de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince
Gourou Singh.
Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières
rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière
himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel
les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis
de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou
Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de
cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression
normale de la vapeur.
En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse,
vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements
moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui
s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues
striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut
bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes
ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies
torrentielles.
Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama
s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud,
l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à
perte de vue.
L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant
quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une
épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme
une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train
s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait
alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait
plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la
vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le
magnifique panorama qui se développait à nos yeux.
Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées,
suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura
pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.
«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train
monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!
--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.
--Il le ferait, Banks!
--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à
lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible,
qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air
respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur.
Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de
l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude
moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable,
sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère
rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami
Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes
du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le
voudra.»
Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois,
fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis
quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins
praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les
pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut
là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour
dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois,
ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression
de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les
soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une
tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée.
Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur
un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il
ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées,
parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui
hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre
fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections
admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la
montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la
fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible
hauteur de la frontière népalaise?
Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière
fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre
voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu
d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide
devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois.
De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de
cinquante à soixante milles.
Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de
son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du
niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se
perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.
CHAPITRE XV
Le pâl de Tandît.
Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses
compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français
Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce
voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de
Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des
montagnes du Thibet.
On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House
à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25
mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette
nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie
cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis,
pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se
faire justice du révolté de 1857?
On en jugera.
Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars,
pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère,
escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de
l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah.
Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés
des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se
jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se
trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu
fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait
quelque sécurité.
L'endroit était bien choisi.
Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le
bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée
par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque
parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et
ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à
découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième
degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à
l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la
péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent
pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y
souder au mont Kaligong.
Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds,
redoutables tribus de ces peuplades de vieille race,
imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte.
Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus
de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont
M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans
lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever.
C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire,
elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le
railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du
sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre
de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages,
réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug
européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs
montagnes,--et Nana Sahib le savait bien.
C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile,
afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant
l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.
Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se
levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait
rapidement prendre une extension considérable.
En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend
toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des
Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays,
couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de
l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez
lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent
volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une
population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de
vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées
barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent
contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les
célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde,
fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait
d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé
presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore
ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les
traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib
lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de
Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller
demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la
frontière indo-chinoise.
À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds.
Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu
de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces
sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les
Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être
comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie,
contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell,
les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de
pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser,
lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les
pousserait en avant.
À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux
millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le
Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans
toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette
eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves,
audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au
«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage.
On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région
centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection
militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement
national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.
Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le
pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure
que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un
asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il
devenait suspect.
Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient
suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans
toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du
gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût
été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux
frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa
personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris
pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à
tout prix.
Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée,
marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le
trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés
des monts Sautpourra.
Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous
de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses
plus profondes retraites.
Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait
un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.
Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion
de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille,
qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir
brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une
courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure.
Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris
l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle
peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans
quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de
cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir.
Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le
revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au
milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures
humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire,
point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour
l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un
torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne
laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y
mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux
genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre,
une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à
précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre
la volonté de ses habitants.
Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles,
les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de
ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en
quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à
la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche
gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un
contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire
un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents
de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours
de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de
quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri
de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri
d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des
oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne
s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit.
Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se
réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore,
s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts
de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des
ruines.
C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib
et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout
d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab.
Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars.
Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession
du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords.
Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard
pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les
habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les
occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le
pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent,
et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir
accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur,
qu'ils venaient de remonter eux-mêmes.
Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité,
d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les
secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et
permettaient de s'enfuir, le cas échéant.
Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile.
Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était
actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait
été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il
continua d'interroger le Gound.
«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce
pâl est-il abandonné?
--Depuis plus d'un an, répondit le Gound.
--Qui l'habitait?
--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois.
--Pourquoi l'ont-ils quitté?
--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur
assurer la nourriture.
--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a
cherché refuge?
--Personne.
--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la
police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl?
--Jamais.
--Aucun étranger ne l'a visité?
--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme.
--Une femme? répliqua vivement Balao Rao.
--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la
vallée de la Nerbudda.
--Quelle est cette femme?
--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle
vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en
sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une
Indoue, on n'a jamais pu le savoir!»
Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette
femme? demanda-t-il.
--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement
d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de
vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon
propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est
muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la
voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée.
Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!»
--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît,
ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous
rien à craindre d'elle?
--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête
ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils
voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa
langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait
une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du
dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui
continue à vivre!»
Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes,
venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue
dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda.
C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et
non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni
l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de
se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène,
qu'ils continuaient à voir «en dedans.»
À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les
montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds,
comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés
que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on
hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait.
Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle
avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans
attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus
formuler.
Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette
femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il
eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une
flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour
éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de
disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors?
Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des
Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le
Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant
son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait
pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans
que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir
éprouvé sa nature, si frêle en apparence.
Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se
demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette
circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît,
qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y
ramener.
Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les
siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.
«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que
personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle
soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de
Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est
qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous
entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait,
elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours,
puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et
recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie.
D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il
est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà
morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!»
Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib,
et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance.
Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la
Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la
Nerbudda.
CHAPITRE XVI
La Flamme Errante.
Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta
caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le
temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches,
soit en se lançant sur de fausses pistes.
Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs
fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les
hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un
«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient
les esprits à un soulèvement national.
La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter
leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la
Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en
attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque
sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib
savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du
joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il
ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.
Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu
civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les
trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il
ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu,
cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs
millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central
de l'Indoustan.
Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se
rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu,
fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes
parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent
d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient
qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se
précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.
Le moment n'était pas venu.
Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre
les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore
que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité
d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines
de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité
anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du
Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il
importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana
Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du
soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857,
tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais
cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour.
Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut
pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa
réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés
le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la
présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait
que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux
recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur
d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le
poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût
le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une
semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime
de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana
Sahib retomba dans l'oubli.
Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être
reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le
costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour
seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner
du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la
Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.
Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches,
l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.
Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en
conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec
la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs
de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis,
ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs
de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.
Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court
vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le
19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les
dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait
à Souari.
Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute
antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes
hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au
nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures
des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont
abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis
tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines
de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles
représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce
que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait,
l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.
Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district
important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il
rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la
nouvelle.
Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du
royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de
Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra
aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de
Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.
Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait,
et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus,
dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les
préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et
arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud,
leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des
Vindhyas.
Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères
voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent
le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous
colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent
destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux
et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite,
pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du
territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position
que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a
préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un
insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet!
La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de
trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses
mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et
d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces
malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait
décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib
devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer
pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.
À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la
Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant
d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec
celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une
importante ville musulmane, qui est restée la capitale de
l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux
Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.
Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds,
arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du
Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année
musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis»,
sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame
arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal
ni danger.
Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient
suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des
nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias»,
sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se
mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et
coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les
rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens
travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette
cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes
sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils
avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux
anciens révoltés de 1857.
Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne
le faubourg oriental de la ville.
Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à
feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de
torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les
eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.
À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule.
Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.
Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons
d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.
Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib
entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion.
«Le colonel Munro a quitté Calcutta.
--Où est-il?
--Il était hier à Bénarès.
--Où va-t-il?
--À la frontière du Népaul.
--Dans quel but?
--Pour y séjourner quelques mois.
--Et ensuite?...
--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se
glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.
C'était Kâlagani.
«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le
nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et
risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait
redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda.
Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.»
Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et
disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre.
Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao
s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il.
--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le
jour au pâl de Tandît.
--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la
rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des
chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces
chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et
qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit
heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le
nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était
que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour
dans la vallée passât inaperçu.
La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.
Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient
pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion
au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la
certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause.
Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains.
Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne
pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur
anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait
pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous
fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale.
Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du
sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de
quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais,
aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût
s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage
contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au
supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.
Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le
Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît,
pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se
borna à le lui apprendre en ces termes:
«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.
--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de
l'océan Indien!
--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera
aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout.
Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le
massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la
Nerbudda.
Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se
faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient
d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.
Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la
garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche
village.
Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches
tremblantes sous l'eau du torrent.
Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas
encore interrompu le silence de la nuit.
Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres.
En même temps, ces cris se faisaient entendre:
«Hurrah! hurrah! en avant!»
Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée
royale, apparut sur la crête du pâl.
«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore.
Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de
Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.
Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit
du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.
«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant
dans l'étroit ravin.
Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se
redressa, la main tendue vers eux.
«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et
il retomba sans mouvement.
L'officier s'approcha du cadavre.
«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.
--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour
avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le
nabab.
--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le
détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À
peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement
que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un
long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la
ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide
inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans
la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de
Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette
fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait
échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du
massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle,
comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment,
se fût dressée dans son souvenir.
Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la
folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la
suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le
nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures
nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour.
Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les
accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et,
parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.
Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au
gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit
dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent
immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre
connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.
Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son
identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec
raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais
du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!»
Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit
du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu
interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et,
machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.
Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et
s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de
Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer.
On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine
survivait en lui.
La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de
balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda
longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit
lentement le lit du Nazzur.
Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence
habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana
Sahib.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I
Notre sanitarium.
Les incommensurables de la création!» cette expression superbe,
dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes
américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à
l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore
impuissant à mesurer avec une précision mathématique?
Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région
incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine
Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines.
«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit
l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible,
puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles
hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins
de la respiration!»
Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste,
longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis
le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en
couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le
Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne,
supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois
zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus
tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé
pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de
cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du
printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille,
couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient
les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du
globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt
mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les
avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers,
ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de
difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie
en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de
Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques,
dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le
Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille
mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille
cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont
Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel
l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle
de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que
les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne
dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est
ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis
ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes,
et qui s'appelle les monts Himalaya!
Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement
et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de
cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure,
vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de
pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées.
Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la
ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le
versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le
versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par
les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est
pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à
une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et
de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit
d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!
Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles,
représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y
foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le
sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à
planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les
humbles échantillons d'une flore arctique.
Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi
ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne
s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier
domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers,
dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas
faire défaut.
En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une
zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani.
C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres,
humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses,
dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden
du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre
campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc
facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout
seul.
Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les
gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones
supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des
voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire
d'importantes découvertes géographiques.
«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne?
demandai-je à Banks.
--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est
comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe,
et qui garde ses secrets.
--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée
autant que cela a été possible!
--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks.
Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser,
Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner,
Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les
missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères
Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et
Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait
connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce
soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à
réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des
rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était
le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a
dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné
maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte
sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun,
--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres
européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque
peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il
faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en
réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme
mathématiques que le jour où on les aura obtenues
barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte
cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter
un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque
inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.
--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un
jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!
--Évidemment!
--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan!
--Sans aucun doute!
--Le voyage au centre de la terre!
--Bravo, Hod!
--Comme tout se fera! ajoutai-je.
--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire!
répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus.
--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la
terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son
écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.
--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la
limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque
l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite...
--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères
pour lui, répondit le capitaine Hod.
--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en
tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans
la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre
autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.
--De quoi s'agit-il, Banks?
--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un
arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille
images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de
la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille
ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à
Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La
chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre
sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,--
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