riposta le capitaine Hod.
S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux
carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont
rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en
est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les
bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes,
auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la
chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des
«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et
facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à
satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne
désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.
C'était principalement de chair de bison et de zébu que le
fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris
revenait le soin de les ravitailler à de certains jours.
On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien
au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle
sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus
d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur
lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil
du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la
grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet
aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position
verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer
les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout
qu'accroupi ou couché.
Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est
certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille,
ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient
à lui manquer, il est à peu près perdu.
Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux
cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,--
cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux
pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille,
mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau,
compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins
farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la
plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque
imprudemment.
Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à
nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de
s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris
cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où
ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait.
D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne
dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes.
Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur
étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était
certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du
samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi,
lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance,
c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements,
une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient
aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre
qu'elles ne se démolissent!
Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine
Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison.
Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections
cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de
l'Europe.
Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van
Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en
montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il
parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du
Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes,
cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous
quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous
aurait livré ses derniers secrets.
«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si
les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques?
--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très
rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé
de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous
pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre
principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles,
ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes,
représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que
j'expédie consuétudinairement...»
Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos
aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il
en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de
vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi,
dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents
francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire
n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java
à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la
mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille
francs en bloc!
--C'est vraiment pour rien! répondit Banks.
--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt.
--Proboscidiens? dit le capitaine Hod.
--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels
la nature a confié une trompe.
--Les éléphants alors!
--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les
mastodontes dans les périodes préhistoriques...
--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod.
--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut
renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs
défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais,
depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont
imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les
promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la
province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout
un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés
qu'autrefois.
--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de
l'Europe ces échantillons de la faune indoue?»
--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet
monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une
simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement.
«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se
reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type,
qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme
Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les
voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du
monde?»
Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles
de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je.
--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non
pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous
connaissez à fond la péninsule indienne?
--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité
Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu
leurs monuments, j'ai admiré...
--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van
Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée,
exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose,
c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée:
«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces
puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes
dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur,
reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre
hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la
plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères,
tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses
soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande
pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la
péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les
héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au
métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la
tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous
aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des
souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par
centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les
fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière
de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors
ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des
merveilles de cet incomparable pays!»
Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van
Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait
évidemment pas la discussion.
Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la
faune spéciale à cette région du Tarryani.
«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à
propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie
de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète,
je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si
je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent
encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la
ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me
livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément
personnel!»
Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce
qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint,
d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de
bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de
l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis.
«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces
suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des
carnaires...
--Des carnaires? dit le capitaine Hod.
--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si
profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs
assez audacieux pour les attaquer!
--Et les loups?
--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à
redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme
solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de
Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des
chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils
commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont
indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je
vous les abandonne aussi, capitaine Hod.
--Et les ours? demandai-je.
--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en
approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas
recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des
oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale
qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs.
Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux
vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf
peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque
inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts
cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes
yeux le capitaine Hod.»
Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien
qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en
rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales.
«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des
animaux botanophages...
--Botanophages? dit le capitaine.
--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de
végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont
la péninsule s'enorgueillit à juste titre.
--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le
capitaine Hod.
--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein
de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est
quelquefois plus redoutable que le tigre...
--Oh! fit le capitaine Hod.
--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un
chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il
est bien près d'être chassé à son tour!
--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper
court à cette discussion.
--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous
pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens!
Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une
antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés
aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar
spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble
exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée
comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables
faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un
troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance
sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles
soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur
le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani!
Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je
vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas
apprivoisées!
--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod.
--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur,
assez vexé de cette réponse.
--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions,
s'il vous plaît!
--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces
prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères
de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière
qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis,
que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs,
presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier
dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces
félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne
peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables.
Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des
quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au
tigre, jamais!
--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod.
--Oui! les tigres! répéta Fox.
--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la
couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est
justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui!
N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son
droit de considérer comme envahisseur, non seulement les
représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la
race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de
cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables
fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils
pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le
cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!»
Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire
avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de
montagnes.
«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent
en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce
territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des
chats sauvages,
-Si parva licet componere magnis!-
Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont
demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des
belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries
publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du
dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel
animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de
leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses
animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans
quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de
l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre!
Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde
indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans
une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le
rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de
lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés
sur de vaillants solipèdes...
--Solipèdes? dit le capitaine Hod.
--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais
déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur
sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut
toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la
porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il
vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une
hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le
cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il
succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse,
elle est vengée d'avance!
--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod,
qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle!
Oui! le tigre est le roi des animaux!
--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur.
--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le
capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le
Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups!
--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous
ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela
ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?»
Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain
que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante.
L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué?
quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les
détruire? quelle thèse à faire valoir!
Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à
échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la
fois, sans plus se comprendre.
Banks intervint.
«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu,
messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois
très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces
excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station
de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans,
n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui,
dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes.
C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des
Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent
cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres.
--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez
oublier que ces animaux sont omophages?
--Omophages? dit le capitaine Hod.
--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que,
lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en
veulent plus d'autre!
--Eh bien, monsieur?... dit Banks.
--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils
obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!»
CHAPITRE IV
Une reine du Tarryani.
Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal.
L'heure était venue de regagner Steam-House.
En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient
pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les
fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y
en avait assez pour les contenter tous les deux.
Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre
le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des
beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au
courant de ce genre expédition, connaissant les détours du
Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en
lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit
obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet
Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se
montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui.
En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de
ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de
Mathias Van Guitt.
Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait
probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore
une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit
qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House.
L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction
qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la
vie, il n'en laissa rien paraître.
Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on
le pense bien, fit les frais de la conversation.
«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur!
répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour
d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des
sujets d'exhibition, il se trompe!»
Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une
telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne
purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les
traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui
n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers
leur gîte.
Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce
jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos
préparatifs pour descendre au kraal.
Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre
visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était
transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de
curiosité venait de les conduire à Steam-House.
Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine,
indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve,
pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et
physiquement, aux Indous des plaines.
Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les
impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes
d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc
éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et
flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs
montagnes!
Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns
parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à
la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur
cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge,
après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le
territoire de l'Inde.
Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions
nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux,
et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses
compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question.
Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans
les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée
eût été difficile.
En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant
vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui
touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien
faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards,
il resta songeur et ne prit plus part à la conversation.
Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un
tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus
particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans
la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages
entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs
troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on
comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré
la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois
cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne
semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait
pas bientôt réduit à leur céder la place.
Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les
tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout
où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des
buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les
rencontrait en grand nombre.
«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils.
Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à
l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias
Van Guitt et notre ami le capitaine Hod.
Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils
avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House.
Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine
Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute
rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani.
En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous
avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se
présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie.
Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient
occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre
qui s'était laissé prendre pendant la nuit.
Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod,
cela va sans dire!
«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs,
qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox.
--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore
deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de
faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne.
Venez-vous avec moi au kraal, messieurs?
--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui,
nous chassons pour notre compte.
--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le
fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile.
--Nous l'acceptons volontiers pour guide.
--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance!
Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer!
--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias
Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les
arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine
Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième!
--À mon trente-huitième! répondit Fox.
--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je
prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je
n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu
connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il.
--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les
directions, répondit l'Indou.
--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement
signalé aux environs du kraal?
--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux
milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours,
on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que...
--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à
l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien
de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait.
Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans
le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de
deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière!
Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière!
Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas
qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne
les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce
serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas.
Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans
en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on
commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux,
et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils
vont ordinairement se désaltérer.
Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait
assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un
poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui
peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que
l'on procède en forêt.
En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile
auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais
ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre.
Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très
périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il
convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur
l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos
du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle
ne se termine pas à l'avantage du fauve.
C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses
des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer
dans les annales cynégétiques.
Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod.
C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres,
c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre.
Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas.
Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre
brièvement aux questions qui lui étaient posées.
Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau
torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux,
fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un
poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.
L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être
récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la
faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne
leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers
s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre.
«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la
tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.»
En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière
les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau
isolé au milieu de la clairière.
C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions
pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux
perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se
faisaient vis-à-vis.
Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche,
qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent.
L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne
pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien
qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu.
Nous n'avions plus qu'à attendre.
Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs
rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient
plus venir s'attaquer au quartier de boeuf.
Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent
subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors
du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais
du bois.
Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous
prévint de nous tenir sur nos gardes.
En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être
provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans
doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un
instant à l'autre sur quelque point de la clairière.
Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son
brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient
échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour
éclater.
Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des
branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit
entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait,
mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient
à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir.
Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que
l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût
été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré
par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin.
Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et
s'arrêta, par un sentiment de défiance.
C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête,
souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le
mouvement ondulatoire d'un reptile.
D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau.
Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros
dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir.
Soudain, deux coups de carabine éclatèrent.
«Quarante-deux! cria le capitaine Hod.
--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient
tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une
balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol.
Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt
sauté à terre.
La tigresse ne remuait plus.
Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au
capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut
ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit
le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de
nous!
--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois
que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait
d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le
résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte,
et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat
bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur
le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe
fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à
Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les
incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne
présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire,
dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se
plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire
à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans
qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est
bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de
petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières,
commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont
l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils
ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu.
Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement
d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi
ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de
ces bêtes que leur blessure rend furieuses.
Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on
va le voir.
Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un
tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se
chargerait de le soigner et de le guérir.
Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois
tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur
les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du
fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils
franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit
jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement
touché.
«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui
s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons
vivant!...»
Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se
précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du
fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête
le tigre, qui tomba foudroyé.
Mathias Van Guitt s'était relevé lestement.
«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre
compagnon, vous auriez bien pu attendre!...
--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet
animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe?
--Un coup de griffe n'est pas mortel!...
--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois,
j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer
dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une
descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux
pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le
chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui
figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces
grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur
Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses
outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House,
perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété
de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare
que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à
m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de
l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se
plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro
consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les
promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait
pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward
Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus
à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil.
Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils
voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt
vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il
n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni
lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre.
L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident
ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le
fournisseur ne cherchait pas à dissimuler.
Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias
Van Guitt pendant cette visite.
L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui
plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il
accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre
table.
En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House,
dont le confort contrastait avec sa modeste installation du
kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque
compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita
point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que
rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment
eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette
bête artificielle!
«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van
Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le
fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux
chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante!
--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur
pas tranquille et sûr.
--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres!
s'écria le capitaine Hod.
--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais
pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une
chair de tôle!»
En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence
pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus
particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait
que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait
une certaine dose de superstitieux respect.
Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le
Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce
fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans
quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du
prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les
lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas.
Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van
Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était
agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que
monsieur Parazard avait tenu à se surpasser.
La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées,
que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de
vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de
langue incomparable.
Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à
«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à
la tête, il lui descendait aussi dans les jambes.
La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce
à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal
sans encombre.
Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille
entre le fournisseur et le capitaine Hod.
Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer
dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son
quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur.
Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons
rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro,
et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui
«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de
Mathias Van Guitt.
Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut,
bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la
saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder,
puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme
de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait
établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au
sanitarium.
Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre
une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé
Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque
à la limite supérieure du Tarryani.
L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse
faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les
troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner
Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour
les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes,
affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait
déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux
montagnards eussent jamais entendu parler.
Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les
instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux
montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé
à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup
d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine,
comptaient un peu sur cette offre.
«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un
homme que ne cherche point à influencer une détermination.
--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une
expédition aussi intéressante!
--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur.
--Voilà une excellente idée, Banks.
--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre.
--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox.
--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas
fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!»
Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre
jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous
accompagner au village de Souari.
Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre
absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du
Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil.
Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le
jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt
quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une
heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut
mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète
satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien
faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la
réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre
disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours
prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le
capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait
prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de
Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue
aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les
hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré
moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!»
Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi.
Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans
l'est, elle arrivait à Souari sans incidents.
La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une
malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un
ruisseau, avait été emportée dans la forêt.
La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du
territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus
que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût
volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies.
«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces
du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages
à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon
sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela
continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner!
--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles
contre cette tigresse? demanda Banks.
--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts
préparés à la strychnine! Rien n'a réussi!
--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous
arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre
mieux!»
Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue
fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du
kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui
connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait
d'opérer.
Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre
expédition avec le plus vif intérêt.
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