être caché ou réparé, si elle avait suivi mes avis. Je croyais qu'elle
était rentrée dans sa pension ou dans une autre, et je ne songeais plus
à elle, quand elle fut tout à coup rappelée à mon souvenir d'une manière
aussi terrible! Je trouvai madame Smith au comble de l'indignation, et
ma confusion fut extrême. La pureté de sa vie, son ignorance complète du
monde, ses idées religieuses et morales très-exaltées, tout fut contre
moi. Elle m'accabla du poids de sa colère, mais cependant m'offrit son
pardon, si je voulais épouser Caroline. Cela ne se pouvait; je ne le
voulus pas, et je fus formellement rejeté de toute prétention sur
l'amitié et la fortune de ma parente, et banni de sa maison que je
devais quitter le lendemain. Je rentrai dans ma chambre pour faire mon
paquet, et je trouvai sur ma table une lettre du colonel Brandon qui me
reprochait le déshonneur de sa pupille, et me donnait rendez-vous à
Londres, pour lui rendre raison de ma conduite. Etais-je assez puni de
ce que les jeunes gens appelent -un passe-temps, une légèreté-? la
perte de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur, et peut-être
celle de ma vie! Quelle nuit je passai!.... Mais à quoi servaient les
combats, les réflexions? tout était fini pour moi. Je ne pouvais plus
offrir à madame Dashwood un fils, et à Maria un époux; je n'avais plus
de ressources ni pour le présent, ni pour l'avenir, et j'étais rejeté
pour un genre de tort qui ne pouvait que les blesser vivement et me
faire repousser aussi d'elles. Ah! combien je désirais alors que la
vengeance du colonel fût complète! avec quel plaisir, quel empressement
j'allai au-devant de la mort, que j'espérais recevoir de sa main! Je
craignais bien davantage la scène qui m'attendait encore avant de
quitter pour jamais le Devonshire en prenant congé de Maria. J'étais
engagé à dîner chez vous; il fallait aller m'excuser; il fallait revoir
celle que j'allais quitter pour toujours et laisser si malheureuse!
--Pourquoi la voir, M. Willoughby? Pourquoi ne pas écrire un mot
d'excuse? Qu'était-il nécessaire de venir vous-même? s'écria Elinor.
--C'était nécessaire à mon orgueil et à mon amour. Je ne voulais pas
laisser soupçonner à personne ce qui s'était passé entre madame Smith et
moi, et je voulais voir encore une fois, avant de mourir, celle que
j'idolâtrais de toute la force de mon ame; je ne croyais pas d'ailleurs
la trouver seule. Je voulais encore une fois être au milieu de cette
famille que la veille encore je regardais déjà comme la mienne. Oh!
quand je me rappelais avec quelles délices j'étais revenu de la
chaumière à Altenham, satisfait de moi-même, content de tout le monde,
enchanté de Maria, ne songeant pas plus au passé que si jamais il n'eût
existé, ne vivant que dans l'avenir, me disant: Quelques heures encore,
et je vais être engagé pour la vie avec celle que j'aime si
ardemment!...... Ces heures étaient écoulées, et il fallait au contraire
nous séparer pour jamais! Je rassemblai toute ma fermeté pour le cacher;
mais quand je la trouvai seule, quand je vis son profond chagrin pour ce
qu'elle croyait une courte absence, et ce chagrin uni à tant de
confiance en moi, ah! dieu! dieu! puis-je jamais l'oublier?
--Lui promîtes-vous de revenir bientôt?--Je ne sais ce que je lui dis,
je ne puis m'en rappeler un seul mot. Votre mère vint aussi ajouter à
mon supplice par son amitié. Ah! combien j'étais malheureux! et j'en
remerciais le ciel. Ma seule consolation était ma propre misère; mais
celle de Maria, elle m'était insupportable! Je m'en arrachai, je partis,
et.... Il s'arrêta.
--Est-ce tout, monsieur? dit Elinor qui, tout en le plaignant,
s'impatientait de ce qu'il ne partît pas.
--Oui, tout, si vous voulez. Mais ne désirez-vous pas savoir comment
j'ai pu devenir plus coupable et plus malheureux encore? En peu de mots:
je rencontrai le colonel; je fus blessé, mais non pas mortellement.
Pendant que j'étais dans ma chambre, livré à mes tristes réflexions, ne
voyant devant moi que l'indigence la plus entière, un de mes amis me
parla des bonnes dispositions de miss Sophie Grey pour moi; il m'assura
que sa belle fortune de 50,000 liv. sterling serait à moi dès que je
voudrais dire un mot. Ma blessure m'avait un peu calmé. J'avais réfléchi
sur ma situation; je ne pouvais la faire partager à Maria; je ne
l'aurais pas même voulu, non plus que sa famille. Il fallait donc tâcher
de l'oublier, et de m'en faire oublier. J'allais jusqu'à trouver de la
générosité dans tout ce que je faisais pour y parvenir. Je laissai faire
mon ami. Dès que je fus rétabli, il me mena chez miss Sophie Grey. Elle
voulait se marier, et avec un homme à la mode, avec un élégant; c'était
tout ce qu'elle demandait. Moi, je ne voulais que son argent; et nous
fûmes bientôt d'accord. Maria, pensais-je, n'entendra plus parler de
moi que pour apprendre que je suis marié; sa fierté s'indignera, elle me
détestera, puis elle m'oubliera, et je serai seul malheureux; mais au
moins j'aurai les distractions et les jouissances de la fortune...;
lorsqu'une lettre de Maria, datée de Londres, m'apprend qu'elle y est,
qu'elle m'aime encore avec la même tendresse, et n'a pas même l'ombre
d'un doute. Non, tout ce que j'éprouvai ne peut être exprimé! Sans
aucune métaphore, chaque ligne, chaque mot de ce billet fut pour moi un
coup de poignard. Savoir Maria si près de moi; être sûr que j'en étais
aimé! ah! je n'avais pas non plus l'ombre d'un doute. Son coeur, ses
opinions, son ame m'étaient trop bien connus et m'étaient encore trop
chers. Mon amour, qui était à peine assoupi, se ranima avec plus de
force: et j'étais engagé avec une autre! et quelle autre, bon dieu! D'un
côté, frivolité, insensibilité, coquetterie, jalousie; de l'autre,
grandeur d'ame, tendresse inépuisable, sensibilité profonde, confiance
illimitée, esprit supérieur. Dieu! qu'ai-je laissé échapper, et qu'ai-je
trouvé en échange! Mais Maria méritait mieux qu'un dissipateur, qu'un
libertin. Elle m'aurait corrigé de tout; je serais devenu digne d'elle.
A présent, quel encouragement, quel exemple ai-je pour devenir vertueux?
O rage! ô désespoir! Il se leva et se promena violemment le poing serré
sur son front.
Le coeur d'Elinor avait éprouvé plusieurs fluctuations pendant cet
extraordinaire entretien. Elle était actuellement touchée, attendrie
sur le sort de cet homme, que la nature avait créé pour le bonheur et
qui l'avait rejeté loin de lui. Mais elle crut qu'elle devait lui cacher
sa compassion.--Tout ce que vous venez de dire là est de trop, M.
Willoughby; je n'ai pas de temps à perdre, vous le savez, lui dit-elle.
Je vous prie donc de résumer ce que vous sentez en votre conscience,
qu'il est nécessaire que j'apprenne, et rien de plus. (Il se rassit.)
--J'ai fini dans deux minutes, reprit-il. Le billet de Maria me rendit
donc le plus infortuné des hommes, en me prouvant son amour et en
réveillant tout le mien. Je m'étais persuadé qu'elle m'avait oublié;
j'espérais même apprendre bientôt qu'elle était bien mariée. Je ne
voyais plus devant elle et moi que malheur et désespoir. Mais que
pouvais-je faire? Tout était arrangé pour mon mariage; le contrat passé,
les dispenses obtenues, le jour fixé. La retraite était impossible. Tout
ce qui me restait à faire était de vous éviter toutes deux; d'essayer de
réparer un peu mes torts en les augmentant, et de prendre plus de peine
pour me faire haïr que je n'en avais pris pour me faire aimer. Je ne
répondis point au billet de Maria; je ne parus point chez elle.
Cependant un jour où je vous avais vues sortir toutes les trois de la
maison, je me décidai d'y porter ma carte pour agir plus naturellement.
--Vous nous aviez vues! où? comment?
--Tous les jours, et, souvent plus d'une fois par jour, je voyais au
moins l'une de vous. Vous seriez surprise si je vous disais tous les
moyens que j'employais pour cela, et combien de fois j'ai failli être
découvert par les beaux yeux de Maria, qui me cherchaient sans cesse:
mon refuge était une boutique, une allée; mais me passer de voir Maria,
non, c'était impossible! Et cependant j'aurais fui au bout du monde pour
qu'elle ne me vît pas; il ne fallait pas moins que mon étude continuelle
pour l'empêcher. Je n'eus garde de me trouver au bal de sir Georges, et
le matin suivant je reçus un second billet de Maria. Non, vous ne pouvez
vous faire une idée de sa bonté, de sa tendresse! si affectionnée, si
franche, si confiante! Ah! comme je me détestais moi-même, comme vous me
détesteriez plus encore si vous l'aviez lu!
--Je l'ai lu, monsieur; Maria ne m'a rien caché.
--Vous avez donc vu aussi cette infâme, cette détestable lettre qu'elle
ne doit jamais me pardonner, non jamais jusqu'à ce qu'elle sache.....
J'en reviens à la sienne; j'essayais d'y répondre, je ne le pus, mon
courage m'abandonna. Mademoiselle Dashwood, ne me refusez pas votre
pitié; avec la tête et le coeur pleins de votre soeur, à qui je pensais
sans cesse, je devais faire ma cour à une autre femme, paraître
empressé, paraître heureux! Ce ne fut pas tout encore. Vous vous
rappelez cette maudite assemblée où nous nous rencontrâmes? non,
l'agonie n'est rien auprès de ce que je souffrais. D'un côté, Maria,
belle comme tous les anges, appelant son Willoughby, me tendant la main,
me demandant une explication avec son regard enchanteur attaché sur
moi; de l'autre côté, Sophie jalouse comme le diable, regardant tout
avec une audacieuse curiosité, m'appelant d'un ton impératif. J'étais en
enfer et je m'échappai aussitôt qu'il me fût possible, mais non pas sans
avoir vu la pâleur de la mort sur le visage céleste de Maria. Ce fut le
dernier regard que je jetai sur elle; je ne l'ai plus revue que dans ma
pensée, où toujours elle se présente ainsi. Non, Elinor, quand vous
l'avez vue mourante, elle n'a pu vous faire plus d'impression; mais vous
me jurez qu'elle est mieux, qu'elle est hors de danger.
--Je l'espère.
--Et votre pauvre mère qui l'idolâtre, elle ne lui aurait pas survécu
non plus. Adieu, je pars: dites-moi seulement que je vous suis moins
odieux, que vous le direz à Maria.
--Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ôter la vie, cette
lettre que vous eûtes la barbarie de lui envoyer en réponse à sa
dernière, comment pouvez-vous la justifier?
--Par un seul mot que je répugnais à dire...... Elle n'est pas de moi.
Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas délicat,
tendre? n'est-il pas......?
--De votre femme! C'était votre écriture.
--Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me
dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'était plus
permis; sa fortune était nécessaire à mon honneur, à mes engagemens; et
voilà où une indigne prodigalité m'avait conduit! Pour éviter une
rupture il fallut en passer par où elle voulait; copier sous ses yeux
cette lettre où je rougissais de mettre mon nom; me séparer des billets,
de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les renfermait
dut être livré à Sophie, et mes trésors renvoyés comme vous l'avez vu,
sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes larmes.
Malheureusement la dernière lettre de Maria me fut remise chez miss
Grey, pendant que je déjeunais avec elle; la forme, l'élégance du
papier, l'écriture réveillèrent ses soupçons déjà excités par la scène
de l'assemblée. C'est de votre beauté campagnarde, me dit-elle; voyons
son style. Elle l'ouvrit, la lut, fit la réponse, m'obligea de la
copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obéis dans une
espèce de désespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir à me
ruiner tout-à-fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu
détacher de moi, et qui allait enfin me repousser entièrement de son
coeur et de sa pensée. Mon sort était décidé; tout le reste me parut
indifférent. Je fus bien aise qu'on m'eût dicté ce que je n'aurais
jamais pu dire de moi-même, et d'avoir une raison de plus de mépriser,
de haïr, celle.....
--Arrêtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas
un mot de plus contre une femme qui est la vôtre, que vous avez choisie
volontairement, à qui vous devez votre bien-être, votre fortune, et qui
au moins a droit, en échange, à vos égards, à votre respect. Sans doute
elle vous est attachée, puisqu'elle vous a épousé; parler d'elle avec
cette légèreté, vous rend très-blâmable et ne vous justifie de rien avec
Maria.
--Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond
soupir; elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait fort bien que
je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'épouser, c'est qu'elle savait
aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse
dépendance de mes créanciers, et qu'elle voulait un mari qui fût dans la
sienne, et qui cependant, à quelques égards, pût flatter sa vanité: elle
a cru trouver cela réuni chez moi, et me fait payer bien cher son maudit
argent. A présent, me plaignez-vous, mademoiselle Dashwood? Suis-je
d'un degré moins coupable à vos yeux que je ne l'étais avant cette
explication? Voilà, ce que je vous conjure de me dire.
--Oui, monsieur, je l'avoue; vous avez certainement un peu changé mon
opinion sur vous, et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais,
quoique vous le soyez beaucoup encore, mais plus par la tête que par le
coeur, le vôtre n'est pas méchant, et vous vous êtes rendu trop
malheureux vous-même pour qu'on puisse vous haïr.
--Voulez-vous donc me promettre de répéter ce que vous venez de me dire
à votre soeur, quand elle pourra vous entendre? Rétablissez-moi dans son
opinion comme je le suis dans la vôtre. Vous dites qu'elle m'a déjà
pardonné; laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de mon
coeur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon plus
entier et mieux mérité. Dites-lui ma misère et ma pénitence; dites-lui
que jamais je n'ai été inconstant pour elle; et si vous le voulez,
dites-lui que, dans ce moment même, elle m'est plus chère que jamais.
--Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera nécessaire pour calmer son
coeur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance
adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dépend aussi de vous.
Adieu, monsieur, la soirée s'avance, et cet entretien s'est trop
prolongé. Un mot encore cependant avant de nous séparer: comment
avez-vous appris a maladie de ma soeur?
--De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir
dans le passage de Drury-lane. C'est la première fois que je le voyais
depuis deux mois; je mettais du soin à éviter tout ce qui pouvait me
rappeler le nom de -Dashwood-; et lui, plein de ressentiment contre moi
depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put
résister à la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait
devoir me faire beaucoup de peine. Sa première parole fut de m'apprendre
brusquement que Maria Dashwood était mourante à Cleveland, d'une fièvre
nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reçue ce même
matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la
contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! J'ignorais même
votre séjour à Cleveland, et je vous croyais à la Chaumière auprès de
votre mère. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je
crois, d'aller à Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs;
il fallut l'emmener à l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder
une feuille elle se rappela que le lendemain était le jour d'assemblée
de lady Sauderson; et vite il fallut retourner à Londres. Qui m'aurait
dit, grand Dieu! que je passais si près de Maria; de celle dont j'étais
tellement occupé que mon imagination croyait la voir partout? En passant
dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grâcieuse figure
appuyée contre une des colonnes; mais cette illusion s'évanouit bientôt,
elle disparut comme l'éclair; et ce n'était pas elle, puisque déjà elle
était bien malade. Elinor, très-étonnée, se fit dire le jour, l'heure,
et tout fut expliqué, et l'évanouissement trop réel de Maria, et ses
larmes, et ses propos incohérens; mais elle se garda bien de donner à
Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa soeur.
--Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria
mourante, et peut-être des peines déchirantes que je lui avais causées,
me haïssant, me méprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mère,
par ses soeurs: ah! ma situation était horrible! Je ne pus la supporter;
je me décidai à partir, et, à cinq heures du matin, j'étais dans mon
carrosse. A présent vous savez tout. Il prit son chapeau, et
s'approchant d'elle: Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre main,
mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance? Elle ne
put y résister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec
affection.--Allez-vous à Londres? lui dit-elle.--Non, répondit-il, à
Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rêverie,
et s'appuya contre la cheminée, semblant oublier qu'il devait
partir.--Vous ne me haïssez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me
méprisez plus?......--Je vous plains du fond de mon coeur, M. Willoughby
et je vous pardonne; je m'intéresse à votre, bonheur, et je voudrais
apprendre que.....
--Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans
ce monde! Je traînerai ma vie comme je le pourrai; la paix domestique
est impossible avec ma femme. Si cependant je puis espérer que vous et
les vôtres prendrez quelque intérêt à mes actions, ce sera du moins un
motif d'être sur mes gardes....... Maria est à jamais perdue pour moi,
n'est-ce pas? même quand quelques heureuses chances de liberté......
Elinor lui lança un regard plein de reproches.--Je me tais, dit-il, et
je pars moins malheureux que lorsque je suis arrivé; elle vivra du
moins! Mais un affreux événement m'attend encore.
--Quel événement? que voulez-vous dire?
--Le mariage de votre soeur.
--Vous êtes dans l'erreur; elle ne peut pas être plus perdue pour vous
qu'elle ne l'est actuellement.
--Mais un autre la possédera, et je ne puis supporter cette pensée.
Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrêter plus long-temps, et diminuer
peut-être l'intérêt que j'ai réveillé. Au nom du ciel! conservez-le moi!
Adieu, adieu, puissiez-vous être heureuses!..... Il quitta rapidement la
chambre, et l'instant d'après Elinor entendit le roulement de son
carrosse.
CHAPITRE XLVII.
Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut
quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des
autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général
était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y
avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle
abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses
torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances,
qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une
espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement séparé pour
toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.
Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle
voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait
involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son
mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la
raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de
cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche,
affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi:
c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus
innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que
l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde;
elle réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune
homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la
paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui
avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une
disposition à la franchise, à l'honnêteté, un coeur sensible; et le
monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en
augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui
lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de
Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses
torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec
Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage,
qui avait déchiré si cruellement le coeur de Maria, était pour lui une
source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta de ce
tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni, sans
l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: aussi son
coeur n'en éprouva plus pour lui.
Elle alla auprès de sa soeur. Celle-ci venait de se réveiller d'un doux
et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit à
côté d'elle, en silence. Son coeur était plein. Le passé, le présent,
l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout ensemble
lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement plus élevé
que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si elle avait
dit un seul mot. Heureusement que cette crainte ne fut pas longue. A
peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Willoughby, que
le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée des voyageurs.
Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa mère et de pouvoir
la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au moment où madame
Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa première parole,
en serrant cette bonne mère sur son coeur, fut celle-ci: Elle est
sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse être. Madame Dashwood
s'était sentie si émue en approchant de la maison, qu'elle avait cru que
c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait plus sa fille chérie.
Le passage subit de cette affreuse crainte à l'heureuse nouvelle qu'elle
était hors de danger; fut trop rapide pour ses sens; elle tomba dans
une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor. Elle et leur ami la soutinrent
et la portèrent jusqu'au salon. Là, assise à côté de sa fille aînée,
elle retrouva ses sens; mais incapable de parler, elle versa des torrens
de larmes, embrassa plusieurs fois son Elinor, se tournait par
intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa main avec un regard qui
lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa certitude qu'il
partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il le partageait!
Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais tout en lui
exprimait la joie la plus vive.
Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir
Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer sans autre
préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin; et, deux
minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit de son
enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son malheur
et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur mutuel;
mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer, et sa
mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood pouvait être
calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une de ses enfans,
et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se sentant elle-même
trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit par ses bonnes
gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette nuit à côté
d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée les deux dernières nuits,
consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit. Elle s'y reposa
physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient trop agités.
Willoughby, le -pauvre Willoughby-! comme elle se permettait de
l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle n'aurait pas
voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa demi-justification.
Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop sévèrement, et quelquefois
s'accusait d'être à présent trop indulgente. Mais sa promesse de le
justifier auprès de Maria, était invariablement pénible. Elle redoutait
le moment où Maria apprendrait qu'il était moins coupable, et craignait
que peut-être cet amour si passionné ne se ranimât avec plus de force.
Elle doutait du moins qu'après cette explication, sa soeur pût jamais
être heureuse avec un autre homme, et se surprenait alors à désirer que
Willoughby redevînt libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon,
l'excellent colonel Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles
de son rival. La main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à
n'en pas douter, qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre
des maris, et désirait alors tout autre chose que la mort de madame
Willoughby.
Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé
madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus
long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec
sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey,
une de ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger d'Emma
pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à cause de
la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor, en
redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle
laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre
le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La
bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la
combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails
de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se
coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.
Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa santé
revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et
tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle
était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne
put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne
regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui
avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin
de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en
parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame
Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très
affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La
maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. Tout
autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et d'avoir
à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son malheureux
attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son rétablissement
effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand sujet de joie,
dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au premier moment
où elles se trouvèrent en tête à tête.
--Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon
bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.
Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle
n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais
elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.
--Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même,
je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet
attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu
désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une
de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria
sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le
sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.
Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière
façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs
caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même
était charmée que madame Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle savait
que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les beaux
côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire. Madame
Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante
confidence.
Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son coeur pendant notre voyage. Cet
aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un coeur trop
plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon côté, comme vous
pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon pauvre enfant que je
voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son inquiétude qui, je le
vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et pensant que la simple
amitié ne pouvait pas faire naître une aussi vive sympathie, je
prononçai le mot -amour-. Quand vous auriez, lui dis-je, l'amour le plus
passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez pas plus affligé. Alors,
Elinor, il ne put se contenir, et me fit connaître en entier son
sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si constant. Il l'a aimée, mon
Elinor, dès le premier instant où il l'a vue. Oh! si vous l'aviez
entendu me peindre la force de cette impression, vous en auriez aussi
été touchée!
Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne
reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,
ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active
imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.
Son attachement pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment tout
ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus ardent,
plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force, malgré
la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, sans le
moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du colonel se
bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de noblesse! que
de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas un trompeur:
ses paroles sont la vérité même.
--Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et
estimé; c'est un excellent homme.
--Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela
m'aurait suffi pour encourager son affection, pour en être charmée.
Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,
l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont
assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.
--Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple
humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,
qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame
Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également;
et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si
haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense
comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs pour nous. Quelle
réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?
--Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je
croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni
encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une
confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous
pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon
malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la
regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je
disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait
troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce
que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur de ma vie serait de
la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris une
délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai donné
tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il ne
sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le coeur de Maria ne peut
pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre propre
mérite doit vous rassurer.
--Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor;
mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.
--Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit
madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour
retrouver, de bien long-temps, la liberté de faire un autre choix, et
même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle de
la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se trompe
tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari qui
doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère, ses
principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant à
ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre votre
soeur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop ardente; il
rétablira la paix dans son coeur. Ses manières, sa personne, tout est en
sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle point. Il n'est
certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon avis, il a
quelque chose de plus agréable, de plus franc, de plus mâle. Ne vous
rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les yeux de
Willoughby que je n'aimais point?
Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit
souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose
d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à
ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup
plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de
bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans
son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles
de votre soeur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de
Willoughby. Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été
constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi
heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne
voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en
entier; il lui semblait que le coeur de Maria avait besoin d'amour; mais
madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. Le
colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu
son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.
Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton,
supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus
près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se
trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui
convienne tout aussi bien à notre situation.
Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à
côté d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.
--Quant à la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention
au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de mariage
pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne
connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est
très-honnête.
Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté,
pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor.
Cette dernière se retira, alla rêver au bon succès de son ami auprès de
sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de plaindre
Willoughby.
CHAPITRE XLVIII.
La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue
pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la
présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque
jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame
Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa
bonne soeur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le
remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un
bon fauteuil, on le fit demander. Le coeur de la maman nageait dans la
joie.
L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha
d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa
physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque
chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta
la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte
expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un
soupir si profond s'échappa de son coeur, qu'Elinor comprit tout ce qui
s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la mort
d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait fait
mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de Maria,
par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, et l'expression
de sa tendre gratitude.
Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant
pas les détails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se
passait sur sa figure, à l'excès de sa passion, et vit dans les propos
et les manières de sa fille quelque chose de plus que la simple
reconnaissance. Deux ou trois jours après, Maria avait acquis assez de
force pour se promener devant la maison, appuyée sur le colonel, puis un
peu plus loin sur le joli sentier gravelé; mais elle ne témoigna aucune
envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa même percer une sorte
d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et
comprit très-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner à
la chaumière. Ce désir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne
pouvait rien lui refuser, y céda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans
le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce
désir était combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attachât au
colonel en vivant journellement avec lui.
--Les choses sont en bon train, disait-elle à Elinor; c'est toujours son
bras qu'elle prend pour se promener.
--Maman, il est ici le seul homme, répondait Elinor.
--Et moi je vous dis que bientôt il sera en effet le seul pour Maria.
Mais enfin à présent elle veut retourner à sa chaumière, et c'est
très-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.
Le soir même la proposition de partir fut faite. Mme Jennings les
chérissait; mais sa chère Charlotte et son petit-fils lui tenaient aussi
au coeur, et il y avait long-temps qu'elle en était séparée. Elle ne fit
donc que quelques légères objections sur la santé de Maria, qui furent
bientôt levées. Le colonel était attendu à Delafort pour les réparations
du presbytère; mais il s'était laissé persuader facilement que sa
présence était nécessaire à Cleveland tant que mesdames Dashwood y
seraient. Tout fut donc arrangé pour leur départ, qui devait avoir lieu
le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse, qui
était plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en
espérant que ce serait bientôt celui de sa fille. Mais de son côté elle
lui fit promettre que, dans quinze jours ou trois semaines au plus il
viendrait les visiter à la chaumière.
Le moment de la séparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de
tous les côtés. Maria ne croyait pas pouvoir assez témoigner de regrets
et de reconnaissance à madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si
pleins de respect et d'amitié, qu'ils réparèrent bien des négligences
passées, qu'elle se reprochait amèrement. Elle prit congé du colonel
Brandon avec la cordialité d'une amie et d'une soeur. Ce fut lui qui la
plaça dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montèrent ensuite. Le
tête à tête de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut
très-triste. Il était obligé d'attendre le retour de la voiture; et
madame Jennings ne voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait presque
à une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit point, mais
parla de la mère et des filles avec enchantement.
Trois jours après la voiture revint avec l'agréable nouvelle que ce
voyage s'était très bien passé, et que la convalescente n'était pas
très-fatiguée. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent
pour Londres, où les Palmer étaient retourné; et le colonel, tout
solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.
La famille Dashwood avait été deux jours en route pour ne pas fatiguer
la malade: elle ne s'en trouva pas incommodée. Tout ce que peut
l'affection la plus tendre, la plus zélée, fut employé de la part de ses
deux sensibles compagnes; aussi trouvèrent-elles leur récompense dans
les rapides progrès de sa santé, dans la chaleur de son coeur et le
calme de son esprit. Cette dernière observation surtout fit le plus
grand plaisir à Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si
cruellement, oppressée par l'angoisse de son coeur, n'ayant ni le
courage de parler, ni la force de se taire, la voyait à présent avec une
joie inexprimable, tranquille, résignée, contente par momens. Comme ce
ne pouvait être que le résultat de réflexions sérieuses et de sa ferme
volonté, il y avait lieu d'espérer que cela continuerait. En approchant
néanmoins de Barton, qui était si plein de souvenirs pour elle, où
chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient à sa mémoire et à son
coeur, elle devint silencieuse et pensive, et afin d'échapper à leur
attention, elle se pencha sur la portière comme pour mieux voir le pays.
Elinor ne put ni s'en étonner ni la blâmer; et quand elle vit à ses
yeux, en lui aidant à descendre de voiture, qu'elle avait pleuré, elle
trouva que c'était une émotion trop naturelle pour exciter autre chose
qu'une tendre pitié. Elle la pressa contre son coeur, en lui disant à
demi-voix: Chère Maria! ici encore nous pourrons être heureuses par
notre amitié.--Ah! oui, répondit Maria; puis elle ajouta: Chère
chaumière! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et
tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait
se réveiller d'un songe pénible qui laisse encore des traces dans
l'esprit, mais qu'on cherche à effacer. Lorsqu'elles entrèrent dans le
petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de fermeté
décidée, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup à la vue de
chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby était lié. Elle parla
peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaieté, et si quelquefois
un soupir s'échappait, elle souriait en même temps pour l'expier. Après
dîner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle s'y assit. Mais
la première musique qu'elle ouvrit fut un opéra que Willoughby lui avait
procuré, où il se trouvait des duo qu'elle avait chantés avec lui; et
sur la première feuille était écrit de sa main le nom de Maria. Elle
secoua la tête, mit ce cahier de côté, et après avoir promené au hasard
ses doigts sur les touches, elle se plaignit d'être encore trop faible;
elle ferma l'instrument, mais en déclarant que dès qu'elle serait plus
forte elle comptait s'exercer beaucoup et réparer le temps perdu.
Le matin suivant, tous ces heureux symptômes continuèrent. Elle avait
passé une bonne nuit, et le corps et l'esprit étaient encore plus
fortifiés. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur
jolie demeure. Elle témoigna son impatience de revoir Emma, et parla de
leur vie de famille à la campagne, entourées de quelques bons voisins,
comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout-à-fait beau,
dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues
promenades tous les jours; nous irons à la ferme, de l'autre côté de la
colline, où il y a de si jolis enfans; nous irons voir les nouvelles
plantations de sir Georges; nous irons à Abeyland voir les ruines de
l'ancien prieuré. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle désirait
de revoir; mais Altenham n'était pas du nombre, et celui-là ne fut pas
cité. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaieté, notre été se passera
doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que six
heures; et tout le temps jusqu'à dîner sera employé entre la promenade,
la lecture et la musique. J'ai formé un plan d'études un peu sérieuses,
et je suis décidée de le suivre. Notre petite bibliothèque m'est déjà
bien connue, et je la réserve pour l'amusement. Mais il y a de très-bons
ouvrages anciens dans celle de Barton Park; et quant aux modernes, je
les emprunterai du colonel Brandon, qui achète tout ce qui paraît de bon
et d'intéressant. En lisant six heures par jour avec attention, je suis
sûre d'acquérir dans une année un bon degré d'instruction, dont je
reconnais que j'ai manqué jusqu'à présent, et qui sera pour moi une
source de plaisirs.
Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en
même temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans
les extrêmes, et sortir de l'excès de la langueur, de l'abattement, de
l'oubli de soi-même, par l'-excès- de l'occupation et de l'étude. Ce
sourire se changea bientôt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse
solennelle qu'elle avait faite à Willoughby de dire à Maria ce qui
pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau
l'esprit et le coeur de sa soeur, qui paraissaient commencer à se bien
guérir, et que ce qu'elle avait à lui communiquer ne détruisît, pour un
temps du moins, ses projets de tranquillité. Elle résolut donc
d'attendre quelque temps de plus pour que sa santé et sa raison eussent
fait encore plus de progrès; mais cette résolution ne tarda pas à
s'évanouir.
Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant
pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la
température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en
profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener,
appuyée sur le bras de sa soeur, dans la prairie devant la maison,
aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux soeurs
sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois, et
s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la
chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa
soeur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la
main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la
pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis
Willoughby pour la première fois.--Sa voix faiblit un peu à cette
dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis
charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de
peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor?
ou bien, dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point occuper?
J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le dois.
Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son coeur.
--Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour
ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés,
mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je
pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement
tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée
une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je
pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé
depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait le
croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me destinait!
Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours ma
tranquillité.
Elinor recueillait toutes les paroles de sa soeur dans son coeur, et lui
répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous de
projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez contente
et tout-à-fait à votre aise?
--Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement
intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel
dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein
me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de
confiance et si peu de retenue, qu'il a pu peut-être en conclure qu'il
trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard, à me
plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une affection si
vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu la perte
d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux jugée!
--Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?
--Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je
pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!
Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux
commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou
différer encore. Elles restèrent quelques minutes en silence.
--Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je
souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les
miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.
--Comparez-vous votre conduite avec la sienne?
--Non, je la compare à ce qu'elle aurait dû être, à la vôtre, Elinor.
--A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de
ressemblance.
--Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas à votre bonté,
ma chère Elinor, à votre indulgence pour moi, de défendre ce que votre
jugement doit blâmer. Ma maladie m'a fait beaucoup de bien, elle m'a
donné du loisir et du calme pour de sérieuses réflexions. Long-temps
avant que j'eusse la force de parler j'étais capable de réfléchir: j'ai
considéré tout le passé; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le
premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernière, rien
autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-même, et de manques
d'égards et de bonté envers les autres; j'ai vu que mes propres
sentimens avaient préparé mes souffrances, et que mon peu de courage
pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je
le sais bien, a été entièrement causée par ma négligence sur ma santé,
que je sentais s'altérer avec plaisir. Une légère circonstance,
indépendante de moi, en a peut-être hâté le moment; mais j'étais déjà
très-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon mal:
si j'étais morte, c'eût été par un véritable suicide. Je n'ai connu mon
danger que lorsqu'il a été passé. Mais avec les pénibles remords que mes
réflexions m'ont donnés, je m'étonne de mon rétablissement, je m'étonne
que la vivacité de mon désir de vivre pour expier mes torts envers Dieu
et envers vous toutes ne m'ait pas tuée. Si j'étais morte, dans quelle
douleur vous aurais-je laissée, vous ma soeur, mon amie, ma fidèle et
bonne garde, qui étiez en quelque sorte responsable de ma vie à notre
mère; vous qui aviez vu le chagrin, le désespoir des derniers temps de
mon existence, et tous les coupables murmures de mon coeur, la détruire
peu à peu! Comment aurais-je occupé votre souvenir! Quels sentimens
cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie en vous rappelant votre
pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous auriez eu la pénible tâche
de consoler, sans pouvoir peut-être y réussir! Ah! combien j'avais été
coupable en désirant, en provoquant la fin de ma vie! Combien je
m'abhorrais moi-même! Quand je regarde ma conduite passée, je n'y vois
que des devoirs négligés, des faiblesses et des torts. Chacune de mes
connaissances était en droit de se plaindre de moi. La continuelle bonté
de l'excellente madame Jennings, je l'ai payée d'un ingrat mépris, d'une
négligence impardonnable; avec les Middleton, les Palmer, même les
Stéeles, j'ai été insolente et souvent injuste; et ce digne colonel
Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus cruels encore à me faire?
Je m'endurcissais le coeur contre toutes nos connaissances; je
m'irritais moi-même de leurs attentions; je leur cherchais des défauts,
des ridicules. Avec John, avec Fanny même, quelle qu'ait été leur
conduite, je n'ai pas été comme j'aurais dû l'être avec le fils de mon
père; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier. Mais vous, mon
Elinor, mon incomparable amie, mais ma mère, la meilleure des mères!
combien vous ai-je tourmentées de mes peines! Moi qui connaissais votre
coeur, votre attachement sans borne pour moi, qui devait me consoler de
tout; quelle influence a-t-il eue sur mes chagrins? Aucune; je m'y suis
livrée tout entière, sans penser combien je vous affligeais
inutilement, et sans le moindre avantage pour vous ou pour moi-même. Je
me croyais bien sensible, et je n'étais qu'une égoïste. Votre exemple,
Elinor, était devant moi; l'impression qu'il me fit ne fut que
momentanée; et je me replongeai bientôt dans ma mélancolie, sans penser
combien elle augmentait vos peines. Ai-je cherché à imiter votre
courage, à diminuer votre pénible contrainte, en partageant tout ce que
la complaisance ou la reconnaissance vous obligeait à faire, et dont je
vous ai laissée entièrement chargée sans vous aider en rien? Non, pas
plus quand je vous ai sue aussi malheureuse que moi, que lorsque je vous
croyais heureuse. J'ai rejeté loin de moi tout ce que le devoir et
l'amitié me prescrivaient, accordant à peine qu'il pût exister d'autres
chagrins que les miens, regrettant seulement celui qui m'avait
abandonnée et trompée, qui avait médité ma perte, et vous laissant
souffrir pour moi, sans m'en inquiéter, vous pour qui je professais une
amitié si tendre, et qui m'en montriez une si dévouée,.... Oh! mon
Elinor, votre coeur me pardonnera, je le sais; mais le mien me
reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.
Ses pleurs et ses sanglots l'empêchèrent de continuer. Elinor y mêlait
les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans
nier la vérité des reproches qu'elle se faisait à elle-même, elle se
plaisait à les adoucir, à lui répéter combien sa franchise et son noble
repentir les effaçaient, à la relever à ses propres yeux. Maria serra
tendrement sa main, en lui disant: Vous êtes trop bonne, chère Elinor.
L'avenir seul peut tout réparer, et il le fera. J'ai formé un plan de
vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouvernés par la
raison; et mon caractère naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma
conduite l'ait été, s'améliorera encore; il ne sera plus un tourment
pour les autres et une torture pour moi-même. Je vivrai seulement pour
ma famille. Ma mère et mes soeurs seront le monde pour moi, et c'est
bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, où j'ai une si
bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me
tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en
suis bien sûre, le moindre désir de m'éloigner de la maison et de vous
quitter; mais je vous suivrai dans la société de nos amis et de nos
voisins, pour y réparer mes torts, pour y être plus humble, plus douce,
plus attentive, et prouver que mon coeur est changé, à cet égard du
moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais
entièrement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui
serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces à le
combattre, et j'espère y réussir. Si je ne puis parvenir à l'anéantir
complétement, je puis au moins le régler, le tenir en bride par la
religion, par la raison, par une constante application, et par l'étude.
Elle s'arrêta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'était possible
seulement de connaître son coeur, de savoir quels ont été ses projets,
je serais tout-à-fait contente.
Elinor ne balança plus à lever ce voile, et y fut complétement
entraînée, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa soeur, et
au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit
asseoir à côté d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien à
craindre pour sa santé, et la pria de l'écouter.
Elle ménagea son récit avec adresse et précaution, à ce qu'elle croyait
du moins; mais dès qu'elle eut nommé Willoughby, le visage de Maria
s'altéra visiblement. Grand dieu! c'était lui, s'écria-t-elle; vous
l'avez vu à Cleveland, si près de moi?.... Elle ne put rien dire de
plus, mais fit signe à sa soeur de continuer. Elle tremblait; ses yeux
étaient fixés vers la terre; ses lèvres devinrent aussi pâles que le
jour qu'on désespérait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues
décolorées, et sa main pressait celle de sa soeur, qui lui racontait
cette visite, mais non pas précisément comme on l'a lue. Elle se
contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait, à quelques égards,
justifier Willoughby. Elle rendit justice à son repentir, et ne parla de
ses sentimens actuels que pour faire connaître son respect et sa
parfaite estime. A mesure qu'elle avançait dans sa narration, la
physionomie de Maria reprenait un peu de sérénité. Elle releva ses yeux
et les porta d'abord sur sa soeur, puis vers le ciel: Mon dieu! dit-elle
quand Elinor eut fini, combien je vous rends grâce! je ne désire rien
de plus. Puissé-je être digne de l'excellente soeur que vous m'avez
donnée! Elles s'embrassèrent tendrement et reprirent le chemin de la
maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda faiblement quelques
questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce qu'elle désirait
savoir. Elles ne parlèrent que de lui jusqu'à la porte de la maison. Dès
qu'elles y furent entrées, Maria jeta encore ses bras autour du cou de
sa soeur, la remercia, et lui dit en la quittant: Chère Elinor, dites
tout à maman; ensuite elle monta l'escalier et se retira dans sa
chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle eût besoin de quelques
instans de solitude, et avec un mélange de sentimens doux et pénibles,
elle entra auprès de sa mère pour remplir la commission de Maria.
CHAPITRE XLIX.
Madame Dashwood n'entendit pas sans émotion l'apologie de son premier
favori; elle se réjouit de ce qu'il était justifié du plus grand de ses
torts, celui d'avoir eu le projet de séduire Maria. Elle était fâchée de
son malheur; elle voudrait apprendre qu'il fût heureux. Mais.... mais le
passé ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'eût pas été
vain, égoïste, inconstant, intéressé; rien ne pouvait le rendre sans
tache aux yeux de la mère de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir
des souffrances de cette fille chérie, du danger dont elle sortait à
peine; rien ne pouvait le justifier de sa conduite coupable envers
Caroline; rien ne pouvait lui rendre la première estime de madame
Dashwood, ni nuire aux intérêts du colonel. Si madame Dashwood avait,
comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si
elle avait été témoin de son affliction, et sous le charme de ses
manières et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion
aurait été plus grande. Mais il n'était ni au pouvoir ni dans la volonté
d'Elinor de rendre en entier à Willoughby la trop vive prévention de sa
mère, de faire même éprouver à cette dernière l'espèce de pitié inutile,
douloureuse, presque accompagnée de regrets, qu'elle avait ressentie au
premier moment, et que la réflexion avait déjà calmée. Elle se contenta
donc de déclarer la simple vérité, de rendre justice aux intentions de
Willoughby, au fond de son caractère, mais sans le moindre de ces
embellissemens romanesques qui excitent la sensibilité et qui montent et
égarent l'imagination.
Dans la soirée, quand elles furent réunies, Maria commença la première à
parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle fît
tout ce qui dépendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix
tremblante le disaient assez. Elle surprit même un regard inquiet de sa
mère sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je
vous assure à toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez
le désirer. Mme Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de
tendresse; mais Elinor qui désirait connaître à fond l'opinion de sa
soeur, engagea par un léger signe sa mère au silence. Maria continua: Ce
qu'Elinor m'a dit ce matin a été pour moi une grande consolation; j'ai
entendu exactement ce que je désirais d'entendre........ Pour quelques
instans sa voix s'éteignit; mais se remettant, elle ajouta avec plus de
calme: Je suis actuellement parfaitement satisfaite, et je ne voudrais
rien changer. Je n'aurais jamais été heureuse avec lui; quand tôt ou
tard j'aurais su ce que je sais à présent, je n'aurais plus eu pour lui
ni estime ni confiance; il n'y aurait plus eu de sympathie avec mes
sentimens.
--Je le sais; j'en suis sûre, s'écria sa mère. Heureuse avec un homme
sans principes; avec un libertin, un séducteur, avec celui qui a si
fort injurié notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma
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