s'approcha lentement. Alors Maria prononça son nom; ses yeux se
ranimèrent; et un faible sourire parut sur ses lèvres. Il s'avança, et
s'adressa plutôt à Elinor qu'à Maria sans regarder cette dernière; il
cherchait visiblement à éviter son regard; il s'informa de madame
Dashwood, de mademoiselle Emma, demanda s'il y avait long-temps qu'elles
étaient à la ville. Toute la présence d'esprit d'Elinor l'avait
abandonnée. Elle était incapable de prononcer une parole, et s'attendait
que Maria allait tomber sans connaissance. Celle-ci reprit au contraire
toute sa vivacité; un rouge vif colora ses joues; et d'une voix
très-altérée, elle dit: Bon Dieu! Willoughby, est-ce bien vous? Que vous
ai-je fait? N'avez-vous pas reçu ma lettre? Ne voulez-vous pas me
regarder, me parler? n'avez-vous rien à me dire? Elinor examinait avec
soin la physionomie et la contenance de Willoughby pendant que Maria lui
parlait. Il changea plusieurs fois de couleur et paraissait évidemment
très-mal à son aise; il faisait des efforts inouïs pour paraître
tranquille; il y parvint et répondit avec politesse: J'ai eu l'honneur,
mesdames, de me présenter chez vous jeudi passé; j'ai beaucoup regretté
de n'avoir pas eu le bonheur de vous rencontrer à la maison, non plus
que madame Jennings. Vous avez trouvé ma carte, j'espère.
--Mais avez-vous reçu mes billets? s'écria Maria dans la plus grande
anxiété. Il y a entre nous quelque erreur, j'en suis sûre, quelque
terrible erreur! Quelle peut être la cause de cette inconcevable
froideur? Willoughby, pour l'amour du ciel, dites-le moi, expliquez
vous.
--Pour l'amour du ciel, parlez plus bas, dit Elinor qui était sur les
épines qu'on ne l'entendît, ou plutôt taisez-vous, ce n'est pas le
moment.
Ce conseil ne pouvait regarder Willoughby, qui ne répondait pas un mot.
Il pâlit et reprit sa contenance embarrassée. Elinor jeta les yeux sur
la jeune dame à qui il avait parlé précédemment; elle rencontra un
regard inquiet, curieux, impératif. Willoughby le vit aussi; alors se
retournant vers Maria, il lui dit à demi-voix: Oui, mademoiselle, j'ai
eu le plaisir de recevoir la nouvelle de votre arrivée à Londres, avec
bien de la reconnaissance; et les saluant toutes deux assez légèrement,
il alla rejoindre sa société.
Maria qui s'était levée pour lui parler, fut obligée de se rasseoir, si
pâle, si tremblante, qu'Elinor s'attendait à chaque instant à la voir
s'évanouir. Elle avait dans son sac un flacon de sel qu'elle lui donna,
en se penchant vers elle pour empêcher qu'elle ne fût remarquée. Allez
auprès de lui, chère Elinor, dit Maria dès qu'elle put articuler un mot;
je ne puis me soutenir; mais vous, vous qui êtes si bonne, allez, exigez
de lui de venir me parler, me dire un seul mot, un seul. Je ne puis
rester ainsi, je ne puis avoir un instant de paix jusqu'à ce qu'il m'ait
expliqué.... Quelque affreux malentendu, quelque calomnie.... Oh! qu'il
vienne, qu'il parle, ou je meurs.
--C'est impossible, chère Maria, dit Elinor, tout-à-fait impossible! Il
n'est pas seul; nous ne pouvons nous expliquer ici. Quelques heures de
patience; attendez seulement à demain.
Si l'émotion de Maria ne l'avait pas retenue forcément sur son siége,
jamais sa soeur n'aurait pu l'obtenir; mais heureusement après quelques
minutes elle vit Willoughby sortir par la porte d'entrée; elle le dit à
Maria. Jusqu'alors l'excès de son agitation, et le désir et l'espoir de
lui parler avaient retenu ses larmes; mais lorsqu'elle sut qu'il avait
quitté la salle, elle sentit qu'elle allait ou se trouver mal ou fondre
en larmes; elle supplia sa soeur d'aller prier lady Middleton de la
ramener en Berkeley-street; elle ne pouvait pas, lui dit-elle, rester
une seule heure de plus.
Quoique lady Middleton fût au milieu d'un robers, elle était trop polie
pour ne pas quitter sa partie au moment où elle apprit que Maria n'était
pas bien; elle remit son jeu à une amie, et partit dès qu'on put avoir
le carosse. Elinor prit pour prétexte que la chaleur avait incommodé
Maria. Celle-ci ne dit pas un mot; ce ne fut qu'à des soupirs qu'on
s'apercevait qu'elle était là. A leur arrivée à la maison, Elinor apprit
avec plaisir que madame Jennings n'était pas encore rentrée; elle se
hâta de conduire Maria dans leur chambre; elle la déshabilla, la mit au
lit, lui donna quelques calmans pour ses nerfs qui étaient
très-attaqués, ne lui fit ni question, ni reproche, et à sa prière la
laissa seule. Elle alla au salon attendre le retour de madame Jennings,
et eut tout le loisir de méditer sur ce qui venait de se passer.
Elle ne pouvait plus douter qu'il n'y eût quelque espèce d'engagement
entre sa soeur et Willoughby, et il lui paraissait tout aussi positif
que ce dernier avait changé, et voulait rompre. Sa conduite ne pouvait
avoir pour excuse aucune erreur, aucun malentendu, puisqu'il avouait
avoir reçu ses lettres. Rien autre chose qu'un changement total dans ses
sentimens ou dans ses intentions ne pouvait l'expliquer. L'indignation
d'Elinor contre lui aurait été à son comble, si elle n'avait pas été
témoin de son extrême embarras, de sa rougeur, de sa pâleur: ce qui
prouvait au moins qu'il reconnaissait ses torts, et empêchait qu'on le
crût un homme sans principes de morale et d'humanité, qui aurait cherché
à gagner l'affection d'une pauvre jeune fille, sans amour et sans une
intention honorable. Bonne Elinor! elle ignorait encore combien un tel
caractère est commun dans le grand monde! combien d'hommes vraiment
cruels se font un jeu d'inspirer un sentiment qu'ils ne partagent pas,
de blesser à mort un coeur innocent et sensible, et d'assimiler ainsi,
dans leurs plaisirs criminels, l'imprudente jeune fille qui les écoute,
au gibier qu'ils poursuivent, et qu'ils blessent ou tuent sans remords.
Elinor n'avait pas cette idée de Willoughby; elle se rappelait cet air
de franchise et de bonté qui dès le premier moment les avait toutes
captivées; elle voyait encore ses regards pleins d'amour sur Maria, et
ses paroles si tendres, si pleines d'un sentiment honnête, vrai,
délicat, lorsqu'il conjurait madame Dashwood de ne rien changer à la
Chaumière. Non, non, Willoughby, ne peut les avoir trompées; il aimait
passionnément Maria; elle n'a là-dessus aucun doute. Mais l'absence peut
avoir affaibli cet amour; un autre objet peut l'avoir entraîné.
Peut-être aussi est-il forcé d'agir comme il le fait par quelque
circonstance impérieuse. Il lui en coûte au moins beaucoup; elle l'a vu
dans chacun de ses traits; et l'excellente Elinor dans son désir de le
trouver moins coupable, lui savait presque gré d'avoir le courage
d'éviter sa soeur s'il ne l'aimait plus, et de ne pas chercher à
entretenir un sentiment inutile. Mais pour le moment Maria n'en était
pas moins très-malheureuse! Elinor ne pouvait penser sans le plus
profond chagrin à l'effet que cette rencontre si désirée et si cruelle
devait avoir sur un caractère aussi peu modéré et qui s'abandonnait avec
tant de violence à toutes les impressions. Sa propre situation gagnait à
présent dans la comparaison; elle était aussi séparée pour toujours
d'Edward, mais elle pouvait encore l'estimer entièrement, elle pouvait
au moins se croire encore aimée tendrement comme -une amie-. Puisqu'un
autre titre lui était interdit, celui-là et l'idée de pouvoir encore
être quelque chose pour lui, consolaient un peu son coeur; mais toutes
les circonstances agravaient le sort de Maria, et plus que tout encore
son caractère. Une immédiate et complète rupture avec Willoughby devait
avoir lieu, et comment la soutiendrait-elle?
Lorsqu'elle rentra dans leur appartement, Maria était assoupie ou
feignait de l'être. Elinor se jeta toute habillée sur son lit, laissant
la porte de communication ouverte pour voler à son secours au moindre
bruit. La nuit fut passablement tranquille. Elinor lasse de réfléchir
s'était endormie, lorsqu'elle fut réveillée par des sanglots. Le jour
d'une sombre matinée de janvier commençait à poindre; elle se leva
promptement et passa dans la chambre de Maria; elle la trouva levée
aussi, à moitié habillée, à genoux, dans l'embrâsure de la fenêtre pour
avoir plus de clarté, et devant un siége sur lequel elle écrivait,
aussi vîte qu'un déluge de larmes qui coulaient sur son papier pouvait
le lui permettre. Elinor la considéra quelque temps en silence avec le
coeur déchiré; puis elle lui dit avec l'accent le plus tendre: Chère
Maria, combien je m'afflige de vous voir dans cet état. Le temps du
mystère est passé, ne voulez-vous pas me confier....
--Non, non, Elinor, répondit-elle, ne demandez rien en ce moment:
bientôt vous saurez tout. Elle continua d'écrire et de pleurer avec une
telle violence, qu'elle était souvent obligée de poser sa plume pour se
livrer à l'excès de son chagrin. Elinor s'était assise à quelque
distance, et si sa douleur était plus concentrée, elle n'en était pas
moins vive. Ces mots: -Bientôt vous saurez tout-, la glaçaient de
terreur. Grand Dieu que lui restait-il encore à apprendre! Cependant ses
craintes étaient vagues, obscures, incertaines, ne portaient pas sur la
conduite de Maria; Elinor avait elle-même l'âme trop pure pour concevoir
une pareille idée; elle connaissait d'ailleurs trop bien la noblesse du
caractère de Maria, ses sentimens élevés, son enthousiasme de la vertu
pour imaginer même un instant qu'elle eût pu les oublier.
Lorsque Maria eût fini sa lettre, elle sonna pour que la fille de la
maison vînt allumer le feu. Pendant ce temps-là elle acheva de
s'habiller, cacheta sa lettre et la lui remit pour l'envoyer à l'instant
à son adresse, puis vint s'asseoir sur le sopha à côté d'Elinor, et la
tête enfoncée sur un des coussins, recommença à s'abandonner à son
désespoir. Elinor fit tout ce qui dépendait d'elle pour la
tranquilliser, la calmer, ne se permit aucune question, et lui dit
seulement qu'elle ne désirait de savoir le détail de ses peines que pour
les adoucir. Mais lorsque Maria pouvait parler, c'était pour la conjurer
de ne lui rien demander encore, et véritablement ses nerfs étaient dans
un tel état d'irritabilité, qu'elle n'aurait pas pu avoir une
conversation suivie. Je vous fais un mal affreux, chère Elinor, lui
dit-elle; il vaut mieux nous séparer jusqu'à ce qu'il me soit
possible.... Ma tête... mes yeux, j'ai besoin d'un peu d'air. Elle
ouvrit la fenêtre, y resta quelque temps, sortit de la chambre, rentra,
ressortit encore; elle était dans une agitation qui ne lui permettait
pas de rester en place, mais ce mouvement parut la calmer assez pour
pouvoir descendre avec Elinor, lorsqu'on vint les avertir pour le
déjeûner.
CHAPITRE XXIX.
Elle descendit donc appuyée sur le bras de sa soeur, s'assit à la table
du déjeûner, mais n'essaya pas même de boire ni de manger la moindre
chose; toute l'attention d'Elinor était employée, non à la plaindre ou à
la presser, mais à détourner entièrement sur elle-même celle de madame
Jennings. Comme le déjeûner était le repas favori de la maîtresse de la
maison, il durait long-temps; quand il fut fini elles s'assirent autour
d'une table d'ouvrage. Elinor montrait le sien à madame Jennings et lui
expliquait quelque chose; Maria travaillait pour avoir un prétexte de
baisser les yeux et de se taire, lorsque le domestique entra et lui
remit une lettre. Elle s'en saisit vivement, regarda l'adresse, devint
pâle comme la mort, et se hâta de sortir de la chambre. Elinor comprit
de qui elle était, comme si elle avait vu la signature, et fut si émue
qu'elle craignit de ne pouvoir le cacher à madame Jennings. La bonne
dame vit seulement que Maria avait reçu une lettre de Willoughby, et
l'en plaisanta, mais comme elle était très-occupée à mesurer des
aiguillées de laine pour le morceau de tapisserie qu'elle brodait, elle
ne s'aperçut pas du trouble d'Elinor. Aussitôt que Maria fut sortie,
elle dit en riant: En vérité, chère Elinor, je n'ai encore vu de ma vie
une tête de jeune fille aussi complètement tournée que celle de Maria;
la pauvre enfant se meurt d'amour! Si elle n'en devient pas folle
tout-à-fait, elle sera bienheureuse. J'espère qu'on ne la fera pas
attendre trop long-temps, car il est vraiment triste de la voir ainsi
rêveuse, mélancolique, et ayant l'air si abattu. Dites-moi, je vous en
prie, quand le mariage aura lieu, et pourquoi Willoughby ne vient pas
ici tous les jours pour l'égayer? A-t-il peur de moi? Il a tort, j'aime
beaucoup les jeunes gens bien amoureux, quand le mariage doit suivre, et
il serait le bien venu.
Jamais Elinor n'avait été moins en train de causer que dans ce moment,
mais la question était trop directe pour n'y pas répondre; elle essaya
donc de sourire. Avez-vous donc réellement, madame, lui dit-elle, une
sérieuse persuasion que ma soeur est engagée avec M. Willoughby? J'ai
toujours cru que vous plaisantiez, mais une question si positive n'est
plus, un badinage, et il faut aussi que j'y réponde sérieusement, et que
je vous assure que rien au monde ne me surprendrait plus que ce mariage,
et qu'il n'en est pas question.
--Fi donc! Miss Dashwood, dit toujours en riant madame Jennings, comment
pouvez-vous parler ainsi! Est-ce que nous n'avons pas tous vus que leur
mariage était arrêté? N'avons-nous pas été témoins de la naissance de
leur passion au premier moment où ils se sont rencontrés et de ses
progrès? Ne les ai-je pas vus à Barton, chaque jour et tous les jours
ensemble, du consentement de madame Dashwood, qui traitait déja
Willoughby comme un fils. Allons, allons, vous ne me ferez pas croire
qu'elle se fût conduite ainsi, si elle n'avait pas été sûre de son fait.
J'aime l'amour moi, dans le coeur des jeunes gens, c'est de leur âge;
mais j'aurais bien voulu voir que sir Georges et M. Palmer eussent
affiché ainsi mes filles, avant d'avoir dit en toutes lettres: Nous
voulons les épouser. Non, non cela n'est pas possible! Et quand je
demandai à votre maman de vous emmener avec moi, c'est précisément, me
dit-elle, ce que je désirais le plus au monde que mes filles apprissent
à connaître le genre de vie de Londres avant leur mariage, qui ne peut
tarder. Et le jour du départ elle me dit: Je vous recommande ma chère
Maria. Elinor est assez prudente pour que je n'en sois pas en peine;
mais je vous prie, madame Jennings, d'aider à Maria dans ses emplètes;
je veux bien qu'elle s'achète tout ce qui sera nécessaire, et j'y
pourvoirai, mais non pas tout ce qui lui passera par la tête. N'est-il
pas positif qu'elle entendait les emplètes de noce? Et à présent vous
allez me nier qu'il soit question de mariage; parce que vous êtes
mystérieuse pour vous-même, vous croyez que personne n'a ni d'yeux ni
d'oreilles; mais quant à moi j'en suis si sûre que je l'ai dit à tout le
monde, et Charlotte en a fait de même.
--En vérité, madame, dit Elinor très-sérieusement, vous êtes dans
l'erreur. Vous avez mal fait de répandre une chose dont vous n'aviez pas
une assurance positive; vous en conviendrez vous-même, quoique vous ne
vouliez pas me croire à présent.
Madame Jennings rit encore, appela Elinor, une petite mystérieuse, etc.
Mais Elinor n'était pas d'humeur de plaisanter, et très-impatiente
d'ailleurs de savoir ce que Willoughby avait écrit, elle se tut et
sortit. En ouvrant la porte de la chambre de Maria, elle la vit couchée
à demi sur son lit dans l'agonie de la douleur, tenant une lettre
ouverte et deux ou trois autres autour d'elle. Elinor s'approcha sans
parler, s'assit sur le lit, prit la main de sa soeur, la baisa plusieurs
fois avec la plus tendre affection, et en versant elle-même des larmes
presque aussi abondantes que celles de Maria.
Cette dernière quoiqu'incapable de parler semblait sentir parfaitement
la tendresse de cette conduite. Elle pressait la main d'Elinor contre ce
pauvre coeur déchiré, comme pour en adoucir la blessure. Après quelque
temps ainsi passé dans une affliction mutuelle, elle mit la lettre
qu'elle tenait entre les mains d'Elinor, et couvrant son visage de son
mouchoir, jeta presque des cris de désespoir. Elinor qui pensait qu'un
chagrin aussi violent devait avoir son explosion, et que sa soeur
souffrirait bien davantage en tâchant de le réprimer, si même cela lui
était possible, la laissa s'y livrer, et ouvrant vivement la lettre de
Willoughby, lut ce qui suit.
MADEMOISELLE,
«Je viens de recevoir dans ce moment la lettre dont vous avez bien voulu
m'honorer, et dont je vous témoigne toute ma reconnaissance. Je suis
consterné d'apprendre qu'il y ait eu quelque chose hier au soir dans ma
conduite avec vous qui n'ait pas mérité votre approbation, quoiqu'il me
soit impossible de découvrir en quoi j'ai eu le malheur de vous
déplaire; je vous en demande mille pardons, et je vous assure que
c'était absolument sans intention. Je n'ai jamais pensé à mon séjour en
Devonshire, et à ma connaissance avec votre famille sans le plus grand
plaisir, et j'ose me flatter que ce léger malentendu n'y portera nulle
atteinte. Mon estime pour toutes les dames Dashwood est très-sincère,
mais si j'ai été assez malheureux pour avoir donné lieu de croire à
quelques sentimens plus vifs ou particuliers, je me reprocherais
beaucoup d'avoir peut-être témoigné trop vivement cette estime. Vous
serez bien convaincue, mademoiselle, qu'il m'était impossible d'aller
au-delà quand vous apprendrez que depuis long-temps mes affections
étaient engagées ailleurs, et que dans quelques semaines ma main suivra
le don de mon coeur.
«C'est avec grand regret que j'obéis à vos ordres en vous rendant toutes
les lettres dont vous m'avez honoré, et la boucle de vos beaux cheveux
que vous aviez bien voulu me donner avec tant de complaisance.
«Je suis, mademoiselle, avec une parfaite estime, votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
James WILLOUGHBY».
Il est facile de comprendre avec quelle profonde indignation, Elinor lut
cette étrange lettre, écrite avec cette froideur, cette dureté à celle
dont il connaissait si bien les qualités distinguées et l'excessive
sensibilité, que cependant il blessait si cruellement. Oh! combien son
intérêt, sa tendre pitié redoubla pour son innocente Maria, qui n'avait
à se reprocher que des imprudences presque autorisées par sa mère et la
noble confiance d'un coeur trop tendre et trop crédule, dont elle était
si punie. En commençant à lire cette lettre, Elinor était déja bien
convaincue qu'elle contenait l'aveu de l'inconstance de Willoughby; mais
jamais jamais elle ne l'aurait soupçonné capable d'un tel manque de
délicatesse, et de toute espèce de procédés et de sensibilité en
écrivant une lettre aussi cruelle, une lettre qui non-seulement
n'exprimait aucun regret, aucun aveu d'inconstance ou d'obstacles
insurmontables, mais par laquelle il niait même d'avoir eu pour sa
victime aucune espèce d'affection, une lettre enfin dont chaque ligne
était une insulte, et prouvait combien celui qui l'avait écrite était
méprisable. Elle resta quelque temps dans un muet étonnement et ne
pouvant à peine en croire ses yeux. Elle la relut encore, et encore, et
chaque lecture ne servait qu'à augmenter sa haine contre cet homme.
L'amertume de ce sentiment était telle qu'elle n'osait essayer de parler
de peur d'enfoncer encore plus avant le poignard dans le coeur de la
pauvre Maria. Elle regardait cependant comme un bonheur qu'elle eût
échappé à l'horreur d'être liée pour la vie à un homme sans principes,
sans honneur, sans délicatesse, enfin tel qu'il lui paraissait, le plus
faux et le plus dur des hommes; mais ce n'était pas le moment de le
faire sentir à Maria. Ses méditations sur le contenu de cette lettre, et
sur l'insensibilité et la fausseté de celui qui l'avait écrite, la
conduisirent naturellement à réfléchir sur le caractère d'autres
personnes qui sans être peut-être aussi dépravées que Willoughby, ne
pouvaient non plus que rendre malheureux ceux à qui elles seraient liées
pour la vie. Lady Stéeles vint se placer dans son imagination pas
très-loin de Willoughby; elle oublia quelques instans les peines de sa
soeur pour s'occuper des siennes, ou plutôt elles se confondirent et
formèrent une masse de pensées douloureuses qui l'absorbèrent tellement
qu'elle ne songea pas à lire les trois autres lettres que Maria avait
posées sur ses genoux, et qui sans doute étaient celles que Willoughby
lui avait renvoyées. Les sanglots de Maria avaient cessé, mais elle
avait encore la tête dans les coussins, elle était encore incapable de
parler et d'entendre. Elinor perdue dans ses réflexions ne savait pas
elle-même combien il y avait de temps qu'elle était là, quand elle
entendit rouler un carosse devant la porte. Elle regarda à la fenêtre
pour savoir qui pouvait venir de si bonne heure; c'était la voiture de
madame Jennings, avec qui elle devait sortir. Décidée à ne pas quitter
Maria, quoique sans espoir de la soulager, elle courut s'excuser auprès
de leur bonne hôtesse, en lui disant que sa soeur était indisposée.
Madame Jennings l'approuva, sortit seule; et bien vîte Elinor retourna
près de Maria. Elle la trouva essayant de se lever, mais ses jambes
tremblantes ne pouvaient la soutenir, et sa soeur vint fort à propos
pour l'empêcher de tomber sur le plancher, ce qui n'aurait pas été
étonnant depuis plusieurs jours, elle ne mangeait presque rien, et ses
nuits se passaient sans sommeil. Beaucoup de faiblesse et de vertige en
étaient la suite inévitable. Jusqu'alors elle avait été soutenue par la
fièvre de l'attente et de l'espérance; tout était fini pour elle, plus
d'attente, plus d'espoir, même de revoir celui qui remplissait encore en
entier son coeur; elle succombait sous le poids du chagrin. Un mal de
tête violent, des crispations d'estomac, et plusieurs faiblesses
alarmèrent Elinor. Elle eut recours à tout ce qu'elle put imaginer pour
la remettre et la ranimer, elle y parvint avec peine. Maria reprit ses
sens, et put lui témoigner combien elle était touchée de sa bonté.
Pauvre Elinor, lui dit-elle, combien je vous rends malheureuse, combien
de peine je vous donne!
--Je voudrais seulement, lui répondit Elinor, savoir comment je pourrais
vous donner quelques consolations.
Ce mot était trop pour Maria; mais quelle que chose qu'Elinor eût pu lui
dire il en eût été de même. Ah! non, non, dit-elle, plus de consolation
pour moi! je suis trop malheureuse! et sa voix s'éteignit de nouveau
dans les sanglots et les larmes. Elinor ne pouvait presque plus
supporter de la voir dans cet état.
--Tâchez de vous calmer, chère Maria, lui dit-elle, si vous ne voulez
pas vous tuer vous-même et tous ceux qui vous aiment. Pensez à votre
mère, pensez combien vos souffrances l'affligeraient. Pour elle vous
trouverez des forces dans votre coeur.
--Je ne le puis, je ne le puis, s'écria Maria; laissez-moi, si je vous
tourmente, laissez-moi, haïssez-moi, abandonnez-moi, mais ne me torturez
pas en exigeant l'impossible. Oh! combien il est facile à ceux qui n'ont
aucune peine personnelle de parler de force et de courage. Heureuse!
mille fois heureuse Elinor! vous ne pouvez avoir aucune idée de ce que
je souffre.
--Vous me nommez heureuse, Maria, ah! si vous saviez.....
Maria la regarda avec un tel effroi, qu'elle se hâta d'ajouter.--Si
vous saviez combien je sens votre douleur! Pouvez-vous me croire
heureuse quand je vous vois aussi souffrante!
--Pardonnez-moi, oh! pardonnez-moi, lui dit Maria en jetant ses bras
autour du cou de sa soeur; je connais votre coeur, je sais qu'il souffre
pour moi, mais je voulais dire que vous seriez sûrement heureuse une
fois. Edward vous aime, il n'a jamais aimé que vous seule au monde. Ah!
qu'est-ce qu'un tel bonheur ne peut pas compenser, et rien ne peut vous
l'ôter.
--Rien, Maria! Mille, mille circonstances peuvent le détruire à jamais.
--Non, non, non, s'écria Maria avec véhémence, il vous aime, vous serez
à lui pour la vie; le malheur ne peut vous atteindre.
--Le malheur, chère Maria, va presque toujours à la suite de la vie; et
je ne puis avoir aucun plaisir tant que je vous verrai dans cet état.
--Et jamais vous ne me verrez autrement; mon malheur durera autant que
moi. Oh! puissions-nous bientôt finir ensemble!
--Vous ne devez pas parler ainsi, Maria. N'avez-vous donc point d'amis?
L'amour est-il tout pour vous? Est-ce que vous ne voyez autour de vous
nulle consolation? Pensez, Maria, que vous auriez souffert mille fois
plus encore si vous aviez quelque chose à vous reprocher de vraiment
répréhensible, si seulement cet homme faux et cruel s'était amusé à
prolonger votre erreur, à ne dévoiler son odieux caractère qu'après vous
avoir entraînée dans une suite d'imprudences. Chaque jour de confiance
en sa foi, en son honneur, augmentait le danger, et aurait rendu le coup
plus cruel, lorsqu'il aurait enfin, comme aujourd'hui, rompu ses
engagemens, et trahi ses sermens et sa foi.
--Ses sermens, ses engagemens, dit Maria, que voulez-vous dire, Elinor?
il ne m'a point fait de serment, il n'y avait entre nous nul engagement.
--Bon Dieu! nul engagement s'écria Elinor.
--Non, non, s'écria aussi Maria, il n'est pas aussi indigne, aussi
méprisable que vous paraissez le croire; il n'a du moins trahi nul
serment; il n'a pas manqué de foi. Et au milieu de sa douleur une
expression de joie brilla dans ses yeux, en pouvant justifier celui
qu'elle adorait encore.
--Mais du moins il vous a dit qu'il vous aimait.
--Oui.... non.... jamais entièrement. Vous l'avez vu, vous l'avez
entendu. Jamais il ne m'a parlé plus clairement, plus positivement en
particulier que devant vous et ma mère. Tout dans sa conduite me le
prouvait; mais sa bouche ne me l'a pas prononcé. C'est moi, moi seule
qui me suis trompée; et jamais il ne m'a aimée! Un nouveau déluge de
larmes suivit cette déchirante pensée.
--Cependant vous lui aviez écrit; vous saviez par lui sans doute que
vous le trouveriez à Londres?
--Il me dit en me quittant qu'il y serait, -s'il vivait encore-, dans
les premiers jours de janvier. Ah! pouvais-je croire, pouvais-je penser
que celui qui supposait que la douleur de se séparer de moi pouvait le
faire mourir, ne m'avait jamais aimée! Il me dit qu'il ne m'écrirait
pas de peur que sir Georges ne vît ses lettres, mais il me donna son
adresse. Je n'ai pas osé lui écrire de la Chaumière, puisque nos lettres
partaient du Parc, mais je lui écrivis d'ici à l'instant de mon arrivée.
Oh! Elinor, pouvais-je faire autrement? Les voilà mes lettres,
méprisées, ah Dieu, Dieu! elle cacha encore son visage sur le coussin.
Elinor prit les trois lettres, et lut ce qui suit.
Berkeley-Street, janvier.
«Comme vous allez être surpris, mon cher Willoughby! et laissez-moi me
flatter que ce n'est pas seulement de la surprise que vous éprouverez,
en apprenant que je suis à Londres. Une invitation de la bonne madame
Jennings était un bonheur auquel je n'ai pas pu résister, non plus qu'à
vous l'apprendre à l'instant même de mon arrivée. Je suis bien sûre que
si mon billet vous parvient à temps, vous viendrez dès ce soir et que
vous partagerez mon impatience; du moins je vous verrai bien sûrement
demain; et croyez qu'à Londres comme à la Chaumière vous trouverez
toujours une fidèle et tendre amie.»
M. D.
Son second billet avait été écrit le lendemain du petit bal des
Middleton, et contenait ce qui suit:
«Je ne puis vous exprimer mon chagrin de vous avoir manqué avant hier,
lorsque j'ai trouvé votre carte au retour d'une promenade; mais enfin
vous êtes à la ville et vous savez où je suis. Mais pourquoi n'ai-je pas
reçu un seul mot de vous en réponse au billet que je vous ai écrit il y
a huit jours, au moment de mon arrivée? D'une heure à l'autre, d'un
instant à l'autre, j'espérais vous voir entrer ou du moins avoir une
lettre. Je vous en conjure Willoughby, ne prolongez pas ce supplice;
revenez le plutôt qu'il vous sera possible; venez m'expliquer ce que je
ne puis comprendre. Venez plus matin; madame Jennings sort toujours à
une heure, et je n'ose lui refuser de l'accompagner, quoique je l'aie
déjà fait dans un vain espoir. Ce même espoir toujours trompé, m'avait
engagée d'aller hier chez lady Middleton, où nous eûmes un petit bal.
On m'assure que vous y étiez invité; mais je ne puis le croire, puisque
vous n'y êtes pas venu. Il faudrait que vous fussiez étrangement changé
depuis notre séparation, si vous refusiez volontairement l'occasion de
revoir vos amies de la Chaumière; mais je ne veux pas même le supposer,
et j'espère que je recevrai bientôt de votre bouche l'assurance que vous
êtes toujours le même pour votre M. D.»
La troisième datée de ce matin même était ainsi conçue:
«Que dois-je penser Willoughby? A quoi dois-je attribuer votre étrange
conduite d'hier au soir? Je vous en demande encore l'explication.
J'étais préparée à vous revoir avec tant de plaisir après une absence
qui m'avait paru si longue, à vous retrouver tel que vous étiez au
moment de notre séparation, aimable, tendre, affectionné, enfin ce que
vous étiez à Barton du matin au soir, et ce que vous n'êtes plus à
Londres. Quelques semaines peuvent-elles avoir changé à ce point vos
sentimens? Qu'est-il arrivé? Que vous ai-je fait, moi qui n'ai cessé de
penser à vous, de hâter par mes voeux le moment de vous revoir, ce
moment qui devait être si doux, et que vous avez su rendre si cruel!
J'ai passé une nuit entière sans sommeil, tâchant en vain de comprendre
ou d'excuser une conduite aussi barbare, aussi contraire à ce que
j'attendais de vous; je n'ai pu découvrir aucun motif, rien qui pût me
l'expliquer; mais je n'en suis pas moins prête à entendre votre
justification, à croire encore qu'elle dépend de vous. Peut-être qu'on
m'a calomniée auprès de vous; je ne croyais pas avoir d'ennemis, ni que
Willoughby pût ajouter foi à des rapports contre moi; mais comment
puis-je expliquer autrement votre inconcevable froideur? Dites-moi ce
que c'est avec cette franchise dont vous faites profession et que
j'aimais tant à trouver en vous; dites-le moi, et j'aurai la
satisfaction inexprimable de vous rassurer sur tous les points. Je
serais bien malheureuse en vérité, si j'étais forcée de penser mal de
vous, d'apprendre que vous n'êtes pas ce que j'ai cru, que vous n'avez
pas été sincère dans vos expressions d'attachement pour ma famille, et
pour moi particulièrement; mais s'il en était ainsi, je veux aussi le
savoir. Je suis actuellement dans un état d'indécision et de trouble
plus affreux mille fois que la certitude du malheur. Je désire bien
vivement que vous puissiez vous justifier; mais ce que je demande,
-c'est la vérité-. Si elle vous coûte trop à dire, renvoyez-moi
seulement mes billets et la boucle de cheveux que vous avez emportée; je
vous comprendrai et..... Ah! Willoughby, il est impossible que vous ne
vouliez plus être l'ami de M. D.»
CHAPITRE XXX.
Elinor avait tremblé de lire ces lettres, elle s'attendait qu'elles
étaient écrites avec tout le feu de la passion qui dévorait sa pauvre
soeur, et qu'elle trouverait peut-être dans l'excès de cette passion la
cause si ce n'est l'excuse de la conduite de Willoughby. Les hommes trop
souvent incapables de ressentir la passion qu'ils inspirent en sont
ennuyés lorsque le goût léger qui les a entraînés n'existe plus. Mais
ces lettres si simples, si tendres, si pleines d'affection et d'une
confiance illimitée et celle de Willoughby si dure, si glacée, si
insultante, redoublèrent sa tendre pitié pour sa soeur; mais cependant
elle n'en blâmait pas moins son imprudence d'avoir donné de telles
preuves de tendresse à un homme qui ne les demandait pas, qui lui avait
à peine prononcé le mot d'amour, et qui leur était connu depuis si peu
de temps. Sir Georges leur avait fait l'éloge de ses talens pour la
chasse, pour la danse, mais n'avait pas dit un mot de son caractère.
Lui-même il est vrai s'était annoncé d'une manière aimable; mais tout
jeune homme qui veut plaire, et qui en a les moyens, s'annonce de même;
et bien certainement du moins, il avait voulu plaire à Maria, et n'avait
pu se faire illusion sur la nature du sentiment qu'il lui inspirait, et
qu'il avait si bien l'air de partager que la prudente Elinor même y
avait été trompée, et que la crédulité de la vive et sensible Maria
était bien excusable. Son seul tort était de s'être trop livrée à son
sentiment et à ses espérances; et certes elle en était trop punie pour
pouvoir le lui reprocher.
Lorsque Maria vit que sa soeur avait fini sa lecture et réfléchissait en
silence, elle lui fit observer que ses lettres ne contenaient rien que
toute autre qu'elle n'eût écrit dans la même situation: je me regardais,
dit-elle, comme étant aussi solennellement engagée avec lui, que si un
contrat légal nous eût liés. Cette sympathie qui nous avait entraînés
l'un vers l'autre au premier instant, ce rapport de nos goûts, de nos
caractères: tout enfin me paraissait la voix du ciel qui nous avait
destinés l'un à l'autre.
--Malheureusement, dit Elinor, il ne voyait ni ne sentait de même.
--Oui, Elinor, pendant tout le temps qu'il a passé près de nous il
voyait, il sentait comme moi, j'en suis aussi sûre que de mon propre
coeur. Sans doute le sien a changé, mais ce n'est pas sa faute; l'art le
plus diabolique a été employé pour le détacher de moi. Quand il me
quitta je lui étais aussi chère que mon coeur pouvait le désirer, et
qu'il m'était cher à moi-même! Cette boucle de cheveux qu'il m'a
renvoyée si vîte à ma première demande, par combien d'instances
réitérées ne l'avait-il pas obtenue? Si vous aviez vu son regard, si
vous aviez entendu le son de sa voix lorsqu'il me suppliait de la lui
laisser couper; et la dernière soirée de la Chaumière, l'avez-vous
oubliée, Elinor? et le matin quand il vint prendre congé de moi, son
désespoir, ses larmes! Les hommes peuvent-ils pleurer à volonté? Les
larmes, cette espèce de soulagement que la nature accorde aux femmes, ne
sont-elles pas chez eux la preuve d'un coeur vraiment touché? Oh! si
vous aviez vu son affliction à la seule pensée de se séparer de moi pour
quelques semaines! Non jamais, jamais je ne puis l'oublier!
Elle fut quelques instans sans pouvoir parler; mais quand son émotion
fut un peu calmée, elle ajouta avec fermeté: Elinor, on m'a traitée
cruellement; mais ce n'est pas Willoughby.
--Chère Maria, quel autre que lui faut il en accuser? Par qui peut-il
avoir été influencé?
--Par tout le monde, plutôt que par son propre coeur. Je croirais
plutôt que tous ceux que je connais se sont ligués contre moi, que de le
croire coupable d'une telle cruauté. Cette femme de qui il parle peut
être.... ou tout autre, je n'excepte que vous, maman, Emma et Edward,
tous, tous les autres peuvent m'avoir calomniée. Excepté vous quatre, il
n'existe personne que je ne puisse soupçonner, plutôt que Willoughby
dont le coeur m'est si bien connu. On s'est vengé sans doute de ce que
je préférais la société de l'homme du monde le plus aimable, à la
sottise, à l'insipidité, au manque total de goût et d'esprit. Je me suis
fait des ennemis par la franchise de mon caractère qui ne peut se plier
ni à dissimuler, ni à flatter.
Elinor ne voulut pas dans ce moment disputer avec elle; elle lui dit
seulement: Chère Maria, si vous croyez avoir des ennemis assez méchans,
assez détestables pour vous nuire par des calomnies, laissez leurs torts
retomber sur eux-mêmes, et que le sentiment de votre innocence et de vos
bonnes intentions relève votre âme; ne leur donnez pas l'indigne
triomphe de vous avoir rendue aussi malheureuse. C'est un louable et
raisonnable orgueil que celui qui nous donne le sentiment de notre
propre dignité et qui nous élève au-dessus de la méchanceté et de la
malveillance.
--Non, non, s'écria Maria, un malheur tel que le mien ne laisse aucun
orgueil; il m'est égal que tout le monde sache combien je souffre. Que
m'importe leur triomphe? il ne peut rien ajouter à ma misère. Elinor,
Elinor, il est bien faible le chagrin qui peut s'adoucir par la fierté,
qui peut s'élever au-dessus de l'insulte et de la mortification; il peut
alors s'effacer entièrement, tandis que le mien ne s'effacera jamais; je
ne puis le surmonter. On peut jouir du mal qu'on m'a fait tant qu'on
voudra, sans l'augmenter ni l'affaiblir. Je n'ai plus aucun sentiment de
fierté; je n'ai, je ne puis avoir que celui de mon malheur.
--Mais pour l'amour de ma mère, pour le mien, Maria, ne pouvez-vous rien
sur vous-même?
--Ah! pour vous deux je voudrais faire tout ce qui dépendrait de moi;
mais paraître heureuse quand je suis au désespoir, ah! qui pourrait
l'exiger.
Elles restèrent quelque temps en silence. Elinor, se promenait du feu à
la fenêtre et de la fenêtre au feu, les bras croisés, les yeux baissés,
absorbée dans ses pensées, sans sentir la chaleur du feu et sans rien
voir au travers des vitres. Maria assise sur le pied de son lit, sa tête
appuyée contre une des colonnes, tenant dans ses mains la lettre de
Willoughby, la relisant phrase par phrase, s'écria enfin tout-à-coup:
Ah! c'est trop, c'est trop cruel! Ah! Willoughby, Willoughby, est-ce
bien vous qui m'écrivez ainsi? Ne fais-je pas un songe affreux? Non
rien, rien ne peut vous justifier; non rien, Elinor, quoiqu'on ait pu
lui dire contre moi. Ne devait-il pas suspendre son jugement?
Envoie-t-on un criminel au supplice sans l'entendre? Ne devait-il pas me
le dire quand je le lui demandais instamment, et me donner le pouvoir de
me justifier. (Elle reprit la lettre.) -Cette boucle de cheveux que
vous m'aviez donnée avec tant de complaisance.- Ah! cela seul est
impardonnable, Willoughby. Est-ce votre coeur, est-ce votre conscience
qui vous a dicté cette insolente phrase? Non, Elinor, rien ne peut
l'excuser.
--Non, Maria, je le pense aussi.
--Mais cette femme, cette femme, à qui il va dit-il donner son coeur et
sa main, cette heureuse femme! qui sait avec quel art, quelle séduction,
elle l'aura enchaîné. Il l'aimait déjà, dit-il, et depuis long-temps.
Ah! sans doute quand elle a vu qu'il allait lui échapper et combien il
m'était attaché, elle aura tout fait pour le retenir, pour me bannir de
son coeur; mais qui peut-elle être? Jamais je ne l'ai entendu parler
d'une seule femme jeune, belle, séduisante: L'est-elle, Elinor? Vous
l'avez vue; moi, je n'ai vu que Willoughby. Est-elle mieux, beaucoup
mieux que la pauvre Maria? Ah! sans doute puisqu'il m'abandonne pour
elle; mais peut-elle l'aimer comme moi. Ah! Willoughby, pourquoi ne
m'avoir jamais parlé d'elle? Alors j'aurais respecté ses droits sur
vous: mais jamais jamais il ne m'a parlé que de moi-même.
Il y eut une autre pause. Maria était très-agitée; elle se leva et
s'approchant d'Elinor, elle saisit sa main: Chère Elinor, lui dit-elle,
je veux retourner à Barton auprès de maman; ne pouvons-nous partir
demain?
--Demain, Maria!
--Oui demain. Pourquoi resterai-je ici? J'y suis venue seulement pour
Willoughby; qui ferai-je? Qui m'intéresse à Londres? Ah personne,
personne! J'y suis comme dans un désert.
--Il serait je crois impossible de partir demain, dit Elinor; nous
devons à madame Jennings plus que de la politesse; et la quitter aussi
brusquement après les bontés qu'elle a pour vous, ce serait
très-malhonnête.
--Eh bien donc! dans deux jours; mais en vérité, je ne puis rester plus
long-temps, je ne puis m'exposer aux remarques, aux questions de tous
ces gens, des Middleton, des Palmer; comment supporter leur pitié? La
pitié de lady Middleton!.... Ah! que dirait-il lui-même s'il le savait?
--Je crois, chère Maria, qu'un si prompt départ ferait beaucoup plus
causer encore. Mais dans ce moment, chère amie, tâchez de trouver un peu
de repos; couchez-vous; soyez physiquement tranquille; et vos esprits
se calmeront insensiblement. Maria suivit un instant ce conseil, mais
reprit bientôt toute son agitation. Aucune place, aucune attitude ne lui
convenait. Sa soeur ne put obtenir d'elle qu'elle restât couchée. Il lui
reprit une attaque de nerfs assez violente. Elinor craignait d'être
obligée d'appeler quelqu'un à son secours; mais elle craignait encore
plus de la laisser voir dans cet état. Une forte dose d'éther la remit
peu à peu; elle resta assez faible pour être tranquille, et sans bouger
sur un sopha jusqu'au retour de madame Jennings, qui entra immédiatement
dans leur chambre sans se faire annoncer. Elle entr'ouvrit la porte et
regarda avec l'air très-affligé. Elinor alla au-devant d'elle; elle
entra. Comment allez-vous, ma chère? dit-elle à Maria, avec le ton de
la compassion. (Celle-ci détourna la tête sans répondre.) Comment
est-elle, mademoiselle Elinor? Pauvre petite! Elle a l'air bien malade,
et cela n'est pas étonnant. Hélas! il n'est que trop vrai, il se marie
bientôt ce grand vaurien. Je viens de l'apprendre; madame Taylor me l'a
dit il n'y a pas une demi-heure; elle le tenait d'une intime amie de
miss Grey elle-même, sans quoi je n'aurais pu le croire: j'étais près de
tomber d'étonnement. «Eh bien! lui ai-je dit, tout ce que je sais, et ce
qui est la vérité même, c'est qu'il s'est conduit abominablement avec
une jeune dame de ma connaissance, à qui il a fait croire qu'il l'aimait
à la passion, tandis qu'il en courtisait une autre. Je désire de tout
mon coeur, pour le bien que je lui veux, que sa femme le rende bien
malheureux: ainsi j'ai dit, ainsi je dirai, vous pouvez y compter, mes
chères amies. Je n'ai aucune idée qu'un homme se conduise de cette
manière. Et qu'il ne dise pas que non; car je l'ai vu de mes propres
yeux, et comme miss Maria l'aimait, et comme j'aurais parié ma tête
qu'il l'aimait aussi et qu'il n'épouserait qu'elle. Ah! si jamais je le
rencontre, fût-ce à côté de sa femme, je lui reprocherai bien sa
conduite, je vous en réponds. Mais consolez-vous, chère Maria, ce n'est
pas le seul jeune homme dans le monde, et avec votre jolie mine vous ne
manquerez pas d'admirateurs. Allons, courage, ma pauvre petite! je ne
veux pas vous troubler plus long-temps; vous vous retenez de pleurer
pour moi je parie; il vaut mieux pleurer tout à-la-fois, et que cela
soit fait. J'ai invité pour ce soir mesdames Parcy et les Sawnderson;
elles sont gaies comme vous savez, elles vous distrairont. Elle s'en
alla doucement sur la pointe des pieds, comme si le bruit avait pu
augmenter l'affliction de sa jeune amie.
Le reste de la matinée s'écoula assez tranquillement. Maria était
sombre, parlait peu, soupirait beaucoup, mais fut plus calme, et à la
grande surprise de sa soeur, elle voulut descendre pour le dîner. Elinor
s'y opposait, mais elle le voulut; elle le supporterait très-bien,
dit-elle, et donnerait moins de peine que de la servir en haut. Elinor
approuva ce motif, l'habilla en malade aussi bien qu'elle pût, et se
tint prête pour la conduire à la salle à manger quand on les
appellerait.
Elles descendirent; Maria appuyée sur sa soeur, pâle, abattue et les
yeux bien rouges, se mit à table et plus calme que sa soeur ne l'avait
espéré. Si elle avait essayé de parler ou qu'elle eût entendu la moitié
de tout ce que madame Jennings disait, son calme ne se serait pas aussi
bien soutenu, mais pas un mot n'échappa de ses lèvres, et la
concentration de ses pensées l'empêcha de faire attention à ce qui se
passait autour d'elle. La bonne madame Jennings ne pensait pas que ses
attentions poussées jusqu'au ridicule, la tourmentaient plutôt que de
lui faire du bien: Elinor qui rendait justice à ses bonnes intentions,
lui en témoignait sa reconnaissance et faisait son possible pour
qu'elle laissât Maria tranquille, mais elle ne pouvait pas lui persuader
que les peines de l'âme ne doivent pas être traitées comme une migraine
ou des maux purement physiques. Madame Jennings voyait Maria
malheureuse, et la traitait avec l'indulgente tendresse d'une mère pour
un enfant malade. Maria devait avoir la meilleure place vers le feu, le
meilleur mets, le meilleur vin, le meilleur fauteuil; elle cherchait
tout ce qu'elle pouvait imaginer pour l'amuser, ou la tenter de manger
en lui présentant une variété d'entremets, de dessert, de confitures de
toute espèce. Si Elinor n'avait pas vu par la contenance de sa soeur que
toute plaisanterie lui serait insupportable, elle n'aurait pu s'empêcher
de rire avec elle des recettes de la bonne dame contre un chagrin
d'amour. A la fin cependant elle fut si pressante et lui répéta si
souvent que tout ce qu'elle lui présentait lui ferait sûrement du bien,
que Maria ne pouvant ni l'accepter, ni s'en défendre, prit le parti de
retourner dans sa chambre; elle se leva avec une expression douloureuse,
et fit signe à sa soeur de ne pas la suivre.
--Pauvre enfant! s'écria madame Jennings aussitôt qu'elle fut loin,
combien je suis peinée de la voir ainsi! Voyez, elle s'est en allée sans
finir ses cerises à l'eau-de-vie; rien ne l'aurait mieux fortifiée; mais
plus rien ne lui fait plaisir. Si je pouvais découvrir quelque chose
qu'elle aimât, j'irai le lui chercher au bout de la ville. N'est-ce pas
odieux qu'un homme abandonne ainsi une si jolie personne! Mais voilà ce
que c'est; quand il y a tant d'argent d'un côté et presque point de
l'autre, la balance l'emporte.
--Cette dame donc, dit Elinor, cette miss Grey (n'est-ce pas ainsi que
vous l'appelez), vous dites qu'elle est très-riche!
Cinquante mille pièces, ma chère; on est toujours belle avec une telle
dot. L'avez-vous vue à l'assemblée? elle est élégante, bien faite, mais
point jolie. J'ai connu son oncle dont elle a hérité; toute cette
famille est riche à millions, et cela tente un jeune homme qui aime la
dépense, et les chiens, et les chevaux, et les caricles, et les
équipages de toute espèce, et la bonne table. Je veux bien cela, mais il
ne faut pas tourner la tête à une pauvre jeune fille qui n'a rien, lui
faire espérer le mariage, et puis la planter là quand il en trouve une
qui veut payer sa belle figure et toutes ses fantaisies.
--Savez-vous, madame, si miss Grey est aimable?
--Je n'ai jamais entendu faire d'elle d'autre éloge que d'être riche et
élégante; elle a toujours les premières modes; seulement madame Taylor
m'a dit aujourd'hui que monsieur et madame Elison ne seraient pas fâchés
du tout qu'elle se mariât, parce qu'ils n'allaient point ensemble.
--Et qui sont ces Elison?
--Son tuteur, ma chère, chez qui elle vit; mais dès qu'elle a pu
choisir, elle a préféré le beau Willoughby. Le joli choix qu'elle a fait
là! elle le payera sur ma parole.--Elle s'arrêta un moment. «Elle est
allée dans sa chambre la pauvre petite je suppose; il faut retourner
auprès d'elle, ce serait cruel de la laisser seule, la pauvre enfant!
J'ai quelques amis ce soir, il faut qu'elle vienne; on jouera à tout ce
qu'elle voudra; elle n'aime pas le wisk, c'est trop sérieux, je
comprends cela; nous ferons un vingt et un, un trente et quarante, une
macédoine, enfin tout ce qui pourra l'amuser. Chère dame, dit Elinor,
votre bonté est tout-à-fait inutile; ma soeur n'est pas en état de
quitter sa chambre ce soir. Je vais lui persuader de se mettre au lit de
bonne heure; un parfait repos est ce qui convient le mieux à ses nerfs.
--Oui, oui, je crois que c'est le mieux; il faut qu'elle ordonne
elle-même son souper, et qu'elle dorme. C'est donc cela qui la rendait
si triste ces dernières semaines? Je suppose qu'elle s'en doutait la
pauvre enfant, quand elle ne voyait point venir son amoureux; moi je n'y
comprenais rien, et lorsqu'il ne vint pas au bal chez ma fille, j'aurais
bien pu alors me douter de quelque chose. Mais ce sont des querelles
d'amans, pensai-je en moi-même; ils se raccommoderont et ne s'en
aimeront que mieux. C'est donc cette lettre qu'elle a reçue ce matin qui
a tout fini? Pauvre petite! Si j'avais pu deviner ce que c'était, je me
serais bien gardée de la railler, mais qui pouvait penser une telle
chose? Ah! combien sir Georges et Mary vont être étonnés quand ils
l'apprendront! Je suis fâchée de n'être pas allée chez eux en revenant
pour le leur dire, mais j'irai demain sûrement.
Il est inutile j'en suis sûre, chère dame, de vous recommander de prier
vos filles et vos gendres de ne pas nommer M. Willoughby devant ma
soeur, de ne pas faire la moindre allusion à ce qui s'est passé; leur
bon coeur et le vôtre suffiront pour prévenir ce qui serait vraiment une
cruauté. Et à moi-même moins on m'en parlera plus on m'épargnera de
peine, et certainement vous devez le comprendre, vous qui êtes la bonté
même.
Mon Dieu cela va sans dire, il serait terrible pour vous et pour votre
pauvre soeur d'en entendre parler; on la ferait tomber en faiblesse,
j'en suis sûre; je ne lui en dirai pas un mot. Vous avez bien vu à dîner
que j'ai parlé de tout autre chose. J'en avertirai sir Georges et sa
femme, et ils se tairont aussi; à quoi sert-il de parler?
--Souvent à faire beaucoup de mal, dit Elinor, à dire plus qu'on ne
sait, plus qu'il n'y a. Le public juge sur l'événement, ignore les
circonstances et parle de ce qu'il ne sait qu'imparfaitement. Dans ce
cas par exemple, tous nos amis, je suppose, blâmeront beaucoup M.
Willoughby; et sans doute il a eu des torts, mais non pas celui dont on
l'accusera sûrement. Je dois lui rendre la justice que s'il a manqué aux
procédés il n'a pas manqué à ses sermens, et qu'il n'avait nul
engagement positif avec ma soeur.
--Bon Dieu, ma chère, vous n'allez pas à présent le défendre! Point
d'engagement positif, dites-vous! Après l'avoir menée au château
d'Altenham, et lui avoir montré l'appartement qu'ils devaient habiter un
jour.
Pour l'amour de sa soeur, Elinor ne voulut pas presser cette discussion.
Maria pouvait y perdre, et Willoughby y gagnait très-peu. Après un court
silence madame Jennings reprit la parole avec son hilarité ordinaire.
--Eh bien! ma chère, il n'y a pas grand perte dans le fond, et le
colonel Brandon n'en sera pas fâché. Voulez-vous parier qu'il épousera
Maria vers le milieu de l'été. Mon Dieu, quelle joie va lui donner cette
nouvelle! j'espère qu'il viendra ce soir, j'aime à voir des gens
heureux. C'est un bien meilleur parti pour votre soeur; deux mille
pièces de revenu valent mieux que six cents: c'est je crois tout ce que
rapporte Haute-Combe, et madame Smith n'est pas encore morte. Delafort,
la terre du colonel, est bien autre chose que Haute-Combe, et même que
Barton. Il y vient les meilleurs fruits possibles; il y a un canal
délicieux, une grande route, une jolie église, qui n'est pas à un quart
de mille, et le presbytère à côté, qui peut faire un bon voisinage. Je
vous assure que c'est une charmante terre; je me réjouis d'y aller voir
Maria quand elle y sera établie, et cela ne peut manquer. Il y a bien
l'obstacle de sa fille, de cet enfant de l'amour, miss Williams, comme
on l'appelle; mais il la mariera; une bonne petite dot en fera
l'affaire, et il n'en sera pas moins un excellent parti, si nous pouvons
mettre Willoughby hors de la tête de votre soeur.
--J'espère bien que nous y parviendrons, madame, et même sans le
colonel, dit Elinor; alors elle se leva et alla joindre Maria, qu'elle
trouva comme elle s'y attendait rêvant à ses chagrins, à côté d'un feu à
demi-éteint, et sans autre lumière.
--Pourquoi revenir, Elinor? vous feriez mieux de me laisser, ce fut tout
ce qu'elle lui dit.
--Je vous laisserai, lui répondit-elle, si vous voulez vous coucher.
Elle s'y refusa d'abord; mais Elinor ne se rebuta pas, la pressa
doucement, lui aida à se déshabiller, et moitié par persuasion, moitié
par complaisance Maria y consentit. Sa soeur eut la consolation de voir
sa pauvre tête fatiguée de pleurs sur son oreiller, et de la laisser sur
le point de trouver un peu de repos et d'oubli de ses peines dans un
doux sommeil. Elle alla rejoindre madame Jennings, et la rencontra
tenant un gobelet à moitié plein. Ma chère, lui dit-elle, je me suis
rappelé que j'avais encore une bouteille de vieux vin de Constance, et
je suis allée la chercher pour votre soeur. Mon pauvre mari en faisait
un grand usage quand il avait une goutte remontée: il assurait que rien
ne lui faisait plus de bien. Faites en prendre à votre soeur; j'allais
lui en porter. Chère dame, dit Elinor en souriant de l'efficacité d'un
remède contre la goutte dans cette circonstance, vous êtes trop bonne,
en vérité. Je viens de faire mettre Maria au lit, elle dort j'espère à
ce moment, et rien ne peut lui faire plus de bien que le repos. Si vous
voulez me le permettre, dit-elle en prenant le gobelet, c'est moi qui
boirai cet excellent vin à la santé de la meilleure des femmes et des
amies.
--Et à celle de la pauvre petite malade d'amour, dit la bonne dame.
N'est-il pas bon? Je vous le dis, il la guérira et fortifiera son coeur;
nous lui en donnerons demain, et tout ira à merveille.
Quelques momens après la société attendue arriva. Madame Jennings les
reçut, et Elinor alla présider à la table à thé.
CHAPITRE XXXI.
Ainsi que madame Jennings l'avait prévu, le colonel Brandon entra
pendant qu'Elinor préparait le thé, et par sa manière de regarder autour
de la chambre, elle comprit à l'instant qu'il s'attendait à n'y pas
trouver Maria, qu'il le désirait et qu'il savait déja ce qui
occasionnait son absence. Madame Jennings n'eut pas la même idée, car
dès qu'il fut entré, elle traversa la chambre, vint près de la table à
thé où Elinor présidait, et lui dit à l'oreille: le colonel a l'air bien
sérieux, ma chère, sûrement il ne sait rien de l'affaire. Dites-lui bien
vîte que Maria est libre; vous verrez comme il changera de physionomie.
Elinor sourit sans répondre. Quelques momens après le colonel s'approcha
d'elle, et avec un regard qui lui confirma qu'elle n'avait rien à lui
apprendre, il s'assit à côté d'elle et lui demanda des nouvelles de sa
soeur.
--Maria n'est pas bien, dit-elle, elle a été indisposée tout le jour, et
nous lui avons persuadé de se mettre au lit.
--Peut-être, dit-il en hésitant beaucoup, ce que j'ai entendu dire ce
matin.... peut-être est-ce plus vrai que je n'ai d'abord voulu le
croire?
--Qu'avez-vous entendu dire?
--Qu'un gentilhomme que j'avais de fortes raisons de penser..... de
croire..... d'être sûr même qu'il était engagé..... avec votre soeur.
Mais pourquoi me le demander? vous le savez, j'en suis certain. Je l'ai
vu en entrant à l'altération de vos traits, à l'absence de votre soeur;
épargnez-moi la peine de le dire.
--Eh bien donc! dit Elinor, je suppose que vous entendez le mariage de
M. Willoughby avec mademoiselle Grey; il paraît que c'est aujourd'hui
que ce bruit a éclaté, où l'avez vous appris?
--Dans un magasin à Pall-Mall où j'avais affaire. Deux dames en
parlaient ensemble si haut qu'il m'était impossible de ne pas les
entendre. Le nom de James Willoughby fréquemment répété attira mon
attention; celui de mademoiselle Grey s'y joignit, et fut suivi d'une
assertion positive de leur mariage, qui doit avoir lieu dans quelques
semaines. Aussitôt que la cérémonie sera faite, a ajouté l'une d'elles,
ils partiront pour Haute-Combe, la terre que M. James Willoughby possède
en Sommerset-Shire.... Ah! miss Elinor, mon étonnement à cette
nouvelle.... Mais il me serait impossible d'exprimer ce que j'ai senti.
Cette dame, à ce que j'ai appris, se nomme Elison, son mari est tuteur
de mademoiselle Grey; ainsi elle doit être bien informée, et l'on ne
peut en douter.
--Nous n'en doutons nullement, dit Elinor; mais vous a-t-on dit aussi
qu'elle a cinquante mille livres? Il me semble que ce mot explique tout.
--Peut-être, mais n'excuse rien, dit le colonel, et Willoughby..... Il
s'arrêta un moment, et sans achever sa phrase commencée, il ajouta en
changeant de ton: Et votre soeur, comment est elle?
--Elle a beaucoup souffert, mais j'ai l'espoir que plus son chagrin a
été violent, plus il sera court; elle a été, et elle est encore dans une
cruelle affliction. Jusqu'à hier elle n'avait eu je crois aucun doute
sur ses sentimens et même actuellement elle voudrait encore pouvoir le
justifier. Quant à moi je suis presque convaincue qu'il ne lui a jamais
été réellement attaché. Mais combien il a été trompeur, artificieux, et
même en dernier lieu il a montré une dureté de coeur qui m'a
excessivement surprise.--L'habitude d'avoir, ou de feindre de l'amour
pour toutes les jolies femmes qu'on rencontre doit produire cet effet,
reprit le colonel, et Willoughby..... Mais ne disiez-vous pas que votre
soeur ne voit pas sa conduite sous le même jour que vous.--Vous
connaissez l'extrême sensibilité de Maria, colonel; il lui en coûte
trop de condamner sévèrement quelqu'un qu'elle a autant aimé.
Il ne répondit rien. Le thé était fini, on arrangea les parties de jeu,
et l'entretien fut interrompu. Madame Jennings tout en jouant regardait
le colonel avec surprise. Elle s'était attendue que la nouvelle du
mariage de son rival le transporterait de joie, et qu'elle aurait le
plaisir de le voir aussi gai, aussi animé que s'il n'avait que vingt
ans, et il lui paraissait au contraire plus sérieux encore qu'à
l'ordinaire. Il se dispensa de jouer et sortit bientôt. On ne comprend
plus rien aux hommes, dit-elle le soir à Elinor, j'aurais juré aussi
qu'il aimait Maria.
La nuit fut meilleure pour cette dernière qu'Elinor ne l'avait espéré;
son abattement lui procura un peu de sommeil; mais en s'éveillant le
lendemain elle retrouva le même poids sur son coeur. Elinor pour la
soulager l'engagea à parler du triste sujet qui l'oppressait, et avant
qu'on les appelât pour le déjeûner, elles avaient traité à fond ce
sujet, avec la même conviction du côté d'Elinor, et avec ses tendres et
raisonnables conseils, et du côté de Maria avec les mêmes sentimens
impétueux et les mêmes variations. Quelquefois elle croyait Willoughby
aussi malheureux et aussi innocent qu'elle même; dans d'autres momens
elle repoussait toute consolation et toute excuse, et le voyait le plus
coupable des hommes: quelquefois elle était absolument indifférente au
jugement du public et voulait se montrer avec toute sa douleur;
l'instant d'après elle voulait se séquestrer pour toujours: tantôt
abattue à ne pouvoir presque pas parler ni faire un mouvement, tantôt se
relevant avec énergie. Dans un seul point elle ne changeait jamais,
c'était d'éviter autant que possible la présence de madame Jennings, et
quand elle ne le pouvait, de garder un opiniâtre silence. Il fut
impossible à sa soeur de lui persuader que madame Jennings entrait dans
ses peines avec une vraie compassion. Non, non, répondait elle, c'est
impossible; la sensibilité n'est pas dans sa nature. Vous le voyez, elle
connaît et sent si peu mon chagrin, qu'elle croit pouvoir l'adoucir par
des boissons ou par des mets plus recherchés. Elle me plaint comme elle
plaindrait son chat, si on lui avait marché sur la patte, et rien de
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