naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien. Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une des plus lucratives de l'Inde. Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard. Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou, l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect. «Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle... --Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil. --N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors. --Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.» En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui affectait l'indifférence. --Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés, illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire, où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision. Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus. Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil. --Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte? --Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de soupçonner... --Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès, répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne! --Cet espion, c'était... --Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil. --Que peut nous vouloir cet homme? --Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller! --On veillera,» répondit le sergent. CHAPITRE IX Allahabad. Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier. Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de trois à quatre milles à l'heure. La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu le Bengali. Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners, lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas toujours enfermés dans un même horizon de mer. À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils. Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar, dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange. Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de rochers disposés à cet effet. Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes habitations disparaissent sous la verdure. À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible. Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir. Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité commerçante. Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta. Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad. La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position, au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la Jumna et du Gange. La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité. Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool, Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les autres villes de France. «Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher directement dans le nord? --Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre expédition. --Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux! À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple locomotive! Quelle déchéance! --Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas. Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de prédilection. --Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise, sans traverser Lucknow? --Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro. --Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais assez loin! --Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib? --Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay. --C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui! --Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore. Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de sa pensée.» Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad. Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes. De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et là par des tamarins, qui sont magnifiques. De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale. Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la «plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte M. Rousselet, qui cite un passage de la -Vie de Hionen Thsang-, «il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie que cent mille ailleurs.» Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance. Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal, autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter, bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels sont les principaux points de la forteresse qui attirent l'attention des touristes. Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du temple de Salomon, à Jérusalem. Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le double nom de Brog-Allahabad. Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans. L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya. Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet. Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer les armes. Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés, les habitations européennes furent incendiées. Sur ces entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait installé, et redevint maître de la province. Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect. «N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier! J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est trop connu des natifs de cette province!» Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux, était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps que nous. J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps! «Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que s'est-il donc passé? --Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je. --Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se disposait à nous servir à table. --Il a quitté le campement, répondit Goûmi. --Depuis quand? --Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro. --Vous ne savez pas où il est allé? --Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est parti. --Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ? --Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un motif que personne ne connaissait, et répéta: «Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque chose! Attendons.» On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes insurrectionnelles. Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience. Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait. Or, Banks n'en savait pas plus que lui. Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière fois un long regard; puis, se retournant vers nous: «Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?» Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui marchait lentement, sans prononcer une parole. Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur lequel une notice était affichée. «Lisez,» dit-il. C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans la présidence de Bombay. Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement. Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage, ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs précautions! «Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur, tu connaissais cette notice?» Banks ne répondit pas. «Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay, et tu ne m'as rien dit!» Banks restait muet, ne sachant que répondre. «Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des souvenirs qui vous font tant de mal! --Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit! J'irai au sud!» Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe, dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il venait de nous la dévoiler tout entière. «Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de l'apparition du nabab.» Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur la route. Puis: «Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a disparu. --Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel. --Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller! --Cela est absolument décidé, Munro? --Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi, mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay. --Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro! --Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh bien! nous chasserons les coquins! --Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au capitaine et à vos amis! --Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous quitté Allahabad... --Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous vos yeux.» Et sir Edward Munro lut ce qui suit: «Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet. Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra, où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui lui a coûté tant de sang.» Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il laissa tomber le journal. Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir. Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis: «Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il. --Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur. --Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter quelques heures à Cawnpore? --Tu veux?... --Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois... une dernière fois Cawnpore! --Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur. --Et après?... reprit le colonel Munro. --Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition vers le nord de l'Inde! --Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me remua jusqu'au fond du coeur. En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison contre ce qui semblait être l'évidence même? L'avenir nous l'apprendra. CHAPITRE X Via Dolorosa. Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit, c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus affreux massacres, suivis des plus terribles représailles. Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette époque, Lucknow et Cawnpore. Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités de l'ancien royaume. C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui séparent Cawnpore d'Allahabad. Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre point de départ. Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont casernés sept mille hommes. Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule de sir Edward Munro nous y avait conduits. Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement. Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations. Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en rapportant le récit que Banks m'avait fait. «Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e, deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants, etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow. «Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme. «Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante, intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble, d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855, qu'Edward Munro l'épousa. «Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments. «Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore. «La division était alors commandée par le général sir Hugh Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib. «Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les meilleurs termes avec les Européens. «Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de Cipayes montrait des dispositions hostiles. «Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie. «Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de la ville. «Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver. C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une femme héroïque. «Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des soldats de Nana Sahib. «Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la défendre. «Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau, car les puits furent bientôt taris. «Cette résistance dura jusqu'au 27 juin. «Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte. «Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants, cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient redescendre le Gange et les ramener à Allahabad. «À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques milles. «Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux cantonnements. «Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient pas été massacrés le 27 juin. «C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow, dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre. --Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je à Banks. --Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres fugitifs, avec la plus grande humanité. --Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles? --Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait arriver que trop tard. «Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet. «Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de l'Inde! «Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés sous ses yeux. «Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule, lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar. L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde... Ce fut la tuerie d'un abattoir! «Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la margelle, fumait encore! «Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour suivant, dont je n'oublierai jamais les termes: «Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un détachement de soldats européens, commandé par un officier, remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera exécutée à la potence élevée près de la maison.» «Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus. Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne retrouva rien... rien!» Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel. Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait reçu ses derniers embrassements. Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville, non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel, après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires. Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour mieux la revoir! Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors. Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un siège. Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville, et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux arbres. C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines et sauves à Allahabad. Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5] Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer! Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes avaient été confondues dans la mort. Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit le bras comme pour l'arrêter. Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix horriblement calme: «Marchons! dit-il. --Munro! je t'en prie!... --J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins bien dessinés et plantés de beaux arbres. Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale. Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur Marochetti. Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et qu'il voulut même payer de ses propres deniers. Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument. Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence. Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro épuiserait là les dernières larmes de ses yeux! Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après l'effroyable massacre, il serait mort de douleur! En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit qui a été recueilli par M. Rousselet: «À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana, mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom, couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs, barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7 juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...» Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib! Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de force. Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la margelle du puits: «Remember Cawnpore! «Souviens-toi de Cawnpore.» CHAPITRE XI Le changement de mousson. À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne permettaient pas de partir avant le lendemain matin. Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants pour lui. Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une impression. Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs musulmans au XVIIe siècle. Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons qui hérissent ses courtines. Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin, qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant d'abandonner la ville. Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement, malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais, particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!» Ils l'eurent, mort. Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié. Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je repris le railway et revins le soir même à Cawnpore. Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route. «Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me soucie comme d'une cartouche vide! --Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre presque en droite ligne la base de l'Himalaya. --Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par ' 1 , ' . 2 3 ' ' , - , 4 . , 5 . ' 6 . 7 , ' ' , ' 8 , , 9 , . , 10 , , - , 11 , 12 ' . 13 14 15 , , , 16 - . , 17 , , , 18 . 19 20 21 , , 22 ' . , , 23 ' . ' . - 24 ' ? . 25 26 « , - , , , 27 ' . . . 28 29 - - ' , , ' ' 30 , , ' . 31 32 - - ' - - ? . . . - . 33 34 - - ! - , . ' 35 . . . ' , ' . » 36 37 , 38 39 . , , 40 : « - ? - - ' 41 ' . 42 43 - - , ' , » 44 . . , 45 , 46 ' , 47 . ' ' 48 , ' - , 49 . 50 , . 51 , 52 , 53 , . , 54 ' . . 55 ' 56 ' ' . 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