Raison et sensibilité (tome second)
ou les deux manières d'aimer
Par
Jane Austen
TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
PAR
MME ISABELLE DE MONTOLIEU.
TOME SECOND.
A PARIS,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23.
1815.
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RAISON ET SENSIBILITÉ.
CHAPITRE XXI.
Les Palmer repartirent le jour suivant; et la famille de Barton-Park et
celle de Barton-Chaumière, restèrent seules chacune chez soi, à la
grande satisfaction de la dernière. Mais ce ne fut pas pour long-temps.
Ces dames avaient à peine eu celui d'oublier la joyeuse madame Palmer et
son rude -amour-, et de réfléchir à la différence d'humeur de ce couple,
(ce qui ne se trouve au reste que trop souvent dans le mariage) que sir
Georges et madame Jennings leur procurèrent matière à d'autres
observations.
Il leur était impossible de ne pas chercher une société nouvelle; et
pour se désennuyer dans leur solitude, ils firent un matin une excursion
à Exeter; ils rencontrèrent là par hasard deux parentes éloignées de
madame Jennings; mais ce fut assez pour que sir Georges les invitât tout
de suite à venir passer quelque temps au Parc. Extrêmement flattées
d'être appelées -cousines- par un baronnet et de faire la connaissance
de leur illustre parente, lady Middleton, elles n'eurent rien de plus
pressé que d'accepter l'invitation pour le lendemain, et de laisser les
amis obscurs chez qui elles logeaient.
Lady Middleton fut au désespoir, au retour de son mari, d'apprendre
qu'elle allait avoir chez elle, à sa table, dans son élégant salon, deux
provinciales qu'elle ne connaissait point, qui sans doute seraient
gauches, mal mises et qui auraient mauvaise tournure. En vain son mari
et sa mère la rassuraient et lui disaient que mesdemoiselles Stéeles
étaient deux charmantes personnes. Elle se défiait de leur goût, et
tremblait de les voir arriver. Ce titre de -cousine- qui n'était point
du bon ton, et qu'elles lui donneraient sans doute à tout propos la
faisait frémir. Mais qu'y faire? elles étaient invitées, elles avaient
accepté, il fallait bien les recevoir; lady Middleton s'y résigna. Elle
connaissait trop bien l'usage pour manquer à la politesse; mais elle se
promit seulement d'y joindre toute la dignité et la froideur
convenable; elle fut d'ailleurs un peu consolée en apprenant que
mesdemoiselles Stéeles étaient jeunes encore et qu'on pouvait au moins
les faire danser et les lier avec mesdemoiselles Dashwood, qui ne lui
plaisaient pas infiniment.
Elles arrivèrent; et lady Middleton en fut beaucoup plus contente
qu'elle ne se l'était imaginé. Leur toilette n'était pas trop éloignée
de la mode; leur abord fut très poli sans trop d'empressement; et le
terrible mot de -cousine- ne sortit pas de leur bouche. En échange celui
de -milady- fut souvent répété, avec des extases sans fin sur le goût de
ses appartemens, sur la beauté des meubles. Quand ce vint au tour des
enfans ce fut un enchantement dont on ne peut se faire d'idée. Jamais
elles n'avaient vu d'aussi charmantes petites créatures; c'étaient
vraiment de petits anges. Enfin le hasard les servit si bien pour
prendre lady Middleton par ses faibles, qu'avant une heure elle avait
fait réparation entière aux protégées de sa mère et de son mari à qui
elle déclara que c'étaient les deux plus charmantes jeunes filles qu'il
y eût au monde, et les remercia de les avoir invitées. L'éloge et
l'hyperbole étaient si rares dans sa bouche, que sir Georges en fut
aussi fier que si cela l'eût regardé lui-même, et que, pressé de faire
parade de ses aimables cousines et de son discernement, il partit à
l'instant pour la Chaumière. Il fallait, toute affaire cessante,
apprendre à mesdemoiselles Dashwood l'arrivée des deux plus -charmantes
filles qu'il y eût au monde-. Dans sa joie de l'approbation de sa femme,
il mettait ses parentes mêmes avant les siennes propres. Elinor sourit à
cet éloge qui allait toujours en croissant.--Venez, venez, disait-il; il
faut que vous veniez tout de suite; vous serez enchantées, ravies! elles
ont gagné le coeur de lady Middleton au premier moment; ce sera de même
avec vous, vous verrez. Lucy, la cadette, qui est très-belle, est aussi
gaie qu'agréable! mes enfans sont déja autour d'elle comme autour de
leur maman. Elles ont rempli leur voiture de joujoux et de bonbons.
N'est-ce pas une charmante attention? elles languissent de vous voir, et
vous êtes proches parentes; elles sont les cousines de ma femme, et
vous, les miennes. On leur a dit à Exeter, que vous étiez aussi les
plus belles personnes du monde. Je le leur ai confirmé, et j'ai dit bien
d'autres choses encore, en sorte qu'elles meurent d'impatience de se
lier avec vous.... Vous riez, Elinor.
--Oui, sir Georges, j'admire le hasard étonnant qui rassemble à Barton
les cinq plus belles personnes de l'univers.
--Eh bien! vous verrez si je mens, et si ce n'est pas comme je vous le
dis. Venez donc, vous regretterez ensuite tous les momens où vous
n'aurez pas été ensemble.
Tout ce qu'il put obtenir, ce fut la promesse d'aller le lendemain faire
visite aux nouvelles venues. Il s'en alla surpris de cette indifférence.
Tout autre que lui aurait soupçonné qu'elle avait pour motif la rivalité
de perfections; mais sir Georges n'imaginait jamais le mal, et n'en eut
pas l'idée. De retour chez lui, il vanta ses cousines aux demoiselles
Stéeles avec le même feu, en sorte que chacune d'elles devait s'attendre
à voir des êtres parfaits. Mais Elinor qui connaissait l'optimisme du
baronnet et son enchantement pour les nouvelles connaissances, rabattait
beaucoup de ses éloges, et Maria ne s'en occupait point.
Quand elles arrivèrent le lendemain au Parc pour faire leur visite, sir
Georges les présenta les unes aux autres avec la même emphase qu'il
avait mise à leurs éloges; et l'on comprend qu'elles s'examinèrent avec
attention.
L'aînée des demoiselles Stéeles, miss Anna, avait près de trente ans,
assez d'embonpoint, un de ces visages insignifians qui n'expriment rien
du tout, et de qui on n'a rien à dire ni en bien ni en mal. Lucy, le
prodige de beauté de sir Georges, était en effet très jolie; ses traits
étaient réguliers, son regard, perçant. Elle avait dans sa tournure
quelque chose qui n'était ni de la grace ni de l'élégance, mais qui la
faisait remarquer. Leur abord fut très-poli. Avec lady Middleton c'était
plus que de la politesse, c'étaient des attentions recherchées, de la
souplesse, une flatterie adroite, quoique continuelle, et qui persuada à
Elinor qu'elles ne manquaient pas d'une sorte d'esprit. Elles parlaient
avec ravissement des enfans, de leur beauté, de leur intelligence; elles
jouaient avec eux, supportaient tous leurs caprices, répondaient sans se
lasser à leurs questions importunes; avec milady elles admiraient
l'arrangement de la maison, la bonté des mets, le goût de sa parure, lui
demandaient des patrons de ses broderies, des modèles de ses chiffons,
lui offraient de lui aider dans ses ouvrages, ou de faire mille
bagatelles pour amuser les enfans. Lady Middleton écoutait
complaisamment toutes ces flatteries, et trouvait ses nouvelles cousines
toujours plus aimables et d'une affection inépuisable. Les enfans en
général tourmentent à proportion de ce qu'on les gâte; et ceux qui
s'occupent sans cesse d'eux et qui cèdent à toutes leurs fantaisies, en
sont les premières victimes. Mais les demoiselles Stéeles souffraient
tout avec une patience qui leur gagna en entier le coeur de la faible
mère. Les rubans de leur ceinture dénoués, leurs cheveux défaits, leurs
boucles d'oreilles tordues, leurs bracelets décrochés, toutes leurs
bagues tirées de leurs doigts et roulant sur le plancher, leur corbeille
d'ouvrage renversée, leurs ciseaux perdus; tout cela était charmant. Ils
avaient une activité adorable, une grâce parfaite dans leurs petits
mouvemens. On les laissait grimper sur les genoux, chiffonner les robes;
tout était délicieux! La maman applaudissait par un sourire, et ne
s'étonnait que de l'apathie de mesdemoiselles Dashwood qui ne prenaient
nulle part à ces jeux. Pour l'ordinaire elles caressaient les enfans,
mais sans s'en laisser tourmenter. Ce jour-là les nouvelles venues s'en
emparèrent tellement, et les rendirent si insupportables qu'elles se
tinrent prudemment à l'écart.
Georges est très-gentil, très-animé aujourd'hui, dit lady Middleton en
voyant son fils aîné prendre le mouchoir de mademoiselle Anna et le
jeter par la fenêtre; c'est un petit malicieux. Williams sera votre
petit amoureux, miss Lucy, je vois cela. L'enfant lui pinçait le bras à
lui faire un noir; il eut un baiser pour récompense de la souffrante
Lucy. Et ma chère petite Selina, dit cette dernière, en prenant sur ses
genoux une petite fille de trois ans, l'idole de sa mère, et par
conséquent la plus méchante. Elle resta par hasard sans bouger pendant
deux minutes. Charmante enfant! est-elle toujours si douce, si
tranquille? c'est un modèle de sagesse. Malheureusement en
l'embrassant, une des épingles de Lucy toucha le cou de la petite, et
ce modèle de sagesse fit de tels cris et donna des coups si violens de
sa petite main sur celle de Lucy, qu'elle fut obligée de la mettre à
terre; mais elle s'y mit aussi à côté d'elle, et la couvrait de baisers
en jetant la coupable épingle, et en demandant mille et mille pardons à
l'enfant et à sa mère, qui avait couru chercher de l'eau, et qui
bassinait la plaie, qu'à peine on pouvait voir, pendant que Lucy,
toujours à genoux, donnait à la petite des morceaux de sucre l'un après
l'autre. Mais l'enfant voyant ce que lui procuraient ses cris, n'avait
garde de se taire; au contraire elle les redoublait et battait tout le
monde avec un de ses petits poings fermés: l'autre était plein de
morceaux de sucre. Ses frères voulurent lui en prendre, ils eurent
chacun un bon coup de pied. Enfin rien ne pouvant l'appaiser, sa mère se
rappela que sa chère petite Selina qui souffrait sûrement beaucoup,
aimait passionnément la marmelade d'abricot; et l'enfant à ce mot ayant
cessé ses cris une seconde, elle lui en promit et l'emporta pour lui
donner de cet excellent remède. Ses frères qui espéraient en avoir leur
part, la suivirent, quoique leur mère leur ordonnât de rester; et pour
quelques momens les jeunes dames furent tranquilles. Charmante petite
créature, dit miss Anna, cet accident aurait pu être affreux!
--Je ne crois pas qu'il y ait danger de mort, dit Maria en souriant
ironiquement; elle en reviendra.
--Je ne me consolerai jamais d'avoir été la cause de cet accident, dit
Lucy; une enfant si aimable, et que sa mère aime si passionnément!
Quelle femme enchanteresse que lady Middleton! si belle, si élégante et
si sensible! ne le trouvez-vous pas, mademoiselle?
Maria garda le silence; il lui était impossible de dire ce qu'elle ne
pensait pas. Elinor toujours prête à réparer ses impolitesses, loua les
grâces et l'air noble de lady Middleton.
--Et sir Georges, dit l'aînée, quel homme aimable! je le crois plein
d'esprit; du moins il en annonce beaucoup.
--C'est le meilleur des hommes, dit Elinor, toujours de bonne humeur,
excellent mari, bon père, bon ami.
--Et quelle charmante petite famille! je n'ai jamais vu de plus beaux
enfans. On comprend facilement l'excessive tendresse de leur mère pour
ces angéliques petites créatures. On pourrait peut-être les trouver un
peu gâtés, un peu turbulens; mais j'aime les enfans pleins de vie et de
feu; je ne puis les supporter timides et tranquilles; aussi j'adore
ceux-ci.
--C'est ce qui m'a paru, dit Elinor, et je vous trouve heureuse d'avoir
ce goût à Barton.
On se tut sur ce sujet. Après une pause, mademoiselle Stéeles l'aînée
demanda brusquement à Elinor: Aimez-vous le Devonshire? Je suppose que
vous avez bien regretté Sussex.
Un peu surprise de la familiarité de cette question, Elinor répondit
seulement, oui, mademoiselle.
--Je comprends cela; Norland est une magnifique habitation, et passer de
là dans une chaumière, c'est assez triste.
--Une chaumière telle que celle où notre parent sir Georges Middleton a
bien voulu nous placer, ne donne lieu à aucun regret, dit vivement
Maria.
Lucy lança à sa soeur un regard terrassant et se hâta de dire que dans
tout ce que sir Georges et milady arrangeaient, on reconnaissait leur
goût; mais qu'ils leur avaient dit que Norland était une des plus belles
campagnes de l'Angleterre.
--Elle est très-belle en effet, dit Elinor, mais je crois qu'il y en a
de plus belles encore, et il n'y a que peu ou point de chaumière comme
la nôtre.
--Mais aussi pourquoi lui donner ce nom, dit miss Anna, cela présente
une idée?...
--Ne voyez-vous pas, ma soeur, dit Lucy, que c'est un nom de fantaisie,
un nom romanesque?
Anna se tut humblement; puis elle reprit bientôt ainsi: Aviez-vous des
élégans à Sussex? Je suppose qu'ici ils sont assez rares, et quant à moi
je trouve que rien n'embellit plus un séjour que d'y voir beaucoup
d'élégans. Cela anime la vie; ne le trouvez-vous pas aussi? Encore un
regard de Lucy fit baisser les yeux à sa soeur. Qu'est-ce que vous
voulez dire, Anna? et sur quoi pensez-vous qu'il n'y ait pas de jeunes
gens très-bien à tout égard en Devonshire comme à Sussex?
--Je sais bien, Lucy, qu'il y a de très-jolis garçons à Exeter, dit
Anna; mais ils ne sont pas reçus ici; et je craignais que les
demoiselles Dashwood ne s'ennuyassent à Barton si elles n'en voient
point; c'est pourquoi je leur demandais si elles en voyaient beaucoup à
Norland. Je voudrais par exemple qu'elles pussent rencontrer M. Rose
d'Exeter, le clerc de M. Simpson, vous savez bien, Lucy; c'est un beau
jeune homme celui-là, et tout-à-fait élégant. Je pense que si votre
frère vous ressemble, il devait être charmant avant d'être marié, et il
était si riche! c'était un merveilleux, n'est-ce pas, un véritable
élégant? j'aurais bien voulu le rencontrer.
--Je ne puis en vérité vous répondre là-dessus, dit Elinor; je ne
comprends pas parfaitement ce que vous entendez par un merveilleux. Tout
ce que je puis vous dire, c'est que si mon frère en était un avant son
mariage, il l'est encore, car il n'est pas du tout changé.
--Ah mon Dieu, quelle idée! un homme marié élégant! je ne puis me
représenter cela. Les hommes mariés me sont à moi très-indifférens.
--Mais, Anna, lui dit sa soeur, n'avez-vous rien autre chose à dire que
de parler des jeunes gens et des élégans? Mesdemoiselles Dashwood vont
croire que vous n'avez rien autre chose dans l'esprit. Alors changeant
de propos elle parla de chiffons, de modes, et d'autres objets aussi
intéressans.
Les -deux plus charmantes personnes du monde- étaient jugées dans
l'esprit d'Elinor et de Maria. La commune familiarité de l'aînée et son
mauvais ton, la mirent entièrement de côté. La cadette était mieux
certainement; mais comme Elinor n'était ni aveuglée par sa beauté, ni
prévenue par son regard, elle ne trouva rien à côté de cela qui fût en
rapport avec elle et qui pût lui plaire. Elles quittèrent donc la maison
sans désirer de les mieux connaître.
Il n'en était pas ainsi chez mesdemoiselles Stéeles. Elles arrivaient
d'Exeter, décidées à trouver tout parfait à Barton; et les maîtres, et
la maison, et les enfans, et les chevaux, et les chiens, et les meubles,
et les belles cousines: tout était l'objet des éloges les plus outrés.
Il était difficile d'exagérer sur mesdemoiselles Dashwood; aussi
furent-elles déclarées les personnes les plus belles, les plus
élégantes, les plus accomplies en tout point qu'il fût possible de
voir, et celles dont elles désiraient le plus passionnément faire des
intimes amies. Sir Georges ne le désirait pas moins, et fit tout ce qui
dépendait de lui pour former cette liaison. Elinor vit qu'elle ne
pouvait s'y refuser tout-à-fait; et qu'il fallait au moins se soumettre
à être assises à côté les unes des autres quelques heures dans la
journée. Sir Georges n'en demandait pas plus: dans ses idées d'amitié,
il suffisait de se voir en société, et de causer ou de danser ensemble
pour être intimes amies. De son côté pour accélérer cette intimité, il
confia aux demoiselles Stéeles tout ce qu'il savait ou supposait de la
situation des dames de la Chaumière. Et dès leur troisième rencontre,
mademoiselle Stéeles l'aînée félicita Elinor sur ce que sa soeur avait
fait la conquête du beau, de l'élégant Willoughby. Il est sûr, lui
dit-elle, que c'est une chose très-agréable que de se marier jeune avec
un si bel homme; car on m'assure qu'il est vraiment d'une figure
remarquable, que c'est un véritable élégant; et votre soeur est bien
heureuse. J'espère que vous trouverez aussi bientôt un bon parti, car il
n'est point agréable, je vous assure, de voir passer ses cadettes avant
soi: mais peut-être votre choix est-il déjà fait en secret. Elinor se
sentit rougir; elle ne pouvait pas se flatter que sir Georges fût plus
discret dans ses soupçons et dans ses conjectures sur elle que sur sa
soeur; il la plaisantait même de préférence depuis la visite d'Edward.
Il n'avait jamais dîné ensemble sans qu'il bût à la lettre F. depuis le
commencement du dîner jusqu'à la fin, en regardant Elinor. Dès que les
miss Stéeles eurent entendu cette plaisanterie, elles furent
très-curieuses d'en savoir davantage, et tourmentèrent sir Georges pour
qu'il leur dît en entier le nom de l'heureux mortel au sujet duquel il
raillait Elinor; il se fit peu presser, et il eut autant de plaisir à le
dire que miss Anna à l'entendre.
--Son nom est Ferrars, dit-il à demi voix; mais je vous en prie n'en
parlez pas, c'est encore un secret.
--Ferrars! répéta Anna, est-il possible? Le jeune Ferrars, le frère de
votre belle-soeur, miss Elinor, est donc l'heureux mortel dont parle
sir Georges; eh bien! j'en suis charmée pour plusieurs raisons: c'est un
très-agréable jeune homme, je le connais très-bien, c'est un élégant.
Cette dénomination ne convenait nullement à Edward, mais c'était le mot
favori d'Anna pour parler d'un jeune homme du bon ton. Elinor émue de
l'entendre nommer comme son amant avoué, fit peu d'attention à ce mot;
elle fut plus surprise d'entendre Lucy dire assez aigrement à sa soeur,
qu'elle contrariait sans cesse. Comment pouvez-vous dire, Anna, que nous
le connaissons très-bien? nous l'avons vu par hasard une fois ou deux
chez mon oncle, et ce n'est pas le connaître? vous savez fort bien que
je ne connais pas du tout messieurs Ferrars.
--Elinor écoutait avec attention: Qui était cet oncle? où demeurait-il?
comment Edward le connaissait-il? Elle aurait voulu que l'entretien
continuât, sans pourtant s'y joindre elle-même; mais on ne dit rien de
plus, et pour la première fois elle trouva madame Jennings bien peu
curieuse ou bien discrète. La manière dont Lucy avait parlé d'Edward
l'avait frappée et lui donnait l'idée qu'elle savait ou croyait savoir
quelque chose à son désavantage. Sa curiosité ne fut point satisfaite,
le nom de M. Ferrars ne fut plus prononcé ni par les deux soeurs ni par
sir Georges.
CHAPITRE XXII.
Maria ne pouvait avoir la moindre indulgence pour des personnes aussi
communes, aussi peu instruites, et qui n'avaient avec elle aucune espèce
de rapport d'esprit et de goût; elle les écoutait à peine, ne leur
parlait jamais, et par sa froideur soutenue leur ôta bientôt tout espoir
de liaison. Elles se retournèrent entièrement du côté d'Elinor, plus
affable et plus honnête, et qui l'était plus encore pour réparer les
torts de Maria. Lucy principalement parut s'attacher véritablement à
elle, cherchait toutes les occasions de s'en rapprocher, de l'engager
dans des conversations particulières, enfin de lui témoigner une amitié
à laquelle un bon coeur, tel que celui d'Elinor n'est jamais insensible.
Lucy Stéeles d'ailleurs ne manquait pas d'une sorte d'esprit naturel;
ses remarques étaient souvent justes et amusantes, et pour une
demi-heure elle pouvait être une compagne assez agréable; mais elle
n'avait aucune des ressources que donne une bonne éducation. Elle était
ignorante autant qu'on peut l'être; toute sa littérature se bornait à
quelques mauvais romans; elle ne pouvait parler sur aucun sujet un peu
relevé, et malgré tous ses efforts pour paraître à son avantage, et se
mettre autant que possible au niveau d'Elinor, qui tâchait de son côté
de se mettre au sien, il y avait trop de distance entr'elles, pour que
mademoiselle Dashwood pût jamais en faire une amie. Le manque
d'éducation et de connaissances n'aurait pas été peut-être un obstacle
insurmontable; un bon coeur, un caractère aimable lui auraient bien vîte
fait pardonner son ignorance, mais Elinor eut bientôt remarqué chez Lucy
un manque de délicatesse, de sincérité, et de cette rectitude de
principes qui sont la première base d'une intime liaison. Il lui fut
impossible alors de trouver quelque plaisir dans la société d'une
personne qui joignait la fausseté à l'ignorance, dont le manque
d'instruction rendait l'entretien insipide, et qui par ses basses
adulations pour les habitans du Parc, dont elle se moquait ensuite avec
Elinor, ôtait à celle-ci toute espèce de confiance dans l'amitié
qu'elle lui témoignait. Elle aurait voulu en conséquence l'éloigner un
peu plus, mais Lucy mettait tant de zèle et d'activité à se rapprocher
d'elle, que cela n'était pas facile.
Un jour Lucy l'avait accompagnée du Parc à la Chaumière; elles étaient
seules, et après quelques momens d'hésitation, Lucy dit à Elinor: vous
allez trouver ma question bizarre; dites-moi, je vous en prie si vous
connaissez particulièrement la mère de votre belle soeur, madame
Ferrars? Elinor trouva en effet la question extraordinaire, et, sa
contenance l'exprima, en répondant qu'elle n'avait jamais vu madame
Ferrars.
--En vérité, dit Lucy, c'est étonnant! je pensais que vous l'aviez vue
au moins quelquefois à Norland, et que vous pourriez me donner quelques
détails sur sa manière, sur sa tournure, sur son caractère.
--Non, répondit Elinor, en s'efforçant de cacher son opinion réelle sur
la mère d'Edward, et n'ayant aucune envie de satisfaire ce qui lui
paraissait une impertinente curiosité, non, je ne sais rien d'elle.
--Je vois, lui dit Lucy, en la regardant attentivement, que vous me
trouvez très-étrange de vous questionner ainsi sur cette dame; mais
peut-être ai-je mes raisons. Je voudrais pouvoir vous les dire,
cependant, j'espère que vous me rendrez la justice de croire que ce
n'est point une sotte curiosité.
Elinor répondit quelques mots polis. Elles se promenèrent quelques
minutes, en gardant le silence. Il fut rompu par Lucy qui renouvela
l'entretien, en disant avec hésitation: Je ne puis supporter que
vous me soupçonniez d'être une curieuse impertinente; tout, tout au
monde plutôt que d'être mal jugée par une personne dont j'ai une si
haute opinion. Et comme je suis sûre de n'avoir rien à risquer en me
confiant entièrement à vous, je m'y décide. Je serais charmée aussi
d'avoir votre avis sur la manière dont je dois me conduire dans une
situation très délicate, très critique; je suis très fâchée que vous ne
connaissiez pas madame Ferrars.
--J'en suis fâchée aussi, dit Elinor, toujours plus étonnée, si mon
opinion sur elle pouvait vous être de quelque utilité; mais je ne puis
le comprendre. Je n'ai jamais entendu dire que vous eussiez la moindre
relation avec cette famille, et je suis, je l'avoue, un peu surprise de
votre excessive curiosité sur le caractère de cette dame.
--Votre surprise est très naturelle, reprit Lucy, et je ne dois pas m'en
étonner, mais elle cesserait bientôt si j'osais tout vous dire. Madame
Ferrars ne m'est certainement rien à présent, mais le temps peut
venir.... et.... cela dépend d'elle, où nos relations seront très
intimes: elle baissa les jeux avec l'air d'une aimable confusion, mais
les releva bientôt sur Elinor, pour observer l'effet de sa demi
confidence.
--Bon Dieu, s'écria Elinor, que voulez-vous dire? Etes-vous engagée avec
M. Robert Ferrars? Elle ne pouvait imaginer autre chose, mais elle
n'était pas du tout flattée de l'idée d'avoir Lucy Stéeles pour
belle-soeur.
--Non, répliqua Lucy, non pas à Robert Ferrars, que je n'ai jamais vu,
mais.... à son frère aîné; et en disant cela son regard perçant était
attaché sur Elinor, comme pour lire au fond de son âme.
Qu'est-ce qu'Elinor sentit dans ce moment! Une surprise qui aurait été
aussi pénible que violente, si une incrédulité presque complète ne
l'avait pas suivie. Elle regarda Lucy dans un silencieux étonnement,
incapable de deviner le motif d'une telle confidence, et quoiqu'elle eût
pâli et qu'elle se sentît très émue, elle n'eût aucune crainte de
s'évanouir ou d'avoir une attaque de nerfs, et persista dans sa défiance
de la véracité de Lucy. Je vois et je comprends votre surprise, lui dit
cette dernière, car vous ne pouviez en avoir aucune idée. Jamais il ne
m'est échappé un seul mot ni avec vous ni avec personne, qui ait pu
trahir notre secret; il a été si fidèlement gardé par moi que pas un
seul de mes parens ni de mes amis, excepté Anna, ne peut s'en douter, et
jamais je ne vous l'aurais confié, si je n'avais pas eu la certitude de
votre discrétion, et si je n'avais pas été entraînée par la crainte que
mes questions sur madame Ferrars ne vous parussent aussi trop ridicules.
Quant à M. Ferrars, je ne crains nullement qu'il soit fâché de ma
confiance envers une personne qu'il estime autant; je connais la haute
opinion qu'il a de toute votre famille, et je sais qu'il vous regarde
vous et Maria comme des soeurs.... Elle s'arrêta.... Elinor aussi garda
quelque temps le silence; son étonnement était trop grand pour pouvoir
lui répondre; mais enfin elle s'efforça de parler et de parler
tranquillement, et dit avec assez de calme: Puis-je vous demander si
votre engagement existe depuis long-temps?
--Oh oui! bien long-temps; il y a quatre ans.
--Quatre ans!
--Oui, j'étais bien jeune alors, et c'est mon excuse.
--Je ne me suis pas doutée, dit Elinor, que vous le connussiez jusqu'à
l'autre jour que votre soeur en parla.
--Oui, la pauvre Anna; je tremble toujours dès quelle ouvre la bouche.
Notre connaissance est cependant de vieille date, elle a commencé
lorsqu'il était près de Plymouth sous les soins de mon oncle.
--De votre oncle!
--Oui, M. Pratt, son tuteur, chez qui sa mère l'avait placé. Est-ce
qu'il ne vous a jamais parlé de M. Pratt?
--Oui, je me le rappelle, répondit Elinor, avec une force d'esprit qui
s'augmentait ainsi que son émotion.
--Il a vécu près de cinq ans chez mon oncle, à Longstaple, près de
Plymouth, depuis quinze ans jusqu'à vingt; c'est là où notre
connaissance a commencé. Ma soeur et moi nous étions souvent chez notre
oncle; notre engagement s'est formé une année après qu'il fût hors de
tutelle, et il avait alors vingt-un ans. Il en a vingt-cinq à présent,
et nous ne sommes pas plus avancés, parce que quoiqu'il soit majeur et
que son engagement soit valable, il dépend entièrement de sa mère pour
la fortune. Sans doute j'eus tort de consentir à ce qu'il s'engageât
sans l'aveu et l'approbation de sa mère, mais j'étais trop jeune et je
l'aimais trop pour être aussi prudente que je l'aurais dû. Quoique vous
ne le connaissiez pas aussi bien que moi, miss Elinor, vous l'avez vu
assez souvent pour convenir qu'il a tout ce qu'il faut pour attacher
sincèrement une femme qui préfère les qualités de l'âme et de l'esprit
aux avantages frivoles.
--Certainement, dit Elinor, sans réflexion et entraînée par la vérité de
cette assertion; mais cette vérité même renouvela ses doutes sur la
sincérité de Lucy, et sa confiance en l'honneur et l'amour d'Edward.
Engagée avec M. Ferrars, reprit-elle, je vous avoue que je suis
tellement surprise de ce que vous me dites que.... je vous demande mille
pardons, mais il y a sûrement quelque erreur de nom; nous ne parlons
sûrement pas du même M. Ferrars.
--Nous ne pouvons parler d'un autre, dit Lucy en souriant. M. Edward
Ferrars, le fils aîné de madame Ferrars de Park-street, le frère de
votre belle-soeur madame Fanny Dashwood: voilà celui que j'entends, et
vous m'accorderez je pense, que je ne puis pas me tromper sur le nom de
celui de qui mon bonheur dépend.
--Il est étrange, dit Elinor, que je ne l'aie jamais entendu parler ni
de vous ni de votre soeur.
--Mais non! pas du tout! si vous considérez notre position, rien n'est
moins étrange. Notre premier soin à tous deux était de cacher
entièrement notre secret; vous ne connaissiez ni moi ni ma famille, il
n'avait donc aucune occasion de me nommer devant vous. Il avait surtout
un extrême effroi que sa soeur n'eût quelque soupçon; il valait mieux
laisser ignorer et mon nom et mon existence, jusqu'à ce qu'elle fût
tout-à-fait liée à la sienne.
La sécurité d'Elinor commença à diminuer, mais non pas son empire sur
elle-même.
--Vous êtes donc engagée avec lui depuis quatre ans, dit Elinor d'une
voix assez ferme.
--Oui; et le ciel sait combien nous attendrons encore! Ce pauvre Edward!
Il est près de perdre patience. Sortant alors de sa poche une petite
boîte à portrait, elle ajouta: Pour prévenir tout soupçon d'erreur, et
vous prouver que c'est bien votre ami Edward que j'aime et dont je suis
aimée, ayez la bonté de regarder cette miniature; sans doute elle lui
fait tort, mais il est cependant très reconnaissable; il me l'a donnée
il y a environ trois ans. Elle la mit en parlant entre les mains
d'Elinor, qui ne put alors conserver de doute sur la véracité de Lucy.
C'était bien Edward; c'étaient ses traits si bien gravés dans son coeur
et dans son souvenir. Elle le rendit en étouffant un profond soupir, et
en convenant de la ressemblance.
--Je n'ai jamais pu, continua Lucy, lui donner le mien en retour, ce qui
me chagrine beaucoup, car il le désire passionnément; mais je suis
décidée à présent à saisir la première occasion de me faire peindre pour
lui. Vous qui peignez si bien, chère Elinor, si sous le prétexte de le
faire pour vous même, vous étiez assez bonne.
--Je ne me suis jamais appliquée à la ressemblance, dit Elinor; mais
vous trouverez sûrement d'autres moyens, et vous en avez tout-à-fait le
droit.
Elles marchèrent quelque temps en silence. Lucy parla la première.
--Je ne doute pas, lui dit-elle, de votre fidélité à garder un secret
dont vous devez sentir toute l'importance. Nous serions perdus si sa
mère venait à l'apprendre; elle ne consentira jamais volontairement à
cette union; je n'ai ni rang ni fortune, et je la crois très haute et
fort avare.
--Je n'ai certainement pas cherché votre confiance, répondit Elinor, et
vous me rendez justice en croyant que je ne la trahirai pas. Votre
secret est en sûreté avec moi; mais pardon si je vous exprime ma
surprise d'une confidence inutile. Vous auriez dû sentir que de me le
dire n'ajoutait rien à cette sûreté, et vous ne connaissez pas depuis
assez long-temps -la belle-soeur de madame John Dashwood- pour être
parfaitement sûre qu'elle ne soit pas indiscrète. A présent je puis vous
rassurer, mais je ne le pouvais pas avant de le savoir. En disant cela
elle regardait fixement Lucy, espérant de découvrir quelque chose dans
son regard, peut-être la fausseté d'une grande partie de ce qu'elle
avait dit; mais sa physionomie ne changea pas du tout; elle serra
doucement la main d'Elinor.--Je crains, lui dit-elle, que vous ne
trouviez que j'aie pris avec vous une trop grande liberté, en vous
confiant ma situation; je ne vous connais pas depuis long-temps, il est
vrai, pas du moins personnellement; car je connaissais parfaitement et
vous et toute votre famille depuis bien des années par tout ce que m'en
avait dit Edward. Aussi dès le premier instant où je vous ai vue, il m'a
semblé que je voyais une ancienne connaissance; et puis, pensez comme je
suis malheureuse. Je n'ai pas une amie à qui je puisse demander des
-conseils-; Anna est la seule personne qui sache ma position, et vous
avez pu vous apercevoir qu'elle n'a aucun jugement. Elle m'est plutôt à
charge qu'utile, et me met continuellement en crainte sur notre secret.
J'eus une affreuse émotion l'autre jour quand sir Georges nomma Edward;
je crus qu'elle allait tout dire. En vérité, je m'étonne que je vive
encore après tout ce que j'ai souffert pour lui pendant ces quatre
années! Toujours en suspens, en crainte, en incertitude. Le voyant si
rarement, nous nous rencontrons à peine deux fois l'année; je ne
comprends pas que mon coeur ne se soit pas brisé. Ici elle mit son
mouchoir sur ses yeux; mais Elinor à l'ordinaire si bonne, si
compatissante ne se sentit pas la moindre pitié.
--Quelquefois, continua Lucy, je pense qu'il vaudrait mieux pour tous
deux rompre entièrement; mais je n'en ai pas le courage. Je ne puis
supporter la pensée de le rendre si malheureux et je sais que cette
idée seule aurait cet effet; d'ailleurs il m'est si cher à moi-même! Je
ne crois pas que cela me soit possible.... Quelle est là-dessus votre
pensée, mademoiselle Dashwood? qu'est-ce que vous feriez à ma place? Et
toujours ce regard perçant était attaché sur elle.
--Pardonnez-moi de grâce, répondit Elinor; il m'est impossible de vous
donner de conseils dans de telles circonstances. Votre propre jugement
doit vous diriger.
--Il est sûr, dit Lucy, après quelques minutes, que sa mère ne
l'abandonnera jamais entièrement. Elle est si riche que même en
diminuant sa fortune de moitié, il lui resterait encore de quoi vivre,
et pourvu que je vive avec lui, le plus ou le moins m'est bien égal.
Mais le pauvre Edward se désole de ce que rien ne se décide; ne
l'avez-vous pas trouvé bien triste quand il est venu ici? Il était si
abattu, si malheureux quand il me quitta à Longstaple, que je tremblais
que vous ne le crussiez très-malade.
--Venait-il de chez votre oncle quand il nous a fait visite?
--Oh oui, sans doute! Il a passé quinze jours avec nous; avez vous cru
qu'il venait de la ville?
--Non, répliqua Elinor, toujours plus frappée des preuves de la véracité
de Lucy; je me souviens qu'il nous a dit qu'il avait passé quinze jours
avec des amis près de Plymouth; elle se rappela aussi sa propre surprise
dans le temps, de ce qu'il ne parlait plus de ses amis, et semblait même
éviter de prononcer leur nom.
--Avez-vous remarqué son abattement, dit Lucy?
--Oui en vérité, principalement à son arrivée.
--Je l'avais supplié cependant de surmonter sa douleur, de peur de vous
donner des soupçons; mais il était si triste de ne pouvoir passer plus
de quinze jours avec nous, et il me voyait si affectée! Pauvre Edward!
Je crains qu'il ne soit encore dans le même état. Ses lettres sont
tout-à-fait mélancoliques; j'en ai reçu une de lui la veille de mon
départ d'Exeter: Elle la tira d'un porte-feuille, et négligemment laissa
voir l'adresse à Elinor. Vous connaissez sûrement sa main, lui dit-elle;
son écriture est charmante, mais elle n'est pas aussi soignée qu'à
l'ordinaire. Il était fatigué, car le papier est complètement rempli.
Elinor vit que c'était bien de la main d'Edward, et ne put plus
conserver de doutes. Le portrait pouvait avoir été obtenu par quelque
hasard; mais une correspondance suivie était une preuve positive de leur
attachement. Aucune autre raison ne pouvait l'autoriser. Pendant
quelques momens elle fut sur le point de se trahir; son coeur battait
avec violence, elle pouvait à peine marcher. Mais elle combattit avec
tant de force contre son sentiment, que le succès fut prompt et complet,
et que même le regard perçant de sa compagne, ne put pénétrer dans son
intérieur.
--Nous écrire continuellement l'un à l'autre, dit Lucy en renfermant sa
lettre, est le seul moyen de nous consoler dans nos longues
séparations. Moi cependant j'en ai un autre dans son portrait; mais le
pauvre Edward en est privé. Il dit que s'il avait le mien il serait
moins malheureux. Je lui ai du moins donné dernièrement une boucle de
mes cheveux renfermée dans le cristal d'une bague: c'est un
dédommagement; mais non pas tel qu'un portrait. N'avez-vous fait aucune
attention à cet anneau? Le portait-il à Barton?
--Oui, dit Elinor d'une voix ferme avec laquelle elle cherchait à cacher
une émotion et une souffrance telles qu'elle n'en avait point encore
éprouvée. Elle était à la fois désolée, blessée, mortifiée, confondue;
elle éprouvait tout ce qu'il y a de plus cruel et de plus déchirant.
Heureusement elles arrivèrent à la Chaumière; et la conversation finit.
Après s'être reposée quelques minutes, mademoiselle Stéeles retourna au
Parc; et la malheureuse Elinor fut en liberté de se livrer à ses tristes
réflexions.
CHAPITRE XXIII.
Quelque peu de confiance qu'eût en général Elinor dans la véracité de
Lucy, il lui était impossible de la suspecter dans cette occasion, ni de
comprendre quel motif aurait pu l'engager d'inventer cette histoire. Il
y avait non-seulement des probabilités, mais des preuves; et rien ne
contredisait Lucy, excepté son propre désir. Leur liaison presqu'au
sortir de l'enfance dans la maison de M. Pratt; et la visite d'Edward
près de Plymouth; et sa mélancolie, et l'inégalité de sa conduite avec
Elinor; et la grande connaissance que mesdemoiselles Stéeles avaient de
Norland, et de toutes les relations de la famille Dashwood, ce qui
l'avait souvent surprise; et le portrait, et la lettre, et l'anneau:
tout cela lui fournissait des preuves si convaincantes, que sa raison ne
pouvait se refuser à la croire. Au premier moment, lorsqu'elle fut
forcée d'admettre la parfaite vérité de tout ce que Lucy venait de lui
dire, son ressentiment contre Edward, son indignation d'avoir été
trompée l'emportèrent même sur sa douleur. Mais bientôt d'autres idées,
d'autres considérations s'élevèrent. Edward avait-il eu l'intention de
la tromper? avait-il feint avec elle un sentiment qu'il n'avait pas? Son
coeur était-il de moitié dans ses engagemens avec Lucy? Non; et s'ils
ont été une fois dictés par un amour de jeunesse, elle ne peut croire
que cet amour existe encore à présent; elle a trop bien vu que c'était
elle qu'il aimait pour n'en être pas convaincue. Un homme peut tromper
avec de fausses paroles; Edward n'a pas prononcé le mot d'amour à
Elinor; mais tout chez lui l'a prouvé, et son trouble, et ses regards,
et le son tremblant de sa voix, et ses attentions si soutenues. Non, ce
n'est point une erreur; ni son coeur ni son amour-propre ne l'ont
égarée. Sa mère, ses soeurs, Fanny, tout ce qui l'entourait à Norland
s'en est aperçu. Certainement elle est aimée; et cette persuasion
console son coeur, calme ses peines et la dispose à pardonner. Il était
blâmable cependant, hautement blâmable d'être resté à Norland lorsqu'il
sentit qu'il l'aimait plus qu'il ne devait l'aimer. A cet égard elle ne
pouvait le justifier; mais s'il lui avait fait du mal par cette
imprudence, combien ne s'en était-il pas fait davantage à lui-même! La
situation d'Elinor était triste sans doute, mais celle d'Edward était
sans espoir. Elle était bien malheureuse dans ce moment, mais la raison
guérirait peut-être la plaie de son coeur; tandis qu'Edward en détachant
le sien de la femme à qui il était engagé, s'était privé lui-même de
tout espoir de bonheur. Elle retrouverait sa tranquillité, mais lui
serait pour la vie livré à l'infortune. Pouvait-il espérer d'être
heureux avec une femme telle que Lucy Stéeles? A présent que le bandeau
de l'amour était levé, même en mettant son inclination pour Elinor hors
de la question, pouvait-il avec sa loyauté, sa délicatesse, son esprit
cultivé être heureux avec une compagne ignorante, artificieuse, sans
éducation, vaine, flatteuse, intéressée? A dix-huit et dix-neuf ans il
est si facile à un homme d'être entraîné par la beauté, par les
prévenances d'une jeune fille qui peut-être cherchait à l'attirer, et
d'être aveuglé sur ses défauts. Mais les quatre années suivantes,
pendant lesquelles il avait acquis chaque jour plus de connaissances,
plus d'expérience, une raison plus éclairée, devaient avoir ouvert ses
yeux sur les vices de caractère de cette jeune personne, augmentés sans
doute par la pauvre société où elle avait vécu, par un goût vif de
plaisir et de frivolité, qui peut-être lui avait ôté cette simplicité de
la première jeunesse, qui donne un caractère si intéressant à une jolie
figure. Si, comme Elinor devait le croire d'après les insinuations de
sa belle-soeur, il y avait des difficultés du côté de la mère d'Edward
pour l'épouser, combien en trouverait-il davantage lorsqu'il serait
question d'une personne qui lui est aussi inférieure en naissance, en
bonne éducation, et probablement même en fortune? Ces difficultés, il
est vrai, ne devaient pas l'effrayer beaucoup; mais quel triste sort que
d'attendre peut-être sa liberté du mécontentement de sa mère et de son
opposition à ses volontés.
Ces pensées, ces réflexions qui se succédaient les unes aux autres
augmentèrent beaucoup sa tristesse. Elle pleura sur lui plus que sur
elle même. Soutenue par la conviction de n'avoir rien fait pour mériter
son malheur, et consolée par la croyance qu'Edward était encore digne
de son estime, elle espéra qu'elle pourrait actuellement supporter ce
cruel chagrin avec courage, et prendre assez de force sur elle-même pour
le cacher à sa mère et à sa soeur. Elle en était si capable que, deux
heures après avoir perdu pour jamais tout espoir d'être unie à celui
qu'elle aimait si tendrement, elle parut à dîner avec un tel calme qu'on
n'aurait jamais soupçonné, en la voyant à côté de la mélancolique Maria,
que c'était elle qui était séparée pour toujours de l'objet de son
amour, et que Maria convaincue de posséder en entier les affections de
celui qu'elle aimait, espérait le voir arriver d'un moment à l'autre.
La nécessité de cacher à sa famille l'-important- secret que Lucy lui
avait confié, fut un motif de plus pour elle de s'exercer à cacher en
même temps le sien. Ce fut aussi une consolation de leur épargner ce qui
leur aurait sûrement donné beaucoup d'affliction, et, à elle-même celle
d'entendre blâmer Edward. Elles ne l'aimaient pas comme elle. Il
n'aurait pas trouvé autant d'indulgence; et prendre son parti, le
défendre avait bien aussi son danger. Elle voulait chercher peu-à-peu à
s'en détacher, au lieu de nourrir son sentiment; elle savait qu'elle ne
trouverait auprès d'elles ni conseil, ni aide pour une peine de cette
nature. Leur chagrin, leur colère ajouteraient à son malheur; et son
courage ne pourrait que s'affaiblir. Elle était plus forte seule; sa
propre raison la servait mieux; et sa fermeté se soutint si bien qu'on
n'aperçut pas chez elle le moindre changement, et qu'elle fut
invariablement aussi gaie, aussi sereine en apparence, quoique ses
regrets et sa douleur intérieure fussent chaque jour plus poignants.
Mais plus elle avait souffert de sa première conversation avec Lucy,
plus elle désirait connaître mieux en détail les particularités de leurs
engagemens, découvrir ce que Lucy sentait réellement au fond de son
coeur, si son amour pour Edward était vraiment tendre et sincère, et
s'il y avait pour lui quelque chance de bonheur dans cette union. Alors
elle aurait moins souffert. Elle voulait aussi prouver à Lucy par sa
promptitude à parler d'Edward la première avec calme, qu'elle ne le
regardait que comme un ami. Elle craignait que son agitation
involontaire dans leur entretien du matin n'eût découvert en entier à
Lucy ce qui jusqu'alors avait du moins été incertain. Il lui paraissait
tout-à-fait probable que Lucy fût jalouse d'elle. Sans doute Edward lui
avait parlé d'Elinor avec éloge, avec intérêt; Lucy elle-même en était
convenue. Les railleries de sir Georges sur les lettres initiales de son
nom, devaient aussi avoir éveillé les soupçons; et d'ailleurs Elinor
était elle-même trop sûre d'être aimée d'Edward pour ne pas l'être de la
jalousie de Lucy dont la confiance était une preuve. Quel autre motif
donner pour excuser la révélation d'un secret important, et jusqu'alors
si bien gardé, que celui de lui apprendre que Lucy avait des droits plus
anciens et plus sacrés, et de l'engager à éviter à l'avenir la société
d'Edward. Il était facile à Elinor de comprendre les intentions de sa
rivale. Mais décidée comme elle l'était à se conduire d'après les
principes que l'honneur et la délicatesse lui dictaient, elle résolut de
combattre son affection pour Edward, de le voir aussi peu qu'il lui
serait possible. Elle ne pouvait se refuser la consolation de tâcher de
convaincre Lucy que ce sacrifice lui coûtait peu, et qu'elle ne
regardait M. Ferrars que comme un ami de la famille. Elle ne pouvait
plus rien entendre qui lui fît plus de peine que ce qu'elle avait déja
entendu; elle n'aurait plus l'émotion de la surprise, et elle se croyait
sûre d'apprendre sans trop d'agitation ce qu'elle ignorait encore.
Mais il lui fut impossible de satisfaire immédiatement sa curiosité;
quoique Lucy fût aussi bien disposée à parler encore qu'elle-même
l'était à l'entendre. Une suite de mauvais temps empêcha de se promener,
et quoiqu'elles se vissent tous les jours soit au Parc soit à la
Chaumière, c'était au salon en présence de tout le monde. Elles
n'avaient aucun prétexte pour se retirer à l'écart; sir Georges ne
l'aurait pas permis, à peine tolérait-il quelques momens de conversation
générale. On se réunissait pour manger et rire ensemble, pour jouer aux
cartes, danser, chanter, faire du bruit et des folies.
On s'était déja rencontré plusieurs fois de cette manière, sans
qu'Elinor eût la moindre occasion d'engager avec Lucy un entretien
particulier, quand sir Georges vint un matin à la Chaumière, et demanda
aux dames Dashwood comme une charité de venir dîner avec lady Middleton.
Il était obligé pour une affaire d'aller à Exeter, et lorsqu'il n'était
pas là, tout languissait au Parc, et ces dames couraient le risque de
mourir d'ennui. Elinor espérant trouver plus de moyens d'arriver à son
but et de causer avec Lucy dans l'absence de sir Georges, accepta
d'abord l'invitation. Madame Dashwood aimait toujours mieux rester chez
elle avec ses livres et sa petite Emma; et Maria qui aurait préféré
rester aussi dans sa romanesque solitude, ne put refuser d'accompagner
sa soeur aînée.
Elles allèrent donc au Parc, et lady Middleton fut heureusement
préservée de l'effrayante solitude qui la menaçait. L'insipidité de
cette journée fut telle que mesdemoiselles Dashwood l'avaient prévu.
Comme il n'y avait rien pour l'amour et le mariage, madame Jennings fut
plus silencieuse qu'à l'ordinaire, et mesdemoiselles Stéeles encore plus
prodigues de flatteries. Les enfans vinrent au dessert faire leur tapage
accoutumé, et pendant qu'ils furent là, Lucy s'en occupa toute seule.
Ils restèrent jusqu'après le thé, qui fut remplacé par la table de jeu.
Elinor commençait à désespérer d'être un instant seule avec Lucy. On
proposa un jeu général, et toutes les dames se levèrent pour se placer
autour de la table.
--Je suis charmée, dit lady Middleton à Lucy, que vous ne finissiez pas
le panier de ma pauvre petite Selina cette soirée; vous seriez fatiguée
en travaillant à ce petit filigramme à la lumière. La chère petite
pleurera peut-être un peu demain matin lorsqu'elle ne le trouvera pas
fini; mais nous lui donnerons quelqu'autre chose et j'espère qu'elle se
consolera. Ce mot était assez pour faire sentir à l'humble cousine ce
que la faible mère attendait d'elle; aussi répondit-elle à l'instant:
vous vous trompez, milady; pour rien dans le monde, je ne manquerai de
parole à ma chère petite amie. J'attendais avec impatience que tout le
monde fût au jeu pour me mettre à l'ouvrage; je ne voudrais pas
chagriner mon doux petit ange pour tous les plaisirs possibles. Il n'y
en a pas de plus vif pour moi que de travailler pour elle; et j'ai
résolu de finir ce soir son panier.
--Vous êtes trop bonne, chère Lucy: sonnez, je vous prie pour qu'on
vous donne des lumières; ménagez vos yeux, je vous en conjure. Combien
ma petite fille sera contente! je lui ai dit que je ne croyais pas qu'il
fût fini; et elle m'a répondu en secouant sa petite tête, que je ne
savais ce que je disais, et que sa chère Lucy lui ferait sûrement son
panier.
Lucy courut auprès de la table d'ouvrage avec vivacité et gaîté, comme
si le plus grand bonheur de sa vie eût été de faire un panier de
filigramme pour une enfant gâtée.
Lady Middleton proposa alors de faire un wisk. Personne ne fit
d'objection que Maria, qui avec son impolitesse ordinaire demanda qu'on
voulût bien l'excuser. Milady, dit-elle, sait que je déteste le jeu; je
préfère si vous le permettez toucher du piano; et sans attendre la
réponse, sans aucune cérémonie, elle alla s'asseoir devant l'instrument.
Lady Middleton leva les yeux au ciel comme pour le remercier de ce
qu'elle était plus polie et mieux élevée que Maria. Elinor avait espéré
de pouvoir se dispenser de jouer pour causer avec Lucy; le refus de sa
soeur la contrariait donc plus que personne, et cependant elle chercha à
l'excuser auprès de lady Middleton. Ma soeur, lui dit-elle, ne sait pas
résister quand elle vient au Parc au plaisir de jouer sur votre piano;
c'est le meilleur, dit-elle, qu'elle ait jamais rencontré; et lady
Middleton enchantée d'avoir le meilleur des pianos, fut tout-à-fait
remise.
On n'était plus que quatre pour la partie. Elinor allait se soumettre à
son sort; lorsque Lucy s'écria tout-à-coup: ah! comme je suis fâchée que
mademoiselle Emma ne soit pas ici; elle m'aurait aidée à rouler le
papier. Je crains fort que malgré mon désir, je ne puisse pas achever ce
soir mon panier.
--Si je n'étais pas obligée de jouer, dit Elinor, je m'offrirais bien
volontiers pour cet ouvrage, d'autant plus que j'aurais désiré apprendre
de vous à faire ces jolis paniers.
--Eh bien, ma chère, nous vous laisserons libre, dit lady Middleton, qui
tremblait que sa petite Selina n'eût pas tout ce dont elle avait envie.
N'est-ce pas, mesdames, nous jouerons fort bien nous trois, en laissant
un jeu découvert? Puisque vous voulez bien aider à Lucy, ma chère
Elinor, Selina en sera fort reconnaissante. Je n'aime pas à la faire
pleurer; cela dérange sa jolie physionomie..... Ne le trouvez-vous pas?
Les choses s'arrangèrent ainsi: la partie à trois commença gaîment.
Maria touchait son piano comme si elle eût été seule dans le salon. La
table d'ouvrage était assez éloignée pour qu'Elinor pût espérer de
n'être pas entendue; les deux belles rivales s'assirent donc à côté
l'une de l'autre dans la plus touchante harmonie pour travailler
ensemble au panier de Sélina.
CHAPITRE XXIV.
Elinor rassembla toutes ses forces et commença ainsi: Je ne mériterais
pas la confiance dont vous m'avez honorée, mademoiselle, si je n'avais
aucun désir de la conserver, et si je ne m'intéressais à vous. Je ne
vous fais donc nulle excuse de reprendre l'entretien de l'autre jour.
--Je vous remercie, dit vivement Lucy, de m'en parler la première; vous
me mettez tout-à-fait à mon aise. Je craignais de vous avoir offensée,
et je n'osais plus entamer un sujet qui ne peut avoir beaucoup d'intérêt
pour vous.
--M'offenser! dit Elinor; comment pouvez-vous le supposer? Jamais ce ne
fut mon intention de vous donner cette idée. Quel motif auriez-vous pu
avoir pour cette confiance qui ne fut pas peu honorable et peu flatteuse
pour moi?
--Et cependant, je vous assure, reprit Lucy, (ses petits yeux plus
perçans que jamais fixés sur Elinor) je vous assure qu'il m'a semblé que
vous l'aviez reçue avec une froideur, un déplaisir qui me fit un vrai
chagrin. Vous aviez l'air fâchée contre moi; et je m'étais vivement
reproché de vous avoir ennuyée de mes affaires; mais je suis enchantée
de trouver que cette crainte était imaginaire et que je n'ai pas encouru
votre blâme. Si vous saviez quelle consolation j'éprouve à vous ouvrir
mon coeur, à pouvoir vous parler de ce qui m'occupe sans cesse! je
connais assez votre bonté pour être sûre de votre indulgence.
--Je comprends très-bien, dit Elinor, le plaisir qu'on trouve à parler
de ce qu'on aime, et soyez assurée que vous n'aurez jamais sujet de vous
en repentir. Votre situation est malheureuse; vous semblez entourée de
difficultés, et vous avez besoin de votre mutuelle affection pour la
supporter. M. Ferrars à ce que je crois dépend entièrement de sa mère.
--Il a seulement deux mille pièces à lui. Ce serait une folie de se
marier avec cela; quoique de mon côté je renoncerais à la fortune de sa
mère sans un soupir. Je suis accoutumée à vivre sur un mince revenu, et
je supporterais même la pauvreté avec lui, mais je l'aime trop pour
vouloir le priver de tout ce que sa mère fera pour lui, si elle le
marie à son gré. Il nous faut donc attendre, et peut-être plusieurs
années encore. Avec tout autre homme qu'avec Edward ce délai serait
inquiétant, mais je me repose entièrement sur son amour et sur sa
constance.
--Cette conviction est tout pour vous, et sans doute M. Ferrars attend
la même chose de vous. Si la constance de l'un des deux s'était
démentie, comme il n'est que trop souvent arrivé, l'autre aurait été
bien à plaindre.
Lucy la regarda encore de manière à la déconcerter, si Elinor n'avait
pas rassemblé d'avance toutes ses forces pour que sa contenance ne pût
donner aucun soupçon.--L'amour d'Edward, dit Lucy, a été mis à de
grandes épreuves par de bien longues absences depuis notre engagement,
et il les a si bien soutenues, que je serais impardonnable d'en douter
un instant; je puis affirmer qu'il ne m'a jamais donné une minute
d'alarme ou d'inquiétude. Elinor sourit et soupira à cette assertion;
Lucy n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et continua. Je suis jalouse
par caractère, dit-elle, et nos différentes situations, lui vivant dans
le grand monde et moi si retirée, et nos continuelles séparations
auraient pu facilement réveiller ma jalousie. La plus légère altération
dans sa conduite avec moi, une tristesse dont je n'aurais pu deviner la
cause, ou s'il avait parlé d'une femme avec plus d'intérêt que de toutes
les autres, ou si je l'avais vu moins heureux que de coutume à
Longstaple, tout cela m'aurait d'abord mise sur le chemin de la vérité,
et je suis sûre qu'il lui serait impossible de me tromper.
Elinor garda encore quelques instans le silence; elle se rappelait
confusément toutes les preuves d'une affection tendre et sincère qu'elle
avait remarquées chez Edward; enfin elle se surmonta autant qu'il lui
fût possible.--Quels sont donc vos projets? lui dit-elle, n'en avez-vous
point d'autres que celui d'attendre la mort de madame Ferrars? Ce serait
une extrémité bien triste et bien cruelle! Ou bien son fils est-il
décidé à se soumettre à l'ennui de plusieurs années d'attente, et à vous
envelopper dans le malheur et dans les désagrémens qui en seront la
suite inévitable, plutôt que de courir le risque de déplaire à sa mère
en lui avouant la vérité? peut-être aussi que son courroux céderait au
temps, à l'amour maternel, aux bons procédés, à la tendresse de sa
belle-fille.
--Oh, si nous pouvions en être sûrs! mais non, madame Ferrars est
orgueilleuse, intéressée, opiniâtre, et dans le premier moment de sa
colère donnerait tout à son fils Robert qui est son favori; et cette
seule idée m'effraie pour Edward au point de ne pouvoir me déterminer à
prendre un parti décisif.
--Mais je trouve que dans cette occasion, Lucy, vous vous oubliez trop
vous-même; votre désintéressement passe les bornes de la raison.
--Lucy chercha encore à lire avec son regard pénétrant jusqu'au fond de
l'âme d'Elinor, et il y eut un grand moment de silence.
--Connaissez-vous M. Robert Ferrars? demanda Elinor.
--Non, du tout; je ne l'ai jamais vu, mais je le crois bien différent de
son frère; avec une plus belle figure, qu'il ne songe qu'à parer, c'est
un petit maître, un élégant dans toute la force du terme.
--Ici Maria finit une des parties de son concerto, et Anna Stéeles
entendit cette dernière phrase. Un petit maître, un élégant, dit-elle!
tout en faisant leur panier, ces dames se font leurs confidences, elles
parlent de leurs amoureux.
--Je puis répondre pour Elinor, dit madame Jennings en éclatant de rire,
et vous dire que vous vous trompez; son amoureux loin d'être un petit
maître, est le jeune homme le plus simple, le plus modeste, le plus
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