De la Terre à la Lune
Trajet Direct
en 97 Heures 20 Minutes
par Jules Verne
I
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LE GUN-CLUB
Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.
Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.
Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance. Rien de plus naturel, dès
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.
Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
tête à calculer des trajectoires insensées.
Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
«Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.
Une condition -sine qua non- était imposée à toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.
«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
projectiles!
Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.
Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.
Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.
Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
éclatant, il est vrai!
Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.
A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de
l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.
C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.
Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.
Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
dépensés.
Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.
Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
dans les rêveries de l'artillerie platonique!
«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
détonations?
--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!
--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.
Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
n'étaient pas les poches qui lui manquaient.
«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
les lois de la guerre!
--Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.
--Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux -Tribune-
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!
--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!
--Eh bien?
--Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...
--Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
des étrangers!
--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.
--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.
--Et pourquoi cela? demanda le colonel.
--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
Or, c'est tout simplement...
--Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
à distiller de l'huile de baleine!
--Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!
--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!
--Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.
--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.
--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?
--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.
--Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?
--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.
--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!
--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvées de la bataille.
--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
que faire de compter sur ma voix!
--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.
--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!
--Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.
Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.
Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:
-Baltimore, 3 octobre.-
-Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
présente.-
-Très cordialement leur-
IMPEY BARBICANE, P. G.-C.
II
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COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE
Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
président. Quant aux membres correspondants, les express les
débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].
Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.
Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
laissaient à penser que leur véritable destination était plus
décorative que meurtrière.
A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
précieux débris du canon de J.-T. Maston.
A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
[Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.
Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.
Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
bloc.
Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
expérimentales un incomparable élan.
C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
l'énergie, de l'audace et du sang-froid.
En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.
Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
l'X de son imperturbable physionomie.
Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
peu emphatique, prit la parole en ces termes:
«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
venue...
--Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.
--Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.
--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
qui nous dévore!
L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
Elle redoubla d'attention.
«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
de faire du bruit dans le monde!
--Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.
--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.
--N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.
--Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
m'accorder toute votre attention.
Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
voix calme:
«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
pays de l'Union!
--Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.
--On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.
[* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]
Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.
«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
-Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès-, aventurier
espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
autre Français--ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune--, le nommé
Fontenelle, écrivit la -Pluralité des Mondes-, un chef-d'œuvre en son
temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du -New York American- raconta que Sir
John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
premiers à en rire.
--Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un -casus
belli-!...
--Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
J'ai nommé Poe!
--Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
paroles de son président.
--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
répondront par une figure semblable, et la communication une fois
établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.
Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
par les paroles de l'orateur.
«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.
Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:
«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.
A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
se faire entendre.
«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
petite expérience!
III
--------------------
EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE
Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
canons.
Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
surexcitée.
Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
dite, chose faite.
La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.
Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
en usage parmi les nations civilisées.
Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
Littéralement, en anglais: -thorough knock me down-.] » dans les
sombres tavernes du Fells-Point.
Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
battirent de la même pulsation.
Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
l'équilibre européen.
Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.
Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
homme.
Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
-Much ado about nothing- [-Beaucoup de bruit pour rien-, une des
comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
comédie par -As you like it- [-Comme il vous plaira-, de
Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
phénoménales.
IV
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RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE
Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
grande expérience.
Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
du Gun-Club.
Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
ces termes:
-Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
à Baltimore.-
«Cambridge, 7 octobre.
«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
le mot -expedient-, qui est absolument intraduisible en français.] de
répondre comme suit:
«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:
«1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?
«2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
satellite?
«3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
déterminé?
«4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?
«5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
lancer le projectile?
«6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
partira le projectile?
«Sur la première question:--Est-il possible d'envoyer un projectile
dans la Lune?
«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
employé.
«Sur la deuxième question:--Quelle est la distance exacte qui sépare
la Terre de son satellite?
«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (--99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (-- 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (-- 11,630 lieues), ou plus
du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
qui doit servir de base aux calculs.
«Sur la troisième question:--Quelle sera la durée du trajet du
projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point déterminé?
«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.
«Sur la quatrième question:--A quel moment précis la Lune se
présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
atteinte par le projectile?
«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410 lieues).
Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
zénith.
«Sur la cinquième question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec
le canon destiné à lancer le projectile?
«Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.
«Sur la sixième question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
le ciel au moment où partira le projectile?
«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.
«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
Cambridge par les membres du Gun-Club.
«En résumé:
«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud.
«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.
«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.
«4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
heures moins treize minutes et vingt secondes.
«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.
«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.
«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.
«Pour le bureau:
«J.-M. BELFAST,
«-Directeur de l'Observatoire de Cambridge.-
V
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LE ROMAN DE LA LUNE
Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
sont parsemées les profondeurs du ciel.
Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
centre de l'amas nébuleux.
En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
actuellement, était formée.
Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.
[* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]
Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
à ses yeux.
En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
tend à repousser les molécules vers le centre.
Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
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