couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que
celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes
de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à
tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,--
teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux
quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt
noire.
Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine
Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas
moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le
chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox,
arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils
furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du
gibier de plume!
Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les
excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour
même, nous rangèrent à son avis.
Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait
été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions
atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante
kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc
marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies
continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à
se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques
heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours
près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer
Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu
d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin
de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard.
Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un
beau coup de fusil.
Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en
rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis
dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle
véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre,
nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous
étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile
territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières
marécageuses.
Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de
Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent
éparpillait sur les bambous de la route.
Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se
jeta sur le cou de notre éléphant.
«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien.
À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et
saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta!
s'écria-t-il à son tour.
--Tirez-le donc! m'écriai-je.
--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de
tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard
particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque
aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de
membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah,
nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine.
Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre
éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il
croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer
ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses
griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa
déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal,
et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut.
Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un
chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon
moment et au bon endroit.
Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger,
mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le
moment favorable pour s'élancer sur la vérandah.
En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant,
embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis
monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de
vapeur.
«Tirez donc, Hod! dis-je encore.
--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi,
sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous
n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il.
--Jamais.
--Voulez-vous en tuer un?
--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup
magnifique...
--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un
fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la
manquez, je la rattraperai au vol!
--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une
carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai,
j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et
je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme,
et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber
sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon
chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au
passage...
«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il.
Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster
dans la tourelle.
Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit,
après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le
capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se
précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut
dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au
mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala
instantanément les roues du train tout entier avec le frein
atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et
s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques
minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine
impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux
chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le
capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes!
--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de
tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué!
--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas
au bon endroit!
--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième
ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé.
--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un
tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je
n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil!
--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous
attend et vous consolera...
--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à
Fox!
--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette
observation inattendue.
--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as
remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac
Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de
l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que
du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod.
--Mon capitaine?
--Deux jours de salle de police!
--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à
ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était
tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le
lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes
battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de
halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la
matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et
l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du
reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait
cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la
table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières,
en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait
savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de
Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures
nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous
partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures,
notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques
perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances,
que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à
tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de
fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine,
sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne
pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui
l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là
qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui
ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était
pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu
l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je
l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami,
me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En
quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une
mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne
comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse!
--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si
j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!...
Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul!
--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de
l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer.
Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son
attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant
gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les
effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il
sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus
heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il
mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était
digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox!
je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il
maintenant?
--Il est près de cinq heures!
--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une
seule cartouche!
--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être
d'ici là!...
--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et,
voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès!
--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons,
capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous
va-t-il?
--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit!
--Entendu.
--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil
plutôt que de revenir bredouille!»
Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition
d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée
avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que
les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions
hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.
Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de
la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas
trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et
demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore
intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le
résultat eût été le même.
Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur
son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux
sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses
lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être
vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul
échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à
décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,--
une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait
les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la
rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui.
Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela
continue! me dit-il, en secouant la tête.
--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus
modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui
lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!»
Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le
triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux
et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors,
et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.
En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé
Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet
déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité
capitaine!
La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus
assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse
expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître
au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien
obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans
compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro
et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une
inquiétude qu'il fallait leur épargner.
Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de
gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un
oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne
nous rapprochait pas positivement de Steam-House.
J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer
enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit
d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.
Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré.
Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner,
j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.
Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement
sur le bord d'une rizière.
Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais
d'abattre, et le rapporta au capitaine.
«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il
se précipite dans sa marmite, la tète la première!
--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.
--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine.
--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me
dit Goûmi.
--Qu'ai-je donc fait de répréhensible?
--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons,
qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde.
--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les
consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le
mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!»
En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition
d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule,
le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait
l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et
aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des
peines que la loi anglaise a confirmées.
Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine
Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets
métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et
finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses.
«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard
nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les
brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet
prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera
bon effet sur notre table!
--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine?
--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de
moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il
faudra bien qu'elle se passe! En route!»
Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont
nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route
qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de
bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et
moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en
arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages
le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une
demi-obscurité.
Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à
droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai
brusquement, comme malgré moi.
Le capitaine Hod me saisit la main.
«Un tigre!» dit-il.
Puis, un juron lui échappa.
«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à
perdreaux dans nos fusils!»
Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous
n'avions de cartouches à balle!
D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes.
Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal
s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas
sur la route.
C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous
appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers,
dont les victimes se comptent annuellement par centaines.
La situation était terrible.
Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil
tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds
de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et
noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans
la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait
et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de
son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un
accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du
six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous
sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non
par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le
visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb.
Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une
cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le
capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas
qu'il bondisse!»
Tous trois nous restions donc sans bouger.
Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à
l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais
comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au
ras du sol, il semblait en aspirer les émanations.
Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine.
Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue,
concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui
se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant,
ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur!
Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.
Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne
pas crier au capitaine Hod:
«Mais tirez donc! tirez donc!»
Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul
moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais,
pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant.
Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer...
Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie
d'une seconde.
Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de
l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des
rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol.
«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à
balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!
--Est-il possible! m'écriai-je.
--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la
cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout
s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un
fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que
Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à
plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les
cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait
sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée!
«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé
plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour
au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce
qui s'était passé.
--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de
deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis
trompé deux fois!
--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton
erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de
t'offrir cette guinée...
--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la
pièce d'or.
Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du
capitaine Hod et de son quarante et unième tigre.
Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade
peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir
les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des
montagnes du Népaul.
CHAPITRE XIV
Un contre trois.
Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières
rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en
étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont
atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol
n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne
s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même
pas s'en apercevoir.
Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se
maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas
encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du
train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait
trop profondément, un léger coup de la main de Storr au
régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant
fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait
pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux
valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force
effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.
En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de
ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du
confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux
horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.
Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis
la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du
Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une
gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages
chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de
bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à
une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer;
mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays
devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux
dépens des champs cultivés.
Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle
plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place
à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui
fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement
aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe
jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des
magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums
pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées,
des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins
de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs
veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce
des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de
couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés
en plates-bandes, qui bordaient les routes.
Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou
trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient
encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La
population diminuait à l'approche des hautes terres.
Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant
étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie
tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours,
du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée
d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House,
nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans
une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au
whist.
Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du
capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule
soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.
«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours
faire un schlem!»
Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si
nettement formulée.
Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que
portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le
temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait
rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon
quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer
la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.
Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes
routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés
entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement,
surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air
tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel
spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur
d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu
exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le
«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on
peut traiter directement et assez généralement à bas prix.
Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très
honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements
appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef
du district.
Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces
établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï
pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner
plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute
de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut
exiger qu'il lui cède la place.
Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de
halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire
qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois
constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt
avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel.
Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels,
voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne
s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les
cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand
indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan,
au delà de Lahore ou de Peshawar.
Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils
d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui
voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.
Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du
séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de
manière à loger les gens de sa suite.
Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre
halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans
un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri
de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et
de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.
Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en
faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui
ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt
en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple
piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince
voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui
impose.
«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks,
c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées
géographiques!
--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas
avec ce fils de rajah!
--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne
préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant
attirail de campagne!
--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai
un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en
attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la
peine!»
La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents
personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux
cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes
d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les
autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui
portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse,
et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de
l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette
caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa
Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les
faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs
et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la
solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah
indépendant de l'Inde.
Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de
tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les
bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre
cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de
l'accordeur.
Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces
«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs
incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis»,
très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur
la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et
chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont
le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de
serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.
Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies
«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans
lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de
danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées
d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles
déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de
riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts
des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi
accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une
grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais
bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale
du rajah.
Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient
je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les
hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on
appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue
robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très
pittoresque.
Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches
courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles
enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette
coquettement sur leur tête.
Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du
repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou
le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de
confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium.
D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec
et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives,
très utiles sous l'ardent climat de l'Inde.
Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon
accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût
dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans
la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène.
Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous
s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant
jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut
dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes
d'amitié.
Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou
Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes
dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow,
tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait
admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux
incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été
ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu
d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette
mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane.
Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec
ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa
figuration restreinte.
Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant
ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.
«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est
à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa
conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et
son fils ne fera rien pour nous être agréable.
--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le
capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules.
Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter
l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il
la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait
rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se
dérangea pas.
Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à
l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire
que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs
jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais
temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa
main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur
fraîcheur et leur saveur naturelles.
Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de
curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas.
Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein
air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je
n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il
me fut impossible de le constater.
Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ
s'effectuât au lever du jour.
À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui
avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train,
et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau.
Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite
rivière.
Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en
pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière,
lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.
Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches,
tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de
gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un
de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui
indiquait la présence de quelque personnage important.
En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh
en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,--
type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires,
dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.
Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il
fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant
que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir
considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il
n'en voulût rien laisser voir:
«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr.
Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se
tenait à quelques pas.
Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et,
se retournant vers Banks:
«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres.
--C'est moi qui ai! répondit Banks.
--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah
de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi
bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à
quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des
éléphants de chair et d'os à son service!
--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus
puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.
--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche,
plus puissant!...
--Infiniment plus! répondit Banks.
--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons
déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable
de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le
voulait pas.
--Vous dites?... fit le prince.
--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui,
que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix
couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble,
ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle!
--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince.
--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le
capitaine Hod.
--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta
Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt
éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries!
--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.
--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à
s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la
contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il,
après un instant de réflexion.
--On le peut, répondit l'ingénieur.
--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette
expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne
reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre
éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens!
--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose
prétendre que Géant d'Acier reculerait?
--Moi, répondit Gourou Singh.
--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se
croisant les bras.
--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre
mille roupies à perdre!»
Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable,
et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se
souciait guère de risquer une pareille somme.
Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde
le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour
laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une
fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille
roupies?
--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et
intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel
Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.
--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient
à Votre Hautesse.
--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait
intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme
pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce
dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant,
et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance
mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait,
il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant:
«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler
pour l'honneur de notre vieille Angleterre!»
Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une
centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et
accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.
Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de
Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant
un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier.
Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns
de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient
les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage.
C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et
d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde
méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge,
ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude.
Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la
main et les excitaient de la voix.
Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand
des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit
les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan
bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui
s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec
un étonnement mêlé de quelque effroi.
De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du
tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de
notre éléphant.
J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait
sa moustache et ne pouvait rester en place.
Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus
calme, que le prince Gourou Singh.
«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa
Hautesse?...
--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe,
les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois
éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes,
tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer
de quelques pas.
Un cri m'échappa. Hod frappa du pied.
«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant
vers le mécanicien.
Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur,
le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.
Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus.
Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles
tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant
semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit
les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En
avant! cria Banks.
--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!»
Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur
s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées
tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà
les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés
à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.
«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod.
Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes
animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une
vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en
apercevoir.
«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus
maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa
Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant
d'Acier!»
Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le
régulateur, et l'appareil s'arrêta.
Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse,
la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de
gigantesques scarabées renversés sur le dos!
Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti,
sans même attendre la fin de l'expérience.
Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très
visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent
devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne
put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe,
comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.
Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa
Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un
sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.
Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain:
«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il.
Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.
On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui
nous avait si dédaigneusement provoqués.
Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal
du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous
émerveillés, notre train partit à grande vitesse.
Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu
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