La maison à vapeur
Voyage à travers l'Inde septentrionale
Par
Jules Verne
(1880)
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I
Une tête mise à prix.
Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,
mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,
dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le
nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»
Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
dans la soirée du 6 mars 1867.
Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,
secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices
qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en
ruines, au bord de la Doudhma.
Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il
était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main
d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du
gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui
du vice-roi des Indes.
Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette
notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la
vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa
personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité
s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en
poussière?
C'eût été folie.
En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient
sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels
d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus
infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une
fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la
présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si
le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de
l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains
fortement intéressées à en opérer la capture.
À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une
affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?
À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque
pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les
épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus
mal habité de la ville.
On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne
comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du
Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de
l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un
certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan
tout entier.
Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de
l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait
alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée
jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent
même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.
Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne
splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de
la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père
d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui
dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement
ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de
prospérité.
Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été
considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait
facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la
composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne
s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans
l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants
religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent
l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne
dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et
jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple
indou.
Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant
plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la
quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux
noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les
traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole
qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte
en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un
turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de
laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et
destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la
quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
symbolique du farouche Siva.
Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les
rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se
pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle
fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des
régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes
sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La
surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la
roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne
pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.
Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer
le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.
Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas
l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui
pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait
point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.
«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en
levant ses mains crochues vers le ciel.
--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le
prendre, ce qui est bien différent!
--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se
défendre résolument!
--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la
fièvre dans les jungles du Népaul?
--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se
faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!
--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de
son campement sur la frontière!
--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas
sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui
n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails
suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui
est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était
réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,
pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois
résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la
passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer
le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres
funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un
doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la
cérémonie.
--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.
--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats
de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
après que j'ai pu m'enfuir.»
Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le
faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses
yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de
laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,
mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.
«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien
prisonnier de Dandou-Pant.
--Oui, répondit l'Indou.
--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous
mettait face à face avec lui?
--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!
--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux
mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un
sentiment d'envie peu dissimulé.
--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait
eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de
Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable!
--Et qu'y serait-il venu faire?
--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un
des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les
populations des campagnes du centre.
--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée
dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la
catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se
tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard!
--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur
mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de
quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du
nabab.
Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues
d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus
nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il
avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On
affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province,
venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de
Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés
soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville,
en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de
trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,
sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son
célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix
heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que
le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit
quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille
livres.
En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux
renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins
bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son
prix. Elle était toujours à prendre.
Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement
Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime.
Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu
l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande
insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,
dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de
Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités
commises par ses ordres, les populations entières se fussent
levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les
parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes,
pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par
centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les
plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il
pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se
hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration
de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la
frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets
d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable
asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne,
il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le
champ libre, lui assurer une sorte de sécurité.
On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son
apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait
d'être mise à prix.
Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens
des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,
doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.
Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable
Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles
avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était
faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son
habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais,
dans le populaire, on ne doutait pas.
Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien
prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par
l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche
personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait
presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès
le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au
gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait
de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations
rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où
le nabab aurait été signalé.
Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos
divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,
l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller
prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une
barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea
de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.
Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il
s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son
attention, et ne le suivait que dans l'ombre.
Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues
étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère
aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait
l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert,
à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient
encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus
fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre;
mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de
la rivière.
Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures
du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres
murailles d'habitations en ruines semées ça et là.
La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et
jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait
donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à
entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds
nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa
présence sur la rive de la Doudhma.
Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,--
machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans
laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il
suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme
habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était
entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il
comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se
venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers,
joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un
aveugle et un sourd.
Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents
propos lui faisaient courir.
Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.
Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à
la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un
poignard malais.
L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol.
Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le
malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés,
s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang.
Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,
et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:
«Me reconnais-tu? dit-il.
--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être
sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement.
Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le
courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir
attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant
sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers
où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se
dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au
moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats
de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée.
Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait
eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit
même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa
donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs,
et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à
atteindre la partie supérieure du rempart. La crête,
extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du
fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à
pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un
point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût
se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût
sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui
ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à
peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le
faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et
réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart
s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le
feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un
cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches
flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible
d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du
fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas.
Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors
de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait
peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée
pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser
lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains.
Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une
trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait
atteindre pour assurer sa fuite.
Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du
pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui...
Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des
détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les
soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le
toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,
à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama.
Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait
dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf.
Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une
seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître
dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.
Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le
cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors
d'Aurungabad.
À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main
mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient
ces mots:
«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!
Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!»
Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la
révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait
encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants
de l'Inde.
CHAPITRE II
Le colonel Munro.
Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous
parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore
quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?
--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque
justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.
--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la
péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé...
--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette
traversée, j'étais aveuglé...
--Aveuglé?...
--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et,
mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire
des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon
cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,
n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir
jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure,
tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes,
tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne
s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des
villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets,
passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la
locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails
et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!
--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le
pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel
venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête,
et se contenta de dire:
«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à
M. Maucler, notre hôte.
--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et
j'avoue que Maucler a raison en tous points.
--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi
construisez-vous des chemins de fer?
--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de
Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.
--Je ne suis jamais pressé!
--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit
l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied!
--C'est bien ce que je compte faire!
--Quand?
--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie
promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!»
Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces
longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur
Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.
J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par
Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.
Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie
septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes,
d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette
exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût
complète.
J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années,
nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne
pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à
Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and
Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux
venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de
plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se
fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec
enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans
quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.
À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait
faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine
Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez
lequel nous venions de passer la soirée.
Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un
peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en
dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et
cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de
l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais»,
et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette
dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un
palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta
est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût
anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux
mondes.
Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow»
dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un
soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que
couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou
varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le
tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux
ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres
et entouré de murs peu élevés.
La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande
aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le
service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier,
matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien
compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme
avait manqué à ces divers arrangements.
Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite
générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à
l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un
conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il
avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs
qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont
dévoués.
Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux,
grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes.
Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume
traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien
qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel
Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au
lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux
clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et
vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui
veulent être expliquées.
Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une
recommandation:
«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il,
et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»
Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille
d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du
Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro
qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut,
précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle
plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro
réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita
pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la
bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé
pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut
peut-être le terrible inventeur.
À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro
commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée
royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir
James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le
nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir
Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il
fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut
du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que
lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de
l'Inde.
En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de
l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était
fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si,
le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable
massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les
ordres de Nana Sahib.
Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais
autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept
ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de
cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque
miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu
à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue
au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de
victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les
retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.
Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule,
retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait
rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une
sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre
de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit
dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même
esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même
but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les
traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.
Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois
ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent
suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette
époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et
avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas
lieu de la mettre en doute.
Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils
s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni
journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de
l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en
homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme
ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise
sur lui et ne pût adoucir ses regrets.
Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la
présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques
jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et
cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.
Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans
cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà
pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des
Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.
Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,--
fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient
l'ingénieur Banks et le capitaine Hod.
Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait
été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian
Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la
force de l'âge. Il devait prendre une part active à la
construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique
à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les
travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à
Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car
c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de
quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il
consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié
de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles
sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward
Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix
mois.
Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale,
et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir
Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.
Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise
de Gwalior.
Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des
membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de
barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année
royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il
s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il
n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui
semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule
contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à
satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de
se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il
pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de
la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux
mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main
cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets
du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là
où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions
de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils,
ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la
Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en
parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur
sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses
hippiques des -Gladiator- et des -Fille-de-l'air-.
Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui
répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment
intéressantes qu'à une condition.
«Et laquelle? demanda Hod.
--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks,
que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de
départ, séance tenante.
--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il
eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels
étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward
Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes
choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une
sorte de sourire sur ses lèvres.
Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner
le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs
fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la
péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces
«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie
volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y
était toujours refusé.
En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions
entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir
même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que
le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une
grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les
chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de
jeu.
Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture,
soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez
facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de
l'Indoustan.
«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses!
s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules
primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en
Europe!
--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons
capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui
soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de
poste de deux en deux lieues...
--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on
est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs
barques sur une mer démontée!
--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais
n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux,
qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes
de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple
palanquin...
--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de
six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre!
--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut
lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être
réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six
Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à
l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas
au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive!
--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter
sa maison avec soi!
--Colimaçon! s'écria Banks.
--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa
coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à
plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera
probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage!
--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en
restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les
souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,
modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien
changer à sa vie... oui... peut-être!
--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le
capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans
lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration
locale!
--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et
physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je
observer, non sans quelque raison.
--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la
voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir
quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au
galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à
coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout
sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est
cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir,
ingénieur que vous êtes, osez-le!
--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre
avis, si...
--Si?... fit le capitaine en hochant la tête.
--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas
brusquement arrêté en route.
--Il y a donc mieux à faire encore?
--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au
wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways.
Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si
l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois
que nous sommes tous d'accord à ce sujet?
--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe
d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je
poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un
architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La
voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un
ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera
des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par
tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la
route lui soit facile et douce.
Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel,
je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous
le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en
colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas
inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien
oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur
du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All
right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent
ami?
--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des
chevaux, des boeufs!...
--Par douzaines? dit Banks.
--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà
qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un
attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant,
galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!
--Ce serait magnifique, mon capitaine!
--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur!
--Oui! mais...
--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod.
--Un gros mais!
--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés
en toutes choses!...
--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,
répondit Banks.
--Eh bien, surmontez!
--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces
moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela
tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête,
et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à
manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de
prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt
de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi
immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il
s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce
sera une maison à vapeur.
--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les
épaules.
--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par
quelque locomotive routière perfectionnée.
--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison
ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa
fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.
--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs,
éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de
combustible, elle s'arrêtera en route.
--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre
chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un
cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par
tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la
pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a
même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des
serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes.
Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des
conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le
cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son
but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à
la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence
a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de
graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il
consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts
qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à
tout le monde!
--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!
Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée
sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les
jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les
repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des
guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des
hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les
Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau
m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas
avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!
--Et pourquoi, mon capitaine?
--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que
la voiture à vapeur se fera.
--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur.
--Faite! et faite par vous, peut-être?...
--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour
elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve...
--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se
leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à
partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus
grave, s'adressant à sir Edward Munro:
«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta
disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,
je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu
voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,
qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de
l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu
des voyageurs nous protège!
--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi
un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent
nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à
vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons
l'Inde entière!
--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur
aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac
Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de
l'habitation.
«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois
pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?
--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le
sergent Mac Neil.
CHAPITRE III
La révolte des Cipayes.
Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à
l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement
ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il
importe de reprendre ici les principaux faits.
Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire,
dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population
de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions
appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable
Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old
John Company».
C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant
le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut
placé le duc de Cumberland.
Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été
grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais,
mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai
d'administration politique et militaire dans cette présidence du
Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du
nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée
royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là
cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: -Primus in
Indiis-.
Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers
le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même
but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait
fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits
d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers,
qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.
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