trente mille pièces. Je ne puis me peindre un pareil sort! Nous le sentons vivement sa soeur et moi, je vous assure, et d'autant plus qu'il n'est pas en notre pouvoir de l'assister, sans désobéir à notre mère et courir peut-être les mêmes risques que lui. --Pauvre jeune homme! s'écria encore madame Jennings; il serait le très-bien venu s'il voulait venir loger et manger chez moi. Je le lui dirais si je pouvais le voir. Le coeur d'Elinor la remercia de sa bonté pour Edward. --S'il avait voulu, madame, il aurait une bonne maison, où il aurait pu nous inviter très souvent. A présent tout est fini, et si jamais il a une chaumière ou quelque logement semblable, je doute que personne soit tenté d'aller le voir; on y ferait maigre chère. Ce qu'il y a de pis, c'est que c'est sans retour; car il se prépare quelque chose contre lui, et on ne s'en tiendra pas aux menaces. Madame Ferrars s'est déterminée avec sa bonté et sa justice accoutumée, à donner immédiatement à Robert ce que devait avoir Edward, et à lui assurer mille pièces par an. Je viens de la laisser avec son avocat parlant de cette affaire. --Bien, dit madame Jennings, elle se venge; et chacun, à sa manière. La mienne ne serait pas de rendre un de mes fils indépendant, parce que l'autre m'aurait blessée. Maria se leva et se promena dans la chambre. --Y a-t-il quelque chose de plus piquant, dit John, de plus désespérant que de voir son frère cadet en possession d'un bien qui devait vous appartenir. Pauvre Edward! il est bien coupable, mais aussi bien à plaindre. Il se leva et prit congé d'elles, en leur assurant sans cesse que Fanny n'était point en danger, et qu'elles pouvaient être tranquilles, qu'il n'y avait lieu à aucune inquiétude. A peine fut-il sorti que les trois dames unanimes dans leurs sentimens, louèrent la noble conduite et le désintéressement d'Edward, autant qu'elles blâmèrent mesdames Ferrars et Dashwood. L'indignation de Maria éclata avec violence. Elinor ne disait rien; mais elle admirait et plaignait Edward de toute la force de son coeur. Madame Jennings était de leur avis à toutes deux; elle mit beaucoup de chaleur dans ses éloges de la conduite d'Edward, dont la possession de sa chère Lucy serait la récompense. Elinor et Maria savaient seules combien il y avait de mérite à lui d'avoir écouté la voix de l'honneur aux dépens de la perte de sa fortune et de celle même de tout son bonheur, et combien son dédommagement serait peu de chose, excepté cependant celui du témoignage de sa conscience, qui l'emporte surtout chez un honnête homme. Elinor était fière de la vertu de celui qu'elle aimait; et Maria lui pardonnait ses torts par compassion pour son malheur. Mais quoiqu'il n'y eût plus actuellement de secret à garder, et qu'on pût en parler librement, c'était un sujet de conversation que les deux soeurs évitaient dans leur tête-à-tête autant qu'il leur était possible. Elinor parce qu'elle préférait en détourner sa pensée, et Maria parce qu'elle redoutait la comparaison qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire elle-même de sa conduite avec celle de sa soeur. Elle la sentait vivement cette différence, mais non pas comme Elinor l'avait espéré, pour y puiser des forces et du courage; elle n'y trouvait qu'un nouveau sujet de peine, par les reproches amers qu'elle se faisait elle-même de n'avoir pas montré plus de fermeté, ni su cacher aussi sa douleur dans les commencemens. A présent sa santé détruite influait sur son moral; elle se trouvait trop faible pour rien tenter, et se laissait toujours plus aller à son abattement. Pendant deux jours elles n'apprirent rien de nouveau; mais elles en savaient assez pour occuper la tête et la langue de madame Jennings, qui se décida à aller faire une visite à Holborn à ses cousines Stéeles, plus encore par curiosité que par intérêt. Le troisième jour était un dimanche, et le temps était si beau pour la saison (c'était la seconde semaine de mars), qu'elle eut envie d'aller se promener dans les jardins de Kensington, où il y aurait sûrement beaucoup de monde, et proposa à Elinor de l'accompagner. Je parie, lui dit-elle, que nous trouverons là les Stéeles, et que je n'aurai pas besoin d'aller plus loin. Je n'ai pas trop d'envie, s'il faut le dire, de faire connaissance avec les parens chez qui elles demeurent, ce sont des gens un peu communs. Vous comprenez à présent; j'ai pris un autre ton, d'autres habitudes. J'irai pourtant à Holborn si elles ne sont pas à Kensington, et si vous ne voulez pas venir avec moi, je vous enverrai chez votre frère; mais pourquoi ne feriez-vous pas une visite à cette chère Lucy qui vous aime tant, et dans une occasion si importante? Peut-être vous y trouverez M. Ferrars, et vous leur feriez votre compliment en même-temps. Elinor dit seulement qu'elle serait bien aise d'aller savoir des nouvelles de sa belle-soeur, et se prépara à suivre madame Jennings. La languissante Maria qui craignait de rencontrer Willoughby, préféra de rester. Le jardin était en effet rempli de promeneurs. Une intime connaissance de madame Jennings vint les joindre. Elinor les laissa causer ensemble et s'abandonna à ses réflexions, tout en regardant avec un peu d'effroi autour d'elle, et en tremblant de rencontrer Edward ou Willoughby. Elle ne vit ni l'un ni l'autre, et pendant long-temps personne qui pût interrompre le cours de ses pensées. Mais au détour d'une allée, elles virent au milieu d'un groupe de promeneurs la grosse Anna Stéeles, plus parée qu'à l'ordinaire et couverte de rubans couleur de rose. Dès qu'elle aperçut Elinor, elle quitta ses amis et vint auprès d'elle, d'abord avec un peu de timidité; mais madame Jennings la salua si amicalement et Elinor si poliment, qu'elle reprit courage et dit à sa compagnie de continuer sans elle, qu'elle se promènerait un peu avec ces dames. Pendant ce temps-là madame Jennings disait à l'oreille d'Elinor: allez avec elle, ma chère, et faites la causer, elle vous dira tout ce que vous voudrez; vous voyez que je ne puis quitter madame Clarke. Elinor n'éprouva pas de difficultés pour exécuter les ordres de madame Jennings; Anna vint passer familièrement son bras dans celui de miss Dashwood, et l'entraîna en avant. Ce qui fut heureux pour la curiosité de madame Jennings c'est qu'Anna parla tant qu'on voulut sans la provoquer, car Elinor ne lui fit pas une seule question. --Je suis charmée de vous avoir rencontrée, dit mademoiselle Stéeles; je désirais vous voir plus que toute autre, et baissant la voix: Vous avez appris la grande nouvelle, je suppose. Madame Jennings est-elle bien en colère? --Contre vous! non pas du tout je vous assure. --Eh bien! voilà déja une bonne chose; et lady Middleton est-elle bien fâchée? --Je ne l'ai pas vue, mais je ne puis le supposer. --Allons! voilà du bonheur, et je suis bien contente. Ah! mon Dieu, mon Dieu, miss Dashwood, j'en ai bien eu assez à supporter de colère, et de votre belle-soeur, et de Lucy. Je n'avais encore jamais vu Lucy dans une telle rage contre moi; et cependant elle me gronde souvent, comme vous savez, parce qu'elle a, dit-elle, beaucoup plus d'esprit que moi. Je n'y peux rien; chacun est comme il peut dans ce bas monde. Elle jura au premier moment que de sa vie elle ne me broderait plus un seul bonnet, qu'elle ne m'aiderait plus à m'habiller; car, voyez, elle fait tout cela beaucoup mieux que moi. Mais à présent elle est tout-à-fait revenue, et bien aise que j'aie parlé; elle s'en mariera plutôt: aussi, regardez, elle m'a donné ce ruban qu'elle a retourné et bouclé sur mon chapeau. Ah! miss Dashwood, je sais bien que vous allez rire, et ce que vous me direz; mais pourquoi ne mettrais-je pas des rubans roses? Est-ce ma faute, si c'est la couleur favorite du docteur Donavar, et s'il trouve qu'elle me va bien? Jamais je ne l'aurais deviné, s'il ne m'avait pas dit l'autre jour: Je crois, miss Anna, que vous avez le même teinturier pour vos rubans que pour vos joues, car c'est la même nuance. N'était-ce pas joli cela, miss Dashwood? Je crois bien que mon visage devint alors plus rouge que mon ruban. Mais depuis j'ai toujours mis des rubans couleur de rose, vous comprenez; et Lucy m'a fait bien plaisir de me donner le sien. Mes cousines me font un peu enrager là-dessus; mais qu'est-ce que cela me fait? si je le rencontre, il me dira quelque jolie chose là-dessus. Elinor qui n'avait rien à dire sur les rubans et l'amour d'Anna, et qui désirait savoir autre chose, prit sur elle de lui demander des nouvelles de sa soeur, et pourquoi elle n'était pas à Kensington. --Pourquoi! cela se demande-t-il? C'est qu'elle a son amoureux auprès d'elle, et qu'il a mieux aimé lui parler en liberté que de se promener. Le docteur Donavar aurait aussi pu dans ce moment complimenter Elinor sur la teinte de ses joues. Nous commencions à être tous bien en peine, continua Anna; c'est mercredi que l'affaire se découvrit, et que nous fûmes renvoyées de chez votre frère, et nous n'avions pas entendu parler d'Edward, ni jeudi, ni vendredi, ni samedi. Nous ne savions pas ce qu'il était devenu; et ma cousine Godby, et ma tante Spark, et mon cousin Richard, tout le monde disait à Lucy de prendre son parti, que M. Ferrars ne serait pas pour elle, qu'il faudrait qu'il fût hors de sens de rejeter une femme qui a trente mille pièces, pour en prendre une qui n'a rien du tout; et Richard disait que quant à lui, il ne le ferait pas pour rien au monde. --Je puis l'obliger à m'épouser, disait Lucy; j'ai ses promesses signées de lui. Il ne s'en fallait que d'un mois ou deux qu'il ne fût majeur. --Quand il ne s'en faudrait que d'un jour, disait Richard, rien ne l'oblige à les tenir; et s'il faut plaider, on ne plaide pas sans argent, et vous en donnera qui voudra. Lucy ne savait que dire; elle voulait lui écrire, mais elle ne savait où adresser sa lettre. Enfin ce matin comme nous revenions de l'église, il est arrivé, un peu triste, il m'a semblé, mais il y a bien de quoi! Il nous a tout raconté; et ce que sa mère lui a dit et ce qu'il a répondu, qu'il voulait Lucy, seulement Lucy, et aucune autre, puisqu'il le lui avait promis; et comme sa mère là-dessus l'avait déshérité et chassé de chez elle. Lucy était bien triste aussi en entendant cela, vous comprenez; mais Edward a pourtant deux mille guinées qu'on ne peut lui ôter; et qui sait si Lucy trouverait si vîte un autre mari? Elle a pensé tout cela, et elle a dit à Edward qu'il pourrait fort bien vivre là-dessus. --Je vous en conjure, chère Lucy, lui disait-il, pensez-y bien, je ne veux pas vous entraîner à votre perte, et quoique je sois prêt à tenir mes engagemens, je vous dégage des vôtres, si vous pensez que je ne sois plus assez riche pour vous épouser. Je ne puis supporter de vous placer dans une situation qui peut devenir déplorable. Si quelque malheur me faisait perdre mes deux mille livres, je serais sans ressource quelconque. J'ai bien l'idée d'entrer dans les ordres et de suivre la carrière de l'église; mais sans protection, je ne puis prétendre qu'à une simple cure; et vous savez que c'est bien peu, de chose. Vous êtes donc libre, Lucy: renoncez à moi si vous le préférez. Je comprendrai vos raisons et je n'en serai pas du tout blessé. C'est pour votre intérêt seul que je vous le propose; car pour le mien mon sort est fixé! Je ne puis obéir à ma mère; elle m'a rejeté, si je n'épousais pas mademoiselle Morton, et je ne l'épouserai jamais. Si vous consentez à rompre notre engagement, j'ai assez pour moi seul, et jamais je ne me marierai. --Et qu'a répondu Lucy? demanda Elinor dans une grande agitation. --Vous concevez bien qu'elle n'a pas voulu entendre parler de rupture. Le pauvre garçon! Moi j'étais prête à pleurer de l'entendre parler ainsi. Ma soeur lui a dit bien des choses, vous vous en doutez. Il ne convient pas à nous qui ne sommes pas encore mariées de répéter des propos d'amour. Vous comprenez ce qu'elle pouvait dire; qu'elle voulait l'épouser absolument; qu'elle aimait mieux vivre de rien avec lui et partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Sûrement il était bien heureux et bien touché; car il s'est levé et s'est promené dans la chambre; et j'ai vu qu'il essuyait ses yeux: tenez il a pressé son mouchoir dessus comme cela. Pourquoi aurait-il fait ainsi s'il n'avait pas pleuré de joie? Ensuite il s'est assis près de ma soeur, il lui a pris la main et lui a dit.... attendez que je me le rappelle; oui, oui c'est bien ainsi; il lui a dit: Chère Lucy, je vous remercie de votre confiance en mon honneur et de votre attachement pour moi. Ils ne seront pas trompés; et je m'efforcerai de vous rendre heureuse. Il fallait entendre comme il soupirait en finissant. Ils sont ensuite convenus ensemble, qu'il irait directement à Oxford prendre les ordres, et qu'ils attendraient pour se marier qu'il pût avoir une bonne cure où ils pussent se loger: Voilà tout ce que j'ai entendu. Ma cousine est venue me dire que madame Richardson était en bas dans son carosse et voulait mener une de nous à Kensington; j'ai donc été forcée d'entrer dans la chambre et de les interrompre pour demander à Lucy si elle voulait y aller, mais elle n'a pas voulu quitter Edward. J'en ai été bien aise à cause de mon joli chapeau rose, vous comprenez; je n'ai eu que le temps de l'attacher, de mettre mes souliers de soie, et me voici bien contente de vous voir et de vous conter tout cela. --Il y a une seule chose dans votre récit que je ne comprends pas, dit Elinor. Vous êtes entrée dans la chambre et vous les avez interrompus, n'étiez-vous donc pas avec eux? --Non certainement je n'y étais pas, dit Anna fièrement; croyez-vous que je ne sache pas que les amoureux aiment à être seuls? et puis Lucy m'aurait bien grondée. Non, non, dès qu'il est entré, je suis sortie; mais j'ai tout vu et tout entendu par le trou de la serrure. --Comment! s'écria Elinor, vous m'avez répété ce que vous avez appris de cette manière? Je suis fâchée de ne l'avoir pas su auparavant; car bien sûrement je n'aurais pas souffert que vous me donnassiez le moindre détail d'un entretien que vous deviez ignorer vous-même. C'est mal à vous, j'ose vous le dire, de surprendre ainsi les secrets de votre soeur. --Eh! pourquoi pas, dit Anna en riant, il n'y a point de mal à cela. Je suis bien sûre que Lucy ferait de même. Quand mon amie, miss Scharp vient me voir et me conter ses amours, car elle a un amoureux aussi qui l'aime bien, Lucy se cache toujours dans le cabinet ou derrière le paravent pour nous écouter. Comment saurait-on ce qu'on veut cacher si on n'écoutait pas? D'ailleurs ne sais-je pas tout depuis long-temps? n'étais-je pas sa confidente? --Sans doute, dit Elinor, elle aime Edward bien tendrement? --Oh! oui passionnément, surtout dans les commencemens; à présent, entre nous, elle le trouve un peu froid. Elle dit que c'est bien dommage qu'il ne soit pas beau et gentil comme son frère; mais enfin elle l'aime assez pour l'épouser, et elle fait bien. Il n'en viendrait peut-être pas un autre; et puis saurait-on dans le monde si c'est elle qui ne l'a pas voulu? Chacun croirait que c'est lui; et voyez le bel honneur! Lucy n'est pas si bête. --Pauvre Edward, pensa Elinor, à quelle femme va-t-il être associé!.... --Les amis de miss Stéeles revinrent. Voilà les Richardson, dit-elle; il faut que j'aille les rejoindre. Bon! je crois que le docteur est avec eux; que vais-je faire? On dira que c'est pour lui que je reviens. Adieu! chère Elinor. Je n'ai pas le temps de parler à madame Jennings; dites-lui que je suis bien contente qu'elle ne soit pas fâchée, et à lady Middleton aussi. Quand vous serez rentrées, si madame Jennings veut de nous, elle n'a qu'à dire..... Bon! les Richardson me font signe; adieu! et elle courut au-devant d'eux et du cher docteur. CHAPITRE XL. Mesdames Clarke et Jennings se promenèrent encore quelque temps. Elinor en silence à côté d'elles réfléchissait à ce que venait de lui dire Anna. Elle n'avait appris dans le fond que ce qu'elle avait prévu. Le mariage de Lucy et d'Edward était décidé. Le moment seulement était encore incertain. Tout dépendait de cette cure ou de ce bénéfice; et il avait peu de chance d'en trouver un tout de suite. Ces sortes de places veulent de grandes poursuites. Edward était trop timide, et peut-être trop fier pour solliciter, et n'avait pas de protecteur. Madame Ferrars ne manquerait pas, ainsi qu'elle l'avait annoncé, de lui nuire auprès de leurs connaissances, en le représentant comme un fils entêté et rebelle; et si Lucy lasse d'attendre..... mais non; tout prouve qu'elle tient à se marier, et à devenir madame Ferrars à tout prix. Dès que l'amie de madame Jennings les eut quittées, elles remontèrent en carrosse, et madame Jennings questionna Elinor sur ce qu'elle avait -accroché- de mademoiselle Stéeles. Mais Elinor n'aimant pas à répéter des propos écoutés en fraude par le trou de la serrure, se contenta de lui dire ce qu'elle était sûre que Lucy aurait dit elle-même, que son engagement avec Edward subsistait, et leur projet d'établissement: ce fut tout ce que madame Jennings put obtenir. --Comment, dit-elle, ils veulent attendre pour se marier qu'il ait un bénéfice! mais c'est de la folie; tout le monde sait avec quelle difficulté cela s'obtient. Ceux qui ont à nommer à un bénéfice le donnent à un de leurs parens, ou les vendent bien cher. Peut-être qu'on lui fera de belles promesses pendant une année ou deux, puis il faudra qu'il se contente d'être vicaire de quelque paroisse pour trente ou quarante pièces. L'intérêt de ses deux mille, cent ou deux cents peut-être que l'oncle Pratt donnera pour l'honneur de marier sa nièce à son noble pupile: voilà tout ce qu'ils auront pour vivre, les pauvres gens! et avec cela un enfant toutes les années. Ils me font bien pitié! il faut que je voie ce que je pourrai leur donner pour meubler leur presbytère. Quant à la soeur de ma Betty, ce n'est pas ce qu'il leur convient; il ne leur faut qu'une fille de campagne qui fasse toute la besogne, et un homme pour travailler au jardin: voilà tout ce qu'il leur faut, et pas davantage. Le matin suivant Elinor reçut par la petite poste une lettre de Lucy qui contenait ce qui suit, et qui était assez mal orthographiée. -Holborn.- «J'espère que ma chère Elinor excusera la liberté que je prends de lui écrire; mais je sais que son amitié pour moi lui fera trouver un grand plaisir à apprendre que je vais bientôt être heureuse avec mon cher Edward, après bien des peines et des traverses. Nous avons bien souffert; mais à présent tout va bien, et notre amour mutuel est et sera pour nous une source inépuisable de bonheur. Nous avons eu bien des épreuves, bien des persécutions; mais décidés comme nous l'étions à tout surmonter, nous avons tout souffert avec courage. Une amie comme vous fait plus de bien que les ennemis ne peuvent faire de mal. J'ai dit à Edward comme vous aviez été bonne pour moi, et je vous assure qu'il en est bien reconnaissant. Je suis sûre que vous et la chère madame Jennings vous serez bien aises d'apprendre que je viens de passer deux heures avec mon bien-aimé Edward, et que j'en suis contente à tout égard. Il n'est rien qu'il ne soit prêt à sacrifier à sa Lucy, et jamais il n'a voulu entendre parler de nous séparer, quelque chose que j'aie pu lui dire; car je pensais qu'il était de mon devoir, quoiqu'il pût m'en coûter, de l'inviter à ne pas se brouiller avec sa mère et à ne pas renoncer à sa fortune. Je suis même allée jusqu'à lui offrir de partir à l'instant même et de ne pas revenir à Londres qu'il ne fût marié; mais il a repoussé vivement cette idée. Il m'a juré que jamais il n'épouserait que moi, et que la colère de sa mère n'était rien pour lui, puisque je l'aimais, et qu'il ne regretterait aucune fortune avec moi. Il est sûr que nos espérances ne sont pas brillantes; mais nous attendons, et peut-être que tout ira mieux que nous ne le pensons. Il va prendre les ordres incessamment, et s'il peut avoir un bénéfice, ne fût-il que de cent pièces de revenu, et une bonne habitation, nous vivrons très-bien. S'il était en votre pouvoir, chère Elinor, de nous recommander à ceux qui ont un bénéfice à donner, ne nous oubliez pas, je vous en prie, et dites quelques bonnes paroles pour nous à sir Georges, à M. Palmer, au colonel Brandon, etc., etc., etc. Je serai plus heureuse encore si c'est à vous que je dois mon bonheur. Je suis sûre que vous avez été très-inquiète en apprenant la fatale découverte du secret que seule vous saviez, et que vous avez si bien gardé. Ma soeur Anna qui cause toujours sans savoir ce qu'elle dit, n'a pas été aussi discrète. Mais comme son intention était bonne, et qu'elle a avancé mon bonheur, je ne m'en plains pas. «Dites à madame Jennings que j'ai été trop troublée pour pouvoir lui faire une visite; mais que si elle voulait venir à Holborn un de ces matins, ce serait une grande bonté de sa part. Mes cousins seraient fiers de faire sa connaissance. Mon papier finit et m'oblige à vous quitter. Je vous prie de me rappeler au souvenir de sir Georges, de lady Middleton, de madame Palmer, et de tous les charmans enfans. Mes plus tendres amitiés à mademoiselle Maria. Je suis bien sûre que celle qui fait profession d'aimer et d'estimer mon Edward, est bien contente de le savoir sur la route du bonheur. Je suis votre très-obéissante servante, LUCY STÉELES. Dès qu'Elinor eut fini de lire, elle remit la lettre entre les mains de madame Jennings, pensant que c'était un des buts dans lesquels elle avait été écrite. L'autre n'était pas douteux: elle voulait jouir de son triomphe en humiliant sa rivale. Elinor se rappelait ce que la simple Anna lui avait raconté de l'entretien d'Edward et de Lucy; comme c'était lui qui l'avait pressée de rompre, et qu'elle l'avait absolument refusé. Elle disait exactement le contraire; et cette petite fausseté inutile fit de la peine à Elinor. Sa seule consolation aurait été le bonheur d'Edward; et tout lui disait qu'il était impossible, jusqu'à cette lettre écrite d'un style si commun et dans un si mauvais esprit. Cependant tout était décidé; c'était l'épouse d'Edward, c'était sa rivale heureuse, triomphante. Elle chercha à oublier ses torts, à croire qu'elle se les exagérait peut-être, et que du moins Lucy aimerait passionnément son mari, et s'en ferait aimer. Madame Jennings moins difficile lisait et admirait la lettre de sa jeune parente.--Très-bien, très-joliment tournée; et ce qu'elle lui demande à Edward, très-généreux en vérité; et je ne suis pas surprise qu'il ne l'ait pas accepté. Il l'en aimera davantage. Pauvres enfans! leur amour me touche au fond de l'âme. Je voudrais leur procurer un bénéfice de tout mon coeur. Voyez, elle m'appelle sa -chère- dame Jennings. Bon coeur de fille s'il en fut jamais! Oui, oui, j'irai la voir et l'embrasser bien sûrement. Comme elle est attentive; comme elle n'oublie personne, pas même les enfans! C'est la plus jolie lettre que j'aie vue de ma vie; elle me donne grande opinion du coeur et de l'esprit de Lucy. M. Ferrars, vous le verrez, sera heureux comme un prince, avec une telle femme. Quelques jours s'écoulèrent encore sans rien amener de nouveau qu'une impatience très-vive et très-naturelle de Maria de quitter Londres. La crainte de rencontrer Willoughby ou d'en entendre parler, l'obligeait de rester chez elle comme dans une prison. Elle soupirait après le plein air, la liberté, et sur-tout après sa mère. Elinor ne le désirait pas moins, mais ne savait comment l'effectuer. Il ne convenait pas à deux jeunes personnes de faire seules un si grand voyage; et la santé si chancelante de Maria y était encore un obstacle. A peine Elinor croyait-elle qu'elle pût le supporter; elle en parla à leur bonne hôtesse, et la consulta sur les meilleurs moyens de lever ces difficultés. Madame Jennings résista à l'idée de leur départ avec toute l'éloquence de sa bonne volonté et de sa tendre amitié; mais Elinor mettant toujours en avant la santé de Maria, le besoin évident pour elle de respirer un air plus pur que celui de Londres, et son désir d'être à la campagne, madame Jennings fit une proposition qu'Elinor trouva très-acceptable. Les Palmer devaient partir pour leur terre de Cléveland sur la fin de mars, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours; et Charlotte avait prié sa mère d'y venir avec ses deux jeunes amies passer la semaine de Pâques. M. Palmer s'était joint aussi à sa femme pour les en presser avec beaucoup de politesse. Ses manières avaient tout-à-fait changé depuis que sa femme lui avait donné un fils. Il aimait cet enfant à la folie; et celle qui le lui avait donné s'en ressentait; il était plus tendre avec elle, plus honnête avec sa belle-mère, à qui il savait gré d'aimer aussi passionnément le petit garçon, et plus poli, plus doux en général avec tout le monde, et sur-tout avec mesdemoiselles Dashwood. Le malheur et le changement de Maria l'intéressaient; et il aimait à causer agréablement avec Elinor. On se rappelle qu'elle l'avait d'abord jugé plus favorablement que ses manières n'y donnaient lieu. Elle était bien-aise de son côté qu'il eût justifié l'idée qu'elle avait eue de lui. Charlotte elle-même dans son nouvel état de mère, qui l'occupait beaucoup, était aussi devenue moins insignifiante. En sorte qu'Elinor consentit sans peine à ce projet qui les rapprochait d'ailleurs beaucoup de Barton. Mais il fallait que Maria le voulût aussi; et dès les premiers mots qu'Elinor lui en dit, elle s'écria vivement et dans une grande agitation: Non, non, je ne puis aller à Cléveland; ne savez-vous pas?.... n'avez vous pas pensé?.... Oh! non, non, je ne puis y aller. --Vous oubliez vous-même, dit doucement Elinor, que Cléveland n'est pas dans le voisinage de.... qu'il y a plus de trente milles de distance.... et.... --Mais enfin il est en Sommersetshire; là où je croyais.... Là où mes pensées ont erré si souvent. Non, Elinor, n'espérez pas de m'y voir jamais. Elinor ne pouvait pas disputer avec elle sur un sentiment; mais elle tâcha d'en réveiller un autre dans le coeur de sa soeur, en lui représentant que ce serait un moyen de rejoindre plutôt et d'une manière plus sûre et plus convenable qu'aucune autre, leur chère et bonne mère qu'elle désirait si ardemment de revoir. De Cléveland, qui n'était qu'à quelques milles de Bristol, il n'y avait pas plus d'une bonne journée pour se rendre à Barton. Madame Palmer leur donnerait sûrement son carosse, et les accompagnerait peut être jusqu'à Bristol, où le domestique de leur mère viendrait les prendre et les escorter jusques chez elles. Rien ne nous oblige, dit-elle à Maria, à rester plus d'une semaine à Cléveland: ainsi dans moins de trois semaines nous pouvons être à notre chère Chaumière. Maria n'eut rien à répondre. Son affection pour sa mère triompha avec peu de difficulté de ces obstacles imaginaires. Elle réfléchit elle-même que Willoughby et sa femme étant encore à Londres, elle n'aurait pas la chance de les voir dans le Sommersetshire et elle consentit à y aller. Madame Jennings fut la plus contrariée; elle avait espéré ramener encore ses jeunes amies chez elle en revenant de Cléveland, les garder jusqu'au temps où elle irait chez son gendre Middleton, et les reconduire elle-même à leur mère. Elinor fut reconnaissante de ce projet, mais ne changea rien à leur dessein. On l'écrivit à madame Dashwood, qui en fut très contente. Ainsi leur retour fut arrangé de cette manière; et Maria qui ne croyait trouver de consolation qu'à Barton, comptait les heures qui la séparaient du moment où elle reverrait cette demeure chérie et la meilleure des mères. Le malheur de sa soeur l'avait accablée de nouveau presque plus que le sien propre. D'abord elle aimait Elinor plus qu'elle-même; puis il lui semblait que c'était une injustice du sort de ne pas tout accorder à une personne qui avait autant de mérite et de perfections. Le colonel Brandon venait à-peu-près tous les jours. Madame Jennings se hâta de lui dire la résolution de ses jeunes amies d'aller à Barton de chez les Palmer; que deviendrons-nous, colonel, lui dit-elle, sans ces chères filles qui veulent m'abandonner? Et quand vous viendrez me voir, (si du moins vous venez, encore), et que vous verrez leur place vide et la bonne vieille maman Jennings seule et triste dans un coin du salon, qu'aurons-nous de mieux à faire que de bâiller ensemble et de pleurer leur absence? La bonne Jennings espérait que cette peinture de leur futur ennui, l'amènerait enfin à parler et à offrir sa main à Elinor, dont elle le croyait fort épris. Elle crut parfaitement y avoir réussi, quand elle le vit s'approcher d'Elinor qui travaillait à côté de la fenêtre à prendre la dimension d'un dessin qu'elle voulait laisser à leur amie. Elle entendit qu'il lui demandait à demi-voix la permission de lui dire quelque chose. Madame Jennings assise sur le sopha était assez éloignée d'eux pour ne pas les entendre, d'ailleurs elle était séparée d'eux par le piano-forte où Maria était établie; mais elle put remarquer que dès les premiers mots du colonel, la physionomie d'Elinor avait exprimé une grande surprise, mêlée d'une vive émotion, qu'elle avait rougi et laissé son travail. Maria cessa un moment son jeu pour choisir un autre morceau; alors quelques paroles du colonel vinrent frapper l'oreille de madame Jennings qui sans en avoir l'air ne pouvait s'empêcher d'écouter. Elle entendit qu'il lui parlait de son habitation future. Delafort, disait-il, est situé dans un beau pays; et les environs sont agréables; mais la maison quoique commode, est petite, mal bâtie. J'y ferai toutes les réparations nécessaires, etc. Il n'y avait plus de doute, Elinor devait l'habiter. Mais madame Jennings trouvait ce compliment et ces réparations assez inutiles, et Delafort assez beau pour une personne qui habitait la chaumière de Barton; mais sans doute, c'était l'étiquette et l'usage: aussi entendit-elle avec plaisir Elinor lui répondre avec un doux sourire que ce ne serait point un obstacle. Le piano avait recommencé; elle n'entendit plus rien; mais l'entretien s'animait. Le colonel avait l'air satisfait, et Elinor attendrie et reconnaissante. Nous y voilà, pensait-elle, on ira seulement à la chaumière demander la bénédiction maternelle. Dans moins d'un mois je la ramène ici pour faire ses emplètes de noce, et avant six semaines tout sera fini. Un autre silence de Maria lui permit d'entendre le colonel qui disait d'une voix très-calme: Je crains que l'événement que je désire ne puisse pas avoir lieu de sitôt. Étonnée et choquée de ce que c'était l'amoureux qui semblait demander un délai, elle allait dire quelques mots de surprise; mais elle pensa encore que c'était sans doute ainsi que faisaient les gens du bon ton, d'autant plus qu'Elinor loin de paraître le moins du monde fâchée, lui dit en souriant: et moi, monsieur, j'espère au contraire qu'à présent il n'y aura plus d'obstacle, et que votre généreux sentiment aura bientôt sa récompense. C'est clair cela, pensa madame Jennings. On pourrait peut-être trouver cela singulier; quant à moi, j'aime cette franchise. Mais elle fut surprise après cela de voir le colonel quitter Elinor de sang-froid, et bientôt après sortir de la chambre: il faut convenir, pensa-t-elle, que le cher homme est un peu glacé; mais il n'est plus très-jeune, et si son amour est moins ardent il durera plus long-temps. Voici ce qui s'était passé entr'eux pendant cet entretien. --J'ai entendu parler, mademoiselle, lui avait dit le colonel, de l'injustice que votre ami M. Edward Ferrars a soufferte de sa famille. Si je suis bien informé, il a été entièrement repoussé par sa mère, parce qu'il persévère dans ses engagemens avec une jeune personne qu'il aime, dont il est aimé, dont sa mère et sa soeur faisaient beaucoup de cas et qui demeurait même chez la dernière comme une amie intime. Est-ce vrai, mademoiselle, je m'en rapporte à vous? Elinor dit que rien n'était plus vrai. --La cruauté et le danger de séparer deux jeunes coeurs attachés l'un à l'autre depuis long-temps, dit avec sentiment le colonel, m'ont toujours paru une des responsabilités les plus terribles. Il s'agit du bonheur ou du malheur, non-seulement dans cette vie, mais aussi dans l'autre. Ma triste expérience là-dessus me fait trembler. Madame Ferrars ne sait pas ce qu'elle fait, et où elle pouvait entraîner son fils. Le malheur d'être déshérité est bien léger auprès de celui qui l'attendait dans un mariage forcé, et auprès des remords d'avoir manqué à sa parole. Je l'estime de sa noble résistance; je ne l'ai vu que deux ou trois fois; mais il m'a plu dès le premier moment. C'est un jeune homme plein de mérite, sans aucun des ridicules et des travers si fréquens que l'on a lorsqu'on est élevé avec l'espoir d'une brillante fortune. Je m'intéresse à lui pour lui-même et parce qu'il est votre ami, et je voudrais que dans ce moment fâcheux, cet intérêt pût lui être utile. J'apprends qu'il va se faire consacrer et prendre le parti de l'église, et je le loue encore d'avoir préféré cet état à d'autres plus brillans et moins respectables. Voudriez-vous avoir la bonté de lui dire que le bénéfice de ma terre de Delafort se trouve heureusement vacant; j'en ai eu l'avis ces derniers jours, et s'il veut bien l'accepter, je serais charmé qu'il puisse lui convenir? dans ces malheureuses circonstances j'ai peut-être le droit de l'espérer; et mon regret est qu'il ne soit pas plus considérable. Le dernier recteur en tirait deux cents livres par année; mais je le crois très-susceptible d'amélioration. Ce n'est pas sans doute une place aussi considérable qu'il le mériterait; mais telle qu'elle est, s'il veut bien l'accepter, j'ai un grand plaisir à la lui offrir, et je vous prie de l'en assurer. L'étonnement d'Elinor en recevant cette commission aurait à peine été plus grand, s'il lui avait fait l'offre de sa main. Cette place qu'elle croyait qu'Edward n'obtiendrait de bien long-temps, et peut être jamais, lui était offerte. Il n'y avait plus d'obstacle à son mariage; et c'était elle qui était appelée à le lui apprendre; c'était en partie pour elle qu'on la lui donnait. Elle éprouvait là-dessus un tel mélange de sentimens contradictoires, qu'il n'est pas étonnant que madame Jennings ait attribué son émotion à une cause plus directe. Mais bientôt tout sentiment personnel s'effaça du coeur pur et noble d'Elinor. Elle ne sentit plus qu'une profonde estime et une vive reconnaissance pour le généreux colonel qui se privait lui-même de l'avantage qu'il pouvait retirer de son bénéfice, pour obliger un homme intéressant et malheureux qu'il regardait comme l'ami d'Elinor. Elle le remercia de tout son coeur, lui parla d'Edward avec les éloges qu'elle savait qu'il méritait, et promit de se charger de cette commission avec plaisir, si réellement il préférait qu'un autre que lui-même en fût chargé; mais elle lui fit observer que rien ne pouvait rendre cette heureuse nouvelle plus agréable à M. Ferrars que de l'apprendre de la bouche même de son bienfaiteur. Elle désirait bien en être dispensée, et pour elle-même et pour Edward, qui souffrirait peut-être de lui avoir cette obligation; mais le colonel par des motifs de délicatesse parut désirer si vivement que ce fût elle qui voulût bien remplir cet office, qu'elle n'osa plus faire d'objection. Edward devait encore être à Londres; Anna lui avait dit son adresse: elle résolut de lui écrire le même jour. Lorsque cela fut arrangé, le colonel la pria encore de dire à son ami, combien lui-même se trouvait heureux de s'assurer un si respectable et si bon voisinage. C'est alors qu'il parla avec regret de la petitesse de la maison et de son peu d'élégance, et qu'Elinor lui répondit, comme madame Jennings l'avait entendu, que ce ne serait pas un obstacle: une petite habitation, ajouta-t-elle, sera mieux proportionnée à leur fortune. Le colonel parut surpris qu'Edward eut l'idée de se marier d'abord. Les revenus du bénéfice de Delafort, dit-il, seraient suffisans pour un célibataire; mais pour une famille qui s'augmentera peut-être beaucoup, et avec les habitudes de M. Ferrars, et une jeune femme qui me paraît aimer assez le monde et la parure, il me paraît impossible qu'il ait assez; et je le trouverais imprudent de s'établir avec cela: aussi je ne le lui offre qu'en attendant mieux, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui en procurer un meilleur, qui le mette à même de vivre agréablement en famille. Ce que je fais à présent mérite à peine votre reconnaissance, puisque je n'avance pas le bonheur de votre ami, et je crains fort, je l'avoue, que l'événement que je désire ne puisse avoir lieu de sitôt. Telles étaient les paroles par où le colonel finit, auxquelles Elinor répondit comme on l'a vu, et que madame Jennings interpréta à sa manière. Elle fut bien un peu surprise d'entendre Elinor remercier encore le colonel lorsqu'il sortit, et l'assurer de sa reconnaissance. Ces gens du grand monde, pensa-t elle, ont de singulières manières. Quand j'épousai feu mon cher Jennings, il était aussi plus riche que moi; je ne pensai point à le remercier de m'épouser puisqu'il m'aimait, et je trouvai que c'était à lui d'être reconnaissant. Mais sans doute ce sont là les belles manières. CHAPITRE XLI. Maria sortit aussi, et madame Jennings en fut charmée; il lui tardait d'être seule avec Elinor et de lui faire son compliment. Eh bien! ma chère, lui dit-elle en souriant avec son air de sagacité, je ne vous demande pas ce que vous disait le colonel, car, quoique, sur ma parole, je fisse tout ce que je pouvais pour ne pas écouter, je n'ai pu m'empêcher d'en entendre assez pour m'expliquer toute l'affaire. Je vous assure que jamais rien ne m'a fait plus de plaisir, et je vous en félicite de tout mon coeur. --Je vous remercie, madame, dit Elinor; c'est sûrement un grand plaisir pour moi, qu'une chose que je croyais ne pouvoir s'effectuer de bien long-temps, et peut-être jamais, se soit aussi vîte décidée; et je sens la bonté du colonel, de s'être adressé à moi plutôt qu'à d'autres. Peu d'hommes agiraient aussi généreusement que lui; peu, fort peu ont un aussi bon coeur et sont aussi désintéressés. Je n'ai jamais été plus surprise. --Vraiment, ma chère, vous êtes aussi par trop modeste; à quelle personne vouliez-vous qu'il s'adressât, qui lui convînt mieux que vous? Quant à moi, je n'ai pas du tout été surprise; j'y ai souvent pensé ces derniers temps, et j'étais sûre qu'il en viendrait là. --Vous en avez jugé sûrement d'après la connaissance que vous aviez avant moi de l'humanité du colonel, et d'après sa bonté; mais du moins vous ne pouviez prévoir qu'il trouverait aussitôt l'occasion de l'exercer. --L'occasion! répéta madame Jennings; ah! quant à cela, lorsqu'un homme s'est mis une chose dans la tête, l'occasion s'en trouve toujours. Eh bien! ma chère, la noce suivra bientôt je suppose; et je verrai un couple heureux s'il en fut jamais. --Il faut l'espérer, dit Elinor avec un triste sourire. Vous viendrez à Delafort bientôt après sans doute. --Ah! ma chère, bien sûrement, et je suppose qu'il y aura place pour moi, quoique la maison soit -petite-, au dire du colonel; mais ne le croyez pas; je vous assure, moi, qu'elle est belle et bonne. Je ne sais pas ce qu'il y aurait à réparer: au reste si cela l'amuse, il faut le laisser faire; il est assez riche pour se donner ce plaisir. Elles furent interrompues par le domestique qui vint dire que le carosse était à la porte; et madame Jennings qui devait sortir, se leva pour se préparer. --Eh bien! ma chère, dit-elle, il faut que je vous quitte avant de vous avoir dit la moitié de ce que je pense; mais nous en jaserons dans la soirée, où nous serons tout-à-fait seules. Si le colonel revient comme je suppose, il ne sera pas de trop; mais nous ne recevrons que lui. Vous devez avoir trop d'affaires dans la tête pour vous soucier de compagnie. Adieu, donc je vous laisse; aussi bien vous devez languir de le dire à votre soeur.--Je le lui dirai sûrement, répondit Elinor, mais pour le moment je vous prie de n'en parler à personne. Madame Jennings eut l'air d'être un peu contrariée.--Très-bien, dit-elle, je comprends; mais Lucy cependant qui a eu toute confiance en vous, il me semble qu'il est juste qu'elle le sache la première, et je vais la voir ce matin. --Non, non, madame, dit vivement Elinor, sur-tout pas à Lucy je vous en conjure. Un délai d'un jour ne sera pas bien fâcheux pour elle; et jusqu'à ce que je l'aie écrit à M. Ferrars, ainsi que je l'ai promis au colonel, je préfère que personne ne le sache. Je vais lui écrire à l'instant; il n'y a pas de temps à perdre pour qu'il se fasse consacrer le plutôt possible. Madame Jennings paraît d'abord assez surprise, mais après un instant de réflexion elle crut avoir saisi ce qu'Elinor voulait dire, que sans doute le premier acte ecclésiastique du nouveau pasteur Ferrars, serait de bénir le mariage du colonel et d'Elinor, et qu'on voulait saisir cette occasion de lui faire un beau présent. --J'entends, j'entends, dit elle; c'est vrai cela; c'est très-joli, très généreux de la part du colonel, et c'est bien, parce qu'Edward est votre ami; car lui le connaît à peine. Je suis charmée de voir que tout soit déja si bien arrangé entre vous. C'est là sans doute pourquoi il parlait de délai.... Très-généreux en vérité! Mais, ma chère, il faut pourtant que votre vieille amie vous dise une chose. Il me semble que ce n'est pas à vous à écrire là-dessus à M. Ferrars; le colonel aurait dû s'en charger; cela aurait mieux convenu. Elinor rougit beaucoup. Pauvre Elinor! Sans se l'avouer à elle-même, elle était bien-aise d'écrire encore une fois à Edward avant qu'il appartînt à une autre femme, et de lui apprendre la première son bonheur. --Pourquoi donc cela n'est-il pas convenable, madame? Comme vous le disiez, M. Ferrars est mon ami et non pas celui du colonel. M. Brandon est si délicat qu'il a préféré que ce fût moi qui le proposasse à Edward; et je le lui ai promis. --A la bonne heure donc; il ne faut pas commencer par le désobliger; mais c'est une singulière espèce de délicatesse. Allons, allons, mes chevaux m'attendent; et je vous laisse écrire. Je vous promets le secret pour aujourd'hui puisque vous le voulez, mais demain je le dis à tout le monde, je vous en avertis. Elle sortit, puis rentra tout de suite: A propos, ma chère, je pense à la soeur de ma Betty; je serai charmée qu'elle ait une si bonne maîtresse. Elle s'entend à tout; je la ferai venir; vous en serez enchantée; c'est précisément tout ce qu'il faut à Delafort. Vous y penserez à votre loisir. Elinor l'entendit à peine, lui répondit: oui, madame, certainement, pour la faire en aller; elle pensait à sa lettre à Edward. Dès qu'elle fut seule, elle prit la plume. Par où commencer? Que lui dire? Elle craignait également d'être trop ou trop peu amicale. La plume dans une main, la tête appuyée sur l'autre, elle réfléchissait profondément, à ce qui aurait été la chose du monde la plus aisée pour toute autre personne, et se félicitait cependant d'avoir à lui écrire plutôt que de lui parler, lorsqu'elle fut interrompue dans le cours de ses pensées par quelqu'un qui entrait discrètement, et c'était.... celui qui en était l'objet, c'était Edward. L'étonnement et la confusion d'Elinor furent au comble. Elle n'avait pas vu Edward depuis que ses engagemens étaient connus et qu'il savait par Lucy que depuis long-temps elle en était instruite. Tremblante, interdite, elle se leva, balbutia quelques paroles, lui offrit un siége, et resta en silence. Il n'était pas moins embarrassé; son émotion était visible: Enfin il lui demanda pardon de la manière dont il s'était introduit lui-même au salon sans se faire annoncer. --Je venais, lui dit-il, me présenter avant mon départ chez madame Jennings et chez vous, mesdames. J'ai rencontré votre amie sur l'escalier. Elle m'a obligeamment pressé d'entrer, en me disant que je trouverais mademoiselle Dashwood au salon, occupée à.... Enfin que vous aviez à me communiquer une affaire très-importante et qui me surprendrait beaucoup. J'ai cru devoir vous épargner la peine de me l'écrire, d'autant que je quitte Londres demain, et que de long-temps, de très-long-temps peut-être, je n'aurai pas le bonheur de vous revoir. J'aurais été bien malheureux de partir sans prendre congé de vous et de mademoiselle Maria; demain je vais à Oxford. --Vous ne seriez sûrement pas parti, dit Elinor, sans recevoir nos bons voeux, lors même que je n'aurais pas eu le plaisir de vous voir. Madame Jennings vous a dit la vérité; j'ai quelque chose d'important à vous communiquer, et j'allais vous écrire quand vous êtes entré. Edward rougit, et s'avança avec une extrême curiosité.--Je suis chargée, monsieur, dit-elle en parlant plus vîte qu'à l'ordinaire, d'une commission qui vous sera très-agréable. Le colonel Brandon, qui était ici il y a au plus un quart-d'heure, m'a chargée de vous dire qu'ayant appris que votre intention est de vous faire consacrer et de suivre la carrière de l'église, il a le plaisir de pouvoir vous offrir le bénéfice de sa terre de Delafort, qui se trouve vacant, et que son seul regret est qu'il ne soit pas plus considérable. Permettez-moi de vous féliciter d'avoir un ami tel que lui, qui sait apprécier le mérite, et que vous trouverez disposé de toute manière à vous obliger. La cure ne rapporte que deux cents livres sterling, mais peut, dit-il, rendre davantage. Je joins mes voeux aux siens pour que vous en ayez dans la suite une plus avantageuse; mais dans ce moment j'espère... nous espérons qu'elle pourra vous suffire, et que.... cet établissement.... accélérera.... enfin, que vous y trouverez tout le bonheur que vos amis vous souhaitent. Ce qu'Edward éprouvait dans ce moment ne peut être rendu; mais ce n'était pas de la joie. Une surprise extrême mêlée d'un sentiment très-douloureux, voilà ce que sa physionomie exprimait. Le sort en était jeté; il n'avait plus de prétexte de retarder son mariage. --Dieu! que dites-vous, s'écria-t-il, en sortant de cet état de stupeur? à peine puis-je croire ce que j'entends! le colonel Brandon... --Oui, reprit Elinor, qui retrouvait au contraire toute sa fermeté, le colonel Brandon a pris le plus vif intérêt à ce qui vient de se passer dans votre famille, à la cruelle situation qui en a été la suite; et croyez aussi que Maria, moi, tous vos amis y ont pris la part la plus sincère. Le colonel se trouve heureux de pouvoir vous donner une preuve de sa haute estime pour votre caractère et de son entière approbation de votre conduite dans cette occasion. --Le colonel me donne un bénéfice, à moi! Cela est-il possible? s'écria encore Edward. --La dureté de vos parens vous a-t-elle fait croire, mon cher Edward, que vous ne trouveriez de l'amitié nulle part? Vous vous seriez bien trompé. --Non, répliqua-t-il avec attendrissement; j'étais bien sûr de trouver dans votre coeur intérêt et compassion; je suis convaincu que c'est à votre bonté seule que je dois celle du colonel. Oh! Elinor! Elinor! il s'arrêta, se leva, puis se rapprochant encore d'elle dans une émotion inexprimable: Je ne puis rien dire de ce que je sens, reprit-il en appuyant sa main sur son coeur; mais c'est à vous que je dois tout, car c'est votre estime que j'ai voulu mériter, et que peut-être j'avais mérité de perdre. --Vous, Edward! jamais. --Non, non, je vous devais plus de confiance; mais ce fatal secret n'était pas le mien seul; et jamais, jamais, je n'aurais pu.... ange de bonté, c'est par des bienfaits que vous vous vengez de ma dissimulation. --Vous vous trompez, monsieur, dit Elinor en s'efforçant de cacher son émotion; je vous assure que vous devez la protection et l'amitié du colonel Brandon à votre propre mérite et à son discernement; je n'y ai aucune part; je ne savais pas même qu'il eût un bénéfice dont il pût disposer. Peut-être a-t-il eu plus de plaisir encore à le donner à un de nos amis; mais sur ma parole vous ne devez rien à mes sollicitations. La vérité l'obligeait à convenir qu'elle avait quelque part dans cette action; mais en même-temps elle craignait si fort de paraître la bienfaitrice d'Edward, qu'elle prononça cette dernière phrase avec hésitation; et cet embarras donna un degré de certitude de plus au soupçon qui venait de s'élever dans l'esprit d'Edward. Il resta quelque temps enseveli dans ses pensées après qu'Elinor eut cessé de parler; à la fin il dit avec un peu d'effort: Le colonel Brandon est un homme d'un très-grand mérite, et qui jouit de l'estime générale. J'ai toujours entendu parler de lui avec les plus grands éloges. Votre frère en fait beaucoup de cas.... et vous aussi sans doute; ses manières ont beaucoup de noblesse, et sûrement son coeur.... ici il s'arrêta.... est aussi bon que sensible, dit Elinor en achevant la phrase commencée. Plus vous le connaîtrez, plus vous trouverez qu'il mérite tout le bien qu'on vous a dit de lui, et vous le verrez souvent; car le presbytère touche presque au château, ce qui vous fera un très agréable voisinage. Edward ne répondit rien, mais jeta sur elle un regard si sérieux, si triste même, qu'il semblait dire que ce voisinage loin de lui paraître agréable était un grand malheur pour lui. Il se leva immédiatement après, en demandant à Elinor si la demeure du colonel n'était pas à Saint-James-Street. Elle répondit affirmativement, et lui dit le numéro. Il faut, que j'aille lui faire les remercîmens que vous ne voulez pas recevoir. Elinor ne tenta pas de le retenir. Ils se séparèrent avec plus d'embarras qu'au commencement. Elle lui renouvela ses voeux pour son bonheur, -sous tous les rapports et dans tous les changemens de situation-. Il voulut répondre de même; ses paroles expirèrent sur ses lèvres, à peine put-il articuler: Elinor, puissiez-vous être heureuse.... et il disparut. --Heureuse! répéta-t-elle en soupirant; quand je le reverrai, si jamais je le revois, il sera le mari de Lucy. Des larmes remplirent ses yeux. Elle resta assise à la même place, cherchant à se rappeler chaque mot qu'il avait prononcé, à comprendre ses sentimens. Hélas! elle ne pouvait se dissimuler qu'il n'avait pas l'air plus heureux, que c'était même tout le contraire, depuis que son sort était assuré. Madame Jennings rentra; quoiqu'elle eût fait beaucoup de visites et qu'elle eût sans doute bien des choses à dire, elle était tellement occupée du grand secret, qu'elle entama d'abord ce sujet en entrant au salon. --Eh bien! ma chère, dit-elle, vous n'avez pas eu besoin d'écrire; je vous ai envoyé le jeune homme lui-même. N'ai-je pas bien fait? Je suppose qu'il n'y a pas eu grande difficulté, et que vous l'avez trouvé tout disposé à accepter votre proposition. --Oui sans doute, madame; il est allé d'ici chez le colonel pour le remercier. --Fort bien! mais sera-t-il prêt bientôt? il ne faut pas qu'il fasse trop attendre pour le mariage, puisqu'il ne peut pas se faire sans lui. --Non bien certainement, dit Elinor en riant, mais il faut qu'on l'attende. Je ne sais pas du tout combien il lui faut de temps pour sa consécration: je n'en puis parler que par conjecture, trois ou quatre mois peut-être. --Trois ou quatre mois! s'écria madame Jennings, Seigneur! ma chère, avec quelle tranquillité vous en parlez! Croyez-vous que le colonel veuille attendre trois ou quatre mois? Il y a de quoi perdre toute patience. Je suis charmée qu'il saisisse cette occasion de faire quelque bien au pauvre Edward Ferrars; mais pourtant attendre trois ou quatre mois, pour lui c'est un peu fort. Il aurait facilement trouvé quelque ecclésiastique qui ferait tout aussi bien et qu'on aurait pu avoir tout de suite. --Oui, ma chère dame, dit Elinor, on en trouverait beaucoup; mais le seul motif du colonel Brandon est d'être utile à M. Ferrars, et non pas à quelqu'autre. --Que le ciel me bénisse! s'écria la bonne Jennings en éclatant de rire; -son seul motif!- vous ne me persuaderez pas que le colonel n'ait d'autre motif en se mariant que de donner vingt-cinq guinées à M. Ferrars. L'erreur ne pouvait pas durer plus long-temps, et l'explication qui eut lieu, les amusa beaucoup sans qu'il y eût rien à perdre ni pour l'une ni pour l'autre. Au contraire madame Jennings échangea un plaisir pour un autre, et sans perdre l'espoir du premier. Allons, dit-elle, à la Saint-Michel j'espère aller voir Lucy dans son presbytère et la trouver bien établie; et qui sait encore si je ne pourrai pas faire d'une pierre deux coups et visiter en même temps la maîtresse du château; car cela viendra un jour, je vous le promets; et vous serez les deux couples les plus heureux qu'il y ait jamais eu au monde. Elinor soupira; elle était bien sûre quant à elle de ne pas avoir sa part de ce bonheur. CHAPITRE XLII. Après que le triste Edward eut fait au colonel ses remercîmens pour une faveur dont il se serait bien passé, il alla à Holborn faire part de -son bonheur- à Lucy. Il faut que pendant la route il ait fait sur lui-même des efforts bien extraordinaires, car Lucy assura à madame Jennings, qui vint le jour suivant la féliciter, qu'elle ne l'avait vu de sa vie -aussi gai, aussi heureux- qu'en lui apprenant cette nouvelle. Son propre bonheur à elle était plus certain. Elle se joignit de grand coeur à l'espoir de madame Jennings d'être établie à la Saint-Michel au presbytère de Delafort; elle parut aussi très-disposée à croire qu'Elinor s'était intéressée pour eux auprès du colonel; elle vanta beaucoup son amitié pour elle et pour son futur mari, et déclara qu'il n'y avait rien qu'elle ne pût en attendre, et qu'elle savait que mademoiselle Dashwood ferait tout pour ceux qu'elle aimait. Quant au colonel Brandon, elle dit qu'elle le reverrait comme un Dieu bienfaisant. Madame Jennings ne put alors s'empêcher de dire qu'elle espérait bien qu'il épouserait Elinor, et que ce serait pour eux une grande augmentation de bonheur. Certainement, dit Lucy avec dépit; mais Edward m'a assuré que le colonel lui procurerait bientôt un meilleur bénéfice; sans doute je regretterai beaucoup le voisinage d'Elinor, mais il faut avant tout, penser à ce qui est le plus avantageux, et deux cents pièces ne sont pas grand chose. Mais je tâcherai, ajouta-t-elle, de lui faire rendre davantage; j'ai dit à Edward de me laisser le soin du domaine; et il y est tout disposé. Pendant qu'il fera et débitera ses sermons, je lèverai les dîmes; j'aurai soin de la laiterie, de la basse-cour, du jardin; je ferai vendre nos denrées, et quand j'aurai mis de côté pendant l'été une bonne petite somme, je pourrai aller m'amuser à Londres un mois ou deux après Noël. Lorsque vous n'aurez personne pour vous tenir compagnie, ma chère cousine Jennings, je serai fort à votre service. Edward restera à Delafort; il ne s'ennuie jamais seul. Oh! comme nous allons être heureux! c'est dommage seulement qu'il n'ait pas un peu de la gaîté et de la gentillesse de son frère, qui est toujours prêt à rire et à causer, au lieu qu'Edward peut être des heures entières à lire. Moi je ne connais rien de plus ennuyeux; mais à présent j'aurai assez à faire de mon côté quand je serai là, et je n'y serai pas toujours, etc. etc. Madame Jennings revint à la maison en assurant que Lucy était la plus aimable des filles, et serait la plus heureuse des femmes. Il y avait au moins une semaine qu'on n'avait aperçu John Dashwood, ni entendu parler de lui. Elinor n'avait point vu sa belle-soeur depuis son indisposition, et jugea qu'elle devait lui faire une visite. Cette obligation n'était rien moins qu'un plaisir; et elle n'y fut point encouragée par ses deux compagnes. Non-seulement Maria refusa absolument d'y aller, en disant qu'elle était plus malade que Fanny, mais elle fit aussi tout ce qu'elle put pour qu'Elinor n'y allât pas. Madame Jennings lui dit que son carrosse était à son service; mais qu'elle ne l'accompagnerait pas chez une femme dont les airs et la hauteur lui étaient insupportables. J'aurais cependant eu du plaisir, dit-elle, à la voir humiliée et piquée du choix de son frère, à lui dire combien je l'approuve, et à lui apprendre qu'Edward va se marier et n'aura plus besoin d'eux. Mais qui sait si je la trouverais encore aussi fâchée qu'elle veut le paraître; son orgueil et son avarice doivent se livrer un combat. Elle est blessée que sa belle-soeur ne soit pas la fille d'un lord; mais elle est bien aise peut-être de l'espoir d'avoir sa part de l'héritage de son frère. Oh! l'odieuse femme, et que je vous plains de vous croire obligée de la voir. La bonne Elinor pensait peut-être de même, mais ne voulut pas en convenir; elle prit le parti de Fanny autant qu'il lui fut possible, et toujours prête à remplir les devoirs mêmes qui lui coûtaient le plus, elle se mit en chemin pour Harley-Street. Madame Dashwood fit dire qu'elle n'était pas encore assez bien pour recevoir qui que ce fût. Mais avant que le carrosse eût tourné pour revenir à Berkeley-Street, John Dashwood sortit de la maison et vint à la portière avec sa manière accoutumée. Il fit un bon accueil à sa soeur; il lui dit qu'il allait dans ce moment à Berkeley-Street pour la voir, et lui assura que Fanny ne savait sûrement pas que ce fût elle et qu'elle lui ferait grand plaisir; il l'invita donc à descendre de voiture et à passer quelques momens avec eux. Elinor qui dans le fond aimait son frère se laissait toujours prendre à son air de bonhomie et elle consentit à entrer avec lui. Il la conduisit au salon, où il n'y avait personne.--Fanny est dans sa chambre, je crois, dit John; la pauvre femme n'est point bien encore; un si rude coup! mais elle n'aura aucune raison pour ne point recevoir votre visite, j'en suis sûr. Je vais la prévenir que vous avez voulu entrer malgré son refus; elle en sera très-flattée. A présent, Elinor, elle n'a plus aucun motif de vous craindre; vous comprenez ce que je veux dire, et vous allez être sa grande favorite, et Maria aussi. Pourquoi n'est-elle pas venue avec vous? toujours malade, je parie; c'est fort triste en vérité. L'air de la campagne la remettra: point d'autres remèdes surtout, celui-là ne lui coûtera rien; et les médecins et les remèdes sont si chers! Je sais ce qu'il nous en coûte pour ce mal de Fanny, et c'est pourtant la faute d'Edward...... Enfin chère Elinor, je ne suis point fâché de vous voir seule, car j'ai beaucoup de choses à vous dire. Est-il vrai d'abord que le colonel Brandon ait donné son bénéfice de Delafort à Edward? Je l'appris hier par hasard, et j'allais chez vous exprès pour m'en . ! 1 , , ' ' 2 ' ' , 3 - . 4 5 - - ! ' ; 6 - ' . 7 . 8 9 ' . 10 11 - - ' , , , 12 . , 13 , 14 ' ; . ' , 15 ' ' ; , 16 ' . 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