caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre hors d'état de nuire. Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme il l'espérait. La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas distingué un homme en marche. Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit brusquement entendre, appelant Kâlagani. «Oui! Nassim!» répondit l'Indou. Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la gauche de la route. Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, que Goûmi connaissait bien! Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas autre chose à faire. Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles qui bordaient la route. Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, Goûmi n'était plus là. Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le hardi serviteur qui venait de s'échapper. Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver. Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux? Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction du lac. Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination! En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani. Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac Puturia. Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais. Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris immédiatement. Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque manoeuvre de ce genre. En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? c'était difficile. En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard. Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible retraite des Vindhyas! Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir. Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne pouvait troubler. Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui l'attendit. Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent sur le bord d'un petit ruisseau. Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême. À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore. Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains de Dieu. Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund. L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas. Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest fussent occupés par l'ennemi. Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine praticable pour des piétons. Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas voulu maintenant pour étable. Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui rongeait son enveloppe de fer. C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la cité. Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq milles. En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre. Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet. Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras croisés, il attendait. Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit quelques pas au devant du groupe. Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête. Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui témoigna qu'on était content de ses services. Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On eût dit d'un fauve marchant sur sa proie. Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même. Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui: «Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un ton qui indiquait le plus profond mépris. --Regarde mieux! répondit l'Indou. --Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de Tandît? C'était Balao Rao, son frère. L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui n'était plus. Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre l'influence pernicieuse que possédait le nabab. Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani. Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort. Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit. Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main. Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel Munro? De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état des choses. Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac Puturia qu'il fallait les attendre. Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne pouvait plus lui échapper. Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en sa présence, à sa merci. Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent un instant sans prononcer une seule parole. Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de Cawnpore!... Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière. Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le maîtrisèrent, non sans peine. Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les Indous. Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face. «Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale! --À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro. «Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon frère n'est pas encore vengé! --À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le prisonnier. «Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!» Tous se turent. «Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...» Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait pu réprimer cette fois. Aussi: «Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras comme tant des nôtres ont péri!» Puis, se retournant: «Vois ce canon!» Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq mètres, qui occupait le centre de l'esplanade. «Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!» Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler. «C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais tombé entre mes mains!» Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut attaché par de fortes cordes. Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du supplice. Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu. CHAPITRE XII À la bouche d'un canon. Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient un usage immodéré. Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une longue journée de fatigue. Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement? Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade. Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit auprès du colonel Munro. Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même: «Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...» Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si épouvantable qu'elle dût être. L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice. Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe sous lui. Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu. Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu. Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la forteresse. Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le rendit absolument invisible. La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. Le silence était absolu. Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout entière avec une singulière précision. Tout son passé se représentait à son esprit. L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, enflammer l'amorce! Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois auparavant, il était allé une dernière fois pleurer. Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait pu atteindre! Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un cri, non de douleur, mais d'impuissante rage. À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il était le gardien du prisonnier. Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, et, du ton d'un homme à moitié endormi: «Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!» Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne tarda pas à s'assoupir complètement. À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, et cette pensée lui serra le coeur. Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa haine! Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là, les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien pour le prisonnier! Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort! Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur. Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube. Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, aussi inattendue qu'inexplicable. En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre. Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas être enfermé dans un fanal. «Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le trahirait... Qu'est-ce donc?» Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans. Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat. Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage. Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa tête. Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans son énorme gueule. Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits pas. Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro pût la distinguer plus nettement. C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait une branche de résine enflammée. «Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... Peut-être pourrais-je?...» Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à peu près deviné. C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener cette nuit même. Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable violence. Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme la cagoule d'un pénitent. Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange créature. D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa résine dessinait de petites ombres flottantes. Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon, allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier rayon du jour? Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis, elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait son imagination falote. Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là, elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la poterne. En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna. Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant? Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui. Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir! La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux s'allumèrent d'une flamme ardente. Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait du regard. Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment, de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus intense. Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du prisonnier. «Laurence! Laurence!» Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant. C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait devant lui! «Laurence... toi... toi!» répéta-t-il. Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne semblait même pas l'entendre. «Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!» Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute, mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui! L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul, car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits, elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres, allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes, fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas! Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans cesse! Oui! c'était bien elle! Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras, l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait l'arracher avec elle de ce lieu maudit! Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là, s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute ajouté aux angoisses du prisonnier! «Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro. Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou, endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même! Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas voulu répondre! Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas. Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir! «Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté un suprême adieu. Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà, allait encore s'aggraver. En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour que le coup partît! Munro allait-il donc mourir de cette main? Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les yeux de Nana Sahib et des siens! Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!... Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se tenait, mais par quel miracle! un libérateur. Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui l'attachaient!... En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il était libre! Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!... Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort de l'orifice du canon, tombait à ses pieds. C'était Goûmi! Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se confondre avec lui dans la même mort! «Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons! --Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile. Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon. «Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre explication. Il était trop tard! Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda. CHAPITRE XIII Géant d'Acier! Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie dans les bras de son mari. Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade, suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui conduisait au chemin de Ripore. Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le plateau. Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait être favorable aux fugitifs. En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne pouvait tarder à reparaître. Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes, étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre. Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux: c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier il ne restait plus maintenant que d'informes débris! La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro! Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier qu'il y avait laissé? De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus. Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui venir en aide. Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà jusqu'au fond de l'étroite gorge. De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête. Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib! «Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur. Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de toute sa bande. «Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas. --J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route! --Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons ensemble!» s'écria Munro. Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile. Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge, c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc, nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant eux du dernier défilé des Vindhyas. La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait ensuite! Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de mille. «Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de Jubbulpore! --Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin, deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se répondirent à la fois: «Munro! --Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure. Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi, mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui descendait le sentier. --Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins , 1 ' . 2 3 , ' ' 4 ' . 5 6 , , . , ' 7 . 8 9 , ' , ' 10 , . 11 12 « ! ! » ' . 13 14 , , , , 15 . 16 17 , ' « » , 18 ! 19 20 , , ' . ' , , 21 ' - ' 22 . 23 , . ! , 24 ' , , 25 ' ' ' , ' 26 . 27 28 ' . 29 , 30 . 31 32 , , ' 33 , 34 ' . 35 36 ' , 37 . ' , 38 . , 39 ' . 40 41 . , ' 42 ' , ' , 43 , . 44 45 , , - , , , 46 , , 47 , ' , 48 , ? 49 50 . 51 , . , , 52 , 53 . 54 55 , 56 , , ' 57 58 . ? , ' 59 . ? 60 ' ! 61 62 , ' , , ' 63 ' , 64 . 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