-- Parfois quarante-huit heures, ai-je répondu.
-- Et qu'y a-t-il à faire?...
-- Rien qu'à le laisser tranquille jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Après une nuit de sommeil, l'accès est terminé, et Thomas Roch
reprend son état habituel d'inconscience.
-- Bien, gardien Gaydon, vous lui continuerez vos soins comme à
Healthful-House, si cela est nécessaire...
-- Mes soins?...
-- Oui... à bord de la goélette... en attendant que nous soyons
arrivés...
-- Où?...
-- Où nous serons demain dans l'après-midi», me répond le comte
d'Artigas.
Demain... pensai-je. Il ne s'agit donc pas d'atteindre la côte
d'Afrique, ni même l'archipel des Açores?... Subsisterait alors
l'hypothèse que l'-Ebba- va relâcher aux Bermudes...
Le comte d'Artigas allait mettre le pied sur la première marche du
capot, lorsque je l'interpelle à mon tour. «Monsieur, dis-je, je
veux savoir... j'ai le droit de savoir où je vais... et...
-- Ici, gardien Gaydon, vous n'avez aucun droit. Bornez-vous à
répondre, lorsqu'on vous interroge.
-- Je proteste...
-- Protestez», me réplique ce personnage impérieux et hautain,
dont l'oeil me lance un mauvais regard. Et, descendant par le
capot du rouf, il me laisse en présence de l'ingénieur Serkö.
«À votre place, je me résignerais, gardien Gaydon... dit celui-ci
en souriant. Quand on est pris dans un engrenage...
-- Il est permis de crier... je suppose...
-- À quoi bon... lorsque personne n'est à portée de vous
entendre?...
-- On m'entendra plus tard, monsieur...
-- Plus tard... c'est long!... Enfin... criez à votre aise!» Et
c'est sur ce conseil ironique que l'ingénieur Serkö m'abandonne à
mes réflexions. Vers quatre heures, un grand navire est signalé à
six milles dans l'est, courant à contre-bord de nous. Sa marche
est rapide, et il grandit à vue d'oeil. Des tourbillons noirâtres
s'échappent de ses deux cheminées. C'est un bâtiment de guerre,
car une étroite flamme se déroule à la tête de son grand mât, et
bien qu'aucun pavillon ne flotte à sa corne, je crois reconnaître
un croiseur de la marine fédérale. Je me demande alors si l'-Ebba-
lui fera le salut d'usage, lorsqu'elle sera par son travers. Non,
et en ce moment, la goélette évolue avec l'évidente intention de
s'éloigner. Ces façons ne m'étonnent pas autrement de la part d'un
yacht si suspect. Mais, ce qui me cause la plus vive surprise,
c'est la manière de manoeuvrer du capitaine Spade. En effet, après
s'être rendu à l'avant près du guindeau, il s'arrête devant un
petit appareil signalétique, semblable à ceux qui sont destinés à
l'envoi des ordres dans la chambre des machines d'un steamer. Dès
qu'il a pressé un des boutons de cet appareil, l'-Ebba- laisse
arriver d'un quart vers le sud-est en même temps que les écoutes
des voiles sont mollies en douceur par les hommes de l'équipage.
Évidemment, un ordre «quelconque» a été transmis au mécanicien de
la machine «quelconque», qui imprime à la goélette cet
inexplicable déplacement sous l'action d'un moteur «quelconque»
dont le principe m'échappe encore.
Il résulte de cette manoeuvre que l'-Ebba- s'éloigne obliquement
du croiseur, dont la direction ne s'est point modifiée. Pourquoi
un bâtiment de guerre aurait-il cherché à détourner de sa route ce
yacht de plaisance, qui ne peut exciter aucun soupçon?...
Mais c'est de toute autre façon que se comporte l'-Ebba-, lorsque,
vers six heures du soir, un second bâtiment se montre par le
bossoir de bâbord. Cette fois, au lieu de l'éviter, le capitaine
Spade, après avoir envoyé un ordre au moyen de l'appareil, reprend
sa direction à l'est, -- ce qui va l'amener dans les eaux dudit
bâtiment.
Une heure plus tard, les deux navires sont par le travers l'un de
l'autre, séparés par une distance de trois ou quatre milles
environ.
La brise est alors complètement tombée. Le navire, qui est un
long-courrier, un trois-mâts de commerce, s'occupe de serrer ses
hautes voiles. Il est inutile de compter sur le retour du vent
pendant la nuit, et demain, sur cette mer si calme, ce trois-mâts
sera nécessairement à cette place. Quant à l'-Ebba-, mue par son
mystérieux propulseur, elle continue de s'en rapprocher.
Il va de soi que le capitaine Spade a commandé d'amener les
voiles, et l'opération est exécutée, sous la direction du maître
Effrondat, avec cette promptitude que l'on admire à bord des
yachts de course.
Au moment où l'obscurité commence à se faire, les deux bâtiments
ne sont plus qu'à un intervalle d'un mille et demi.
Le capitaine Spade se dirige alors vers moi, m'accoste près de la
coupée de tribord, et, sans plus de cérémonie, m'enjoint de
descendre dans ma cabine.
Je n'ai qu'à obéir. Cependant, avant de quitter le pont, j'observe
que le maître d'équipage ne fait point allumer les feux de
position, tandis que le trois-mâts a disposé les siens, -- feu
vert à tribord et feu rouge à bâbord. Je ne mets pas en doute que
la goélette ait l'intention de passer inaperçue dans les eaux de
ce navire. Quant à sa marche, elle a été quelque peu ralentie,
sans que sa direction se soit modifiée. J'estime que, depuis la
veille, l'-Ebba- a dû gagner deux cents milles vers l'est. J'ai
réintégré ma cabine sous l'impression d'une vague appréhension.
Mon souper est déposé sur la table; mais, inquiet je ne sais
pourquoi, j'y touche à peine, et je me couche, attendant un
sommeil qui ne veut pas venir. Cet état de malaise se prolonge
pendant deux heures. Le silence n'est troublé que par les
frémissements de la goélette, le murmure de l'eau qui file sur le
bordage, les légers à-coups que produit son déplacement à la
surface de cette paisible mer... Mon esprit, hanté des souvenirs
de tout ce qui s'est accompli en ces deux dernières journées, n'a
trouvé aucun apaisement. C'est demain, dans l'après-midi, que nous
serons arrivés... C'est demain que mes fonctions devront reprendre
à terre auprès de Thomas Roch, «si cela est nécessaire», a dit le
comte d'Artigas. La première fois que j'ai été enfermé à fond de
cale, si je me suis aperçu que la goélette s'était mise en marche
au large du Pamplico-Sound, en ce moment, -- il devait être
environ dix heures, -- je sens qu'elle vient de s'arrêter.
Pourquoi cet arrêt?... Lorsque le capitaine Spade m'a ordonné de
quitter le pont, nous n'avions aucune terre en vue. En cette
direction, les cartes n'indiquent que le groupe des Bermudes, et,
à la nuit tombante, il s'en fallait encore de cinquante à soixante
milles que les vigies eussent été en mesure de le signaler.
Du reste, non seulement la marche de l'-Ebba- est suspendue, mais
son immobilité est presque complète. À peine éprouve-t-elle un
faible balancement d'un bord sur l'autre, très doux, très égal. La
houle est peu sensible. Aucun souffle de vent ne se propage à la
surface de la mer.
Ma pensée se reporte alors sur ce navire de commerce que nous
avions à un mille et demi, lorsque j'ai regagné ma cabine. Si la
goélette a continué de se diriger vers lui, elle l'aura rejoint.
Maintenant qu'elle est stationnaire, les deux bâtiments ne doivent
plus être qu'à une ou deux encablures l'un de l'autre. Ce trois-
mâts, encalminé déjà au coucher du soleil, n'a pu se déplacer vers
l'ouest. Il est là, et, si la nuit était claire, je l'apercevrais
à travers le hublot.
L'idée me vient qu'il se présente peut-être une occasion dont il y
aurait lieu de profiter. Pourquoi ne tenterais-je pas de
m'échapper, puisque tout espoir de jamais recouvrer ma liberté
m'est interdit?... Je ne sais pas nager, il est vrai, mais, après
m'être jeté à la mer avec une des bouées du bord, me serait-il
impossible d'atteindre le trois-mâts, à la condition d'avoir su
tromper la surveillance des matelots de quart?...
Donc, en premier lieu, il s'agit de quitter ma cabine, de gravir
l'escalier du capot... Je n'entends aucun bruit dans le poste de
l'équipage ni sur le pont de l'-Ebba-... Les hommes doivent dormir
à cette heure... Essayons...
Lorsque je veux ouvrir la porte de ma cabine, je m'aperçois
qu'elle est fermée extérieurement, et cela était à prévoir.
Je dois abandonner ce projet qui, d'ailleurs, avait tant de
chances d'insuccès contre lui!...
Le mieux serait de dormir, car je suis très fatigué d'esprit, si
je ne le suis pas de corps. En proie à d'incessantes obsessions, à
des associations d'idées contradictoires, si je pouvais les noyer
dans le sommeil...
Il faut que j'y sois parvenu, puisque je viens d'être éveillé par
un bruit -- un bruit insolite, tel que je n'en ai point encore
entendu à bord de la goélette.
Le jour commençait à blanchir la vitre de mon hublot tourné à
l'est. Je consulte ma montre... Elle marque quatre heures et demie
du matin.
Mon premier soin est de me demander si l'-Ebba- s'est remise en
marche.
Non, certainement... ni avec sa voilure, ni avec son moteur.
Certaines secousses se manifesteraient auxquelles je ne me
tromperais pas. D'ailleurs, la mer paraît être aussi tranquille au
lever du soleil qu'elle l'était la veille à son coucher. Si
l'-Ebba -a navigué pendant les quelques heures que j'ai dormi, du
moins est-elle immobile en ce moment.
Le bruit dont je parle provient de rapides allées et venues sur le
pont, -- des pas de gens lourdement chargés. En même temps, il me
semble qu'un tumulte du même genre emplit la cale au-dessous du
plancher de ma cabine, et à laquelle donne accès le grand panneau
en arrière du mât de misaine. Je constate aussi que la goélette
est frôlée extérieurement le long de ses flancs, dans la partie
émergée de sa coque. Est-ce que des embarcations l'ont
accostée?... Les hommes sont-ils occupés à charger ou à décharger
des marchandises?...
Et, cependant, il n'est pas possible que nous soyons à
destination. Le comte d'Artigas a dit que l'-Ebba- ne serait pas
arrivée avant vingt-quatre heures. Or, je le répète, elle était
hier soir à cinquante ou soixante milles des terres les plus
rapprochées, le groupe des Bermudes. Qu'elle soit revenue vers
l'ouest, qu'elle se trouve à proximité de la côte américaine,
c'est inadmissible, étant donné la distance. Et puis, j'ai lieu de
croire que la goélette est restée stationnaire durant toute la
nuit. Avant de m'endormir, j'avais constaté qu'elle venait de
s'arrêter. En cet instant, je constate qu'elle ne s'est pas remise
en marche.
J'attends donc qu'il me soit permis de remonter sur le pont. La
porte de ma cabine est toujours fermée en dehors, je viens de m'en
assurer. Que l'on m'empêche d'en sortir, lorsqu'il fera grand
jour, cela me paraît improbable.
Une heure s'écoule. La clarté matinale pénètre par le hublot. Je
regarde au travers... Un léger brouillard couvre l'Océan, mais il
ne tardera pas à se fondre sous les premiers rayons solaires.
Comme ma vue peut s'étendre à la portée d'un demi-mille, si le
trois-mâts n'est pas visible, cela doit tenir à ce qu'il stationne
par bâbord de l'-Ebba-, du côté que je ne puis apercevoir.
Voici qu'un bruit de grincement se fait entendre, et la clé joue
dans la serrure. Je pousse la porte qui est ouverte, je gravis
l'échelle de fer, je mets le pied sur le pont, au moment où les
hommes referment le panneau de l'avant.
Je cherche le comte d'Artigas des yeux... Il n'est pas là et n'a
point quitté sa cabine.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö surveillent l'arrimage
d'un certain nombre de ballots, qui, sans doute, viennent d'être
retirés de la cale et transportés à l'arrière. Cette opération
expliquerait les allées et venues bruyantes que j'ai entendues à
mon réveil. Il est évident que si l'équipage s'occupe de remonter
les marchandises, c'est que notre arrivée est prochaine... Nous ne
sommes plus éloignés du port, et peut-être la goélette y
mouillera-t-elle dans quelques heures...
Eh bien!... et le voilier qui était par notre hanche de bâbord?...
Il doit être à la même place, puisque la brise n'a pas repris
depuis la veille...
Mes regards se dirigent de ce côté...
Le trois-mâts a disparu, la mer est déserte, et il n'y a pas un
navire au large, pas une voile à l'horizon, ni vers le nord ni
vers le sud...
Après avoir réfléchi, voici la seule explication que je puisse me
donner, bien qu'elle ne soit acceptable que sous réserves: quoique
je ne m'en sois pas aperçu, l'-Ebba- se sera remise en route
pendant que je dormais, laissant en arrière le trois-mâts
encalminé, et c'est la raison pour laquelle je ne le vois plus par
le travers de la goélette.
Du reste, je me garde bien d'aller interroger le capitaine Spade à
ce sujet, ni même l'ingénieur Serkö: ils ne daigneraient point
m'honorer d'une réponse.
À cet instant, d'ailleurs, le capitaine Spade se dirige vers
l'appareil des signaux, et presse un des boutons de la plaque
supérieure. Presque aussitôt, l'-Ebba- éprouve une assez sensible
secousse à l'avant. Puis, ses voiles toujours serrées, elle
reprend son extraordinaire marche vers le levant.
Deux heures après, le comte d'Artigas apparaît à l'orifice du
capot du rouf et gagne sa place habituelle près du couronnement.
L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade vont aussitôt échanger
quelques mots avec lui.
Tous trois braquent leurs lorgnettes marines et observent
l'horizon du sud-est au nord-est.
On ne s'étonnera pas si mes regards se fixent obstinément dans
cette direction. Mais, n'ayant pas de lorgnette, je n'ai rien pu
distinguer au large.
Le repas de midi terminé, nous sommes remontés sur le pont, --
tous à l'exception de Thomas Roch, qui n'est pas sorti de sa
cabine.
Vers une heure et demie, la terre est signalée par un des matelots
grimpé aux barres du mât de misaine. Étant donné que l'-Ebba -file
avec une extrême vitesse, je ne tarderai pas à voir se dessiner
les premiers contours d'un littoral.
En effet, deux heures après, une vague silhouette s'arrondit à
moins de huit milles. À mesure que la goélette s'approche, les
profils s'accusent plus nettement. Ce sont ceux d'une montagne, ou
tout au moins d'une terre assez élevée. De son sommet s'échappe un
panache qui se dresse vers le zénith.
Un volcan dans ces parages?... Alors ce serait donc...
VIII
Back-Cup
À mon avis, l'-Ebba -n'a pu rencontrer en cette partie de
l'Atlantique d'autre groupe que celui des Bermudes. Cela résulte à
la fois de la distance parcourue à partir de la côte américaine et
de la direction suivie depuis la sortie du Pamplico-Sound. Cette
direction a constamment été celle du sud-sud-est, et cette
distance, en la rapprochant de la vitesse de marche, doit être
approximativement évaluée entre neuf cents et mille kilomètres.
Cependant la goélette n'a pas ralenti sa rapide allure. Le comte
d'Artigas et l'ingénieur Serkö se tiennent à l'arrière, près de
l'homme de barre. Le capitaine Spade est venu se poster à l'avant.
Or, n'allons-nous pas dépasser cet îlot, qui paraît isolé, et le
laisser dans l'ouest?...
Ce n'est pas probable, puisque nous sommes au jour et à l'heure
indiqués pour l'arrivée de l'-Ebba- à son port d'attache...
En ce moment, tous les matelots sont rangés sur le pont, prêts à
manoeuvrer, et le maître d'équipage Effrondat prend ses
dispositions pour un prochain mouillage.
Avant deux heures je saurai à quoi m'en tenir. Ce sera la première
réponse faite à l'une des questions qui m'ont préoccupé dès que la
goélette a donné en pleine mer.
Et pourtant, que le port d'attache de l'-Ebba- soit précisément
situé en l'une des Bermudes, au milieu d'un archipel anglais,
c'est invraisemblable, -- à moins que le comte d'Artigas n'ait
enlevé Thomas Roch au profit de la Grande-Bretagne, hypothèse à
peu près inadmissible...
Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce bizarre personnage
m'observe, en ce moment, avec une persistance tout au moins
singulière. Bien qu'il ne puisse soupçonner que je sois
l'ingénieur Simon Hart, il doit se demander ce que je pense de
cette aventure. Si le gardien Gaydon n'est qu'un pauvre diable, ce
pauvre diable ne saurait être moins soucieux de ce qui l'attend
que n'importe quel gentilhomme, -- fût-ce le propriétaire de cet
étrange yacht de plaisance. Aussi, suis-je un peu inquiet de
l'insistance avec laquelle ce regard s'attache à ma personne.
Et si le comte d'Artigas avait pu deviner quel éclaircissement
venait de se produire dans mon esprit, il ne m'est pas prouvé
qu'il eût hésité à me faire jeter par-dessus le bord...
La prudence me commande donc d'être plus circonspect que jamais.
En effet, sans que j'aie pu donner prise à la suspicion, -- même
dans l'esprit de l'ingénieur Serkö, si subtil pourtant, -- un coin
du mystérieux voile s'est relevé. L'avenir s'est éclairé d'une
légère lueur à mes yeux.
À l'approche de l'-Ebba-, les formes de cette île, ou mieux de cet
îlot vers lequel elle se dirige, se sont dessinées avec plus de
netteté sur le fond clair du ciel. Le soleil, qui a dépassé son
point de culmination, le baigne en plein sur sa face du couchant.
L'îlot est isolé, ou du moins, ni dans le nord ni dans le sud je
n'aperçois de groupe auquel il appartiendrait. À mesure que la
distance diminue, s'ouvre l'angle sous lequel il se présente,
tandis que l'horizon s'abaisse derrière lui.
Cet îlot, de contexture curieuse, figure assez exactement une
tasse renversée, du fond de laquelle s'échappe une montée de
vapeur fuligineuse. Son sommet, -- le fond de la tasse, si l'on
veut, -- doit s'élever d'une centaine de mètres au-dessus du
niveau de la mer, et ses flancs présentent des talus d'une raideur
régulière, qui paraissent aussi dénudés que les rochers de la base
incessamment battus du ressac.
Mais une particularité de nature à rendre cet îlot très
reconnaissable aux navigateurs qui l'aperçoivent en venant de
l'ouest, c'est une roche à jour. Cette arche naturelle semble
former l'anse de ladite tasse, et livre passage aux
tourbillonnants embruns des lames comme aux rayons du soleil,
alors que son disque déborde l'horizon de l'est. Aperçu dans ces
conditions, cet îlot justifie tout à fait le nom de Back-Cup qui
lui a été attribué.
Eh bien, je le connais et je le reconnais, cet îlot! Il est situé
en avant de l'archipel des Bermudes. C'est la «tasse renversée»
que j'ai eu l'occasion de visiter il y a quelques années... Non!
je ne me trompe pas!... À cette époque, mon pied a foulé ses
roches calcaires et contourné sa base du côté de l'est... Oui...
c'est Back-Cup...
Moins maître de moi, j'aurais laissé échapper une exclamation de
surprise... et de satisfaction, dont, à bon droit, se fût
préoccupé le comte d'Artigas.
Voici dans quelles circonstances je fus conduit à explorer l'îlot
de Back-Cup, alors que je me trouvais aux Bermudes.
Cet archipel, situé à mille kilomètres environ de la Caroline du
Nord, se compose de plusieurs centaines d'îles ou îlots. À sa
partie centrale se croisent le soixante-quatrième méridien et le
trente-deuxième parallèle. Depuis le naufrage de l'Anglais Lomer,
qui y fut jeté en 1609, les Bermudes appartiennent au Royaume-Uni,
dont, en conséquence de ce fait, la population coloniale s'est
accrue de dix mille habitants. Ce n'est pas pour ses productions
en coton, café, indigo, arrow-root, que l'Angleterre voulut
s'annexer ce groupe, l'accaparer, pourrait-on dire. Mais il y
avait là une station maritime tout indiquée en cette portion de
l'Océan, à proximité des États-Unis d'Amérique. La prise de
possession s'accomplit sans soulever aucune protestation de la
part des autres puissances, et les Bermudes sont actuellement
administrées par un gouverneur britannique, avec l'adjonction d'un
conseil et d'une assemblée générale.
Les principales îles de cet archipel s'appellent Saint-David,
Sommerset, Hamilton, Saint-Georges. Cette dernière île possède un
port franc, et la ville, appelée du même nom, est aussi la
capitale du groupe.
La plus étendue de ces îles ne dépasse pas vingt kilomètres en
longueur sur quatre en largeur. Si l'on déduit les moyennes, il ne
reste qu'une agglomération d'îlots et de récifs, répandus sur une
aire de douze lieues carrées.
Que le climat des Bermudes soit très sain, très salubre, ces îles
n'en sont pas moins effroyablement battues par les grandes
tempêtes hivernales de l'Atlantique, et les abords offrent des
difficultés aux navigateurs.
Ce qui fait surtout défaut à cet archipel, ce sont les rivières et
les rios. Toutefois, comme les pluies y tombent fréquemment, on a
remédié à ce manque d'eau en les recueillant pour les besoins des
habitants et les exigences de la culture. Cela a nécessité la
construction de vastes citernes que les averses se chargent de
remplir avec une générosité inépuisable. Ces ouvrages méritent une
juste admiration et font honneur au génie de l'homme.
C'était l'établissement de ces citernes qui avait motivé mon
voyage à cette époque, et aussi la curiosité de visiter ce beau
travail.
J'obtins de la société dont j'étais l'ingénieur dans le New-Jersey
un congé de quelques semaines, je partis et m'embarquai à New-York
pour les Bermudes.
Or, tandis que je séjournais à l'île Hamilton, dans le vaste port
de Southampton, il se produisit un fait de nature à intéresser les
géologues.
Un jour, on vit arriver toute une flottille de pêcheurs, hommes,
femmes, enfants, à Southampton-Harbour.
Depuis une cinquantaine d'années, ces familles étaient installées
sur la partie du littoral de Back-Cup exposée au levant. Des
cabanes de bois, des maisons de pierre y avaient été construites.
Les habitants demeuraient là dans des conditions très favorables
pour exploiter ces eaux poissonneuses, -- surtout en vue de la
pêche des cachalots qui abondent sur les parages bermudiens
pendant les mois de mars et d'avril.
Rien, jusqu'alors, n'était venu troubler ni la tranquillité ni
l'industrie de ces pêcheurs. Ils ne se plaignaient pas de cette
existence assez rude, adoucie d'ailleurs par la facilité des
communications avec Hamilton et Saint-Georges. Leurs solides
barques, gréées en cotres, exportaient le poisson et importaient,
en échange, les divers objets de consommation nécessaires à
l'entretien de la famille.
Pourquoi donc l'avaient-ils abandonné, cet îlot, et, ainsi qu'on
ne tarda pas à l'apprendre, sans avoir l'intention d'y jamais
revenir?... Cela tenait à ce que leur sécurité n'y était plus
assurée comme autrefois.
Deux mois avant, les pêcheurs avaient été surpris d'abord,
inquiétés ensuite, par de sourdes détonations qui se produisaient
à l'intérieur de Back-Cup. En même temps, le sommet de l'îlot, --
disons le fond de la tasse renversée, -- se couronnait de vapeurs
et de flammes. Or, que cet îlot fût d'origine volcanique, que son
sommet formât un cratère, on ne le soupçonnait pas, car telle
était l'inclinaison de ses pentes qu'il eût été impossible de les
gravir. Mais il n'y avait plus à douter que Back-Cup fût un ancien
volcan, qui menaçait le village d'une éruption prochaine.
Durant ces deux mois, il y eut redoublement de grondements
internes, secousses assez sensibles de l'ossature de l'îlot, longs
jets de flammes à sa cime, -- la nuit surtout, -- parfois
détonations formidables, -- autant de symptômes qui témoignaient
d'un travail plutonien dans la substruction sous-marine, prodrômes
non contestables d'un mouvement éruptif à court délai.
Les familles exposées à quelque imminente catastrophe sur cette
marge littorale qui ne leur offrait aucun abri contre la coulée
des laves, pouvant même craindre une complète destruction de Back-
Cup, n'hésitèrent pas à le fuir. Tout ce qu'elles possédaient fut
embarqué sur leurs chaloupes de pêche; elles y prirent passage et
vinrent se réfugier à Southampton-Harbour.
Aux Bermudes, on sentit un certain effroi à cette nouvelle qu'un
volcan, endormi depuis des siècles, venait de se réveiller à
l'extrémité occidentale du groupe. Mais, en même temps que la
terreur des uns, la curiosité des autres se manifesta. Je fus de
ces derniers. Il importait, au surplus, d'étudier le phénomène, de
reconnaître si les pêcheurs n'en exagéraient pas les conséquences.
Back-Cup, qui émerge tout d'un bloc à l'ouest de l'archipel, s'y
rattache par une capricieuse traînée de petits îlots et de récifs
inabordables du côté de l'est. On ne l'aperçoit ni de Saint-
Georges, ni de Hamilton, son sommet ne dépassant pas l'altitude
d'une centaine de mètres.
Un cutter, parti de Southampton-Harbour, nous débarqua, quelques
explorateurs et moi, sur le rivage, où s'élevaient les cabanes
abandonnées des pêcheurs bermudiens.
Les craquements intérieurs se faisaient toujours entendre, et une
gerbe de vapeurs s'échappait du cratère.
Il n'y eut aucun doute pour nous: l'ancien volcan de Back-Cup
s'était rallumé sous l'action des feux souterrains. On devait
craindre qu'une éruption ne se produisît avec toutes ses suites,
un jour ou l'autre.
En vain essayâmes-nous de monter jusqu'à l'orifice du volcan.
L'ascension était impossible sur ces pentes abruptes, lisses,
glissantes, n'offrant prise ni au pied ni à la main, se profilant
sous un angle de soixante-quinze à quatre-vingts degrés. Jamais je
n'avais rien rencontré de plus aride que cette carapace rocheuse,
sur laquelle végétaient seulement de rares touffes de luzerne
sauvage aux endroits pourvus d'un peu d'humus.
Après maintes tentatives infructueuses, on essaya de faire le tour
de l'îlot. Mais, sauf en la partie où les pêcheurs avaient bâti
leur village, la base était impraticable au milieu des éboulis du
nord, du sud et de l'ouest.
La reconnaissance de l'îlot fut donc limitée à cette exploration
très insuffisante. En somme, à voir les fumées mêlées de flammes
qui fusaient hors du cratère, tandis que de sourds roulements,
parfois des détonations ébranlaient l'intérieur, on ne pouvait
qu'approuver les pêcheurs d'avoir abandonné cet îlot, en prévision
de sa destruction prochaine.
Telles sont les circonstances dans lesquelles je fus amené à
visiter Back-Cup, et l'on ne s'étonnera pas si j'ai pu lui donner
ce nom, dès que sa bizarre structure s'était offerte à mes yeux.
Non! je le répète, cela n'aurait pas été pour plaire au comte
d'Artigas que le gardien Gaydon eût reconnu cet îlot, en admettant
que l'-Ebba -y dût relâcher, -- ce qui, faute de port, me
paraissait inadmissible.
À mesure que la goélette se rapproche, j'observe Back-Cup, où,
depuis leur départ, aucun Bermudien n'a voulu retourner. Ce lieu
de pêche est actuellement délaissé, et je ne puis m'expliquer que
l'-Ebba- y vienne en relâche.
Peut-être, après tout, le comte d'Artigas et ses compagnons n'ont-
ils pas l'intention de débarquer sur le littoral de Back-Cup? Même
au cas où la goélette eût trouvé un abri temporaire entre les
roches au fond d'une étroite crique, quelle apparence qu'un riche
yachtman ait eu la pensée d'établir sa résidence sur ce cône
aride, exposé aux terribles tempêtes de l'Ouest-Atlantique? Vivre
en cet endroit, cela est bon pour de rustiques pêcheurs, non pour
le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son
équipage.
Back-Cup n'est plus qu'à un demi-mille, il n'a rien de l'aspect
que présentent les autres îles de l'archipel sous la sombre
verdure de leurs collines. À peine si, dans le pli de certaines
anfractuosités, poussent quelques genévriers, et se dessinent de
maigres échantillons de ces cedars qui constituent la principale
richesse des Bermudes. Quant aux roches du soubassement, elles
sont couvertes d'épaisses couches de varechs, sans cesse
renouvelées par les apports de la houle, et aussi de végétaux
filamenteux, ces sargasses innombrables de la mer de ce nom, entre
les Canaries et les îles du Cap-Vert, et dont les courants jettent
des quantités énormes sur les récifs de Back-Cup.
En ce qui concerne les seuls habitants de cet îlot désolé, ils se
réduisent à quelques volatiles, des bouvreuils, des «mota cyllas
cyalis» au plumage bleuâtre, tandis que, par myriades, les
goélands et les mouettes traversent d'une aile rapide les vapeurs
tourbillonnantes du cratère.
Quand elle n'est plus qu'à deux encablures, la goélette ralentit
sa marche, stoppe, -- c'est le mot propre, -- à l'entrée d'une
passe ménagée au milieu d'un semis de roches à fleur d'eau.
Je me demande si l'-Ebba- va se risquer à travers cette sinueuse
passe...
Non, l'hypothèse la plus acceptable, c'est que, après une relâche
de quelques heures, -- et encore ne devinai-je pas à quel propos,
-- elle reprendra sa route vers l'est.
Ce qui est certain, c'est que je ne vois faire aucun préparatif de
mouillage. Les ancres restent aux bossoirs, les chaînes ne sont
point parées, l'équipage ne se dispose aucunement à mettre les
canots à la mer.
En ce moment, le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine
Spade vont se placer à l'avant, et alors se fait une manoeuvre qui
est inexplicable pour moi.
Ayant suivi le bastingage de bâbord, presque à la hauteur du mât
de misaine, j'aperçois une petite bouée flottante qu'un des
matelots s'occupe de hisser sur l'avant.
Presque aussitôt, l'eau, qui est très claire en cet endroit,
s'assombrit, et il me semble voir une sorte de masse noire monter
du fond. Est-ce donc un énorme cachalot qui vient respirer à la
surface de la mer?... L'-Ebba- est-elle menacée de quelque coup de
queue formidable?...
J'ai tout compris... Je sais à quel engin la goélette doit de se
mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni
hélice... Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après
l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel
des Bermudes... Il est là, flottant à son côté... C'est un bateau
submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une
hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou
des puissantes piles en usage à cette époque...
À la partie supérieure de ce tug, -- long fuseau de tôle, --
s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit
la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme
saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les
parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent
d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant,
allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son
panneau supérieur va s'ouvrir, -- un air pur le pénétrera tout
entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant
le jour, il émerge la nuit et remorque l'-Ebba- en restant à la
surface de la mer?...
Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la
force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique
d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette
fabrique, où se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'îlot de Back-
Cup, je suppose...
Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de
remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas
en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres
yachts de plaisance?...
Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer à de
telles réflexions, ou plutôt de chercher l'explication de tant
d'inexplicables choses.
Le tug est le long de l'-Ebba-. Le panneau vient de s'ouvrir.
Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'équipage de
ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut
communiquer au moyen des signaux électriques disposés sur l'avant
de la goélette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'-Ebba-, en
effet, que partent les indications sur la direction à suivre.
L'ingénieur Serkö s'approche alors de moi, et il me dit ce seul
mot:
«Embarquons.
-- Embarquer?... ai-je répliqué.
-- Oui... dans le tug... vite!» Comme toujours, je n'ai qu'à obéir
à ces paroles impératives, et je me hâte d'enjamber les
bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont,
accompagné de l'un des hommes. Il me paraît très calme, très
indifférent aussi, et n'oppose aucune résistance à son passage à
bord du remorqueur. Lorsqu'il est près de moi, à l'orifice du
panneau, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö nous rejoignent.
Quant au capitaine Spade et à l'équipage, ils demeurent sur la
goélette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit
canot, lequel vient d'être mis à la mer. Ces hommes emportent une
longue aussière, probablement destinée à touer l'-Ebba -à travers
les récifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique
où le yacht du comte d'Artigas trouve un sûr abri contre les
houles du large?... Est-ce là son port d'attache?... L'-Ebba-
séparée du tug, l'aussière qui la relie au canot se tend, et, une
demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des
organeaux de fer fixés aux récifs. Alors l'équipage, halant
dessus, toue lentement la goélette.
Cinq minutes après, l'-Ebba- a disparu derrière l'amoncellement
des roches, et il est certain que, du large, on ne peut même pas
apercevoir l'extrémité de sa mâture.
Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude
relâcher en cette crique secrète?... Qui se douterait, en
Amérique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de
l'ouest, est l'hôte des solitudes de Back-Cup?...
Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant
les quatre hommes.
Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de
repartir... pour aller... où?...
En effet, l'équipage au complet passe sur la plate-forme, le canot
est mis à la traîne, un mouvement se produit, l'hélice bat à
petits tours, et, à la surface des eaux, le tug se dirige vers
Back-Cup, en contournant les récifs par le sud.
À trois encablures de là se dessine une seconde passe qui aboutit
à l'îlot, et dont le tug suit les sinuosités. Dès qu'il accoste
les premières assises de la base, ordre est donné à deux hommes de
tirer le canot sur une étroite grève de sable que ne peuvent
atteindre ni la houle ni le ressac, et où il est aisé de venir le
reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'-Ebba-.
Cela fait, ces deux matelots remontent à bord du tug, et
l'ingénieur Serkö me fait signe de descendre à l'intérieur.
Quelques marches d'un escalier de fer accèdent à une salle
centrale, où sont entassés divers colis et ballots qui, sans
doute, n'ont pu trouver place dans la cale déjà encombrée. Je suis
poussé vers une cabine latérale, la porte se referme, et me voici
de nouveau plongé au milieu d'une obscurité profonde.
Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment où j'y suis entré. C'est
bien celle où j'ai passé de si longues heures, après l'enlèvement
de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du
Pamplico-Sound.
Il est évident qu'il doit en être de Thomas Roch comme de moi,
qu'il est chambré dans un autre compartiment.
Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme,
et l'appareil ne tarde pas à s'immerger.
En effet, je sens un mouvement descensionnel, dû à l'introduction
de l'eau dans les caissons du tug.
À ce mouvement en succède un autre, -- un mouvement qui pousse le
bateau sous-marin à travers les couches liquides.
Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous
remontons à la surface...
Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois.
La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me
voici sur la plate-forme.
Je regarde...
Le tug vient de pénétrer à l'intérieur même de l'îlot de Back-Cup.
Là est cette mystérieuse retraite, où le comte d'Artigas vit avec
ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanité!
IX
Dedans
Le lendemain, sans que personne m'ait empêché d'aller et de venir,
j'ai pu opérer une première reconnaissance à travers la vaste
caverne de Back-Cup.
Quelle nuit j'ai passée sous l'empire de visions étranges, et avec
quelle impatience j'attendais le jour!
On m'avait conduit au fond d'une grotte, à une centaine de pas de
la berge près de laquelle s'était arrêté le tug. À cette grotte,
de dix pieds sur douze, qu'éclairait une ampoule à incandescence,
on accédait par une porte qui fut refermée derrière moi.
Je n'ai pas à m'étonner que l'électricité soit employée comme
agent lumineux à l'intérieur de cette caverne, puisqu'elle l'est
également à bord du remorqueur sous-marin. Mais où la fabrique-t-
on?... D'où vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installée à
l'intérieur de cette énorme crypte, avec sa machinerie, ses
dynamos, ses accumulateurs?...
Ma cellule est meublée d'une table sur laquelle des aliments sont
déposés, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une
armoire contenant du linge et divers vêtements de rechange. Dans
le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin
de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout très
propre.
Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne
qualité, de l'ale et du whisky, voilà le menu de ce premier repas.
Je n'ai mangé que du bout des lèvres, -- à mi-dents comme on dit,
-- tant je me sens énervé.
Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme
de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le
secret de cette poignée d'hommes, enfouis dans les entrailles de
cet îlot, je veux le découvrir... je le découvrirai...
Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas
est venu s'établir. Cette cavité dont personne ne soupçonne
l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'-Ebba -ne
le promène pas le long du littoral du nouveau monde et peut-être
jusqu'aux parages de l'ancien. Là est la retraite inconnue qu'il a
découverte, et où l'on accède par cette entrée sous-marine, cette
porte d'eau, qui s'ouvre à douze ou quinze pieds au-dessous de la
surface océanique.
Pourquoi s'être séparé des habitants de la terre?... Que
trouverait-on dans le passé de ce personnage?... Si ce nom
d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'empruntés, comme je
l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son
identité?... Est-il un banni, un proscrit, qui a préféré ce lieu
d'exil à tout autre?... N'ai-je pas plutôt affaire à un
malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunité de ses crimes, l'inanité
des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette
substruction indécouvrable?... Mon droit est de tout supposer,
quand il s'agit de cet étranger suspect, et je suppose tout.
Alors revient à mon esprit cette question à laquelle je ne puis
encore trouver une réponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a-
t-il été enlevé de Healthful-House dans les conditions que l'on
sait?... Le comte d'Artigas espère-t-il lui arracher le secret de
son Fulgurateur, l'utiliser pour défendre Back-Cup, au cas qu'un
hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela
arrivait, on saurait bien réduire par la famine l'îlot de Back-
Cup, que le tug ne suffirait pas à ravitailler!... La goélette,
d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne
d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signalée dans tous
les ports!... Dès lors, à quoi pourrait servir l'invention de
Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Décidément, je
ne comprends pas!
Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis
emprisonné entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis-
je pas à l'intérieur de ma cellule. Rien ne m'empêche de la
quitter, et j'en sors...
À trente mètres en avant se prolonge un entablement rocheux, une
sorte de quai, qui se développe à droite et à gauche.
Plusieurs matelots de l'-Ebba- sont occupés à débarquer les
ballots, à vider la cale du tug, lequel stationne à fleur d'eau le
long d'une petite jetée de pierre.
Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, éclaire
la caverne, qui est ouverte à la partie centrale de sa voûte.
«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt
cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou
quatre milles.»
Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse
l'esprit.
«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme
je l'ai cru moi-même... Les vapeurs, les flammes qui ont été
aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les
grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient
point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers
phénomènes étaient factices... Ils se manifestaient à la seule
volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner
les habitants installés sur son littoral... Et il y a réussi, ce
comte d'Artigas... Il est resté l'unique maître de Back-Cup...
Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant
vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que
les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence
d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption
qui ne s'est jamais produite!...»
Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ
des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir
d'épaisses volutes de fumée à sa cime.
Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux
cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera
donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions
de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu
établir par la suite.
Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près
circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente
une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq
hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie
entre trente et cent mètres.
Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation
occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer.
Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le
dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime
qu'elle doit être de quarante mètres à peu près.
Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la
grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je
rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent
quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui
ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes.
En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le
Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en
Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à
celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en
Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne
comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières,
huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une
mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les
explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite.
Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme
l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de
terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la
voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs
diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec
nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la
régularité architectonique des édifices religieux. La seule
différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se
déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne
dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que
troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle
s'échappaient les fumées et les flammes.
Autre particularité, -- très importante, -- qu'il convient
d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les
noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être
découvertes un jour ou l'autre.
Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de
ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût-
on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son
massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y
pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue
au tug que possédait le comte d'Artigas.
Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura
dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette
inquiétante colonie de Back-Cup.
Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue
entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions
sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à
trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai
dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour
les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai
appris, n'est pas inférieure à quarante mètres.
Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa
structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à
l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine
neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon
et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio
sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte
de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq
cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes
de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la
nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce
double travail géologique.
L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires.
À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les
parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis
sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres
bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses
couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns
très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs
marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le
tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas
là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins
de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être
rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de
l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées,
que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot.
En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional
du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne
méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est
appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement
cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme
plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois,
et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines.
Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De
ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se
contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent
l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre,
dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la
caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers
sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.
À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre-
vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.
Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se
tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö
ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots
échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et
s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug.
À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les
marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de
larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les
entrepôts de Back-Cup.
Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas
visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du
large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous
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