lui obéir pour le moment et de quitter quelque temps le Devonshire.
Vous me direz, je le sais, que cela peut être ou ne pas être; mais je
ne veux écouter aucun doute, à moins que vous ne puissiez m'expliquer
la chose d'une manière aussi satisfaisante. A présent, Elinor,
qu'avez-vous à dire?
--Rien, ma mère; vous aviez prévu ma réponse; ce que vous croyez peut
être vrai, peut être faux: nous n'en savons rien, mais lequel des
deux que ce soit mes inquiétudes sont les mêmes.
--Fille insensible! dit madame Dashwood avec un peu de dépit, vous
voulez croire le mal plutôt que le bien; vous préférez voir
Willoughby coupable et votre soeur à jamais malheureuse, plutôt que
d'admettre ce qui peut le justifier. Il a pris congé de nous,
dites-vous avec moins d'affection qu'à l'ordinaire: n'accordez-vous
donc rien au chagrin qui l'oppressait? Le pauvre garçon ne savait ce
qu'il disait ni ce qu'il nous entendait dire seulement; à mes yeux la
singularité de sa conduite dans cet instant est plutôt une preuve de
son amour et de sa sincérité.
--De son amour peut-être, dit Elinor; je connais peu les effets de
l'amour, mais de sa sincérité!! Ah! ma mère ne pensez-vous pas qu'un
entier aveu de son amour, des difficultés qui se présentaient pour le
moment, et de ses intentions de les surmonter, nous l'aurait encore
mieux prouvée. Sans doute il est des cas où le secret est nécessaire;
mais encore je ne puis m'empêcher d'être surprise que lui, Willoughby
en ait été capable. Peut-être en effet est-il obligé de cacher ses
engagemens avec ma soeur (si du moins ils sont engagés) à madame
Smith, mais je ne vois aucune raison pour nous les cacher à nous.
--Pour les cacher, Elinor! ai-je bien entendu? est-ce bien vous qui
reprochez de la dissimulation à Willoughby et à Maria, quand chaque
jour, chaque instant vos regards leur reprochaient de n'en avoir pas
assez?
--Je ne manque pas de preuves de leur amour, maman, mais bien de
leurs engagemens.
--Je suis aussi sûre de l'un que de l'autre.
--Alors je me tais et je suis contente; mais pardon: j'ai cru que ni
l'un ni l'autre ne vous en avaient parlé.
--Ni l'un ni l'autre, il est vrai; mais qu'ai-je besoin de paroles
quand les actions parlent si ouvertement? Est-ce que toute la
conduite de Willoughby avec Maria, et avec nous toutes, n'a pas
prouvé positivement qu'il l'aimait et la considérait comme sa future
compagne, et nous, comme ses parentes de coeur et de choix?
N'a-t-il pas demandé tous les jours mon consentement par ses regards,
ses attentions, son tendre respect? Ne le lui ai-je pas donné
tacitement en souffrant ses assiduités auprès de ma fille? O mon
Elinor, comment pouvez-vous douter qu'ils ne soient solennellement
engagés l'un à l'autre par des promesses positives? Comment
pouvez-vous supposer que Willoughby, persuadé de l'amour de votre
soeur, comme il doit l'être, pourrait la quitter, et pour
long-temps peut-être, sans s'assurer de la retrouver un jour pour la
vie? Pourquoi penserions-nous mal d'un homme que nous avons tant de
motifs d'aimer, quoique nous ne le connaissions pas depuis
long-temps? Il n'est pas étranger ici; et qui nous a dit un seul mot
à son désavantage? Vous voyez comme il est aimé de mon cousin sir
Georges, qui s'intéresse assez à nous pour nous avoir averties s'il y
avait quelque chose à dire contre lui. Au contraire ne cherche-t-il
pas toujours dans ses parties à le rapprocher de Maria? Non, non, je
n'ai aucun doute, aucune crainte; il reviendra j'en suis convaincue.
En attendant, Elinor, je vous prie de ne pas déchirer davantage le
coeur de votre pauvre soeur en ayant l'air de douter de lui. La
pauvre enfant aura bien assez de peine à supporter son absence.
--Je me tairai avec elle, maman, et je désire de tout mon coeur de
m'être trompée; j'aime Willoughby, et un soupçon sur son intégrité ne
peut pas vous être plus pénible qu'à moi. S'il nous écrit, si une
correspondance s'établit entre lui et ma soeur, je n'aurai plus
aucun doute.
--Vraiment, vous accordez cela! quand vous les verrez devant l'autel,
vous vous douterez alors qu'ils vont se marier.
Elles furent interrompues par l'entrée d'Emma. Elinor put réfléchir
sur leur entretien; elle voulait aller tâcher d'être admise auprès de
sa soeur; mais madame Dashwood l'en empêcha. Il fallait,
disait-elle, laisser au moins cette matinée à son affliction, après
quoi l'espoir de l'avenir la calmerait.
Elles ne la virent donc qu'au moment du dîner. Maria entra dans la
chambre à manger sans dire une parole; ses yeux étaient rouges et
humides; elle semblait retenir ses larmes avec difficulté; elle
évitait les regards, et ne pouvait ni parler ni manger. Après
quelques momens sa mère lui pressa tendrement la main. Maria voulut
lever les yeux sur elle, mais ils se tournèrent sur la place que
Willoughby aurait occupée; son faible courage l'abandonna; elle
fondit en larmes, et quitta la chambre.
Elle rentra un quart-d'heure après; mais l'oppression de son coeur
continua de même toute la soirée. Elle était sans pouvoir sur
elle-même, parce qu'elle ne voulait même pas commander à son
affliction; la plus légère mention de ce qui pouvait avoir quelque
rapport à Willoughby, la décomposait entièrement, et quoique sa mère
et ses soeurs eussent la plus tendre attention de ne rien lui dire
qui pût renouveler sa douleur, il aurait fallu ne pas parler du tout
pour l'éviter. Elle avait tellement identifié sa vie, ses pensées,
ses actions avec Willoughby, qu'on ne pouvait parler de rien qui n'y
eût quelque rapport.
CHAPITRE XVI.
Maria se serait trouvée impardonnable si elle eût été capable de
fermer l'oeil la première nuit après le départ de Willoughby. Elle
aurait été honteuse le matin de se présenter à sa famille avec un
teint reposé, et n'ayant pas autant besoin de repos qu'avant de se
mettre au lit; mais il n'y avait point de danger qu'elle eût le tort
de dormir dans cette circonstance. Elle ne ferma pas l'oeil de
toute la nuit, et en passa une grande partie dans les larmes. Elle se
leva avec un grand mal de tête, toujours incapable de parler, ne
prenant de nourriture que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de
faim, donnant par là beaucoup de chagrin à sa mère et à ses soeurs,
et rejetant toutes leurs consolations. Maria sans doute était -très
sensible-, mais n'avait pas l'ombre de raison.
Quand elle avait fini de déjeûner ou de voir déjeûner, elle allait se
promener seule, errait dans le village d'Altenham ou sur la colline
où elle avait rencontré Willoughby, se nourrissait des souvenirs de
son bonheur passé, et pleurait amèrement sur son malheur actuel.
Voilà quel était le principal emploi de ses matinées, et les soirées
se passaient à-peu-près de même, à rêver, appuyée sur sa main, ou ses
regards attachés sur la colline. Quelquefois elle allait à son piano,
et jouait tous les airs que Willoughby aimait, où leurs voix avaient
été si souvent réunies; elle suivait chaque ligne de musique qu'il
avait écrite pour elle, jusqu'à ce que son coeur fût près de se
rompre; elle passait ainsi tous les jours des heures entières devant
son piano, chantant et pleurant alternativement, sa voix souvent
totalement arrêtée par ses sanglots. Dans ses lectures aussi bien que
dans sa musique, elle ne cherchait que ce qui pouvait nourrir son
chagrin et ses regrets; elle ne lisait rien que ce qu'ils avaient lu
ensemble, et le moindre passage relatif à sa situation, renouvelait
et augmentait sa douleur.
Une telle violence d'affliction ne pouvait pas, il est vrai, durer
toujours au même point; au bout de quelques jours, sans s'affaiblir,
elle se calma et devint une profonde mélancolie. Mais ses
occupations, ses promenades solitaires, ses méditations furent les
mêmes et produisaient encore des effusions de larmes.
Aucune lettre de Willoughby n'arriva, et Maria ne paraissait point en
attendre. Sa mère était surprise, et Elinor inquiète, mais madame
Dashwood trouvait toujours des explications pour tout ce qui pouvait
accuser Willoughby d'indifférence.--Rappelez-vous, Elinor, dit-elle,
combien souvent sir Georges va prendre lui-même nos lettres à la
poste et nous les apporte; Willoughby devant qui il nous les a
souvent remises, le sait très bien. Nous avons supposé vous et moi
que le secret était peut-être nécessaire, et peut-il y en avoir dans
leur correspondance si elle passe par les mains de sir Georges, qui
connaît sans doute l'écriture de son jeune ami.
Elinor en convint, et tâcha d'y trouver un motif suffisant pour
expliquer son silence. Mais il y avait un moyen si simple, si naturel
de savoir exactement le fond de cette affaire et s'ils étaient
engagés ensemble ou non, qu'elle ne pût s'empêcher de le suggérer à
sa mère.
--Pourquoi, maman, lui dit-elle, ne le demandez-vous pas à Maria? de
la part d'une mère si tendre, si indulgente, cette question ne peut
pas l'offenser: elle est le résultat naturel de votre affection pour
Maria. Elle est par caractère franche, candide, disposée à la
confiance, et surtout avec vous particulièrement.
--C'est précisément pour cela que je ne voudrais pour rien au monde,
répondit madame Dashwood, lui faire une telle question. Supposons
qu'il soit possible (ce que je ne crois pas), qu'ils ne soient pas
engagés et qu'elle ait des doutes sur lui, combien cela
n'ajouterait-il pas à sa douleur d'être forcée d'en convenir? Je ne
mériterais pas sa confiance, si je voulais l'obliger à confesser ce
qu'elle voudrait peut-être qui fût ignoré de tout le monde. Je
connais le coeur de Maria, je sais combien elle m'aime, et que je
serai la première à savoir ce qui la touche, quand elle pourra me le
dire. Ou elle n'a aucun doute sur la constance de Willoughby, alors
je dois être tranquille; ou elle en a, et il serait affreux pour elle
de me le dire. Je ne tenterai jamais de forcer la confiance de
personne, et moins encore celle de mon enfant, à qui le devoir fait
une loi de ne pas me la refuser, lors même qu'elle le voudrait.
Elinor trouvait que cette générosité était poussée trop loin avec une
fille aussi jeune, et qui avait un tel besoin de guide et de conseil;
elle le dit à sa mère, mais ce fut en vain. Le sens commun, la
prudence, la raison, tout cédait le pas chez madame Dashwood à une
délicatesse romanesque et à son faible pour Maria.
Il se passa bien des jours avant que le nom même de Willoughby fût
prononcé devant Maria par quelqu'un de sa famille. Sir Georges et
madame Jennings n'étaient pas aussi discrets, et la firent souffrir
doublement plus d'une fois par leurs sarcasmes sur sa tristesse. Mais
un jour madame Dashwood prit par hasard un volume de Shakespear, et
s'écria sans y penser; Ah! c'est Hamlet, que nous n'avions pas fini,
notre cher Willoughby avait commencé à nous le lire, j'attendais son
retour pour l'acheter, mais comme il se passera peut-être des mois
avant qu'il revienne....
Des mois! s'écria Maria avec l'accent de la terreur, le ciel m'en
préserve; non, non, des semaines tout au plus.
Madame Dashwood fut fâchée de ce qui lui était échappé; Elinor au
contraire en fut charmée; la réponse de Maria montrait une confiance
entière en Willoughby et une connaissance de ses intentions.
Un matin, environ douze ou quinze jours après son départ, Elinor
obtint de Maria de se promener avec elle comme elles faisaient
précédemment avant que le chagrin lui fît préférer de se promener
seule. Elle évitait avec soin la compagnie de ses soeurs; si elles
allaient sur les collines, elle s'échappait dans la plaine, et
grimpait bien vîte les collines lorsqu'elle les voyait descendre. Il
était donc très difficile de la trouver; mais Elinor, qui blâmait ce
goût de solitude, fit si bien que Maria n'osa pas l'éviter. Elles se
promenèrent au travers de la vallée, appuyées amicalement l'une sur
l'autre, mais se parlant peu. Maria aimait mieux rester à ses
pensées, et Elinor contente d'avoir obtenu qu'elle l'accompagnât, ne
voulait rien exiger de plus. Elles arrivèrent insensiblement à
l'entrée de la vallée, où la contrée était plus ouverte et présentait
une vue plus étendue; elles s'arrêtèrent à la contempler, leurs
promenades ne les ayant point encore conduites à cette place.
Au-devant d'elles se dessinait au loin la route de Londres, qui par
ses sinuosités faisait un effet agréable dans le paysage.
Elles en firent la remarque ensemble, Elinor avec admiration, Maria
avec un redoublement de tristesse, c'était celle que Willoughby avait
traversée et qui conduisait à Londres.
Au milieu des objets de cette scène, elles en découvrirent un qui
paraissait animé; peu d'instants après elles distinguèrent un homme à
cheval, suivi d'un domestique, qui s'avançait de leur côté; elles le
virent ensuite plus distinctement, mais sans pouvoir cependant le
reconnaître. Les yeux de Maria étaient attachés sur lui, et sur
chacun de ses traits; on voyait son émotion qui s'augmentait à mesure
que le cavalier approchait. Enfin levant ses mains jointes au ciel:
elle s'écria tout-à-coup avec ravissement, c'est lui, c'est bien lui,
je le reconnais; qui serait-ce que mon Willoughby! et quittant le
bras de sa soeur elle courut à sa rencontre. Elinor la suivit plus
doucement, en lui criant: Arrêtez, Maria, que faites-vous? Vous vous
trompez, ce n'est point Willoughby; ce cavalier n'est pas aussi
grand, il n'a pas du tout sa tournure.
C'est lui, c'est bien lui, disait Maria en courant, j'en suis sûre;
c'est la couleur de ses cheveux, c'est son habit, son cheval. Ah! je
le savais bien qu'il ne tarderait pas à revenir: elle doubla le pas.
Elinor convaincue que ce n'était pas Willoughby, effrayée de voir sa
soeur courir ainsi au-devant d'un étranger, marcha plus vîte aussi
pour la joindre et l'arrêter. Elles furent bientôt à trente pas du
gentilhomme à cheval; Maria s'arrête enfin, regarde encore, se sent
près de défaillir en voyant alors clairement qu'elle s'est trompée,
que ce n'est pas son ami, et se retournant brusquement, elle court en
arrière aussi vîte qu'elle est venue. Elinor au contraire s'arrête,
en conjurant Maria de le faire aussi. Une autre voix presque aussi
bien connue que celle de Willoughby le lui demande aussi. Elle se
retourne avec surprise, et voit tout près d'elle Edward Ferrars.
C'était la seule personne au monde à qui dans ce moment elle pût
pardonner de n'être pas Willoughby, le seul qui pût obtenir une
parole d'elle; aussi s'efforça-t-elle de sourire en lui souhaitant
la bien-venue, et le bonheur de sa soeur lui fit oublier un instant
son -désapointement-[2].
[2]: Mot que la langue anglaise a pris au vieux
français, et qu'on ferait bien de reprendre. -Contrariété-
qui l'a remplacé ne présente point la même idée, et dans ce
cas-ci -désapointement- est le seul qui puisse convenir.
Il descendit de son cheval qu'il remit à son domestique, et revint
avec les deux soeurs à Barton-Chaumière où il venait leur faire une
visite. Elles lui témoignèrent leur plaisir de le revoir,
principalement Maria qui mit plus de chaleur dans sa réception
qu'Elinor. La conduite de cette dernière dans un moment aussi
intéressant que le retour de celui qu'elle aimait aurait étrangement
surpris Maria, si elle n'avait pas été une continuation de son
inconcevable froideur, quand elle l'avait quitté à Norland. Edward
l'étonnait plus encore, elle savait comment Elinor était prudente et
réservée; mais un homme, un amoureux aussi glacé lui paraissait un
être contre nature; elle ne pouvait en revenir, et vraiment sans être
aussi vive, aussi sensible que Maria, on pouvait en être surpris.
Passé le premier instant, où il avait témoigné un peu d'émotion en
les retrouvant, rien dans sa manière n'annonçait ses sentimens pour
Elinor; il ne la distinguait par aucune marque d'affection; à peine
paraissait-il sensible au plaisir de la revoir; à peine ses regards
se portaient-ils sur elle, il était plutôt triste que content, il ne
parlait que lorsqu'il était obligé de répondre à leurs questions.
Maria l'examinait avec une surprise qui s'augmentait à chaque
instant; il était cependant à-peu-près tel qu'il avait toujours été,
mais Willoughby avait tout fait oublier à Maria; elle pensait que
tous les amoureux devaient être comme lui. L'extrême contraste de la
conduite d'Edward la révolta, et ne daignant plus s'occuper de lui,
elle retomba dans le cours habituel de ses pensées.
Après un court silence qui succéda à la surprise et aux premières
questions, Maria demanda à Edward s'il venait directement de Londres.
--Non, répondit-il avec un peu de confusion, il y a environ quinze
jours que je suis en Devonshire.
--En Devonshire quinze jours! répéta Maria surprise comme on peut le
penser qu'il eût été quinze jours dans le voisinage d'Elinor sans
chercher à la voir. Il répondit avec un air très peiné qu'il avait
passé ce temps là près de Plymouth avec quelques amis.
--Avez-vous été dernièrement à Norland, demanda Elinor?
--Il y a environ un mois. Votre frère et ma soeur étaient fort
bien.
--Et ce cher Norland, dit Maria, comment est-il à présent, bien beau
n'est-ce pas?
--Je suppose, dit Elinor, que votre cher Norland est comme il l'est
toujours à la fin de l'automne, les bois et les sentiers couverts de
feuilles mortes.
--Oh! s'écria Maria, avec quelles ravissantes sensations je voyais
tomber ces feuilles! quelles délices, quand je me promenais, de les
voir tourbillonner autour de moi, emportées par le vent ou entraînées
dans le ruisseau! Quel sentiment de douce mélancolie m'inspiraient
ces arbres défeuillés, cet air sombre d'automne, ces feuilles jaunes
et flétries qui raisonnaient sous mes pas. Actuellement personne ne
les admire, personne ne les regarde, on les dédaigne, et on se hâte
de les ôter.
--Tout le monde, dit Elinor, n'a pas la même passion que vous pour
les feuilles mortes.
--Non, il est vrai, mes sentimens sont rarement partagés et compris.
Mais quelquefois ils l'ont été, dit-elle avec un profond soupir! il
suffit d'un seul être qui sente comme moi.... Elle se tut et tomba
pour quelques instans dans une profonde rêverie. Elle en sortit
tout-à-coup, et reprenant toute sa vivacité: Arrêtez-vous, Edward,
dit-elle, regardez et restez calme si vous le pouvez. Voilà la vallée
de Barton, plus loin la délicieuse vallée d'Altenham; regardez ces
collines, ce mouvement de terrain, avez-vous jamais rien vu qui soit
égal à ceci? à gauche, c'est le parc de Barton, au milieu de ses bois
et de ses plantations; et là, derrière cette colline qui s'élève et
se dessine avec tant de grace, est notre chaumière.
--C'est une belle contrée, dit tranquillement Edward, mais ces fonds
doivent être bien boueux en hiver?
--Grand Dieu! comment pouvez-vous penser à la boue avec de tels
objets sous vos yeux?
--C'est, dit-il en souriant, parce que je vois au milieu de ces
objets, un chemin étroit et impraticable.
--Quel étrange homme vous êtes, dit-elle avec un mouvement
d'indignation.
--Avez-vous, reprit-il, un agréable voisinage? les Middleton sont-ils
aimables?
--Rien moins que cela, dit Maria, et à cet égard nous ne pouvons pas
être plus mal placées.
Maria, s'écria Elinor, comment pouvez-vous parler ainsi? c'est une
famille très respectable, M. Ferrars, qui se conduit avec nous de la
manière la plus amicale. Avez-vous donc oublié, Maria, combien de
jours agréables nous leurs devons?
--Non, dit Maria à voix basse, ni combien de pénibles momens.
Elinor n'eut pas l'air de l'entendre, et dirigea toute son attention
sur leur ami, tâchant de cacher son trouble intérieur en soutenant la
conversation sur tous les objets qui se présentaient à son esprit. Sa
froideur, sa réserve la mortifiaient intérieurement au moins autant
que Maria; elle était blessée, presque en colère, mais résolue de
régler sa conduite avec lui plutôt sur le passé que sur le présent.
Pour ne pas troubler le plaisir que cette visite ferait à sa mère,
elle évita avec soin de montrer aucune apparence de chagrin ou de
ressentiment, et le traita amicalement comme elle pensait qu'il
devait l'être, vu leurs relations de famille.
CHAPITRE XVII.
Madame Dashwood ne fut pas du tout surprise en voyant entrer Edward.
Dans son opinion rien n'était plus naturel que sa visite à Barton,
elle l'était bien plus qu'il n'y fût pas encore venu; aussi le
reçut-elle avec de telles expressions de joie et d'amitié, que sa
réserve et sa froideur ne purent tenir contre un tel accueil. Elles
avaient déja diminué avant d'entrer dans la maison, la manière toute
naturelle d'Elinor, l'avait un peu ranimé; celle de madame Dashwood
si bonne, si amicale, le mit entièrement à son aise. Elle était si
parfaitement aimable, qu'un homme ne pouvait être amoureux de l'une
de ses filles, sans l'être aussi de la mère; et il n'eut pas causé
une demi-heure avec elle, qu'Elinor eut la satisfaction de le voir
aussi bien à son gré qu'elle l'avait toujours vu. Son affection pour
toute la famille se réveilla en entier, ainsi que son tendre intérêt
pour leur bonheur. Il n'était pas gai cependant, un poids semblait
peser sur son coeur; il fit l'éloge de leur habitation, il admira
la vue, il fut attentif, bon, aimable, mais il avait un fond de
tristesse qu'elles remarquèrent toutes. Madame Dashwood l'attribua à
quelque manque de libéralité de sa mère, et s'indigna intérieurement
contre les parens avares. Quelles sont à présent les vues de madame
Ferrars sur vous, Edward, lui dit-elle, lorsqu'après dîner ils
causaient autour du feu; devez-vous encore être un grand orateur en
dépit de vous-même?
--Non, madame, ma mère est à présent convaincue que je n'ai pas plus
de talens que d'inclination pour la politique.
--Mais comment donc deviendrez-vous célèbre? car il faut absolument
qu'on parle de vous dans le monde pour satisfaire votre famille; et
mon cher Edward, il faut vous rendre justice, n'ayant aucun goût de
dépense, aucun désir d'obtenir une place, aucune envie de briller et
de faire parade de votre savoir, cela vous sera difficile.
--Vous dites très vrai, madame, je n'ai comme vous le dites aucun
désir d'être distingué, et j'ai toutes les raisons possibles
d'espérer que je ne le serai jamais. Grâce au ciel, on ne peut pas
m'obliger d'avoir du génie et de l'éloquence!
--Vous en auriez autant et plus que beaucoup de gens qui s'en
vantent, si vous vouliez vous mettre en avant, mais vous n'avez point
d'ambition et tous vos désirs sont modérés.
--Comme ceux de tout le monde, madame; je désire autant que qui que
ce soit d'être parfaitement heureux, mais je veux l'être à ma
manière, et chacun, je crois, en dit autant. Ni la richesse ni les
grandeurs ne peuvent faire mon bonheur.
--Je le crois bien, dit Maria, qu'est-ce que la richesse et les
grandeurs ont à démêler avec le bonheur?
--Les grandeurs fort peu, dit Elinor, mais l'argent beaucoup plus.
--Elinor, est-ce bien vous qui dites cela? s'écria Maria, l'argent ne
peut donner le bonheur qu'à ceux qui n'ont pas d'autres moyens d'être
heureux. Tout ce qui est au-dessus du nécessaire est inutile, et ne
peut donner aucune satisfaction réelle.
--Peut-être, dit en souriant Elinor, nous arriverons au même point;
votre -nécessaire- et ma -richesse- seront je crois à-peu-près
semblables; voyons à combien fixez-vous votre nécessaire?
--A dix-huit cents ou deux mille pièces de revenu, pas plus que cela.
--Elinor rit: deux mille pièces de revenu! je me croirais trop riche
avec mille.
--Et cependant deux mille sont un revenu très borné, dit Maria; une
famille de gens comme il faut ne peut pas s'entretenir à moins. Je
suis sûre qu'il n'y a nulle extravagance dans ma demande; ce qu'il
faut de domestiques, une voiture, un caricle, un train de chasse
n'exigent pas moins.
--Elinor sourit encore, en la voyant décrire d'avance sa vie de
Haute-Combe.
--Un train de chasse! dit Edward, au nom du ciel pourquoi voulez-vous
en avoir un? êtes-vous devenue la Diane de ces bois?
--Maria rougit; non.... je ne chasse pas.... mais....
--Ah! j'entends, le possesseur de vos deux mille guinées peut être un
chasseur.
--Je voudrais, dit Emma, qu'une bonne fée nous rendît toutes bien
riches.
--Et moi aussi, s'écria Maria, avec ses yeux brillans de plaisir, en
pensant avec qui elle partagerait ses richesses.
--J'accepte aussi le don de la fée, dit Elinor, avec la même pensée
secrète.
--Ah! que nous serions heureuses, dit la petite Emma en frappant les
mains de joie; mais je ne sais pas à quoi j'emploierais mon argent!
--Pour moi, dit la bonne maman, je ne sais ce que je ferais d'une
grande fortune, si mes enfans étaient toutes riches sans mon secours.
--Votre coeur, maman, dit Elinor, trouverait assez d'enfans pour
qui vous seriez la bonne fée; et puis les embellissemens de notre
chaumière.
--Moi, dit Edward, je vous vois, mesdames, établies dans une des plus
belles places de Londres. Ah! quel heureux jour pour les libraires,
les magasins de musique, de gravures. Vous, miss Elinor, vous vous
feriez d'abord un cabinet des plus beaux tableaux; pour Maria, il n'y
aurait pas assez de bonne musique à Londres, elle ferait arriver
toute celle d'Italie, ses livres, et les fameux poëtes; elle
achetterait les éditions entières, pour qu'elles ne tombassent pas en
des mains indignes... Pardon, Maria, je n'ai pas, comme vous le
voyez, oublié nos anciennes disputes.
--J'aime tout ce qui me rappelle le passé, Edward, lui dit-elle; que
ce soit gai ou mélancolique, vous ne m'offenserez jamais en me le
rappelant. Vous avez raison d'ailleurs en supposant que j'achetterais
beaucoup de livres et de musique; mais ma fortune cependant ne serait
pas toute employée à cet usage, je vous assure.
--Vous en donneriez une partie, je parie, à l'auteur qui prendrait la
défense de votre maxime favorite, et qui prouverait qu'on ne peut
aimer qu'une fois en la vie; car votre opinion n'est pas changée, je
suppose.
--Moins que jamais; à mon âge les opinions sont fixées.
--Maria, dit Elinor, est ferme dans ses principes, comme vous le
voyez, elle n'a pas du tout changé.
--Seulement, dit Edward, je la trouve un peu plus grave.
--Je puis vous faire le même reproche, dit-elle, vous n'êtes pas trop
gai vous-même.
--Pourquoi pensez-vous cela, répondit-il en étouffant un soupir? la
gaîté n'a jamais fait partie de mon caractère.
--Ni de celui de Maria, dit Elinor; elle sent très vivement, et
s'exprime de même; quand un sujet l'anime, elle en parle avec feu;
mais le plus souvent, elle n'est pas réellement disposée à la gaîté.
--Je crois que vous avez raison, dit Edward. Cependant elle passera
toujours pour une jeune personne très-vive et très-animée.
--On se trompe bien souvent, reprit Elinor, en jugeant le caractère
ou l'esprit de ceux que l'on ne voit que dans le monde; on est
quelquefois entraîné, ou par ce qu'on dit soi-même, ou par ce qu'on
entend dire aux autres. Maria est très franche, et se laisse aller à
dire tout ce qui lui passe dans la tête sans se donner le tems de
réfléchir; c'est là notre querelle habituelle. Quelquefois, avec un
coeur excellent, elle dit des choses qui feraient douter de sa
bonté; et moi qui sais comme elle est bonne dans le fond, je n'aime
pas à la voir mal jugée.
--Maria embrassa sa soeur et lui dit: il me suffit que vous et tous
ceux que j'aime me rendent justice. L'opinion de ceux qui me sont
indifférens m'est aussi très indifférente. Je suis sûre, Edward, que
vous êtes de mon avis, car vous ne vous donnez pas grand peine non
plus pour paraître aimable envers ceux dont vous ne vous souciez pas.
--J'en conviens, répondit-il, et je m'en blâme; je suis tout-à-fait
dans le fond de l'avis de votre soeur. Cette politesse générale,
qui rend si agréable en société, est bien préférable à votre
franchise et à ma maussaderie; je le sens; mais il ne dépend pas de
moi d'être autrement; je suis si ridiculement timide, que cela me
rend souvent négligent et presque impoli, quoique je n'aie jamais
l'intention d'offenser personne. Je crois que j'étais destiné par la
nature à la vie simple et retirée; tant je suis mal à mon aise dans
le grand monde.
--Maria ne peut pas donner sa timidité pour excuse, dit Elinor.
--Elle connaît trop bien ses avantages pour être timide, répliqua
Edward, la timidité est toujours l'effet du sentiment de son
infériorité. Si je pouvais me persuader que mes manières sont aisées
et gracieuses je ne serais pas timide.
--Vous seriez toujours réservé, dit Maria, et c'est encore pis.
--Réservé! Maria, dit-il, qu'entendez-vous par là?
--Caché, mystérieux, si vous l'aimez mieux, renfermant vos sentimens
en vous-même.
--Je ne vous entends pas davantage, dit-il en rougissant; caché,
mystérieux, en quelle manière? qu'ai-je donc à confier?...
pouvez-vous supposer.......
--Je ne suppose rien, monsieur, dit Maria dédaigneusement.
L'émotion d'Edward n'échappa point à Elinor; elle en fut surprise,
mais s'efforça de rire de cette attaque. Ne connaissez-vous pas assez
ma soeur, lui dit-elle, pour comprendre ce qu'elle vient de dire?
Ne savez-vous pas qu'elle appelle être -réservé-, lorsqu'on n'est pas
toujours dans l'enthousiasme et le ravissement?
Edward ne répondit rien; mais il redevint sérieux, occupé, et resta
quelque temps absorbé dans ses pensées.
CHAPITRE XVIII.
Elinor vit avec une grande inquiétude l'abattement de son ami; sa
visite ne put lui procurer une satisfaction complète, puisque
lui-même ne paraissait pas en éprouver. Il était évident qu'il avait
une peine secrète au fond de l'ame; elle aurait voulu du moins voir
aussi clairement qu'il conservait pour elle cette tendre affection
qu'elle croyait lui avoir inspirée. Mais actuellement rien ne lui
paraissait plus incertain; et l'extrême réserve de ses manières
contredisait un jour ce qu'un regard plus animé, une inflexion de
voix plus tendre lui avaient fait espérer la veille.
Il les joignit elle et Maria le lendemain au déjeûner avant que les
deux autres dames fussent descendues. Maria persuadée que plus il
était silencieux, en général plus il désirait d'être seul avec
Elinor, les quitta sous quelque prétexte. Mais avant qu'elle fût à la
moitié des escaliers, elle entendit ouvrir la porte de la chambre;
curieuse elle se retourne, et à son grand étonnement elle vit Edward
prêt à sortir de la maison; elle ne put retenir un cri de surprise!
Bon Dieu; où allez-vous donc, lui cria-t-elle?
--Comme vous n'êtes pas encore rassemblées pour le déjeûner, je vais
voir mes chevaux au village, et je reviendrai bientôt. Maria leva les
yeux au ciel et rentra près d'Elinor; elle la trouva debout devant la
fenêtre. Si Maria l'eût bien regardée, peut-être aurait-elle surpris
quelques larmes dans ses yeux, mais elles rentrèrent bientôt
en-dedans, et le déjeûner fut préparé comme à l'ordinaire.
Edward revint avec assez d'admiration de la contrée, pour se
raccommoder un peu avec Maria; dans sa course au village, il avait vu
plusieurs parties de la vallée à leur avantage, et le village lui-même
situé plus haut que la chaumière présentait un point de vue qui
l'avait enchanté. C'était un de ces sujets de conversation qui
électrisait toujours Maria. Elle commença à décrire avec feu sa
propre admiration, et à dépeindre avec un détail minutieux chaque objet
qui l'avait particulièrement frappée, quand Edward l'interrompit.
--N'allez pas trop loin, Maria, lui dit-il, rappelez-vous que je
n'entends rien au pittoresque, et que je vous ai souvent blessée malgré
moi, par mon ignorance de ce qu'il faut admirer. Je suis très capable
d'appeler -montueuse- et -pénible- une colline que je devrais nommer
-hardie- et -majestueuse-; -raboteux- ce qui doit être -irrégulier-, ou
d'oublier qu'un lointain que je ne vois pas, est voilé par une brume.
Il faudrait apprendre la langue de l'enthousiasme, et j'avoue que je
l'ignore. Soyez contente de l'admiration que je puis donner; je trouve
que c'est un très beau pays. Les collines sont bien découpées, les
bois me semblent pleins de beaux arbres; les vallées sont agréablement
situées, embellies de riches prairies, et de plusieurs jolies fermes
répandues çà et là. Il répond exactement à toutes mes idées d'un beau
pays, parce qu'il unit la beauté avec l'utilité, et j'ose dire aussi
qu'il est très -pittoresque-, puisque vous l'admirez; je puis croire
aisément qu'il est plein de rocs mousseux, de bosquets épais, de petits
ruisseaux murmurans; mais tout cela est perdu pour moi. Vous savez
que je n'ai rien de pittoresque dans mes goûts.
--Je crains que ce ne soit que trop vrai, dit Maria, mais pourquoi
voulez-vous vous en glorifier?
--J'ai peur, dit Elinor, que pour éviter un genre d'affectation,
Edward ne tombe dans un autre. Parce qu'il a vu quelques personnes
prétendre à l'admiration de la belle nature bien au-dessus de ce
qu'elles sentaient, dégoûté de cette prétention, il donne dans
l'excès contraire, et il affecte plus d'indifférence pour ces objets
qu'il n'en a réellement.
--Je n'ai je vous assure nulle prétention à l'indifférence pour les
vraies beautés de la nature; je les aime et je les admire, mais non
pas peut-être d'après les règles -pittoresques-; je préfère un bel
arbre bien grand, bien droit, bien formé à un vieux tronc tordu,
penché, rabougri, couvert de plantes parasites, j'ai plus de plaisir
à voir une ferme en bon état, qu'à voir une ruine ou une vieille
tour.
Maria regarda Edward avec mépris, et sa soeur avec compassion. La
conversation tomba. Maria demeura pensive et silencieuse, jusqu'à ce
qu'un nouvel objet réveillât son attention. Elle était assise près
d'Edward, et celui-ci en prenant sa tasse de thé, passa sa main si
directement devant elle, qu'elle ne put s'empêcher de remarquer à son
doigt un anneau avec une natte de cheveux.
--Je ne vous ai jamais vu porter de bague, Edward, lui dit-elle,
montrez-moi celle-là; sont-ce des cheveux de Fanny? Je me rappelle
qu'elle vous en avait promis; ses cheveux me paraissaient plus
foncés, ce n'est pas d'elle.
Maria comme à son ordinaire avait parlé sans réfléchir, mais quand
elle vit combien elle avait fait de peine à Edward, elle fut plus
fâchée que lui-même de son étourderie. Il rougit jusqu'au blanc des
yeux, jeta un regard rapide sur Elinor, et dit enfin: oui, ce sont
des cheveux de ma soeur; le travail change toujours les nuances.
Elinor avait rencontré son regard, il pénétra au fond de son ame, ce
seul regard lui avait dit que ces cheveux étaient les siens; Maria en
était tout aussi persuadée. La seule différence c'est qu'elle croyait
que c'était un don d'Elinor; et que celle-ci qui savait en conscience
qu'elle ne lui avait point donné de ses cheveux, crut qu'il s'en
était procuré par quelque moyen inconnu, ou qu'il les avait coupés
par derrière sans qu'elle s'en fût aperçue, lorsqu'elle avait quitté
Norland. La couleur était bien la même, et la rougeur et le regard
d'Edward avaient porté dans son coeur cette douce conviction. Elle
était bien loin de lui en vouloir, et n'ayant plus l'air d'y faire
attention, elle parla d'autre chose. L'embarras d'Edward dura quelque
temps, et finit par une tristesse encore plus marquée, et qui dura la
matinée entière.
Maria se reprocha vivement ce qui lui était échappé; elle aurait été
plus indulgente pour elle-même, si elle avait pu savoir combien peu
sa soeur était offensée, et le plaisir secret qu'elle lui avait
procuré.
Dans le milieu du jour on eut la visite de sir Georges et de madame
Jennings, qui ayant entendu dire qu'un gentilhomme était arrivé à la
Chaumière, venaient savoir qui c'était. Avec le secours de sa
belle-mère, sir Georges ne fut pas long-temps à découvrir que le nom
d'Edward Ferrars commençait par un E. et un F., et que c'était là
l'amoureux d'Elinor, dont la petite Emma avait parlé. Cette
découverte aurait valu beaucoup de railleries à la pauvre Elinor, si
la présence d'Edward qu'ils connaissaient aussi peu, ne les avait pas
retenus. Mais ni les coups-d'oeils significatifs, ni les sourires
malins ne lui furent épargnés. Sir Georges ne venait jamais chez les
Dashwood sans les inviter à prendre le thé au Parc dans la soirée ou
à dîner le lendemain. Cette fois en l'honneur du nouveau venu, qu'il
était fier de contribuer à amuser; l'invitation fut pour le soir et
pour le lendemain.
--Venez tous prendre le thé avec nous ce soir, dit-il, nous sommes
tout-à-fait seuls, mais demain nous avons beaucoup de monde, et il
faut absolument dîner au Parc.
Madame Jennings les pressa d'accepter. On dansera dans la soirée,
dit-elle, et cela doit tenter miss Maria.
--Danser! s'écria-t-elle, impossible; qui peut penser à danser!
--Qui! vous même, ma belle, et la petite Emma, et les Carey, et les
Whitalers. Comment, ma chère, vous pensez de bonne foi que personne
ne peut danser, parce que quelqu'un... que je ne nomme pas est parti!
--Je voudrais de toute mon ame, dit sir Georges, que Willoughby fût
encore avec nous.
Ces mots et la rougeur de Maria donnèrent de nouveaux soupçons à
Edward. Qui donc est ce Willoughby, demanda-t-il à voix basse à
Elinor, près de qui il était assis? Elle le lui dit en peu de mots;
mais la contenance et la physionomie de Maria parlaient plus
clairement. Edward en vit assez pour comprendre ce qui en était, et
quand les visiteurs furent partis, il s'approcha d'elle et lui dit à
demi voix: J'ai deviné; dois-je vous dire ce que j'ai deviné?
--Quoi donc?.... Qu'entendez-vous?
--Dois-je le dire?
--Certainement.
--Eh bien, j'ai deviné que M. Willoughby chasse.
--Maria fut surprise et confuse, cependant elle ne put s'empêcher de
rire de sa douce et fine raillerie, et après un moment de silence,
elle lui dit: Oh Edward! comment pouvez-vous... Mais le temps viendra
où j'oserai.... Je suis sûre que vous l'aimerez.
--Je n'en doute pas, répondit-il avec amitié. Cet aveu naïf de Maria
l'avait touché; il croyait qu'il y avait une plaisanterie établie sur
elle et sur Willoughby sans conséquence, et que Maria s'en
défendrait, ou plaisanterait elle-même. Mais elle avait répondu tout
autrement qu'il ne s'y attendait; et il sentit que c'était plus
sérieux qu'il ne l'avait cru.
CHAPITRE XIX.
Edward passa une semaine à la chaumière, il fut vivement pressé par
madame Dashwood d'y rester plus long-temps; mais on aurait dit qu'il
était décidé à se mortifier lui-même, il prit tout-à-coup la
résolution de quitter ses amis au moment où il sentait le plus le
bonheur de les revoir. Son humeur dans les derniers jours, quoique
toujours inégale était cependant beaucoup plus agréable. Il
paraissait chaque jour plus content de l'habitation et des environs;
il ne parlait jamais de son départ qu'avec un soupir; il avouait que
rien ne le rappelait ailleurs; il était même incertain où il irait on
les quittant, mais cependant il voulait partir. Jamais, disait-il,
aucune semaine de sa vie ne lui avait paru plus courte; jamais il
n'avait été plus complètement heureux! Ses paroles, ses regards, des
attentions légères, mais qui de sa part disaient beaucoup, tout
devait rassurer Elinor sur ses sentimens; mais cependant sa conduite
devait la surprendre. Libre de prolonger son séjour auprès d'elle,
pourquoi cette obstination de partir? Il n'avait aucun plaisir à
Norland, il détestait Londres, et il voulait aller à Norland ou à
Londres. Il appréciait leurs bontés, leur amitié au-delà de tout; son
plus grand bonheur était d'en jouir, et cependant il voulait les
quitter à la fin de la semaine malgré elles et malgré lui, et sans
avoir rien à faire qui fût un obstacle à leurs désirs mutuels.
Mais Elinor n'était ni susceptible ni défiante, elle mit sur le
compte de madame Ferrars tout ce qui l'étonnait dans la conduite de
son fils. Il était heureux qu'Edward eût une mère dont le caractère
lui était si peu connu qu'il pouvait servir d'excuse pour tout ce qui
paraissait étrange dans la manière d'être d'Edward. Sa réserve, sa
froideur, ses inégalités, son départ, tout fut mis sur le compte de
cette mère. Elle en estima davantage son ami de ne pas lui résister
ouvertement, et d'attendre en silence le moment où il serait le
maître de déclarer ses sentimens et ses intentions. Elle ne craignait
pas de grandes difficultés de la part d'une famille déja alliée à la
sienne; elle aurait bien sûrement l'appui de son frère, et sa
belle-soeur même n'oserait pas faire autrement que son mari. Edward
était assez riche pour n'écouter que le choix de son coeur en se
donnant une compagne, lorsqu'à tout autre égard ce choix était
honorable. Si madame Ferrars avait l'air de s'y opposer, c'était
moins par rapport à elle que pour tenir son fils dans sa dépendance
tant qu'elle en avait le droit; et sans doute il jugeait plus sage et
plus prudent de ne pas la heurter encore, de temporiser avec elle, et
par sa condescendance actuelle de mériter la sienne quand le moment
serait arrivé. Ainsi rassurée sur sa conduite, Elinor chercha et
trouva la consolation de son départ dans le souvenir de chaque preuve
de son affection, de chaque regard pendant cette semaine si vîte
écoulée, et surtout de cet anneau qu'il portait à son doigt, et qui
plus que le reste encore l'assurait de sa constance. Quand il lui
serait resté quelques doutes, ils se seraient tous évanouis au moment
de son départ. Il était l'image vivante de la tristesse et des
regrets; à peine pouvait-il retenir ses larmes; il ne pouvait cacher
combien son coeur était oppressé. Maria fut enfin contente de lui,
et lui exprima aussi à sa manière animée ses regrets de le voir
partir. Elinor avait assez à faire à garder bonne contenance, et
madame Dashwood essayait de remonter un peu son futur gendre. Vous
êtes mélancolique, mon cher Edward, lui disait-elle; sans doute il
est toujours triste de se séparer de ses amis, mais il n'y a
d'ailleurs nulle circonstance affligeante, vous pouvez revenir quand
vous le voudrez, et nous désirons tous que ce soit bientôt, n'est-ce
pas, Elinor?.... Vous êtes à tout égard un heureux jeune homme, il ne
vous manque qu'un peu de patience, ou si vous voulez lui donner un
nom plus doux, de l'espoir. Votre mère vous gêne peut-être un peu
dans ce moment; mais enfin celui de votre indépendance viendra
bientôt. Madame Ferrars assurera votre bonheur, c'est son devoir, et
sans doute sa volonté.
--Je ne suis pas né pour le bonheur, dit-il en secouant la tête
tristement.
C'était le moment du départ, sa tristesse augmenta la peine que
chacune en ressentait, et laissa surtout une forte impression dans
l'ame d'Elinor; mais elle était déterminée à la surmonter. Elle
employa toutes les forces dont elle était capable à cacher ce qu'elle
souffrait; elle n'adopta pas la méthode dont Maria s'était servie
avec tant de succès, dans une occasion semblable, pour augmenter et
fixer son chagrin, par le silence, la solitude, l'oisiveté. Dès
qu'Edward fut parti, Elinor se mit à son dessin, et employa utilement
et agréablement la journée, sans chercher à parler de lui, et sans
éviter d'en parler, prenant intérêt à tout ce qui se disait. Si par
cette sage conduite elle ne diminua pas ses peines, elle prévint au
moins qu'elles ne s'augmentassent inutilement, et sa mère et ses
soeurs n'eurent aucune inquiétude sur son compte. Sans se séparer
de sa famille, sans les quitter pour se promener seule, sans passer
ses nuits blanches, Elinor trouvait encore fort bien le temps de
s'occuper d'Edward et de sa conduite, avec les variations de la
disposition de son ame, avec tendresse, pitié, blâme, approbation,
confiance, doute, etc., etc. Elle pouvait commander à ses actions, à
sa manière extérieure, mais non pas à ses pensées; et le passé et le
futur se présentaient successivement à son imagination. Maria qui
pouvait à peine lui pardonner le calme avec lequel elle supportait
l'absence d'Edward, et qui l'attribuait à une sorte d'apathie de
caractère qui la rendait incapable d'éprouver une forte passion,
aurait été bien étonnée si elle avait pu lire dans le coeur de sa
soeur, de le trouver rempli d'un sentiment pour le moins aussi vif,
et peut-être plus tendre que le sien pour Willoughby.
Peu de jours après le départ d'Edward, Elinor était seule dans le
salon, devant sa table à dessiner, et plongée dans ses rêveries,
lorsqu'elle en fut tirée par un bruit de voix dans la petite cour
verte; elle leva les yeux vers la fenêtre, et vit beaucoup de monde
près de la porte. C'était sir Georges, sa femme, sa belle-mère, mais
il y avait de plus un monsieur et une dame qu'elle ne connaissait
point. Elle était assise près de la fenêtre, et dès que sir Georges
l'eut aperçue, il laissa les autres frapper à la porte, et traversant
le gazon, il l'obligea d'ouvrir la fenêtre pour lui parler, quoique
la distance entre la fenêtre et la porte fût si petite qu'il était
impossible qu'ils ne fussent pas entendus.
--Eh bien! dit-il, je vous amène une visite qui vous fera plaisir
j'en suis sûr: devinez qui.
--Je ne le puis.... Mais chut, on nous entendra.
--A la bonne heure; c'est seulement mon beau-frère et ma
belle-soeur Palmer. Madame Jennings a, comme, vous savez, marié sa
fille cadette il y a six mois à M. Palmer, très aimable jeune homme
comme vous verrez. Charlotte est très jolie, je vous assure: avancez
un peu la tête vous pourrez la voir.
Comme Elinor était certaine de la voir tout à son aise dans quelques
minutes, sans faire une impolitesse, elle n'avança point.
--Où est Maria, dit sir Georges, s'est-elle sauvée quand elle nous a
vus? Son piano est ouvert. Depuis que quelqu'un que je sais bien
n'est plus là, elle ne peut souffrir personne.
--Non, je vous assure, j'étais seule, je crois qu'elle se promène.
Ils furent joints par madame Jennings, qui n'eut pas la patience
d'attendre qu'on eût ouvert la porte pour causer avec sa chère
Elinor. Eh bon jour! chère enfant, comment vous portez-vous? Un peu
triste, je présume, c'est tout simple; et votre mère et vos soeurs?
C'est mal à elles de vous laisser ainsi à vos regrets; mais nous
voici pour vous distraire. Je vous amène ma fille cadette et mon fils
Palmer; vous en serez charmée. Ce n'est pas pour la vanter, mais
c'est un vrai bijou que ma Charlotte! Ils sont arrivés hier soir au
moment où nous les attendions le moins. Nous étions à prendre le thé,
j'entends le bruit d'un carrosse; jamais il ne m'entra dans l'esprit
que ce fût mes enfans; je pensais que c'était le colonel Brandon qui
revenait; je dis à sir Georges, j'entends une voiture, je parie que
c'est Brandon. Il faudra bien qu'il nous conte ce qu'il est allé
faire à Londres. Sir Georges se lève et....
Elinor fut obligée de lui tourner le dos au milieu de son
intéressante histoire, pour recevoir le reste de la compagnie. Lady
Middleton présenta sa soeur et son beau-frère. Madame Dashwood et
Emma descendirent en même temps, et tout le monde s'assit. On se
regarda mutuellement avec curiosité, on dit quelques lieux communs.
Madame Jennings rentra avec sir Georges et continua son histoire.
Madame Charlotte Palmer était de quelques années plus jeune que lady
Middleton, et totalement différente et pour la figure et pour les
manières, quoiqu'elle fût dans le fond tout aussi insipide, mais dans
un autre genre; ce qui prouve que l'insipidité même peut varier. Elle
était petite et grasse, son teint était beau, tous ses traits jolis
et gracieux, et une expression de gaîté et de contentement ne
l'abandonnait jamais. Sa figure n'avait ni la noblesse, ni la beauté
de celle de sa soeur, mais elle était beaucoup plus prévenante.
Elle entra en souriant, elle sourit tout le temps de sa visite,
excepté quand elle riait, et sourit encore en s'en allant.
Son mari formait avec elle un parfait contraste. C'était un homme de
vingt-cinq à vingt-six ans, d'une assez belle figure; aussi grand et
mince qu'elle était courte et ronde, aussi brun qu'elle était
blanche, aussi grave et sérieux qu'elle était gaie et riante, aussi
important qu'elle était affable: enfin au physique et au moral
c'étaient deux êtres d'une nature différente. Il entra dans la
chambre d'un air assez dédaigneux, salua légèrement les dames, sans
dire un seul mot s'assit auprès d'une table, jeta un regard rapide
sur elles et sur l'appartement, prit un papier nouvelle qui était sur
la table, et le parcourut tout le temps de la visite.
Madame Palmer au contraire fut à peine assise, que son admiration
pour tout ce qu'elle voyait éclata. Ah! mesdames, quelle délicieuse
habitation! que ce salon est commode et bien arrangé! Voyez, maman,
combien tout ceci est embelli depuis que je ne l'ai vu. J'ai toujours
trouve le site délicieux; mais vous en avez fait tout ce qu'il y a de
plus charmant. Vous ne m'aviez pas dit, ma soeur, avec quel goût
tout ceci est arrangé. Ah! combien j'aimerais avoir une maison comme
celle-ci! Cela n'est-il pas, possible, mon cher amour?
M. Palmer ne répondit rien, et ne leva pas les yeux de dessus le
papier qu'il tenait.
--C'est à vous que je parle, mon amour. (Même silence) M. Palmer ne
veut pas m'entendre, dit-elle en riant; cela lui arrive souvent. Il
est si drôle quelquefois, M. Palmer; c'est qu'il a beaucoup, beaucoup
d'esprit, et il est absorbé dans ses pensées: elle rit encore. Madame
Dashwood les regarda tous deux d'un air étonne.
Madame Jennings de son côté achevait l'histoire de sa surprise de la
veille et ne la finit que lorsqu'il n'y eut plus rien à dire. Madame
Palmer rit aux éclats de l'étonnement qu'on avait eu au Parc, en les
voyant arriver; et lady Middleton prit sur elle de dire bien
froidement, que c'était une agréable surprise.
--Vous pouvez penser combien j'étais charmée de les voir, reprit
madame Jennings, mais, ajouta-t-elle en se penchant vers Elinor,
j'étais fâchée qu'ils eussent fait un si long voyage, car ils sont
venus de Londres tout d'une traite, et.... une jeune mariée.... Vous
comprenez.... il y avait du danger dans sa situation. Je voulais au
moins qu'elle se reposât tout le jour; mais retenez ces jeunes
femmes! Elle a absolument voulu venir avec nous, elle languissait de
vous voir.
Madame Palmer rit, baissa les yeux, dit que ce qui faisait plaisir
n'était jamais dangereux.
--Elle n'entend rien encore à cela, reprit sa mère; une première
grossesse... Vous comprenez. Elle doit je pense accoucher en février.
Lady Middleton excédée d'une conversation aussi triviale,
l'interrompit pour demander à M. Palmer, s'il y avait quelque chose
de nouveau dans les papiers.
--Rien du tout, madame, ennuyeux à périr; et il continua de les lire.
--Ah, je vois venir la belle Maria, dit sir Georges; je vous
conseille de cesser votre lecture, Palmer, si vous voulez voir une
des plus belles personnes que vous ayez jamais vues. Il alla
au-devant d'elle dans l'entrée, la prit par la main et la fit entrer.
A peine eût-elle paru que madame Jennings lui demanda si elle venait
d'Altenham. Madame Palmer éclata de rire à cette question, et prouva
par-là qu'elle la comprenait. M. Palmer se leva, la regarda pendant
quelques minutes, puis se rassit et reprit son papier nouvelle.
Madame Palmer ne se rassit pas, elle alla examiner les dessins qui
garnissaient les murs et son déluge d'admiration recommença. Ah! que
c'est beau! que c'est délicieux! Regardez donc, maman, je n'ai jamais
rien vu de si charmant; je serais toute une journée à les regarder.
Après en avoir vu un ou deux, elle se rassit, sans penser qu'il y en
avait encore une douzaine.
Bientôt après lady Middleton donna le signal du départ. Alors M.
Palmer se leva d'un air important, posa le papier, étendit les bras
en bâillant, et regarda avec distraction autour de lui.
--Avez-vous dormi, mon amour, lui dit sa femme en riant? On dirait
que vous vous réveillez.
Il ne fit aucune réponse et après avoir examiné la chambre; il
observa judicieusement qu'elle était trop basse et que le plafond
était voûté: ce sont les seuls mots qu'il prononça; il salua comme en
entrant, et sortit avec les autres.
Sir Georges avait été très pressant pour que les habitantes de la
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