excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela, Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la vallée du Gange! --Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine, répondis-je. --Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore... --Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces misérables bourgades! --Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine. --À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte: «Fox?» cria-t-il. Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il. --Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en état! --Ils le sont. --Visite les batteries. --Elles sont visitées. --Prépare les cartouches. --Elles sont préparées. --Tout est prêt? --Tout est prêt. --Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible! --Ce le sera. --Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette liste qui fait ta gloire, Fox! --Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre! --Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,-- itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ, cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés. Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart. Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil, depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il haussait dédaigneusement les épaules en disant: «Est-ce que cela se mange!» Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians. Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves. Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints, et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en deux puissants fanaux. Mais rien! Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin. C'était désespérant. «On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici que dans les basses terres d'Écosse! --Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur. --Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour en faire du petit plomb!» La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était donc possible que, par une pareille température, dans cette atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter leurs tanières, même pendant la nuit. Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion. Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves. Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents ans en arrière, en plein moyen âge. Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou et de Brahma. «Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes, voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux! --Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade? --Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod, mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les collines qui deviennent des montagnes, les... --Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait des chats, n'est-ce pas, Hod? --Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!» Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se transformait en plaine. «Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous, mes amis, savoir ce que ce phénomène présage? --Dites, ingénieur! s'écria le capitaine. --Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste, nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des modifications climatériques. Le renversement de la mousson va amener la saison des pluies périodiques. --Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me paraît préférable à ces chaleurs... --Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter les premiers nuages du sud-ouest!» Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson, ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage. Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité. On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme. Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi suffoqué. Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte, choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une assez belle route la traversait, et nous promettait pour le lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de verdure. Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale, qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal, dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur tour. Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit. Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces derniers. «Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!-- Nous accompagnerez-vous, Maucler? --Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre lieu de halte, vous irez... --Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est propice pour tenter l'aventure! --Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement. --Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne demande à mon colonel qu'une permission de dix heures. --Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez compte des recommandations de Banks. --Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la route. J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que je préférai rester à Steam-House. Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer, de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout événement. Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route, leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps, monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du dîner du lendemain. Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure. Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition, teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais, condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes. Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu rassuré. La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se confondaient déjà avec les nuages. L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à faire explosion. L'explosion était imminente. Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment, avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive, heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se perdaient confusément dans l'ensemble. Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq cents à trois mille mètres. Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes. «Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis. --Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil. --Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks. J'espère qu'il obéira.» Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous prenions place sous la vérandah du salon. CHAPITRE XII Triples feux. L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe, on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que, dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà de cinquante. Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous devions attendre un orage d'une violence extrême. Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6] Je le fis observer au colonel Munro. «Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient, les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent. Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde obscurité? --Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne pas partir! --Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent. --N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes? demandai-je à l'ingénieur. --Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin. Je vais établir le courant. --Excellente idée, Banks. --Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod? demanda le sergent. --Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.» Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et pouvait guider nos chasseurs. En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues. Ce fut subit. Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées, cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement continu. Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les fenêtres. La pluie ne tombait pas encore. «C'est une espèce de «tofan», dit Banks. Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont fort redoutés dans le pays. «Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les embrasures de la tourelle? --Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à craindre de ce côté. --Où est Kâlouth? --Il finit d'arrimer le combustible dans le tender. --Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre à l'abri. --À l'instant, monsieur. --Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks. --Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau est maintenant complète. --Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four. Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire. «Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le colonel Munro. --Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils que demain matin! Le campement sera toujours là pour les recevoir!» Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne semblait pas partager l'avis de Mac Neil. En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de toutes parts. Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui frappaient les flancs du Géant d'Acier. C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être en feu. Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences électriques. Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point extraordinaire. «Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait s'empêcher de battre plus rapidement. «Et eux! dit le colonel Munro. --Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,-- ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac Neil. --Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une extrême violence. «Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur. Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des arbres! --Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin? «C'est la voix de Parazard,» dit Storr. En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous appelait à grands cris. Nous allâmes aussitôt le rejoindre. À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement, la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire. Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être dévorée. En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement, en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les épaisses parois de tôle d'un coffre-fort. Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de nous tirer de là! --Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir! --À pied? m'écriai-je. --Non, avec notre train. --Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil. --Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour avant notre départ, nous partirons quand même! --Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel. --Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés! --Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre. --Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et pousse les feux!--Quelle pression au manomètre? --Deux atmosphères, répondit le mécanicien. --Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt. Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que les éclairs les sillonnaient en tous sens. «Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit Banks, ou tout prendra feu! --Il va vite, cet incendie! répondis-je. --Nous irons plus vite que lui! --Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir Edward Munro. --Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour! Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure, mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque directe du feu. La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il. --Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de l'incendie! --Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait se décider à quitter le campement. --Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à prendre feu!» Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques instants de plus, c'était de la dernière imprudence! «En route, Storr! cria Banks. --Ah! s'écria le sergent. --Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière. «Mort! s'écria Banks. --Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main, répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe gauche! --Dieu soit loué! dit le colonel Munro. --Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet, nous n'aurions pu retrouver le campement! --En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses sens, fut déposé dans sa cabine. «Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de rejoindre le mécanicien. --Près de cinq atmosphères,» répondit Storr. --En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents. D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que mal au milieu de l'obscure forêt. Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant, s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui pût leur indiquer la direction de Steam-House. Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant d'Acier. Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu de halte allait être abandonné. Il n'était que temps! Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière, et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à travers la campagne et dévorant tout sur son passage. Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle torréfiant qui passait dans l'atmosphère. La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu. Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train. Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de l'une de ses longues oreilles pendantes. Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux coups de l'orage par ses hennissements plus précipités. «Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!» Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par le feu. De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place, nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient enfin des fauves! Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train pour y chercher un abri ou un refuge. Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête, tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent l'animal. «Pauvre bête! dit Fox. --Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre bête!» Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod! Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils d'une souricière! À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là, redoubla encore. Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et, maintenant, nous étions absolument cernés. Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares, les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une incroyable fureur. Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque large fondrière. C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle, la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus. La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies. Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à l'heure. Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante l'enveloppa tout entier!... Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire. Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train en détresse! À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de Rewah. CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod. La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues, accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû. Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui tendent à disparaître devant la culture. Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril. Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine aux montagnes du Népaul. Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la saison des pluies. La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir que quelques semaines plus tard, au mois de juin. Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais s'effectuer. Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du ciel. Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur , 1 ' , ' 2 , , , , , 3 , , ! 4 ! , 5 , ' 6 ! 7 8 - - , , 9 - . 10 11 - - , , - ' 12 , , , . . . 13 14 - - ! , ' , 15 ! 16 17 - - ! , , , 18 ! , , 19 ' , 20 , . 21 22 - - , , , ' ' ' 23 ! » , ' : 24 « ? » - - . 25 26 . « ! , - . 27 28 - - , , 29 ! 30 31 - - . 32 33 - - . 34 35 - - . 36 37 - - . 38 39 - - . 40 41 - - ? 42 43 - - . 44 45 - - , ' ! 46 47 - - . 48 49 - - - 50 , ! 51 52 - - - ! ' , 53 ' . 54 ' ! 55 56 - - , , ! » , - 57 ' . 58 ' , - - 59 , ' 60 . - , 61 62 - ; , , , 63 64 . 65 ' , , , 66 , ' ' 67 , 68 ' . 69 ' , . 70 71 ' , . 72 ' , , ' 73 , , 74 . - 75 76 . 77 , - - . ' 78 , ' 79 ' . ' , 80 , 81 , ' , 82 ' ' . ' 83 , 84 , . 85 86 , ' . 87 , 88 , , 89 . , 90 ' 91 . , - 92 ' ' , ' 93 ! ' , 94 , , , 95 , 96 . , 97 , 98 ' . - - 99 ' ? « , 100 - , , , ! ' ' 101 ' ! » 102 ' . 103 ' ' . ' 104 , ' 105 ' ' 106 . , 107 , 108 . . 109 ' ' 110 . 111 , , 112 . ' 113 - , , 114 , , 115 : 116 117 « - ! » 118 119 - , ' ' ' . 120 . 121 . 122 , . 123 . , 124 , , ' 125 , ' 126 . ! 127 128 . 129 ' . 130 131 « ' ' ! . 132 ' ! ' 133 ' ! 134 135 - - , , , 136 , 137 . , 138 . 139 . 140 141 - - ' , , 142 , ' ' 143 ! » 144 145 146 . ' 147 , 148 . - 149 ' , ' . 150 , , 151 , 152 , . 153 154 , , , ' , 155 , ' . 156 ' 157 , ' , « » , 158 , , ' , « » , . 159 160 ' ' 161 , , ' 162 , 163 , 164 ' , . 165 , 166 , 167 , . 168 169 , , 170 ' . , ' , 171 ' , 172 , - 173 ' , , 174 . 175 176 « , ! ' . 177 , , 178 ' , 179 ' ! 180 181 - - , , ! . - - 182 , , ? 183 184 - - , , , - ! , 185 ! ' 186 ! , 187 , . . . 188 189 - - , ' 190 , ' - , ? 191 192 - - ! ! ! . . . ! ' 193 , ' , 194 ' , , 195 ' , ! » 196 197 , ' ' , 198 . , 199 , ' 200 . 201 202 « , , , ' 203 ' , - , 204 , ? 205 206 - - , ! ' . 207 208 - - , . , 209 , 210 . 211 . 212 213 - - , - , , ' - 214 ? , ! - , 215 . . . 216 217 - - , , . 218 ' , 219 - ! » 220 221 . , ' 222 , , 223 , ' 224 . ' ' , 225 , ' , 226 , ' ' . 227 228 , - ' 229 , ' . 230 ' 231 . , 232 ' , - - 233 , - - 234 , . 235 236 . 237 , ' 238 . , 239 , , 240 . 241 242 , - - , , 243 , - . 244 245 ' 246 ' 247 , . 248 ' , ' 249 , ' 250 . , 251 , , 252 . , 253 ' . ' 254 , , 255 ' , ' 256 . 257 258 , , - ' . , 259 , ' 260 , ' ' . 261 , 262 263 . 264 265 , , 266 - , , 267 ' - . - , ' 268 ' , , 269 , 270 . ' ' 271 , 272 . 273 . 274 , ' , 275 ' , 276 . 277 278 - , ' 279 ' . , 280 - ' , 281 , . 282 283 284 , , . 285 ' , ' 286 , ' 287 , 288 ' ' . 289 . 290 291 « , , ' ! , 292 , ! - - 293 - , ? 294 295 - - , , ' , 296 . 297 . ' , - 298 . , 299 , . . . 300 301 - - , , , ' 302 ' ! 303 304 - - , , ' 305 . , , 306 . , 307 . 308 309 - - , . , 310 ' . 311 312 - - , , , 313 . 314 315 - - , . » , , 316 ' , 317 318 . 319 320 ' , , 321 - . 322 323 , , , ' 324 , , 325 326 . ' , , 327 . 328 329 ' 330 ' . , , 331 , 332 . , 333 , , 334 , 335 . 336 337 . , , 338 , 339 . 340 ' , , . 341 ' . , , 342 ' ' , 343 ' ' , 344 . ' , , 345 , , 346 - . 347 348 ' . 349 , 350 ' , ' ' 351 , ' 352 . ' , ' 353 . 354 355 , ' . ' 356 . 357 , ' ' ' 358 ' , 359 . 360 361 ' . 362 ' . 363 ' , 364 ; ' , , 365 . ' 366 ' . ' ' 367 ' , 368 . 369 370 ' . 371 372 , , , 373 - , 374 , . 375 , 376 , . , 377 , , 378 . 379 , ' , 380 , , , 381 ' . 382 383 , - , 384 , 385 . 386 387 - , 388 , 389 ' , , . 390 391 « , , 392 . ' 393 . ' , , 394 , ' . , . 395 396 - - ? . 397 398 - - ' , . 399 ' ' . » 400 401 , , 402 . 403 404 405 406 . 407 408 ' , - - 409 - , - - ' 410 . , 411 , , ' , 412 ' 413 , , 414 , ' 415 . 416 417 . , 418 , 419 ' . 420 421 - , 422 . ' 423 , - - - - . [ ] 424 425 . 426 427 « ' 428 , - . ' , , 429 ' . ' 430 ' ' . 431 - 432 ? 433 434 - - ! . 435 ! , 436 ! 437 438 - - , , , 439 , ' . 440 441 - - ' - - ' ? 442 - ' . 443 444 - - , , , 445 ' . 446 . 447 448 - - , . 449 450 - - - ' ? 451 . 452 453 - - , , , 454 ' . » 455 456 ' . 457 , , 458 ' , 459 , 460 . , 461 , 462 . 463 464 , ' , ' , 465 . , 466 , ' 467 ' ' . 468 469 . 470 471 , , 472 . - 473 474 . 475 476 ' 477 . . 478 479 « ' « » , . 480 481 , 482 483 . 484 485 « ! , - 486 ? 487 488 - - , , . ' 489 . 490 491 - - ? 492 493 - - ' . 494 495 - - , ' , ' 496 ! , 497 ! , , 498 ' . 499 500 - - ' , . 501 502 - - , ? . 503 504 - - , , . ' 505 . 506 507 - - ! ! ! » 508 . 509 , ' 510 . ' 511 ' . ' , , 512 ' ' . 513 514 , , , 515 . 516 , 517 . ' 518 , , . 519 ' ' , ' 520 . , 521 - , 522 523 ' . 524 525 « ' - - ? 526 . 527 528 - - - , , 529 - , 530 , - 531 ! 532 ! » 533 534 ' . 535 ' . 536 537 , - - , - - 538 . 539 ' , 540 - . ' 541 . ' , 542 ' ' . 543 , , 544 . 545 546 , 547 , 548 ' . 549 550 ' ! 551 . 552 ' , , , 553 . 554 ' ' . 555 , ' 556 . 557 558 , ' , 559 ' . 560 ' , , 561 . 562 563 ' , 564 . , 565 - ! 566 567 . 568 569 « » , ' 570 , , . 571 , , 572 , , 573 , 574 ' . 575 576 « ! . 577 578 - - ! . . . ! . . . ! » . ' 579 . 580 , . 581 , ' , 582 , ' , , 583 . , 584 - 585 ' , - - 586 587 ? 588 ' , ' , 589 , . ' - 590 ' ' . - 591 . 592 . , ' , - - 593 , - - , ' 594 , , 595 ' . « . . . 596 . 597 598 - - ! ! ! » . 599 . , ' . 600 ' , ' 601 . « ! . . . ! . . . » - . 602 ' , , . 603 ' , 604 . ' , 605 , . 606 , 607 ' , , 608 ' . 609 , ' ' ' 610 . 611 612 « , - ! ' . 613 , . ' 614 ! 615 616 - - ! » . , 617 . - ? 618 619 « ' , » . 620 621 , , , 622 . 623 624 . 625 626 , , 627 . 628 . ' 629 630 - ' ' . 631 632 . , ' 633 , 634 , , . ' ' 635 . 636 , ' 637 . 638 639 , ' 640 . ' , 641 , 642 , 643 ' - . 644 645 . 646 . : « , - , ' 647 ! 648 649 - - , , ' , ' 650 ' , ! 651 652 - - ? ' - . 653 654 - - , . 655 656 - - , ? . 657 658 - - ! ' 659 , ! 660 661 - - ! . 662 663 - - , , , 664 , 665 ' ! 666 667 - - , , , 668 ' ' , . 669 670 - - , , ! , , 671 ! - - ? 672 673 - - , . 674 675 - - , , ! ! 676 , ! » 677 . 678 ' , 679 . ' , 680 ' . 681 , 682 . 683 , , 684 ' , ' . 685 . 686 ' , 687 , ' 688 ' , 689 . , ' 690 , , , 691 , ' , 692 . 693 694 « ! 695 , ! 696 697 - - , ! - . 698 699 - - ! 700 701 - - , ! 702 . 703 704 - - ! ! ' . 705 - ! » , , 706 ' , 707 , . 708 , . ' 709 , ; ' , 710 ' ' ! 711 712 ' . 713 ' 714 - . , ' 715 . 716 . , 717 , 718 ' 719 . 720 721 . , 722 , , . , 723 . « , - . 724 725 - - , , ! , 726 ! . . . ' 727 ' ! 728 729 - - , , ! , 730 . 731 732 - - , , , 733 . , ' 734 ! » 735 736 ' . 737 . 738 . 739 , ' ! 740 741 « , ! . 742 743 - - ! ' . 744 745 - - ! . . . » - . 746 . , 747 , - ' . 748 « ! ' . 749 750 - - , , , 751 , 752 ! 753 754 - - ! . 755 756 - - , ! . , 757 ' ! 758 759 - - ! ' , ! » ' 760 , , ' ' 761 , . 762 763 « - ? , 764 . 765 766 - - , » . 767 768 - - ! » . . 769 . 770 , , 771 , ' 772 , , 773 ' , , 774 . , 775 ' . 776 ' ' . ' 777 , ' 778 ' . 779 , ' 780 . 781 ; , ' ' , 782 783 , ' 784 . ' 785 . , 786 . 787 - . . 788 ' , , ' ' , 789 . , 790 . , 791 . ' 792 . , , - , 793 . 794 . ' , ; 795 , ' ' 796 , . 797 . . - - 798 ' , . 799 ' , , ' 800 , ' , ' 801 ' . 802 803 , , , 804 ' , , 805 - . 806 807 , , , 808 ' 809 , . ' 810 ' . 811 812 ' , 813 . ' ! 814 815 , 816 , ' . 817 , ' , ' 818 . 819 , ' , 820 , , , 821 ' . 822 . , 823 ' , 824 , ' 825 . , 826 ' ' , 827 . 828 829 . ' ' ' 830 ' . 831 832 , ' 833 . , 834 , , 835 ' ' . 836 837 , , 838 , ! . 839 840 ' . 841 842 . ' 843 ' 844 ' . 845 846 ' , , 847 , ' 848 ' . 849 850 « ! , ! ' 851 ! , , 852 ' ! ! ' , ! » 853 854 - , . 855 , 856 ' 857 . 858 859 , , 860 , 861 ' . ' 862 ! 863 864 , , 865 866 . 867 868 , , ; , ' ' 869 , 870 . ' , , 871 , 872 ' . 873 874 « ! . 875 876 - - - , , ' 877 ! ! 878 ! » 879 880 , ' , ! 881 ' , ' , , ' 882 , , ' 883 , ' 884 ' ! 885 886 , , ' - , 887 . 888 889 ' , 890 , ' ' , , 891 , . 892 893 , ' , 894 , 895 - ' , 896 . , 897 , 898 , 899 . 900 901 , , 902 , 903 . 904 905 ' , - 906 , , 907 , ' . 908 909 910 . , . 911 912 ' 913 ' . 914 915 , ' 916 917 . 918 , 919 ' ! . . . 920 921 ! , , ' 922 . 923 . ' 924 ' ' ' 925 ' . , ' ; ' ' 926 , ' . 927 , , 928 ' , 929 ' . , 930 , ' ' 931 , ' 932 ! 933 934 , , 935 , , , 936 . 937 938 939 940 . 941 942 - 943 . , 944 , . 945 946 ' ' 947 . - 948 , , « » , , 949 . 950 - , 951 - , 952 , ' , 953 . 954 955 ' , ; 956 ; , 957 ; 958 , , ' 959 ' . 960 961 , ' 962 . , 963 , ' 964 , 965 ' . 966 , 967 , 968 . 969 970 , 971 . 972 973 - - 974 ' , ' . 975 ' ' , 976 . 977 ' ' ' . , 978 979 , . 980 , ; 981 , 982 , . 983 984 , , ' 985 , , 986 ' . 987 988 , ' , , , 989 , , . 990 . ' 991 , 992 . 993 994 , 995 ' . 996 « » . 997 , ' ' 998 , ' ' 999 . - , 1000