Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le
savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était
l'important.
Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il
l'interrogeait du regard.
«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple
signe de tête.
Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur
la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi
que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait
nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.
Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent
plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait
effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana
Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de
Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du
nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière
indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à
défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans
cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel
avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il
résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le
pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses
obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y
avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses
compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le
nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens
dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule,
l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière
himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin
notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions
uniquement songer.
Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3
septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps
nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le
colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans
un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.
Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs.
Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et
prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était
là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.
Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde
fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest,
Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles
la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec
les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce
qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures
roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux
cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien
que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous
ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier
allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.
La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la
période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers
jours de septembre promettaient une température agréable, qui
devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.
Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et
Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office.
Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne
où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces
volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient
fournir un gibier excellent pour la route.
Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là,
Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ
pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient
au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.
On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si
cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait
donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles.
Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque
n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que,
dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente.
Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces
circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le
fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les
bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec
quelque impatience.
Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans
incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu.
Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière
expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel
Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi
s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant
le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute
naturelle de prendre sa revanche?
«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon
capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans
compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!
--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod,
mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment,
cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la
veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous
annoncer la visite du fournisseur.
En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à
Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous
faire ses adieux suivant toutes les règles.
Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se
lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu
de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses
compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à
formuler.
Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il
demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de
pouvoir renouveler ses attelages.
«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a
vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins
pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles
ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour
diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur
me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée
par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc
dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre
pattes, sont lourdes... et...
--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station?
demanda l'ingénieur.
--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je
combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et
c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je
dois livrer à Bombay ma commande de félins...
--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une
heure à perdre!
--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un
moyen, un seul!...
--Lequel?
--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au
colonel une demande très indiscrète... sans doute...
--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je
puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.»
Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres,
la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son
attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés
inattendues.
En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de
traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler
ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer
jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à
Allahabad.
C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante
kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de
satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur.
--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant
d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge.
--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous
conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut
savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya.
--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre
bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer
d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance!
--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant
ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal,
afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait
inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris,
nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le
colonel Munro.
--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au
kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!»
Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House,
se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un
acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de
la comédie moderne.
Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le
voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement
préoccupé, suivit le fournisseur.
Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été
remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus
rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant
d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la
plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour
former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers
les plaines du Rohilkhande.
Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant
d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si
consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un
incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de
tous.
Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal,
avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer,
eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de
laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de
la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne
gênait le tirage.
Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il
recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent
projetées au dehors avec un sifflement bizarre.
Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la
cause de ce phénomène.
«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.
--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En
effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile
dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute.
Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre.
Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le
sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent
tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod,
qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les
entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip
snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à
lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même
temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait
sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire
à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au
milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis
vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés
dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les
détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre
de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa
carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant
alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa
trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en
retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec
sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui
semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait
pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du
bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de
l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de
Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne.
Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir
le porter à son propre compte.
Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage
s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du
courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et,
trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression
suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir.
Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier
manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train.
Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se
déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse
chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un
dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce
territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça
le départ.
La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le
serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur
les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à
la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine.
Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks,
du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une
des larges routes de la forêt.
Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et
il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la
ménagerie.
Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au
colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au
logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre
train,--un véritable convoi, composé de huit wagons.
Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et
le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la
magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les
cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas
plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement.
«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le
capitaine Hod.
--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias
Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait
encore plus extraordinaire!»
Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de
l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite
ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point
de départ.
Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans
ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement
place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait
toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de
l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis
à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu
à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de
chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il
fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin
revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de
Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas
s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce
Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu
communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement,
n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10
septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais
il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui
vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van
Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter
aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même
pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les
admirations allaient à l'éléphant mécanique.
Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde
septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest;
Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il
s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde
d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant
pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias
épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais
«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des
sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces
arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans
péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et
dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani
eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en
faisaient deux chasseurs hors ligne.
Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une
portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses
importants tributaires, le Kali-Nadi.
Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House,
transformé en appareil flottant, se transporta aisément
d'une rive à l'autre à la surface du fleuve.
Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac
fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux
cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain
temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le
fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient
eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la
frontière himalayenne.
Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17
septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à
moins de cent pas de la station d'Etawah.
C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui
n'étaient pas destinées à se rejoindre.
La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les
territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les
Vindhyas et la présidence de Bombay.
La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait
rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay,
atteindre le littoral de la mer des Indes.
On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le
lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la
route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle
droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien.
Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait
se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus
utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des
cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois
jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où
l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement
de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.
De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et
en particulier Kâlagani.
On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement
attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au
colonel Munro et au capitaine Hod.
Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir
que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il
lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay.
Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de
l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction
qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou
allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa
connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être
fort utile.
Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt
à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks
donna à Storr l'ordre de se tenir prêt.
Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur.
Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut
naturellement plus théâtral.
Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait
de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme
amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut
parfait dans la grande scène des adieux.
Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se
plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée
vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait
jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la
reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un
dernier asile dans son coeur.
Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination,
c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le
zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne
s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude
ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées.
Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait,
et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg
et de Londres avait disparu à nos yeux.
CHAPITRE VII
Le passage de la Betwa.
À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était
exactement notre position, calculée du point de départ, du point
de halte, du point d'arrivée:
1° De Calcutta, treize cents kilomètres;
2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts
kilomètres;
3° De Bombay, seize cents kilomètres.
À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli
la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept
semaines que Steam-House avait passées sur la frontière
himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à
ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars.
Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous
pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.
Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine
mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes
compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre
plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du
royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et
le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins
jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de
s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de
sécurité.
Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de
Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait
admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le
constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro
et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en
quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces.
«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses
caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des
approvisionnements de céréales, soit pour le compte du
gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette
qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du
centre et du nord de l'Inde.
--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la
péninsule? demanda l'ingénieur.
--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de
l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une
troupe de Banjaris en marche vers le nord.
--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que
vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de
passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à
travers les campagnes, et vous serez notre guide.
--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui
lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à
m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique
d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre?
--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une
carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin
de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien
n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va
nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font
leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons
de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours
d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux
monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où
ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des
pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer
d'une rive à l'autre.
--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur;
et, une fois arrivés aux Vindhyas?...
--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col
praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je
connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de
Sirgour, que les attelages prennent de préférence.
--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne
peut-il passer?
--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col
de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu
d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal?
--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera
difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus
particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.»
Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de
l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais
il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais,
qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris
part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui
pût le faire croire.
«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans
l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne
accès à quelque route praticable...
--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après
avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là,
aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore.
--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les
indications données par l'Indou; et à partir de ce point?...
--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi
dire la voie ferrée jusqu'à Bombay.
--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle
sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient.
Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en
ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.»
Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant,
il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire?
dit Banks.
--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander
pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales
villes du Bundelkund?»
Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à
Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au
courant de la situation du colonel.
Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur.
Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise:
«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib,
au moins dans ces provinces.
--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi
dites-vous «dans ces provinces?»
--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a
quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les
recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très
probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.»
Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait
ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que,
le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats
de l'armée royale au pâl de Tandît.
«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent
l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de
l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme
un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez
ignorer que Nana Sahib est mort.
--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani.
--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait
connaître dans quelles circonstances il a été tué.
--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib
aurait-il été tué?
--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra.
--Et quand?...
--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25
mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce
moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous
des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana
Sahib?
--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois
ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions
seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison:
«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est
devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a
été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!
--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de
l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon
vivait toujours!»
Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué
quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses
magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb,
compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de
se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées
par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés
de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands
travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de
cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire,
gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque
village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles
sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut
autrefois fondée la primitive église.
Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les
sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie.
L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos
yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le
dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à
boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways,
qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes!
Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la
Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale
de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de
l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous.
Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le
courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant
notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks
prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point
d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House
remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il
faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de
construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de
Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars
qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile
que les plus belles routes macadamisées de la péninsule.
Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un
certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur
voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior,
au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de
basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa
curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de
création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de
Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une
sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la
Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté
héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre
avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut
tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris
part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on
le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab
avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui!
mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses
souvenirs aux portes de Gwalior!
Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était
Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux
pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne
compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les
maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches
variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de
Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah,
découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous
la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah
avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de
1857.
C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante
kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus
importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte
y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville
relativement moderne, fait un important commerce de mousselines
indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument
antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle.
Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les
projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures,
et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque.
Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de
l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier
soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir
Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours,
pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là,
malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana
Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de
douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille,
durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que
nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie
de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau
qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de
ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un
itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les
étapes!
Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda
pendant quelques heures, vint justifier une des observations
précédemment faites par Kâlagani.
Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions
tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres
dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison
de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée
de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de
cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un
arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner,
il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière
blanche en avant de notre train.
Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou
trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons
de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais
nuage dans le désert lybique.
«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit
Banks, puisque la brise est légère.
--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On
appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route,
et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le
nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks,
c'est très probablement une caravane de Banjaris.
--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver
là quelques-uns de vos anciens compagnons?
--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai
longtemps vécu parmi ces tribus nomades.
--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à
eux? demanda le capitaine Hod.
--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé.
Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût,
était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de
ruminants.
Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui
s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé.
Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs,
encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs
kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de
ruminants appartenait à une caravane de Banjaris.
«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de
l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils
vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les
porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant
l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre
les belligérants, on laissait leurs convois traverser les
provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les
approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée
royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner
une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et
plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils
vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à
examiner attentivement ces Banjaris.»
Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la
grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes
cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à
déguerpir.
Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention
ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House,
en cette circonstance, ne parut pas produire son effet
ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration
générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés
sans doute à ne s'étonner de rien.
Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;--
ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les
cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge
dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés
de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui
se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien
proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste
emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis
d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans
une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou,
bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en
coquillages.
Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un
pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant
les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes,
portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres
céréales.
C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la
direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans
limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le
convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de
campement.
En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures
superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de
sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il
savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal.
«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit
l'ingénieur. Où donc est-il?»
Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était
plus à Steam-House.
«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de
ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous
rejoindra avant le départ.»
Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de
l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle
ne laissa pas de me préoccuper.
«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans
les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité.
Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine
bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est
en lui que se résume toute la religion de ces nomades.»
Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que
nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège.
Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut,
accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans
doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs
services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois
Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on
dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que
venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous
allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.
Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta
un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt
le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il
regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous
adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani,
il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de
poussière.
Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel
Munro sans attendre d'être interrogé:
«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service
de la caravane,» se contenta-t-il de dire.
Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt
Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par
le sabot de ces milliers de boeufs.
Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la
nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive
gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.
D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du
Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié
du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates
de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se
releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde
centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement
quelques centaines de paysans.
J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa.
Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine
distance de sa rive gauche.
En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait
alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là
quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce
serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre
pour permettre à Banks d'aviser.
Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de
nous regagna sa cabine et alla se coucher.
Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions
surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on
enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre
éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son
propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des
quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien
invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la
garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient
là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte.
C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux
heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai
aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied.
«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.
--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le
font pas sans raison.
--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit
le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par
précaution, prenons nos fusils.»
Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du
campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce
qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes.
«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou
trois fauves qui seront venus boire sur la berge?
--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil.
--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou,
qui venait de nous rejoindre.
--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit
là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois
entrevoir sous les arbres une masse confuse...
--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant
toujours au cinquantième tigre qui lui manquait.
--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est
toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes.
--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod.
Je veux en avoir le coeur net!
--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans
manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement
provoquée l'approche d'animaux féroces.
«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les
autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous
irons en reconnaissance.
--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit
signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert
des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les
suivre.
À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre.
Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière
de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses,
qui s'enfuyaient à travers les fourrés.
Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques
pas en avant.
«Qui va là?» cria le capitaine Hod.
Pas de réponse.
«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne
comprennent pas l'anglais.
--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je.
--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas,
nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux
indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer.
Pas plus de réponse que la première fois.
Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de
tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres.
Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous
sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et
à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui
s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant
plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou
maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en
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