hublots d'une cabine de navire.
Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux
énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de
bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux
moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une
passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants,
reliait la première voiture à la seconde.
Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner
ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se
relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité
toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans
que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou
entendre.
Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils
se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait
alors place à l'admiration.
En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de
mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces
géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il
s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de
vapeur.
Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un
vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures
puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses
yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de
mouvement!
Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur
l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un
merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
les apparences de la vie, même de près.
En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une
locomotive routière se cachait dans ses flancs.
Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification
qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par
l'ingénieur.
Le premier char, ou plutôt la première maison, servait
d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi.
La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
personnel de l'expédition.
Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous
étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les
régions septentrionales de la péninsule indienne.
Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive,
destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque!
Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à
voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général.
Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks.
C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette
locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui
donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
d'un éléphant mécanique?
«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks,
connaissez-vous le rajah de Bouthan?
--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le
connaissais, car il est mort depuis trois mois.
--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de
Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il
ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer
l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût
épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les
nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour
dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses
confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui
bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée
dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée,
s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon
absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme
personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit
venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de
locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à
la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement
prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des
conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même.
Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de
l'Apocalypse ou aux créations des -Mille et une Nuits-. En somme,
la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que
l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique.
Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle
d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la
chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière
avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin
se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me
permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à
projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel
fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais
trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue
du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à
travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa
maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui,
considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de
s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre
disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts
chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois
cents kilogrammètres!
--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître
ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer
et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!
--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai
pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la
locomotive sa forme ordinaire!
--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il
est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons
avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des
plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de
rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce
pas, mon colonel?»
Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une
approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le
voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un
animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit
à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
péninsule indienne.
Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks
avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la
science moderne? Le voici:
Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme,
cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire,
sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de
chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure
du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure
recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La
chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont
séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du
chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle,
construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de
l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre
monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se
trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la
tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui
lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à
manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche
avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers
d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites
embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses
yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues
antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.
Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la
chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées
par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute
épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre
le terrain, ce qui les empêche de «patiner».
Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à
double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement
close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la
poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes.
Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien
ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de
combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive
routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure,
mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non
seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit
également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre,
ces roues peuvent être aisément commandées par des freins
atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
calage instantané, qui produit un arrêt presque subit.
Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre,
--ce qui est considérable.
D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde,
et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers
de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment
à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu
de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres.
Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel
traînait après lui.
Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte
du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive
routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne
s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa
fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un
bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars
qui le composent sont tout simplement une merveille de
l'architecture du pays.
Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec
leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus,
l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres
sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois
précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent
à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait
détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une
à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir
les grandes routes!
Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux
appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière
et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse
disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau
se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les
pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House.
Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde,
où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire.
Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
le capricieux rajah de Bouthan.
Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur
la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en
l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.
Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur.
Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en
avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une
extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles
que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.
Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant,
son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un
large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le
salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon,
meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux
dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches
étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les
fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une
agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une
courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de
l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés
centigrades?
À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant
face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger,
éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par
un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le
milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que
quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et
crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi
engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à
bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus
mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y
aventurer.
La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un
couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également
recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient
aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un
lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les
cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de
ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la
seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine
Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à
gauche, à celle du colonel Munro.
Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier,
un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son
matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait
en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le
personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par
une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées
quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien,
le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière,
deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au
brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et
s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.
On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé
les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres,
sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et
la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les
rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des
montagnes du Thibet.
L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on
le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont
nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes
conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets,
dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule
indienne.
Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du
matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le
«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations
nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état
concentré.
Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une
consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes
hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
est identique par sa composition au lait normal et de bonne
qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été
conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne
par dissolution d'excellents potages.
Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la
température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des
compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et
soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être
indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un
Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en
conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre
disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
qualité.
En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie.
Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers
besoins.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas
nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule.
L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne
point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non
seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être,
lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la
base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources.
Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les
exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
soin de nous ravitailler en route.
En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire
qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que
des circonstances imprévues pouvaient y apporter:
Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à
Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à
gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques
mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au
capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis
redescendre jusqu'à Bombay.
C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et
tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?
CHAPITRE VI
Premières étapes.
Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des
meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la
capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de
secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les
premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des
splendides équipages des Européens qui croisent assez
dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues
marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites
aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux
jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli»,
l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort,
qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie
native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux
palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire
des grands hommes de notre époque; étudier en détail
l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus
beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir
la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi,
et je n'avais plus qu'à partir.
Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à
deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les
confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la
porte du bungalow du colonel Munro.
À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot.
Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés
dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que
le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de
quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de
chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils
et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de
l'expédition.
Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de
partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques
et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela
l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
interjections et des poignées de main à vous briser les os.
L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la
machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste,
la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut
lancé.
«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant
d'Acier, en route!»
Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien,
et ce nom lui resta.
Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde
maison roulante:
Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du
«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques
mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était
un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses
de son métier, et qui devait nous rendre de grands services.
Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe
d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui
peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes,
doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des
Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces
braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des
Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également.
L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq
ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment
qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout
au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien
découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore
l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme
à sa propre peau.
Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux
fidèles du colonel Munro.
Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde,
après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour
retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
devaient jamais le quitter.
Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du
capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave
garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre,
quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son
trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là.
Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition,
notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la
seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant
déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur
Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un
vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il
pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un
fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste,
le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était
habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité
culinaire.
Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur
Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était
l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant
d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus
à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de
plume.
Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus
riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le
pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le
centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un
territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays
des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables
frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous
permettre de la couper obliquement.
Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions
tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues
l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la
ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à
travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès.
«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que
vous ferez sera bien fait.
--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu
donnes ton avis...
--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une
autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre?
--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod,
la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de
l'Himalaya à travers le royaume d'Oude!
--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro,
peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!»
Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner
quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à
entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait
peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il
que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le
retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque
espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro,
et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret
de son maître.
Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris
place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres
de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
rendait la température plus supportable.
Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr.
Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient,
pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
traversaient.
Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un
certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par
une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte
d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu
éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des
passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va
sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux
superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait
en vomissant des tourbillons de vapeur.
À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et
moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le
compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes
honneur au déjeuner de monsieur Parazard.
La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de
l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des
Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
alluvionnaire.
«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale.
Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette
terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée
par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne
pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un
lit...
--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard,
la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le
fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle
cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
rizières desséchées de la plaine!
--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
réservé à Calcutta?
--Qui sait?
--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une
question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront
bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la
camisole de force!
--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous
ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne
vous le pardonneraient pas!
--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs
yeux!
--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à
l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les
tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un
sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
qui desservait la table.
--Mon capitaine? répondit Fox.
--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième?
--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit
Fox. C'était un soir...
--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du
trente-huitième m'intéresserait davantage!
--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine!
--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son
brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé.
C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.
Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit.
En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de
formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la
province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons
écrasées les unes contre les autres, immenses plantations
dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne,
telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent
après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus
terribles exemples.
On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est
la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars,
avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre
tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil,
pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,--
du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que,
même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six
degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades).
«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et
soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin
de prévenir les congestions.»
Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la
couche d'air provoquée par les battements de la punka, à
l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver
fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à
craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après
tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions
rien de grave à redouter.
Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au
petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous
sommes arrivés à Chandernagor.
J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à
la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville,
abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans
commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être
Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway
d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais,
devant les exigences du gouvernement français, la compagnie
anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner
notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de
retrouver quelque importance commerciale.
Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois
milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque
le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de
village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était
mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables
cabines.
Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender
portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou
en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.
Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas
de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux
dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour
faire marcher bien et longtemps la machine humaine.
Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager
deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre
Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.
À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un
peu plus rapide que la veille.
Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui,
par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle
suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à
passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les
exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à
leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
confortablement, non!
Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était
invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se
balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces
arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont
amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air
marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.
De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un
immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le
sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais
salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur
verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet
humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la
prodigieuse fertilité.
Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un
express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur
et s'arrêtait aux portes de Burdwan.
Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district
anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui
ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La
ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que
séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces
allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train.
Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit
quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de
deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le
quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne
du souverain de Burdwan.
Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé,
c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux
coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un
pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
enveloppait de la tête aux pieds.
«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en
offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa
Hautesse!
--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant,
quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous
ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro?
--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que
l'offre d'un million n'aurait pu séduire.
D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être
discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que
nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire
intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage
nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les
jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la
végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en
étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de
kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses
verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims,
d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres,
de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage,
logés dans des ménageries superbes.
«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox.
Si cela ne fait pas pitié!
--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces
honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les
jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive!
--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le
brosseur, en laissant échapper un soupir.
Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à
niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à
soixante-quinze lieues environ de Calcutta.
Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite
l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine
le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du
Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous
l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction
plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange.
Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus
poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier
l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les
carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant,
vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers
les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
il ne songeait pas encore à se plaindre.
Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ
de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de
lieues par douze heures, pas davantage.
Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres
plus loin, près de la petite ville de Chittra.
Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage.
Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile
à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus
ardentes dans un farniente délicieux.
Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks,
s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine.
Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de
Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux
environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de
poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à
son extrême contentement comme à la grande satisfaction de
monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces
savoureuses, qui économisaient nos conserves.
Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de
bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner
le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que
possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement
indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne
négligeait aucun détail.
Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,--
d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant
de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au
capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la
fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main
de son brosseur.
Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît
pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le
sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus
besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils
étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes
souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces
souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et
le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante
insurrection!
Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus
tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait
engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le
nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois,
non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous
demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les
plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui.
CHAPITRE VII
Les pèlerins du Phalgou.
Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte
de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore
couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des
siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se
sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des
produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils
font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de
Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
contrée leur appartient.
Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses
vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de
dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet,
un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais
craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se
mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux
discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule
d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les
fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers
nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux
de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des
bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois
arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent
en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.
Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à
travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,--
les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en
caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de
juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait
supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de
quelque suffocation mortelle.
Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes,
quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient
se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de
notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je
ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une
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