chère Maria n'a pas le coeur fait pour être heureuse avec un tel homme!
Sa conscience si pure, si délicate, aurait senti tout ce que celle
endurcie de son mari ne sentait plus.
Elle allait trop loin. Elinor vit le moment où Maria prendrait vivement
le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondément et
répéta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il fût
trop malheureux. Pauvre Willoughby! privé à jamais de tout bonheur
domestique! Des larmes remplirent ses yeux.
--Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en eût été privé
quelque femme qu'il eût épousée, et même avec vous, Maria; ou du moins
bien sûrement vous n'auriez joui vous-même d'aucun bonheur. Votre
mariage avec un jeune homme d'un tel caractère, vous aurait enveloppée
dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire
aucune idée, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous
aurait faiblement aidée à supporter: c'est le tourment de la pauvreté.
Il convient lui-même d'avoir toujours été un dissipateur; et toute sa
conduite prouve que le mot de privation est à peine entendu de lui. Son
goût pour la dépense joint à votre inexpérience et à une générosité qui
vous est naturelle, aurait consumé vos très-minces revenus, et vous
aurait jetés dans des inquiétudes et des angoisses d'un autre genre,
mais non moins cruelles que celles que vous avez éprouvées. Votre bon
sens, votre honneur, votre probité vous auraient engagée, je le sais
bien, dès que votre situation vous aurait été connue, à toute l'économie
qui peut dépendre d'une femme, et peut-être auriez-vous même joui des
privations et de la frugalité que vous vous seriez imposées à vous-même
dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager à un mari qui n'en
avait pas l'habitude, et qui se serait éloigné, par cela même, de vous
et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empêcher une ruine commencée
avant votre mariage? La pauvreté, chère Maria, supportée avec quelqu'un
qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans
la réalité. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle flétrit
tout, même le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle détruit la gaieté
et les agrémens de l'esprit. Êtes-vous sûre que l'amour de Willoughby,
que le vôtre même auraient résisté à sa funeste influence, et que vous
n'auriez pas fini par déplorer tous les deux une union si fatale, ou,
sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus égoïste que
sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor
s'arrêta. La vérité du tableau qu'elle traçait l'avait entraînée. Elle
avait voulu détourner l'attendrissement de sa soeur sur le sort de
Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite à regretter encore de n'avoir
pas été chargée de son bonheur; elle désirait lui démontrer que ce
bonheur était impossible.
Maria l'avait écoutée attentivement. Ses lèvres tremblaient; son regard
exprimait l'étonnement le plus profond; jamais encore elle n'avait
envisagé Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la fille
adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage, qu'il
était inconstant; mais l'entendre accuser d'égoïsme, ce Willoughby dont
elle avait si souvent admiré la générosité, la grandeur d'ame tout ce
qui était en sympathie avec elle!... Égoïste! répéta-t-elle, lui
égoïste! Est-ce que vous le pensez réellement?
--Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement à la fin, a été
basée sur le plus parfait égoïsme. C'est l'égoïsme qui lui fit différer
l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son coeur l'éprouva, non
pas avec cet abandon, cette confiance qui caractérise le véritable
amour, mais balancé par son propre intérêt. Ses propres jouissances,
son bien-être personnel me paraissent toujours avoir été sa règle et son
principe.
--Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son
motif; mais cependant vous me disiez....
--A présent, continua Elinor, il regrette de ne s'être pas conduit
autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a
manqué son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il
l'espérait. Sa situation, quant à la fortune, est meilleure. De ce côté
il n'est point en souffrance; il s'afflige seulement de ce que sa femme
n'a pas un caractère aussi aimable que le vôtre. Mais suit-il de là que
s'il vous avait épousée il aurait été plus heureux? Il se serait plaint
alors de n'être pas plus riche, et sans doute il aurait trouvé qu'un bon
revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont aussi
nécessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.
--Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien à regretter que ma
propre folie.
--Dites plutôt l'imprudence de votre mère, ma chère, enfant, dit madame
Dashwood; c'était à moi de vous guider, et j'étais sous le charme au
moins autant que vous-même.
Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait
ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient
affaiblir les résolutions de sa soeur. Elle aima mieux continuer à
parler des torts de Willoughby, que de son -charme séduisant-. Une
observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est
que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave
contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de
son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait
perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il
aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame
Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame
persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage,
tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y
voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire
entièrement à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation
positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide
intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était
d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans
l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que
celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés.
Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans
rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée
-madame Summers-, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son
testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame
Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux
ecclésiastique qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il avait
ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa
bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith,
disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir
échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les
attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.
Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné
quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune
de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il
n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.
En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, mais
plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La famille de
la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et paisible
recommença tout comme avant que leurs coeurs eussent été si vivement
agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria était
encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait aller à
ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le plan
qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent elle
associait sa jeune soeur; elle fit aussi les longues promenades qu'elle
avait méditées, mais avec une de ses soeurs, et ne cherchant plus la
solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs excursions, la
parente et future héritière de madame Smith, qui se promenait de son
côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La botanique était une des
études que Maria avait commencées, et à laquelle elle se livrait avec la
vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but dans leurs courses les
rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles Dashwood trouvèrent
qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en avait faits à leur
mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt très-agréable. Elle était
simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut familiarisée avec ses
nouvelles connaissances, elle parla bien et avec un son de voix
très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la chaumière; mais
elle ne quittait madame Smith que pour des quarts d'heures pendant son
sommeil, et leurs rencontres même furent toujours assez courtes. Maria
qui lui avait parlé avec un peu de peine la première fois, en était à
présent enchantée. Je n'aurais jamais cru, disait-elle à Elinor, me
plaire autant avec quelqu'un qui me parle d'Altenham, et qui demeure
avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui parlait pas de Willoughby,
et c'était assez naturel.
Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en
avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle
ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni
son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient.
Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame
Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre
infortuné Edward, et nous ne pouvons faire aucune enquête sur un sujet
prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons qu'il
est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans cette
correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria. Dans les
autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle était donc
à cet égard condamnée à une complète ignorance.
Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des
commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il
rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé.
Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames,
que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles Stéeles,
mademoiselle Lucy.
Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait
excessivement. Dieu! ma soeur, s'écria Maria, et en disant cela, elle
tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement
nerveux. Mme Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor, et
qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne
savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des
secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner,
mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre,
qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa
chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins
d'Emma, revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette
dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner
Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa
voix n'était pas encore très-rassurée.
--Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame
Dashwood.
--J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame
aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la
nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de
Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard
dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles.
Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite mon chapeau. Elle m'a reconnu
et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos jeunes
demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a chargé de
vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M. Ferrars, et
de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le temps de vous
voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus loin..... je ne sais
où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais qu'à leur retour ils
viendraient bien sûrement vous visiter.
--Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?
--Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me
dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame
sait bien comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme elle
parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière du
tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est madame
Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.
--Et son mari était dans la chaise avec elle, dites-vous?
--Oui, madame, je l'ai vu appuyé comme cela sur la portière; mais il ne
m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas à causer, comme
madame sait.
Le coeur d'Elinor pouvait aisément comprendre qu'Edward n'eût rien à
dire à Thomas; et madame Dashwood donna la même explication à son
silence.
--Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?
--Non, madame; seulement eux deux.
--Savez-vous d'où ils venaient?
--Ils venaient de Londres, à ce que miss Lucy..., madame Ferrars,
veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi où
ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... à.... à....; ce nom
m'est échappé. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien
promis... m'a ordonné de vous promettre de sa part, et de celle de son
mari, qu'ils vous verraient bientôt.
Madame Dashwood regarda sa fille avec anxiété; elle l'a trouva plus
calme qu'elle ne l'espérait. Elinor souriait, mais avec un peu
d'amertume; elle reconnut Lucy toute entière à ce message, car elle
était bien sûre qu'Edward ne pouvait désirer de la voir. Ils vont sans
doute chez leur oncle Pratt, près de Plymouth, dit-elle à voix basse à
sa mère, et bien sûrement ils ne viendront point ici.
Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de
désirer encore quelque chose. Le coeur de madame Dashwood la devina.
--Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.
--Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je
craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas
arrêté plus long-temps.
--M. Ferrars avait-il l'air bien portant?
--Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai,
beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est une
très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de
plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle
a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!
Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table.
Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas
plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût
touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop
inquiète de ses soeurs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement
Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un
peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez
long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood
craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré
l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait
d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était
facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit
alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant
de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de
sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa
sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille
aînée n'avait pas regretté Edward autant pour le moins que Maria avait
regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait
de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de l'une de ses
filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour
l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses
torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles
se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs
larmes se confondirent.
--Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont
pas heureuses par l'-amour-; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et
l'-amour filial-, et l'-amour maternel- ne sont-ils pas les plus grands
de tous les bonheurs de la vie?
CHAPITRE L.
Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un
fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa
raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne
serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son
mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune
personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement
plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils
étaient mariés, et elle condamna son propre coeur de cette flatterie
cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti
combien Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y renoncer
pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour lui, elle
s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans l'esprit qu'il
y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère de sa
belle-soeur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il était
déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui lui
convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre un
jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait
positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de
conseil de personne que de son propre coeur. Elinor sentait dans sa
conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite
annonçait qu'il lui était tendrement attaché. Madame Dashwood le
désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui
paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses
soeurs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était
bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!
Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi
vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore
aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive
et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu
sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils
s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque
temps chez leur oncle Pratt à Longstaple, en attendant qu'ils eussent
une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en étant à
quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la chaumière, en
entendant le message de sa femme? Son silence complet l'exprimait bien;
son coeur était trop oppressé pour qu'il pût dire un seul mot; et la
pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour elle-même. Du moins
elle était libre! mais lui, avec qui était-il associé pour la vie? Elle
aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait de Willoughby: -Pauvre
Edward, privé pour toujours du bonheur domestique-! Elle supposait
qu'ils seraient bientôt établis à Delafort, Delafort! cette place à
laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui serait peut-être un jour
aussi la demeure de sa soeur, qu'elle désirait et craignait encore plus
de connaître. Elle se les représentait dans leur joli presbytère, si
bien arrangé par les soins de leur protecteur. Elle voyait Lucy active
et ménagère avec vanité; unissant une apparence d'élégance et de dépense
devant les étrangers, à la frugalité la plus parcimonieuse quand ils
seraient en tête à tête; économisant sou sur sou pour briller quelques
mois d'hiver à Londres, et laisser son mari seul à ses devoirs de
pasteur; causant familièrement avec tous les paysans, et exigeant d'eux
avec rigueur leurs redevances; ne donnant jamais rien et recevant tout;
poursuivant sans cesse son intérêt personnel; ne songeant qu'à elle
seule au monde, et trop contente d'elle-même, quand par quelque ruse
elle avait obtenu quelque avantage; courtisant le colonel Brandon,
madame Jennings et tous les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward,
le pauvre Edward! Hélas! elle ne savait pas elle-même comment elle
devait le voir, heureux ou malheureux. Rien ne lui plaisait: elle
détournait autant qu'elle pouvait ses pensées de lui; mais elles y
revenaient sans cesse.
Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de
Londres ne lui écrivît ce mariage, ne lui en dît les particularités. A
quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage était toujours un
événement intéressant dont elle aimait à causer? Et le colonel,
n'avait-il donc rien à lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui
paraissaient tous coupables au moins de paresse et de négligence.
--Ne voulez-vous pas écrire au colonel Brandon, chère mère, et lui
rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin à madame
Dashwood.
--Je l'ai fait, mon ange! lui répondit-elle, la dernière semaine; et
comme il ne m'a pas répondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver,
je l'attends d'un jour à l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir
ce soir ou demain. Faites préparer sa chambre, mon cher amour! Combien
je me réjouis de le revoir! Il sera bien étonné de trouver Maria aussi
bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle était
presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous pas? Il
me tarde que ce cher colonel la voie.
Il tardait aussi à Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il
saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la
chambre destinée aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle
vit de la fenêtre un homme à cheval s'avancer. Le voilà! s'écria-t-elle;
c'est le colonel! Sa mère et ses soeurs regardent aussi. Il était dans
la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'était pas le colonel
Brandon, c'était.... Edward en personne. Est-ce possible? s'écrie
Elinor, c'est Edward! Edward! répétèrent-elles avec émotion et surprise.
Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. Hé bien! c'est
Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour nous voir.
Faites entrer, dit-elle à Thomas qui l'annonçait. Je veux être calme, je
veux être maîtresse de moi-même. Je vous en conjure, ma mère, mes
soeurs, recevez-le bien, sans froideur, sans gêne. On n'eut pas le temps
de lui répondre. Il est à la porte, il entre.....
Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux époux; il était aussi
pâle, aussi ému que celles qui le recevaient. Son regard baissé semblait
redouter leur réception et sentir qu'il n'en méritait pas une bonne.
Madame Dashwood en fut touchée et, tant pour suivre la recommandation de
sa fille que celle de son propre coeur, elle le salua avec une
bienveillance un peu forcée, lui tendit la main, et lui souhaita joie et
bonheur, mais avec un ton bien différent de sa manière ordinaire.
Il rougit et bégaya une réponse inintelligible. Elinor voulut dire comme
sa mère; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la
main; c'était trop tard, il s'était assis. Au bout d'une minute elle
prit une contenance qu'elle crut très-naturelle, et avec un son de voix
altéré, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le
salua d'un mouvement de tête sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi
loin de lui qu'il lui fût possible. Emma qui, sans savoir tout, savait
cependant qu'il était marié, et qui trouvait très-mauvais que ce ne fût
pas avec sa soeur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla
s'asseoir à côté de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'être
pas tentées de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adressé
la parole au mari de Lucy Stéeles. Quand Elinor eut cessé de se réjouir
du beau temps, de la sécheresse, un silence général suivit. Edward était
visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce qu'il faisait,
il prit les ciseaux d'Emma qui étaient sur la table, les sortit de leur
étui de maroquin rouge, et se mit à le couper en petits morceaux. Emma
poussa Maria du coude, et lui dit à l'oreille: C'est mon pauvre étui qui
en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en entier que de lui
parler. Maria leva les épaules et ne répondit rien.
Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un
demi-sourire qu'elle croyait honnête, et qui n'était qu'amer, elle lui
dit: J'espère, monsieur, que madame Ferrars est bien.
--Très-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excès
de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en
apercevoir; elle voulut au contraire chercher à le remettre en lui
parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-même, et
lui dit avec l'air de l'intérêt: Est ce que madame Ferrars est à
Longstaple?
--A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mère est à
Londres.
--Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non
pas de madame Ferrars la mère, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne
leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux
cadettes, au contraire, tournèrent les yeux sur lui. Il rougissait,
était en perplexité; enfin, après quelque hésitation, il dit: Peut-être
vous entendez la femme de mon frère, madame Robert Ferrars?
--Madame Robert Ferrars! Ce nom fut répété par madame Dashwood et par
Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot,
ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachés sur lui demandaient
une explication.
--Peut-être vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme.....
il me paraît à présent que vous ignorez que mon frère, s'est marié
dernièrement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Stéeles?
Ces paroles furent répétées en écho; excepté par Elinor. Toute sa
présence d'esprit, toute sa fermeté l'avaient abandonnée. Elle sentit
qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la
force de se lever et de passer dans la chambre à manger. Sa mère qui
l'avait vue pâlir, la suivit immédiatement. Edward aurait bien voulu en
faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidité naturelle,
mais par Maria qui vint à lui au moment où sa mère et sa soeur furent
sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui
disant: O Edward! ô mon ami! mon frère! dites, répétez encore que vous
êtes libre, que Lucy est mariée, et que ce n'est pas avec vous!
--Ah! non, non, grâce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en
regardant vers la porte avec inquiétude; ah! Maria, s'il est vrai que
je suis votre ami, votre frère, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et de
votre mère.... Je me suis cru rejeté pour toujours quand j'ai vu votre
réception; à présent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.
--Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coupé mon étui? dit Emma en
relevant les petites pièces de maroquin et en les lui montrant dans sa
main.
--Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma
mère et ma soeur. Vous avez mon aveu; mais tout dépend d'elles.
--Et j'ose compter sur leur bonté, dit l'heureux Edward.
Ils passèrent dans la salle à manger, où la mère et la fille pleuraient
de joie dans les bras l'une de l'autre.....
--O ma mère! ô mon Elinor! dit Edward à genoux devant elles.
--Mon fils! mon cher Edward! répondirent-elles toutes les deux en même
temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et
Emma; il revint auprès de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut
entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le
dîner fut servi, et l'heureuse famille réunie autour de la table, mangea
peu, mais but de bon coeur à l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on ne
savait lesquels étaient les plus contens. Maria semblait avoir oublié
toutes ses peines et ne plus exister que pour sa soeur. Cependant, sur
la fin du dîner, quelques soupirs échappèrent de son coeur lorsqu'elle
pensa que le bonheur dont jouissait Elinor était fini pour elle. Elinor
s'en aperçut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de leur
raconter les détails d'un événement qu'à peine elles pouvaient croire;
par quel miracle, Robert qui blâmait si fort son frère de son engagement
avec Lucy, qui le voyait pour cela rejeté de la famille, avait pu se
mettre à sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un songe, et
tremblait du moment du réveil. Edward, libre de son engagement, et sans
avoir aucun reproche à se faire! c'était un événement si inespéré, si
inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre. Il ne peut s'expliquer,
dit-il, que par le caractère de mon frère, celui de sa femme et le mien,
et je demande la permission d'entrer là-dessus dans quelques détails.
Chère Elinor, c'est le premier moment où j'ose vous offrir mon coeur;
il faut qu'il vous soit connu en entier jusque dans ses moindres replis,
ainsi qu'à votre mère et à vos soeurs. Je dois expier un tort de
jeunesse dont j'ai été bien puni par les tourmens qu'il m'a donnés. Une
fois j'ai craint d'avoir à m'en repentir toute ma vie. Le ciel m'a
pardonné sans doute; et je suis bien plus heureux que je n'aurais osé
l'espérer.
Il commença son récit, qui fut souvent interrompu.
CHAPITRE LI.
Mon frère n'a qu'une année de moins que moi. La nature en rapprochant
ainsi nos âges nous avait destinés à cette liaison, la plus intime des
amitiés, qui répand sa douce influence sur toute la vie, qui commence
avec l'enfance et dure jusqu'à la mort. A peine puis-je me rappeler le
temps où je l'ai éprouvée. J'aimais passionnément le petit compagnon des
jeux de mon enfance. Mais bientôt notre mère sembla prendre à tâche
d'altérer ce sentiment par la différence extrême qu'elle mit entre nous
deux. Robert était un très-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il était plus gentil et moins pleureur,
parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes ses
fantaisies. Il était non seulement le favori de ma mère, mais de tous
ceux qui avaient intérêt de lui plaire, et fut un -enfant gâté- dans
toute l'étendue du terme; tandis que le pauvre fils aîné, toujours
grondé, toujours repoussé, devint de plus en plus triste et maussade, et
finit par mériter peut-être, à l'extérieur du moins, l'indifférence
qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai été
plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai dû
quelques vertus à cette éducation sévère. C'était surtout ce titre
d'-aîné- que ma mère ne pouvait supporter. Mon père l'avait laissée
maîtresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; mais l'usage, le
respect de l'opinion l'empêchaient de substituer mon frère à mes droits,
tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me
déshériter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas
Robert qui est venu le premier au monde? celui-là aurait fait honneur à
sa fortune. Elle pouvait du moins m'éloigner d'elle, et n'y manqua pas.
Dès l'âge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui
parlait comme d'un homme en état de diriger mon éducation, et qui
consentit à me prendre en pension chez lui près de Plymouth, où il
faisait valoir un petit domaine. C'était un homme simple et bon, assez
savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien né doit
apprendre, mais sans le moindre usage du monde, où jamais il n'avait
vécu, et tout-à-fait hors d'état de me former pour la société où je
devais vivre, et de corriger l'excessive timidité que ma première
éducation m'avait donnée. Sa femme était simple et commune. Ils
n'avaient pas d'enfant. J'étais leur seul pensionnaire, et je me serais
ennuyé à périr, dans leur maison, si ses deux nièces, les jeunes
Stéeles, n'y avaient pas fait de fréquens séjours. Lucy, du même âge que
moi, était très-jolie, très-vive, très-agaçante, et du premier moment
décida dans sa petite tête, que le pensionnaire de son oncle devait être
son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y réussir.
Cela n'était pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver,
de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de tous les soins qu'elle se
donna. J'étais dans l'âge où le coeur s'ouvre à toutes les impressions.
Le mien, naturellement très-aimant, ne demandait qu'à se donner, et n'en
avait point encore trouvé l'occasion. Toujours repoussé, toujours
humilié chez ma mère, la première personne qui me témoigna un intérêt
vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne m'épargnait pas
des flatteries de tout genre, dut me paraître un ange du ciel; et comme
elle joignait à cela une figure très-jolie et très-animée, et la
fraîcheur de 16 ans, il n'est pas étonnant qu'en très-peu de temps je
crusse être, ou que je fusse réellement peut-être passionnément
amoureux. C'était la première jeune personne que j'eusse vue
familièrement; et le bon M. Pratt, content de mes progrès dans mes
études, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon
attachement pour sa nièce, car je le cachais si peu, qu'il était presque
impossible qu'il ne s'en aperçût pas. Naturellement honnête et timide,
mon seul projet était de l'épouser dès que je serais en âge. Je lui en
donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par écrit; mais je
n'allai pas plus loin, et j'aurais regardé comme un crime d'avoir une
autre idée. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de
partager ma fortune et de briller à Londres, était-il son seul mobile?
Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si
naturellement l'amour passionné et désintéressé que, même depuis que
j'ai été éclairé sur ses défauts, je n'eus jamais le moindre soupçon
sur ses sentimens.
Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs
exigèrent de ma mère que je fusse rappelé chez elle. Je partis de
Longstaple, formant le projet d'une constance éternelle, la jurant à
Lucy, et pouvant à peine par mes sermens répétés apaiser un peu sa
douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit
ans; et à cet âge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je
suis convaincu que si ma mère m'avait alors voué à quelque état qui
demandât de l'activité ou de la réflexion, que si mon temps avait été
employé de manière à me tenir au moins quelques mois éloigné de Lucy,
j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon âge, par oublier cette
inclination d'enfance, qui n'était rien moins que fondée sur la
sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le
coeur. Mais au lieu de m'adonner à un état, ou de me permettre d'en
choisir un, je revins à la maison complétement désoeuvré. Ma mère ne me
grondait plus, mais ne faisait nulle attention à moi. La plus entière
indifférence avait succédé à sa sévérité. Elle ne songea pas même à me
présenter dans le monde, et me laissa absolument livré à moi-même et à
mon oisiveté. Robert au contraire était de toutes ses sociétés, et
donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excès de
sa fatuité m'inspira naturellement une extrême aversion pour son genre
de vie, et me rendit toujours plus sauvage et plus réservé. Peut-être à
cette époque ai-je quelque obligation à l'amour que je croyais avoir
pour Lucy, et au goût de l'étude que j'avais pris chez son oncle. Ma
mère, ne faisant rien pour me rendre la maison agréable, abandonné à
moi-même, ne trouvant dans mon frère ni un compagnon, ni un ami,
j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais la
seule que je me permettais était de fréquens voyages à Longstaple, que
je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma
famille; où j'étais toujours bien venu; où Lucy me paraissait toujours
plus tendre et plus aimable! C'était encore la seule femme que j'eusse
vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir
d'aucun de ses défauts. Auprès de sa soeur Anna et de sa tante Pratt,
je la trouvais un miracle d'esprit et de beauté, et chaque fois que je
la voyais, je confirmais mes engagemens de l'épouser. Ainsi s'écoula
toute une année. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable de me
faire passer un ou deux ans à l'université d'Oxford. Mon frère était
alors à Westminster. Ce fut pendant ce temps-là que notre soeur Fanny,
avec qui je m'étais cependant assez lié pendant les dernières années,
épousa votre frère, M. John Dashwood. Je ne fus pas à leur noce; mais
lorsqu'à vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut d'aller la
voir à Norland, dont ils venaient d'hériter.... Ah! chère Elinor, c'est
là où je devais apprendre à connaître un sentiment bien différent de
celui que je croyais avoir pour Lucy, et qui s'était déjà fort affaibli
par l'absence; c'est-là que voyant continuellement la plus aimable des
femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors pour de l'amour,
n'était qu'une effervescence de jeunesse, et que j'avais trouvé l'objet
qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des perfections d'Elinor me
découvrait un défaut dans Lucy, dans celle avec qui j'étais engagé, et
qui devait être ma compagne. Avant de venir à Norland, j'avais fait une
course à Longstaple. Déjà, comme si c'eût été un pressentiment, Lucy
m'avait paru moins aimable. Elle écrit mal; son style est commun,
dépourvu d'idées; son orthographe est mauvaise, et notre correspondance
soutenue pendant que j'étais à Oxford avait plutôt affaibli qu'augmenté
mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre, plus empressée qu'elle ne
l'avait encore été, je crus avoir un tort envers elle, et je voulus le
réparer par un engagement positif de l'épouser lorsque je le pourrais.
Pouvais-je, chère Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un coeur
qui ne tarda pas à vous appartenir en entier? J'aurais dû vous fuir sans
doute; mais l'entraînement était trop fort, trop puissant. Je
connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y eût
quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il
m'était permis de jouir dans votre société des derniers momens de
bonheur de ma vie. Vous partîtes pour Barton, et le vide affreux, le
désespoir que j'éprouvai loin de vous, me suggéra une démarche qui
devait me rendre ma liberté; c'était de parler à Lucy avec franchise de
l'état actuel de mon coeur. Je cédai à cette idée après quelques
combats, et préférant lui parler moi-même, que de lui faire savoir par
une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reçue, j'allai à
Longstaple où elle était alors, et j'eus avec elle un entretien où rien
ne lui fut caché. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous
l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, séparé
de vous, uni à une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes,
évanouissement, tendresse, reproches, prières, menaces, rien ne fut
négligé. Elle parla à ma conscience. Enfin le résultat de cette visite,
d'où j'avais espéré mon bonheur, fut de renouveler mes engagemens avec
elle, et de la quitter le plus infortuné des hommes. En partant elle me
mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le porter.
Vous daignerez peut-être vous rappeler, mon Elinor, l'état où j'étais
lorsque je vins à la chaumière. Nos relations de famille ne me
permettaient pas de passer si près de vous sans vous voir, et je
désirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester
qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y éprouver encore
l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A côté de vous je ne pouvais
penser qu'à vous-même, et j'étais heureux. Il fallut m'arracher à cet
enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna
trahit notre secret, et comme ma mère en voulant m'obliger à épouser
mademoiselle Morton, me força à déclarer moi-même mes anciens engagemens
avec Lucy. Je savais par elle qu'ils étaient connus de vous. Elle
m'avait assuré que vous y preniez intérêt, que vous les regardiez comme
sacrés. Ah! cela seul m'aurait engagé à les tenir; mon seul
dédommagement était de mériter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs
gagné à les rompre, puisque j'étais sûr qu'alors je n'aurais plus rien
été pour vous? Je me résignai donc à mon sort, et je fis le sacrifice de
ma famille, de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur sur
cette terre, à une personne que je n'aimais plus; et qui par ses
procédés avec vous m'avait dévoilé son caractère.
Voilà mon histoire; celle de mon frère et de Lucy m'est moins connue.
Je ne puis en juger que d'après leur caractère et les lettres qu'ils
m'ont écrites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a affecté
un grand mépris pour moi et pour ma tournure. La pensée que j'avais pu
plaire à une jolie femme, a dû naturellement exciter sa vanité et lui
donner l'idée de l'emporter sur moi, et de me souffler cette conquête.
Quand Lucy alla demeurer chez ma soeur, je la blâmai de l'avoir accepté,
et j'eus soin de m'y trouver très-peu; Robert au contraire y était sans
cesse. Il ignorait notre liaison; mais certainement Lucy lui plaisait,
parce qu'elle encensait sa vanité en le flattant avec excès. Sans doute
aussi son élégance et son jargon plaisaient davantage à Lucy que ma
timide simplicité. La grande découverte arriva. Je fus déshérité; ma
mère donna tout de suite à Robert ce qu'elle me destinait, et dès-lors
il plut encore davantage à une femme vaine, intéressée, et qui de ce
moment forma le projet de chercher à se l'attacher, mais en me ménageant
encore dans le cas où elle n'y pourrait réussir. Mon absence lui donnait
la facilité de suivre à merveille ce double plan. Je lui avais déclaré
que notre mariage n'aurait lieu que lorsque je serais consacré et que
j'aurais un presbytère. La générosité du colonel Brandon leva cet
obstacle. Vous fûtes chargée de me l'apprendre, et vous dûtes voir que
j'en fus plus peiné que satisfait; mais je n'avais pas encore les
ordres, et je partis pour Oxford. Lucy m'écrivait, et ses lettres
n'étaient ni moins tendres, ni moins fréquentes qu'à l'ordinaire. Je
n'avais donc pas le moindre soupçon du bonheur qui m'attendait et de ma
délivrance, lorsque tout à coup je reçus celles-ci, dit-il, en les
sortant de son porte feuille et en les présentant à Elinor qui les
ouvrit et lut ce qui suit:
MON CHER EDWARD,
«Ayant su par vous-même que je n'étais plus depuis long-temps le
premier objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'était permis de
donner les miennes à un autre qui en sent mieux le prix que vous et
veut bien m'assurer qu'aucune femme ne lui plaît autant que moi. De
mon côté je suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse.
Ainsi, en épousant le cadet au lieu de l'aîné, j'assure le bonheur de
trois personnes, le vôtre, le mien, et celui de mon cher Robert à qui
je viens de jurer à l'autel amour et fidélité. Il ne tiendra pas à moi
que nous ne soyons également bons amis sous notre nouvelle relation.
Si, comme il est possible, notre mariage vous raccommode avec ma
belle-mère, je suis sûre au moins que vous vous intéresserez à obtenir
notre pardon, dont, au reste, je ne suis plus inquiète. Robert
m'assure qu'elle ne lui a jamais rien refusé, qu'elle ne peut se
passer de le voir. J'ai donc bien plus de chance de la voir aussi et
de lui plaire, que je n'en aurais eu avec vous. D'ailleurs mon mari a
déjà une jolie fortune assurée, et nous pouvons mieux nous passer de
l'héritage de madame Ferrars. Nous partons à l'instant pour Daulish en
Devonshire, où nous passerons quelques semaines. J'ai brûlé toutes vos
lettres, et je vous prie d'en faire autant des miennes. Mais je pense
que mon beau-frère voudra bien me laisser son portrait, de même que je
le prie de garder l'anneau de mes cheveux, en souvenir de son ancienne
amie, et actuellement de sa belle-soeur.
»LUCY FERRARS.»
Celle de Robert était plus courte.
«Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlevé votre belle
conquête. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la nature et
l'éducation m'ont donné plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs
que Lucy et moi nous avons été formés l'un pour l'autre; même âge,
mêmes goûts. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et formée
par moi, elle effacera l'hiver prochain toutes nos beautés à la mode.
C'eût été un meurtre de l'ensevelir dans un presbytère. Au reste à
présent vous pourrez renoncer à embrasser ce saint état, pour lequel
je vous crois cependant une vocation toute particulière. Adieu donc,
mon cher pasteur, vous m'avez donné l'exemple de la désobéissance à
nos parens, et je l'ai suivi. Vraiment je trouve très-doux, quand on
n'est plus enfant, de faire sa volonté plutôt que celle des autres; et
vous aviez bien raison. Ma mère m'en a donné les moyens; j'en
profite, et j'ai sans doute votre approbation.
»Votre heureux frère,
»ROBERT FERRARS.»
Elinor les rendit sans aucun commentaire.
Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma
belle-soeur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu
une lettre d'elle quand elle devait être ma femme. Combien de fois j'ai
rougi en les lisant! Je crois en vérité que, passé les premiers six
mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mélange.
Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mère a
été punie par son propre tort. L'indépendance qu'elle a donnée à Robert
par ressentiment contre vous, a entièrement tourné contre elle. Il est
vraiment assez plaisant qu'elle ait donné mille pièces de revenu à l'un
de ses fils, pour qu'il fît exactement la même faute pour laquelle elle
déshéritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi blessée du
mariage de Robert, qu'elle l'avait été du vôtre.
--Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle
n'était pas fâchée d'un prétexte de mettre mon frère à ma place; mais
aussi comme il a toujours été son favori, sa faute sera plus vite
pardonnée.
--Peut-être, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi
mauvais que le premier. Avez-vous communiqué vos intentions à quelqu'un
de votre famille?
--Non, pas encore, chère amie! Ma première pensée, après avoir reçu la
lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court
chemin. J'ai quitté Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon
Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mère. Hélas! je suis à
présent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois
cents pièces de revenu. Voilà tout ce que je puis offrir à celle qui, à
mon avis, mériterait le trône du monde.
--Et votre coeur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce coeur que le
mien sait apprécier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien? Moi
je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les trônes.
Il fallut lui expliquer ensuite comment on l'avait cru marié, et
comment Thomas avait rencontré Lucy et Robert. Ce récit excita de
nouveau son indignation contre la première, qui s'était certainement
fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle
avait épousé Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'étaient
ouverts sur son ignorance complète, son mauvais ton, et ce genre de
finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'-esprit-, et
qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire
le signe d'un esprit étroit et d'un manque d'éducation. Edward
attribuait à ce dernier travers tous les défauts de Lucy, et la croyait
d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et
d'attachement pour lui, pour se former insensiblement. Sans cette idée
rien ne l'aurait empêché de rompre un engagement qui était une source de
peines et de regrets.--Je crus de mon devoir, poursuivit-il, lorsque je
fus déshérité, de lui donner encore l'option d'annuler ou de continuer
nos engagemens. J'étais alors dans une situation qui ne pouvait, ce me
semble, tenter ni la vanité, ni l'avarice de qui que ce soit. En
persistant à vouloir m'épouser, elle semblait me prouver une affection
vive et désintéressée, dont je fus entièrement dupe, et qui me donna des
remords. Encore à présent je ne puis comprendre pourquoi elle
s'obstinait à enchaîner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait
n'être pas aimée, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni
protection. Elle ne pouvait pas deviner que le colonel Brandon me
donnerait un bénéfice.
--Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel événement dans votre
famille qui vous remît à votre place. Elle ne risquait rien pour
elle-même, puisqu'elle a prouvé qu'elle se croyait en pleine liberté.
Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien
ne se présentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins préféré
au célibat. Indigne fille! je l'ai toujours devinée, et je n'ai aucun
repentir de ma manière froide et repoussante avec elle.
Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu à la
chaumière. Il était charmé d'une prompte occasion de le remercier mieux
qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don,
lorsqu'il l'obligeait d'épouser Lucy, avait percé dans l'expression
très-faible de sa reconnaissance. A présent, dit-il, en pourrai-je
jamais témoigner assez à celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et
presque sans revenu, aurais-je osé demander cette main chérie?
--Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec
nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mérite de
l'être, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le
peu que je possède.
Elinor vint embrasser son excellente mère. Un peu moins romanesque
qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent
cinquante pièces par an, qui étaient tout ce qu'ils pouvaient espérer,
en réunissant leurs petites fortunes, demandaient beaucoup d'économie
pour nouer les deux bouts de l'année. Edward n'était pas sans espérance
que sa mère ne fît à présent quelque chose pour lui; mais non pas
Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres étant encore là,
elle était sûre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme un
parti moins déshonorant que Lucy, offrirait encore à son fils, non
marié, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne
doutait pas, le déshériterait cette fois pour toujours, et que l'offense
de Robert ne servirait qu'à enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward
avaient tous les deux des goûts si simples, qu'ils étaient sûrs de
pouvoir trouver, malgré cela, le bonheur dans leur étroite médiocrité
de fortune.
Edward fut invité par madame Dashwood à passer huit jours à la
chaumière, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut
heureuse. Mais leur caractère à tous les deux ne donnait pas beaucoup
d'expansion à leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor
d'ailleurs ménageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle
d'un amour heureux et passionné. Edward était avec toutes comme un frère
chéri; et un étranger aurait eu peine à deviner à laquelle il était
attaché par l'amour le plus tendre et le plus réciproque.
CHAPITRE LII.
Quatre jours après l'arrivée d'Edward, celle du colonel Brandon vint
compléter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir
celle de le loger: il n'y avait à la chaumière qu'une seule chambre à
donner. Edward garda son privilége de premier venu; il n'avait
d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel
offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc;
il en revenait dès le matin pour déjeuner avec ses amies. Pendant trois
semaines de solitude à Delafort, il avait eu le temps de calculer la
disproportion entre trente-huit ans et dix-huit, et il revint à Barton
dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien nécessaires, et les
progrès de la santé de Maria, et l'amitié qu'elle lui témoignait, et
tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il eut
bientôt retrouvé sa sérénité. Il ignorait complétement le nouveau choix
de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que les
premières visites se passèrent à écouter et à s'étonner. Madame Dashwood
se chargea de ce récit; il y prit le plus vif intérêt, et trouva de
nouveaux motifs de se réjouir de ce qu'il avait fait pour Edward,
puisque c'était actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile de dire
que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions, dans le
caractère, dans les manières, ne tardèrent pas à se lier intimement.
Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur attachement pour les
deux soeurs les attira l'un vers l'autre, par une douce et prompte
sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait été l'effet du
temps et de leur rapprochement.
Les lettres de Londres arrivèrent enfin et furent très-volumineuses;
elles racontèrent la surprenante histoire dans tous ses détails. Madame
Jennings témoignait son indignation contre cette -changeante- fille, et
sa compassion pour -le pauvre malheureux- Edward, qui peut-être,
disait-elle, allait mourir à Oxford de ce chagrin, si cruel, si
inattendu. Il n'y avait que deux jours d'écoulés depuis que Lucy était
venue passer deux heures avec elle, et elle ne lui en avait pas dit un
mot. Seulement elle lui avait conté qu'elle voyait quelquefois M. Robert
Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un jour être
utile à Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle indigne
trompeuse, s'écriait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est non
plus doutée de rien. Pauvre créature! ce fut elle qui vint me
l'apprendre; elle en pleurait amèrement. Sa soeur, au lieu de l'emmener
avec elle, avait emporté tout leur argent; c'était elle qui le gardait;
et la malheureuse était sans un seul schelling. Je l'ai gardée avec moi
jusqu'à ce que j'aille au parc, d'où je la renverrai à sa famille. Sa
joie de rester encore un peu à Londres et chez moi où le docteur Donavar
vient quelquefois, l'a complétement consolée. Mais qui consolera le
pauvre délaissé Edward? Pour mon goût je l'aimerais cent fois mieux que
ce fat de Robert..... Il me vient une idée: il faut que vous l'invitiez
à Barton, et que Maria ait pitié de lui, etc. etc. etc.
Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait
cet événement à Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mère était
la plus malheureuse des femmes. La -sensible- Fanny avait eu des
rechutes de maux de nerfs si violens, que c'était un miracle qu'elle eût
pu y résister. L'offense de Robert était impardonnable; mais Lucy était
beaucoup plus blâmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant
madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-être
un jour pourrait-elle consentir à le revoir; mais sa femme ne
paraîtrait jamais en sa présence. La manière mystérieuse avec laquelle
cette affaire s'était tramée ajoutait beaucoup à -leur crime-. Car si
l'on avait eu le moindre soupçon, on aurait pu prendre des mesures pour
l'empêcher. Il priait Elinor de se joindre à lui pour se plaindre de ce
qu'Edward n'eût pas épousé plus tôt cette fille, qui prive tour à tour
une bonne mère de ses deux fils. Madame Ferrars, à leur grande surprise,
n'avait pas nommé Edward une seule fois dans cette occasion, et lui
n'avait pas écrit une ligne; c'était cependant le moment de chercher à
se réconcilier avec sa mère, en lui promettant de faire ce qu'elle
désire. Peut-être qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser à sa
soeur, y joindre une lettre de soumission pour sa mère, que Fanny lui
remettrait, et qui peut-être aurait un bon effet.
Ce paragraphe était de quelque importance pour régler la conduite
d'Edward. Il le détermina à tenter en effet une réconciliation, mais non
pas comme John Dashwood l'entendait.
---Une lettre de soumission!- répétait Edward. Non certainement je n'ai
point de soumission à faire. Dois-je demander pardon à ma mère de
l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a
rendu le plus heureux des hommes; voilà tout ce que je puis lui dire, et
ce qui l'intéressera fort peu.
--Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon à votre mère, de
ce que vous l'avez offensée. Je pense même que vous pourriez à présent
lui témoigner en conscience quelques regrets d'avoir formé cet
engagement qui attire sur vous sa colère.
--Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.
--Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-être après cela
convenir en toute humilité, que vous avez formé un second engagement,
presque aussi imprudent à ses yeux que le premier, avec la soeur de son
gendre.
Edward n'eut rien à opposer à ce plan; mais se défiant un peu dans cette
occasion de l'intercession de son beau-frère et de sa soeur, il préféra
traiter personnellement et de bouche, plutôt que par écrit. Il fut donc
résolu qu'il irait à Londres, descendrait chez Fanny, et lui
demanderait de l'introduire auprès de leur mère.
--Et si elle y consent, dit Maria avec vivacité, si elle amène une
réconciliation entre vous et votre mère, je me réconcilie aussi avec
elle, et je lui pardonne tout.
Le lendemain Edward partit accompagné des voeux de tous ses amis pour le
bon succès de son voyage; et le colonel consentit à rester quelques
jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua
de loger au parc.
Le troisième jour il ne vint pas au déjeuner. Elinor proposa à sa soeur
une promenade du côté du parc, où peut-être elles le rencontreraient; et
Maria y consentit. En effet, à peine eurent-elles tourné la colline,
qu'elles le virent, à quelque distance, assis sur un banc de gazon;
mais il n'y était pas seul. Une femme était assise à côté de lui, et
avait un enfant sur ses genoux; il caressait beaucoup l'enfant, et
prenait aussi les mains de la dame entre les siennes. Je veux mourir,
s'écria Maria, s'il n'est pas avec notre nouvelle connaissance
d'Altenham, madame Summers, la parente de madame Smith, et sans doute
c'est son fils. Mais d'où le colonel la connaît-il si intimement? Elinor
ne répondit rien; un soupçon traversait sa pensée. Avançons, dit Maria.
Au moment même le groupe du banc de gazon les aperçut; ils se levèrent
et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se rencontra bientôt. Le
colonel avait l'air assez embarrassé; mais au premier regard que Maria
eut jeté sur l'enfant, que sa mère avait repris, elle en comprit la
cause. C'était le portrait en mignature de Willoughby; il était
impossible de s'y méprendre et de ne pas voir que c'était son fils. Tout
fut dévoilé. Madame Summers était la fille adoptive du colonel,
l'infortunée Caroline Williams, la victime des séductions de celui que
Maria avait tant aimé. Elle eut peine à retenir un cri et à ne pas
repousser l'enfant, qui, attiré par les rubans roses de son chapeau, lui
tendait ses petits bras. Elinor frappée aussi de la ressemblance, se
hâta de se mettre entre lui et sa soeur, de parler à madame Summers, de
caresser le petit pour laisser à Maria le temps de se remettre. Mais ce
mouvement avait effrayé l'enfant; il pleurait, et sa mère voulut
absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. Une bonne attendait à
quelque distance. La jeune maman salua les deux soeurs avec amitié, le
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