il envoie un des squales tout pantelant sur les roches. Par suite de la secousse, le harpon s'est détaché de son flanc et le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernière fois, c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable qu'une forte dépression se produit, laissant voir en partie l'entrée du tunnel. Les requins se précipitent alors sur leur proie; mais une grêle de balles frappe les uns et met en fuite les autres. La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de Back-Cup, regagner le large?... C'est probable. Néanmoins, pendant quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner dans les eaux du lagon. Quant à la baleine, deux hommes se sont embarqués dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a été halée vers la jetée, elle est dépecée par le Malais, qui ne semble pas novice en ce genre de travail. Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit précis où débouche le tunnel à travers la paroi de l'ouest... Cet orifice se trouve à trois mètres seulement au-dessous de la berge. Il est vrai, à quoi cela peut-il me servir? -- -7 août. --- Voici douze jours que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne fait encore présager que le retour de la goélette soit prochain. Cependant j'ai remarqué que le tug se tient prêt à appareiller comme le serait un steamer resté sous vapeur, et ses piles sont toujours tenues en tension par le mécanicien Gibson. Si la goélette -Ebba -ne craint pas de gagner en plein jour les ports des États-Unis, il est probable qu'elle choisira de préférence le soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit. -- -10 août.- -- Hier soir, vers huit heures, comme je le prévoyais, le tug a plongé et franchi le tunnel juste à temps pour aller donner la remorque à l'-Ebba- à travers la passe, et il a ramené ses passagers avec son équipage. En sortant, ce matin, j'aperçois Thomas Roch et l'ingénieur Serkö qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils parlent tous deux, on le devine. Je stationne à une vingtaine de pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire. Ses yeux brillent, son front s'éclaircit, sa physionomie se transforme, tandis que l'ingénieur Serkö répond à ses questions. C'est à peine s'il peut rester en place. Aussi se hâte-t-il de gagner la jetée. L'ingénieur Serkö le suit, et tous deux s'arrêtent sur la berge, près du tug. L'équipage, occupé au déchargement de la cargaison, vient de déposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque particulière, -- des initiales que Thomas Roch regarde avec attention. L'ingénieur Serkö donne ordre alors que les caisses, dont la contenance peut être évaluée à un hectolitre chacune, soient transportées dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est immédiatement effectué avec le canot. À mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la combinaison ou le mélange produisent l'explosif et le déflagrateur... Quant aux engins, ils ont dû être commandés à quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera terminée, la goélette les ira chercher et les rapportera à Back- Cup... Ainsi, cette fois, l'-Ebba -n'est point revenue avec des marchandises volées, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va être armé Ker Karraje pour l'offensive et la défensive sur mer! À en croire Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anéantir d'un seul coup le sphéroïde terrestre?... Et qui sait s'il ne le tentera pas un jour?... XII Les conseils de l'ingénieur Serkö Thomas Roch, qui s'est mis à l'oeuvre, reste de longues heures à l'intérieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler seul à ses préparations, sans en indiquer les formules?... Cela est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrêmement simples. En effet, ce genre de projectile ne nécessite ni canon, ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par cela même qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone risquerait d'être anéanti, rien que par l'effroyable trouble des couches atmosphériques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il dispose jamais d'un pareil engin de destruction?... -- -Du 11 au 17 août-. -- Pendant cette semaine, le travail de Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin, l'inventeur se rend à son laboratoire, et il n'en revient qu'à la nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne l'essaie même pas. Quoiqu'il soit toujours indifférent à ce qui ne se rapporte pas à son oeuvre, il paraît être en complète possession de lui-même. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa pleine cérébralité?... N'est-il pas arrivé à l'entière satisfaction de son génie?... Ses plans, conçus de longue date, n'est-il pas en train de les exécuter?... -- -Nuit du 17 au 18 août. --- À une heure du matin, des détonations, qui viennent de l'extérieur, m'ont réveillé en sursaut. Est-ce une attaque contre Back-Cup?... me suis-je demandé. Aurait- on suspecté les allures de la goélette du comte d'Artigas, et serait-elle pourchassée à l'entrée des passes?... Essaie-t-on de détruire l'îlot à coups de canon?... Justice va-t-elle être enfin faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achevé la fabrication de son explosif, avant que les engins aient été rapportés à Back-Cup?... À plusieurs reprises, ces détonations, très violentes, éclatent presque à des intervalles réguliers. Et l'idée me vient que, si la goélette -Ebba- est anéantie, toute communication avec le continent étant impossible, le ravitaillement de l'îlot ne pourra plus s'effectuer... Il est vrai, le tug suffirait à transporter le comte d'Artigas sur quelque point du littoral américain, et l'argent ne lui manquerait pas pour faire construire un autre navire de plaisance... N'importe!... Le ciel soit loué, s'il permet que Back-Cup soit détruit avant que Ker Karraje ait à sa disposition le Fulgurateur Roch!... Le lendemain, dès la première heure, je me précipite hors de ma cellule... Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive. Les hommes vaquent à leurs travaux habituels. Le tug est à son mouillage. J'aperçois Thomas Roch qui se rend à son laboratoire. Ker Karraje et l'ingénieur Serkö arpentent tranquillement la berge du lagon. On n'a point attaqué l'îlot pendant la nuit... Pourtant, le bruit de détonations rapprochées m'a tiré de mon sommeil... En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingénieur Serkö se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse, comme à l'ordinaire. «Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin à notre existence en ce milieu si tranquille?... Appréciez-vous, comme ils le méritent, les avantages de notre grotte enchantée?... Avez-vous renoncé à l'espoir de recouvrer votre liberté un jour ou l'autre... de fuir cette ravissante spélonque... et de quitter, ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance française: ... ces lieux charmants Où mon âme ravie Aimait à contempler Sylvie... À quoi bon me mettre en colère contre ce railleur?... Aussi, ai-je répondu avec calme: «Non, monsieur, je n'y ai pas renoncé et je compte toujours que l'on me rendra la liberté... -- Quoi! monsieur Hart, nous séparer d'un homme que nous estimons tous, -- et moi d'un confrère qui a peut-être surpris, à travers les incohérences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!... Ce n'est pas sérieux!...» Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent à me garder dans leur prison de Back-Cup?... On suppose que l'invention de Thomas Roch m'est en partie connue... On espère m'obliger à parler si Thomas Roch se refuse à le faire... Et voilà pourquoi j'ai été enlevé avec lui... pourquoi on ne m'a pas encore envoyé au fond du lagon, une pierre au cou!... Cela est bon à savoir! Et alors, aux derniers mots de l'ingénieur Serkö, je réponds par ceux-ci: «Très sérieux, ai-je affirmé. -- Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'être l'ingénieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant: Étant donné, d'une part, la personnalité de Ker Karraje, les raisons qui l'ont incité à choisir une retraite aussi mystérieuse que cette caverne, la nécessité que ladite caverne échappe à toute tentative de découverte, non seulement dans l'intérêt du comte d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons... -- De ses complices, si vous le voulez bien... -- De ses complices, soit!... Et, d'autre part, étant donné que vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel mystérieux coffre-fort sont renfermées nos richesses... -- Richesses volées et souillées de sang, monsieur Serkö! -- Soit encore!... Vous devez comprendre que cette question de liberté ne puisse jamais être résolue à votre convenance.» Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la conversation sur mon autre voie. «Pourrais-je savoir, ai-je demandé, comment vous avez appris que le surveillant Gaydon était l'ingénieur Simon Hart?... -- Il n'y a aucun inconvénient à vous l'apprendre, mon cher collègue... C'est un peu l'effet du hasard... Nous avions certaines relations avec l'usine à laquelle vous étiez attaché, et que vous avez quittée un jour dans des conditions assez singulières... Or, au cours d'une visite que j'ai faite à Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai vu... reconnu... -- Vous?... -- Moi-même, et, de ce moment-là, je me suis bien promis de vous avoir pour compagnon de voyage à bord de l'-Ebba-...» Il ne me revenait pas à la mémoire d'avoir jamais rencontré ce Serkö à Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la vérité. «Et j'espère, pensai-je, que cette fantaisie vous coûtera cher, un jour ou l'autre!» Puis, brusquement: «Si je ne me trompe, dis-je, vous avez pu décider Thomas Roch à vous livrer le secret de son Fulgurateur?... -- Oui, monsieur Hart, contre des millions... Oh! les millions ne nous coûtent que la peine de les prendre!... Aussi nous lui en avons bourré les poches! -- Et à quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre de les emporter, d'en jouir au-dehors?... -- Voilà ce qui ne l'inquiète guère, monsieur Hart!... L'avenir n'est point pour préoccuper cet homme de génie!... N'est-il pas tout au présent?... Tandis que, là-bas, en Amérique, on fabrique les engins d'après ses plans, il s'occupe ici de manipuler les substances chimiques dont il est abondamment pourvu. Hé! hé!... fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-même sa vitesse et l'accélère jusqu'à l'arrivée au but, grâce aux propriétés d'une certaine poudre à combustion progressive!... C'est là une invention qui amènera un changement radical dans l'art de la guerre... -- Défensive, monsieur Serkö?... -- Et offensive, monsieur Hart. -- Naturellement», répondis-je. Et, serrant l'ingénieur Serkö, j'ajoutai: «Ainsi... ce que personne encore n'avait pu obtenir de Roch... -- Nous l'avons obtenu sans grande difficulté... -- En le payant... -- D'un prix invraisemblable... et, de plus, en faisant vibrer une corde très sensible chez cet homme... -- Quelle corde?... -- Celle de la vengeance! -- La vengeance?... Et contre qui?... -- Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le décourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant à mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si incontestable supériorité! Maintenant, toute idée de patriotisme est éteinte dans son âme! Il n'a plus qu'une pensée, un désir féroce: se venger de ceux qui l'ont méconnu... et même de l'humanité tout entière!... Vraiment, vos gouvernements de l'Europe et de l'Amérique, monsieur Hart, sont injustifiables de n'avoir pas voulu payer à sa valeur le Fulgurateur Roch!» Et l'ingénieur Serkö me décrit avec enthousiasme les divers avantages du nouvel explosif, incontestablement supérieur, me dit- il, à celui que l'on tire du nitro-méthane, en substituant un atome de sodium à l'un des trois atomes d'hydrogène, et dont on parlait beaucoup à cette époque. «Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue à celui du boulet Zalinski, mais cent fois plus considérable, et ne nécessite aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses propres ailes à travers l'espace!» J'écoutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret. Non... l'ingénieur Serkö n'en a pas dit plus qu'il ne voulait... «Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connaître la composition de son explosif?... -- Oui, monsieur Hart, -- ne vous déplaise, -- et bientôt nous en posséderons des quantités considérables, qui seront emmagasinées en lieu sûr. -- Et n'y a-t-il pas un danger... danger de tous les instants, à entasser de telles masses de cette substance?... Qu'un accident se produise, et l'explosion détruirait l'îlot de...» Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de m'échapper. Connaître à la fois l'identité de Ker Karraje et le gisement de la caverne, peut-être trouverait-on Simon Hart mieux informé qu'il ne convenait. Heureusement, l'ingénieur Serkö n'a point remarqué ma réticence, et il me répond en disant: «Nous n'avons rien à craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut s'enflammer qu'au moyen d'un déflagrateur spécial. Ni le choc ni le feu ne le feraient exploser. -- Et Thomas Roch vous a également vendu le secret de ce déflagrateur?... -- Pas encore, monsieur Hart, répond l'ingénieur Serkö, mais le marché ne tardera pas à se conclure! Donc, je vous le répète, aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillité!... Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec notre caverne et nos trésors! Encore quelques années de bonnes affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez considérables pour que la part attribuée à chacun lui constitue une honnête fortune dont il pourra jouir à sa guise... après liquidation de la société Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si nous sommes à l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas davantage une dénonciation... que vous seriez seul en mesure de faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en prendre votre parti, de vous résigner en homme pratique, de patienter jusqu'à la liquidation de la société... Ce jour-là, on verra ce que notre sécurité exigera en ce qui vous concerne!» Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il est vrai, nous verrons d'ici là. Ce que je retiens de cette conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif à la société Ker Karraje and Co., il a du moins gardé le secret du déflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la poussière des grandes routes. Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir présenter à l'ingénieur Serkö une observation, très naturelle, après tout: «Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il réellement la puissance destructive que son inventeur lui attribue?... L'a-t-on jamais essayé?... N'avez-vous pas acheté un composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?... -- Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré. L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives. Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une poussière impalpable.» L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais entendues. «Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes, pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon mille... Le point faible de l'invention est encore dans le réglage du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié...» L'ingénieur Serkö s'arrête, -- comme un homme qui n'en veut pas dire davantage, -- et il ajoute: «Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez- vous!... Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!... Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!... On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit, quand elle est compromise... C'est ce qui est arrivé pour votre compatriote!... Oui!... Résignez-vous à votre sort... C'est le plus sage parti que vous puissiez prendre!» Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il jamais permis de m'en venger?... Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets... Si je pouvais en informer les intéressés!... -- -20 août.- -- Pendant deux jours, aucun incident à reproduire. J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de fuir!... Il est vrai... une fois dehors, il me faudrait attendre qu'un navire passât en vue... Mon évasion serait vite connue à Bee-Hive... Je ne tarderais pas à être repris... à moins que... j'y pense... le canot... le canot de l'-Ebba-, qui est remisé au fond de la crique... Si je parvenais à m'en emparer... à sortir des passes... à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton...» Dans la soirée, -- il était neuf heures environ, -- je suis allé m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte distance. Blotti de mon mieux derrière la base rocheuse du pilier, je prête une oreille attentive... Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de l'ingénieur Serkö. Ces deux hommes se sont arrêtés et causent en anglais, -- langue qui est généralement employée à Back-Cup. Il me sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent. Précisément, il est question de Thomas Roch, ou plutôt de son Fulgurateur. «Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec l'-Ebba-, et je rapporterai les diverses pièces, qui doivent être achevées dans l'usine de la Virginie... -- Et lorsqu'elles seront en notre possession, répond l'ingénieur Serkö, je m'occuperai d'en opérer ici le montage et d'établir les châssis de lancement. Mais, auparavant, il est nécessaire de procéder à un travail qui me paraît indispensable... -- Et qui consistera?... demande Ker Karraje. -- À percer la paroi de l'îlot. -- La percer?... -- Oh! rien qu'un couloir assez étroit pour ne donner passage qu'à un seul homme, une sorte de boyau facile à obstruer, et dont l'orifice extérieur sera dissimulé au milieu des roches. -- À quoi bon, Serkö?... -- J'ai souvent réfléchi à l'utilité d'avoir une communication avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin... On ne sait ce qui peut arriver dans l'avenir... -- Mais ces parois sont si épaisses et d'une substance si dure... fait observer Ker Karraje. -- Avec quelques grains de l'explosif Roch, répond l'ingénieur Serkö, je me charge de réduire la roche en si fine poussière qu'il n'y aura plus qu'à souffler dessus!» On comprend de quel intérêt devait être pour moi ce sujet de conversation. Voici qu'il était question d'ouvrir une communication, autre que le tunnel, entre l'intérieur et l'extérieur de Back-Cup... Qui sait s'il ne se présenterait pas quelque chance?... Or, au moment où je me faisais cette réflexion, Ker Karraje répondait: «C'est entendu, Serkö, et s'il était nécessaire un jour de défendre Back-Cup, empêcher qu'aucun navire pût en approcher... Il faudrait, il est vrai, que notre retraite eut été découverte, soit par hasard... soit par suite d'une dénonciation... -- Nous n'avons à craindre, répond l'ingénieur Serkö, ni hasard ni dénonciation... -- De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la part de ce Simon Hart... -- Lui! s'écrie l'ingénieur Serkö. C'est qu'alors il serait parvenu à s'échapper... et l'on ne s'échappe pas de Back-Cup!... D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intéresse... C'est un collègue, après tout, et j'ai toujours le soupçon qu'il en sait plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch... Je le chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre, par causer physique, mécanique, balistique, comme une paire d'amis... -- N'importe! reprend ce généreux et sensible comte d'Artigas. Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux vaudra se débarrasser de... -- Nous avons le temps, Ker Karraje...» «Si Dieu vous le laisse, misérables!...» ai-je pensé, en comprimant mon coeur qui battait avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la Providence, que pourrais-je espérer?... La conversation change alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation: «Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif, Serkö, il faut à tout prix que Thomas Roch nous livre celle du déflagrateur... -- En effet, réplique l'ingénieur Serkö, et je m'applique à l'y décider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter là-dessus. D'ailleurs, il a déjà fabriqué quelques gouttes de ce déflagrateur qui ont servi à essayer l'explosif, et il nous en fournira lorsqu'il s'agira de percer le couloir... -- Mais... pour nos expéditions en mer... demanda Ker Karraje. -- Patience... nous finirons par avoir entre nos mains toutes les foudres de son Fulgurateur... -- Es-tu sûr, Serkö?... -- Sûr... en y mettant le prix, Ker Karraje.» L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes s'éloignent, sans m'avoir aperçu, -- très heureusement. Si l'ingénieur Serkö a pris quelque peu la défense d'un collègue, le comte d'Artigas me paraît animé d'intentions moins bienveillantes à mon égard. Au moindre soupçon, on m'enverrait dans le lagon, et, si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu'à l'état de cadavre, emporté par la mer descendante. -- -21 août.- -- Le lendemain, l'ingénieur Serkö est venu reconnaître en quel endroit il conviendrait d'effectuer le percement du couloir, de manière qu'au-dehors on ne pût soupçonner son existence. Après de minutieuses recherches, il est décidé que le percement s'effectuera dans la paroi du nord, à vingt mètres avant les premières cellules de Bee-Hive. J'ai hâte que ce couloir soit achevé. Qui sait s'il ne servira pas à ma fuite?... Ah! si j'avais su nager, peut-être aurais-je déjà tenté de m'évader par le tunnel, puisque je connais exactement la place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a été le théâtre, quand les eaux se sont dénivelées sous le dernier coup de queue de la baleine, la partie supérieure de cet orifice s'est un instant dégagée... Je l'ai vu... Eh bien, est-ce qu'il ne découvre pas dans les grandes marées?... Aux époques de pleine et de nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dépression au-dessous du niveau moyen, il est possible que... Je m'en assurerai! À quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je ne dois rien négliger pour m'enfuir de Back-Cup. -- -29 août. --- Ce matin, j'assiste au départ du tug. Il s'agit sans doute de ce voyage à l'un des ports d'Amérique afin de prendre livraison des engins qui doivent être fabriqués. Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingénieur Serkö, qui, paraît-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien être l'objet. Puis, après avoir mis le pied sur la plate-forme de l'appareil, il descend à l'intérieur, suivi du capitaine Spade et de l'équipage de l'-Ebba-. Dès que son panneau est refermé, le tug s'enfonce sous les eaux, dont un léger bouillonnement trouble un instant la surface. Les heures se passent, la journée s'achève. Puisque le tug n'est pas revenu à son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la goélette pendant ce voyage... peut-être aussi détruire les navires qui croisent sur ces parages?... Cependant, il est probable que l'absence de la goélette sera de courte durée, car une huitaine de jours doivent suffire pour l'aller et le retour. Du reste, l'-Ebba- a chance d'être favorisée par le temps, si j'en juge par le calme de l'atmosphère qui règne à l'intérieur de la caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, étant donné la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une issue à travers les parois de ma prison!... XIII À Dieu vat! -- -Du 29 août au 10 septembre.- -- Treize jours se sont écoulés, et l'-Ebba- n'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas directement allée à la côte américaine?... S'est-elle attardée à quelques pirateries au large de Back-Cup?... Il me semble, cependant, que Ker Karraje ne devrait se préoccuper que de rapporter les engins. Il est vrai, peut-être l'usine de la Virginie n'avait-elle pas achevé leur fabrication?... Au surplus, l'ingénieur Serkö ne me paraît pas autrement pris d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour cause. Il affecte de s'informer de mon état de santé, m'engage à la plus complète résignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il n'existe pas à la surface de la terre un lieu plus enchanteur que cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri, chauffé, logé, habillé, sans avoir à payer ni impôt ni taxe, et que, même à Monaco, les habitants de cette heureuse principauté ne jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis... Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main... On me tuera après... Et qu'importe?... Ne vaut-il pas mieux finir ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans cet infâme milieu de Back-Cup?... Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me borne à hausser les épaules. Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de l'-Ebba-. Enfermé dans son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les Bermudes avec! Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier secret... Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?... -- -13 septembre.- -- Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle façon s'emploie le déflagrateur. Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication avec la base extérieure de l'îlot. Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible d'achever ce travail en un assez court délai. Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force, s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire. Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui! -- je le répète, -- cinq à dix grammes, dont l'explosion produit une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au formidable ébranlement des couches d'air. La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes contusions. Voici comment on opère avec cette substance, dont la force brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour: Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une bourre. Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air. Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, -- trente-cinq secondes environ, -- pour que la combinaison du déflagrateur et de l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la puissance de désagrégement est telle, -- j'y insiste, -- qu'on peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus. Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours. -- -19 septembre. --- Depuis quelque temps, j'ai observé que le phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t- il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?... Je vais pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19, j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de l'eau à mer basse. Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est- ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas quelque chance de passer pendant les dernières minutes du jusant?... Et pourquoi un hasard, -- hasard ultra-providentiel, j'en conviens, -- ne ferait-il pas que cette bouteille fût recueillie par un navire au large de Back-Cup?... Pourquoi même les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des Bermudes?... Et si cette bouteille contenait une notice... Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se présentent, -- celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large... Oui... mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé, un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche, ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer... -- -20 septembre. --- Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable pour ma tentative. Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes quotidiennes qui sont consignées en ce récit. Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin, après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart, qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne, Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord de la goélette -Ebba-, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux, actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites, Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée. «Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son repaire dans le plus bref délai. «La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au sud, à l'ouest et au nord. «Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup, est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin -- du moins tant que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer dans la partie nord-ouest. «Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, -- celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des Bermudes. «Cette goélette, l'-Ebba-, bien connue sur le littoral de l'Ouest- Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à l'ouest de l'îlot. «Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup. «Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup. Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot. «Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.» Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit recueillie, et le sera-t-elle jamais?... Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré, et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du tunnel, soit contre les récifs du dehors. Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être trouvé par l'équipage de l'-Ebba-, lorsque la goélette se rend au fond de la crique?... Si ce document tombe en la possession de Ker Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite réglé. La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner. Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule. Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction. Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec elle, tout mon espoir: «À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins français.» Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que le reflux le saisisse... C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers le tunnel... -- Oui!... À Dieu vat!... Que le Ciel te conduise, mon petit tonnelet!... Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la justice humaine! XIV Le -Sword- aux prises avec le tug Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches, accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation... Une sueur froide me courait de la tête aux pieds... Enfin, le tunnel est franchi... le tonnelet s'engage à travers la passe... le jusant le conduit en pleine mer... Grand Dieu! si le flot allait le ramener à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup... si, le jour venu, je l'apercevais... Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la grève... Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon. Les jours suivants, on a continué le travail de percement du couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23 septembre. La communication est établie, -- rien qu'un étroit boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire. Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir... Donc, impossible de s'échapper par là... -- -25 septembre. --- Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas, le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée. On procède au débarquement des marchandises rapportées par l'-Ebba-. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, -- en outre, plusieurs colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme discoïde. Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine, il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable, n'est pas radicalement guérie?... Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre rive. Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant Bee-Hive. L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y introduire derrière eux!... Que ne puis-je aller respirer, ne fût- ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!... -- -Du 26 septembre au 10 octobre-. -- Quinze jours viennent de s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et qu'il sera facile d'installer à bord de l'-Ebba- ou même sur la plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau. Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa goélette!... Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone dangereuse et l'-Ebba -se tiendra hors de portée de ses projectiles!... Ah! si du moins ma notice avait été recueillie... si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!... On saurait bien, sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement... -- -20 octobre.- -- À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille, on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back- Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch. Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer des Bermudes est troublée par de fréquentes tempêtes. Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges. Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back- Cup?... N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, -- même avec l'aide de son remorqueur, -- pour affronter des mers si mauvaises?... D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un voyage sans accompagner la goélette?... Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous- marin, -- départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans la journée. Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'-Ebba- ont quitté l'îlot... L'existence se continue dans son habituelle et affadissante monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant, désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, -- et rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas... Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire -- à la fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce liquide... Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son invention au service de Ker Karraje. Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque fois disposé à s'entretenir avec moi... sur le ton d'une impertinente légèreté, il est vrai. Nous causons de choses et d'autres, -- rarement de ma situation, à propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui m'attirerait de nouvelles railleries. -- -22 octobre. --- Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug. «Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de crainte pour notre chère -Ebba!-... -- Est-ce que son absence doit se prolonger?... -- Nous l'attendons sous quarante-huit heures... C'est le dernier . 1 2 , ' 3 . , 4 ' ' 5 ' , 6 ' . 7 8 ; 9 . 10 11 - - ' , 12 - , ? . . . 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