seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des
locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!
Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué
cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19
mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade
de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air»,
c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée
tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir.
Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.
«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à
l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé
la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été
une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes
murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui
portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous
serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé.
Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se
procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour
mon colonel, je serais encore son débiteur!
--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que
d'habitude? Il semble que chaque jour...
--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait
massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire
de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a
dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles
événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!
--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod...
--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser,
d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois
peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!
--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser
faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est
souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que
d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...
--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une
tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été
précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous
rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant
pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
Dieu nous conduise!»
Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir
sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le
colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant
comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le
dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!
J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé,
lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot
s'il croyait que Nana Sahib fût mort.
«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été
puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait
quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
me trompent pas, et un jour...»
Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître!
Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au
capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne
devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais
été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en
traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain
que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.
Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui
signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit
la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à
notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab,
et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à
penser que l'autorité avait été induite en erreur.
En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de
vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le
confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour
empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles
recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!
Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra.
Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante
kilomètres de son point de départ.
Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier
arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La
halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est
bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une
jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de
la ville.
Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit,
c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux
à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.
Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les
chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris
congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.
On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement
dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux
approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très
grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne,
ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour
accomplir ses devoirs religieux.
Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il
faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le
capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de
chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en
route.
Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement
donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un
arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout
sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.
Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la
plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne
devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence.
C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs.
Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier
représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent
cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le
premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est
probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était
l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de
briques, dont l'origine est évidemment très ancienne.
La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers
d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien,
cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni
pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les
encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi
eux.
«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite
aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter
l'édifice jusque dans ses profondeurs.
--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses
propres fidèles?
--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui
tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut
bien que les brahmanes vivent!
--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui
avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération,
la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement.
Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de
«chasses réservées», et, à la population des villes ou des
campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers
des jungles.
Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous
conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que
nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins
s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous
apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
constructions pittoresques.
Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la
reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les
empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte
entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le
démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même
de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds
de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie.
Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter
«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen
n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien
les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées
occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour
l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût
été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur
d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point.
Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en
suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau
jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens
temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le
principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du
principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment
polythéiste.
Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville
sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la
succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut
contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait
impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait
perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de
Gaya.
Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais
parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad.
«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les
brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais
aussi comme des êtres d'une origine supérieure?»
Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le
rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se
développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un
pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus
infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des
Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables
artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi,
et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont
venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les
grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs
chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont
fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties
de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des
charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent
de demeures provisoires à tout ce monde.
«Quelle cohue! dit le capitaine Hod.
--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher
du soleil! fit observer Banks.
--Et pourquoi? demandai-je.
--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule
suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
du Gange.
--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans
la direction où se trouvait notre campement.
--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous
sommes en amont.
--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette
source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au
milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez
restreint.
L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de
chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient
appel à la charité publique.
Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie
truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La
plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin.
Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de
cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée;
celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts.
D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps
tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol,
se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de
lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne
d'arpenteur.
Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une
infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres
par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus,
ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à
manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.
Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue
perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient
lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.
Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le
regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque
Banks, m'arrêtant tout d'un coup:
«L'heure de la prière!» dit-il.
En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
de Gaya avait caché jusqu'alors.
Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La
foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors
de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais,
je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables
parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile
à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou
versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres,
songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est
qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en
avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter,
d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en
avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du
Phalgou!
Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt
troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du
talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés
s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur
toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins,
d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards
inoffensifs.
Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état
d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous
remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
campement.
Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée,
qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le
capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et
Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au
petit jour.
À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une
nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages
cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur
ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.
J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était
étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne
pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au
fonctionnement régulier des poumons.
Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos.
J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de
vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y
peut rien, au contraire.
Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus
entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
Phalgou.
L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très
saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever
dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il
déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus
respirable.
Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
gardait une absolue immobilité.
Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai.
Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces
reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.
Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains
intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure
m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.
Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube
se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.
On appelait l'ingénieur.
«Monsieur Banks?
--Que me veut-on?
--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la
vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le
capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda
l'ingénieur.
--Regardez, monsieur,» répondit Storr.
Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant
sur un espace de plusieurs milles.
Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs
centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les
berges et le chemin.
«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.
--Que font-ils là? demandai-je.
--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le
capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!
--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à
Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...
--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel!
s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant
gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était
dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!
--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit
l'ingénieur, en secouant la tête.
--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.
--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
gênent notre marche!
--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait
trop prendre de précautions.
--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, allume.
--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe,
Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces
pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»
Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression.
Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer,
et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de
l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des
grands arbres.
En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se
fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de
plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras
en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on
s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière.
C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.
Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le
capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce
fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec
Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il
pouvait le manoeuvrer à son gré.
À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore
devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un
éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre
indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir
la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers
la peau du gigantesque pachyderme.
«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.
--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et
n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui
longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule
de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces
conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas
chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous!
Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien
d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche
s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le
régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant
d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre
les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me
penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine
de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien
évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine.
«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui
leur faisait signe de se relever.
--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent
notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»
Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la
vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient
décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée
poussait des cris et les encourageait du geste.
La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et
était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous
allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des
purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au
ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les,
ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques,
atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des
cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La
foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors
ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En
avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier,
filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule
ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.
CHAPITRE VIII
Quelques heures à Bénarès.
La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,--
cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive
droite du Gange, en face de Bénarès.
Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure
plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure.
L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq
lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
de la petite ville de Sasserâm.
En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les
cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez
coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il
n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer
le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire
appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant,
à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.
Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un
important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus
de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.
Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma
tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et,
de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.
Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.
«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois
une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des
ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!
--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement
l'ingénieur.
--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le
capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure
curiosité!»
Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique
pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus
du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm.
Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour
refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.
Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22
mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil
de midi, nous avions repris notre route.
Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très
cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du
Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras
à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et
autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque
charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de
sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
ébahissement des raïots.
Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon
nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de
Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de
l'essence faite avec ces fleurs.
Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de
l'art en matière de parfumerie.
«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous
montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres
de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation
lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de
quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce
mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le
lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile
odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,--
quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est
un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans
le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies
ou cent francs l'once.
--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui
mettrait le grog à un fier prix!»
Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca,
l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette
diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à
l'estomac, je proteste. Elle est excellente.
Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre
les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières,
nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.
«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.
--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
à l'ingénieur.
--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous
avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la
longueur du chemin ni des fatigues de la route!»
Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques
légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui?
Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger
son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues
et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis
l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut
parler haut, quand on a:
-... comme une mer sa houle,-
-Quand sur le globe on se déroule,-
-Comme un serpent, et quand on roule-
-De l'occident à l'orient!-
Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent
dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de
l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif
de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite
en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
qu'il descend!
Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre
radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de
Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les
monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils
l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.
Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad
pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa
rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï,
dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit
embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le
fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un
parcours d'une soixantaine de kilomètres.
Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet
endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à
Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été
choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à
la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je
désirais visiter avec quelque soin.
Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces
cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut
un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion,
il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en
compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent
Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au
capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son
intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,--
nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait
entraîner vers la ville.
Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès,
il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas
habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées
au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de
véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès,
ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les
soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se
groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc
double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans
toute leur couleur locale!
La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les
bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu
intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels
que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes
faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans
des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués
dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de
manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.
«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de
l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce
que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités
éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une
telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de
cette importance.»
On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait
donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître.
Après avoir toujours exercé une très grande influence, non
politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième
siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le
brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale
des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme
que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.
L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte.
Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une
magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un
authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès,
mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent
mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.
Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange,
fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette
époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie
native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment
sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie
d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait
prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités
attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil,
qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de
l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent
cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le
champ de manoeuvres.
Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de
déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et
l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque
aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent
trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur
acharnement, tous furent mis en déroute.
Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis
ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus
troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante
dans les provinces de l'Ouest.
Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole
glissait lentement sur les eaux du Gange.
«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais,
si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans
lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle.
Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse,
et vous ne regretterez pas votre promenade!»
Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous
permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur
la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base,
incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise,
d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de
tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam
de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb,
couronne ce merveilleux panorama.
Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers
qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit
passer la gondole devant les quais, dont les premières assises
baignent dans le fleuve.
Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un
autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les
arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
Quant au sujet, il était à peu près le même.
En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les
terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans
le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas
croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts,
exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
piété.
En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient
pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les
colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule.
Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes.
On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
considérable.
«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
pas aux besoins des fidèles!»
Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas
souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y
avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui
s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.
«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais
si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y
regarde-t-on pas de trop près.
--Et les crocodiles? ajoutai-je.
--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à
l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se
glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces
coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle
de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier,
à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a
été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé
que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du
fleuve.»
Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent
volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un
chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre
dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
applaudissements des dévots.
Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là
se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les
cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie
future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement
des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches
babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès
qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera
pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de
départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que
des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces
fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles.
S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra
préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à
naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde
incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne
lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à
partager les délices du ciel de Brahma.
Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses
principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la
mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un
tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée
d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de
Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites,
comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical
frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la
chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de
notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se
plaindre.
D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner
quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et
courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou
plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans
trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre
excursion.
En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant
avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le
Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu
s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus
qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je
retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il
ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière,
quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne
savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à
coup sûr, n'était pas indifférent.
Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier
de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb.
Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de
-Santa Scala-, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le
temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est
substituée la mosquée du conquérant.
J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de
cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de
force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à
peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un
escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il
n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux
minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués
de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque
jour.
En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui
nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et
il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet
incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu
persisterait, et je ne dis rien.
C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent
dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces
splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient
au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un
pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des
grandes fêtes religieuses de Méla.
Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices
dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à
rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de
Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du
plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un
puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus
miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée,
dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des
brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents
ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une
immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre.
J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les
touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait
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