retraite!
--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à
Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.»
Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac
Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la
garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.
La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que,
voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à
prolonger leur visite.
Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les
préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac
Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la
lisière de la forêt.
De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait
aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper.
Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour
effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement
débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges.
Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait
nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être
entraîné trop en aval.
L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus
propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de
découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite.
Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours
sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long
trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici.
«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les
marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau
par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs
puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des
rapides.
--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils
ne passent pas!
--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à
leur disposition.
--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles
distances à la nage?
--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur.
Tous les bagages sont placés sur le dos de ces...
--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami
Mathias Van Guitt.
--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit
Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des
hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le
fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau.
Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et
disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare,
lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit.
--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants,
nous en avons un...
--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas
semblable à cet -Oructor Amphibolis- de l'Américain Evans, qui,
dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?»
Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr
dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier.
Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge
inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant.
Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses
larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le
passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire
qu'avec précaution.
Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant
la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus,
gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille
diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant
de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants
de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe
compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil.
--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours
prêt à la défense.
--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le
temps d'observer la bande de singes.
--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent
Mac Neil.
--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!»
répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point
affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et
insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui
habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des
Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à
la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris
blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses
bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à
Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise
au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette.
Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux
sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces
guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils
occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les
honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer,
et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs
officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement
domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et,
s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire
qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des
panthères.
Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le
capitaine Hod mit son fusil au repos.
Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe,
n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait
profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?
C'était possible, et nous l'allions bien voir.
Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre
le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un
coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous
d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu
près immobile.
La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la
nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.
Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà,
mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par
la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui
semblait les attendre.
En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente
sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on
pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se
félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil
de navigation qui leur permît de continuer leur voyage.
Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant
vers l'amont, il lui fit tête.
Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant
avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes
s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur
la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à
l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des
jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos
pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés
sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la
vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne
de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air,
et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids.
Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur
surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à
cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours,
il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait
volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur
Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y
eût mis bon ordre.
Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre
pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges
pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par
laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.
Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il
accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes
sauta sur la berge et disparut avec force gambades.
«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du
sans-façon de ces compagnons de passage.
Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait
l'observation du brosseur.
CHAPITRE VIII
Hod contre Banks.
La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de
la station d'Etawah.
Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des
incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette
partie du royaume de Scindia.
«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit,
j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!»
Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers
cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait
bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à
monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre
passage au col de Sirgour.
Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans
encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de
l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs
de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se
livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs
et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement,
lorsqu'on traverse ce territoire.
La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette
région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait
pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au
plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du
railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement,
aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du
Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes
insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques,
étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait
concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait
pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures
dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et
nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des
campements avec une extrême vigilance.
Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est
pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite
troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable
casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une
certaine «surface de résistance», pour employer une expression à
la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs,
--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du
Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir.
Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts
à toute éventualité.
Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour
fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par
instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer
de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait
instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois,
certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent
franchies.
Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles
fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces
sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus
particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais,
même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque
carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges
resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui
limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard.
S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul,
tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos
compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état
de viabilité.
En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine
de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné
le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant
de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile.
Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien
que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi
voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne
contenait aucune menace de ces orages dont on redoute
particulièrement la violence dans la région centrale de la
péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous
éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme,
la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour
des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne
manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la
table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait.
Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient
regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le
Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des
tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur
nourriture, faisaient défaut?
Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas,
l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement
connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les
éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de
rares échantillons.
Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de
ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre
approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de
laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait
sans doute.
Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi
bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta
d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces
gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient
suffire à tous leurs besoins.
«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de
nous faire un cours de zoologie pratique!»
On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces
pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu
inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui
parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux
dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume
de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du
golfe de Bengale.
Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah»,
enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un
troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre
cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent
indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y
enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants
domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière,
et la capture est opérée.
Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement
de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut
s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus
malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs,
et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi,
des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles
pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts,
enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les
éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement
aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés,
sans même avoir eu le temps de se reconnaître.
Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait
les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et
profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal
se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à
ce moyen barbare.
Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le
Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties.
Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur
leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un
aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur
dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud
coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant
sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à
travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui
les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe
lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.
Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde
un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise
spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt
mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur
sang.
Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de
tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,--
soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit
heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids
pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport
de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de
l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles
inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des
particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants,
puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par
suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont
d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or,
comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les
chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de
l'étranger.
Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les
moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en
fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités
considérables sur les divers territoires de l'Inde.
Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir.
Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière
à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris
leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres
éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas,
rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart
d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils
observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une
distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point
désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or,
cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui
contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant
d'Acier ne pouvait accélérer son pas.
Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus
considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui,
suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse
quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient
là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit
de nous devancer.
Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce
moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils
voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un
appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires
qui suivaient le même chemin.
Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur
la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une
bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas
encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement
de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents
plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des
agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne
sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette
éventualité.
Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous
avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous
observions ce qui se passait à l'arrière.
«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans
doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire!
--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà
d'une distance assez restreinte.
--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la
finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques
reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou
quatre milles.
--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro.
Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé
par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent
prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche,
Banks.
--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit
l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du
tirage, et la route est très raide!
--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces
incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur.
Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un
cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est
plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en
voyage!
--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois
pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous
suivre!
--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne
l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un
éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des
moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout!
--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux
bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa
distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend
fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en
pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House!
--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la
première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais
trop quel accueil ils lui feront!
--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils
le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou
Singh!
--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non
sans raison, le sergent Mac Neil.
--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou
plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui
se changera en respect!»
On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour
l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique,
créé par la main d'un ingénieur anglais!»
«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait
véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très
intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils
associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi
humaine!
--Cela est contestable, répondit Banks.
--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne
faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on
ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages
domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui
puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il
pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas,
Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À
les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il
les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs
ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les
éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry,
il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les
mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le
Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les
fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on
lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute
l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est
prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les
injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui,
je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif
insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut
oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre,
et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien,
l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il
passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne
l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire,
si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement
avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa
trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant,
Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous
les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il
pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui
accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!»
Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de
mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau,
qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod!
répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous
un chaud défenseur!
--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le
capitaine Hod.
--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit
Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un
chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne.
--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un
ton assez dédaigneux.
--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence
très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces
animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile
aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs
cornacs!
--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait.
--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais
choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs
sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la
préférence au renard, au corbeau et au singe!
--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en
gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.
--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson
ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant,
c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela
doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi
que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est
le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il
ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse
traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser
d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants
captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une
facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience
ne leur apprend pas même à être prudents!
--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme
cet ingénieur vous arrange!
--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma
thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à
toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence
suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire,
surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au
sexe faible!
--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit
le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à
mener que les enfants et les femmes?
--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop
célibataires pour être compétents en cette matière-là!
--Bien répondu!
--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à
la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de
résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait
furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce
moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!
--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant
que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une
proportion inquiétante!»
CHAPITRE IX
Cent contre un.
Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à
soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils
allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez
rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il
fût possible de les observer minutieusement.
En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa
taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement
pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille
inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns
atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues
que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un
mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur
sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île
de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces
appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces
«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares
sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.
En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont
les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de
Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût
certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En
effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils
n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand
il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés»,
ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les
femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage,
et dirigent les grandes migrations.
Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi
toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés,
la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très
pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier
équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût
été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et,
conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les
régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour.
S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de
le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.
«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde
d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?...
--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous
voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas,
Fox?
--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui
naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette
réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de
désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite
quiétude des deux chasseurs.
«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le
regardait au même moment.
--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de
répondre l'Indou.
--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons,
cependant, essayer.»
Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle
dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements
du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train
s'accéléra.
C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche
du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le
troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même
ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne
diminua pas.
Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante.
Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la
seconde voiture.
En ce moment, la route présentait en arrière une direction
rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était
donc plus limitée par de brusques tournants.
Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre
des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait
en compter moins d'une centaine.
Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la
largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire,
les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air.
C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes
lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la
métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à
quels dangers ne serions-nous pas exposés?
Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle
allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles.
Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel.
Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde,
on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il
faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte,
dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une
gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de
passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers
le sud.
Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur
le lieu où nous camperions nous-mêmes?
C'était la grosse question.
Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les
éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions
observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement,
puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce
brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature
particulière.
«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.
--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani,
lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence!
--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent
comme tels? demanda Banks.
--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à
un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les
coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En
frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants
chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration
prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous
serrait le coeur comme un roulement de foudre.
Il était alors neuf heures du soir.
En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire,
large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui
conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée
d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze
kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit.
Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura
stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas
même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir
toujours en pression, afin que le train restât en état de partir
au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité.
Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au
capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai
demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied.
Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux
éléphants de se jeter sur Steam-House?
Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à
se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se
déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser
et poursuivre leur route au sud?
«C'est possible, après tout, dit Banks.
--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme
ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à
peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé.
La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger
fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est
le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait
rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois
de sa trompe.
«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis,
ces braves éléphants!
--Bon voyage! répliquai-je.
--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous
allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les
fanaux.
--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux
faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et,
par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points
de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de
Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces
feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes,
semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple
illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se
plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des
proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant
d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient
soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu.
Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On
eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des
grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt,
même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva
autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent
clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel.
«Éteins!» cria Banks.
Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat
cessa presque instantanément.
«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront
encore là au lever du jour!
--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque
peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne
cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à
quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était
impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe
d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés
eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu
que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On
marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles,
mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux
s'entêtent à nous escorter? demandai-je.
--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse
se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks.
--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas?
dit le capitaine Hod.
--Il en est un, répondit l'Indou.
--Lequel? demanda Banks.
--Le lac Puturia.
--À quelle distance est-il?
--À neuf milles environ.
--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être
qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de
l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre
qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de
Steam-House n'en soit encore plus compromise?
--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque!
dit l'Indou.
--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en
effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants
n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et
peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit
impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune
démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la
nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et
Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un
remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les
éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur
trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur
toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça
et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage
était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de
Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de
piques à travers les fenêtres.
Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point
les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une
agression soudaine.
Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près
notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce
qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils
comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui
une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu
l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs
s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du
train.
Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa
trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient
lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en
marche, traîner les deux chars roulants à sa suite?
Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions
pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses
compagnons se tenaient à l'arrière.
Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à
charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà
atteint cinq atmosphères.
Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le
régulateur.
Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le
mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de
sifflet se fit entendre.
Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils
laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas.
Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur
jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement,
actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla
tout d'une pièce.
Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut
tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se
pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large
passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre
d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un
cheval au petit trot.
Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression
du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les
premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers
suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point
l'abandonner.
En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet
endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des
cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient
mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des
adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de
vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs
mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur
trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en
marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se
pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du
Géant d'Acier.
«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro,
j'y consens...
--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route
redeviendra plus étroite?» Là était le danger.
Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent
employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait
la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois
seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la
route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant
d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux,
leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui
livrer passage.
À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire
pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous
serions relativement en sûreté.
Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme
troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks
comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de
manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à
la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de
quelques heures.
J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais
absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que
motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas
même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie
montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive.
Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux
puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi
que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite
jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac.
Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que
s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient
tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la
difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les
flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les
parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans
les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct,
ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il
en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni
d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro.
--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer
cette masse.
--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que
diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les
défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens
n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant
capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous
sommes un contre cent!
--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va
nous passer dessus!»
Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au
Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des
éléphants qui se trouvaient devant lui.
Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs
furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait
prévoir l'issue, était imminente.
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