voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant
que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument
impraticables.
-- Voyage d'agrément... ou d'affaires?...» ai-je répliqué.
L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires,
monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins
sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à
reprendre l'offensive...
-- Contre de malheureux navires...
-- Aussi malheureux... que richement chargés!
-- Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours
assurée, je l'espère! me suis-je écrié.
-- Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!... Vous le savez
de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back-
Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!... Et
d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une
puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout
navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot...
-- À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la
composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son
Fulgurateur...
-- Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute
inquiétude à cet égard.»
De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur
est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais
senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux
paroles de l'ingénieur Serkö.
-- -25 octobre.- -- L'effrayante aventure à laquelle je viens
d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!... C'est
miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes
interrompu pendant quarante-huit heures!... Avec un peu plus de
bonne chance, j'eusse été délivré!... Je serais présentement dans
un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton... Les
mystères de Back-Cup seraient dévoilés... La goélette, signalée à
toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le
ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible... Les bandits
de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!...
Voici ce qui s'est passé:
Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule
dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé
le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain
avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de
dormir, j'étais sorti.
Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les
rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte
de houle à la surface du lagon.
Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.
Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère
humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de
leurs alvéoles.
Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de
précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De
la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les
berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus
de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une
profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.
J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à
passer près de moi.
Je reconnus Thomas Roch.
Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme
d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en
travail.
Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de
l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas... Il
ignore... il doit ignorer en quelles mains est tombée sa
personne... Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est
autre que le pirate Ker Karraje... Il ne soupçonne pas à quel
bandit il a livré une partie de son invention... Il faut lui
apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la
jouissance... Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter
cette prison de Back-Cup... Oui!... Je ferai appel à ses
sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il
ne garde pas ses derniers secrets...
J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement
saisir par-derrière.
Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant
moi.
Je voulus appeler.
«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes-
vous pas Simon Hart?...
-- Comment savez-vous?...
-- Je vous ai vu sortir de votre cellule...
-- Qui êtes-vous donc?...
-- Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord
du -Standard-, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de
répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.
«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever
avec vous l'inventeur français Thomas Roch... ajoute le lieutenant
Davon.
-- Thomas Roch!... ai-je balbutié.
-- Oui... Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une
grève de Saint-Georges...
-- Dans un tonnelet, lieutenant Davon... un tonnelet que j'ai
lancé sur les eaux de ce lagon...
-- Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle
nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker
Karraje et à sa bande... Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas,
l'auteur du double enlèvement de Healthful-House...
-- Ah! lieutenant Davon...
-- Maintenant, pas un instant à perdre... Il faut profiter de
l'obscurité...
-- Un seul mot, lieutenant Davon... Comment avez-vous pu pénétrer
à l'intérieur de Back-Cup?...
-- Au moyen du bateau sous-marin le -Sword-, qui, depuis six mois,
était en expérience à Saint-Georges...
-- Un bateau sous-marin?...
-- Oui... il nous attend au pied de ces roches.
-- Là... là!... ai-je répété.
-- Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?...
-- Parti depuis trois semaines...
-- Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?...
-- Non... mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à
l'autre...
-- Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker
Karraje qu'il s'agit... c'est Thomas Roch que nous avons mission
d'enlever... avec vous, monsieur Hart... Le -Sword -ne quittera
pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!... S'il ne
reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais
échoué... et on recommencerait...
-- Où est le -Sword-, lieutenant?...
-- De ce côté... dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut
l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous
avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le -Sword -l'a
heureusement franchi... Il y a dix minutes qu'il est remonté à la
surface du lagon... Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette
berge... Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre
plan... Savez-vous où est à présent Thomas Roch?...
-- À quelques pas d'ici... Il vient de passer et se dirigeait vers
son laboratoire...
-- Dieu soit béni, monsieur Hart!
-- Oui!... qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les
deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon.
À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus
Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu
pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement,
le transporter à l'endroit où était amarré le -Sword-, cela
s'accomplit en moins d'une minute. Ce -Sword- était une
embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, --
par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à
celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui
avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint-
Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il
fût, ce -Sword- devait suffire à nous sortir de notre prison, à
nous rendre la liberté, -- cette liberté à laquelle je ne croyais
plus!... Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker
Karraje et de l'ingénieur Serkö... Ces coquins ne pourraient
utiliser son invention... Et rien n'empêcherait des navires
d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer
l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!...
Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes
transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à
l'intérieur du -Sword-... Le panneau supérieur s'est fermé... les
compartiments à eau se sont remplis... le -Sword- s'est immergé...
Nous étions sauvés...
Le -Sword-, divisé en trois sections par des cloisons étanches,
était aménagé de la sorte. La première section, contenant les
accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau
jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu
de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires,
d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de
se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est
là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés.
Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du
bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je
doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait...
Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint-
Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait...
Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le
lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme
préposé à la manoeuvre du gouvernail.
Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le
mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le
propulseur en mouvement.
«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun
inconvénient à laisser Thomas Roch seul... Si je puis vous être
utile pour gagner l'orifice du tunnel...
-- Oui... restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit
heures trente-sept -- exactement. Les rayons électriques, projetés
à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches
dans lesquelles se maintenait le -Sword-. À partir de la berge
près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser
le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait
certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer
l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas,
même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à
petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, le -Sword-
remonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint-
Georges.
«À quelle profondeur sommes-nous?... demandai-je au lieutenant.
-- À quatre mètres cinquante.
-- Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je.
D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe,
nous devons être dans l'axe du tunnel.
-- -All right!-» répondit le lieutenant. Oui! -All right-, et il
me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de
l'officier... De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent
de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal.
C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie
résolue, -- l'officier anglais dans toute son impassibilité
native, -- pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard,
opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la
précision d'une machine.
«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une
quarantaine de mètres...
-- Oui... d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon... une
quarantaine de mètres.»
Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir
percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ.
Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. Le -Sword-
avança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre
la berge.
Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre
s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un
coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite
d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien
davantage sous les eaux de ce lagon!
Après cinq minutes de marche, le -Sword-, dont la plongée était
maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint
l'orifice du tunnel.
En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage
de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se
trouve l'orifice?...
-- C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer
exactement...
-- Je le puis.
-- Bien.»
Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu
liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien
mit les pompes en fonction, et le -Sword-, délesté, remonta peu à
peu à la surface du lagon.
Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les
lentilles du périscope.
Enfin, le -Sword -arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant
d'un pied au plus.
De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee-
Hive.
«Votre avis!... me demanda le lieutenant Davon.
-- Nous sommes trop au nord... L'orifice est dans l'ouest de la
caverne.
-- Il n'y a personne sur les berges?...
-- Personne.
-- C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur
d'eau. Puis, lorsque le -Sword-, sur votre indication, sera devant
la paroi, il se laissera couler...»
C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le -Sword
-dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont
il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et,
poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction.
Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je
commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le -Sword
-s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs,
s'enfonça avec lenteur.
Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant
dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne
réfléchissait pas les rayons du fanal:
«Là... là... le tunnel!» m'écriai-je.
N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette
prison?... N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?...
Le -Sword- se mut en douceur vers l'orifice...
Ah!... l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce
coup?... Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?...
Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel,
moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur
nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du
bateau sous-marin de Ker Karraje.
«Le tug!... ai-je crié. Lieutenant... voici le tug qui rentre à
Back-Cup!...
-- Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et le -Sword-
recula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut-
être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main
rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était
possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons
n'eussent aperçu le -Sword-... Peut-être, en s'écartant,
livrerait-il passage au tug... Peut-être sa masse obscure se
confondrait-elle avec les basses couches du lagon... Peut-être le
tug passerait-il sans le voir?... Lorsqu'il aurait regagné son
poste de mouillage, le -Sword- se remettrait en direction... et
donnerait dans l'orifice...
L'hélice du -Sword- tournant à contre, nous avons rebroussé vers
la berge du côté sud... Encore quelques instants et le -Sword-
n'aurait plus qu'à stopper...
Non!... Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau
sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se
disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon... Que pourrait
cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le
puissant appareil de Ker Karraje?...
Le lieutenant Davon me dit alors:
«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur
Hart... Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du
compartiment de l'arrière... Si nous sommes abordés, il est
possible que, grâce à ses cloisons, le -Sword- se soutienne entre
deux eaux...»
Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se
démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de
Thomas Roch... Je refermai la porte et j'attendis dans une
obscurité complète.
Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que
faisait le -Sword -pour échapper au tug, ses portées, ses
girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin
d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou
s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t-
on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées,
évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance?
Quelques minutes s'écoulèrent... Je me demandais si la poursuite
n'était pas suspendue, si le -Sword- n'avait pas enfin pu
s'élancer à travers le tunnel...
Une collision se produisit... Il ne sembla pas que ce choc eût été
très violent... Mais je ne pus me faire illusion, -- c'était bien
le -Sword -qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord...
Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?... Et
même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi
qu'un des compartiments?...
Presque aussitôt, un second choc repoussa le -Sword-, avec une
extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du
tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant.
Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il
coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le
compartiment de l'arrière...
Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et
moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre... Enfin, après un
dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, le -Sword-
ragua le fond et devint immobile...
À partir de ce moment, que s'était-il passé?... Je ne savais,
ayant perdu connaissance.
Depuis, je viens d'apprendre que des heures, -- de longues heures,
-- s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est
que ma dernière pensée avait été:
«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec
moi... et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment
de leurs crimes!»
XV
Attente
Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le
cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente
heures.
Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a
fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, --
non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend
d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si
l'intérêt commun l'exige.
Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en
est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit
compartiment du -Sword-, tandis qu'il gisait sous les eaux du
lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur
Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?... Oui...
mais je me tiendrai sur une extrême réserve.
Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et
l'équipage du -Sword-. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la
collision?... Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, -
- car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le
double choc du tug et du -Sword?-...
La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci:
«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de
répondre, l'idée me vient d'interroger.
«Et Thomas Roch?... ai-je demandé.
-- En bonne santé, monsieur Hart... Que s'est-il passé?... répète-
t-il d'un ton impérieux.
-- Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus... les
autres?...
-- Quels autres?... réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil
commence à me lancer de mauvais regards.
-- Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces
hommes qui nous ont bâillonnés... emportés... enfermés... où?...
je ne le sais même pas!»
Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été
surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle
je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les
auteurs de cette agression.
«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle
manière l'affaire a fini pour eux... Auparavant, dites-moi comment
les choses se sont passées...»
Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette
question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels
soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de
m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet
contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje... Or
cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les
autorités des Bermudes... Une telle accusation à mon égard ne
reposerait sur rien de sérieux.
Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures
du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch
se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont
saisi par-derrière... Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés,
je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou
avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses
gémissements pour mon ancien pensionnaire... J'eus la pensée que
nous étions à bord d'un appareil flottant... et, tout
naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de
retour?... Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous
les eaux... Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a
bientôt manqué... et, finalement, j'ai perdu connaissance... Je ne
savais rien de plus...
L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil
dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire
que je ne lui aie pas dit la vérité.
«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?... me
demande-t-il.
-- Oui... et j'ai cru que c'étaient de vos gens... Je ne les avais
pas vus s'approcher... Qui sont-ils?
-- Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?...
-- Ils n'ont pas parlé.
-- Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?...
-- Aucunement.
-- Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à
l'intérieur de la caverne?...
-- Je l'ignore.
-- Et quelle est votre idée là-dessus?...
-- Mon idée, monsieur Serkö?... Je vous le répète, j'ai cru que
deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le
lagon par ordre du comte d'Artigas... qu'ils allaient en faire
autant de Thomas Roch... que, possesseurs de tous ses secrets, --
ainsi que vous me l'avez affirmé, -- vous n'aviez plus qu'à vous
débarrasser de lui comme de moi...
-- Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre
cerveau... répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son
ton d'habituelle raillerie.
-- Oui... mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé
de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des
compartiments du tug.
-- Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui
s'est introduit par le tunnel...
-- Un bateau sous-marin?... me suis-je écrié.
-- Oui... et monté par des hommes chargés de vous enlever avec
Thomas Roch...
-- Nous enlever?... dis-je, en continuant de feindre la surprise.
-- Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous
pensez de cette affaire...
-- Ce que j'en pense?... Mais elle ne me paraît comporter qu'une
seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a
pas été trahi, -- et je ne sais comment une trahison aurait pu se
produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu
commettre, -- mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours
d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du
tunnel... qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du
lagon... que son équipage, très surpris de se trouver à
l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers
habitants qu'il a rencontrés... Thomas Roch... moi... d'autres
peut-être... car enfin j'ignore...»
L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de
l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?... Croit-il que j'en
sais plus que je ne veux dire?... Quoi qu'il en soit, il semble
accepter ma réponse, et il ajoute:
«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette
façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers
le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision...
une collision dont il a été la victime... Mais nous ne sommes
point gens à laisser périr nos semblables... D'ailleurs, votre
disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt
constatées... Il fallait à tout prix sauver deux existences si
précieuses... On s'est mis à la besogne... Nous avons d'habiles
scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les
profondeurs du lagon... ils ont passé des amarres sous la coque du
-Sword-...
-- Le -Sword?-... ai-je observé.
-- C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand
il fut ramené à la surface... Quelle satisfaction, lorsque nous
vous avons retrouvé, -- sans connaissance, il est vrai, -- mais
respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la
vie!... Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait le
-Sword- et de son équipage, nos soins ont été inutiles... Le choc
avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils
occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise
chance... due au seul hasard, comme vous dites... d'avoir envahi
notre mystérieuse retraite.»
En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon
coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon
rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas... que
j'étais censé ne pas connaître... il a fallu me contenir...
L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner
une connivence entre l'officier du -Sword- et moi... Qui sait, en
somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du -Sword -au
«seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre,
provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?...
En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté
est perdue... Se représentera-t-elle?... Dans tous les cas, on
sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma
notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de
l'archipel... Le -Sword- ne reparaissant pas aux Bermudes, nul
doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back-
Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, -- la rentrée du
tug au moment de la sortie du -Sword-, -- je ne serais plus
prisonnier à cette heure!
J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune
défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur
de la caverne.
Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse
conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé
comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés
intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées
entières dans son laboratoire.
Quant à l'-Ebba-, elle a rapporté de son dernier voyage des
ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses,
et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de
cette dernière campagne de piraterie.
Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui
concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins
s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se
voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre
suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné
qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait
entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable
qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir
raisonné de la façon suivante:
«Si l'apparition du -Sword- dans les eaux du lagon n'a été que
l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle
puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller
rechercher le -Sword- sous la carapace de l'îlot. Si, au
contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a
appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si
l'expédition du -Sword- a été une première tentative faite contre
l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions
différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de
débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et
emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour
la défensive.»
À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et
ces malfaiteurs se seront dit:
«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon
qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful-
House?... Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à
Back-Cup?... Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que
cet enlèvement a été effectué?... Américains, Anglais, Français,
Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de
vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?...»
Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que
soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne
reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut
public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire.
Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le
pirate et ses complices infestent maintenant les parages de
l'Ouest-Atlantique... Il faut les détruire à n'importe quel prix!
Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière
hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent
la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle
organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir,
et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne
cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du
littoral, ils observent nuit et jour les divers points de
l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze
hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche
d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées.
Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent
avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup
ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une
vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint
d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du
littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée
du -Sword-. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que
l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous
avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité!
Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient
leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage
torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade
sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de
dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être
agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs
richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la
réduire, ne fût-ce que par la famine.
J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est
qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce
tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, --
je le constate, -- l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet
égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était
autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour
savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le
lieutenant Davon et l'équipage du -Sword-.
Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes
tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de
l'îlot.
Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des
piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne
formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces
mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les
détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins,
fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares
accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.
Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne
pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs,
puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la
saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant
moins empressé d'aller promener son -Ebba- le long du littoral
américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards
dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate
Ker Karraje!
Toutefois, j'y songe, si l'apparition du -Sword- a été le début
d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une
question se pose, -- question de la dernière gravité pour l'avenir
de Back-Cup.
Aussi, un jour, -- très prudemment, ne voulant exciter aucun
soupçon, -- je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.
Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La
conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur
Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un
bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon.
Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être
eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.
«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la
question que je voulais lui poser.
-- Et pourquoi?... me demanda-t-il.
-- Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort
aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du
moins pour détruire Back-Cup.
-- Le détruire!... s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!... Ce
serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont
nous disposons maintenant!...
-- Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien
ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a
été effectué à votre profit... que vous êtes parvenu à traiter de
son invention avec Thomas Roch...»
L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui,
d'ailleurs, est sans réplique.
Je continue en disant:
«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont
intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en
approcher... à l'accabler de ses projectiles... Or, puisque cela
ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire,
c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje... Et,
vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse
pour vous...
-- Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est... est. Qu'on
le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou
cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire
usage de leurs pièces!
-- Soit, dis-je à mon tour, et après?...
-- Après?... La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y
risquer...
-- Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de
la zone dangereuse, et, d'autre part, l'-Ebba- ne pourra plus se
rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte
d'Artigas!... Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le
ravitaillement de l'îlot!»
L'ingénieur Serkö garde le silence.
Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable
qu'il n'a pu la résoudre... Et je pense bien que les pirates
songent à abandonner Back-Cup...
Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations,
mettre au pied du mur:
«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'-Ebba- ne
pourrait plus faire, il le ferait...
-- Le tug!... me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker
Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi
l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?...»
L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon
Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos
déductions...
-- Moi, monsieur Serkö?...
-- Oui... et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui
en saurait plus long qu'il ne convient!»
Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation
risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces
derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont
implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me
fouillent le cerveau...
Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton
tranquille, je réponds:
«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à
raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué
le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez
pas compte, à votre convenance.»
Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une
suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre
lesquels il ne me sera pas aisé de réagir...
De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement:
c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments
est établie entre quatre et cinq milles... Peut-être à la
prochaine marée d'équinoxe... une notice dans un second
tonnelet?... Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que
l'orifice du tunnel découvre à mer basse!... Et puis, cette
nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?...
Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables
que jamais, -- ce qui est habituel à la période hivernale des
Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre
campagne contre Back-Cup?... Le lieutenant Davon m'avait pourtant
affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas
revenir le -Sword- à Saint-Georges, la tentative serait reprise
dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire
de bandits... Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse
tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup... dussé-
je ne pas survivre à cette destruction!...
Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air
vivifiant du dehors!... Que ne m'est-il permis de jeter un regard
au lointain horizon des Bermudes!... Toute ma vie se concentre sur
ce désir, -- franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher
entre les roches... Et qui sait si je ne serais pas le premier à
apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?...
Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de
garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir.
Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur
Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de
circuler à l'intérieur de la caverne -- et même de pis...
En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que
l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard,
jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur,
aussi dur que celui de Ker Karraje!
-- -17 novembre-. -- Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive
agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des
cellules... Des cris éclatent de toutes parts.
Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates
courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker
Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître
d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service
du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à
l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le
cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest,
-- des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la
direction de Back-Cup.
XVI
Encore quelques heures
Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible
émotion toute mon âme est saisie!... Le dénouement de cette
situation approche, je le sens... Puisse-t-il être tel que le
réclament la civilisation et l'humanité!
Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais,
il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute
par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas
m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?...
Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon
cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de
Back-Cup!
Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade
et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur
poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas
pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les
roches, d'observer les navires signalés au large...
Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir
laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette
époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à
craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un
débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent
supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à
une attaque de nuit.
Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers
points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le
couloir aux places choisies d'avance.
Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son
laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe... lui
apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup... lui dire que
son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?...
Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés
chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière
fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout
autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction.
Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un
certain nombre d'étuis, et, -- je ne le sais que trop, -- il ne
refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces
préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans
de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je
regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible.
Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se
raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back-
Cup?... Mais les navires aperçus conserveront-ils cette
direction?... Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et
disparaître à l'horizon?... Un instant, ce doute s'est présenté à
mon esprit... Non... non!... Et, d'ailleurs, d'après les
relèvements du capitaine Spade, -- je viens de l'entendre dire à
lui-même, -- il est certain que les bâtiments sont restés en vue
de l'îlot.
À quelle nation appartiennent-ils?... Les Anglais, désireux de
venger la destruction du -Sword-, ont-ils pris seuls la charge de
cette expédition?... Des croiseurs d'autres nations ne se sont-ils
pas joints à eux?... Je ne sais rien... il m'est impossible de
rien savoir!... Eh! qu'importe?... Ce qu'il faut, c'est que cet
antre soit détruit, dussé-je être écrasé sous ses ruines, dussé-je
périr comme l'héroïque lieutenant Davon et son brave équipage!
Les préparatifs de défense se continuent avec sang-froid et
méthode, sous la surveillance de l'ingénieur Serkö. Il est visible
que ces pirates se croient assurés d'anéantir les assaillants dès
qu'ils s'engageront sur la zone dangereuse. Leur confiance dans le
Fulgurateur Roch est absolue. Tout à cette pensée féroce que ces
navires ne peuvent rien contre eux, ils ne songent ni aux
difficultés ni aux menaces de l'avenir!...
À ce que je suppose, les chevalets ont dû être établis sur la
partie nord-ouest du littoral, les augets orientés pour envoyer
les engins dans les directions du nord, de l'ouest et du sud.
Quant à l'est de l'îlot, on le sait, il est défendu par les récifs
qui se prolongent du côté des premières Bermudes.
Vers neuf heures, je me hasarde à sortir de ma cellule. On ne fera
point attention à moi et peut-être passerai-je inaperçu au milieu
de l'obscurité. Ah! si je parvenais à m'introduire dans le
couloir, à gagner le littoral, à me cacher derrière quelque
roche!... Être là au lever du jour!... Et pourquoi n'y réussirais-
je pas, maintenant que Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le
capitaine Spade, les pirates ont pris leur poste au-dehors?...
En ce moment, les berges du lagon sont désertes, mais l'entrée du
couloir est gardée par le Malais du comte d'Artigas. Je sors,
cependant, et, sans idée arrêtée, je m'achemine vers le
laboratoire de Thomas Roch. Mes pensées sont concentrées sur mon
compatriote!... En y réfléchissant, je suis porté à croire qu'il
ignore la présence d'une escadre dans les eaux de Back-Cup. Ce ne
sera qu'au dernier instant, sans doute, que l'ingénieur Serkö le
mettra brusquement en face de sa vengeance à accomplir!...
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