET TEXAS
Cependant, une question restait encore à décider: il fallait choisir
un endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé
perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith;
or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et
28° de latitude, en d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°
[La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;
l'ascension droite en est la longitude.]. Il s'agissait donc de
déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense
Columbiad.
Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais,
sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé
la parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:
«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.
Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
voulait en venir.
«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire
de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
Gun-Club. Or, dans les circonstances actuelles...
--Brave Maston... dit le président.
--Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
conditions...
--Si vous voulez bien... dit Barbicane.
--Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant
J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera
notre glorieux projectile doit appartenir à l'Union.
--Sans doute! répondirent quelques membres.
--Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque
au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il
nous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe
ce vingt-huitième parallèle, c'est là un -casus belli- légitime, et je
demande que l'on déclare la guerre au Mexique!
--Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.
--Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne
d'entendre dans cette enceinte!
--Mais écoutez donc!...
--Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette
guerre se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.
--Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!
Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent
à le contenir.
«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût
laissé parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il
est parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car
certaines frontières des États-Unis s'étendent au-delà du
vingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute
la partie méridionale du Texas et des Florides.
L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce né fut pas sans regret
que J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la
Columbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
la Floride. Mais cette décision devait créer une rivalité sans
exemple entre les villes de ces deux États.
Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu
près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississippi et de la
Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait
donc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de
ce parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées
par l'Observatoire de Cambridge.
La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les
Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en
faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.
Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Caméron,
formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.
Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le
président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
assiégés jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de
la Grèce se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États
tout entiers menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.
On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues
de la ville. A chaque rencontre, quelque conflit était à craindre,
qui aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudence
et l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les
démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux
des divers États. Ce fut ainsi que le -New York Herald- et la
-Tribune- soutinrent le Texas, tandis que le -Times- et l'-American
Review- prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les
membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.
Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés, qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés
pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.
Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes,
mais la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec
cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.
A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride
n'avait rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de
traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
posséder le «vómito negro» à l'état chronique. Et il avait raison.
«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du -New York Herald-,
on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute
l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne vert pour la
construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe
et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
minerai pur.
A cela l'-American Review- répondait que le sol de la Floride, sans
être aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
la fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre
argileuse.
«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.
--Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie de Galveston située au-dessus du
vingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?
--Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!
--Ensablés vous-mêmes! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je
suis un pays de sauvages?
--Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!
--Eh bien! et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisés!
La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
-Times- insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine»,
elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement
américain»!
A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le
sommes-nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
été incorporés tous les deux à l'Union en 1845?
--Sans doute, répondit le -Times-, mais nous appartenons aux
Américains depuis 1820.
--Je le crois bien, répliqua la -Tribune-; après avoir été Espagnols
ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis
pour cinq millions de dollars!
--Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir?
En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize
millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?
--C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un
misérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui
a chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république
fédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du
San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est
adjoint volontairement aux États-Unis d'Amérique!
--Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.
Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis
dans les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à
vue.
Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du
sol, de la facilité des communications, de la rapidité des transports,
les droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant aux
personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.
Or, cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.
«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
Floride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se
reproduiront entre les villes de l'État favorisé. La rivalité
descendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout.
Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui se
disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveaux
ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Floride
et pour Tampa-Town!
Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils
entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des
provocations nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats
de Baltimore n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent.
On fit chauffer un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré
mal gré, et ils quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles
à l'heure.
Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.
Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas
à la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.
«Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un
laconisme digne des temps antiques.
XII
--------------------
URBI ET ORBI
Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
somme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État
même n'aurait pu disposer des millions nécessaires.
Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de
demander à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois
le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
de son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de
Baltimore au monde entier, -urbi et orbi-.
Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il
s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération
était purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et
n'offrait aucune chance de bénéfice.
Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat
avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de
Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bénarès,
de Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
les autres gardèrent une prudente expectative.
Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux
autres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
il nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories
du capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes
promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousie
anglaise. Pas autre chose.
En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là
il passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la
question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
être appelées à souscrire un capital considérable.
Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste
empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les
hommes de bonne volonté sur la Terre». Ce document, traduit en toutes
langues, réussit beaucoup.
Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
l'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore
street; puis on souscrivit dans les différents États des deux
continents:
A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;
A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;
A Paris, au Crédit mobilier;
A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;
A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;
A Turin, chez Ardouin et Ce;
A Berlin, chez Mendelssohn;
A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;
A Constantinople, à la Banque Ottomane;
A Bruxelles, chez S. Lambert;
A Madrid, chez Daniel Weisweller;
A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;
A Rome, chez Torlonia et Ce;
A Lisbonne, chez Lecesne;
A Copenhague, à la Banque privée;
A Buenos Aires, à la Banque Maua;
A Rio de Janeiro, même maison;
A Montevideo, même maison;
A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;
A Mexico, chez Martin Daran et Ce;
A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.
Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions
de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] étaient
versés dans les différentes villes de l'Union. Avec un pareil
acompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.
Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;
d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.
Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici
l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,
après souscription close.
La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
cent soixante-quinze mille francs.]. Pour s'en étonner, il faudrait
méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux
observatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.
La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune
servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.
Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils
payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A
ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.
L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de
deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
furent les bienvenus.
Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Suède et de la
Norvège. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il
eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
Christiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une
autre, les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.
La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
cent trente-sept mille cinq cents francs.], témoigna de sa haute
approbation pour l'entreprise. Ses différents observatoires
contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent
les plus ardents à encourager le président Barbicane.
La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses
années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine
pression du gouvernement de la Porte.
La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un
don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
habitant.
La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent
dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de cinq pour
cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.
Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditions
scientifiques.
La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donné
davantage.
Quoique très gênée, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu
la Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
Vénétie.
Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
mille quarante écus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
Portugal poussa son dévouement à la science jusqu'à trente mille
cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].
Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
qui se fondent sont toujours un peu gênés.
Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas
que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir
des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
aléatoire. Après tout, la Suisse avait peut-être raison.
Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
réaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.]. Elle donna
pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à terminer. La vérité
est que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là. Il est
encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins
.
1
2
-
-
,
.
-
.
3
.
4
5
-
-
,
.
6
'
7
,
'
,
8
'
.
9
10
-
-
'
»
,
.
-
.
.
11
12
,
'
,
13
,
'
:
14
15
«
-
(
-
-
,
,
16
)
.
17
18
-
-
-
-
(
-
-
)
,
?
.
.
.
19
20
-
-
(
-
-
21
,
,
)
.
22
23
.
-
.
,
'
24
.
25
26
«
!
,
,
27
,
,
28
!
29
30
,
,
31
.
32
33
34
35
36
37
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
38
39
40
.
41
.
,
42
,
43
'
?
,
44
'
,
45
.
46
47
'
48
,
49
.
50
.
51
'
;
52
,
.
,
53
,
,
'
54
,
.
55
56
57
,
.
,
58
'
'
'
59
.
60
61
(
-
-
[
62
.
]
)
;
'
63
,
,
'
'
64
,
'
65
.
66
.
67
'
'
'
68
.
69
70
71
.
72
,
.
73
74
«
,
,
75
.
76
-
-
'
.
-
.
77
,
'
78
.
79
80
-
-
?
.
81
82
-
-
,
.
'
83
-
84
,
85
'
-
.
86
,
-
87
-
'
.
88
89
-
-
,
.
90
91
-
-
!
,
92
,
'
'
93
:
,
'
94
-
;
'
,
,
95
,
96
,
'
.
97
,
,
'
-
,
98
-
,
99
.
100
101
-
-
-
?
.
102
103
-
-
'
,
,
.
-
.
104
,
,
,
105
,
.
106
107
-
-
,
108
,
'
;
109
-
'
.
110
,
,
111
,
,
112
,
.
113
114
-
-
'
,
.
115
'
,
'
116
'
.
117
118
-
-
,
;
119
.
120
121
-
-
,
,
122
'
.
123
124
-
-
!
125
'
.
126
'
,
'
127
,
.
128
129
-
-
,
.
-
.
,
,
130
.
131
132
-
-
,
,
133
.
'
,
134
.
135
136
-
-
,
.
137
138
-
-
,
,
139
,
140
.
141
,
,
142
'
'
,
143
,
,
,
144
.
145
146
-
-
!
,
.
-
.
,
'
147
,
.
148
149
-
-
'
»
,
150
,
151
.
152
153
'
'
.
154
,
.
.
155
-
-
:
156
157
«
,
,
-
?
158
159
-
-
.
160
161
«
,
.
162
163
-
-
,
.
164
165
-
-
!
»
'
.
-
.
.
166
167
,
'
'
.
168
,
'
'
'
169
170
.
171
.
172
173
.
174
175
«
,
-
'
,
176
177
.
'
178
.
-
.
'
,
179
.
180
181
-
-
?
.
-
.
182
.
183
184
-
-
.
185
186
-
-
'
-
187
.
188
189
-
-
'
,
.
190
191
-
-
,
,
192
-
[
193
.
]
;
,
'
'
194
-
[
195
.
]
,
,
'
196
197
.
198
199
'
.
.
-
.
.
200
.
201
202
«
,
,
.
203
-
,
204
.
!
?
205
206
-
-
?
.
207
208
-
-
'
;
,
209
.
210
211
-
-
!
?
212
213
-
-
»
,
.
214
215
.
216
217
«
'
,
,
-
,
218
.
219
220
,
'
.
221
222
-
-
!
,
,
.
223
224
-
-
,
,
'
'
225
,
,
'
226
.
,
,
227
'
,
228
,
,
.
229
,
,
,
,
230
,
'
.
,
231
,
,
,
,
232
,
,
,
233
.
,
'
.
.
.
234
235
-
-
,
.
236
237
-
-
-
,
.
238
239
-
-
'
'
240
?
'
.
-
.
,
241
'
-
.
242
243
-
-
,
,
.
244
245
-
-
,
,
,
246
'
247
'
,
,
248
,
249
'
'
,
,
250
.
251
252
-
-
!
-
!
'
253
-
.
254
255
-
-
,
.
256
,
;
257
;
'
258
[
,
,
'
,
259
'
.
]
,
,
260
,
,
.
261
262
-
-
,
,
.
263
264
-
-
,
'
,
265
,
'
;
266
-
267
,
,
'
268
'
,
-
269
.
270
271
-
-
,
.
272
273
-
-
.
274
275
-
-
'
?
.
-
.
.
276
277
-
-
278
.
'
,
'
279
,
280
.
281
282
-
-
-
?
.
283
284
-
-
,
.
,
285
,
'
286
-
,
287
-
,
288
'
'
.
289
,
'
290
'
,
291
'
!
292
293
,
.
-
.
;
294
'
,
295
'
,
'
'
.
296
297
.
298
,
,
299
,
300
.
,
'
'
'
.
301
302
«
,
»
,
.
-
.
.
303
304
[
-
-
305
'
'
.
'
,
306
'
.
-
.
,
307
.
308
309
,
,
,
'
310
'
,
311
.
'
,
,
312
,
,
,
313
,
.
,
'
314
.
-
-
.
.
]
315
316
317
318
319
320
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
321
-
'
322
323
324
'
-
.
325
.
326
,
'
,
327
,
,
«
»
,
328
.
329
330
'
'
331
;
332
'
;
'
,
333
,
,
,
334
'
'
.
335
,
,
336
;
,
'
,
337
'
,
,
338
'
'
339
.
,
'
,
340
'
341
.
342
343
,
'
'
344
'
.
345
346
'
'
347
.
,
,
348
'
,
349
'
.
,
'
,
350
-
;
'
,
351
;
,
352
'
'
353
.
354
355
,
,
'
356
,
357
'
,
'
-
358
.
359
360
,
-
'
.
361
,
362
.
363
,
,
,
,
,
364
.
.
365
.
366
367
'
'
368
;
369
-
-
;
-
370
.
371
.
372
,
'
,
'
'
373
.
,
374
,
'
375
.
-
-
,
-
-
,
-
-
-
,
376
-
-
[
.
]
377
,
'
378
.
'
'
379
,
'
.
380
381
,
,
382
.
'
,
383
'
.
384
'
.
385
386
,
387
.
-
388
,
'
.
389
'
.
390
'
391
,
,
392
,
.
393
394
,
'
,
395
,
396
;
'
.
397
,
398
'
'
,
399
'
400
.
401
402
,
'
'
,
403
;
404
.
,
,
405
.
406
407
,
.
408
,
-
409
;
-
,
410
'
411
;
-
412
,
413
.
,
'
414
[
'
/
415
'
.
]
,
,
,
416
.
417
418
,
,
419
,
420
'
!
'
421
-
'
;
422
.
,
423
-
.
,
424
,
'
.
425
426
,
,
'
427
,
,
,
.
428
,
,
429
.
430
431
,
,
432
.
433
.
'
434
.
?
-
.
435
436
«
,
'
,
437
-
,
!
438
439
,
440
,
.
441
442
,
,
;
443
;
;
444
'
'
445
;
'
,
446
447
,
'
448
,
'
449
'
'
.
450
451
;
-
452
-
,
453
'
.
454
455
'
-
,
456
.
'
457
'
!
458
459
!
460
!
'
,
,
461
«
»
,
'
462
.
463
464
-
;
465
.
466
'
.
467
,
,
,
468
,
.
469
470
'
,
;
471
+
,
472
'
'
.
473
,
,
,
474
'
475
;
,
'
,
,
476
,
477
'
!
'
478
!
.
479
,
,
'
480
'
481
,
-
,
482
,
483
484
.
485
486
,
,
.
487
488
'
;
489
,
'
490
,
491
,
492
;
493
'
,
,
494
,
'
495
,
,
496
.
,
497
,
,
498
'
499
,
500
'
.
501
502
503
.
.
504
.
505
,
'
'
,
.
506
'
'
;
'
,
507
'
,
'
508
-
.
-
,
'
,
509
.
510
511
,
,
512
,
513
.
'
-
-
514
515
.
516
517
:
518
519
'
520
-
,
.
.
.
521
522
'
'
523
524
,
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
-
-
525
526
'
527
,
528
-
529
,
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
-
-
530
531
532
,
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
-
-
533
534
'
535
536
,
.
.
.
-
-
537
538
'
539
.
'
540
[
-
-
.
]
.
541
542
'
,
,
,
'
543
:
544
545
-
,
-
.
546
547
-
-
.
548
549
.
550
551
552
553
554
555
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
556
557
558
,
:
559
'
.
560
'
,
561
'
,
'
-
-
;
562
,
563
,
'
,
'
564
[
'
;
565
'
.
]
.
'
566
'
567
.
568
569
,
-
,
570
-
.
.
,
571
,
.
-
.
572
,
:
573
574
«
,
'
575
,
'
576
.
577
578
-
'
579
.
580
581
«
,
-
,
'
582
,
'
'
,
583
'
584
-
.
,
.
.
.
585
586
-
-
.
.
.
.
587
588
-
-
-
,
'
.
589
,
590
'
,
'
591
.
.
.
592
593
-
-
.
.
.
.
594
595
-
-
,
596
.
-
.
,
'
597
'
.
598
599
-
-
!
.
600
601
-
-
!
,
602
'
,
'
603
-
-
604
-
,
'
-
-
,
605
'
!
606
607
-
-
!
!
'
-
-
.
608
609
-
-
!
.
-
.
.
'
610
'
!
611
612
-
-
!
.
.
.
613
614
-
-
!
!
'
.
615
,
'
'
.
616
617
-
-
,
,
618
!
619
620
,
-
621
.
622
623
«
,
,
'
624
'
,
'
625
,
'
,
'
626
,
627
-
'
-
628
-
.
,
629
.
630
631
'
'
;
,
632
.
-
.
.
633
,
,
634
.
635
.
636
637
-
,
,
638
639
.
,
,
-
640
'
'
,
641
.
,
,
,
642
,
,
643
.
'
644
,
-
645
,
646
'
.
647
648
,
,
649
.
650
.
,
-
,
651
.
652
653
,
,
654
,
-
,
,
655
-
,
,
,
-
,
656
,
,
-
-
,
,
,
657
'
,
-
,
,
,
,
658
.
659
660
,
,
661
;
,
662
-
663
.
664
'
'
,
665
'
'
.
666
667
«
»
668
.
,
,
669
.
670
'
.
671
672
.
-
-
673
-
-
,
-
-
'
-
674
-
.
675
-
.
676
677
-
,
'
678
;
679
-
,
.
680
681
,
682
,
,
'
683
-
.
'
'
684
,
,
685
'
.
'
.
686
687
,
'
688
'
,
'
689
,
'
690
«
»
'
.
.
691
692
«
'
,
'
-
-
,
693
694
'
,
695
,
696
697
.
698
699
'
-
-
,
700
,
701
,
702
.
703
704
«
,
,
705
,
;
,
706
,
707
,
708
.
709
710
-
-
!
,
711
-
712
-
.
'
-
'
-
,
713
-
,
714
-
?
715
716
-
-
!
,
!
717
718
-
-
-
!
'
.
-
719
?
720
721
-
-
,
!
722
723
-
-
!
-
!
724
725
,
726
'
,
727
-
-
,
'
«
»
,
728
«
729
»
!
730
731
:
«
!
'
-
-
,
732
-
?
'
-
733
'
?
734
735
-
-
,
-
-
,
736
.
737
738
-
-
,
-
-
;
739
,
-
740
!
741
742
-
-
'
!
,
-
?
743
,
'
-
-
744
[
-
-
.
]
?
745
746
-
-
'
!
'
.
747
,
748
,
,
,
'
-
,
749
,
'
750
751
-
-
!
'
752
-
'
!
753
754
-
-
'
!
»
.
755
756
!
,
,
,
757
.
'
758
.
759
.
760
761
.
,
762
,
.
763
-
?
'
764
,
,
,
765
.
766
,
'
.
767
768
,
,
,
769
'
;
,
770
'
,
.
771
772
«
,
-
,
773
,
774
'
.
775
'
,
'
,
.
776
,
,
777
'
'
778
,
'
'
.
779
-
!
780
781
,
,
.
782
783
-
.
784
'
'
,
.
785
,
786
,
787
'
.
788
789
,
'
,
790
.
791
792
,
'
793
,
'
794
'
.
795
796
«
!
'
!
»
797
.
798
799
800
801
802
803
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
804
805
806
,
,
807
,
'
.
'
808
'
.
,
809
'
.
810
811
,
'
812
,
'
'
813
.
'
814
'
815
.
'
816
,
-
-
.
817
818
-
.
819
'
,
.
'
820
,
821
'
.
822
823
'
'
824
-
;
'
825
,
'
'
,
'
826
'
.
'
827
;
,
,
828
,
,
,
'
,
,
,
829
,
,
,
,
,
,
830
,
,
-
;
831
.
832
833
'
,
-
834
-
,
;
835
,
836
.
,
837
'
-
,
838
,
,
'
839
.
'
840
.
.
841
842
,
'
,
843
,
,
,
844
.
'
,
845
.
846
847
,
,
848
'
,
«
849
»
.
,
850
,
.
851
852
853
'
,
,
854
;
855
:
856
857
,
.
-
.
;
858
859
,
;
860
861
,
;
862
863
,
;
864
865
,
.
-
.
;
866
867
,
;
868
869
,
;
870
871
,
,
;
872
873
,
;
874
875
,
.
;
876
877
,
;
878
879
,
;
880
881
,
;
882
883
,
;
884
885
,
;
886
887
,
;
888
889
,
;
890
891
,
;
892
893
,
;
894
895
,
;
896
897
,
.
898
899
,
900
[
(
,
,
)
.
]
901
'
.
902
,
-
.
903
904
,
,
'
905
906
.
;
907
'
.
.
908
909
,
,
910
'
'
-
,
911
.
912
913
'
914
-
-
[
915
-
.
]
.
'
,
916
'
917
,
918
,
.
919
920
.
921
922
,
'
.
923
,
,
924
,
,
,
925
-
.
926
-
,
'
.
927
928
'
929
.
'
930
[
.
]
,
931
.
932
933
-
[
-
-
934
.
]
,
'
935
.
;
936
,
937
'
.
938
,
'
.
939
940
,
[
941
-
.
]
,
942
'
.
943
944
.
945
946
;
947
'
;
,
,
948
.
949
-
950
[
-
.
]
,
951
,
,
952
.
953
954
955
,
956
.
957
958
'
'
959
[
-
.
]
,
960
'
961
'
,
'
.
962
963
,
,
964
[
-
965
.
]
,
'
966
.
967
968
'
-
969
-
-
[
-
.
]
;
970
;
'
,
'
971
.
972
973
,
'
974
,
.
975
,
;
'
976
.
977
978
'
979
[
-
.
]
,
980
'
981
[
.
]
.
982
983
,
,
-
-
984
[
-
.
]
;
985
.
986
987
-
,
'
988
'
.
,
989
'
;
990
'
'
991
'
'
,
992
'
993
.
,
-
.
994
995
'
,
996
[
-
-
.
]
.
997
'
.
998
'
-
.
999
.
,
1000