Raison et sensibilité (tome troisième) ou les deux manières d'aimer Par Jane Austen TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS, PAR MME ISABELLE DE MONTOLIEU. TOME TROISIÈME. A PARIS, CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23. 1815. ---------------------- RAISON ET SENSIBILITÉ. CHAPITRE XXXIV. Après quelques oppositions, Maria céda aux prières de sa soeur et consentit à sortir un matin avec elle et avec madame Jennings pour une demi-heure. Elle y mit la condition de ne faire aucune visite et d'accompagner seulement sa soeur jusques chez le fameux bijoutier Grays, à -Pakeville-Street-, où Elinor voulait changer quelques vieux diamans de sa mère contre des bijoux plus à la mode. Quand elles arrivèrent à la porte, madame Jennings se rappela qu'il y avait à l'autre bout de la rue une dame de sa connaissance qu'elle désirait de voir, et comme elle n'avait rien à faire chez le bijoutier, elle dit à ses jeunes amies d'entrer sans elle, et qu'elle viendrait les reprendre après avoir fait sa visite. Elles montèrent, et comme ce magasin était à la mode, et qu'on ne pouvait pas décemment porter un bijou, s'il n'était pas monté par M. Grays, elles y trouvèrent une telle quantité de monde, qu'il ne leur fut pas même possible de parvenir jusqu'à lui et qu'il fallut attendre. Elles s'assirent au bout du comptoir, du côté où il y avait le moins de foule. Un seul homme, d'après l'attention qu'il exigeait de l'ouvrier à qui il parlait, commandait sans doute quelque chose de précieux. Elinor espéra cependant que voyant deux femmes attendre qu'il eût fini, il aurait la politesse de se hâter. Mais après les avoir lorgnées l'une après l'autre, avec une très-élégante lorgnette attachée à une chaîne d'or de Venise, et les avoir saluées légèrement, il recommença à parler au bijoutier, à lui expliquer dans le plus minutieux détail ce qu'il demandait: c'était une petite boîte à cure-dents pour lui; et jusqu'à ce que la grandeur, la forme, les ornemens fussent expliqués, il s'écoula au moins un quart d'heure. Il se fit ensuite montrer tous les étuis à cure-dents du magasin, les loua, les dénigra, en parla comme de la chose la plus essentielle, déclara qu'il n'y avait de bien dans ce genre que ce qui sortait de son imagination, et recommença son explication minutieuse. De temps en temps sa main très-blanche, ornée de quelques bagues de fantaisie, reprenait sa lorgnette et la dirigeait négligemment sur les deux soeurs. Il chercha ensuite au milieu de cent breloques qui pendaient à sa montre un cachet emblématique dont la monture était aussi de son imagination. Quoiqu'Elinor n'eût jamais vu un seul des merveilleux petits-maîtres qui viennent étaler leurs grâces dans les magasins, aux ventes, aux promenades, elle comprit que celui-ci en était un. Sa figure soignée avec toute la recherche et l'extravagance de la mode, aurait été belle s'il en avait été moins occupé; ses traits étaient réguliers, mais complètement insignifians; ses yeux grands et d'une belle couleur n'exprimaient que le contentement de lui-même; son sourire seul aurait paru assez agréable à Elinor, parce qu'il lui rappelait celui d'Edward, s'il n'avait pas souri continuellement avec affectation, et seulement pour montrer ses belles dents. Après s'en être amusée un instant, elle le trouva insupportable et surtout très-malhonnête de faire attendre aussi long-temps des femmes pour un objet aussi peu important, et de les regarder comme un objet de curiosité. Maria ne savait pas seulement qu'il était là. Pensive, les yeux baissés, elle n'était pas dans le magasin de M. Grays, dont le nom qui avait un léger rapport avec celui de M. Willoughby, avait ramené toutes ses idées de ce côté, et elle ne se doutait non plus de ce qui se passait autour d'elle, que si elle avait été dans sa chambre. Enfin l'importante affaire de l'étui à cure-dents fut décidée. L'ivoire, les perles, l'or, eurent chacun leur place assignée; et le jeune merveilleux ayant fixé le nombre de jours qu'il pourrait encore vivre, sans la possession de sa -délicieuse- boîte, mit ses gants avec soin, fit sonner sa répétition, jeta encore un regard sur les dames plutôt pour captiver que pour exprimer l'admiration, et sortit avec cet air heureux que donne la persuasion de son mérite. Elinor le remplaça auprès du bijoutier à la mode, dit ce qu'elle voulait, montra son écrin, et elle était près de conclure son marché lorsqu'un autre gentilhomme entre, s'approche. Elle jette les yeux sur lui; c'était son frère M. John Dashwood. Leur reconnaissance et le plaisir qu'ils eurent à se retrouver, firent évènement dans le magasin de M. Grays. John Dashwood assez bon homme quand il ne lui en coûtait rien et que sa femme n'était pas là, fut réellement bien aise de rencontrer ses soeurs. Il leur témoigna beaucoup d'amitié, et s'informa de leur mère et d'Emma avec respect et tendresse. Elle lui demanda de son côté des nouvelles de Fanny et de son fils. Toute la famille était à la ville depuis deux jours. --Je désirais beaucoup d'aller hier vous faire une visite, dit-il; mais c'était impossible, mon petit Henri avait envie de voir les bêtes sauvages, la ménagerie; il fallut bien lui obéir, et le reste du jour se passa avec madame Ferrars. Ce matin décidément, je voulais aller en Berkeley-Street pour vous voir, si je pouvais en trouver le moment; mais ici on n'en trouve point pour faire ce qu'on veut. Je suis venu ici acheter un collier à Fanny; elle ne peut sortir avec celui de l'année passée. Mais demain bien certainement, rien ne m'empêchera de me présenter chez votre amie madame Jennings. On m'assure que c'est une femme assez riche et qui a une jolie maison. Et son gendre le chevalier Middleton, et milady Middleton? cela sonne très-bien, en vérité. C'est votre cousin, n'est-ce pas? Vous m'y présenterez comme cousin de ma belle-mère. Je dois des respects à un homme de ce rang. Ce sont de bons voisins pour vous, m'a-t-on dit. --Excellens en vérité! Leur attention pour notre bien-être en général, leur obligeance en chaque occasion, vont plus loin qu'il n'est possible de l'exprimer. --Je suis charmé de savoir cela, excessivement charmé sur ma parole! mais cela doit être ainsi; ils sont vos parens, et très-riches. Il va sans dire que vous devez vous attendre à tout ce qu'ils peuvent faire pour rendre votre situation plus agréable. Ainsi vous êtes commodément établies dans votre hermitage, et vous n'y manquez de rien. Edward nous en a parlé avec enthousiasme; c'est, assure-t-il, ce qu'il a vu de plus charmant dans ce genre; et vous avez à tout égard, au-delà de ce qu'il faut. Ç'a été une grande satisfaction pour nous, je vous assure, d'apprendre que des parens qui ne vous connaissaient point, se conduisaient si bien avec vous, et que vous ne manquiez de rien. Elinor était honteuse, non pas pour elle, mais pour son frère, et ne fut pas fâchée d'être dispensée de lui répondre par l'arrivée du domestique de madame Jennings, qui vint avertir ces dames que sa maîtresse les attendait à la porte. M. Dashwood les accompagna et fut présenté à madame Jennings à la portière du carosse. Elle l'invita cordialement à venir souvent voir ses soeurs. Il promit qu'il y viendrait sans manquer le lendemain, et les quitta; il vint en effet. Madame Jennings s'attendait aussi que madame John Dashwood viendrait voir ses belles-soeurs; Elinor en doutait, et Maria plus encore. Celle-ci la connaissait trop bien pour rien attendre d'elle. En effet, leur frère vint seul; il apportait pour excuse qu'elle était toujours avec sa mère et n'avait pas un instant de libre. Madame Jennings trop bonne femme pour être exigeante, lui assura qu'entre amis on était sans cérémonie, que l'amie de ses belles-soeurs devait être aussi celle de sa femme, et qu'elles iraient la voir les premières. M. Dashwood fut amical avec ses soeurs, excessivement poli avec madame Jennings, et un peu en peine de savoir comment il fallait être avec le colonel Brandon qui vint quelques momens après lui. Il lui fut présenté sous son nom et sous son titre. Madame Jennings y joignit celui d'-ami- de la maison; mais cela ne suffisait pas à M. John Dashwood pour régler le degré de politesse. Il fallait savoir au juste combien il avait de revenu: aussi se contenta-t-il de le regarder avec curiosité, et d'être honnête de manière à pouvoir ensuite l'être plus ou moins, suivant -sa valeur- et ses rentes. Après être resté une demi-heure, il se leva et pria Elinor de venir avec lui à Conduit-Street, pour l'introduire chez sir Georges et lady Middleton. Le temps était beau; elle y consentit, et prit le bras de son frère. A peine furent-ils dehors de la maison, qu'il lui demanda: Qui est donc ce colonel Brandon, Elinor, a-t-il de la fortune? --Oui, il a une belle terre en Dorsetshire. --J'en suis charmé, reprit M. Dashwood. Il a très-bon ton cet homme-là. Je lui crois un très-bon caractère, et, d'après la manière dont il vous a saluée, je pense que je puis vous féliciter sur l'espoir d'un bon établissement. --Moi! mon frère, que voulez-vous dire? --Il vous aime; cela n'est pas douteux. Je l'ai bien observé, et j'en suis convaincu. A combien monte sa fortune? --On dit qu'il a deux mille pièces de revenu. --Deux mille pièces! Je voudrais de tout mon coeur, ma chère Elinor, dit-il avec un air de générosité, comme si son souhait était un présent, je voudrais qu'il en eût le double. --Je vous en remercie pour lui, dit Elinor en riant; mais pour moi cela m'est assez égal. Je suis très-sûre que le colonel Brandon n'a pas la moindre idée de m'épouser. --Vous vous trompez, Elinor, vous vous trompez beaucoup; avec un peu de soins et de peine de votre côté vous vous assurez cette conquête. Peut-être n'est-il pas encore décidé; votre peu de fortune peut le faire balancer. Sans doute sa famille est contre vous; c'est tout simple, et cela doit-être ainsi. Mais quelques-uns de ces petits encouragemens que les jolies femmes savent si bien donner, le décideront en dépit de lui-même; et je ne vois aucune raison qui puisse vous en empêcher. Je n'imagine pas qu'un premier attachement de votre côté puisse influer. Vous n'êtes pas romanesque, vous Elinor,.... et en un mot vous savez fort bien qu'un attachement de cette nature est hors de la question.... Vous avez assez d'esprit pour me comprendre et assez de raison pour sentir qu'il y a des obstacles insurmontables. Non, non, le colonel Brandon, voilà celui sur lequel vous devez jeter vos vues; et de ma part aucune politesse, aucune attention, ne sera épargnée pour qu'il se plaise avec vous et votre famille. Je l'inviterai à dîner au premier jour, je vous le promets. C'est une affaire qui nous donnerait à tous une vraie satisfaction. Vous devez sentir, dit-il en baissant la voix d'un air important, que cela ferait plaisir à tout le monde.... Toute ma famille désire excessivement, Elinor, de vous voir bien établie. Fanny particulièrement a votre intérêt à coeur, je vous assure, et sa mère aussi, madame Ferrars, qui ne vous connaît pas encore, mais qui a souvent entendu parler de vous, et qui est une très-bonne femme. Elle disait l'autre jour qu'elle donnerait tout au monde pour vous voir bien mariée.--A tout autre qu'à son fils, pensa Elinor sans le dire. Pauvre dame. Ferrars! ce n'est pas moi qui vous donnerai du chagrin! --Vous ne répondez pas, reprit M. Dashwood; vous êtes convaincue, je le vois; et l'affaire ira. Ce serait une chose très remarquable et très plaisante d'avoir deux noces en même temps dans la famille et que Fanny mariât son frère et moi ma soeur; cela n'est pas impossible. --Est-ce que M. Ferrars doit se marier? demanda Elinor avec fermeté. --Cela n'est pas encore conclu, répondit-il; mais il en est fort question. Il a une si excellente mère! Madame Ferrars avec une libéralité que l'on voit rarement chez une femme aussi riche, lui donne mille livres sterling par année en faveur de ce mariage. Aussi est-ce un parti qu'il ne faut pas laisser échapper: c'est mademoiselle Morton, la fille unique de feu lord Morton, qui aura le jour de son mariage trente mille pièces. Edward, comme vous le savez, est très-aimable; il a un bon caractère, tout ce qu'il faut pour rendre une femme très-heureuse. Ainsi c'est un mariage très-sortable des deux côtés, et qui se fera sûrement. Edward doit à sa mère de n'y mettre aucun obstacle. Une mère qui se prive pour son fils d'un revenu de mille pièces; c'est superbe! Il lui en reste encore deux mille; mais elle a deux autres enfans, Fanny et Robert. Elle ne les oublie pas non plus; elle est si généreuse, si noble! L'autre jour quand nous arrivâmes à la ville, pensant qu'un peu d'argent nous ferait plaisir, elle glissa dans la main de Fanny un billet de banque de deux cents pièces. Jugez comme cela venait à propos! --Est-ce que vous auriez fait quelque perte d'argent, dit Elinor, essuyé quelque banqueroute? --Non, non rassurez-vous; je ne place mon argent qu'en lieu sûr: il n'y a rien à craindre. Mais mon Dieu! dans ces temps-ci on a tant de dépenses à faire, et qui s'augmentent quand on vient à Londres. Voyez il faut un collier neuf à Fanny. Elle donnera bien le vieux en paiement; mais il y a toujours la façon. Je veux aussi vous donner, mes chères soeurs, à chacune une petite paire de boucles d'oreilles. Quand nous retournerons chez Grays vous choisirez. Vous n'en achetiez pas ce matin, j'espère? Il serait piquant que vous m'eussiez prévenu. --Non, non, mon frère, rassurez-vous; nous n'en avons pas besoin du tout. Notre bonne maman a voulu absolument nous donner quelques-uns de ses bijoux, plus que nous n'en voulions, et je les faisais remonter.--Bien, fort bien, j'en suis charmé; c'est très-bien fait. Quel besoin en a-t-elle à la campagne? Enfin vous avez vu ma bonne volonté. J'ai promis à mon père, à ses derniers momens, d'avoir soin de vous. On ne manque pas à une parole de cette espèce; et vous auriez eu déja quelques petits présens de ma part, si je n'avais pas eu de grandes dépenses à faire à Norland. --A Norland! avez-vous fait des changemens? --Oui, quelques uns; d'abord des emplètes considérables de linge, de porcelaines, de meubles, pour remplacer ceux que notre respectable père a légués à votre mère. Je ne m'en plains pas; il avait bien le droit de les donner à qui il voulait. Mais enfin il a fallu beaucoup d'argent pour ces emplètes; et pour y suppléer j'ai coupé l'avenue des grand ormes et beaucoup éclairci le bois de chêne; j'ai fait ôter tous ces vieux arbres que Maria trouvait si beaux. Vous ne sauriez croire comme c'est plus joli à présent que tout est découvert. J'ai vendu tous ces bois; n'ai-je pas bien fait, Elinor, qu'en dites-vous? Elinor ne répondait pas; elle était en idée sous ces beaux ombrages qui n'existaient plus. Pauvre Maria, pensait-elle, tu perds à-la-fois tout ce que ton coeur aimait! Il trouvera encore des soupirs, ce pauvre coeur, pour les vieux arbres de Norland. --Vous avez aussi agi très-prudemment, continua John Dashwood, en vous liant avec cette madame Jennings. Sa maison est très-bien meublée; son équipage, annonce qu'elle est très-bien dans ses affaires; et c'est une connaissance qui peut vous être très-utile pour le présent et pour l'avenir. Son invitation prouve combien elle vous aime: car enfin deux personnes de plus dans un ménage sont quelque chose. Mais, à la manière dont elle parle de vous, je parie qu'elle ne s'en tiendra pas là, et qu'à sa mort vous ne serez pas oubliées. Elle laissera sûrement quelque bonne somme; et j'en suis charmé pour vous. --Je crois, dit Elinor, qu'elle ne laissera que ce qui doit revenir à ses enfans. --Bon! bon! moi je suis sûr qu'elle fait des épargnes et qu'elles seront pour vous. Ne m'a-t-elle pas dit: -vos soeurs remplacent mes filles-; n'était-ce pas clair? Qu'avez-vous à dire à cela? --Nous les remplaçons dans leurs chambres, et rien de plus. Elle aime beaucoup ses filles et ses petits-enfans, et ne leur préférera pas des étrangères; cela ne serait ni juste ni naturel. --Ses filles sont très-bien mariées; et je ne vois pas la nécessité de leur donner plus qu'il ne leur revient de droit. Ses bontés inouïes pour vous, vous donnent lieu de prétendre à un bon legs après elle; ce serait vous tromper que d'en agir autrement. --Nous ne demandons que son amitié, dit Elinor; et pardonnez, mon frère, si je vous avoue que votre intérêt pour notre prospérité va beaucoup trop loin. --Non, non, pas du tout. J'ai promis à notre bon père de m'intéresser à vous dans toutes les occasions, et rien n'est plus juste. Mais, ma chère Elinor, parlons d'autre chose. Qu'est-ce qu'il y a avec Maria? Elle n'est plus la même; elle a perdu ses belles couleurs; elle a maigri; ses yeux sont battus; elle n'a plus de gaîté, de vivacité; est-elle malade? --Elle n'est pas bien; elle a depuis quelques semaines des maux de nerfs et de tête. --J'en suis fâché, très fâché! Dans la jeunesse il suffit d'une maladie pour détruire la fleur de la beauté; et voyez en combien peu de temps! En septembre passé quand elle quitta Norland, c'était la plus belle fille qu'on pût voir. Elle avait précisément ce genre de beauté qui plaît aux hommes et les attire. Je pensais aussi qu'elle trouverait bientôt un bon parti. Je me rappelle que Fanny disait souvent que quoiqu'elle fût votre cadette, elle se marierait plutôt et mieux que vous. Elle s'est trompée cependant: c'est tout au plus à présent, si Maria trouve un parti de cinq ou six cents pièces de rente; et vous, Elinor, vous allez en avoir un de deux mille...... en Dorsetshire..... dites-vous.... Je connais peu le Dorsetshire, mais je me réjouis beaucoup de voir votre belle terre. Dès que vous y serez établie, vous pouvez compter sur la visite de nous deux Fanny et moi. Nous serons charmés de passer là quelque temps avec vous et le bon colonel. Elinor s'efforça très-sérieusement de lui ôter l'idée que le colonel songeât à l'épouser; mais ce fut en vain. Ce projet lui plaisait trop pour qu'il y renonçât. Il persista à dire qu'il ferait tout ce qui dépendait de lui pour décider la chose qui était déja bien commencée, et que dès le lendemain il irait voir le colonel, et lui ferait un bel éloge d'Elinor. Ce pauvre John Dashwood! il avait justement assez de conscience pour sentir qu'il n'avait point rempli ses promesses à son père relativement à ses soeurs, et pour désirer que le colonel Brandon et madame Jennings voulussent bien les dédommager de sa négligence. Ils eurent le bonheur de trouver lady Middleton chez elle; et sir Georges rentra bientôt après. Elinor présenta son frère; et des deux côtés l'on se fit beaucoup de civilités. Sir Georges était toujours prêt à aimer tout le monde; et quoique M. Dashwood ne s'entendît ni en chevaux ni en chiens, il promettait d'être un assez bon convive. Lady Middleton trouva sa tournure élégante et son ton parfait, parce qu'il avait admiré son salon; et M. Dashwood fut enchanté de tous les deux. --Quel charmant récit j'aurai à faire à Fanny de ma matinée, dit-il à sa soeur en la ramenant chez madame Jennings; et comme elle en sera contente! Il n'y a que la santé de la pauvre Maria; mais elle se remettra. Lady Middleton est une femme charmante, tout-à-fait dans le genre de Fanny. Elles se conviendront à merveille, j'en suis sûr! et sir Georges est très-aimable. Il donne souvent à manger, n'est-ce pas, et des assemblées et des fêtes? Il m'a invité à tout ce qu'il y aurait chez lui. C'est une bonne connaissance à faire; et je vous en remercie, Elinor. Votre madame Jennings aussi est une excellente femme, quoique moins élégante que sa fille; mais aussi n'est-elle pas lady. J'espère bien cependant que votre belle-soeur n'aura plus aucun scrupule de la voir: car je vous confesse à présent que c'est pour cela qu'elle n'est pas venue avec moi ce matin. Nous savions qu'elle est veuve d'un homme qui s'était enrichi dans le commerce; et ni madame Dashwood ni madame Ferrars ne se souciaient de voir cette famille. Mais cela changera quand je leur dirai comme elle a l'air opulente. Le salon de lady Middleton est plus orné que le nôtre; et je crains seulement un peu que Fanny ne veuille l'imiter. Mais enfin ils sont riches, très-aimables; et j'espère que nous nous verrons souvent. Ils étaient devant la maison de madame Jennings, et ils se séparèrent. CHAPITRE XXXV. Madame Fanny Dashwood avait une telle confiance dans le jugement de son mari, que dès le jour suivant elle vint en personne faire visite à madame Jennings et à lady Middleton; et cette confiance ne fut pas trompée. La vieille amie de ses belles-soeurs, quoiqu'un peu commune, lui plut assez par ses prévenances; et lady Middleton l'enchanta complètement par son bon ton et son élégance. Cet enchantement fut réciproque. Il y avait entre ces deux femmes une sympathie de froideur de coeur et de petitesse d'esprit, qui devait nécessairement les attirer l'une vers l'autre. Elles avaient la même insipidité dans la conversation, la même nullité d'idées. Seulement Fanny avait un fond d'avarice et d'envie qui se manifestait en toute occasion, et lady Middleton une indifférence parfaite pour tout le monde, excepté pour ses enfans. Madame Dashwood lui plut mieux qu'une autre femme sans qu'elle eût pu dire pourquoi. Mais ce n'était pas de l'amitié, elle en était incapable. Fanny ne réussit pas aussi bien auprès de madame Jennings qui lui trouva l'air fier, impertinent, et qui vit qu'elle ne faisait aucun frais pour plaire, qu'elle n'avait rien d'aimable ni d'affectueux même avec ses charmantes belles-soeurs à qui elle parlait à peine, et qu'elle ne s'informait point de la santé de Maria qu'elle devait trouver changée. En effet elle ne disait rien à Elinor, ne témoignait aucun intérêt pour leurs plaisirs, leur demandait à peine des nouvelles de leur mère d'un air glacé, et sans écouter la réponse. Elle ne fut avec elles qu'un quart-d'heure, et resta au moins sept minutes en silence. La bonne et vive madame Jennings en fut indignée, et ne se gêna pas de le dire lorsque Fanny fut partie. Elinor aurait fort désiré d'apprendre d'elle si Edward était à Londres. Mais Fanny n'avait garde de prononcer devant elle le nom de son frère, jusqu'à ce que le mariage de l'un avec miss Morton, et de l'autre avec le colonel Brandon, les eût séparés à jamais. Elle les croyait encore trop attachés l'un à l'autre pour ne pas trembler tant qu'ils seraient libres; et son étude continuelle était de chercher à les éloigner de toutes manières. Elle ne parla donc point de son frère. Mais Elinor apprit d'un autre côté ce qu'elle voulait savoir. Lucy vint réclamer sa compassion sur le malheur qu'elle éprouvait de n'avoir point encore vu son cher Edward, quoiqu'il fût venu à Londres avec M. et madame Dashwood pour se rapprocher d'elle. Mais il n'osait pas venir la voir chez ses parens d'Holborn qui ne le connaissaient point; et malgré leur mutuelle impatience, tout ce qu'ils pouvaient faire pour le moment, c'était de s'écrire tous les jours. Elinor, qui ne pouvait se fier tout-à-fait à la véracité de Lucy, et qui voyait le but de ses confidences, doutait encore; mais elle ne tarda pas d'avoir la conviction qu'Edward était véritablement à la ville. Deux fois en rentrant à la maison elle apprit qu'il était venu et trouva sa carte. Par une contrariété naturelle au coeur humain, elle fut bien aise qu'il eût pensé à venir, et plus aise encore de n'y avoir pas été. M. John Dashwood ne perdait pas de vue le mariage supposé de sa soeur aînée avec le colonel Brandon; ainsi qu'il l'avait dit, il voulut l'inviter à dîner chez lui. Il ne fallait pas moins qu'un motif de cette importance pour les décider lui et sa femme à cette dépense. Fanny y consentit cette fois, et par l'espoir qu'Elinor en épouserait un autre que son frère, et par celui d'être invitée à son tour aux fréquentes fêtes de sir Georges et à ses dîners qui étaient en grande réputation, tant pour le talent de son cuisinier, que par l'élégance du service: c'était donc semer pour recueillir. En effet peu de jours après que la connaissance fut faite, on reçut une invitation en forme pour dîner le jeudi suivant chez madame John Dashwood à Harley-Street, où ils avaient loué pour trois mois une jolie maison. Ses deux belles-soeurs, madame Jennings, les Middleton et M. Palmer acceptèrent. Charlotte sur le point d'accoucher ne sortait plus. Le colonel Brandon fut surpris d'être du nombre des convives, ne connaissant pas du tout madame Dashwood et n'ayant vu qu'un instant son mari, qui ne lui avait fait qu'un accueil demi poli; mais il aimait trop à être avec mesdemoiselles Dashwood pour en refuser l'occasion. Madame Ferrars devait aussi en être. Mais on ne nomma point ses fils; et Elinor n'osa pas s'informer s'ils y seraient. Quelques mois auparavant elle aurait été vivement émue de la seule pensée de se rencontrer avec la mère d'Edward, et de lui être présentée, actuellement elle pouvait la voir relativement à elle-même avec une complète indifférence; elle le croyait du moins, et rejeta entièrement sur la curiosité, l'intérêt qu'elle mettait à la connaître. Cet intérêt, mais non pas son plaisir, acquit un degré de plus en apprenant que Lucy Stéeles serait aussi de la partie. D'après ce qu'elle savait de la hauteur de madame Ferrars, la bonne Elinor, sans aimer Lucy, ne pouvait s'empêcher de la plaindre d'avance de la manière dont elle en serait traitée, ce qui lui serait d'autant plus sensible qu'elle s'y était volontairement exposée. Dès que celle-ci apprit ce dîner, elle se hâta de rappeler une invitation assez vague que lady Middleton avait faite aux deux soeurs Stéeles lorsqu'elles se séparèrent à Barton, de passer une quinzaine de jours chez elle à Londres. Lady Middleton l'avait oubliée; mais l'adroite Lucy porta à la petite Sélina un joli panier plein de bonbons, et lui souffla de demander à sa maman que ses bonnes amies Stéeles vinssent demeurer avec elle. Les demandes de Sélina n'étaient jamais refusées; une heure après la voiture de lady Middleton arriva à Holborn, avec une prière instante aux demoiselles Stéeles de se rendre sans délai aux désirs de Sélina, avant que la charmante petite pleurât, ce qui lui faisait un mal affreux. Une fois établies chez leurs nobles parens, elles devaient être invitées avec eux, et elles avaient un droit de plus de l'être chez madame Dashwood à qui elles n'étaient pas entièrement inconnues, au moins de nom, puisque leur oncle avait été instituteur de son frère. Mais il suffisait qu'elles fussent logées chez lady Middleton, et qu'elle les protégeât pour être bien reçues. Lucy était au comble de la joie; elle allait enfin être introduite dans cette famille qui devait être un jour la sienne. Elle pourrait satisfaire sa curiosité, les examiner, juger des difficultés qu'elle aurait à surmonter, avoir une occasion de leur plaire. Elle n'avait pas encore eu dans sa vie un aussi grand plaisir qu'en recevant la carte de madame Dashwood. Mais ce plaisir aurait été diminué de moitié si elle n'avait pu y joindre le chagrin de sa rivale: elle se hâta d'aller lui faire part de son bonheur. Elinor eut beaucoup de peine à lui cacher ce qu'elle ressentait, et n'y réussit peut-être pas, car la joie de Lucy augmenta en voyant un nuage sur le front d'Elinor, lorsqu'elle lui dit qu'Edward y serait sûrement: à moins, ajouta-t-elle, qu'il ne craigne de se trahir. Il lui était impossible lorsque nous étions ensemble de cacher l'excès de son affection; et cette raison l'empêchera peut-être d'y venir. Quelque cruel que fût ce motif pour la pauvre Elinor, elle en désirait au moins l'effet. Voir Edward pour la première fois depuis leur séparation, et le voir avec Lucy! Elle croyait à peine pouvoir le supporter. Ce jeudi si désiré, si redouté, qui devait mettre les deux jeunes rivales en présence de la future belle-mère arriva. Elinor avait acheté la veille une charmante toque en fleurs avec des plumes blanches dont elle voulait se parer ce jour-là. Lucy qui venait continuellement chez madame Jennings, pour y voir sa -chère- amie, se trouva là quand on l'apporta. Elinor l'essaya. Elle lui séyait à ravir; et malgré toute sa raison, elle ne fut point fâchée de le trouver elle-même. Le jeudi matin Lucy arriva, plus caressante, plus tendre qu'à l'ordinaire. Elle avait honte, dit-elle, de ce qu'elle venait lui demander; mais sa chère Elinor était si fort au-dessus de ces bagatelles; elle avait si peu besoin de parure; elle était si indifférente sur ce moyen de plaire en ayant tant d'autres; et pour cette grande occasion il était si essentiel à Lucy de les tous employer. Elle devait à Edward de se faire aussi jolie qu'il lui serait possible la première fois qu'elle paraissait devant sa mère. Si Edward lui-même s'y trouvait, c'était un motif de plus qu'Elinor devait comprendre. Elle espérait donc de sa complaisance, de son amitié, qu'elle voudrait bien pour ce jour-là renoncer à la jolie toque qui la coiffait si élégamment, et la lui prêter. Elle avoua en rougissant qu'elle n'était pas assez en fonds dans ce moment pour s'en acheter une semblable, ce qu'elle aurait fait sûrement, eût-elle dû la prendre à crédit, si elle n'avait pas compté sur la bonté de sa -chère- Elinor. Mademoiselle Dashwood frémit de penser qu'elle avait failli arriver au dîner coiffée exactement comme Lucy, et se trouva heureuse en comparaison de lui céder si jolie toque, qu'elle regrettait bien un peu.... mais qu'elle pria Lucy d'accepter. Cette dernière s'en empara bien vîte, également enchantée qu'elle fût sur sa tête et non sur celle d'Elinor. Bon Dieu! ma chère, lui dit-elle, plaignez-moi, je vous en conjure! Vous êtes la seule personne qui saura ce que je souffre. A peine puis-je marcher tant je suis émue en pensant que dans quelques heures je verrai la personne dont tout mon bonheur dépend, celle qui doit être ma mère! Mettez-vous à ma place.... mais c'est impossible; il faut aimer Edward comme je l'aime, pour comprendre l'état où je suis. Elinor aurait pu diminuer cette émotion ou la faire changer de nature, en lui disant que vraisemblablement c'était la belle-mère de miss Morton plutôt que la sienne qu'elle allait voir. Elle ne le dit pas, mais elle lui assura avec tant de sincérité qu'elle la plaignait infiniment, que Lucy en fut presque piquée. Elle espérait être pour mademoiselle Dashwood un objet d'envie plutôt que de compassion. Enfin elles arrivèrent chez madame John Dashwood. Sa mère au haut bout de la chambre étalait dans un grand fauteuil sa chétive personne, et saluait à peine avec un air de protection. Elle était petite, maigre, se tenait extrêmement droite, avait de la roideur dans tous ses mouvemens; sa physionomie était sombre ou du moins très sérieuse; elle ne se permettait de sourire que lorsqu'elle disait un sarcasme; son teint était brun tirant sur le jaune; ses traits assez petits, et sans beauté. Une contraction habituelle de ses sourcils empêchait sa physionomie d'être complètement insignifiante, mais lui donnait en échange une forte expression d'orgueil et même de méchanceté. Elle ne parlait pas beaucoup, contre la règle générale; elle proportionnait le nombre de ses paroles à celui de ses idées; et dans le peu de syllabes honnêtes qui lui échappèrent à l'arrivée des hôtes de sa fille qui lui furent présentés, il n'y en eut pas une seule adressée aux demoiselles Dashwood, qu'elle regardait intérieurement, avec dédain et avec malveillance. Cette conduite ne pouvait plus influer sur le bonheur d'Elinor. Peu de mois auparavant elle en aurait été excessivement blessée et affligée; mais il n'était plus au pouvoir de madame Ferrars de produire cet effet sur elle; et la différence de sa manière avec les demoiselles Stéeles, dont le seul but était d'humilier encore mesdemoiselles Dashwood, l'amusa au contraire beaucoup. Elle ne pouvait s'empêcher de sourire de l'air affable et presque amical avec lequel la mère et la fille distinguèrent Lucy surtout, et des peines que celle-ci se donnait pour leur plaire, peines qui allaient jusqu'à la bassesse. Madame Ferrars avait un vieux petit bichon, seul être qu'elle pût aimer et qui ne la quittait point. Lucy le caressait exactement comme elle caressait Sélina Middleton. Elle s'extasiait sur cette charmante petite créature, allait lui ouvrir la porte s'il voulait sortir, et l'attendait pour le rapporter à sa maîtresse. Elle admirait l'éclat du beau satin cramoisi de la robe de madame Ferrars et la beauté de ses points. Elle allait chauffer le coussin qui était sous les pieds de cette dame. Quand lady Middleton s'éloignait un peu, elle déclarait que madame John Dashwood était la plus belle femme qu'elle eût vue de sa vie, et qu'elle ressemblait beaucoup à sa mère, etc. etc. Enfin à force de flatteries, elle se rendit si agréable à l'une et à l'autre, que même madame Ferrars, qui ne s'humanisait jamais avec ceux qu'elle regardait comme ses inférieurs, lui adressa quelques mots obligeans, et déclara que ces jeunes miss Stéeles avaient le ton de la meilleure éducation, et que bien des demoiselles qui se croyaient des modèles, n'en approchaient pas. Elle lança en même temps un regard sur Elinor qui riait en elle-même, en pensant à quel point la faveur et les grâces de madame Ferrars étaient mal placées, et qu'elles se changeraient bien promptement en fureur, si elle se doutait que cette jeune audacieuse, qu'elle trouvait si charmante, parce qu'elle n'était pas Elinor, pensait à épouser son fils. Fanny faillit à lui en donner l'idée: mesdemoiselles Stéeles, dit-elle à sa mère, sont les nièces de M. Pratt chez qui Edward a étudié.--Vraiment, dit madame Ferrars en relevant le sourcil; vous connaissez donc mon fils?--Très-peu, madame, dit Lucy avec assurance, nous ne demeurons pas auprès de mon oncle.--Tant mieux pour vous, dit madame Ferrars avec humeur; il n'entend rien à l'éducation. Lucy redoubla ses flatteries qui lui réussirent de nouveau. Elle était au troisième ciel, en se voyant ainsi distinguée, et ne daignait plus parler à Elinor. La grosse Anna même se rengorgeait avec fierté, en pensant qu'elle était la soeur de la future belle-fille de madame Ferrars. Maria était encore plus rêveuse, plus silencieuse qu'à l'ordinaire. A sa tristesse habituelle, se joignait le chagrin qu'elle supposait à Elinor de ne pas voir Edward, et celui qu'elle en ressentait elle-même. Elle l'aimait déja comme un frère favori, et bien plus que celui qu'elle tenait de la nature. L'homme qui devait faire le bonheur de sa chère Elinor était au premier rang dans son coeur. Elle était venue presque avec plaisir à ce dîner, malgré son aversion pour la plupart des convives, dans l'unique espoir de voir Edward; et cet espoir était trompé. Edward n'y était pas. Elle regardait sa soeur avec un étonnement douloureux, et ne pouvait comprendre qu'elle eût la force de supporter une mésaventure aussi cruelle. Le colonel Brandon placé entre les deux soeurs se serait trouvé fort heureux, si la politesse fastidieuse du maître, et même de la maîtresse de la maison, lui avait laissé le temps d'en jouir. Tous les meilleurs mets, tous les meilleurs vins lui étaient adressés. M. Dashwood lui demandait son opinion surtout, et s'y rangeait à l'instant. Dès qu'il y avait un moment de silence entre lui et ses voisines, il disait à ses soeurs: allons, mesdemoiselles, parlez à votre aimable voisin; ne souffrez pas qu'il s'ennuie. On aurait dit que la fête était pour lui seul, et il ne pouvait comprendre le but de tant d'honnêtetés dont il était fatigué. Le dîner était magnifique, ainsi que les donnent ceux qui invitent rarement; et ni le nombre des plats ni celui des laquais n'annonçaient cette pauvreté dont il s'était plaint à sa soeur. Elle ne se faisait sentir que dans la conversation. Mais il est vrai que de ce côté là le déficit était considérable, tant chez les maîtres du logis que chez la plupart des convives: manque de raison, manque d'esprit, soit naturel soit cultivé, manque de goût, manque de gaîté, manque enfin de tout ce qui rend un repas agréable. Quand les dames suivant l'usage se retirèrent après dîner pour le café, cette pauvreté fut encore plus en évidence. Les hommes mettaient au moins quelque variété dans le discours, quelques mots de politique, de chasse, d'agriculture; mais il n'en fut plus question. On avait épuisé avant dîner l'article des meubles et des parures. A la grande satisfaction de Lucy sa toque avait été fort admirée, et la simple coiffure d'Elinor, qui n'était que ses jolis cheveux bruns retenus par un fil de perles, regardée avec dédain: en sorte qu'après une longue digression sur la bonté du café, le seul sujet d'entretien fut de comparer la grandeur d'Henri Dashwood et celle de Williams. Le second fils de lady Middleton, qui étaient à-peu-près du même âge. Si les enfans avaient été là tous les deux, la question aurait été promptement décidée en les mesurant; mais il n'y avait là qu'Henri, et il fallut s'en rapporter à l'opinion des témoins. Celle des demoiselles Stéeles, qui passaient leur vie avec les petits Middleton, fut surtout demandée par leur mère, et de cette manière qui veut dire: décidez en ma faveur. N'est-ce pas, Lucy, que Williams a au moins deux doigts de plus qu'Henri Dashwood? Lucy fut horriblement embarrassée. A qui fera-t-elle sa cour? enfin l'amour l'emporta sur l'amitié, et après avoir un peu hésité, elle dit qu'elle croyait....... qu'il lui semblait que M. Henri avait quelques lignes de plus. Lady Middleton exprima par un regard son mécontentement; mais Lucy fut dédommagée par un doux sourire de la soeur d'Edward. Elinor trouva sa flatterie d'autant plus méprisable qu'il était évident que le petit Williams était beaucoup plus grand que son neveu; elle le dit quand on lui demanda son avis. Fanny et madame Ferrars répondirent avec aigreur qu'elle se trompait; et Maria déplut à tout le monde en disant qu'elle n'y avait fait nulle attention. Bientôt une autre bagatelle mit en scène sa vivacité de sentiment et l'irritabilité de ses nerfs. Avant de quitter Norland, Elinor avait peint à sa belle-soeur de charmans écrans de cheminée; ils venaient d'être montés dans le dernier goût. Les hommes étaient rentrés au salon et entouraient le feu. John Dashwood allant toujours à son but, en prit un et le montra au colonel. --Voyez, lui dit-il, c'est ma soeur Elinor qui a peint cela; vous qui êtes un homme de goût, vous les admirerez. Je ne sais si vous connaissez son talent pour le dessin; elle passe généralement pour en avoir beaucoup. Le colonel sans être grand connaisseur en peinture les admira infiniment. La curiosité générale fut excitée, et les écrans passèrent de main en main. Lorsqu'ils furent dans celles de madame Ferrars, qui ne s'y entendait pas du tout, et qui ne pouvait se résoudre à louer Elinor, elle les fit passer à sa voisine sans dire un seul mot d'éloges.--Ils sont peints par mademoiselle Dashwood l'aînée, ma mère, dit Fanny; ne les trouvez-vous pas très-jolis? Elinor surprise de la courtoisie de sa belle-soeur, lui en savait gré; mais sa reconnaissance ne fut pas de longue durée. Fanny ajouta: Regardez-les, maman, voyez si ce n'est pas à-peu-près le même genre de dessin que ceux de mademoiselle Morton; mais celle-ci peint encore plus délicieusement. Le dernier paysage qu'elle a fait est vraiment très-remarquable.--Extrêmement beau, dit madame Ferrars; elle excelle dans tout ce qu'elle fait, et rien ne peut lui être comparé; mais aussi elle a une éducation si brillante, tant de talens naturels! Maria, la sensible, la vive Maria ne put supporter ce qu'elle regarda comme un outrage à sa soeur; elle était déja très-irritée du ton et de la manière de madame Ferrars, mais de tels éloges donnés à une autre aux dépens d'Elinor, provoquèrent son ressentiment. Quoiqu'elle n'eût encore aucune idée des projets sur mademoiselle Morton, mais cédant comme à son ordinaire à son premier mouvement, elle dit avec vivacité: Voilà en vérité une singulière manière de voir et d'admirer les ouvrages de ma soeur! en faire un objet de comparaison pour les rabaisser, c'est du moins peu obligeant. Qui est cette demoiselle Morton à qui personne ne peut être comparé? à propos de quoi est-il question d'elle et de ses talens? qui intéresse-t-elle ici? et mon Elinor nous intéresse tous. Alors prenant les écrans de la main de sa belle-soeur et les montrant encore au colonel; il faut, dit-elle, n'avoir pas le moindre goût, le moindre sentiment du beau pour ne pas les admirer, et pour penser à autre chose quand on les voit. Madame Ferrars rougit de colère; ses petits yeux s'enflammèrent; ses sourcils s'élevèrent d'un demi pouce et se touchèrent.--Je croyais, dit-elle, que tout le monde ici savait que miss Morton est la fille de feu lord Morton; j'oubliais que mesdemoiselles Dashwood ne sont jamais venues à Londres et ne peuvent connaître le beau monde. Fanny avait aussi l'air très-courroucée; et son mari était tout effrayé de l'audace de Maria. Il s'approcha d'elle, la mena dans l'embrasure de la fenêtre, et lui dit à voix basse: Est-ce qu'Elinor ne vous a pas dit qu'Edward doit épouser miss Morton? Vous auriez mieux fait de vous taire.--Edward! épouser miss Morton! s'écria Maria; jamais, jamais, c'est impossible! et poussée par son sentiment pour sa soeur chérie, ainsi méprisée et rejetée par toute une famille qui devait l'adorer, elle vint s'asseoir à côté d'elle, passant un bras autour de son cou, et posant sa joue contre la sienne, elle lui dit à l'oreille: Chère, chère Elinor, ne souffrez pas que de telles gens aient le pouvoir de vous rendre malheureuse; ne craignez rien; Edward ne pense pas ainsi. Je le connais, j'ose vous répondre de sa fidélité; en dépit d'eux et de leurs projets, il n'aime, il n'épousera que vous. Elinor touchée de l'affection de sa soeur, mais désolée des preuves qu'elle lui en donnait dans ce moment, la conjura de se calmer, de se taire, tandis qu'elle-même ne pouvait à peine retenir les larmes qui remplirent ses yeux au propos de Maria. Celle-ci les sentit sur sa joue: tu pleures, lui dit-elle. Les méchans font pleurer mon Elinor; et alors elle fondit en larmes. L'attention de chacun fut excitée; et tout le monde eut l'air consterné. Le colonel Brandon qui depuis le commencement de cette scène avait eu les yeux attachés sur Maria, l'admirait bien plus qu'il ne la blâmait. Ce coeur si brûlant, cette sensibilité si active pour ceux qu'elle aimait autant que pour elle même, l'attachaient toujours davantage à cette jeune personne. Lorsqu'elle éclata en pleurs et en sanglots, il se leva, vint près d'elle presque involontairement, et prit sa main qu'il serra entre les siennes. Elinor soutenait sur son sein la tête de sa soeur, et ne pensait plus à Edward. Madame Jennings disait! pauvre enfant! pauvre petite! la moindre chose attaque ses nerfs! et elle lui faisait respirer son flacon de sels. Madame Ferrars levait les épaules en parlant à sa fille; Lady Middleton regardait avec son air glacé; M. Palmer bâillait près du feu en tenant les malheureux écrans, cause première de ce trouble; les deux Stéeles riaient et chuchotaient dans un coin; sir Georges était enragé contre le traître Willoughby, seul auteur, disait-il, de cette faiblesse de nerfs, et s'établissant entre les deux petites cousines Stéeles, qui étaient encore ses favorites, il leur conta toute l'affaire, qu'elles savaient aussi bien que lui, en s'emportant contre l'homme abominable qui mettait une fille charmante dans cet état. Au bout de quelques minutes, Maria fut un peu remise. Elinor voulait la faire passer dans une autre chambre; mais madame Dashwood dit qu'il n'y en avait point de libre, que l'attaque de nerfs une fois passée, Maria serait aussi bien au salon: elle resta donc à côté d'Elinor, et sans dire un mot de la soirée. --Pauvre Maria! disait son frère à voix basse au colonel Brandon; elle n'a pas une aussi forte santé que sa soeur, elle est très-nerveuse, au lieu qu'Elinor n'est jamais malade. Je suis sûr qu'elle n'a pas coûté une guinée en médecin depuis qu'elle est au monde; mais la pauvre Maria! sa santé est détruite aussi bien que sa beauté, et c'est sans doute ce dernier point qui l'afflige: c'est bien naturel en vérité; si jeune encore! Pourriez-vous croire qu'il y a peu de mois qu'elle était belle à frapper, presque aussi belle qu'Elinor? A présent, quelle différence! Elinor est charmante et ne changera jamais; c'est un genre de beauté qui sera toujours le même, je puis en répondre. --Je l'espère, dit le colonel, et que mademoiselle Maria retrouvera bientôt ses charmes.... Hélas! elle n'en avait encore que trop pour lui, et jamais elle ne lui avait paru aussi intéressante, aussi digne de toute son adoration. Après le thé on fit des parties de jeu. Mesdames Ferrars et Jennings s'établirent à un grave whist avec sir Georges et M. Palmer. Elinor fut surprise de cet arrangement; le colonel Brandon, à qui son frère et sa belle-soeur avaient fait tant d'honneurs, avait dans son idée plus de droit à cette partie, et par son âge et par son habileté au whist, que M. Palmer, qui malgré son apathie ne parut pas trop content d'être le partener des deux grands-mères. Mais M. Dashwood n'avait garde de séparer sa soeur Elinor de son futur époux le colonel Brandon. Lady Middleton n'aimait que le cassino; et le colonel ne le savait presque pas, mais n'importe; il fallut bon gré malgré qu'il se mît à cette partie, ainsi qu'Elinor qui aurait bien préféré ne pas jouer et rester avec sa soeur; mais elle eut beau conjurer ou son frère ou Fanny de prendre sa place, elle ne put l'obtenir. M. Dashwood se mit à côté du colonel pour lui apprendre le cassino. Anna Stéeles fit le quatrième. Fanny se mit en cinquième dans la partie des mères. Lucy tantôt à côté d'elle lui parlait de tout ce qui pouvait lui plaire, tantôt à côté de madame Ferrars s'intéressait à son jeu, vantait son habileté au whist, à laquelle la bonne dame avait de grandes prétentions, enfin faisait sa cour de son mieux. Maria était laissée seule à ses tristes pensées, et ne s'en plaignait pas. Absorbée dans ses réflexions, dans ses souvenirs, et bien loin du salon de madame John Dashwood, elle n'entendit pas même ouvrir la porte et Fanny s'écrier: Ah! voilà mon frère. Mais Elinor ne l'entendit que trop; son sang reflua vers son coeur qui battit avec violence; et ses yeux baissés sur ses cartes, sans en distinguer une, elle s'efforça de reprendre son courage accoutumé. Enfin quand elle crut y avoir réussi, elle tourna ses regards d'abord sur Lucy, qui était restée à sa place, dont la physionomie n'exprimait rien, mais dont les yeux perçans suivaient celui qui venait d'entrer. Elinor était placée de manière à ne pas le voir, et n'en était pas fâchée, lorsque son frère s'écrie: Ah! vous voilà enfin, Robert, d'où diable venez-vous? Nous avons dîné depuis deux heures. Elinor respire; ce n'est pas Edward. Robert s'avance auprès de son beau-frère; elle reconnaît d'abord le merveilleux à la boîte à cure-dents qui l'avait si fort impatientée chez le bijoutier. Sans doute il la reconnut aussi; il la salua d'une inclination de tête d'un air affecté. Son costume avait toute l'extravagance de la mode française, encore exagérée, et présentait vraiment quelque chose de très-ridicule: une crête ébouriffée, un col de chemise remontant jusqu'aux coins des yeux, un fraque étroit, un gilet de deux doigts, un pantalon qui lui montait jusque sous les bras, un fracas de cachets et de bagues, un bouquet à la boutonnière, enfin tout ce qui constituait alors l'élégance des jeunes gens qu'on appelait -des incroyables-. L'émotion d'Elinor avait fait place à l'étonnement; elle ne pouvait comprendre que ce fût là le frère du simple, du timide Edward. Il dit légèrement à son beau-frère, que, sur sa parole, il avait tout-à-fait oublié son dîner; que, dans la foule de ses engagemens, ces oublis lui arrivaient souvent; et promenant sa lorgnette sur les jeunes dames, il daigna ajouter: Sans doute j'ai beaucoup perdu... Cette langoureuse beauté auprès de la cheminée, est-ce une de vos soeurs, John? en désignant Maria. --Oui, la cadette, très-jolie autrefois sur mon honneur; mais la pauvre enfant est malade. Robert ne l'écoutait pas; sa lorgnette était dirigée sur la jolie toque à plumes de Lucy. Cette petite personne est délicieusement coiffée, reprit-il, mais je dis délicieusement! Cela vient de Paris; je crois l'avoir remarqué au magasin d'Hustley; très-jolie sur ma parole; du dernier goût! --Et la jeune personne aussi; c'est miss Lucy Stéeles, parente de lady Middleton. Et Edward où diable se tient-il? --Où je ne suis pas sans doute. Nous n'allons point ensemble; il y a huit jours que je ne l'ai vu. Il s'approcha de sa mère dont il était le favori, et qui lui dit: Bon jour, Robert, avec un air assez affable. Il adressa quelques mots à Lucy sur sa délicieuse coiffure, dont elle eut l'air très-flattée. Peu après les parties finirent, et l'on prit congé les uns des autres, au grand plaisir des deux soeurs à qui la journée avait été ennuyeuse et pénible. CHAPITRE XXXVI. Le désir qu'Elinor avait eu de voir la mère d'Edward était plus que satisfait; il était anéanti. Et, de tout son coeur, elle désirait actuellement ne pas se retrouver avec elle. Elle avait assez de son orgueil, de son dédain, de son esprit étroit et vain, et de sa prévention décidée contre les soeurs de son gendre; elle voyait clairement à présent toutes les difficultés et les retards qu'il y aurait eu à son mariage avec Edward, lors même qu'il eût été libre. Il était le seul de cette famille qui lui fût agréable. La fatuité et les prétentions de l'élégant Robert lui étaient insupportables; et madame John Dashwood n'ayant jamais cherché à gagner l'amitié de ses belles soeurs, ne leur en avait jamais témoigné. Elle se trouva donc presque heureuse qu'un obstacle insurmontable la préserva du malheur d'être sous la dépendance de madame Ferrars, d'être obligée de se soumettre à ses caprices et de supporter sa mauvaise humeur; et si elle n'avait pas encore la force de se réjouir qu'Edward fût engagé avec Lucy, elle l'attribuait uniquement à la certitude qu'il ne serait pas heureux avec elle. Si sa rivale avait été plus aimable, elle aurait pris tout-à-fait son parti de renoncer pour sa part à un bonheur aussi chèrement acheté que d'être la fille de madame Ferrars et la soeur de M. Robert. Elle ne comprenait pas que Lucy eût attaché autant de prix aux honnêtetés d'une femme qui ne lui en avait fait que parce qu'elle n'était pas Elinor, et que la vérité ne lui était pas connue. Il fallait que Lucy fût complètement aveuglée par la vanité pour n'avoir pas senti que cette préférence arrachée à demi par ses flatteries, n'était pas du tout pour l'-amante d'Edward-, pas même pour Lucy Stéeles, mais pour la jeune fille qui paraissait à côté de celle qu'on voulait mortifier. Lucy le voyait si peu sous ce jour, que dès le lendemain matin elle arriva à Berkeley-Street avec l'espoir de trouver Elinor seule, et de lui dire tout son bonheur; elle eut celui de venir au moment où madame Jennings allait sortir. --Chère amie, dit Lucy à Elinor, que je suis contente de pouvoir vous parler en liberté, vous dire combien je suis heureuse! Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus flatteur que la manière dont madame Ferrars me traita hier? Comme elle était bonne, affable! Vous savez combien je la redoutais; certes, j'avais bien tort. Dès le premier moment où je lui fus présentée, je vis sur sa physionomie quelque chose qui me disait que je lui plaisais extrêmement; et toute sa conduite avec moi l'a confirmé. N'est-ce pas que c'était ainsi? vous l'aurez vu tout comme moi. N'en avez-vous pas été frappée? --Elle était certainement très-polie avec vous. --Polie! est-ce que vous n'avez vu que de la politesse? Pour moi j'ai vu beaucoup plus. Avec quelle bonté elle m'a distinguée de tout le monde! ni orgueil ni hauteur quoique je sois une pauvre jeune personne qu'elle voyait aussi pour la première fois. Elle n'a presque adressé la parole qu'à -moi- seule, et votre belle-soeur de même. Quelle femme adorable! toute douceur, toute affabilité, si bonne, si prévenante! Quel bonheur pour vous que votre frère ait épousé une femme aussi aimable. Elinor pour éviter de répondre, voulut changer d'entretien; mais Lucy la pressa tellement de convenir de son bonheur, qu'elle ne pût s'en défendre.--Indubitablement, lui dit-elle, rien ne pourrait être plus heureux et plus flatteur pour vous que la conduite de madame Ferrars, si elle connaissait vos engagemens avec son fils, mais ce n'est pas le cas, et..... --J'étais sûre d'avance que vous me répondriez cela, interrompit Lucy; mais vous conviendrez au moins qu'il ne peut y avoir aucune raison au monde qui obligeât madame Ferrars à feindre de m'aimer, si je ne lui plaisais pas; et elle a marqué une prévention si flatteuse pour moi, et pour -moi seule-, que vous ne pouvez m'ôter la satisfaction d'y croire. Je suis sûre à présent que tout finira bien, et que je ne trouverai point les difficultés que je craignais. Madame Ferrars et sa fille sont deux femmes charmantes, adorables, qui me paraissent sans défauts; et peut-être me font-elles l'honneur de penser la même chose de moi; car j'ai vu et senti qu'il y avait entre nous un attrait mutuel. Je suis étonnée que vous ne m'ayez jamais dit combien votre belle-soeur est agréable! Elinor n'essaya pas même de répondre; qu'aurait-elle pu dire? --Etes-vous malade, miss Dashwood? dit Lucy, vous semblez si triste, si abattue! Vous ne parlez pas; sûrement vous n'êtes pas bien, lui dit la méchante fille avec son regard abominable. --Je ne me suis jamais mieux portée; répondit Elinor. --J'en suis vraiment charmée; mais vous n'en avez pas l'air du tout. Je serais consternée si vous tombiez malade, vous qui -partagez- si bien tout ce qui m'arrive. Le ciel sait ce que j'aurais fait sans votre amitié. Elinor essaya de répondre quelque chose d'honnête; mais elle le fit si froidement qu'il eût mieux valu se taire. Cependant Lucy en parut satisfaite. --En vérité, lui dit-elle, je n'ai pas le moindre doute sur l'intérêt que vous prenez à mes confidences et à mon bonheur; et après l'amour d'Edward, votre amitié est ce que je prise le plus. Pauvre Edward! si seulement il avait été là; s'il avait vu sa mère et sa soeur me traiter comme si j'étais déja de la famille! mais à présent il en sera souvent témoin, et tout s'arrange à merveille. Lady Middleton et madame John Dashwood s'aiment déja à la folie; elles vont se lier intimement, et nous serons sans cesse les uns chez les autres. Edward passe sa vie, dit-on, chez sa soeur. Lady Middleton fera de fréquentes visites à madame Dashwood; et votre belle-soeur a eu la bonté de me dire qu'elle serait toujours charmée de me voir. Ah! quelle délicieuse femme! Si vous lui dites une fois ce que je pense d'elle, vous ne pourrez pas exagérer mes éloges. Elinor garda encore le silence; et Lucy continua: Je suis sûre, que je me serais aperçue au premier moment si madame Ferrars avait mauvaise opinion de moi. Elle m'aurait fait seulement comme à d'-autres- une révérence cérémoniale, sans dire un mot, ne faisant plus nulle attention à moi, ne me regardant qu'avec dédain... Vous comprenez sûrement ce que je veux dire. Si j'avais été traitée ainsi, il ne me resterait pas l'ombre d'espérance, je n'aurais même pas pu rester en sa présence. Je sais que, lorsqu'on lui déplaît, elle est très-violente, et n'en revient jamais. Elinor n'eut pas le temps de répliquer quelque chose à son malin triomphe. La porte s'ouvrit; le laquais annonça M. Ferrars qui entra immédiatement. Ce fut un moment très-pénible pour les uns et pour les autres; tous les trois eurent l'air très-embarrassé. Edward paraissait avoir plus envie de reculer que d'avancer. Ce qu'ils désiraient tous d'éviter, une rencontre en tiers, arrivait de la manière la plus désagréable. Non seulement ils étaient tous les trois ensemble, mais ils y étaient sans le moindre intermédiaire, sans personne qui pût soutenir l'entretien, et venir à leur secours. Les dames se remirent les premières. Ce n'était pas à Lucy à se mettre en avant; vis-à-vis de lui l'apparence du secret devait encore être gardée. Elle ne fit donc que le regarder tendrement, le saluer légèrement, et garder le silence. Elinor qui le voyait pour la première fois depuis leur arrivée et qui ne devait pas avoir l'air de rien savoir, avait un rôle bien plus difficile. Mais autant pour lui que pour elle, elle désirait si vivement d'avoir un maintien naturel, que passé le premier moment elle put le saluer d'une manière aisée et presque comme à l'ordinaire. Un second effort sur elle-même la rendit si bien maîtresse de ses impressions, que ni son regard, ni ses paroles, ni le son de sa voix ne purent trahir ce qui se passait dans son intérieur. Elle ne voulut pas que la présence de Lucy l'empêchât de témoigner à un ancien ami, son plaisir de le revoir, et son regret de ne s'être pas trouvée à la maison quand il y était venu. Ni les regards pénétrans de sa rivale, ni l'embarras de sa position, ni son dépit secret ne la détournèrent de remplir ce qu'elle regardait comme un devoir envers le frère de sa belle-soeur, et l'homme qu'elle estimait. Cette manière donna quelque assurance à Edward, et le courage de s'avancer et de s'asseoir. Mais son embarras dura beaucoup plus long-temps; ce qui au reste lui était naturel, quoique très-rare chez la plupart des hommes, qui ne se laissent pas influencer par des rivalités de femmes, dont leur amour-propre jouit. Mais Edward n'était pas susceptible de ce genre de vanité; et pour être tout-à-fait à son aise dans cette circonstance, il fallait ou l'insensibilité de Lucy ou la conscience sans reproche d'Elinor; et le pauvre Edward n'avait ni l'un ni l'autre de ces moyens de tranquillité. Lucy avec une mine froide, réservée, semblait déterminée à observer, à écouter et à ne point se mêler d'un entretien où naturellement elle devait être étrangère. Edward ne disait que des monosyllabes, en sorte que la conversation reposait en entier sur Elinor, et qu'elle en était seule chargée. Elle fut obligée de parler la première de la santé de sa mère, d'Emma, de leur arrivée à Londres, de leur séjour, de tout ce dont Edward aurait dû s'informer, s'il avait pu parler. Après quelques minutes, ayant elle-même besoin de respirer, et voulant laisser quelques momens de liberté aux deux amans, sous le prétexte de chercher Maria, elle sortit héroïquement, et resta même quelque temps dans le vestibule avant d'entrer chez sa soeur. Maria n'eut pas la même discrétion; dès qu'elle eut entendu le nom d'Edward, elle courut immédiatement au salon. Le plaisir qu'elle eut en le voyant lui fit oublier un instant toutes ses peines; il fut, comme tous ses sentimens, très-vif et exprimé avec chaleur. Cher Edward, lui dit-elle en lui tendant la main avec toute l'affection d'une soeur et d'une amie, enfin vous voilà! Combien je m'impatientais de vous revoir! et ce moment me dédommage de tout. Edward était dans une extrême émotion; il aurait voulu exprimer ce qu'il sentait, mais devant un tel témoin, qui prêtait toute son attention pour ne perdre ni un regard ni une parole, qu'aurait-il pu dire? Il pressa doucement la main de Maria sans répondre. Puis on se rassit; et pour un moment chacun garda le silence les yeux baissés, à l'exception de Maria qui regardant avec sensibilité tantôt Edward, tantôt Elinor, aurait voulu réunir leurs mains dans les siennes, que leur bonheur lui tînt lieu du sien propre, et qui regrettait seulement que le plaisir de se retrouver fût troublé par la présence importune d'un tiers aussi étranger, aussi indifférent que Lucy. 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