briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
secondaires, c'est-à-dire en planètes.
Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.
Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
jours du monde.
Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
[Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
gymnastique.]
De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
génie audacieux des Américains prétendait conquérir.
L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
contemplateurs à baisser les yeux.
La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
et demi environ.].
Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
Séléné.
Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
sélénographie.
Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
régissent l'astre des nuits.
Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.
Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
du Soleil. Puis Copernic [Voir -Les Fondateurs de l'Astronomie
moderne-, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
célestes.
A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
moyenne de quatre mille cinq cents toises.
Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
les reporta à sept mille.
Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
huit cent et une toises la surface du disque lunaire.
En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
Terre.
Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
encore leurs prodigieuses observations.
Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
considéra comme un système de fortifications élevées par les
ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
une communication directe avec la Lune.
Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
dans ses première et dernière phases.
Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.
VI
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CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS
La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
sélénomanie.
De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
approuvée sans réserve.
Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
d'être un âne...en astronomie.
Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
(-- 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
pas de soixante-dix milles (-- 30 lieues).
A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
revenir à une même étoile.].
Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
particularité que les mouvements de rotation et de révolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
probablement à tous les autres satellites.
Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
«Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
comparaison.
Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
«libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.
Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.
Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.
Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
préoccuper vivement l'opinion publique.
Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.
Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.
Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.
D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
cinquante avaient amené des changements notables, tels que
cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
étoilé des États-Unis d'Amérique.
VII
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L'HYMNE DU BOULET
L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
son crochet de fer, et la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.
--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
voix émue.
--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...
--En effet, répondit le général Morgan.
--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
--Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
un point de vue purement moral.
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!
--Très bien! dit le major Elphiston.
--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!
J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles à la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles à
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
pourra nous édifier à cet égard.
--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards à la seconde.
--Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.
--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.
--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?
--Oui, répondit Morgan.
--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'eût pas éclaté...
--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!
--Pourquoi pas? demanda le major.
--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.
--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment où il atteindra le but.
--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
proposition.
--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.
--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
à ramener la Lune à quarante milles environ (-- 16 lieues). Or, à
cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.
--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
à votre projectile un diamètre de soixante pieds?
--Non pas!
--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
--Parfaitement.
--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?
--Évidemment.
--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?
--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.
--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamètre?
--Précisément.
--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...
--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les nôtres.
--Par exemple! répliqua Morgan.
--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.
--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!
--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.
--Pas possible!
--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
--Très bien! dit J.-T. Maston.
--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.
--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.
--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.
--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
--Creux! ce sera donc un obus?
--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.
--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.
--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
tenante.
--Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous la plume des \(\pi\) et des \(x\) élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.
--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
embarrassé.
--Employer un autre métal que la fonte.
--Du cuivre? dit Morgan.
--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
proposer.
--Quoi donc? dit le major.
--De l'aluminium, répondit Barbicane.
--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
nous fournir la matière de notre projectile!
--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombée
à vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).
--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.
--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.
--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
réponds.
--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.
--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!
VIII
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L'HISTOIRE DU CANON
Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
les crains pas!
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
livres.
--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
d'impulsion.
--Voilà la difficulté, répondit le major.
--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.
--Tout ceci est évident, répondit le général.
--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcés d'adopter.
--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!
--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.
--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
--Parce que vous allez trop loin!
--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.
--Parfaitement, dit le major.
--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.
--C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!
--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.
Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
fut définitivement adoptée.
«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.
--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.
--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.
--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.
--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.
--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.
--Et pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?
--Un canon, répliqua Morgan.
--Un obusier, repartit le major.
--Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.
Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.
«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
dans ses flancs.
--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.
--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?
--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.
--C'est juste.
--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.
--Pas tout à fait encore, répliqua le président.
--Et pourquoi?
--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.
--Décidons-le sans retard.
--J'allais vous le proposer.
Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.
«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.
--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.
--Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.
--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?
--Parfaitement, répondit Elphiston.
--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.
--Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.
--Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
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