réservé que j'aie vu de ma vie. Pour Lucy, je ne connais pas le sien,
mais à en juger par ses yeux, je crois qu'il lui en faut un plus gentil,
plus empressé, plus éveillé, n'est-ce pas?
--Eh bien! madame, vous vous trompez aussi, reprit Anna; je puis assurer
que l'amoureux de Lucy ressemble en tout point à celui de miss Elinor.
--Elinor se sentit rougir en dépit d'elle-même. Lucy mordit ses lèvres,
et regarda sa soeur à la faire rentrer en terre. Le jeu recommença, le
piano aussi et les deux rivales après un peu de silence recommencèrent
leur entretien. Ce fut Lucy qui rapprochant sa chaise de celle
d'Elinor, lui dit à demi voix.
--Je vais donc, chère miss Dashwood, puisque vous êtes assez bonne pour
y prendre quelque intérêt, vous dire le plan que j'ai formé depuis
quelque temps; j'espère qu'Edward l'approuvera, et je désire d'autant
plus de vous en parler que vous pourrez nous servir. J'ose tout attendre
de votre amitié pour lui et de votre bonté pour moi, et voici ce que
c'est. Vous connaissez assez Edward pour avoir remarqué que dans le
choix d'une vocation, son goût aurait été pour l'église, et que si sa
mère l'avait permis, il aurait préféré cet état à tout autre. Mon plan
actuel serait donc qu'il se décidât à entrer dans les ordres, et à se
faire consacrer aussitôt qu'il pourrait; alors j'ose être sûre que vous
useriez de tout votre pouvoir sur votre frère pour lui persuader de lui
donner le bénéfice de sa terre de Norland, qu'on dit très-considérable.
Le plus grand obstacle à notre mariage serait levé; nous aurions assez
pour vivre en attendant la chance du reste.
--Je serais heureuse, dit Elinor, de pouvoir donner à M. Ferrars des
preuves de mon estime et de mon amitié, mais je ne vois pas en vérité
que vous ayez besoin de moi dans cette occasion, je vous serais
tout-à-fait inutile. M. Ferrars est frère de madame John Dashwood, et sa
recommandation vaudra mieux que la mienne auprès de son mari.
--Mais madame John n'approuverait pas plus que sa mère, que son frère
entrât dans les ordres et m'épousât.
--Alors je soupçonne que ma recommandation aurait peu de poids.
Il y eût un assez long silence; Lucy le rompit par un profond soupir. Je
crois, dit-elle, oui je crois que ce qu'il y aurait de plus sage serait
de finir cette affaire en rompant d'un mutuel accord notre engagement.
Nous sommes de tous les côtés si entourés de difficultés, que quoique
cette rupture nous rendit bien malheureux pour le moment, nous serions
peut-être plus heureux tous les deux par la suite.... Qu'en pensez-vous,
miss Dashwood, ne voulez-vous pas me donner votre avis?
--Non, répondit Elinor avec un sourire qui cachait l'agitation de son
coeur, non: sur un tel sujet cela ne m'est pas possible; vous savez
très-bien que mon opinion n'aurait aucun poids sur vous, à moins qu'elle
ne fût conforme à vos désirs.
--En vérité vous me faites tort, dit Lucy d'un ton de dignité; je ne
connais personne dont j'estime autant le suffrage et dont le jugement me
paraisse aussi sûr que le vôtre. Je crois de bonne foi que si vous me
disiez: je vous conseille de rompre tout engagement avec Edward Ferrars,
vous en serez tous les deux plus heureux, oui, je crois que je me
déciderais à les rompre immédiatement avec lui.
Elinor était si convaincue du contraire qu'elle rougit de la fausseté de
la future femme d'Edward. «Ce compliment, dit-elle, augmenterait mon
effroi de vous dire mon opinion, si j'en avais une. Vous élevez
beaucoup trop mon influence. Le pouvoir de désunir deux amans si
tendrement attachés l'un à l'autre, est beaucoup trop grand pour une
personne indifférente.
--C'est parce que vous êtes absolument étrangère à cette affaire, dit
Lucy d'un ton un peu piqué, que votre opinion aurait sur moi beaucoup
d'influence et pourrait me décider; si on pouvait supposer que vous
eussiez là-dedans le moindre intérêt personnel, elle n'aurait plus aucun
poids.
Elinor crut plus sage de ne rien répondre; elle se trouvait entraînée
par cet entretien dans une espèce de réserve qui lui semblait toucher à
la dissimulation avec une personne qui n'en avait point pour elle.
D'ailleurs elle n'en avait que trop appris, et se promit bien de ne
plus renouveler cette pénible et inutile confidence: elle parla de leur
ouvrage, de quelques autres sujets indifférens, après lesquels Lucy lui
demanda du ton de la plus tendre amitié, si elles comptaient passer une
partie de l'hiver à Londres.
--Certainement non, dit Elinor.
--J'en suis très-fâchée, reprit Lucy pendant que ses yeux brillaient de
plaisir, j'aurais été si heureuse de vous y rencontrer. Mais je suis
sûre que vous y viendrez; votre frère et votre belle-soeur vous
inviteront sûrement chez eux.
--Il ne me sera pas possible d'accepter leur invitation.
--Combien c'est malheureux pour moi! je m'étais réjouie d'avance de
vous y retrouver. Anna et moi nous comptons y aller à la fin de janvier
chez des parens à qui nous l'avons promis depuis bien des années; mais
moi j'y vais seulement pour voir Edward qui doit y être en février, sans
cet espoir Londres n'aurait aucun attrait pour moi. Ici l'entretien
confidentiel fut interrompu; Elinor fut demandée auprès de la table à
jeu pour la décision d'un coup; et lady Middleton ayant envie de voir
faire le joli panier de sa petite Sélina, pria Elinor de prendre sa
place, ce qu'elle accepta avec plaisir. Elle n'avait plus rien à dire à
Lucy, de qui elle n'avait pas pris une idée plus avantageuse; elle avait
au contraire une persuasion plus positive encore, et bien douloureuse,
qu'Edward ne pouvait pas aimer la femme qu'il avait promis d'épouser,
et qu'il n'avait aucune chance de bonheur dans une union avec une
personne sans aucun rapport avec lui, qui serait repoussée de toute sa
famille, et qui avait assez peu de délicatesse pour vouloir, malgré
cela, forcer un homme à tenir ses engagemens, quand elle paraissait
elle-même persuadée qu'il serait malheureux.
De ce moment elle ne chercha plus les confidences de Lucy; mais cette
dernière ne laissait échapper aucune occasion de les continuer, de lui
parler de son bonheur quand elle avait reçu une lettre d'Edward. Quand
Elinor ne pouvait les éviter, elle les recevait avec une tranquillité et
un calme apparent sans faire de réflexions, sans alonger un entretien
dangereux pour elle-même et inutile à Lucy, dont elle trouvait chaque
jour le caractère moins agréable.
La visite de mesdemoiselles Stéeles chez leurs parens de Barton-Park se
prolongea bien au-delà du temps qu'on leur avait d'abord demandé. Leur
faveur croissait au point qu'on ne pouvait penser à se séparer. Sélina
jetait les hauts cris quand Lucy feignait de vouloir la quitter, et sa
maman lui demandait alors en grâce de rester; en sorte que malgré leurs
nombreux engagemens à Exeter, elles restèrent au Parc plus de deux mois,
et y passèrent les fêtes de Noël, que sir Georges rendit aussi
brillantes et aussi animées qu'il lui fut possible.
CHAPITRE XXV.
Madame Jennings s'attachait tous les jours davantage aux habitans de la
Chaumière et surtout à Elinor. La parfaite bonté du caractère de cette
femme, l'amitié qu'elle leur témoignait si franchement, leur faisaient
oublier ses petits défauts, si légers en comparaison de ses excellentes
qualités. Madame Dashwood qui voyait en elle la meilleure, la plus
indulgente des mères, lui pardonnait bien volontiers son ton un peu trop
trivial et ses manières un peu vulgaires, Emma s'amusait de sa franche
et grosse gaîté; Elinor toujours bonne, toujours simple, indulgente par
caractère, disposée à la bienveillance et à trouver que les qualités du
coeur valent bien celles de l'esprit, aimait beaucoup la bonne Jennings,
et ne s'apercevait presque plus de ce qui lui manquait: mais Maria, la
sensible, la délicate Maria ne pouvait s'accoutumer à son langage, à ses
manières, et tout en convenant cependant qu'elle avait assez de chaleur
dans les sentimens, et de complaisance pour ceux des jeunes gens, elle
ajoutait toujours: Quel dommage que son esprit et son goût n'y répondent
pas! et fuyait sa société autant qu'il lui était possible.
Aux approches de la fin de l'année, madame Jennings commença à tourner
ses pensées vers Londres, et à désirer d'y retourner. Après la mort de
son mari, qui s'était enrichi dans le commerce, elle quitta la cité et
prit une très-élégante maison près de Portman Square. Ses filles
avaient épousé l'une un baronnet, l'autre un bon gentilhomme; elle
passait toute la belle saison chez l'une ou chez l'autre, et l'hiver les
réunissait à la ville. Cette année elle avait prolongé son séjour à
Barton en faveur du voisinage; mais lorsqu'enfin elle se fut décidée à
partir, elle demanda un jour aux demoiselles Dashwood de l'accompagner à
Londres et d'y demeurer quelque temps avec elle, en les assurant avec sa
cordialité accoutumée, qu'elle ne pouvait plus se passer de leur
société. Maria rougit de plaisir à cette invitation, et ses yeux
s'animèrent. Elinor n'y fit nulle attention, et croyant que sa soeur
pensait là-dessus comme elle, elle exprima sa reconnaissance à madame
Jennings en l'accompagnant d'un refus positif. Le motif qu'elle
alléguait était leur résolution décidée de ne point quitter leur mère,
et surtout pendant l'hiver.
Madame Jennings parut surprise et répéta son invitation, en les pressant
vivement de l'accepter. Vous comprenez bien, jeunes filles, dit-elle,
que j'ai déjà demandé l'avis de la maman, il est tout-à-fait conforme au
mien. Elle est charmée que vous alliez un peu respirer l'air de Londres;
ainsi c'est tout arrangé, et j'ai mis dans mon coeur de vous avoir chez
moi. Vous ne me gênerez pas du tout; ma maison est assez grande à
présent, que j'ai marié Charlotte, et quant au voyage, j'envoie Betti la
première par le coche pour nous recevoir. Nous pouvons très-bien tenir
trois dans ma chaise; une fois en ville, tout ira de soi-même. Si vous
me trouvez trop vieille, si vous vous ennuyez chez moi ou dans ma
société, vous pourrez toujours aller avec l'une de mes filles. Vous
voyez comme je les ai bien mariées; si je n'en fais pas autant de vous
ce ne sera pas ma faute, et peut-être avant la fin de l'hiver le
serez-vous toutes les deux.
--J'ai un soupçon, dit sir Georges, que si on consulte mademoiselle
Maria, elle n'aura aucune objection contre ce projet; mais sa soeur
aînée sera plus difficile à gagner. Ai-je deviné miss Maria? je parie
que oui.
--Et vous avez raison, dit-elle avec sa franchise ordinaire, oui, je
l'avoue, je serai parfaitement contente d'aller à Londres cet hiver; ce
serait un si grand bonheur pour moi, qu'à peine puis-je l'exprimer.
C'est vous dire, chère dame, que votre invitation vous assure pour
jamais ma plus tendre reconnaissance.
Elinor entendit très-bien ce que sa soeur voulait dire et ce qui
l'attirait si puissamment à Londres. Elle devait y trouver Willoughby;
que fallait-il de plus? Elinor aimait Maria trop tendrement pour pouvoir
se résoudre à l'affliger en mettant trop d'obstacles à ce qu'elle
désirait avec tant d'ardeur; pressée donc de nouveau par madame
Jennings, elle se contenta cette fois de s'en remettre à la décision de
leur mère, qui par bonté pour ses filles, disait-elle, avait cédé à
l'envie de leur procurer un plaisir, mais qui souffrirait certainement
de se séparer d'elles. A peine eut-elle achevé cette phrase, que Maria
reprit la parole avec plus de vivacité encore que la première fois en
s'écriant: Ah, mon Dieu! ma soeur, croyez vous réellement que notre
départ lui serait si pénible? alors il n'y faut pas songer. Ma bonne, ma
tendre mère! non, non, nous ne devons pas la quitter, si notre absence
la chagrine, si elle est moins heureuse, moins bien soignée. Ah! non,
non, rien au monde ne pourrait me forcer à la laisser; n'est-ce pas,
Elinor, il n'en est plus question.
Elinor embrassa tendrement sa soeur, et reconnut là cette chaleur de
sentiment qui l'entraînait également d'un côté ou d'un autre suivant
l'avis de son coeur, mais elle n'osa pas se flatter qu'elle persistât
long-temps dans cette sage résolution. En effet, lorsqu'elles
rentrèrent chez elles, elles trouvèrent leur bonne maman transportée de
l'idée de ce voyage et des plaisirs que ses filles auraient à Londres;
et sans doute aussi son orgueil maternel était flatté, en pensant
combien elles seraient admirées. Maria reprit bien vîte alors son envie
de partir, dès qu'elle se crut sûre de ne plus chagriner sa mère; et dès
que celle-ci vit combien sa fille chérie le désirait, elle devint plus
pressante et finit par l'ordonner positivement. Elle ne voulut entendre
aucune objection, insista pour le départ, et détailla avec sa vivacité
ordinaire, tous les avantages qui devaient en résulter.
C'est précisément, disait-elle, ce que je souhaitais le plus au monde,
sans oser le demander à cette bonne madame Jennings, mais les coeurs de
mère s'entendent; et le sien a deviné mon désir. Emma a été un peu trop
dissipée cet été; son éducation en a souffert. Seule avec elle, je m'en
occuperai uniquement, je lui donnerai des leçons. Nous lirons; nous
ferons de la musique ensemble; et lorsque vous reviendrez, vous serez,
j'en suis sûre, surprises de ses progrès. J'ai aussi un petit plan de
quelques réparations dans vos chambres, qui se feront sans inconvénient
pendant votre absence; et je suis charmée que vous ayez l'occasion de
voir et de connaître les manières et les amusemens de la bonne compagnie
de Londres, où peut-être votre goût et vos talens se perfectionneront.
Vous entendrez de la musique excellente, Maria. Vous verrez des
collections de superbes tableaux, Elinor, et ce qui vaut mieux encore
vous retrouverez là votre frère; et, quels que soient ses torts, ou
plutôt ceux de sa femme, quand je songe qu'il est le fils de mon cher
Henri, je ne puis supporter que vous soyez si entièrement étrangers les
uns aux autres. Vous n'avez pas l'air aussi contente que je le voudrais,
ma chère Elinor.
--Je l'avoue, maman, dit-elle; quoique votre extrême bonté pour nous
vous fasse lever tous les obstacles à ce voyage, j'en vois encore un
cependant qui me paraît presque insurmontable.
Maria fit un mouvement de dépit et baissa la tête d'un air boudeur.
--Eh quoi donc? dit madame Dashwood, qu'est-ce que ma prudente Elinor
trouve à redire à ce plan? Quel formidable obstacle sa raison va-t-elle
mettre en avant? Je vous prie au moins de ne pas dire un mot sur la
dépense; je pourvoirai à tout ce qu'il faudra; et les filles de M. Henri
Dashwood, paraîtront dans le monde comme elles doivent y paraître;
Allons, parlez sage Elinor, dit-elle avec son charmant sourire, quelles
sont vos objections?
--Mon objection, ma mère, me coûterait à dire, si ce n'était pas
absolument entre nous. J'aime madame Jennings de tout mon coeur; j'ai la
meilleure opinion d'elle et de son caractère; je sais que nous pouvons
compter sur des soins vraiment maternels. Mais son ton, et peut-être ses
relations de société ne sont pas ce que vous désirez pour vos filles.
Elle ne peut ni nous protéger ni nous donner aucune considération dans
le monde; et mon frère lui-même trouvera mauvais peut-être, ou du moins
ma belle-soeur, que nous demeurions chez elle.
--C'est vrai à quelques égards, répliqua sa mère; mais vous serez très
peu dans sa société, et vous paraîtrez toujours en public avec lady
Middleton. D'ailleurs madame Jennings est riche, tient une bonne maison,
est belle-mère d'un baronnet; il n'en faut pas davantage à Fanny, et
même à John, pour la trouver de très bonne compagnie.
--Si Elinor est effrayée d'aller à Londres avec madame Jennings, dit
Maria, elle peut rester ici. Moi, je n'ai point de tels scrupules, et il
m'en coûtera peu de me mettre au-dessus de cet inconvénient avec une
personne aussi bonne, aussi obligeante.
Elinor ne put s'empêcher de sourire en pensant combien elle avait eu de
peine à persuader Maria d'être seulement polie avec cette femme qu'elle
avait déclarée, dès le premier abord, être la personne la plus commune
et la plus ennuyeuse qu'elle eût jamais rencontrée. Son indulgence
actuelle était une si forte preuve de son envie de rejoindre Willoughby,
que, malgré toute la répugnance qu'Elinor avait pour ce voyage, vu
qu'elle pouvait y rencontrer Edward, elle résolut de ne pas abandonner à
elle-même une jeune personne aussi passionnée, et la pauvre madame
Jennings au soin de veiller sur elle et à l'ennui de n'avoir pas même
l'agrément de sa société; car elle était convaincue que Maria passerait
seule dans sa chambre tous les momens où elle ne serait pas avec
Willoughby, pour penser à lui en liberté. Elle se décida donc à être du
voyage, d'autant plus qu'elle se rappela que Lucy lui avait dit
qu'Edward ne serait à la ville qu'au mois de février, et qu'elle
espérait être alors de retour à la Chaumière.
--Allons c'est donc arrangé, dit madame Dashwood; vous y irez toutes
deux, et vous verrez que vous vous amuserez extrêmement à Londres,
surtout en y étant ensembles. Elinor principalement y trouvera un grand
avantage, en ayant l'occasion de faire la connaissance de la famille de
sa belle-soeur et de voir madame Ferrars.
Elinor rougit; elle avait eu souvent le désir de prévenir sa mère de
l'état des choses, pour que le coup fût moins frappant quand elle
apprendrait la vérité; mais c'était le secret de Lucy, qu'elle ne
pouvait pas trahir. Elle se contenta donc de dire avec beaucoup de
calme: J'aime Edward Ferrars, et je serai toujours charmée de le voir;
mais quant au reste de sa famille, il m'est complètement indifférent de
les connaître ou non.
Madame Dashwood sourit et ne dit rien. Maria leva les yeux au ciel avec
l'air de l'étonnement et du scandale. La chose étant décidée, madame
Jennings reçut dans la journée les remercîmens de la mère et
l'acceptation de ses filles, qui la mit dans une grande joie; elle donna
toutes les assurances imaginables des soins qu'elle en aurait, ce dont
madame Dashwood n'avait aucun doute. Sir Georges aussi fut enchanté,
c'étaient deux personnes de plus pour ses dîners, ses bals et ses
assemblées. Lady Middleton leur dit en termes choisis et civils qu'elle
serait charmée de les retrouver à Londres. Les deux miss Stéeles, et
surtout Lucy, assurèrent que cette nouvelle les rendait tout-à-fait
heureuses.
Elinor prit enfin son parti de ce voyage; quoique très-raisonnable, elle
n'était pas insensible au plaisir de voir Londres pour la première fois.
D'ailleurs sa mère en était si contente, et sa soeur si transportée de
joie, qu'elle ne put se défendre de partager leur plaisir. Maria n'était
plus pensive, plus soupirante, plus mélancolique; elle reprit toute sa
gaîté, tout son enthousiasme, et redevint plus belle, plus brillante
qu'elle ne l'avait jamais été. Elle attendait le moment de partir avec
une grande impatience, et, quand le jour si désiré arriva, quand il
fallut dire adieu à sa mère, son coeur parut près de se rompre; elle
était baignée de larmes, et dans cet instant elle aurait volontiers
consenti à rester, quitte à en pleurer tout le reste de l'hiver. Madame
Dashwood était aussi très-affectée. Elinor fut la seule qui par son
courage adoucit le chagrin de la séparation, en répétant combien elle
serait courte, et en parlant du jour du retour.
C'étaient les premiers jours de janvier. Les Middleton devaient suivre
dans une semaine; et les chères cousines Stéeles rester avec eux au
Parc, jusqu'au jour du départ.
CHAPITRE XXVI.
La prudente Elinor ne pouvait pas se trouver dans l'équipage de madame
Jennings, commençant un voyage sous sa protection et devant vivre chez
elle, sans s'étonner beaucoup de cette situation. Une si courte
connaissance, tant de différence dans leurs âges, dans leurs manières,
dans leur état, lui auraient paru des objections insurmontables. Mais
ces objections avaient cédé sans la moindre difficulté à la passion de
sa soeur, au désir de sa mère. La bonne Elinor en dépit de ses
réflexions et de ses doutes sur la constance de Willoughby, ne pouvait
pas être témoin du ravissement de Maria, de l'espoir du bonheur qui
brillait dans ses yeux, sans se rappeler douloureusement combien son
sort était différent, et que tout espoir, tout bonheur étaient anéantis
pour elle. Il ne lui restait pas même le doute. Elle excusait d'autant
plus volontiers Maria, qu'elle sentait combien ce voyage aurait eu aussi
de charmes pour elle, s'il avait été animé par la même perspective; elle
était aussi bien aise d'accompagner sa soeur, ou pour partager son
bonheur si son Willoughby était fidèle et lui offrait sa main, ou pour
adoucir ses peines dans le cas contraire. La chose serait bientôt
décidée; suivant les apparences il était à Londres, puisque Maria était
si pressée de s'y rendre. Elinor qui n'avait plus d'autre objet en vue
et qui prenait un si vif intérêt au bonheur de sa soeur, était bien
décidée à tâcher d'acquérir toutes les lumières possibles sur le vrai
caractère d'un homme qui avait autant d'influence sur sa soeur et de
surveiller sa conduite avec tout le zèle de l'amitié. Si le résultat de
ses observations n'était pas favorable à Willoughby, elle voulait à tout
prix éclairer sa soeur sur les dangers de son attachement; si au
contraire elle l'en jugeait digne, elle voulait se préserver elle-même
de faire des comparaisons, et d'envier son sort, et pouvoir se livrer
entièrement à la satisfaction de la voir heureuse.
Leur voyage dura trois jours. La conduite de Maria pendant ce temps là
fut la preuve de ce que madame Jennings pouvait attendre d'elle, si
elles avaient été en tête à tête. Dans ses regards animés brillaient,
il est vrai, la joie et l'espérance; mais toute entière à ses sentimens,
à ses pensées, plongée dans ses tendres méditations, elle n'ouvrait la
bouche que pour s'informer de la distance où on était de Londres, dire
au cocher d'aller plus vîte, ou s'extasier sur quelques points de vue
romantiques, et ne s'adressait alors qu'à sa soeur. En échange, Elinor
prit le parti d'être polie pour deux, et de tâcher à force d'attentions
que madame Jennings ne remarquât pas la conduite de sa soeur; elle
causait avec elle, riait avec elle, écoutait des histoires triviales
cent fois répétées; et madame Jennings de son côté leur témoignait à
toutes deux toute la bonté imaginable, était en continuelle sollicitude
pour leur bien-être et leur plaisir, consultait leurs goûts pour
commander leur dîner aux auberges, et ne se fâchait contre Maria que
lorsqu'elle se refusait à le dire ou qu'elle ne mangeait pas.
Elles arrivèrent à la ville le troisième jour, à quatre heures de
l'après-midi, charmées de sortir de leur voiture où elles étaient fort
serrées, et de se reposer auprès d'un bon feu.
La maison était belle; les appartemens meublés avec élégance; tout
annonçait le bien-être d'une riche veuve. Mesdemoiselles Dashwood furent
mises en possession des chambres que lady Middleton et madame Palmer
occupaient avant leur mariage. Elles étaient encore ornées de paysages
brodés en soie, en chenille, preuve parlante de la bonne éducation
qu'elles avaient reçue dans les meilleures pensions de Londres. Comme
l'heure du dîner de madame Jennings était fixée à sept, Elinor voulut
employer cet intervalle à écrire à sa mère, et s'assit pour cet effet
devant une table. Maria vint bientôt la joindre et se plaça vis-à-vis
d'elle, en prenant aussi une feuille de papier et en choisissant une
plume.
--J'écris à maman, lui dit Elinor, qui avait déja commencé; ne
feriez-vous pas mieux, Maria, de différer votre lettre d'un jour ou
deux?
--Je ne veux pas écrire à la Chaumière, dit Maria; et commençant
très-vîte comme pour éviter les questions. Elinor n'en fit point,
persuadée sans qu'elle l'eût demandé, qu'elle écrivait à Willoughby, et
concluant de là que quelque mystérieuse que fût leur correspondance,
elle existait certainement, et que Maria était sûre de ses intentions,
et vraisemblablement engagée avec lui. Cette idée qui traversa
rapidement sa pensée lui fit un grand plaisir et anima son style. Elle
voulut le faire partager à sa bonne mère. «Maria, lui dit-elle, vous
écrira par le premier courrier, et vous dira sans doute combien elle est
heureuse,» etc., etc., etc. Sa lettre se remplissait des détails de leur
voyage et de leur arrivée, etc. Celle de Maria qui n'était qu'un billet
fut bientôt finie, pliée et cachetée. Elinor jeta un regard sur
l'adresse et distingua un grand W, qui ne lui laissa plus de doute.
Maria sonna, et pria le laquais qui vint de porter cette lettre à la
petite poste; elle continua à être très-animée; mais c'était plutôt de
l'agitation que de la gaîté, et cette agitation s'augmentait
graduellement. Elle pût à peine manger quelque chose, et, quand elles
furent rentrées dans le salon, elle n'écoutait pas même ce qu'on disait,
n'était attentive qu'au roulement des carosses et courait sans cesse du
coin du feu à celui de la fenêtre, où elle resta enfin debout, pour voir
tout ce qui se passait dans la rue. Elinor était charmée que madame
Jennings occupée ailleurs, n'en fût pas témoin.
L'heure du thé les réunit. Maria était alors dans un état d'émotion
presque douloureux à force d'être vif. Chaque coup de marteau dans les
maisons voisines la faisait rougir et pâlir, lorsqu'elle voyait qu'elle
s'était trompée. Enfin un beaucoup plus fort fut l'annonce d'une
visite. Aucune autre personne que celle à qui elle avait écrit ne
pouvait savoir encore leur arrivée. Elinor ne douta pas qu'on ne vînt
annoncer M. Willoughby; et Maria s'approcha de la porte par un mouvement
involontaire, l'ouvrit, écouta au-dessus de l'escalier et entendit une
voix d'homme demander si mesdames Dashwood étaient au logis; elle rentra
dans un trouble qui tenait presque du délire, et s'approchant d'Elinor,
elle lui dit en se jetant dans ses bras: Oh! c'est lui, c'est bien lui!
Elinor lui avait à peine dit: Au nom du ciel! chère Maria,
calmez-vous,.... que la porte s'ouvre, et.... le colonel Brandon paraît.
Maria au désespoir, sort de la chambre, même sans le saluer. Il la
suivit des yeux avec un étonnement douloureux; mais se remettant
promptement, il s'approcha d'Elinor, et lui souhaita le bonjour, ayant
l'air content de la revoir. Elinor était fâchée sans doute du
-désapointement- de sa soeur; mais elle l'était encore plus de son
impolitesse pour un homme aussi estimable. Il était cruel pour lui
d'être reçu de cette manière par une femme à qui il était si tendrement
attaché. Elle espéra que peut-être il n'y avait pas fait attention; mais
à peine l'eût-elle salué avec l'air de l'amitié, qu'il lui demanda d'une
voix altérée si mademoiselle Maria était malade.
--Oui, monsieur, lui dit-elle, en saisissant cette idée, elle est sujète
à des vertiges; et la fatigue du voyage a augmenté cette disposition:
c'est sans doute ce qui l'a obligée à sortir. Il l'écouta avec la plus
grande attention, tomba dans une sorte de rêverie dont il sortit
tout-à-coup en parlant à Elinor de leur séjour à Londres, du plaisir
qu'il avait eu à l'apprendre, et en lui donnant des nouvelles de madame
Dashwood, d'Emma, de ses amis du Parc.
Ils continuèrent à s'entretenir en apparence avec calme, mais tous les
deux occupés de tout autre chose que de leur conversation. Elinor
mourrait d'envie de lui demander si Willoughby était à Londres; mais
elle craignait d'augmenter sa peine, en lui parlant de son rival; enfin
pour amener peut-être l'entretien sur ce sujet, elle lui demanda si
lui-même avait toujours habité Londres depuis qu'il avait quitté
Barton-Park.
--Oui, répliqua-t-il, avec quelque embarras, presque toujours; j'ai été
deux ou trois fois à Delafort pour peu de jours; mais bien malgré moi,
je vous assure, je n'ai pu retourner au Parc.
La manière de répondre triste, embarrassée, rappela à Elinor le moment
de son départ et toutes les conjectures de madame Jennings. Elle
craignait d'avoir témoigné une curiosité indiscrète, et se tut.
Madame Jennings entra, et salua le colonel avec sa gaîté accoutumée.--Je
suis enchantée de vous voir, cher colonel, et bien fâchée de ne m'être
pas trouvée là quand vous êtes entré; j'avais comme vous comprenez mille
choses à faire et à ranger chez moi, après une si longue absence; mais à
présent je puis sortir de mon salon quand je voudrai, on ne le trouvera
pas vide, et personne ne s'apercevra que la vieille maman Jennings
n'est pas là. N'est-ce pas, colonel, que j'ai fait de jolies recrues?
Mais, je vous en conjure, comment avez-vous appris que nous étions à la
ville; je n'ai pas encore vu une âme?
--J'ai eu le plaisir de l'apprendre chez madame Palmer où j'ai dîné.
--Ah! ah! chez ma Charlotte: donnez m'en bien vîte des nouvelles.
Aurai-je bientôt un petit fils?
--Madame Palmer est très-bien; et je suis chargé de vous dire qu'elle
viendra sûrement vous voir demain.
--Je l'espère. Où donc est Maria? Vous ne l'avez pas vue encore,
colonel? Ne suis-je pas bonne de vous l'avoir amenée? Mais comment vous
arrangerez vous avec M. Willoughby? J'ai grand peur pour vous, colonel.
Ah! la charmante chose que d'être jeune et belle! J'ai été jeune aussi,
et si je n'étais pas belle comme Maria, ni jolie comme Elinor, je n'en
ai pas moins eu un bon mari qui m'aimait de tout son coeur. Qu'aurais-je
pu avoir de mieux avec la plus grande beauté? Si seulement il vivait
encore! Voici huit ans que je le pleure: (et sa physionomie épanouie de
joie comme à l'ordinaire, prit une expression un peu moins animée, ses
yeux brillans de gaîté s'humectèrent.) Allons, allons ne parlons plus de
cela, c'est inutile, les larmes ne me le rendront pas, parlons plutôt
des vivans. Vous êtes-vous bien amusé, colonel, depuis que vous nous
avez quittés si cruellement à Barton? Eh bien! après avoir bien crié
contre vous, on prit son parti de votre absence, et on s'amusa tout
autant: demandez à mademoiselle Maria si elle s'en aperçut. Je devinai à
l'instant où elle était allée avec son beau conducteur; mais pour votre
affaire si pressante, je n'ai que des conjectures: à présent que tout
est fini, dites-moi ce que c'était. Point de secrets entre amis.
Il répondit avec sa douceur et sa politesse accoutumées, mais sans
satisfaire en rien sa curiosité. Elinor se mit à préparer le thé. Madame
Jennings fit appeler Maria qui fut obligée de paraître. Elle salua le
colonel avec une profonde tristesse et une parfaite indifférence. Il
devint peu-à-peu tout aussi triste et aussi absorbé qu'elle, et malgré
les persécutions de madame Jennings pour qu'il passât la soirée avec ces
dames, il s'en alla immédiatement après le thé.
Aucune autre visite ne se présenta. L'abattement de Maria augmentait à
mesure qu'elle perdait l'espoir; et de très-bonne heure chacune alla se
coucher.
Maria se leva le lendemain rayonnante d'espérance; -son désapointement-
de la veille était oublié. Il était impossible que cette journée ne fût
pas plus heureuse. Le déjeûner était presque fini quand madame Palmer
entra en riant aux éclats, et pouvant à peine dire et répéter combien
elle était contente de revoir sa bonne mère et ses chères amies. Elle
était à-la-fois surprise de leur arrivée, en colère de ce qu'elles
avaient refusé son invitation, bien aise qu'elles eussent accepté celle
de sa mère. Et M. Palmer, ajouta-t-elle, comme il s'impatiente de vous
voir! Il n'a jamais voulu venir, quoi qu'il n'eût rien autre chose à
faire; mais il était de mauvaise humeur, il est toujours si drôle, M.
Palmer.
Après une heure ou deux passées à causer sans rien dire, à rire sans
sujet, à parler de plusieurs individus dont les demoiselles Dashwood ne
connaissaient pas le nom, madame Palmer leur proposa de les mener dans
quelques magasins pour faire leurs emplètes. Maria aurait préféré de
rester; mais enfin désirant aussi d'acheter quelques parures, espérant
faire quelque heureuse rencontre, elle se laissa entraîner. Partout où
elles allèrent, son unique occupation fut de veiller à la porte des
magasins où elles entraient sur tout ce qui passait dans la rue. Ses
yeux étaient sans cesse en activité, attachés sur les trottoirs, et
pénétraient au fond des voitures; et quand elle était forcée de venir
donner son opinion sur quelque objet de mode, c'était avec une telle
distraction, qu'il était facile de voir qu'elle pensait à toute autre
chose. Les couleurs de son teint variaient à chaque instant. Sa soeur
souffrait presqu'autant qu'elle de la voir dans cette agitation. On ne
put obtenir son avis sur aucune emplète; rien ne lui plaisait, rien
n'attirait son attention. Elle ne témoignait qu'une extrême impatience
de retourner à la maison. Elinor qui voyait à regret sa soeur se donner
en spectacle, aurait aussi désiré la ramener; mais il n'était pas facile
de l'obtenir de madame Jennings et de sa fille. La première causait avec
tous les marchands, s'informait des modes, des nouvelles, etc.; l'autre
se faisait tout montrer, essayait tout, admirait tout, n'achetait rien
et riait sans cesse. Il était donc assez tard lorsqu'elles rentrèrent au
logis. Maria courut à perdre haleine; et quand Elinor entra, elle la
trouva avec un mélange de dépit de ce que Willoughby n'était pas venu,
et de plaisir de ne l'avoir pas manqué.
--Est-ce qu'il n'est venu aucune lettre pour moi? dit-elle au laquais
qui apportait les papiers.--Non, madame.--En êtes-vous sûr?
informez-vous s'il n'est venu personne me demander. Il ressortit, et
revint bientôt en disant: non, madame, personne. C'est cruel, c'est
étonnant, dit-elle à voix basse en retournant vers la fenêtre. Elinor la
regarda avec inquiétude. Oh ma mère! pensait-elle, combien vous avez eu
tort de permettre un engagement de coeur entre une fille si jeune et si
passionnée et un jeune homme si peu connu et si mystérieux.--Chère
Maria, dit-elle à sa soeur, vous êtes mal à votre aise, je le vois, et
je le comprends.
--Pas du tout, dit Maria en s'efforçant de sourire, je n'éprouve qu'une
impatience très-naturelle en vérité; mais je n'ai pas le moindre doute,
et je serais très-blessée qu'on me témoignât la moindre défiance sur un
ami que j'estime autant que j'aime, et qui m'expliquera sûrement
aujourd'hui ce qui m'étonne sans me fâcher. Elinor se tut;
qu'aurait-elle pu dire? mais elle se promit si Willoughby ne paraissait
pas de quelques jours de représenter à sa mère la nécessité de parler à
Maria.
Madame Palmer et une amie intime de madame Jennings, qu'elle avait
rencontrée, vinrent dîner et passer la soirée avec elles. La
complaisante Elinor consentit à faire un wisk avec ces dames. Maria ne
savait aucun jeu, et n'était pas complaisante. Sa soirée, bien plus
pénible que celle de sa soeur, s'écoula dans le trouble, l'anxiété, et
le tourment d'une attente sans cesse trompée. Elle essaya de lire, mais
sans le pouvoir; son ouvrage de broderie n'eut pas plus de succès. Elle
rêva au coin du feu, se promena, de la porte à la fenêtre, soupira
beaucoup, et fit bien pitié à sa soeur.
CHAPITRE XXVII.
--Si le temps continue d'être aussi beau pour la saison, dit madame
Jennings en déjeûnant, sir Georges ne quittera pas encore Barton; il lui
en coûterait trop de perdre un jour de chasse.
--Ah! c'est vrai, s'écria Maria avec gaîté, et en courant à la fenêtre
pour examiner le temps, je n'y avais pas pensé. Ces beaux jours d'hiver
doivent inviter tous les chasseurs à rester à la campagne. Cette idée
releva ses esprits et lui rendit tout son espoir. Willoughby chasseur
déterminé, n'était sûrement pas à Londres; il n'avait pas reçu sa
lettre. Son absence, son silence étaient expliqués; et tous les nuages
élevés dans l'âme de Maria furent dissipés. Madame Jennings avait eu là
une heureuse idée.
--Il est sûr, dit Maria en s'asseyant à la table du déjeûner, et en
prenant une tartine qu'elle mangea avec appétit, il est sûr qu'il fait
un délicieux temps de chasse; comme ils doivent être heureux! mais
j'espère cependant... je crois, veux-je dire, qu'il ne durera pas
long-temps; dans cette saison, c'est impossible. Nous aurons bientôt de
la neige, de la gelée, qui rappellera tous les chasseurs et tout le
monde en ville. Cette extrême douceur de temps ne peut pas durer; dans
un jour ou deux peut-être il y aura du changement: voyez comme le jour
est clair! il peut geler cette nuit, et demain....
--Et dans peu de jours nous aurons sir Georges et lady Middleton, dit
Elinor pour détourner l'attention de madame Jennings. Actuellement,
pensait-elle, je suis sûre que Maria écrira à Haute-Combe par le
courrier de ce soir.
Ecrivit-elle en effet? c'est ce qu'il fut impossible de découvrir. Mais
elle continua d'être de très-bonne humeur; heureuse de penser que
Willoughby était à la chasse, plus heureuse encore d'espérer qu'il
arriverait bientôt.
La matinée se passa en course chez des marchands, ou à laisser des
cartes chez les connaissances de madame Jennings pour les informer de
son retour en ville. Maria qui n'avait plus la crainte de manquer
Willoughby en sortant, ou l'espoir de le rencontrer dehors, alla où l'on
voulut et fut assez bonne enfant. Mais sa principale occupation était
d'observer la direction du vent et les variations de l'atmosphère. Ne
trouvez-vous pas qu'il fait beaucoup plus froid qu'hier, Elinor, lui
disait-elle? cela augmente sensiblement; je suis sûre qu'il gèlera cette
nuit, et..... Elle se taisait; mais Elinor achevait intérieurement sa
phrase, et les chasseurs rentreront en ville. Elle était en même temps
amusée et peinée de cette vivacité de sentiment qui faisait passer
tour-à-tour sa soeur du désespoir à la joie, et rapporter tout à
l'unique objet dont elle était occupée.
Quelques jours se passèrent sans gelée et sans Willoughby; et Maria les
trouva longs et ennuyeux. Ni elle ni Elinor ne pouvaient cependant se
plaindre en aucune manière de leur genre de vie chez madame Jennings;
il était tout autre qu'Elinor ne l'avait imaginé. La maison située dans
le beau quartier de -Berkeley-Street- était montée sur un grand ton
d'élégance et d'aisance. A l'exception de quelques vieilles
connaissances de la cité, dont lady Middleton n'avait pu obtenir
l'expulsion, toute la société de madame Jennings était très-distinguée.
Elle présenta ses jeunes amies de manière à leur attirer mille
politesses. La figure très-remarquable de Maria, les grâces d'Elinor,
leur gagnèrent bientôt l'admiration et l'amitié de tous ceux à qui
madame Jennings les présentait. Mais dans les premiers temps de leur
séjour à Londres leurs plaisirs se bornèrent à quelques rassemblemens
peu nombreux, soit chez madame Jennings, soit ailleurs, où Elinor
faisait tous les soirs un grave wisk, tandis que Maria s'ennuyait à la
mort, en comptant les jours et les heures, en soupirant après les
frimats qui devaient lui ramener son ami.
Le colonel Brandon ayant reçu une invitation de madame Jennings pour
tous les jours, n'en laissait point passer sans venir prendre le thé
avec ces dames, lorsqu'elles restaient à la maison. Il regardait Maria;
il parlait à Elinor, qui le trouvait chaque jour plus aimable et plus
intéressant, et qui voyait avec un vrai chagrin que son amour pour
Maria, loin de diminuer le moins du monde, augmentait visiblement. Il
lui parlait peu; mais ses regards ne l'abandonnaient pas; il suivait
tous les mouvemens de cette figure si belle, si expressive, paraissait
au ciel lorsqu'elle lui adressait la parole, et tombait dans une sombre
mélancolie, quand elle ne lui parlait pas.
Environ une semaine après leur arrivée en ville, en rentrant un matin
après une promenade en voiture, elles trouvèrent une carte sur la table
avec le nom de Willoughby. Maria la saisit avec une émotion qui fit
craindre à sa soeur qu'elle ne se trouvât mal; Bon Dieu, s'écria-t-elle,
quel bonheur, il est enfin à Londres! Mais quel chagrin qu'il soit venu
pendant notre absence! et que je suis fâchée que nous soyons sorties ce
matin! Des larmes remplirent ses beaux yeux. Elinor très-touchée, lui
dit, qu'il reviendrait sûrement le lendemain. J'en suis sûre à présent,
dit Maria en pressant contre son coeur la précieuse carte. Madame
Jennings entra; elle s'échappa en emportant avec elle la carte et le
nom qui lui annonçait un bonheur si passionnément désiré. Elinor fut
contente et de la joie de Maria et de pouvoir enfin étudier Willoughby.
Mais Maria reprit toutes ses agitations à un plus haut degré; elle n'eut
plus un instant de tranquillité. L'attente de voir d'un instant à
l'autre entrer cet être adoré, la rendait incapable de tout. Elle ne
parlait ni n'écoutait plus, et dès le lendemain, elle refusa
positivement, sur un léger prétexte, d'accompagner madame Jennings et sa
soeur à la promenade accoutumée du matin. Elinor n'insista pas et n'osa
refuser à madame Jennings d'aller avec elle; mais malgré tous ses
efforts elle fut presque d'aussi mauvaise compagnie que l'aurait été sa
soeur. Elle ne pouvait détourner ses pensées de la visite de
Willoughby, dont elle n'avait aucun doute; elle voyait, elle sentait
l'émotion de Maria, et regrettait de n'être pas avec elle pour la
soutenir, et pour juger avec plus de calme les dispositions de
Willoughby.
A son retour qu'elle pressa autant qu'il lui fut possible, elle vit au
premier regard qu'elle jeta sur sa soeur, que Willoughby n'était pas
venu. Maria était l'image parlante d'un abattement tout près du
désespoir. Elinor la regardait avec la plus tendre compassion, lorsque
le laquais entra en tenant un billet. Maria courut au devant de lui,
l'arracha de ses mains, en disant vivement: Pour moi! est-ce qu'on
attend?
--Non, madame, c'est pour ma maîtresse. Elle avait déja lu l'adresse et
jeté le billet avec dépit sur la table.--Pour Madame Jennings, et rien
pour moi! c'est désespérant en vérité, c'est pour en mourir.
--Vous attendiez donc une lettre? dit Elinor, incapable de garder plus
long-temps le silence. Maria ne répondit rien; ses yeux étaient pleins
de larmes.
--Vous n'avez aucune confiance en moi, chère Maria, continua Elinor
après une courte pause.
--Ce reproche est singulier de votre part, Elinor, vous qui n'avez de
confiance en personne.
--Moi! répondit Elinor avec quelque embarras, je n'ai rien à confier.
--Ni moi, sans doute, répondit Maria avec énergie; nos situations sont
donc tout-à-fait semblables. Nous n'avons rien à nous dire l'une à
l'autre, vous parce que vous cachez tout, moi parce que je ne cache
rien. Mais quand vous me donnerez l'exemple d'une confiance plus
particulière, alors je le suivrai. Elinor se tut en étouffant un soupir;
qu'aurait-elle pu dire? Le secret qui oppressait son coeur n'était pas
le sien; elle ne pouvait le trahir; et pourquoi parler d'un homme
qu'elle voulait oublier, d'un sentiment dont elle voulait triompher.
Mais elle sentit qu'elle ne pouvait pas dans de telles circonstances
exiger la confiance de Maria.
Madame Jennings entra, ouvrit son billet et le lut tout haut. Il était
de sa fille lady Marie Middleton qui lui annonçait leur arrivée à
Londres le soir précédent, et la priait ainsi que ses belles cousines de
venir passer la soirée chez elle. Les occupations de sir Georges, et de
son côté un peu de rhume, les empêchaient de venir à Berkeley-Street.
L'invitation fut acceptée; mais quand l'heure d'y aller arriva, Elinor
eut beaucoup de peine à persuader à Maria qu'elle ne pouvait honnêtement
s'en dispenser. Willoughby n'avait point paru, n'avait point écrit; et
le tourment d'une attente continuelle et toujours trompée, avait
tellement irrité les nerfs de cette pauvre jeune fille, qu'elle
assurait, sans en dire la cause, n'être pas en état de sortir. Mais un
motif plus fort de rester au logis, était la crainte de manquer encore
la visite tant désirée. Madame Jennings vint de nouveau au secours
d'Elinor par ses sages réflexions.--Il faut bien que vous veniez, Maria,
lui dit-elle, car je parie que sir Georges, aura rassemblé tous les
amis de Barton-Park. Maria rougit et courut chercher son schall.
Elles furent reçues à Conduit-Street, comme elles l'étaient au Parc,
avec l'élégante cérémonie et la froide politesse de lady Middleton, et
avec la bruyante cordialité et la bonne humeur de sir Georges. Soyez les
bien-venues, mes belles voisines, dit-il en leur serrant la main, j'ai
invité pour ce soir une douzaine de couples de jeunes gens. J'aurai deux
violons, et nous nous amuserons. Ce n'était pas trop l'avis de ma femme;
mais le mien a prévalu, et je pense que vous serez de mon parti. J'ai
bien couru ce matin pour arranger cela. A Londres, c'est plus difficile
qu'à Barton; il y a plus de monde, mais aussi plus de plaisirs.
En effet lady Middleton, quoiqu'elle aimât la danse, aimait mieux encore
une belle représentation; elle trouvait qu'à la campagne un bal
impromptu pouvait passer; mais à Londres elle craignait de compromettre
sa réputation d'élégance, lorsque l'on saurait que l'on avait dansé chez
lady Middleton avec deux violons seulement et une simple collation.
M. et madame Palmer étaient de la partie. Mesdemoiselles Dashwood
n'avaient point vu le premier depuis leur arrivée, non plus que sa
belle-mère, qu'il traitait avec une indifférence mal déguisée sous un
air de dignité et d'importance. Il les salua légèrement lorsqu'elles
entrèrent, sans avancer d'un pas et sans les regarder, pendant que sa
femme les étouffait de caresses, et riait aux éclats de ce que -son
cher amour- n'avait pas l'air de les reconnaître.--Ce sont
Mesdemoiselles Dashwood, M. Palmer. Il fit comme s'il ne l'entendait
pas...--M. Palmer, c'est ma mère. Eh bien! voyez comme il est drôle, il
est dans ses humeurs de ne pas m'écouter.
Maria en faisait bien autant. En entrant elle parcourut le salon d'un
regard; il n'y était pas, et pour elle il n'y avait personne. Elle
s'assit tristement dans un coin, également mal disposée pour avoir du
plaisir ou pour en donner. Il y avait environ une heure qu'ils étaient
rassemblés, lorsque M. Palmer sortant de sa rêverie, s'avança en
bâillant auprès d'Elinor, exprima sa surprise de les voir en ville,
quoique ce fût chez lui que le colonel Brandon eût appris leur arrivée.
D'honneur, je croyais que vous passiez tout l'hiver en Devonshire.
--Vraiment, dit Elinor en riant.
--Quand y retournez-vous?
--Je l'ignore. Les violons arrivèrent; la conversation finit; on se
prépara à danser. Jamais Maria n'avait été si peu en train. Enfin cette
mortelle soirée finit, sans avoir encore vu Willoughby. Je n'ai de ma
vie été plus fatiguée, dit Maria en entrant dans la voiture; le parquet
n'a point d'élasticité.
--Ne cherchez pas chicane à ce pauvre parquet, dit en riant madame
Jennings; vous l'auriez trouvé assez bon si vous l'aviez parcouru avec
quelqu'un que je ne veux pas nommer; vous ne seriez alors pas du tout
fatiguée. A dire vrai, ce n'est pas trop honnête à lui de ne pas venir
danser avec vous, quand il était invité.
--Invité! s'écria Maria, il était invité!
--Oui, ma fille me l'a dit, et sir Georges aussi, qui l'a rencontré ce
matin, et l'a fort pressé de venir.
Maria ne dit plus rien, mais sa contenance annonçait combien elle était
blessée. Elinor l'était aussi, et résolut d'écrire à sa mère le matin
suivant, d'éveiller ses craintes sur la santé de Maria, et de l'engager
à exiger sa confiance. Elle fut confirmée dans cette résolution en
s'apercevant le lendemain après déjeûner que Maria écrivait à
Willoughby. Car à qui d'autre qu'à lui pouvait-elle écrire?
Avant dîner madame Jennings sortit pour quelques affaires. Elinor
commença sa lettre. Maria trop inquiète pour lire, trop agitée pour
travailler, allait d'une fenêtre à l'autre, ou se promenait dans la
chambre les bras croisés, ou assise devant le feu dans une attitude
mélancolique.
Elinor fut très-pressante dans ses supplications à leur mère; elle lui
racontait tout ce qui s'était passé depuis leur arrivée, ses soupçons
sur l'inconstance de Willoughby, et la conjurait au nom de ses devoirs
de mère et de sa tendresse pour Maria, d'exiger d'elle un aveu positif
de sa situation.
Sa lettre était à peine finie, qu'un coup de marteau annonça une visite.
Maria fatiguée d'espérer, se hâta de sortir pour ne pas entendre
annoncer une autre personne que Willoughby. Un regard amical sur Elinor
fut interprété par cette dernière comme une prière muette de la faire
demander si c'était -lui-. Ce n'était pas -lui-; c'était encore le bon
colonel Brandon. Il paraissait plus triste qu'à l'ordinaire. Après avoir
exprimé à Elinor sa satisfaction de la trouver seule, comme s'il avait
quelque chose de particulier à lui dire, il s'assit à côté d'elle en
silence, et comme oppressé de ses pensées. Elinor persuadée qu'il avait
quelque chose à lui communiquer qui concernait sa soeur, attendait
impatiemment qu'il commençât. Ce n'était pas la première fois qu'elle
avait cette conviction. Souvent déja, quand Maria sortait ou restait
rêveuse dans un coin du salon, le colonel s'approchait d'Elinor, lui
disait avec l'air du plus grand intérêt: mademoiselle Maria n'est pas
bien aujourd'hui, ou bien: Votre soeur est bien absorbée.... Il
s'arrêtait, il hésitait. Elle voyait dans son regard qu'il avait quelque
chose à dire de plus, qu'il n'osait pas prononcer. Cette fois après
quelques instans d'hésitation, après s'être levé et rassis, il lui
demanda d'une voix tremblante quand il pourrait la féliciter de
l'acquisition d'un frère. Elinor n'était pas préparée à cette question,
et n'ayant pas de réponse prête, elle fut obligée de dire, comme on dit
toujours: je n'entends pas.... je ne comprends pas.... parlez-vous de
mon frère John! Sont-ils arrivés!.....
Il essaya de sourire et répliqua avec une espèce d'effort: Vous ne
voulez pas me comprendre. J'entends.... les engagemens de votre soeur
avec M. Willoughby de Haute-Combe.... Ils sont connus généralement; et
j'ai cru....
--Ils ne peuvent être connus, dit Elinor, puisque la famille les ignore.
Il parut très-surpris.--Je vous demande mille pardons, dit-il; je crains
à présent que mes questions n'aient été très-indiscrètes; mais je ne
pouvais imaginer qu'il y eût du mystère, puisqu'ils correspondent
ouvertement, et que tout le monde parle de leur mariage.
--Tout le monde en parle dites-vous! vous me surprenez toujours
davantage. Dites-moi, je vous en prie, par qui vous en avez été informé.
--Par plusieurs personnes. Il y en a que vous ne connaissez pas,
d'autres avec qui vous êtes très-liée, comme par exemple madame
Jennings, les Palmer, les Middleton. Malgré cela, je ne l'aurais pas
cru, parce qu'on cherche toujours à douter de ce que l'on craint, mais
l'autre matin en entrant ici, je vis accidentellement une lettre entre
les mains du domestique, qui ne cherchait pas à la cacher. Elle était
adressée à M. Willoughby et de l'écriture de votre soeur. Je vous ai
demandé si elle se mariait, mais j'en étais déja convaincu. Est-ce que
tout est conclu définitivement? ne me reste-t-il aucun espoir? Mais non,
lors même qu'il y aurait des obstacles insurmontables, je n'ai aucun
droit, aucune chance de jamais succéder.... De grace excusez-moi, bonne
Elinor; j'en dis trop sans doute et j'ai grand tort, mais je sais à
peine ce que je dis et je me confie entièrement en votre prudence.
Dites-moi que tout est arrangé quoiqu'il faille encore garder le secret
quelque temps. Ah! combien j'ai besoin d'être sûr que mon malheur soit
décidé, de ne plus rester en suspens, et d'employer toutes les forces de
mon ame à me guérir d'un sentiment inutile et coupable!
Ces paroles incohérentes, cet aveu positif de son amour pour Maria,
affectèrent beaucoup Elinor, au point même de l'empêcher de parler; et,
quand elle se sentit un peu remise, il succéda à ce trouble un extrême
embarras de répondre convenablement. L'état réel des choses entre sa
soeur et M. Willoughby lui était trop peu connu pour qu'elle ne craignît
pas de la compromettre en disant trop ou trop peu. Cependant, comme elle
était convaincue de l'affection de sa soeur pour Willoughby, qui ne
laissait aucun espoir au colonel quelque fût l'événement, étant bien
aise d'ailleurs d'épargner à Maria le blâme auquel elle donnait lieu si
souvent, elle jugea plus prudent d'en avouer davantage qu'elle n'en
croyait elle-même: elle lui dit donc que quoi qu'elle n'eût jamais été
informée par eux-mêmes des termes où ils en étaient, elle n'avait aucun
doute de leur affection mutuelle, et qu'elle n'était pas surprise
d'apprendre leur correspondance.
Le colonel l'écouta avec une silencieuse attention, et, quand elle eut
cessé de parler, il se leva et dit avec une voix émue: Je souhaite à
votre soeur tous les bonheurs imaginables. Puisse-t-elle, puisse
Willoughby mériter la félicité qui leur est destinée! Il la salua de la
main, leva les yeux au ciel avec l'expression la plus douloureuse, et
partit.
Elinor resta triste et pensive. Cet entretien loin de lui avoir apporté
quelque consolation, laissait un poids sur son coeur. Ses espérances du
mariage de sa soeur s'étaient, il est vrai, renouvelées; mais
serait-elle heureuse? Les voeux du colonel avaient quelque chose de
sombre; il semblait en douter. Le malheur de cet homme intéressant
l'affligeait aussi. Elle déplorait la fatalité qui l'avait entraîné dans
un amour sans espoir; et cette conformité dans leur situation redoublait
encore l'intérêt qu'il lui inspirait. Pauvre Brandon! s'écriait-elle; et
son coeur oppressé disait ainsi: Pauvre Elinor! Elle ne savait plus ce
qu'elle devait désirer, et, sur quelque objet qu'elle arrêtât sa pensée,
c'était avec un sentiment douloureux.
CHAPITRE XXVIII.
Trois ou quatre jours s'écoulèrent sans qu'Elinor eût à regretter
d'avoir averti sa mère. Willoughby ne vint, ni n'écrivit. L'inquiétude
de Maria se calma peu-à-peu, et fut remplacée par un abattement, un
découragement complets. Elle restait, des heures entières assise à la
même place, presque sans mouvement, ne faisant plus nulle attention aux
coups de marteau ni à ceux qui entraient, ni à ce qu'on disait autour
d'elle; elle aurait oublié de manger, de s'habiller, de se coucher, de
se lever, si Elinor n'y avait pas pensé pour elle, et ne l'eût pas
avertie absolument de tout ce qu'il fallait faire; alors sans dire oui
ou non, elle faisait machinalement ce que lui disait sa soeur; elle
sortait ou restait avec une égale indifférence, et sans avoir jamais une
expression de plaisir ou d'espoir. Sur la fin de la semaine, elles
étaient engagées dans une grande assemblée où lady Middleton devait les
conduire. Madame Palmer très-avancée dans sa grossesse était indisposée;
et sa mère restait auprès d'elle; elle avait prié ses jeunes amies de ne
pas manquer à cet engagement. Elinor désirait aussi faire sortir Maria
de son apathie; et cette réunion chez une femme très-riche et très à la
mode, devait être fort belle. Comme à l'ordinaire la triste Maria ne se
mit en peine de rien, se laissa parer par sa soeur, sans même se
regarder au miroir, s'assit dans le salon jusqu'au moment de l'arrivée
de lady Middleton, penchée sur sa main sans ouvrir la bouche, perdue
dans ses pensées, et sans paraître s'apercevoir de la présence d'Elinor;
quand on l'avertit que lady Middleton les attendait dans sa voiture,
elle tressaillit, comme si elle n'eût attendu personne.
Après avoir eu assez de peine à s'approcher de la maison où se tenait
l'assemblée, à cause de la foule des équipages qui obstruaient la rue,
elles firent leur introduction dans un salon splendide, très-illuminé,
et si rempli de monde, qu'on pouvait à peine respirer, et que la chaleur
était insupportable. Lady Middleton les amena auprès de la dame qui les
avait invitées. Elles la saluèrent, et il leur fut permis de se mêler
dans la foule et de prendre leur part de la presse et de la chaleur,
que leur arrivée augmentait encore. Après quelques momens employés à se
promener avec grand peine d'un coin du salon à l'autre, lady Middleton
arrangea une partie de cassino qui était son jeu favori. Mesdemoiselles
Dashwood préférèrent ne pas jouer, et s'assirent à peu de distance de la
table de jeu. Maria retomba dans ses sombres rêveries; Elinor s'amusait
à regarder cette quantité d'individus qui se rassemblaient avec l'espoir
du plaisir, et qui plus ou moins avaient tous l'air ennuyé et fatigué.
En promenant ses regards de côté et d'autre, ils tombèrent sur un objet
qui lui donna une forte émotion.... C'était Willoughby debout devant une
jeune personne mise dans toute la recherche de la mode, et avec qui il
tenait une conversation très-animée. Dans un mouvement ses yeux
rencontrèrent ceux d'Elinor; il la salua, mais sans faire un pas pour se
rapprocher d'elle et de Maria, qu'il voyait aussi très-bien; il continua
à parler à la jeune dame. Involontairement Elinor se tourna vers sa
soeur pour la prévenir, si elle ne l'avait pas encore vu, de peur
qu'elle ne se donnât en spectacle; mais c'était trop tard, elle venait
de l'apercevoir. Toute sa physionomie exprimait un bonheur qui tenait
presque du délire.--C'est lui! s'écria-t-elle en se levant pour courir à
lui, si sa soeur ne l'avait pas retenue. Bon Dieu! il est là, dit-elle à
Elinor, il est là; oh! s'il pouvait me voir! Pourquoi ne me regarde-t-il
pas? Pourquoi m'empêchez-vous d'aller lui parler? Oh! laissez moi
aller.
--Je vous en prie, dit Elinor à voix basse, soyez plus calme; ne
trahissez pas ainsi vos sentimens devant tout le monde; est-ce à vous,
Maria, à faire un seul pas? Laissez-le venir. Peut-être il ne vous a pas
vue encore.
Etre calme et dans un tel moment, ah! c'était bien plus qu'elle ne
pouvait l'espérer de Maria. Aussi voyant qu'elle l'écoutait à peine,
elle lui serra tendrement la main: Pour l'amour de moi, Maria, lui
dit-elle, rasseyez-vous; si vous m'aimez je vous en demande cette
preuve. Maria se rassit à l'instant même, en lui rendant son serrement
de main, mais avec un mouvement convulsif; elle avait un tremblement
général; ses joues et ses lèvres étaient pâles comme la mort et tous ses
traits étaient altérés.
Enfin Willoughby après les avoir regardées encore toutes deux,
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