plus. Tout ce qu'elle aime c'est de causer, de raconter, et elle n'est pas fâchée dans le fond d'en avoir un nouveau sujet. Quoiqu'il y eût bien là-dedans quelque vérité, Elinor connaissait trop bien l'excellent coeur de madame Jennings pour ne pas repousser ce qu'elle appelait une injustice; mais elle ne put convaincre Maria, qui était presque toujours influencée dans ses jugemens par la grande importance qu'elle mettait à une sorte de délicatesse raffinée et de sensibilité romanesque, au bon goût, au bon ton, aux grâces. Maria de même que bien des personnes, avec un caractère bon, généreux, un esprit élevé, une sincérité parfaite, n'était ni juste ni raisonnable, et paraissait quelquefois exactement le contraire de ce qu'elle était réellement lorsqu'elle se laissait aller à ses impressions exagérées. Elle exigeait des autres les mêmes sentimens, les mêmes opinions qu'elle avait, et jugeait de leurs motifs par l'effet immédiat de leurs actions sur son esprit. Sa mère à-peu-près dans le même genre, et fière de trouver dans une fille aussi jeune, cet esprit vif et pénétrant, ce sentiment du beau, cet enthousiasme qui la rendait si éloquente et qui animait si bien sa charmante physionomie, avait plutôt augmenté cette disposition qu'elle n'avait cherché à l'affaiblir ou à la régler. Lorsque Maria alla trop loin, sa mère riait et disait: mon Elinor est raisonnable pour deux et cela se calmera avec les années; oubliant que les années ne changent point le caractère, et peuvent tout au plus le modifier: et madame Dashwood elle-même en était la preuve. Une légère circonstance vint encore mettre madame Jennings plus bas dans l'estime de Maria, en lui causant une nouvelle source de peines, et cependant cette bonne femme n'était guidée que par l'impulsion de son excellent coeur et de sa bonne volonté. Les deux soeurs étaient remontées dans leur chambre après déjeûner; elles discutaient encore sur madame Jennings, lorsque celle-ci entra avec une lettre sortant à demi de ses mains, et la figure aussi gaie, aussi contente, aussi riante, que si elle rapportait à Maria tout son bonheur. Que me donnerez-vous, lui dit elle, en entrant, pour ce que je vous apporte? Voilà le meilleur des remèdes, (en montrant un bout de la lettre.) Le coeur de Maria lui battait au point de lui ôter la force d'aller arracher des mains de madame Jennings cette précieuse lettre; son imagination la lisait déjà en entier. Elle était de Willoughby, cela n'était pas douteux, pleine de tendresse, de repentir, expliquant tout ce qui s'était passé, satisfaisante, convaincante, et bientôt suivie de Willoughby lui-même, se précipitant dans la chambre, tombant à ses pieds, et confirmant par l'éloquence de son regard les assurances de sa lettre. D'après l'expression des yeux de madame Jennings et de ses signes à Elinor, elle crut que lui-même était le porteur de cette lettre et qu'il attendait en bas la permission d'entrer; comment sans cela madame Jennings aurait-elle su ce que renfermait cette lettre.--Hélas! ce tableau si rapide et si charmant fut bientôt effacé. La lettre est posée devant elle d'un air triomphant, et déja Maria a reconnu sur l'adresse l'écriture de sa mère, qui, pour la première fois de sa vie, serra douloureusement son coeur. Son espérance avait été si complète et si vive, que l'instant qui la détruisit fut un des plus cruels qu'elle eût encore passés! Il lui semblait n'avoir souffert que dans ce moment. La cruauté de madame Jennings en la trompant ainsi, (car elle lui supposa une intention qu'elle n'avait jamais eue) lui parut au-dessus du reproche; elle n'eut d'autre expression qu'un déluge de larmes, qui ne furent pas interprétées de cette manière par celle qui les faisait couler. Elle crut au contraire que c'était un excès d'attendrissement causé par la vue d'une lettre de sa mère, et après avoir répété: Pauvre enfant, pauvre enfant! Elle est si nerveuse que le plaisir même la fait pleurer; elle sortit sans avoir le moindre sentiment de sa maladresse; car c'était un manque de tact d'annoncer ainsi une lettre qui devait arriver tout naturellement. Toute autre qu'elle aurait prévu l'erreur de Maria et la lui aurait épargnée. Passé le premier moment, Maria éprouva un sentiment de remords d'avoir aussi mal reçu une lettre de sa mère. Elle la reprit, la pressa contre ses lèvres, essuya ses yeux et la lettre même mouillée de ses larmes, et l'ouvrit avec un tendre respect; hélas! elle n'y trouva aucune consolation. Le nom de Willoughby remplissait chaque page; madame Dashwood se confiant encore en son amour, en son honneur, ne croyant pas possible qu'on pût se lasser d'aimer sa Maria, mais réveillée par les craintes et les soupçons d'Elinor, cherchait à relever l'espérance de sa fille chérie, sollicitait seulement son entière confiance, lui témoignait une affection sincère pour Willoughby, qui ne pouvait, disait-elle, les avoir trompées, et une telle conviction de leur bonheur lorsqu'ils seraient unis, que le désespoir de Maria en lisant cette lettre devint une espèce d'agonie. Heureusement ses larmes avaient commencé avant de la lire; elles continuèrent et furent un soulagement. Elle cessa enfin de pleurer, et témoigna alors la plus vive impatience de retourner auprès de sa mère; elle seule entrerait dans ses sentimens, comprendrait sa douleur; elle seule avait senti combien Willoughby méritait d'être aimé; elle seule lui pardonnerait de l'aimer encore malgré sa perfidie. Elle voulait partir ce matin même, et pria Elinor de sonner pour demander une voiture. Ce départ si prompt, si soudain n'était pas du tout de l'avis d'Elinor; outre l'émotion affreuse que ce retour inattendu donnerait à leur mère, qu'il fallait au moins en prévenir, et ses doutes sur le bien qu'il ferait à Maria, elle craignait avec raison qu'une absence si brusque dans un tel moment ne nuisît à sa réputation, et redoutait même les soupçons et les propos de madame Jennings, excitée par la colère où ce départ la mettrait sûrement: elle tâcha donc sans lui dire les motifs qui l'auraient encore plus exaspérée, de faire entendre raison à sa soeur. Elle lui dit qu'il fallait au moins avoir le consentement de leur mère; que leur frère étant attendu tous les jours à Londres, trouverait fort mauvais qu'elles partissent au moment de son arrivée; et la raison se fit enfin entendre à Maria. Madame Jennings sortit ce matin là plutôt que de coutume, et ne demanda point à Elinor de la suivre; il lui tardait que les Middleton et les Palmer sussent tout ce qui se passait, et pussent aussi s'affliger sur Maria et s'indigner contre Willoughby. Dès qu'elle fut partie, Maria conjura sa soeur d'écrire à leur mère, de lui dire toute sa douleur, et de lui demander la permission de retourner auprès d'elle. Elinor s'assit pour cette pénible tâche; Maria placée vis-à-vis d'elle, dans le salon de madame Jennings, appuyée sur la même table où sa soeur écrivait, tantôt suivait le mouvement de sa plume, tantôt rêvait, sa main sur ses yeux, et s'affligeait aussi du chagrin que cette lettre causerait à sa bonne mère: il y avait une heure qu'elles étaient ainsi, quand un coup de marteau à la porte fit tressaillir Maria. Qui peut venir, dit Elinor, de si bonne heure? J'espérais que nous étions à l'abri d'une visite. Maria était déja à côté de la fenêtre. Qui serait-ce que le colonel Brandon, dit-elle avec humeur? est-on jamais à l'abri de le voir entrer? je ne veux pas le voir, et je m'échappe. Un homme qui ne sait que faire de son temps envahit toujours celui des autres; elle sortit par la salle à manger pour éviter de le rencontrer. Elinor qui voulait achever sa lettre, hésitait si elle le recevrait dans l'absence de madame Jennings, mais il ne se fit point annoncer; il entra, et son regard mélancolique, le son de voix altéré avec lequel il demanda des nouvelles de Maria, convainquit Elinor que c'était le seul but de sa visite; elle pouvait à peine pardonner à sa soeur l'espèce d'aversion qu'elle témoignait à ce digne homme. J'ai rencontré madame Jennings à Bonds-street, dit-il ensuite à Elinor; elle m'a engagé à venir auprès de vous, et j'étais charmé, je vous l'avoue, mademoiselle, de cette occasion de vous parler sans témoins; je le désirais d'autant plus, que je vous jure que mon seul motif, mon seul voeu, mon seul espoir est de donner peut-être quelques -consolations-. Mais, non; ce n'est pas le mot, bien au contraire, et je ne sais de quelle expression me servir... de donner à votre soeur une conviction déchirante peut-être au premier moment, mais qui puisse contribuer à guérir son coeur. Mon attachement pour elle et mon estime pour vous, et pour votre excellente mère m'ont décidé à vous confier quelques circonstances.... Mais je vous en conjure, bonne Elinor, ne voyez dans cette confiance que mon ardent désir de vous être utile et aucun intérêt personnel. Je sais bien que quelque chose qu'il arrive, je n'ai aucun espoir; mais quoique j'aie passé bien des heures à me convaincre moi-même qu'il était de mon devoir de vous parler, j'ai besoin encore de votre aveu pour m'y décider. Je vous entends, dit Elinor, vous avez quelque chose à me dire sur M. Willoughby qui dévoilera son caractère. Vous dites que c'est la plus forte preuve d'amitié que vous puissiez donner à ma soeur: ma reconnaissance vous est donc bien assurée. Si ce que vous avez à me confier tend à la guérir plutôt de sa malheureuse inclination, parlez, je vous en conjure, je suis prête à vous entendre. CHAPITRE XXXII. Vous me trouverez, dit le bon colonel à Elinor, un très-maussade narrateur; je sais à peine par où commencer le récit que j'ai à vous faire. Quand je quittai Barton le dernier octobre.... mais il faut que je prenne mon récit de plus loin, il faut que je vous parle de ma propre histoire. Je vous promets d'être bref, et vous pouvez vous fier à moi; c'est un sujet sur lequel je crains de demeurer long-temps, (et ces mots furent accompagnés d'un profond soupir). Il s'arrêta un moment comme cherchant à rassembler ses idées; ensuite il poursuivit. --Vous avez probablement miss Dashwood, oublié une conversation que j'eus avec vous un soir à Barton-Park pendant qu'on dansait; je vous parlais d'une dame que j'avais connue autrefois, qui ressemblait à beaucoup d'égards à votre soeur Maria. --Je ne l'ai point oubliée, s'écria Elinor; je pourrais, je crois, vous dire vos mêmes paroles; mais qui pourrait rendre l'expression de sentiment avec lequel vous parliez de cette femme? --Je l'avoue, dit le colonel, c'était avec une bien vive émotion que je remarquai dans votre soeur une ressemblance frappante à plusieurs égards avec cette femme qui n'existe plus depuis long-temps. Ce n'est pas peut-être dans le détail des traits que ce rapport existe, quoi qu'il y en ait aussi; la figure de Maria est plus belle, mais c'est la même expression de physionomie, le même regard, la même chaleur de coeur, la même vivacité d'imagination, le même caractère. Elisa était ma proche parente. Orpheline dès son enfance, elle fut mise sous la tutelle de mon père. Je n'avais qu'une année de plus qu'elle, et nous étions élevés ensemble. Elle était la compagne de mes jeux et mon intime amie; je ne puis me rappeler le temps où je n'aimais pas Elisa, et mon affection croissant avec les années devint enfin un sentiment passionné. En me jugeant sur ma gravité actuelle, vous m'avez cru peut-être incapable d'un sentiment exalté; il l'était au point que ni le temps ni sa mort n'ont pu l'éteindre, et qu'au moment où je vis votre soeur, qui me la rappelait si parfaitement, il se réveilla avec une nouvelle force. Elisa m'aimait aussi; son attachement pour moi était aussi vif, aussi passionné que celui de votre soeur pour Willoughby; jugez donc si je l'excuse, si je le comprends. Vous, sage Elinor, vous qui savez placer vos sentimens, sous l'égide de la raison, vous ne devez pas comprendre le moment où l'on n'entend plus sa voix, où celle de l'amour est seule écoutée; (ici des larmes remplirent les yeux d'Elinor) mais votre sensibilité vous rend indulgente pour les faiblesses du coeur, et j'en abuse peut-être. Un sourire d'Elinor et même ses larmes lui dirent de continuer. La fortune d'Elisa était considérable; nous n'y avions jamais pensé. Elle était destinée à mon frère aîné; nous l'ignorions tous les deux. Il voyageait avec un gouverneur et connaissait à peine sa jeune cousine, qu'il avait jusqu'alors regardée comme un enfant. Lorsqu'il revint dans la maison paternelle il avait vingt-quatre ans, Elisa dix-sept, et moi dix-huit. Mon père alors nous dévoilant ses desseins, ordonna à sa nièce de se préparer à donner sa main à mon frère; il aimait passionnément ce fils, qui pendant six ans avait été son fils unique, et ne pouvant lui laisser assez de fortune à son gré, il voulait lui assurer celle de sa pupille. Voilà je crois la seule excuse que je puisse alléguer pour celui qui était à la fois l'oncle et le tuteur de cette jeune victime. Prosternée à ses pieds, Elisa en avouant notre amour implora en vain sa pitié; en vain offrîmes-nous d'un commun accord de céder à mon frère cette fortune qui nous rendait si malheureux. Mon père traita et notre attachement et cette proposition de folies enfantines, qu'il ne lui était pas même permis d'écouter, et persista durement dans ses projets, en disant qu'il saurait bien se faire obéir d'elle ainsi que de mon frère, qui sans aimer du tout sa cousine, consentait cependant à l'épouser. Au désespoir, et décidés à tout plutôt qu'à renoncer l'un à l'autre, nous formâmes un projet d'évasion. Le jour était fixé; nous devions fuir en Ecosse: nous fûmes trahis par la femme-de-chambre de ma cousine. Mon père en fureur me bannit de sa maison; il m'envoya chez un parent dont les terres étaient très-éloignées, avec l'injonction de me surveiller, ce dont il s'acquitta avec dureté. Elisa renfermée dans sa chambre, privée de toute société, de tout plaisir, fut traitée plus rigoureusement encore. Elle me promit en nous séparant que rien au monde ne pourrait ébranler sa constance, et avant que l'année fût écoulée, on m'apprit en me rendant ma liberté que j'avais trop compté sur le courage d'une fille de dix-sept ans, que celui d'Elisa avait cédé à l'ennui de sa situation, (peut-être aux mauvais traitemens,) et que celle qui devait être ma femme, ma compagne, était actuellement ma belle-soeur. Ce coup qui nous séparait à jamais fut terrible! Cependant j'étais bien jeune, et si j'avais pu croire qu'elle fût heureuse avec mon frère, peut-être aurais-je fini par prendre mon parti. Mais pouvait-elle l'être avec un homme qui sans l'aimer, et seulement pour sa fortune, consentait à l'épouser malgré elle, lui connaissant un autre attachement, et condamnant son frère au désespoir et à l'exil; car mon père sans même me revoir, me plaça dans un régiment qui passait aux Grandes-Indes, ce qui me fit plaisir. Je n'aurais pas pu revoir Elisa dans notre nouvelle situation, et je n'aurais pas voulu l'exposer aux soupçons de son mari ni renouveler par ma présence le souvenir d'un sentiment que je désirais alors qu'elle pût oublier. Je vous ai dit qu'elle ressemblait à votre soeur; vous savez donc déjà qu'elle était belle, séduisante, que son coeur et son imagination étaient toujours en mouvement. En un seul point elle différait de Maria; elle n'avait pas comme votre soeur la sauve-garde d'un système arrêté, celui de n'aimer qu'une fois en sa vie (ici il soupira profondément). Elinor qui ne croyait pas aux systèmes arrêtés d'une fille de dix-huit ans ne put s'empêcher de sourire à demi. Le colonel continua, mais avec une peine visible. Combien ce qu'il me reste à vous apprendre me coûte à prononcer, dit-il avec un accent étouffé; il ne faut pas moins que le motif qui me conduit ici pour m'y décider. Elinor l'encouragea par un regard plein d'amitié. Mon père mourut peu de mois après ce mariage. Elisa si jeune encore, sans expérience, livrée à elle-même avec une vivacité de caractère qui aurait demandé d'être guidée, se trouvait unie à un mari qui n'avait pour elle ni attachement ni aucune de ces attentions qui gagnent par degré un coeur aimant; il la traitait même avec dureté. Oh! qui pourrait ne pas la plaindre; si elle avait eu seulement un ami pour l'avertir des dangers de sa situation! mais la malheureuse Elisa ne trouva qu'un séducteur qui la conduisit à sa perte.... Si j'étais resté en Angleterre peut-être... mais je croyais assurer son bonheur par mon absence bien plus que par ma présence, et dans le seul motif de rendre la paix à son coeur, je la prolongeai plus que je n'aurais dû. Ce que j'avais ressenti en apprenant son mariage n'était rien auprès de ce que j'éprouvai lorsque deux ans après j'appris son divorce, demandé par un époux justement outragé. C'est là ce qui m'a jeté dans cette tristesse que je n'ai pu vaincre.... même actuellement le souvenir de ce que j'ai souffert.... Il ne put continuer, et se levant il se promena vivement dans le salon pendant quelques minutes. Elinor affectée par ce récit, et plus encore par l'émotion qu'il lui avait causée, ne pouvait lui parler; après quelques instans elle fut à lui, et le conjura de cesser une narration qui lui faisait autant de peine. Non, lui dit-il, après avoir baisé sa main avec un tendre respect, il faut que vous sachiez tout; je n'ai pas touché encore ce qui peut vous intéresser; daignez m'écouter quelques instans de plus: ils se rassirent à côté l'un de l'autre, et il reprit ainsi. Je fus encore trois années depuis ce malheureux événement sans retourner en Angleterre. Mon premier soin quand j'arrivai fut de la chercher, mais mes recherches furent vaines. Je ne pus arriver qu'à son premier séducteur, qu'elle avait abandonné, et tout donnait lieu de penser que dès lors elle s'était toujours plus enfoncée dans le mal. Mon frère en se séparant d'elle pour raison d'inconduite, n'avait pas été obligé de lui rendre toute sa fortune, et ce qu'il lui donnait annuellement ne pouvait lui suffire. J'appris de lui qu'une autre personne s'était présentée pour toucher cette rente; il imaginait donc, et avec un calme dont je fus révolté, que ses -extravagances- l'avaient obligée de disposer dans un moment de pressant besoin de la seule chose qui lui restât pour vivre. Je ne pus supporter cette idée; ma cousine, l'amie de mon enfance, l'amante de ma jeunesse, ma soeur, mon Elisa réduite à la misère, me poursuivait sans relâche. Je recommençai de nouveau mes recherches dans tous les lieux où le malheur et le désespoir pouvait l'avoir conduite, sûr qu'elle n'était pas morte, puisque son annuité se payait encore. L'individu qui la touchait ne put me donner que des renseignemens obscurs. Enfin après six mois de courses inutiles, je la trouvai par hasard. J'appris qu'un ancien domestique de mon père avait eu du malheur et venait d'être enfermé pour dettes; j'allai le délivrer, et dans la même maison d'arrêt, et pour la même cause, était aussi mon infortunée soeur, si changée, si flétrie par des peines de toute espèce, qu'à peine pus-je la reconnaître. Ce fut elle qui me reconnut à l'instant, et qui me nommant avec un cri déchirant et en se cachant le visage entre les mains, m'apprit que j'avais devant moi l'objet de tant de recherches: cette figure si maigre, si triste, où l'on voyait à peine quelque trace de beauté, c'était mon Elisa, c'était celle que j'avais adorée, et quittée dans la fleur de la jeunesse, de la santé, d'une surabondance de vie et de sentimens. Ce que je souffris en la retrouvant ainsi!.... Mais non, je n'ai pas le droit d'exciter votre sensibilité pour une étrangère, quand vous avez assez de vos peines; je me suis même trop étendu sur un sujet si douloureux. Suivant les apparences, Elisa était au dernier degré de la consomption, et son malheur et le mien étaient au point, que ce fut une consolation. La vie ne pouvait plus avoir d'autre prix pour elle, que celui de lui donner le temps de se préparer à la mort, et ce temps lui fut accordé. Ce jour même elle fut placée dans un bel appartement, entourée de tous les soins nécessaires: je la visitai chaque jour pendant le reste de sa courte vie, et je reçus son dernier soupir. Il s'arrêta encore. Elinor lui témoigna avec l'expression la plus sincère, la part qu'elle prenait au triste sort de son amie. Votre soeur, j'espère, dit-il, ne peut-être offensée par la ressemblance qui m'a frappé entre elle et ma pauvre infortunée parente. Leur destin ne peut jamais avoir le moindre rapport, et si les dispositions naturelles de mon Elisa avaient été soutenues par une soeur comme Elinor, ou par un heureux mariage, elle aurait été sûrement tout ce que Maria sera un jour, quand cet orage de son coeur aura dissipé les illusions, trop romanesques peut-être, mais bien séduisantes, auxquelles son imagination s'est livrée. Mais à quoi mène cette déplorable histoire? Allez-vous penser. Peut-être à avancer le moment où votre soeur bannira de sa pensée celui qui ne la méritait pas; pardonnez donc, si dans ce but j'ai risqué de vous faire partager la pénible émotion que ce récit m'a donné. Depuis quinze ans que j'ai fermé les yeux d'Elisa, c'est la première fois que ce nom toujours présent à ma pensée est sorti de ma bouche; je n'ai pas même voulu que sa fille le portât. --Sa fille! interrompit Elinor, serait-ce?.... --Madame Jennings vous a peut-être parlé de miss Williams? J'ai vu par quelques mots qu'elle connaissait son existence et le tendre intérêt que je prends à cette jeune personne, qui ne sera pas hélas! plus heureuse que celle qui lui fit le triste présent de la vie sous de si fâcheux auspices. Cette enfant fruit de sa coupable liaison, âgée de trois ans, était avec elle; elle la chérissait et ne l'avait point quittée, ce qui m'a prouvé qu'elle était vraie lorsqu'elle m'a juré qu'elle n'avait pas d'autre faute à se reprocher, et que le repentir seul lui avait fait quitter le père de cet enfant. Elle me le dit encore en expirant et en me recommandant sa fille, que je promis de regarder comme si elle était la mienne. Je sentis tout le prix de sa confiance, et je lui aurais bien volontiers servi de père dans le sens le plus strict, en veillant moi-même sur son éducation, si ma situation me l'avait permis, mais je n'avais ni famille, ni demeure qui m'appartinssent; ainsi je fus forcé de placer ma petite pupille dans une pension, sous le nom de Caroline Williams; ce dernier est mon nom de baptême que je me plus à lui donner. Je la vis aussi souvent qu'il me fut possible, et depuis la mort de mon frère, arrivée il y a cinq ans, qui me laissa la propriété de tous les biens de la famille, elle m'a souvent visité à Delafort. Je la présentais comme une parente dont j'avais été nommé le tuteur, mais je me doute qu'on a soupçonné dans le monde qu'elle me tenait de plus près. Résolu de la traiter comme ma fille, je n'ai pas démenti ce bruit, puisqu'également sa naissance n'était ni légitime ni avouée. Il y a trois ans que la trouvant grande et formée pour son âge, (elle avait alors quatorze ans), je l'ôtai de la pension où elle était depuis la mort de sa mère, pour la placer sous les soins d'une femme très-respectable qui réside en Dorsetshire, et s'est chargée de surveiller l'éducation de cinq ou six jeunes personnes. Pendant deux ans je fus parfaitement content de ma fille adoptive. Aussi jolie que sa mère, elle paraissait plus posée, plus calme: sa maîtresse qui l'aimait beaucoup avait en elle tant de confiance, qu'elle me sollicita de lui permettre de passer quelques semaines à Bath, avec les parens de l'une de ses jeunes amies qui désiraient sa société pour leur fille. Je connaissais cette famille sous un jour avantageux. La santé de Caroline avait toujours été délicate; je pensais que cette course et les bains la fortifieraient, et j'eus l'imprudence d'y consentir: c'est là sans doute où elle fit la connaissance qui lui a été si fatale! J'ai su depuis que le père de son amie ayant été retenu par la goutte à la maison, était soigné par sa femme, et que les deux jeunes amies allaient seules dans les promenades ou à leurs emplètes du matin. Quoique l'amie de Caroline n'ait jamais voulu convenir de rien, j'ai lieu de croire qu'elle était confidente de son inclination et la favorisait. De retour à leur pension, Caroline ne fut plus la même; rêveuse, inégale inattentive, elle s'échappait souvent pour se promener seule dans les environs: la maîtresse la menaça de m'avertir. Enfin au mois de février, il y a à présent une année, elle sortit un jour comme à l'ordinaire, et ne revint pas. Après un jour ou deux passés en recherches inutiles, je fus averti de sa disparition. J'accourus, et tout ce que je pus apprendre c'est qu'elle s'en était allée. Pendant huit mois je fus livré à des conjectures dont l'une détruisait l'autre et me replongeait dans une incertitude cruelle! Tout ce que je pus découvrir, c'est qu'un jeune homme d'une figure, d'une beauté remarquable, avait souvent été vu dans les environs, se promenant avec elle; mais je ne pus avoir aucune lumière sur son nom. Oh ciel! s'écria Elinor, serait-ce?.... Est-il possible que ce soit Willoughby! Sans lui répondre le colonel continua. Toutes les recherches pour découvrir quelques traces de sa demeure ayant été inutiles, je tombai dans un sombre abattement, dont mon ami sir Georges Middleton eut la bonté de s'inquiéter; il m'invita de passer quelque temps à Barton-Park pour me distraire. Je ne lui avais point confié la cause de mon chagrin, espérant d'un jour à l'autre retrouver ma brebis égarée, et sauver au moins sa réputation. J'avais besoin de fuir les lieux où je l'avais vue, où je ne la voyais plus, et j'acceptai la proposition de mon ami. C'est alors que je fis la connaissance des intéressantes parentes de sir Georges; c'est là que je vis avec un trouble que je ne pus cacher l'image vivante de ma pauvre Elisa, image qui me fit une impression d'autant plus vive, d'autant plus douloureuse, qu'elle me retraça en même-temps et la perte de la mère et celle du dépôt qu'elle avait confié à mes soins. Vous fûtes souvent témoin de ma mélancolie; elle vous intéressa et rebuta peut-être la vive et brillante Maria. Bientôt un autre objet vint l'occuper en entier, et m'enlever même la faible espérance de pouvoir jamais lui plaire. Je combattais entre la nécessité de partir et le désir de rester, lorsque je reçus inopinément une lettre de Caroline elle-même, dans les premiers jours d'octobre; elle me fut renvoyée de ma terre de Delafort où elle était adressée. Je la reçus le matin du jour où nous devions tous aller à Withwell; vous vîtes l'émotion qu'elle me donna et qui fut d'autant plus vive que l'écriture, les expressions de ma pauvre repentante pupille me firent présumer qu'elle était très-malade et qu'elle avait un pressant besoin de mon secours. Elle me disait où je la trouverais, c'était dans un hameau tellement retiré, que je ne fus pas surpris qu'elle eût échappé à toutes mes recherches: je n'avais donc pas un instant à perdre, et je résolus de partir tout de suite pour aller la chercher. Je parus fort étrange, fort entêté; vous seule ne fîtes aucun effort pour me retenir, et pardonnez si j'ose croire que vous étiez celle qui me regrettait le plus. Je partis très-inquiet de l'état où je trouverais ma fille adoptive, et le coeur serré du regard courroucé de Maria, qui ne me pardonnait pas de faire manquer cette partie. Oh! combien j'étais alors loin de me douter que cet heureux Willoughby, dont les regards me reprochaient l'impolitesse de mon départ, fut celui qui en était la cause, et lui-même s'il avait su que j'allais au secours de celle qu'il avait perdue, abandonnée! mais en aurait-il été moins gai, moins satisfait? Un sourire de Maria ne lui faisait-il pas oublier les larmes de ma pauvre Caroline. Non, non, l'homme capable de laisser la jeune fille dont il a séduit l'innocence, de la laisser dans la misère et dans l'abandon, sans asile, sans amis, sans secours, ignorant sa retraite, et qui pendant que sa victime meurt de sa douleur, médite peut-être la perte d'une autre, non un tel être n'est pas susceptible de remords! Il avait quitté Caroline en lui promettant de revenir bientôt; il n'était pas revenu, il ne lui avait pas écrit, il ne pensait plus à elle. Un mouvement involontaire avait fait baisser les yeux à Elinor, comme si elle avait eu honte pour sa soeur d'avoir été même sans le savoir complice d'une telle perfidie; elle les releva pleins d'indignation: c'est au-dessus, dit-elle, de tout ce que je pouvais imaginer! Mais mon cher colonel, pourquoi... Elle s'arrêta tremblant elle-même du reproche qu'elle se croyait en droit de lui faire. Je vous entends, dit-il, pourquoi ne vous ai-je pas avertie plutôt? Non, je ne puis vous exprimer ce que j'ai souffert depuis mon retour! Combattant chaque jour, chaque instant avec moi-même, pour vous cacher ou vous découvrir cette histoire. Lorsque je vis que Willoughby ne retournait point à Barton, j'espérai que quelque incident vous avait dévoilé son caractère, ou que sa légèreté l'avait entraîné loin de Maria, et qu'il n'était plus dangereux pour elle; mais quand je vis, quand j'appris de vous-même qu'elle l'aimait plus tendrement, plus passionnément que jamais; quand le bruit de leur mariage se répandit généralement; quand je sus qu'ils étaient en correspondance, alors qu'aurais-je pu dire? Mon intérêt personnel dans toute cette affaire était si grand, si.... compliqué, qu'il m'était peut-être interdit de m'en mêler, lorsque tout était conclu. Je n'aurais peut-être persuadé personne, et Maria blessée, désespérée, et par moi! m'offrait un tableau affreux à soutenir. Willoughby sans doute avait été rendu à la vertu par l'empire irrésistible d'une famille telle que la vôtre, et des charmes de Maria; il avait continué à l'adorer, et j'osais espérer que revenu de ses erreurs de jeunesse, il la rendrait heureuse. Jamais je n'avais eu l'espoir que ma pauvre Caroline pût devenir sa compagne, vu la tache de sa naissance, celle même de sa séduction. Sans doute il fut bien coupable avec elle; mais dans ce siècle, si l'on comptait trop sévèrement les torts de cette espèce, quel jeune homme serait digne d'obtenir la main d'une femme honnête? et celle qui allait appartenir à Willoughby réunissait tant de perfections, qu'elle devait sans doute fixer son inconstance. Voilà, chère Elinor, les motifs de mon silence; j'allais jusqu'à me persuader que dans ma situation, c'était un devoir de me taire; cependant un sentiment intérieur m'a souvent engagé à m'ouvrir entièrement à vous, et si je vous avais trouvée seule la semaine passée, quelques rapports sur Willoughby, sur la cour qu'il faisait publiquement à miss Grey et la tristesse de Maria, m'auraient enfin décidé à vous parler. Je vins ici déterminé à vous faire connaître la vérité, je commençai une explication; vous m'interrompîtes en m'assurant que vous ne croyiez point que le mariage de votre soeur eût lieu; alors je me retins. Pourquoi nuire sans nécessité à un homme qui me regarde déja comme son ennemi, que j'ai déja puni de sa perfidie? Mais actuellement qu'il en agit aussi indignement avec Maria, je n'ai plus de ménagement à garder, et je dois faire connaître à votre soeur le danger qu'elle a couru en s'attachant à un homme sans principes, sans moeurs, sans délicatesse, qui lui destinait sans doute le même sort qu'à ma pauvre Caroline, s'il avait pu triompher aussi facilement. Ah! quelque soit son chagrin actuel, il doit se changer en reconnaissance pour l'Être-Suprême qui a veillé sur elle, et l'a garantie des pièges dont elle était environnée. Qu'elle compare son sort avec celui de ma pauvre enfant trompée aussi dans le premier choix de son coeur, et n'ayant plus la consolation de sa propre innocence; qu'elle se représente cette jeune fille avec une passion dans le coeur aussi forte, aussi vive que la sienne, et peut-être augmentée par ses sacrifices, tourmentée de l'abandon de celui qu'elle aime, et pour qui elle a renoncé à sa propre estime, et des reproches cruels de sa conscience, qui ne cesseront jamais. Il est impossible que Maria ne trouve pas alors ses souffrances bien légères; elles ne procèdent pas d'elle-même, elle a conservé dans son entier sa propre estime et celle de tous ses amis. Une tendre compassion de son malheur, le respect pour la dignité avec laquelle elle le supportera sans doute, ne peuvent qu'augmenter leur amitié; et peut-être que celui qu'elle regrette, parce qu'elle le voit encore sous le bandeau des illusions de l'amour, cessera de l'intéresser quand il lui sera mieux connu. Usez, chère Elinor, de votre prudence, de votre discernement pour lui communiquer ce que je viens de vous dire. Vous pouvez bien mieux que moi juger de son effet et de ce que vous devez lui apprendre ou lui cacher; mais si je n'avais pas cru de bonne foi et dans ma conscience que cette histoire pût vous être utile pour adoucir ses regrets, je ne me serais jamais permis de vous troubler par le détail de mes propres afflictions et par un récit d'où l'on peut présumer que je cherchais à me relever aux dépens des autres. Elinor le remercia avec l'expression de la plus tendre reconnaissance, et lui dit qu'elle pensait comme lui que cette communication serait avantageuse à sa soeur. J'ai été plus peinée, dit-elle, de la voir essayer de le justifier que de tout le reste. Elle ne peut supporter qu'on l'accuse ni qu'on le soupçonne; mais ici il y a plus que des soupçons, c'est une certitude de son indignité qui doit faire effet sur un caractère tel que celui de Maria. Quoique d'abord elle en souffrira beaucoup, je suis presque sûre de l'efficacité de ce remède.... Après un court silence elle ajouta: Avez-vous revu M. Willoughby depuis que vous l'avez quitté à Barton? --Oui, répondit gravement le colonel, je l'ai vu une fois.... notre rencontre était inévitable. --Elinor frappée de son accent le regarda avec étonnement, en lui disant, expliquez-vous! comment? où l'avez-vous rencontré? --Il n'y avait qu'une seule manière..... Caroline m'avoua enfin, quoiqu'avec beaucoup de peine le nom de son séducteur; je ne pouvais pas laisser passer son indigne action sans lui dire mon opinion sur sa conduite avec la jeune fille confiée à mes soins. Je lui écrivis à Altenham dans des termes qui l'obligèrent à se rendre directement à Londres, où je lui donnais rendez-vous. Il y fut exact, car l'homme qui manque aux lois de l'honneur avec un sexe faible et sans défense, n'a garde d'y manquer avec son propre sexe. Nous nous rencontrâmes donc, lui pour défendre et moi pour punir sa conduite. Il fut blessé au bras; je n'en voulais pas à sa vie, et lors même que le désir de la conserver l'aurait engagé à m'offrir de réparer ses torts en épousant Caroline, je n'y aurais pas consenti. L'exemple de sa mère m'a trop fait sentir les dangers d'une union qui n'est pas fondée sur un attachement et une estime réciproques. J'aime mieux consoler mon enfant d'une faiblesse excusable, peut-être, dans un âge aussi tendre, que de l'exposer à devenir bien plus coupable, en l'unissant à un homme dont les principes sont aussi relâchés. Désolé de n'avoir pas su prévenir le malheur de la fille de mon Elisa, d'avoir si mal répondu à sa confiance, je consacre le reste de ma vie à adoucir ses peines, à la réconcilier avec elle-même, à la consoler d'une faute qu'elle peut encore réparer à force de vertus, et en remplissant tous les devoirs qui lui sont imposés. --Est-elle à Londres? --Non, sa santé avait besoin d'un air plus pur. Je la trouvai près de devenir mère. Son fils qui sera le mien, l'occupe uniquement. Je l'ai placée à la campagne chez des gens dont je suis sûr, comme une jeune veuve; et si l'on peut croire à l'efficacité d'un profond et sincère repentir, le ciel lui a pardonné une faute aussi chèrement payée. Se rappelant tout-à-coup que Maria avait peut-être besoin de sa soeur, que madame Jennings allait rentrer, il termina sa visite, recevant encore tous les remercîmens d'Elinor, et la laissant pleine d'estime pour lui, de compassion pour sa fille adoptive et d'indignation contre Willoughby. CHAPITRE XXXIII. Elinor trouva bientôt l'occasion de répéter cette conversation à sa soeur; mais l'effet fut très-différent de ce qu'elle avait imaginé. Maria n'eut pas l'air d'avoir un seul doute; elle écouta le récit avec la plus ferme et la plus soumise attention, sans faire aucune remarque, aucune objection, sans interrompre cette narration par la moindre exclamation douloureuse. Elle n'essaya point de justifier Willoughby; elle versait des larmes, et semblait convenir par son silence qu'elle sentait que c'était impossible. Toute sa conduite prouva à Elinor que la conviction de cette perfidie avait frappé son esprit, mais sans guérir son coeur. Elle vit aussi avec satisfaction, mais avec une grande surprise, qu'elle ne cherchait plus à éviter le colonel Brandon. Quand il entrait dans le salon elle ne sortait plus; elle ne lui parlait pas la première, mais elle lui répondait avec beaucoup de politesse et même avec une sorte de respect, et ne se permettait plus un seul mot contre lui. Ce pauvre colonel, disait-elle à Elinor, comme je l'ai mal jugé! Il a aimé passionnément, et il a été trahi; ah! combien je le plains. En tout elle était plus calme, plus résignée en apparence; mais elle n'en paraissait pas moins malheureuse. Son esprit avait pris une assiette plus tranquille, mais aussi plus mélancolique; et toujours elle était plongée dans un profond abattement. Elle sentit plus pesamment la perte des vertus et du caractère qu'elle avait supposés à Willoughby, qu'elle n'avait senti celle de son coeur. La séduction de mademoiselle Williams; l'abandon qui en avait été la suite; la misère de cette pauvre jeune fille, qui contrastait si fort avec la gaîté brillante de son séducteur; un doute sur les desseins qu'il pouvait avoir eus sur elle-même, lorsqu'il feignait si bien un amour qu'il n'avait peut-être pas: tout cela réuni l'oppressait au point de ne pouvoir plus même en parler avec Elinor; et nourrissant en silence le chagrin qui la dévorait, elle causait plus de peine à sa soeur que si elle le lui avait confié du matin au soir. Elles recevaient de leur mère de fréquentes lettres qui n'étaient qu'une répétition de tout ce que Maria avait dit et senti. Sa douleur égalait presque celle de cette dernière, et son indignation surpassait celle d'Elinor. Des pages entières arrivaient tous les jours, pour dire et redire toutes ses pensées, tous ses sentimens, pour exprimer sa sollicitude sur sa chère Maria, pour la supplier d'avoir un courage dont elle ne lui donnait pas l'exemple, et pour la recommander à Elinor. Malgré son désir de les revoir toutes les deux, elle insistait positivement pour qu'elles ne revinssent pas encore à Barton; ce lieu plus que tout autre retracerait à sa pauvre Maria son bonheur passé, et nourrirait son amour et son affliction: à chaque place, disait-elle, elle verrait en imagination Willoughby comme elle l'avait vu, tendre, empressé, uniquement occupé d'elle et des moyens de lui plaire.... et l'imprudente mère ne songeait pas qu'en présentant elle-même ce tableau à Maria, elle lui faisait tout le mal qu'elle voulait éviter. Elinor vit avec chagrin que chaque lettre de la Chaumière redoublait la tristesse de sa soeur; elle en vint à croire qu'en effet madame Dashwood faisait mieux de ne pas la rappeler auprès d'elle, et qu'elles ne feraient que s'exciter ensemble aux regrets et à la douleur. Madame Dashwood les engageait à profiter de l'invitation et de la générosité de madame Jennings, et à rester au moins pendant les six semaines qu'elle avait fixées pour leur séjour à Londres: une variété d'objets, d'occupations, de société, pourraient peut-être, disait-elle, distraire sa chère Maria de ses tristes pensées et lui procurer quelqu'autre objet d'intérêt. La rencontre fortuite de Willoughby ne l'inquiétait point; elle n'était pas à craindre; tous leurs amis, toutes leurs connaissances partageaient sans doute son indignation et n'auraient garde de l'inviter. Maria avait même moins de chance de le rencontrer qu'à Barton; il pouvait être obligé d'un jour à l'autre de faire une visite à madame Smith à Altenham, à l'occasion de son mariage, et même d'y amener sa femme, ce qui serait absolument insupportable, et ne manquerait pas d'arriver. Un autre motif se joignait encore à ceux-là pour engager ses filles à rester à Londres. Une lettre de M. John Dashwood lui avait annoncé que dans le milieu de février ils y seraient établis en famille. Elle désirait beaucoup que ses filles fussent à même de voir leur frère; sans le dire elle pensait aussi que son Elinor gagnerait sûrement le coeur de madame Ferrars, et qu'elle verrait au moins une de ses filles heureuse et bien établie. Maria avait promis de se laisser guider par l'opinion de sa mère; elle s'y soumit donc sans opposition, quoique la sienne fût absolument contraire. Maman se trompe sur tous les points, pensait-elle; en me faisant rester à Londres, elle me prive des consolations que je trouverais dans sa tendre sympathie pour l'excès de mon malheur, et je ne serais pas forcée de voir une société dont le manque total de goût et de sentimens me repousse et me blesse, et avec laquelle je ne puis espérer un seul instant de repos. La seule chose qui lui fît prendre son parti sur cette décision, fut l'avantage d'Elinor, qui pourrait voir Edward journellement chez sa soeur. Elinor de son côté, pensant qu'avec des relations de famille aussi intimes, elle ne pourrait pas toujours éviter Edward, fortifiait son âme pour s'accoutumer à le voir, non plus comme son futur époux, mais comme celui de Lucy Stéeles, et croyait ainsi que sa mère, que dans les dispositions mélancoliques de Maria, un peu des distractions de la ville lui valait mieux qu'une solitude, remplie de si dangereux souvenirs. Ses soins pour que sa soeur n'entendît jamais le nom de Willoughby prononcé devant elle, ne furent pas sans succès. Ni madame Jennings, ni aucun de ses enfans, sans en excepter la babillarde petite dame Palmer, ne parlaient jamais de lui devant elle; mais ils s'en dédommageaient amplement lorsqu'elle n'était pas avec eux, ce qui arrivait souvent; et la pauvre Elinor était obligée de supporter seule leur curiosité, leur indignation, et, ce qui était pire encore, leur pitié pour sa soeur. Sir Georges pouvait à peine croire que cela fût possible; un homme dont il avait toujours eu bonne opinion, un si bon garçon, le meilleur écuyer et le plus habile chasseur de l'Angleterre! et quel danseur infatigable! C'était une chose incroyable; il le donnait à tous les diables du plus profond de son coeur; il ne lui dirait plus une seule parole pour tous les biens du monde, à ce scélérat, à ce trompeur! pas même, disait-il, s'il m'offrait une de ses charmantes petites chiennes; non, non, tout est fini avec lui. Madame Palmer exprimait aussi sa colère à sa manière, sans savoir ce qu'elle disait; elle était décidée aussi à rompre avec lui, et remerciait le ciel de ne pas le connaître. Elle le haïssait au point de ne pouvoir parler de lui, et contait à tout le monde ce qu'elle en savait: ce fut par elle qu'Elinor apprit toutes les particularités du mariage, chez quel sellier les voitures se faisaient, et quel peintre peignait les miniatures de l'époux et de l'épouse, et dans quel magasin on pouvait voir les parures étalées, etc. etc. Lady Middleton dit le premier jour: en vérité un homme de la bonne société ne devait pas se conduire ainsi. N'avoir pas l'air de connaître une personne chez qui il a été reçu si poliment, une parente de sir Georges, c'est très-mal. Ensuite elle n'en parla plus du tout; mais ayant appris que madame Willoughby était une élégante qui donnait le ton et se mettait à merveille, elle pensa qu'elle embellirait ses assemblées, et se promit de lui envoyer des cartes de visites et de l'inviter au premier -rout- qu'elle donnerait. En attendant sa polie indifférence plaisait mieux à Elinor que le bruyant et humiliant intérêt des autres personnes de leur société, que celui même de madame Jennings, qui disait à tout le monde, comme cette pauvre Maria était malade de chagrin; comme c'était une pitié de la voir à table sans manger, quoiqu'elle lui donnât les meilleures choses du monde. Mais qu'y faire? tout cela n'est pas le traître Willoughby; c'est lui qu'elle voudrait, et je ne puis pas le lui rendre, etc. etc. M. Palmer qui n'avait pas l'air de se douter qu'il y eût au monde une Maria Dashwood et un James Willoughby, était dans ce moment celui de leur société qui convenait le mieux à Elinor, excepté cependant le bon colonel qui ne parlait de Maria que sur le ton de la plus extrême délicatesse, et, avec qui Elinor pouvait causer avec une confiance entière. Il trouvait dans l'amitié que cette aimable fille lui témoignait et dans la manière beaucoup plus affable de Maria, la récompense du zèle amical qu'il avait montré, en découvrant et ses chagrins et ses humiliations. Depuis qu'elle savait qu'il était très-sensible, et qu'il avait été malheureux en amour, elle le voyait sous un tout autre point de vue: il l'intéressait, et Elinor se flattait que cet intérêt s'augmenterait peu-à-peu. Mais madame Jennings qui avait mis dans sa tête que ce mariage se ferait au milieu de l'été, trouvait que les choses ne s'avançaient point assez. Le colonel lui paraissait tout aussi grave et silencieux qu'à l'ordinaire, malgré les petits encouragemens qu'elle lui donnait en lui disant tous les soirs: Colonel, vous reviendrez demain, n'est-ce pas? et en jetant un coup-d'oeil fin sur la pensive Maria. Malgré tout cela, il ne s'était pas encore adressé à elle pour parler en sa faveur, et n'osa pas s'offrir lui-même. Au bout de quelques jours elle commença à penser que ce mariage n'aurait lieu qu'en automne, et à la fin de la semaine elle décida qu'il ne se ferait jamais. La bonne intelligence qui régnait entre Elinor et le colonel, et leurs -aparté-, lui persuadèrent qu'il s'était tourné du côté de l'aînée, et que la belle terre de Delafort, le canal, les bosquets et le maître seraient bientôt en sa possession. Edward Ferrars ne paraissait point; Elinor n'en parlait jamais, et madame Jennings l'oublia complètement. Au commencement de février, quinze jours après la réception de la lettre de Willoughby, Elinor eut la pénible tâche d'apprendre à sa soeur qu'il était marié. Elle avait prié madame Jennings, qui savait tout par madame Palmer, de l'informer dès que la cérémonie aurait eu lieu, pour que Maria ne l'apprît pas par les papiers qu'elle lisait tous les matins avec empressement. Elle reçut cette nouvelle avec un calme affecté, auquel on voyait qu'elle s'était préparée. Elle ne fit nulle observation, elle ne versa point de larmes; mais elle s'enferma dans sa chambre toute la matinée, et quand elle en sortit, elle était presque dans le même état que le jour qu'elle reçut la fatale nouvelle. Les nouveaux époux quittèrent la ville dès qu'ils furent mariés. Elinor fut soulagée de sentir qu'il n'y avait plus de danger de les rencontrer, et que sa soeur, qui n'était pas sortie une seule fois de la maison depuis son chagrin, pourrait au moins prendre l'air, se promener, et reprendre par degrés sa vie accoutumée. Peu de jours après, les deux demoiselles Stéeles arrivèrent chez un de leurs modestes parens à Holborn; mais elles n'eurent rien de plus pressé que de se présenter chez leurs connaissances du bon ton, chez leur cousine milady Middleton, et à Berkeley-Street chez leur tante madame Jennings. Elles y furent reçues avec cordialité, quoique la politesse de lady Middleton eût une nuance de protection de plus qu'elle n'avait à Barton. Elinor fut la seule qui dans le fond de son coeur fût fâchée de les voir; la présence de Lucy lui faisait éprouver une véritable peine; elle ne savait comment répondre à ses exagérations de fausse amitié qui la rendaient toujours plus méprisable.--J'aurais été désespérée, ma chère miss Dashwood, de ne pas vous trouver -encore- ici, lui disait-elle, en pesant sur ce mot avec emphase; mais j'avais toujours espéré que vous y -seriez-. J'étais sûre que vous -resteriez- à Londres, au moins tout le mois -de février-, quoique vous m'eussiez -dit- et assuré à Barton que vous repartiriez -avant-; mais déja alors j'étais convaincue que vous changeriez d'idée. Il aurait été cruel, il est vrai, de partir avant l'arrivée de votre frère, de votre belle-soeur..... et de -la famille-. Actuellement je suis sûre que vous n'êtes pas du tout pressée de vous en aller. Je suis au comble de la joie que vous n'ayez pas tenu -votre parole-. Elinor la comprit parfaitement, et mit en usage toute la force de son esprit pour qu'elle ne s'en aperçût pas.--Je suppose que vous irez demeurer avec monsieur et madame John Dashwood dès qu'ils seront à la ville, reprit Lucy avec affectation. --Non, je ne le crois pas, répondit Elinor. --Oh! oui, oui, j'en suis sûre, il en sera tout de même que de votre retour à la Chaumière au bout d'un mois. Elinor lui laissa croire ce qu'elle voulait et ne répondit rien. --Comme c'est délicieux pour vous, chère Elinor, que votre maman vous permette une si -longue- absence et puisse se passer de vous aussi long-temps. --Aussi long-temps! s'écria madame Jennings; ne dites donc pas cela, Lucy; leur visite ne fait que de commencer. Lucy se tut avec l'air mécontent. --Je suis fâchée que nous ne puissions pas voir votre soeur, dit mademoiselle Anna, est-ce qu'elle est malade? On prétend qu'elle a ses raisons, et je les comprends bien. On ne trouve pas facilement un homme tel que M. Willoughby, et c'est vraiment une grande perte. Elle est donc bien désolée, la pauvre Maria? --Elle le sera certainement, mesdames, de n'avoir pas le plaisir de vous voir, dit Elinor avec une noble simplicité; elle a aujourd'hui un très-grand mal de tête qui la force à garder sa chambre. --Un mal de tête! quel malheur! je la plains beaucoup je vous assure; mais ne pourrait-elle pas également voir d'anciennes amies de campagne comme nous, avec qui elle peut ouvrir son coeur en entier? Rien ne soulage mieux: nous allons monter chez elle. --Je crois, dit Elinor un peu sèchement, que pour la migraine le silence et le repos valent mieux. Elle commençait à les trouver impertinentes au point qu'elle ne pouvait presque plus se modérer. Lucy lui épargna la peine d'une réprimande; elle en fit une très-sèche à sa soeur aînée sur son manque d'usage et de politesse. Elinor trouva que celle qui grondait aurait mieux encore mérité la gronderie, et la vit partir avec plaisir. FIN DU SECOND VOLUME. . ' ' , , ' 1 ' . 2 3 ' - , 4 ' 5 ' ; , 6 7 ' 8 , , , . 9 , , , 10 , , ' , 11 ' 12 ' . 13 , ' 14 , ' 15 . - - , 16 , , 17 , 18 , 19 ' ' ' . 20 , : 21 ; 22 , 23 : - . 24 25 26 ' , , 27 ' ' 28 . 29 30 ; 31 , - 32 , , 33 , , 34 . - , , , 35 ? , ( 36 . ) 37 ' ; 38 . , 39 ' , , , 40 ' , , , 41 - , , 42 , ' 43 . ' ' 44 , - 45 ' ' ; 46 - . - - ! 47 . 48 ' , 49 ' ' , , , 50 . 51 , ' ' 52 ! ' . 53 54 , ( 55 ' ' ) - 56 ; ' ' ' , 57 58 . ' ' 59 ' , : 60 , ! 61 ; ; 62 ' ' 63 . ' ' 64 . 65 66 , ' 67 . , 68 , , 69 ' ; ! ' 70 . ; 71 , , 72 ' ' , 73 ' , ' 74 , , 75 , , 76 - , , 77 ' , 78 ' . 79 ; . 80 , 81 ; , 82 ; 83 ' ; ' 84 . , 85 . 86 87 , ' ' ' ; 88 ' , 89 ' , ' 90 , ' 91 , 92 , 93 : 94 ' , 95 . ' 96 ; , 97 ' ; 98 . 99 100 , 101 ; 102 , ' 103 ' . ' , 104 ' , , 105 ' . ' 106 ; - - ' , 107 , , 108 , , 109 , ' 110 : ' , 111 . 112 113 , , ? 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