lui obéir pour le moment et de quitter quelque temps le Devonshire. Vous me direz, je le sais, que cela peut être ou ne pas être; mais je ne veux écouter aucun doute, à moins que vous ne puissiez m'expliquer la chose d'une manière aussi satisfaisante. A présent, Elinor, qu'avez-vous à dire? --Rien, ma mère; vous aviez prévu ma réponse; ce que vous croyez peut être vrai, peut être faux: nous n'en savons rien, mais lequel des deux que ce soit mes inquiétudes sont les mêmes. --Fille insensible! dit madame Dashwood avec un peu de dépit, vous voulez croire le mal plutôt que le bien; vous préférez voir Willoughby coupable et votre soeur à jamais malheureuse, plutôt que d'admettre ce qui peut le justifier. Il a pris congé de nous, dites-vous avec moins d'affection qu'à l'ordinaire: n'accordez-vous donc rien au chagrin qui l'oppressait? Le pauvre garçon ne savait ce qu'il disait ni ce qu'il nous entendait dire seulement; à mes yeux la singularité de sa conduite dans cet instant est plutôt une preuve de son amour et de sa sincérité. --De son amour peut-être, dit Elinor; je connais peu les effets de l'amour, mais de sa sincérité!! Ah! ma mère ne pensez-vous pas qu'un entier aveu de son amour, des difficultés qui se présentaient pour le moment, et de ses intentions de les surmonter, nous l'aurait encore mieux prouvée. Sans doute il est des cas où le secret est nécessaire; mais encore je ne puis m'empêcher d'être surprise que lui, Willoughby en ait été capable. Peut-être en effet est-il obligé de cacher ses engagemens avec ma soeur (si du moins ils sont engagés) à madame Smith, mais je ne vois aucune raison pour nous les cacher à nous. --Pour les cacher, Elinor! ai-je bien entendu? est-ce bien vous qui reprochez de la dissimulation à Willoughby et à Maria, quand chaque jour, chaque instant vos regards leur reprochaient de n'en avoir pas assez? --Je ne manque pas de preuves de leur amour, maman, mais bien de leurs engagemens. --Je suis aussi sûre de l'un que de l'autre. --Alors je me tais et je suis contente; mais pardon: j'ai cru que ni l'un ni l'autre ne vous en avaient parlé. --Ni l'un ni l'autre, il est vrai; mais qu'ai-je besoin de paroles quand les actions parlent si ouvertement? Est-ce que toute la conduite de Willoughby avec Maria, et avec nous toutes, n'a pas prouvé positivement qu'il l'aimait et la considérait comme sa future compagne, et nous, comme ses parentes de coeur et de choix? N'a-t-il pas demandé tous les jours mon consentement par ses regards, ses attentions, son tendre respect? Ne le lui ai-je pas donné tacitement en souffrant ses assiduités auprès de ma fille? O mon Elinor, comment pouvez-vous douter qu'ils ne soient solennellement engagés l'un à l'autre par des promesses positives? Comment pouvez-vous supposer que Willoughby, persuadé de l'amour de votre soeur, comme il doit l'être, pourrait la quitter, et pour long-temps peut-être, sans s'assurer de la retrouver un jour pour la vie? Pourquoi penserions-nous mal d'un homme que nous avons tant de motifs d'aimer, quoique nous ne le connaissions pas depuis long-temps? Il n'est pas étranger ici; et qui nous a dit un seul mot à son désavantage? Vous voyez comme il est aimé de mon cousin sir Georges, qui s'intéresse assez à nous pour nous avoir averties s'il y avait quelque chose à dire contre lui. Au contraire ne cherche-t-il pas toujours dans ses parties à le rapprocher de Maria? Non, non, je n'ai aucun doute, aucune crainte; il reviendra j'en suis convaincue. En attendant, Elinor, je vous prie de ne pas déchirer davantage le coeur de votre pauvre soeur en ayant l'air de douter de lui. La pauvre enfant aura bien assez de peine à supporter son absence. --Je me tairai avec elle, maman, et je désire de tout mon coeur de m'être trompée; j'aime Willoughby, et un soupçon sur son intégrité ne peut pas vous être plus pénible qu'à moi. S'il nous écrit, si une correspondance s'établit entre lui et ma soeur, je n'aurai plus aucun doute. --Vraiment, vous accordez cela! quand vous les verrez devant l'autel, vous vous douterez alors qu'ils vont se marier. Elles furent interrompues par l'entrée d'Emma. Elinor put réfléchir sur leur entretien; elle voulait aller tâcher d'être admise auprès de sa soeur; mais madame Dashwood l'en empêcha. Il fallait, disait-elle, laisser au moins cette matinée à son affliction, après quoi l'espoir de l'avenir la calmerait. Elles ne la virent donc qu'au moment du dîner. Maria entra dans la chambre à manger sans dire une parole; ses yeux étaient rouges et humides; elle semblait retenir ses larmes avec difficulté; elle évitait les regards, et ne pouvait ni parler ni manger. Après quelques momens sa mère lui pressa tendrement la main. Maria voulut lever les yeux sur elle, mais ils se tournèrent sur la place que Willoughby aurait occupée; son faible courage l'abandonna; elle fondit en larmes, et quitta la chambre. Elle rentra un quart-d'heure après; mais l'oppression de son coeur continua de même toute la soirée. Elle était sans pouvoir sur elle-même, parce qu'elle ne voulait même pas commander à son affliction; la plus légère mention de ce qui pouvait avoir quelque rapport à Willoughby, la décomposait entièrement, et quoique sa mère et ses soeurs eussent la plus tendre attention de ne rien lui dire qui pût renouveler sa douleur, il aurait fallu ne pas parler du tout pour l'éviter. Elle avait tellement identifié sa vie, ses pensées, ses actions avec Willoughby, qu'on ne pouvait parler de rien qui n'y eût quelque rapport. CHAPITRE XVI. Maria se serait trouvée impardonnable si elle eût été capable de fermer l'oeil la première nuit après le départ de Willoughby. Elle aurait été honteuse le matin de se présenter à sa famille avec un teint reposé, et n'ayant pas autant besoin de repos qu'avant de se mettre au lit; mais il n'y avait point de danger qu'elle eût le tort de dormir dans cette circonstance. Elle ne ferma pas l'oeil de toute la nuit, et en passa une grande partie dans les larmes. Elle se leva avec un grand mal de tête, toujours incapable de parler, ne prenant de nourriture que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim, donnant par là beaucoup de chagrin à sa mère et à ses soeurs, et rejetant toutes leurs consolations. Maria sans doute était -très sensible-, mais n'avait pas l'ombre de raison. Quand elle avait fini de déjeûner ou de voir déjeûner, elle allait se promener seule, errait dans le village d'Altenham ou sur la colline où elle avait rencontré Willoughby, se nourrissait des souvenirs de son bonheur passé, et pleurait amèrement sur son malheur actuel. Voilà quel était le principal emploi de ses matinées, et les soirées se passaient à-peu-près de même, à rêver, appuyée sur sa main, ou ses regards attachés sur la colline. Quelquefois elle allait à son piano, et jouait tous les airs que Willoughby aimait, où leurs voix avaient été si souvent réunies; elle suivait chaque ligne de musique qu'il avait écrite pour elle, jusqu'à ce que son coeur fût près de se rompre; elle passait ainsi tous les jours des heures entières devant son piano, chantant et pleurant alternativement, sa voix souvent totalement arrêtée par ses sanglots. Dans ses lectures aussi bien que dans sa musique, elle ne cherchait que ce qui pouvait nourrir son chagrin et ses regrets; elle ne lisait rien que ce qu'ils avaient lu ensemble, et le moindre passage relatif à sa situation, renouvelait et augmentait sa douleur. Une telle violence d'affliction ne pouvait pas, il est vrai, durer toujours au même point; au bout de quelques jours, sans s'affaiblir, elle se calma et devint une profonde mélancolie. Mais ses occupations, ses promenades solitaires, ses méditations furent les mêmes et produisaient encore des effusions de larmes. Aucune lettre de Willoughby n'arriva, et Maria ne paraissait point en attendre. Sa mère était surprise, et Elinor inquiète, mais madame Dashwood trouvait toujours des explications pour tout ce qui pouvait accuser Willoughby d'indifférence.--Rappelez-vous, Elinor, dit-elle, combien souvent sir Georges va prendre lui-même nos lettres à la poste et nous les apporte; Willoughby devant qui il nous les a souvent remises, le sait très bien. Nous avons supposé vous et moi que le secret était peut-être nécessaire, et peut-il y en avoir dans leur correspondance si elle passe par les mains de sir Georges, qui connaît sans doute l'écriture de son jeune ami. Elinor en convint, et tâcha d'y trouver un motif suffisant pour expliquer son silence. Mais il y avait un moyen si simple, si naturel de savoir exactement le fond de cette affaire et s'ils étaient engagés ensemble ou non, qu'elle ne pût s'empêcher de le suggérer à sa mère. --Pourquoi, maman, lui dit-elle, ne le demandez-vous pas à Maria? de la part d'une mère si tendre, si indulgente, cette question ne peut pas l'offenser: elle est le résultat naturel de votre affection pour Maria. Elle est par caractère franche, candide, disposée à la confiance, et surtout avec vous particulièrement. --C'est précisément pour cela que je ne voudrais pour rien au monde, répondit madame Dashwood, lui faire une telle question. Supposons qu'il soit possible (ce que je ne crois pas), qu'ils ne soient pas engagés et qu'elle ait des doutes sur lui, combien cela n'ajouterait-il pas à sa douleur d'être forcée d'en convenir? Je ne mériterais pas sa confiance, si je voulais l'obliger à confesser ce qu'elle voudrait peut-être qui fût ignoré de tout le monde. Je connais le coeur de Maria, je sais combien elle m'aime, et que je serai la première à savoir ce qui la touche, quand elle pourra me le dire. Ou elle n'a aucun doute sur la constance de Willoughby, alors je dois être tranquille; ou elle en a, et il serait affreux pour elle de me le dire. Je ne tenterai jamais de forcer la confiance de personne, et moins encore celle de mon enfant, à qui le devoir fait une loi de ne pas me la refuser, lors même qu'elle le voudrait. Elinor trouvait que cette générosité était poussée trop loin avec une fille aussi jeune, et qui avait un tel besoin de guide et de conseil; elle le dit à sa mère, mais ce fut en vain. Le sens commun, la prudence, la raison, tout cédait le pas chez madame Dashwood à une délicatesse romanesque et à son faible pour Maria. Il se passa bien des jours avant que le nom même de Willoughby fût prononcé devant Maria par quelqu'un de sa famille. Sir Georges et madame Jennings n'étaient pas aussi discrets, et la firent souffrir doublement plus d'une fois par leurs sarcasmes sur sa tristesse. Mais un jour madame Dashwood prit par hasard un volume de Shakespear, et s'écria sans y penser; Ah! c'est Hamlet, que nous n'avions pas fini, notre cher Willoughby avait commencé à nous le lire, j'attendais son retour pour l'acheter, mais comme il se passera peut-être des mois avant qu'il revienne.... Des mois! s'écria Maria avec l'accent de la terreur, le ciel m'en préserve; non, non, des semaines tout au plus. Madame Dashwood fut fâchée de ce qui lui était échappé; Elinor au contraire en fut charmée; la réponse de Maria montrait une confiance entière en Willoughby et une connaissance de ses intentions. Un matin, environ douze ou quinze jours après son départ, Elinor obtint de Maria de se promener avec elle comme elles faisaient précédemment avant que le chagrin lui fît préférer de se promener seule. Elle évitait avec soin la compagnie de ses soeurs; si elles allaient sur les collines, elle s'échappait dans la plaine, et grimpait bien vîte les collines lorsqu'elle les voyait descendre. Il était donc très difficile de la trouver; mais Elinor, qui blâmait ce goût de solitude, fit si bien que Maria n'osa pas l'éviter. Elles se promenèrent au travers de la vallée, appuyées amicalement l'une sur l'autre, mais se parlant peu. Maria aimait mieux rester à ses pensées, et Elinor contente d'avoir obtenu qu'elle l'accompagnât, ne voulait rien exiger de plus. Elles arrivèrent insensiblement à l'entrée de la vallée, où la contrée était plus ouverte et présentait une vue plus étendue; elles s'arrêtèrent à la contempler, leurs promenades ne les ayant point encore conduites à cette place. Au-devant d'elles se dessinait au loin la route de Londres, qui par ses sinuosités faisait un effet agréable dans le paysage. Elles en firent la remarque ensemble, Elinor avec admiration, Maria avec un redoublement de tristesse, c'était celle que Willoughby avait traversée et qui conduisait à Londres. Au milieu des objets de cette scène, elles en découvrirent un qui paraissait animé; peu d'instants après elles distinguèrent un homme à cheval, suivi d'un domestique, qui s'avançait de leur côté; elles le virent ensuite plus distinctement, mais sans pouvoir cependant le reconnaître. Les yeux de Maria étaient attachés sur lui, et sur chacun de ses traits; on voyait son émotion qui s'augmentait à mesure que le cavalier approchait. Enfin levant ses mains jointes au ciel: elle s'écria tout-à-coup avec ravissement, c'est lui, c'est bien lui, je le reconnais; qui serait-ce que mon Willoughby! et quittant le bras de sa soeur elle courut à sa rencontre. Elinor la suivit plus doucement, en lui criant: Arrêtez, Maria, que faites-vous? Vous vous trompez, ce n'est point Willoughby; ce cavalier n'est pas aussi grand, il n'a pas du tout sa tournure. C'est lui, c'est bien lui, disait Maria en courant, j'en suis sûre; c'est la couleur de ses cheveux, c'est son habit, son cheval. Ah! je le savais bien qu'il ne tarderait pas à revenir: elle doubla le pas. Elinor convaincue que ce n'était pas Willoughby, effrayée de voir sa soeur courir ainsi au-devant d'un étranger, marcha plus vîte aussi pour la joindre et l'arrêter. Elles furent bientôt à trente pas du gentilhomme à cheval; Maria s'arrête enfin, regarde encore, se sent près de défaillir en voyant alors clairement qu'elle s'est trompée, que ce n'est pas son ami, et se retournant brusquement, elle court en arrière aussi vîte qu'elle est venue. Elinor au contraire s'arrête, en conjurant Maria de le faire aussi. Une autre voix presque aussi bien connue que celle de Willoughby le lui demande aussi. Elle se retourne avec surprise, et voit tout près d'elle Edward Ferrars. C'était la seule personne au monde à qui dans ce moment elle pût pardonner de n'être pas Willoughby, le seul qui pût obtenir une parole d'elle; aussi s'efforça-t-elle de sourire en lui souhaitant la bien-venue, et le bonheur de sa soeur lui fit oublier un instant son -désapointement-[2]. [2]: Mot que la langue anglaise a pris au vieux français, et qu'on ferait bien de reprendre. -Contrariété- qui l'a remplacé ne présente point la même idée, et dans ce cas-ci -désapointement- est le seul qui puisse convenir. Il descendit de son cheval qu'il remit à son domestique, et revint avec les deux soeurs à Barton-Chaumière où il venait leur faire une visite. Elles lui témoignèrent leur plaisir de le revoir, principalement Maria qui mit plus de chaleur dans sa réception qu'Elinor. La conduite de cette dernière dans un moment aussi intéressant que le retour de celui qu'elle aimait aurait étrangement surpris Maria, si elle n'avait pas été une continuation de son inconcevable froideur, quand elle l'avait quitté à Norland. Edward l'étonnait plus encore, elle savait comment Elinor était prudente et réservée; mais un homme, un amoureux aussi glacé lui paraissait un être contre nature; elle ne pouvait en revenir, et vraiment sans être aussi vive, aussi sensible que Maria, on pouvait en être surpris. Passé le premier instant, où il avait témoigné un peu d'émotion en les retrouvant, rien dans sa manière n'annonçait ses sentimens pour Elinor; il ne la distinguait par aucune marque d'affection; à peine paraissait-il sensible au plaisir de la revoir; à peine ses regards se portaient-ils sur elle, il était plutôt triste que content, il ne parlait que lorsqu'il était obligé de répondre à leurs questions. Maria l'examinait avec une surprise qui s'augmentait à chaque instant; il était cependant à-peu-près tel qu'il avait toujours été, mais Willoughby avait tout fait oublier à Maria; elle pensait que tous les amoureux devaient être comme lui. L'extrême contraste de la conduite d'Edward la révolta, et ne daignant plus s'occuper de lui, elle retomba dans le cours habituel de ses pensées. Après un court silence qui succéda à la surprise et aux premières questions, Maria demanda à Edward s'il venait directement de Londres. --Non, répondit-il avec un peu de confusion, il y a environ quinze jours que je suis en Devonshire. --En Devonshire quinze jours! répéta Maria surprise comme on peut le penser qu'il eût été quinze jours dans le voisinage d'Elinor sans chercher à la voir. Il répondit avec un air très peiné qu'il avait passé ce temps là près de Plymouth avec quelques amis. --Avez-vous été dernièrement à Norland, demanda Elinor? --Il y a environ un mois. Votre frère et ma soeur étaient fort bien. --Et ce cher Norland, dit Maria, comment est-il à présent, bien beau n'est-ce pas? --Je suppose, dit Elinor, que votre cher Norland est comme il l'est toujours à la fin de l'automne, les bois et les sentiers couverts de feuilles mortes. --Oh! s'écria Maria, avec quelles ravissantes sensations je voyais tomber ces feuilles! quelles délices, quand je me promenais, de les voir tourbillonner autour de moi, emportées par le vent ou entraînées dans le ruisseau! Quel sentiment de douce mélancolie m'inspiraient ces arbres défeuillés, cet air sombre d'automne, ces feuilles jaunes et flétries qui raisonnaient sous mes pas. Actuellement personne ne les admire, personne ne les regarde, on les dédaigne, et on se hâte de les ôter. --Tout le monde, dit Elinor, n'a pas la même passion que vous pour les feuilles mortes. --Non, il est vrai, mes sentimens sont rarement partagés et compris. Mais quelquefois ils l'ont été, dit-elle avec un profond soupir! il suffit d'un seul être qui sente comme moi.... Elle se tut et tomba pour quelques instans dans une profonde rêverie. Elle en sortit tout-à-coup, et reprenant toute sa vivacité: Arrêtez-vous, Edward, dit-elle, regardez et restez calme si vous le pouvez. Voilà la vallée de Barton, plus loin la délicieuse vallée d'Altenham; regardez ces collines, ce mouvement de terrain, avez-vous jamais rien vu qui soit égal à ceci? à gauche, c'est le parc de Barton, au milieu de ses bois et de ses plantations; et là, derrière cette colline qui s'élève et se dessine avec tant de grace, est notre chaumière. --C'est une belle contrée, dit tranquillement Edward, mais ces fonds doivent être bien boueux en hiver? --Grand Dieu! comment pouvez-vous penser à la boue avec de tels objets sous vos yeux? --C'est, dit-il en souriant, parce que je vois au milieu de ces objets, un chemin étroit et impraticable. --Quel étrange homme vous êtes, dit-elle avec un mouvement d'indignation. --Avez-vous, reprit-il, un agréable voisinage? les Middleton sont-ils aimables? --Rien moins que cela, dit Maria, et à cet égard nous ne pouvons pas être plus mal placées. Maria, s'écria Elinor, comment pouvez-vous parler ainsi? c'est une famille très respectable, M. Ferrars, qui se conduit avec nous de la manière la plus amicale. Avez-vous donc oublié, Maria, combien de jours agréables nous leurs devons? --Non, dit Maria à voix basse, ni combien de pénibles momens. Elinor n'eut pas l'air de l'entendre, et dirigea toute son attention sur leur ami, tâchant de cacher son trouble intérieur en soutenant la conversation sur tous les objets qui se présentaient à son esprit. Sa froideur, sa réserve la mortifiaient intérieurement au moins autant que Maria; elle était blessée, presque en colère, mais résolue de régler sa conduite avec lui plutôt sur le passé que sur le présent. Pour ne pas troubler le plaisir que cette visite ferait à sa mère, elle évita avec soin de montrer aucune apparence de chagrin ou de ressentiment, et le traita amicalement comme elle pensait qu'il devait l'être, vu leurs relations de famille. CHAPITRE XVII. Madame Dashwood ne fut pas du tout surprise en voyant entrer Edward. Dans son opinion rien n'était plus naturel que sa visite à Barton, elle l'était bien plus qu'il n'y fût pas encore venu; aussi le reçut-elle avec de telles expressions de joie et d'amitié, que sa réserve et sa froideur ne purent tenir contre un tel accueil. Elles avaient déja diminué avant d'entrer dans la maison, la manière toute naturelle d'Elinor, l'avait un peu ranimé; celle de madame Dashwood si bonne, si amicale, le mit entièrement à son aise. Elle était si parfaitement aimable, qu'un homme ne pouvait être amoureux de l'une de ses filles, sans l'être aussi de la mère; et il n'eut pas causé une demi-heure avec elle, qu'Elinor eut la satisfaction de le voir aussi bien à son gré qu'elle l'avait toujours vu. Son affection pour toute la famille se réveilla en entier, ainsi que son tendre intérêt pour leur bonheur. Il n'était pas gai cependant, un poids semblait peser sur son coeur; il fit l'éloge de leur habitation, il admira la vue, il fut attentif, bon, aimable, mais il avait un fond de tristesse qu'elles remarquèrent toutes. Madame Dashwood l'attribua à quelque manque de libéralité de sa mère, et s'indigna intérieurement contre les parens avares. Quelles sont à présent les vues de madame Ferrars sur vous, Edward, lui dit-elle, lorsqu'après dîner ils causaient autour du feu; devez-vous encore être un grand orateur en dépit de vous-même? --Non, madame, ma mère est à présent convaincue que je n'ai pas plus de talens que d'inclination pour la politique. --Mais comment donc deviendrez-vous célèbre? car il faut absolument qu'on parle de vous dans le monde pour satisfaire votre famille; et mon cher Edward, il faut vous rendre justice, n'ayant aucun goût de dépense, aucun désir d'obtenir une place, aucune envie de briller et de faire parade de votre savoir, cela vous sera difficile. --Vous dites très vrai, madame, je n'ai comme vous le dites aucun désir d'être distingué, et j'ai toutes les raisons possibles d'espérer que je ne le serai jamais. Grâce au ciel, on ne peut pas m'obliger d'avoir du génie et de l'éloquence! --Vous en auriez autant et plus que beaucoup de gens qui s'en vantent, si vous vouliez vous mettre en avant, mais vous n'avez point d'ambition et tous vos désirs sont modérés. --Comme ceux de tout le monde, madame; je désire autant que qui que ce soit d'être parfaitement heureux, mais je veux l'être à ma manière, et chacun, je crois, en dit autant. Ni la richesse ni les grandeurs ne peuvent faire mon bonheur. --Je le crois bien, dit Maria, qu'est-ce que la richesse et les grandeurs ont à démêler avec le bonheur? --Les grandeurs fort peu, dit Elinor, mais l'argent beaucoup plus. --Elinor, est-ce bien vous qui dites cela? s'écria Maria, l'argent ne peut donner le bonheur qu'à ceux qui n'ont pas d'autres moyens d'être heureux. Tout ce qui est au-dessus du nécessaire est inutile, et ne peut donner aucune satisfaction réelle. --Peut-être, dit en souriant Elinor, nous arriverons au même point; votre -nécessaire- et ma -richesse- seront je crois à-peu-près semblables; voyons à combien fixez-vous votre nécessaire? --A dix-huit cents ou deux mille pièces de revenu, pas plus que cela. --Elinor rit: deux mille pièces de revenu! je me croirais trop riche avec mille. --Et cependant deux mille sont un revenu très borné, dit Maria; une famille de gens comme il faut ne peut pas s'entretenir à moins. Je suis sûre qu'il n'y a nulle extravagance dans ma demande; ce qu'il faut de domestiques, une voiture, un caricle, un train de chasse n'exigent pas moins. --Elinor sourit encore, en la voyant décrire d'avance sa vie de Haute-Combe. --Un train de chasse! dit Edward, au nom du ciel pourquoi voulez-vous en avoir un? êtes-vous devenue la Diane de ces bois? --Maria rougit; non.... je ne chasse pas.... mais.... --Ah! j'entends, le possesseur de vos deux mille guinées peut être un chasseur. --Je voudrais, dit Emma, qu'une bonne fée nous rendît toutes bien riches. --Et moi aussi, s'écria Maria, avec ses yeux brillans de plaisir, en pensant avec qui elle partagerait ses richesses. --J'accepte aussi le don de la fée, dit Elinor, avec la même pensée secrète. --Ah! que nous serions heureuses, dit la petite Emma en frappant les mains de joie; mais je ne sais pas à quoi j'emploierais mon argent! --Pour moi, dit la bonne maman, je ne sais ce que je ferais d'une grande fortune, si mes enfans étaient toutes riches sans mon secours. --Votre coeur, maman, dit Elinor, trouverait assez d'enfans pour qui vous seriez la bonne fée; et puis les embellissemens de notre chaumière. --Moi, dit Edward, je vous vois, mesdames, établies dans une des plus belles places de Londres. Ah! quel heureux jour pour les libraires, les magasins de musique, de gravures. Vous, miss Elinor, vous vous feriez d'abord un cabinet des plus beaux tableaux; pour Maria, il n'y aurait pas assez de bonne musique à Londres, elle ferait arriver toute celle d'Italie, ses livres, et les fameux poëtes; elle achetterait les éditions entières, pour qu'elles ne tombassent pas en des mains indignes... Pardon, Maria, je n'ai pas, comme vous le voyez, oublié nos anciennes disputes. --J'aime tout ce qui me rappelle le passé, Edward, lui dit-elle; que ce soit gai ou mélancolique, vous ne m'offenserez jamais en me le rappelant. Vous avez raison d'ailleurs en supposant que j'achetterais beaucoup de livres et de musique; mais ma fortune cependant ne serait pas toute employée à cet usage, je vous assure. --Vous en donneriez une partie, je parie, à l'auteur qui prendrait la défense de votre maxime favorite, et qui prouverait qu'on ne peut aimer qu'une fois en la vie; car votre opinion n'est pas changée, je suppose. --Moins que jamais; à mon âge les opinions sont fixées. --Maria, dit Elinor, est ferme dans ses principes, comme vous le voyez, elle n'a pas du tout changé. --Seulement, dit Edward, je la trouve un peu plus grave. --Je puis vous faire le même reproche, dit-elle, vous n'êtes pas trop gai vous-même. --Pourquoi pensez-vous cela, répondit-il en étouffant un soupir? la gaîté n'a jamais fait partie de mon caractère. --Ni de celui de Maria, dit Elinor; elle sent très vivement, et s'exprime de même; quand un sujet l'anime, elle en parle avec feu; mais le plus souvent, elle n'est pas réellement disposée à la gaîté. --Je crois que vous avez raison, dit Edward. Cependant elle passera toujours pour une jeune personne très-vive et très-animée. --On se trompe bien souvent, reprit Elinor, en jugeant le caractère ou l'esprit de ceux que l'on ne voit que dans le monde; on est quelquefois entraîné, ou par ce qu'on dit soi-même, ou par ce qu'on entend dire aux autres. Maria est très franche, et se laisse aller à dire tout ce qui lui passe dans la tête sans se donner le tems de réfléchir; c'est là notre querelle habituelle. Quelquefois, avec un coeur excellent, elle dit des choses qui feraient douter de sa bonté; et moi qui sais comme elle est bonne dans le fond, je n'aime pas à la voir mal jugée. --Maria embrassa sa soeur et lui dit: il me suffit que vous et tous ceux que j'aime me rendent justice. L'opinion de ceux qui me sont indifférens m'est aussi très indifférente. Je suis sûre, Edward, que vous êtes de mon avis, car vous ne vous donnez pas grand peine non plus pour paraître aimable envers ceux dont vous ne vous souciez pas. --J'en conviens, répondit-il, et je m'en blâme; je suis tout-à-fait dans le fond de l'avis de votre soeur. Cette politesse générale, qui rend si agréable en société, est bien préférable à votre franchise et à ma maussaderie; je le sens; mais il ne dépend pas de moi d'être autrement; je suis si ridiculement timide, que cela me rend souvent négligent et presque impoli, quoique je n'aie jamais l'intention d'offenser personne. Je crois que j'étais destiné par la nature à la vie simple et retirée; tant je suis mal à mon aise dans le grand monde. --Maria ne peut pas donner sa timidité pour excuse, dit Elinor. --Elle connaît trop bien ses avantages pour être timide, répliqua Edward, la timidité est toujours l'effet du sentiment de son infériorité. Si je pouvais me persuader que mes manières sont aisées et gracieuses je ne serais pas timide. --Vous seriez toujours réservé, dit Maria, et c'est encore pis. --Réservé! Maria, dit-il, qu'entendez-vous par là? --Caché, mystérieux, si vous l'aimez mieux, renfermant vos sentimens en vous-même. --Je ne vous entends pas davantage, dit-il en rougissant; caché, mystérieux, en quelle manière? qu'ai-je donc à confier?... pouvez-vous supposer....... --Je ne suppose rien, monsieur, dit Maria dédaigneusement. L'émotion d'Edward n'échappa point à Elinor; elle en fut surprise, mais s'efforça de rire de cette attaque. Ne connaissez-vous pas assez ma soeur, lui dit-elle, pour comprendre ce qu'elle vient de dire? Ne savez-vous pas qu'elle appelle être -réservé-, lorsqu'on n'est pas toujours dans l'enthousiasme et le ravissement? Edward ne répondit rien; mais il redevint sérieux, occupé, et resta quelque temps absorbé dans ses pensées. CHAPITRE XVIII. Elinor vit avec une grande inquiétude l'abattement de son ami; sa visite ne put lui procurer une satisfaction complète, puisque lui-même ne paraissait pas en éprouver. Il était évident qu'il avait une peine secrète au fond de l'ame; elle aurait voulu du moins voir aussi clairement qu'il conservait pour elle cette tendre affection qu'elle croyait lui avoir inspirée. Mais actuellement rien ne lui paraissait plus incertain; et l'extrême réserve de ses manières contredisait un jour ce qu'un regard plus animé, une inflexion de voix plus tendre lui avaient fait espérer la veille. Il les joignit elle et Maria le lendemain au déjeûner avant que les deux autres dames fussent descendues. Maria persuadée que plus il était silencieux, en général plus il désirait d'être seul avec Elinor, les quitta sous quelque prétexte. Mais avant qu'elle fût à la moitié des escaliers, elle entendit ouvrir la porte de la chambre; curieuse elle se retourne, et à son grand étonnement elle vit Edward prêt à sortir de la maison; elle ne put retenir un cri de surprise! Bon Dieu; où allez-vous donc, lui cria-t-elle? --Comme vous n'êtes pas encore rassemblées pour le déjeûner, je vais voir mes chevaux au village, et je reviendrai bientôt. Maria leva les yeux au ciel et rentra près d'Elinor; elle la trouva debout devant la fenêtre. Si Maria l'eût bien regardée, peut-être aurait-elle surpris quelques larmes dans ses yeux, mais elles rentrèrent bientôt en-dedans, et le déjeûner fut préparé comme à l'ordinaire. Edward revint avec assez d'admiration de la contrée, pour se raccommoder un peu avec Maria; dans sa course au village, il avait vu plusieurs parties de la vallée à leur avantage, et le village lui-même situé plus haut que la chaumière présentait un point de vue qui l'avait enchanté. C'était un de ces sujets de conversation qui électrisait toujours Maria. Elle commença à décrire avec feu sa propre admiration, et à dépeindre avec un détail minutieux chaque objet qui l'avait particulièrement frappée, quand Edward l'interrompit. --N'allez pas trop loin, Maria, lui dit-il, rappelez-vous que je n'entends rien au pittoresque, et que je vous ai souvent blessée malgré moi, par mon ignorance de ce qu'il faut admirer. Je suis très capable d'appeler -montueuse- et -pénible- une colline que je devrais nommer -hardie- et -majestueuse-; -raboteux- ce qui doit être -irrégulier-, ou d'oublier qu'un lointain que je ne vois pas, est voilé par une brume. Il faudrait apprendre la langue de l'enthousiasme, et j'avoue que je l'ignore. Soyez contente de l'admiration que je puis donner; je trouve que c'est un très beau pays. Les collines sont bien découpées, les bois me semblent pleins de beaux arbres; les vallées sont agréablement situées, embellies de riches prairies, et de plusieurs jolies fermes répandues çà et là. Il répond exactement à toutes mes idées d'un beau pays, parce qu'il unit la beauté avec l'utilité, et j'ose dire aussi qu'il est très -pittoresque-, puisque vous l'admirez; je puis croire aisément qu'il est plein de rocs mousseux, de bosquets épais, de petits ruisseaux murmurans; mais tout cela est perdu pour moi. Vous savez que je n'ai rien de pittoresque dans mes goûts. --Je crains que ce ne soit que trop vrai, dit Maria, mais pourquoi voulez-vous vous en glorifier? --J'ai peur, dit Elinor, que pour éviter un genre d'affectation, Edward ne tombe dans un autre. Parce qu'il a vu quelques personnes prétendre à l'admiration de la belle nature bien au-dessus de ce qu'elles sentaient, dégoûté de cette prétention, il donne dans l'excès contraire, et il affecte plus d'indifférence pour ces objets qu'il n'en a réellement. --Je n'ai je vous assure nulle prétention à l'indifférence pour les vraies beautés de la nature; je les aime et je les admire, mais non pas peut-être d'après les règles -pittoresques-; je préfère un bel arbre bien grand, bien droit, bien formé à un vieux tronc tordu, penché, rabougri, couvert de plantes parasites, j'ai plus de plaisir à voir une ferme en bon état, qu'à voir une ruine ou une vieille tour. Maria regarda Edward avec mépris, et sa soeur avec compassion. La conversation tomba. Maria demeura pensive et silencieuse, jusqu'à ce qu'un nouvel objet réveillât son attention. Elle était assise près d'Edward, et celui-ci en prenant sa tasse de thé, passa sa main si directement devant elle, qu'elle ne put s'empêcher de remarquer à son doigt un anneau avec une natte de cheveux. --Je ne vous ai jamais vu porter de bague, Edward, lui dit-elle, montrez-moi celle-là; sont-ce des cheveux de Fanny? Je me rappelle qu'elle vous en avait promis; ses cheveux me paraissaient plus foncés, ce n'est pas d'elle. Maria comme à son ordinaire avait parlé sans réfléchir, mais quand elle vit combien elle avait fait de peine à Edward, elle fut plus fâchée que lui-même de son étourderie. Il rougit jusqu'au blanc des yeux, jeta un regard rapide sur Elinor, et dit enfin: oui, ce sont des cheveux de ma soeur; le travail change toujours les nuances. Elinor avait rencontré son regard, il pénétra au fond de son ame, ce seul regard lui avait dit que ces cheveux étaient les siens; Maria en était tout aussi persuadée. La seule différence c'est qu'elle croyait que c'était un don d'Elinor; et que celle-ci qui savait en conscience qu'elle ne lui avait point donné de ses cheveux, crut qu'il s'en était procuré par quelque moyen inconnu, ou qu'il les avait coupés par derrière sans qu'elle s'en fût aperçue, lorsqu'elle avait quitté Norland. La couleur était bien la même, et la rougeur et le regard d'Edward avaient porté dans son coeur cette douce conviction. Elle était bien loin de lui en vouloir, et n'ayant plus l'air d'y faire attention, elle parla d'autre chose. L'embarras d'Edward dura quelque temps, et finit par une tristesse encore plus marquée, et qui dura la matinée entière. Maria se reprocha vivement ce qui lui était échappé; elle aurait été plus indulgente pour elle-même, si elle avait pu savoir combien peu sa soeur était offensée, et le plaisir secret qu'elle lui avait procuré. Dans le milieu du jour on eut la visite de sir Georges et de madame Jennings, qui ayant entendu dire qu'un gentilhomme était arrivé à la Chaumière, venaient savoir qui c'était. Avec le secours de sa belle-mère, sir Georges ne fut pas long-temps à découvrir que le nom d'Edward Ferrars commençait par un E. et un F., et que c'était là l'amoureux d'Elinor, dont la petite Emma avait parlé. Cette découverte aurait valu beaucoup de railleries à la pauvre Elinor, si la présence d'Edward qu'ils connaissaient aussi peu, ne les avait pas retenus. Mais ni les coups-d'oeils significatifs, ni les sourires malins ne lui furent épargnés. Sir Georges ne venait jamais chez les Dashwood sans les inviter à prendre le thé au Parc dans la soirée ou à dîner le lendemain. Cette fois en l'honneur du nouveau venu, qu'il était fier de contribuer à amuser; l'invitation fut pour le soir et pour le lendemain. --Venez tous prendre le thé avec nous ce soir, dit-il, nous sommes tout-à-fait seuls, mais demain nous avons beaucoup de monde, et il faut absolument dîner au Parc. Madame Jennings les pressa d'accepter. On dansera dans la soirée, dit-elle, et cela doit tenter miss Maria. --Danser! s'écria-t-elle, impossible; qui peut penser à danser! --Qui! vous même, ma belle, et la petite Emma, et les Carey, et les Whitalers. Comment, ma chère, vous pensez de bonne foi que personne ne peut danser, parce que quelqu'un... que je ne nomme pas est parti! --Je voudrais de toute mon ame, dit sir Georges, que Willoughby fût encore avec nous. Ces mots et la rougeur de Maria donnèrent de nouveaux soupçons à Edward. Qui donc est ce Willoughby, demanda-t-il à voix basse à Elinor, près de qui il était assis? Elle le lui dit en peu de mots; mais la contenance et la physionomie de Maria parlaient plus clairement. Edward en vit assez pour comprendre ce qui en était, et quand les visiteurs furent partis, il s'approcha d'elle et lui dit à demi voix: J'ai deviné; dois-je vous dire ce que j'ai deviné? --Quoi donc?.... Qu'entendez-vous? --Dois-je le dire? --Certainement. --Eh bien, j'ai deviné que M. Willoughby chasse. --Maria fut surprise et confuse, cependant elle ne put s'empêcher de rire de sa douce et fine raillerie, et après un moment de silence, elle lui dit: Oh Edward! comment pouvez-vous... Mais le temps viendra où j'oserai.... Je suis sûre que vous l'aimerez. --Je n'en doute pas, répondit-il avec amitié. Cet aveu naïf de Maria l'avait touché; il croyait qu'il y avait une plaisanterie établie sur elle et sur Willoughby sans conséquence, et que Maria s'en défendrait, ou plaisanterait elle-même. Mais elle avait répondu tout autrement qu'il ne s'y attendait; et il sentit que c'était plus sérieux qu'il ne l'avait cru. CHAPITRE XIX. Edward passa une semaine à la chaumière, il fut vivement pressé par madame Dashwood d'y rester plus long-temps; mais on aurait dit qu'il était décidé à se mortifier lui-même, il prit tout-à-coup la résolution de quitter ses amis au moment où il sentait le plus le bonheur de les revoir. Son humeur dans les derniers jours, quoique toujours inégale était cependant beaucoup plus agréable. Il paraissait chaque jour plus content de l'habitation et des environs; il ne parlait jamais de son départ qu'avec un soupir; il avouait que rien ne le rappelait ailleurs; il était même incertain où il irait on les quittant, mais cependant il voulait partir. Jamais, disait-il, aucune semaine de sa vie ne lui avait paru plus courte; jamais il n'avait été plus complètement heureux! Ses paroles, ses regards, des attentions légères, mais qui de sa part disaient beaucoup, tout devait rassurer Elinor sur ses sentimens; mais cependant sa conduite devait la surprendre. Libre de prolonger son séjour auprès d'elle, pourquoi cette obstination de partir? Il n'avait aucun plaisir à Norland, il détestait Londres, et il voulait aller à Norland ou à Londres. Il appréciait leurs bontés, leur amitié au-delà de tout; son plus grand bonheur était d'en jouir, et cependant il voulait les quitter à la fin de la semaine malgré elles et malgré lui, et sans avoir rien à faire qui fût un obstacle à leurs désirs mutuels. Mais Elinor n'était ni susceptible ni défiante, elle mit sur le compte de madame Ferrars tout ce qui l'étonnait dans la conduite de son fils. Il était heureux qu'Edward eût une mère dont le caractère lui était si peu connu qu'il pouvait servir d'excuse pour tout ce qui paraissait étrange dans la manière d'être d'Edward. Sa réserve, sa froideur, ses inégalités, son départ, tout fut mis sur le compte de cette mère. Elle en estima davantage son ami de ne pas lui résister ouvertement, et d'attendre en silence le moment où il serait le maître de déclarer ses sentimens et ses intentions. Elle ne craignait pas de grandes difficultés de la part d'une famille déja alliée à la sienne; elle aurait bien sûrement l'appui de son frère, et sa belle-soeur même n'oserait pas faire autrement que son mari. Edward était assez riche pour n'écouter que le choix de son coeur en se donnant une compagne, lorsqu'à tout autre égard ce choix était honorable. Si madame Ferrars avait l'air de s'y opposer, c'était moins par rapport à elle que pour tenir son fils dans sa dépendance tant qu'elle en avait le droit; et sans doute il jugeait plus sage et plus prudent de ne pas la heurter encore, de temporiser avec elle, et par sa condescendance actuelle de mériter la sienne quand le moment serait arrivé. Ainsi rassurée sur sa conduite, Elinor chercha et trouva la consolation de son départ dans le souvenir de chaque preuve de son affection, de chaque regard pendant cette semaine si vîte écoulée, et surtout de cet anneau qu'il portait à son doigt, et qui plus que le reste encore l'assurait de sa constance. Quand il lui serait resté quelques doutes, ils se seraient tous évanouis au moment de son départ. Il était l'image vivante de la tristesse et des regrets; à peine pouvait-il retenir ses larmes; il ne pouvait cacher combien son coeur était oppressé. Maria fut enfin contente de lui, et lui exprima aussi à sa manière animée ses regrets de le voir partir. Elinor avait assez à faire à garder bonne contenance, et madame Dashwood essayait de remonter un peu son futur gendre. Vous êtes mélancolique, mon cher Edward, lui disait-elle; sans doute il est toujours triste de se séparer de ses amis, mais il n'y a d'ailleurs nulle circonstance affligeante, vous pouvez revenir quand vous le voudrez, et nous désirons tous que ce soit bientôt, n'est-ce pas, Elinor?.... Vous êtes à tout égard un heureux jeune homme, il ne vous manque qu'un peu de patience, ou si vous voulez lui donner un nom plus doux, de l'espoir. Votre mère vous gêne peut-être un peu dans ce moment; mais enfin celui de votre indépendance viendra bientôt. Madame Ferrars assurera votre bonheur, c'est son devoir, et sans doute sa volonté. --Je ne suis pas né pour le bonheur, dit-il en secouant la tête tristement. C'était le moment du départ, sa tristesse augmenta la peine que chacune en ressentait, et laissa surtout une forte impression dans l'ame d'Elinor; mais elle était déterminée à la surmonter. Elle employa toutes les forces dont elle était capable à cacher ce qu'elle souffrait; elle n'adopta pas la méthode dont Maria s'était servie avec tant de succès, dans une occasion semblable, pour augmenter et fixer son chagrin, par le silence, la solitude, l'oisiveté. Dès qu'Edward fut parti, Elinor se mit à son dessin, et employa utilement et agréablement la journée, sans chercher à parler de lui, et sans éviter d'en parler, prenant intérêt à tout ce qui se disait. Si par cette sage conduite elle ne diminua pas ses peines, elle prévint au moins qu'elles ne s'augmentassent inutilement, et sa mère et ses soeurs n'eurent aucune inquiétude sur son compte. Sans se séparer de sa famille, sans les quitter pour se promener seule, sans passer ses nuits blanches, Elinor trouvait encore fort bien le temps de s'occuper d'Edward et de sa conduite, avec les variations de la disposition de son ame, avec tendresse, pitié, blâme, approbation, confiance, doute, etc., etc. Elle pouvait commander à ses actions, à sa manière extérieure, mais non pas à ses pensées; et le passé et le futur se présentaient successivement à son imagination. Maria qui pouvait à peine lui pardonner le calme avec lequel elle supportait l'absence d'Edward, et qui l'attribuait à une sorte d'apathie de caractère qui la rendait incapable d'éprouver une forte passion, aurait été bien étonnée si elle avait pu lire dans le coeur de sa soeur, de le trouver rempli d'un sentiment pour le moins aussi vif, et peut-être plus tendre que le sien pour Willoughby. Peu de jours après le départ d'Edward, Elinor était seule dans le salon, devant sa table à dessiner, et plongée dans ses rêveries, lorsqu'elle en fut tirée par un bruit de voix dans la petite cour verte; elle leva les yeux vers la fenêtre, et vit beaucoup de monde près de la porte. C'était sir Georges, sa femme, sa belle-mère, mais il y avait de plus un monsieur et une dame qu'elle ne connaissait point. Elle était assise près de la fenêtre, et dès que sir Georges l'eut aperçue, il laissa les autres frapper à la porte, et traversant le gazon, il l'obligea d'ouvrir la fenêtre pour lui parler, quoique la distance entre la fenêtre et la porte fût si petite qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas entendus. --Eh bien! dit-il, je vous amène une visite qui vous fera plaisir j'en suis sûr: devinez qui. --Je ne le puis.... Mais chut, on nous entendra. --A la bonne heure; c'est seulement mon beau-frère et ma belle-soeur Palmer. Madame Jennings a, comme, vous savez, marié sa fille cadette il y a six mois à M. Palmer, très aimable jeune homme comme vous verrez. Charlotte est très jolie, je vous assure: avancez un peu la tête vous pourrez la voir. Comme Elinor était certaine de la voir tout à son aise dans quelques minutes, sans faire une impolitesse, elle n'avança point. --Où est Maria, dit sir Georges, s'est-elle sauvée quand elle nous a vus? Son piano est ouvert. Depuis que quelqu'un que je sais bien n'est plus là, elle ne peut souffrir personne. --Non, je vous assure, j'étais seule, je crois qu'elle se promène. Ils furent joints par madame Jennings, qui n'eut pas la patience d'attendre qu'on eût ouvert la porte pour causer avec sa chère Elinor. Eh bon jour! chère enfant, comment vous portez-vous? Un peu triste, je présume, c'est tout simple; et votre mère et vos soeurs? C'est mal à elles de vous laisser ainsi à vos regrets; mais nous voici pour vous distraire. Je vous amène ma fille cadette et mon fils Palmer; vous en serez charmée. Ce n'est pas pour la vanter, mais c'est un vrai bijou que ma Charlotte! Ils sont arrivés hier soir au moment où nous les attendions le moins. Nous étions à prendre le thé, j'entends le bruit d'un carrosse; jamais il ne m'entra dans l'esprit que ce fût mes enfans; je pensais que c'était le colonel Brandon qui revenait; je dis à sir Georges, j'entends une voiture, je parie que c'est Brandon. Il faudra bien qu'il nous conte ce qu'il est allé faire à Londres. Sir Georges se lève et.... Elinor fut obligée de lui tourner le dos au milieu de son intéressante histoire, pour recevoir le reste de la compagnie. Lady Middleton présenta sa soeur et son beau-frère. Madame Dashwood et Emma descendirent en même temps, et tout le monde s'assit. On se regarda mutuellement avec curiosité, on dit quelques lieux communs. Madame Jennings rentra avec sir Georges et continua son histoire. Madame Charlotte Palmer était de quelques années plus jeune que lady Middleton, et totalement différente et pour la figure et pour les manières, quoiqu'elle fût dans le fond tout aussi insipide, mais dans un autre genre; ce qui prouve que l'insipidité même peut varier. Elle était petite et grasse, son teint était beau, tous ses traits jolis et gracieux, et une expression de gaîté et de contentement ne l'abandonnait jamais. Sa figure n'avait ni la noblesse, ni la beauté de celle de sa soeur, mais elle était beaucoup plus prévenante. Elle entra en souriant, elle sourit tout le temps de sa visite, excepté quand elle riait, et sourit encore en s'en allant. Son mari formait avec elle un parfait contraste. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d'une assez belle figure; aussi grand et mince qu'elle était courte et ronde, aussi brun qu'elle était blanche, aussi grave et sérieux qu'elle était gaie et riante, aussi important qu'elle était affable: enfin au physique et au moral c'étaient deux êtres d'une nature différente. Il entra dans la chambre d'un air assez dédaigneux, salua légèrement les dames, sans dire un seul mot s'assit auprès d'une table, jeta un regard rapide sur elles et sur l'appartement, prit un papier nouvelle qui était sur la table, et le parcourut tout le temps de la visite. Madame Palmer au contraire fut à peine assise, que son admiration pour tout ce qu'elle voyait éclata. Ah! mesdames, quelle délicieuse habitation! que ce salon est commode et bien arrangé! Voyez, maman, combien tout ceci est embelli depuis que je ne l'ai vu. J'ai toujours trouve le site délicieux; mais vous en avez fait tout ce qu'il y a de plus charmant. Vous ne m'aviez pas dit, ma soeur, avec quel goût tout ceci est arrangé. Ah! combien j'aimerais avoir une maison comme celle-ci! Cela n'est-il pas, possible, mon cher amour? M. Palmer ne répondit rien, et ne leva pas les yeux de dessus le papier qu'il tenait. --C'est à vous que je parle, mon amour. (Même silence) M. Palmer ne veut pas m'entendre, dit-elle en riant; cela lui arrive souvent. Il est si drôle quelquefois, M. Palmer; c'est qu'il a beaucoup, beaucoup d'esprit, et il est absorbé dans ses pensées: elle rit encore. Madame Dashwood les regarda tous deux d'un air étonne. Madame Jennings de son côté achevait l'histoire de sa surprise de la veille et ne la finit que lorsqu'il n'y eut plus rien à dire. Madame Palmer rit aux éclats de l'étonnement qu'on avait eu au Parc, en les voyant arriver; et lady Middleton prit sur elle de dire bien froidement, que c'était une agréable surprise. --Vous pouvez penser combien j'étais charmée de les voir, reprit madame Jennings, mais, ajouta-t-elle en se penchant vers Elinor, j'étais fâchée qu'ils eussent fait un si long voyage, car ils sont venus de Londres tout d'une traite, et.... une jeune mariée.... Vous comprenez.... il y avait du danger dans sa situation. Je voulais au moins qu'elle se reposât tout le jour; mais retenez ces jeunes femmes! Elle a absolument voulu venir avec nous, elle languissait de vous voir. Madame Palmer rit, baissa les yeux, dit que ce qui faisait plaisir n'était jamais dangereux. --Elle n'entend rien encore à cela, reprit sa mère; une première grossesse... Vous comprenez. Elle doit je pense accoucher en février. Lady Middleton excédée d'une conversation aussi triviale, l'interrompit pour demander à M. Palmer, s'il y avait quelque chose de nouveau dans les papiers. --Rien du tout, madame, ennuyeux à périr; et il continua de les lire. --Ah, je vois venir la belle Maria, dit sir Georges; je vous conseille de cesser votre lecture, Palmer, si vous voulez voir une des plus belles personnes que vous ayez jamais vues. Il alla au-devant d'elle dans l'entrée, la prit par la main et la fit entrer. A peine eût-elle paru que madame Jennings lui demanda si elle venait d'Altenham. Madame Palmer éclata de rire à cette question, et prouva par-là qu'elle la comprenait. M. Palmer se leva, la regarda pendant quelques minutes, puis se rassit et reprit son papier nouvelle. Madame Palmer ne se rassit pas, elle alla examiner les dessins qui garnissaient les murs et son déluge d'admiration recommença. Ah! que c'est beau! que c'est délicieux! Regardez donc, maman, je n'ai jamais rien vu de si charmant; je serais toute une journée à les regarder. Après en avoir vu un ou deux, elle se rassit, sans penser qu'il y en avait encore une douzaine. Bientôt après lady Middleton donna le signal du départ. Alors M. Palmer se leva d'un air important, posa le papier, étendit les bras en bâillant, et regarda avec distraction autour de lui. --Avez-vous dormi, mon amour, lui dit sa femme en riant? On dirait que vous vous réveillez. Il ne fit aucune réponse et après avoir examiné la chambre; il observa judicieusement qu'elle était trop basse et que le plafond était voûté: ce sont les seuls mots qu'il prononça; il salua comme en entrant, et sortit avec les autres. Sir Georges avait été très pressant pour que les habitantes de la . 1 , , ; 2 , ' 3 ' . , , 4 ' - ? 5 6 - - , ; ; 7 , : ' , 8 . 9 10 - - ! , 11 ; 12 , 13 ' . , 14 - ' ' ' : ' - 15 ' ? 16 ' ' ; 17 18 . 19 20 - - - , ; 21 ' , ! ! ! - ' 22 , 23 , , ' 24 . ; 25 ' ' , 26 . - - 27 ( ) 28 , . 29 30 - - , ! - ? - 31 , 32 , ' 33 ? 34 35 - - , , 36 . 37 38 - - ' ' . 39 40 - - ; : ' 41 ' ' . 42 43 - - ' ' , ; ' - 44 ? - 45 , , ' 46 ' ' 47 , , ? 48 ' - - , 49 , ? - 50 ? 51 , - ' 52 ' ' ? 53 - , ' 54 , ' , , 55 - - , ' 56 ? - ' 57 ' , 58 - ? ' ; 59 ? 60 , ' ' 61 . - - 62 ? , , 63 ' , ; ' . 64 , , 65 ' . 66 . 67 68 - - , , 69 ' ; ' , 70 ' . ' , 71 ' , ' 72 . 73 74 - - , ! ' , 75 ' . 76 77 ' ' . 78 ; ' 79 ; ' . , 80 - , , 81 ' ' . 82 83 ' . 84 ; 85 ; ; 86 , . 87 . 88 , 89 ; ' ; 90 , . 91 92 - ' ; ' 93 . 94 - , ' 95 ; 96 , , 97 98 , 99 ' . , , 100 , ' ' 101 . 102 103 104 105 106 . 107 108 109 110 ' . 111 112 , ' ' 113 ; ' ' 114 . 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