étaient obligés de se séparer une ou deux contredanses, ils tâchaient au moins d'être près l'un de l'autre. Lorsqu'on ne dansait pas ils étaient toujours et toujours à causer dans un coin du salon; si on se promenait c'était lui qui la conduisait dans son caricle. Une telle conduite excitait comme on le comprend les railleries de toute la société, mais ils s'en embarrassaient fort peu, et cherchaient plutôt à les provoquer. Madame Dashwood au lieu de gronder sa fille comme elle l'aurait dû, et de la retenir au moins par l'obéissance, puisque la raison n'avait pas de prise sur elle, partageait tous ses sentimens avec une chaleur presque égale à celle de Maria. Elle avait un de ces coeurs qui n'ont point d'âge et ne vieillissent jamais. Tout cela lui paraissait la conséquence très-naturelle d'une forte inclination entre deux jeunes gens vifs et sensibles qui se rendaient mutuellement justice. Au lieu de retenir Maria, elle renchérissait sur l'éloge de Willoughby; elle le comparait à feu son époux, et sa fille à elle-même dans le temps de leurs amours. Ah! comme c'était pour Maria le temps du bonheur! Qu'on se rappelle le charme d'une première passion, de ce sentiment si nouveau, si ardent qui s'empare de l'ame entière, et celle de Maria était formée pour l'éprouver dans toute sa force. Aussi s'attacha-t-elle à Willoughby mille fois davantage qu'à sa propre existence. Elle le voyait à chaque instant sans remords, sans contrainte, puisque c'était sous les yeux de sa mère, qui l'approuvait, et que toutes les deux trouvaient de jour en jour de nouveaux motifs de l'aimer davantage. Norland et Sussex, et toute sa vie passée étaient effacés de sa mémoire; elle n'existait plus qu'en Devonshire, et pour son adoré Willoughby. La pauvre Elinor n'était pas aussi heureuse; son coeur ne goûtait pas le même bonheur. Il était encore à Norland, et rien autour d'elle ne pouvait remplacer ce qu'elle y avait laissé. Ce n'était assurément ni lady Middleton, ni madame Jennings qui pouvaient la dédommager des entretiens dont elle gardait un si tendre souvenir. La dernière, il est vrai, était une excellente femme, mais une parleuse éternelle; et comme au premier instant Elinor était devenue sa favorite, c'était toujours à elle qu'elle adressait ses discours. Elle lui avait déjà raconté son histoire cinq ou six fois; Elinor savait toutes les particularités de son mariage et de celui de ses filles, tous les détails de la maladie de monsieur Jennings, tout ce que le pauvre cher homme lui avait dit en mourant, etc. Lady Middleton plaisait mieux à Elinor, mais elle eut bientôt remarqué qu'elle ne parlait pas, parce qu'elle n'avait rien à dire, et que ce calme, qui d'abord allait assez bien à sa belle physionomie et lui donnait un grand air de décence et de retenue, n'était qu'un manque total d'idées et de sentimens. On restait toujours avec elle au même point; et depuis sa première visite à la chaumière, toujours également froide et polie, leur liaison ne s'était pas avancée d'une ligne. Elle disait aujourd'hui ce qu'elle avait dit hier, et presque dans les mêmes termes; son insipidité était invariable, son humeur était toujours la même. Quoiqu'elle ne s'opposât point aux parties de son mari, qu'elle veillât à ce que tout fût dans les règles, et que ses deux plus grands enfans fussent toujours avec elle, elle ne paraissait y prendre aucun plaisir, mais aussi n'en recevoir aucune peine. Elle ne s'ennuyait ni ne s'amusait; il lui était égal d'être là ou ailleurs; elle était avec son mari et sa mère, de même qu'avec les étrangers, et sa présence ajoutait si peu de chose à la société, qu'on aurait oublié qu'elle était là, si des enfans bruyans et gâtés n'avaient pas été autour d'elle. Ce n'était donc pas une ressource pour Elinor, et de toutes leurs nouvelles connaissances, le colonel Brandon était le seul qui excitât en elle l'intérêt de l'amitié, et avec qui elle pût s'entretenir avec plaisir. Willoughby lui était indifférent. Elle le trouvait assez aimable; mais il l'était rarement pour elle; toutes ses attentions, tous ses propos s'adressaient à Maria. Cette dernière laissait, il est vrai, le colonel Brandon entièrement à sa soeur. Il trouvait sans doute dans l'aimable entretien d'Elinor quelque consolation de la parfaite indifférence de celle qui, malgré lui, occupait son coeur et sa pensée; mais cette indifférence redoublait sa tristesse habituelle, et sa conversation n'était rien moins que gaie. Elinor le plaignait sincèrement, d'autant qu'elle avait lieu de croire que ce n'était pas la première fois qu'il était malheureux en amour. Un soir, pendant que tous les autres dansaient, ils voulurent se reposer, et s'assirent à côté l'un de l'autre. Les yeux du colonel étaient fixés sur Maria, qui dansait avec Willoughby. Il dit avec un triste sourire: votre soeur, à ce qu'on m'assure, n'approuve pas les seconds attachemens; elle pense qu'on ne doit aimer qu'une fois. --Oui, répliqua Elinor, ses opinions sont un peu romanesques. --Ou plutôt, à ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement ne peut pas exister. --Je crois que c'est-là son idée; mais comment ne réfléchit-elle pas sur le caractère de notre bon père qui s'est marié deux fois par inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions; dans quelques années ses opinions seront établies sur des bases plus réelles: alors il sera plus aisé de les définir et de les justifier; à présent je lui en laisse le soin. --Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d'un jeune coeur, qu'on est presque fâché du moment où il y renonce pour adopter les opinions générales. --Je ne puis être de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvéniens dans la manière de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son système a le funeste effet de nourrir son esprit de chimères qui l'égarent, et qui la rendront malheureuse quand la triste réalité les dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait à ce que je crois bien avantageuse. Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu d'émotion dans la voix: est-ce que votre soeur ne fait aucune distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce que ceux qui ont été malheureux dans un premier choix, ou par l'inconstance de son objet, ou par l'entraînement des circonstances doivent rester indifférens tout le reste de leur vie! --Je vous assure, colonel, répondit Elinor, que je ne connais pas son système en détail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu admettre qu'un second amour pût être pardonnable. --Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses idées.... Mais non, non, je ne le désire pas. Quand les idées romanesques d'un jeune esprit sont forcées de s'évanouir, combien souvent sont-elles remplacées par des principes trop communs hélas! dans le monde, et trop dangereux. J'en parle d'après l'expérience. J'ai connu une jeune dame qui ressemblait extrêmement à votre soeur en tout point; même chaleur de coeur; même vivacité d'esprit; elle pensait et jugeait comme elle, et par un changement forcé, par une série de circonstances malheureuses..... Ici il s'arrêta soudainement, comme s'il avait pensé qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi à des conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entrées dans la tête d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excité ses soupçons, mais le trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle Dashwood que ce qui la concernait était un triste secret, et de là elle fut conduite naturellement à croire que l'émotion du colonel en parlant d'elle était relative à un tendre souvenir. Elle se tut, et ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi: l'histoire entière se serait achevée dans son active imagination, si elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mélancolique histoire d'un amour malheureux. CHAPITRE XII. Elinor et Maria se promenaient ensemble le matin suivant; la dernière confia à sa soeur quelque chose, qui, malgré toutes les preuves qu'elle avait de l'imprudence de Maria et de son manque de raison, la surprit par l'excès de son extravagance. Maria lui apprit avec un transport de joie, que Willoughby lui avait fait présent d'un cheval; c'était une jument charmante qu'il avait élevée lui-même à Haute-Combe, sa campagne de Sommerset-Shire, et qui était exactement un cheval de femme, doux, sage, vif et d'une bonne hauteur. Sans considérer qu'il n'entrait pas dans le plan de sa mère d'avoir des chevaux, que si elle y consentait en faveur de ce don, il faudrait en acheter un autre pour un domestique, puis engager un palefrenier pour en avoir soin, et après tout cela bâtir une écurie pour le loger, elle avait accepté cet inconcevable présent sans hésiter, et le dit à sa soeur avec ravissement. Il compte, ajouta-t-elle, envoyer un de ces jours son jokey en Sommerset-Shire pour la chercher, et quand elle sera arrivée, nous la monterons tous les jours, escortées par Willoughby; nous irons tour-à-tour, vous et moi, car, ma chère Elinor, vous en userez tout comme moi. Imaginez le délice de galoper dans cette plaine, de grimper à cheval ces collines. Elinor souffrait de faire évanouir ce songe de félicité; il le fallait cependant. Elle rassembla son courage, et tâcha de lui faire comprendre avec tendresse et raison qu'elle devait y renoncer. Maria ne voulait d'abord rien entendre; elle avait réponse à tout; elle était sûre que sa maman n'y ferait nulle objection; un domestique de plus serait une bagatelle; tout cheval serait bon pour lui, il en emprunterait au Park, et pour écurie le plus simple hangar serait suffisant. Alors Elinor essaya d'élever quelques doutes sur l'inconvenance d'accepter un présent d'un jeune homme, qu'elle connaissait aussi peu. C'en était trop, et les yeux noirs de Maria brillèrent d'indignation. Vous vous trompez, Elinor, dit-elle vivement, en supposant que je connaisse peu Willoughby; il n'y a pas long-temps il est vrai que je le vois, mais je le connais plus que qui que ce soit au monde, excepté vous et maman. Ce n'est ni le temps, ni l'occasion qui déterminent les liaisons du coeur; c'est uniquement la sympathie, une disposition réciproque qui entraîne irrésistiblement. Dix ans sont quelquefois insuffisans pour connaître à fond quelqu'un qu'on voit tous les jours; et avec d'autres, dix jours, dix heures mêmes sont plus que suffisantes. Tenez, par exemple, je croirais plutôt me rendre coupable d'imprudence en acceptant un cheval de mon frère que de Willoughby. Je connais très-peu John, quoique nous ayons vécu ensemble des années; mais sur Willoughby mon jugement est formé, et je le connais comme moi-même. Elinor crut qu'il était plus sage de ne plus dire un mot sur un sujet qui tenait si fort à coeur à sa soeur; elle la connaissait assez pour savoir que là dessus elle n'entendrait pas raison, et s'affermirait encore plus dans son idée; il lui restait d'ailleurs un moyen plus sûr de réussir. Maria chérissait sa mère, et dès qu'Elinor lui eut représenté que madame Dashwood ferait des sacrifices et s'imposerait à elle-même des privations pour que sa fille chérie eût ce plaisir, elle y renonça à l'instant, et promit de ne pas même tenter la bonté de sa mère et de ne pas lui parler de cette offre, qu'elle refuserait elle-même positivement la première fois qu'elle verrait Willoughby. Elle fut fidèle à sa parole, et quand Willoughby vint à la chaumière le même jour, Elinor (à sa grande satisfaction) entendit Maria lui exprimer à voix basse tout son regret de ne pouvoir accepter le cheval qu'il voulait lui donner. Elle lui dit les motifs qui lui avaient fait changer d'avis, et avec assez de fermeté pour qu'il n'essayât pas de les détruire; son chagrin cependant fut très-apparent, et après l'avoir exprimé avec vivacité, il ajouta aussi à voix basse: Eh bien! Maria, ce cheval est encore à vous, quoique vous ne puissiez pas vous en servir à présent. Je vous le garderai jusqu'à ce que vous vouliez le réclamer; quand vous quitterez Barton pour vous établir dans une plus grande maison, ma Reine Mab (c'est son nom), vous y recevra. C'est tout ce que put entendre Elinor; et de la manière dont ces mots furent prononcés, en nommant -Maria- par son nom de baptême, elle jugea leur intimité tout-à-fait décidée, d'un commun accord. De ce moment elle ne douta pas qu'ils ne fussent engagés l'un à l'autre pour se marier incessamment, et n'eut pas d'autre surprise, connaissant leur franchise à tous deux, que de l'apprendre par hasard. Emma lui raconta quelque chose le jour suivant qui la confirma tout-à-fait dans cette idée. Willoughby passa toute la journée avec elles; pendant que madame Dashwood et Elinor s'habillaient, Emma resta seule au salon avec lui et Maria, et la petite fine mouche, sans avoir l'air de les regarder, faisait des observations, qu'elle communiqua ainsi à sa soeur aînée.--O Elinor! j'ai un grand secret à vous dire sur Maria; je suis sûre qu'elle se mariera bientôt avec M. Willoughby. --Vous avez dit ainsi, Emma, depuis le premier jour que vous l'avez rencontré sur la colline, et il n'y avait pas une semaine qu'il était reçu chez nous que vous étiez certaine que Maria portait son portrait au cou, et quand vous avez un jour tiré malicieusement par derrière le cordon qui l'attachait, c'était.... la miniature de notre vieux bon oncle que vous avez mise au jour. --Oui, c'est vrai; mais à présent c'est tout autre chose; je suis sûre qu'ils vont bientôt se marier, car il a dans son portefeuille une grosse boucle des cheveux de Maria. --Prenez garde, Emma, c'est peut-être les cheveux de quelque grande tante, de madame Smith. --Non, non, vous dis-je, c'est bien de Maria; j'en suis bien sûre, car je les lui ai vu couper. Hier, quand vous et maman sortîtes de la chambre, il s'approcha tout près d'elle sur le dos de sa chaise; et ils parlèrent ensemble si bas que je ne pouvais rien entendre, mais il me semblait qu'il lui demandait quelque chose. Elle secouait ainsi la tête, comme pour dire non: mais en même temps elle sourit en le regardant, comme pour dire oui. Alors il prit des ciseaux et coupa une longue boucle de ses cheveux, de ceux qui retombaient sur sa nuque; il les baisa plus de vingt fois, et les enveloppant dans une feuille de papier, il les cacha dans son portefeuille. Qu'avez-vous à dire à présent, mademoiselle Elinor? n'est-il pas vrai qu'ils sont engagés? Il fallut bien croire Emma, et d'autant plus facilement que son rapport était à l'unisson de ce qu'elle voyait chaque jour; mais la sagacité de la petite ne s'exerçait pas toujours sur Maria, et la prudente Elinor n'en fut pas à l'abri. La bonne madame Jennings dont le plus grand plaisir était de railler et d'embarrasser les jeunes filles par des questions d'amour, et de découvrir le secret de leur coeur, attaqua la petite Emma sur le compte de sa soeur aînée. Il était impossible, dit-elle, qu'étant aussi jolie, elle n'eût pas un amoureux, et elle avait la plus grande curiosité de savoir son nom. La petite rougit, et se tournant vers sa soeur: puis-je le nommer, lui dit-elle? Tout le monde éclata de rire; Elinor même essaya de rire aussi, mais ce fut un effort pénible. Elle était convaincue qu'Emma n'avait et ne pouvait avoir en vue qu'Edward Ferrars, dont elle n'aurait pu entendre le nom sans une émotion qui aurait excité les railleries de madame Jennings. Maria sentit vivement aussi ce que sa soeur devait souffrir, mais elle augmenta plutôt que de diminuer son trouble. Elle rougit beaucoup aussi et dit en colère à Emma: Rappelez-vous, Emma, que quelles que soient vos conjectures, vous n'avez pas le droit de les répéter. --Je n'ai point de conjectures, répondit la petite; c'est vous, Maria, qui m'avez appris le nom de l'amoureux d'Elinor. Les éclats de rire recommencèrent. Emma fut vivement pressée de dire ce nom; elle s'en défendit: Non, non, Madame, voyez comme Maria est fâchée; non, je ne veux pas le dire, mais je sais bien qui c'est, et où il est. --Oh! pour ce dernier point, mon enfant, j'en sais autant que vous, dit M. Jennings, c'est à Norland, j'en suis sûre.... Je parie que c'est le curé de la paroisse! --Non, non, pas du tout, ce n'est point un curé, je vous assure. --Non! et bien qu'est-il donc? militaire sans doute. --Encore moins, il n'est rien du tout.... que l'amoureux d'Elinor. --Emma, dit Maria en colère, vous savez fort bien que tout cela est vine invention de votre part, et que cette personne n'est rien sans doute, puisqu'elle n'existe pas. --Ah mon Dieu! s'écria Emma, il est donc mort dernièrement, car je sais fort bien qu'il existait, et que les premières lettres de son nom étaient un -E- et une -F-. Elinor s'était un peu éloignée sous quelque prétexte, mais elle entendait tout et elle était au supplice. Pour la première fois lady Middleton lui parut très-aimable en observant qu'il pleuvait beaucoup, et ramenant l'attention de chacun sur le temps et les nuages. C'était moins pour obliger Elinor que pour faire cesser un entretien qui l'ennuyait; mais le colonel Brandon saisit cette idée, parla de la pluie avec milady, puis de la gentillesse de la petite Sélina, puis de la bonté du thé, puis de l'élégance du service, et l'amour d'Elinor fut oublié. Mais il ne lui fut pas facile de se remettre de son trouble, et jamais elle n'avait mieux senti combien ce nom l'intéressait. Dans le cours de la soirée sir Georges proposa une partie de campagne pour le lendemain; il s'agissait d'aller voir une très-belle terre à douze mille de Barton, appartenant à un beau-frère du colonel Brandon. Il était absent, et il avait laissé les ordres les plus stricts pour que personne n'entrât chez lui que ceux que le colonel amènerait. Sir Georges vantait excessivement toutes les beautés de cette maison et des jardins, et sans doute il pouvait en parler, car depuis dix ans, il y conduisait au moins deux fois, chaque été les hôtes qu'il avait chez lui. Il y avait entr'autres une immense pièce d'eau et une grande chaloupe qui devait former un des plus grands amusemens de la journée. On y porterait des viandes froides, des vins; on irait en calêche ouverte, en phaéton, en caricle, et chaque chose fut arrangée pour en faire une vraie partie de plaisir. Quelques personnes de la compagnie pensaient différemment; la saison était trop avancée, et le temps trop humide pour aller chercher le plaisir aussi loin; il avait plu tous les jours pendant la quinzaine; madame Dashwood était déjà très-enrhumée, et à la prière instante d'Elinor, elle consentit à n'en pas être et à rester chez elle. CHAPITRE XIII. La partie projetée tourna très différemment de ce qu'on avait imaginé; les uns y voyaient un plaisir parfait, quelques-uns de l'ennui, d'autres de la fatigue. Il n'y eut rien de tout cela; elle manqua au moment où on s'y attendait le moins. A dix heures toute la société était au Parc, où on devait déjeûner amplement avant le départ. Sir Georges ne se possédait pas de joie. Il avait plu toute la nuit, mais le temps s'était éclairci sur le matin, les nuages se dispersaient à l'horison, et le soleil paraissait. Nous aurons un temps de Dieu, disait-il, et vous verrez Whitwell dans toute sa gloire. Tout le monde était en train et de bonne humeur; on était décidé à s'amuser quoiqu'il arrivât, et l'on se montait en gaîté. Pendant le déjeûner on apporta les lettres. Il y en avait une pour le colonel Brandon; il la prit, regarda l'adresse, pâlit et quitta immédiatement la chambre. --Qu'est-ce qui arrive à Brandon, dit sir Georges! Personne ne répondit. --J'espère qu'il n'a pas reçu de mauvaises nouvelles, dit lady Middleton; mais il faut que ce soit quelque chose de bien extraordinaire pour laisser ma table de déjeûner si brusquement. Dans moins de cinq minutes il rentra. --Point de mauvaises nouvelles j'espère, lui dit madame Jennings, au moment où il ouvrit la porte. --Non, madame, aucune; je vous remercie de votre intérêt. --Très-vif en vérité. Est-ce d'Avignon! j'espère que votre soeur n'est pas plus malade! --Non, madame, ma lettre est de Londres, et c'est simplement une lettre d'affaires. --Mais comment se fait-il que la seule écriture vous ait autant troublé? Venez, venez à côté de moi, cher colonel, racontez-moi ce que c'est; quelque chose d'intéressant pour vous, j'en suis sûre. --Ma chère maman, dit lady Middleton, laissez de grace le colonel achever son déjeûner. Voilà votre tasse, colonel. Il la prit et la but rapidement sans s'asseoir.--Peut-être est-ce pour vous dire que votre cousine Fanny se marie? est-cela, dit madame Jennings? --Non, madame pas du tout. --Eh bien donc! je sais ce que c'est, et qui vous écrit, colonel; j'espère qu'elle se porte bien. --Qui? madame, dit le colonel en rougissant un peu. --Oh vous savez très-bien de qui je veux parler. Le colonel impatienté ne répondit pas; il s'adressa à lady Middleton.--Je suis très-fâché, milady, lui dit-il, d'avoir reçu cette lettre ce matin; elle m'oblige à partir de suite pour Londres. --Pour Londres! s'écria madame Jennings: quelle folie, et que peut-on avoir à faire à Londres dans cette saison. --C'est moi qui perd le plus, dit-il, en étant forcé de quitter une société aussi agréable; mais ce qui me chagrine surtout, c'est que je crains de faire manquer la partie de ce matin, et que ma présence ne soit absolument nécessaire pour être admis à Whitwell. Tout le monde fut consterné. --Mais si vous écriviez un billet à la concierge, M. Brandon, dit vivement Maria, ne serait-ce pas suffisant? --Je crains que non mademoiselle. --Il faut absolument que vous veniez avec nous, s'écria sir Georges; il n'y a point d'affaire plus importante au monde que de ne pas déranger une partie sur le point de commencer. Renvoyez votre départ pour la ville à demain, Brandon; voilà tout. --Je voudrais que cela me fût possible, dit-il avec fermeté; mais je ne puis retarder mon départ d'un jour. --Si vous vouliez seulement nous dire de quoi il est question, dit madame Jennings, et nous conter votre affaire, nous déciderions si elle est si pressée ou si vous pouvez rester. --Vous ne perdrez que cinq ou six heures, dit Willoughby, si vous vouliez seulement différer jusqu'à notre retour. --Je ne puis pas perdre seulement une heure, répondit le colonel. Elinor entendit Willoughby qui disait à voix basse à Maria:--Il est de ces gens maussades qui ne peuvent supporter une partie de plaisir; il avait peur de s'enrhumer ou d'être mouillé, j'en suis sûr, et il a inventé cela pour faire manquer celle-ci. Je voudrais parier cinquante guinées que cette lettre est de sa main. --Je n'en doute pas, dit Maria. --Il n'y a pas moyen de vous persuader, dit sir Georges, quand une fois vous avez mis quelque chose dans votre tête; je sais cela depuis long-temps: voyez cependant combien vous nous contrariez. Le colonel répéta encore tout son chagrin d'en être la cause, mais déclara que son départ était inévitable. --Eh bien donc! quand vous reverra-t-on? --Bientôt j'espère, ajouta lady Middleton, et nous remettrons la partie de Whitwell à votre retour; j'aurai le temps de tout mieux arranger. --Vous êtes très obligeante, madame, mais mon retour est si incertain, que je n'ose prendre aucun engagement. --Je vous déclare, dit sir Georges, que si vous n'êtes pas ici à la fin de la semaine, je vais vous chercher. --Oui, oui, sir Georges, faites cela, s'écria madame Jennings; vous saurez alors ce que c'est que cette affaire, et vous me le direz. On vint avertir le colonel que son cheval était prêt.--Vous n'allez pas à cheval jusqu'en ville, dit sir Georges? --Non: seulement jusqu'à la première poste. --Eh bien! je vous souhaite un bon voyage, entêté que vous êtes; allons un effort de complaisance; renvoyez ce cheval. --Je vous jure que cela n'est pas en mon pouvoir. Il prit congé de toute la compagnie, qui lui rendit son salut avec humeur, à l'exception d'Elinor qui n'avait pas dit un mot pour le retenir, et qui le salua avec affection.--N'y a-t-il aucune chance, mademoiselle Elinor, lui dit-il, de vous voir à Londres cet hiver avec votre soeur? --Je crains qu'il n'y en ait point. --Je vous dis donc adieu pour plus long-temps que je ne voudrais, dit-il avec émotion. Il lui prit la main qu'il serra doucement, et fit un simple salut à Maria. Madame Jennings voulait encore le retenir pour lui faire dire son secret; mais il lui souhaita le bonjour, et quitta la chambre avec sir Georges. Les plaintes, les regrets, les lamentations, les reproches, les sarcasmes, les conjectures, que la politesse avaient retenus, éclatèrent à la fois dès qu'ils furent sortis, lorsque madame Jennings fit taire tout le monde en disant: Je crois que j'ai deviné l'-importante- affaire qui nous a tous rendus si malheureux. --Quoi donc? chère dame, qu'est-ce que vous croyez? dites-vite, s'écria chacun. --Je suis sûre que c'est pour miss Williams. --Et qui est miss Williams, demanda Maria? --Quoi! vous ne connaissez pas miss Williams! vous en avez au moins entendu parler? --Pas du tout, je vous jure. --Eh bien! miss Williams, dit-elle avec un sourire fin, est une proche parente du colonel, très proche en vérité; je ne veux pas dire en toute lettre à quel degré pour ne pas blesser les oreilles des jeunes dames; et baissant un peu la voix, elle dit à Elinor: c'est sa fille naturelle. --Vraiment! vous me surprenez. --Oui, comme je vous le dis, et le colonel l'aime comme ses yeux; je suis sûre qu'il lui laissera toute sa fortune. Sir Georges rentra, et se joignit de grand coeur au regret général; mais il finit par observer que puisqu'on était rassemblé, il fallait au moins faire tous ensemble quelque chose qui serait peut-être aussi divertissant. Après quelques consultations, on convint qu'on irait courir de côté et d'autre, suivant sa fantaisie, pendant quelques heures, puis qu'on reviendrait dîner au Parc. Lady Middleton trouva que c'était beaucoup plus convenable que de dîner en plein air. Elinor fut du même avis par d'autres motifs. Les voitures furent ordonnées; l'élégant caricle de Willoughby fut prêt le premier. On comprend qu'il devait conduire Maria, et jamais celle-ci n'avait paru plus heureuse qu'en se plaçant à côté de lui; et vraiment c'était le plus beau couple qu'il fût possible de voir. Ils partirent comme l'éclair et furent bientôt hors de vue, et on n'entendit plus parler d'eux jusqu'au retour général. Ils étaient partis les premiers, ils revinrent les derniers. Tous deux paraissaient enchantés de leur promenade dont ils ne donnèrent aucun détail; ils dirent seulement que pour rouler plus vîte, ils étaient restés dans la plaine. Les autres, pour jouir de la vue, s'étaient promenés sur les hauteurs. Sir Georges avait décidé que pour se consoler du départ du colonel, on s'amuserait toute la journée, et qu'on danserait après dîner. Il y avait, outre la compagnie ordinaire, toute la nombreuse famille Carey de Nerrton. On était vingt personnes à table, ce que sir Georges remarqua avec grand plaisir. Willoughby prit sa place accoutumée entre Elinor et Maria. Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient assis, lorsque madame Jennings se penchant entre Elinor et Willoughby, prit le bras de Maria, et lui dit, assez haut pour être entendue de tous deux: Je sais où vous êtes allés ce matin, miss Maria; je l'ai découvert malgré tous vos beaux mystères. Maria rougit et dit vivement: Où donc, Madame? --Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous nous étions promenés dans mon caricle? --Oui, oui, Monsieur, je le savais bien, mais j'étais décidée de savoir aussi où ce caricle vous avait menés, et je le sais. J'espère, miss Maria, que votre future maison est de votre goût? Elle est à mon gré une des plus grandes et des plus belles que je connaisse, et quand je viendrai vous voir, j'espère que je la trouverai bien arrangée et meublée de neuf. Les meubles actuels sont trop antiques, n'est-ce pas? c'est la seule chose à quoi j'aie trouvé à redire quand j'y fus il y a six ans, et vous ne les aurez pas trouvés en meilleur état ce matin. Maria se détourna en grande confusion. Madame Jennings rit aux éclats, et conta ensuite à Elinor qu'elle avait chargé sa femme-de-chambre Betty, adroite autant que gentille, de savoir du jockey de M. Willoughby où son maître avait conduit miss Dashwood, et qu'ainsi elle avait appris positivement qu'il l'avait menée au château d'Altenham, et qu'ils avaient passé toute la matinée à se promener dans la maison et dans les jardins. Elinor pouvait à peine le croire; il lui semblait également inouï à M. Willoughby de l'avoir proposé et à Maria d'avoir consenti d'aller dans la maison où vivait une femme respectable, qu'elle ne connaissait point, et chez qui elle ne pouvait être admise. Aussitôt qu'on fut sorti de table, elle prit sa soeur à part et le lui demanda, et à sa grande surprise, elle trouva que tout ce que madame Jennings avait dit était exactement vrai. Maria était tout-à-fait revenue de son premier moment de trouble, et se fâcha presque de ce que sa soeur en doutait. --Qu'est-ce qui vous étonne donc, Elinor, lui dit-elle? pourquoi serais-je pas allée voir Altenham, puisque j'en avais une si bonne occasion? ne vous ai-je pas entendue dire vous-même que vous en auriez grande envie?--Oui, Maria, mais j'aurais attendu que madame Smith n'y fût plus ou voulût m'y recevoir, et je n'y serais surtout pas allée seule avec M. Willoughby. --M. Willoughby est cependant la seule personne qui ait quelque droit de m'y introduire, et qui puisse me montrer en détail la maison et les jardins. Son caricle ne contient que deux places, et je ne pouvais avoir personne avec moi. Je vous assure, Elinor, que dans toute ma vie je n'ai passé une plus délicieuse matinée. --Il est fâcheux, reprit doucement Elinor, que le plaisir et la convenance n'aillent pas toujours ensemble. --Au contraire, Elinor, cela vaut beaucoup mieux, et ce que vous dites est la plus forte preuve en ma faveur. Si j'avais blessé le moins du monde les convenances ou la décence, j'en aurais eu le sentiment: vous m'accorderez j'espère qu'on sent toujours quelque chose de pénible quand on fait ce qui n'est pas bien, et avec cette conviction je vous assure que je n'aurais eu nul plaisir. --Mais, ma chère Maria, dit Elinor avec une extrême tendresse, ne pensez-vous pas aussi qu'un sentiment plus vif encore peut aveugler? vous vous êtes déja trop exposée peut-être à de malicieuses remarques; ne commencez-vous pas à vous douter que vous y avez peut-être donné lieu, et votre promenade peut les augmenter? Madame Jennings...... --Madame Jennings et ses sottes railleries, interrompit Maria, me sont très-indifférentes; tout le monde, et vous-même Elinor, vous y êtes sans cesse exposés; je n'attache pas plus de prix à sa censure qu'à son approbation. Je n'ai point du tout le sentiment d'avoir fait quelque chose de mal en me promenant dans les jardins de madame Smith, ou en voyant sa maison; elle doit un jour appartenir à M. Willoughby, et..... --Lors même qu'elle devrait aussi vous appartenir, dit Elinor, cela ne justifie point ce que vous avez fait. Maria rougit beaucoup, mais plutôt de plaisir que de peine, et après quelques minutes de silence elle passa un bras autour de sa soeur, et lui dit avec son charmant sourire: peut-être, Elinor, ai-je fait une étourderie en allant à Altenham, pardonnez-la moi, je ne puis m'en repentir, M. Willoughby avait la passion de me le montrer, et c'est une charmante habitation je vous assure: il y a surtout un petit salon au premier étage, précisément comme il le faut pour un établissement de tous les jours. Lorsqu'il sera meublé avec élégance, il sera délicieux; il est situé à l'angle de la maison, et il y a deux vues différentes, d'un côté sur le boulingrin, et au-delà sur un beau grand bois; de l'autre côté c'est l'église et le village, et derrière, cette belle colline que nous avons si souvent admirée. Encore n'ai-je pas vu le salon à son avantage, les meubles sont si antiques! mais, comme dit Willoughby, avec quelques centaines de guinées nous en ferons..... on peut en faire la plus charmante chambre d'été de toute l'Angleterre. Ainsi finit le sermon d'Elinor; elle ne dit plus rien, et Maria allait continuer sa description d'Altenham avec le même feu, quand elles furent appelées pour la danse. C'était Willoughby; elle lui donna la main, et dansa toute la soirée avec lui sans se rappeler un mot de ce que lui avait dit sa soeur. CHAPITRE XIV. Le départ soudain du colonel Brandon et la fermeté qu'il avait mise à en cacher la cause, excitèrent la plus vive curiosité chez madame Jennings, et pendant trois ou quatre jours elle en fut occupée au point, que la course de Maria avec Willoughby fut tout-à-fait mise de côté. Elle avait deviné juste; elle était contente et n'y pensait plus. Elle était trop bonne pour se plaire à tourmenter ces pauvres jeunes gens, qui s'aimaient comme on doit s'aimer à leur âge, qui rivalisaient tous deux en beauté: rien de plus naturel, et il n'y avait rien à dire. Mais ce colonel que peut-il lui être arrivé? Elle errait de conjecture en conjecture; c'était sûrement quelque chose de très-fâcheux; elle avait vu cela sur son visage; et la voilà à penser à toutes les espèces de maux et de malheurs qui pouvaient tomber sur lui. Pauvre cher homme! j'en suis vraiment effrayée! c'est peut-être une affaire dangereuse, une banqueroute, que sais-je! il est possible qu'à ce moment il soit entièrement ruiné. Sa belle terre de Delafort n'a jamais rendu plus de deux mille louis par an, et son frère lui a laissé beaucoup de dettes, je sais cela positivement; mais que ne donnerais-je pas pour savoir à présent la vérité et le vrai but de ce voyage à Londres, si pressé qu'il ne peut le retarder d'une heure? Peut-être que cela regarde miss Williams, et en rassemblant toutes les circonstances, je sais que c'est cela même. Il rougit quand je la nommai; ne l'avez-vous pas remarqué? moi j'étais en face de lui, je le regardais au blanc des yeux, et je ne me trompe pas. Peut-être est-elle malade à Londres, peut-être morte; rien dans le monde de plus vraisemblable; j'ai une idée qu'elle est très délicate. Je parie tout au monde que cette lettre regardait miss Williams. Non, non, ce n'est pas une banqueroute; il est trop prudent et trop sage! A moins, quoiqu'il en dise, que ce ne soit sa soeur qui le demande à Avignon; il est très bon frère, et cela expliquerait cette grande presse. Enfin à la bonne heure! qu'est-ce que cela me fait à moi? quoique ce soit, on le saura pourtant un jour. Je souhaite de tout mon coeur d'apprendre qu'il soit hors de peine et qu'il ait une bonne femme par-dessus le marché. C'était à Elinor que madame Jennings adressait toutes ces conjectures, en s'étonnant beaucoup qu'elle ne partageât pas son inquiétude. Elinor s'intéressait infiniment au colonel, mais elle ne voyait aucune raison de s'alarmer pour lui; elle était d'ailleurs trop occupée des amours de sa soeur et de Willoughby, et de l'extraordinaire silence que tous les deux gardaient sur leur projet de mariage, pour s'inquiéter d'autre chose. Elle ne savait comment expliquer ce mystère, incompatible avec leur caractère à tous les deux, tandis qu'ils n'en mettaient pas même assez dans leur inclination réciproque. Pourquoi ne pas s'ouvrir entièrement soit à elle, soit à madame Dashwood? Cette dernière ne se conduisait pas de manière à faire craindre un refus à Willoughby, qu'elle comblait d'amitiés comme s'il eût déja été son beau-fils; et quand toute sa conduite disait qu'il aspirait à le devenir, pourquoi continuait-il à se taire? Elinor ne pouvait l'imaginer. Elle comprenait bien cependant qu'il était possible que quoique Willoughby fût très amoureux de Maria il ne fût pas le maître de l'épouser immédiatement; il était indépendant, il est vrai, mais tant que madame Smith vivrait, il n'était pas assez riche pour s'établir. Sa terre de Haute-Combe ne lui rapportait, d'après sir Georges, que six ou sept cents pièces par an, qui lui suffisaient à peine pour sa vie de garçon, et souvent il s'était plaint devant elles de sa pauvreté. Malgré cela il était singulier qu'avec l'extrême franchise dont il faisait profession, et que Maria mettait sans cesse à la tête de toutes les vertus, il ne leur échappât jamais un mot ni à l'un ni à l'autre sur un projet d'union qu'ils formaient bien certainement. Mais étaient-ils réellement engagés ensemble? Toute leur conduite l'affirmait et surtout cette course à Altenham; cependant quelquefois une espèce de doute traversait l'esprit d'Elinor et l'empêchait d'avoir une explication avec sa soeur. Si vive, si sensible, si peu raisonnable, lui pardonnerait-elle l'ombre d'un doute sur celui qu'elle aimait si passionnément? souvent aussi Elinor reprenait en lui une entière confiance. Toute sa conduite était si franche, si ouverte, qu'il croyait peut-être n'avoir pas besoin de s'expliquer plus clairement. Il était avec Maria le plus tendre et le plus attentif des amans, et avec sa mère et ses soeurs, le fils et le frère le plus affectionné; il avait l'air de les regarder toutes comme ses parentes et la chaumière comme sa maison. Il y passait bien plus de temps qu'à Altenham, et lorsqu'il n'y avait pas d'engagement général au Parc, il y restait des jours entiers à côté de Maria, son chien favori couché à ses pieds, lisant, faisant de la musique comme s'il eût fait déja partie de la famille. Une soirée particulièrement, environ une semaine après le départ du colonel, son coeur sembla s'ouvrir avec plus d'abandon et d'attachement pour tous les objets qui l'entouraient. Il était comme à l'ordinaire seul avec la mère et les trois soeurs, quand madame Dashwood parla de ses projets d'agrandir et d'embellir la maison le printemps suivant. Aussitôt il rejeta cette idée avec beaucoup de feu et de sentiment, comme ne pouvant supporter la pensée d'aucun changement dans un lieu qui lui était si cher tel qu'il était, et qui lui paraissait parfait. «Quoi! s'écria-t-il, embellir cette chère demeure! non, non, je n'y consentirai jamais; pas une pierre ne doit être ajoutée à ces murs, pas un coin ne doit être changé, si vous avez le moindre égard à mes sentimens.» Madame Dashwood sourit et lui tendit la main en silence, mais avec l'air attendri. Ne soyez pas alarmé, mon cher Willoughby, dit Elinor gaîment; maman fait beaucoup de projets; cela ne coûte rien, mais il n'en est pas de même de l'exécution, et nous ne serons jamais assez riches pour bâtir. J'en suis charmé, s'écria-t-il; puissiez-vous toujours être pauvres, si vous ne savez pas mieux employer vos richesses. --Bien obligée du souhait, Willoughby, dit madame Dashwood; mais soyez assuré que je sacrifierais sans peine tous mes projets d'embellissement à ce touchant sentiment d'affection locale que vous venez d'exprimer. Fiez-vous à moi là-dessus; quelque riche que je devienne, je ne dépenserai pas mon argent d'une manière qui vous serait aussi pénible. Mais êtes-vous réellement assez attaché à cette maison pour n'y voir aucun défaut?--Aucun je vous le jure, dit-il, avec feu; je vous dirai plus, je la regarde comme le seul endroit sur la terre qui me donne l'idée du parfait bonheur domestique, et si j'étais, moi, assez riche pour bâtir, je jetterais bas ma grande maison de Haute-Combe, pour la rebâtir exactement sur le plan de votre chaumière. --Sans oublier cet étroit et sombre escalier, et la cuisine qui fume? dit Elinor. --Oui, sans rien oublier; exactement comme ceci; les petits inconvéniens mêmes: ils tiennent aussi à des souvenirs, et la moindre variation m'avertirait que ce n'est pas la chaumière de Barton. Oh! je pourrais peut-être alors être aussi heureux à Haute-Combe que je l'ai été ici! --J'espère, reprit Elinor, que même avec le désavantage d'un grand escalier et d'un beau salon, vous trouverez aussi le bonheur dans votre maison. --Il y a certainement, dit Willoughby, des circonstances qui pourraient aussi me la rendre bien chère; mais cette demeure-ci aura toujours des droits sur mon affection qu'aucune autre ne peut avoir. Oh! qui rendra l'expression de plaisir, de bonheur, de tendresse, de passion qui se peignit alors dans les yeux de madame Dashwood et de Maria; c'étaient l'amour maternel et l'autre amour dans toute leur force. Toutes les deux regardèrent l'aimable enthousiaste de la chaumière, de manière à lui dire qu'on l'avait entendu. --Combien de fois ai-je souhaité, ajouta-t-il, quand je venais à Altenham que cette charmante demeure fût habitée. Jamais dans mes promenades je n'ai passé devant sans admirer sa situation, sans regretter que personne n'y vécût. Avec quel plaisir j'appris en arrivant cette année chez madame Smith, que ce voeu était exaucé! J'éprouvai une satisfaction, un tel intérêt pour cet événement qui m'était si étranger, que je ne puis l'expliquer que comme un pressentiment du bonheur qui m'attendait; ne le pensez-vous pas pas aussi Maria, dit-il, un peu plus bas en se penchant de son côté, et continuant plus haut, il dit vivement: et vous voudriez gâter cette demeure, madame Dashwood; vous voudriez lui ôter le charme de sa simplicité, et ce cher petit salon, où notre connaissance a commencé, où j'apportai Maria dans mes bras, où j'ai passé au milieu de vous tous tant d'heures délicieuses; vous voudriez le dégrader, en faire une allée où tout le monde passerait pour entrer dans un salon plus grand, plus beau peut-être, mais qui n'aurait jamais pour moi le prix de celui-ci, où tout parle à mon coeur, où on est si bien, si agréablement établi. Madame Dashwood lui promit encore que rien n'y serait changé. --Vous êtes la meilleure des femmes et des mères, lui dit-il, en serrant sa main entre les siennes; cette promesse commence déja à me rendre heureux. Étendez-la plus loin (le coeur d'Elinor battit), dites moi que non-seulement votre maison restera toujours la même, mais que j'y trouverai toute ma vie cette affection, cette bonté avec laquelle vous m'avez reçu, et qui m'a rendu cette demeure si chère. Il n'en dit pas davantage. Elinor aurait voulu quelques mots de plus; mais Maria avait l'air si contente qu'elle le fut aussi. Madame Dashwood lui fit la promesse qu'il demandait, et la conduite de Willoughby pendant toute cette soirée, témoigna son affection et son bonheur. Venez dîner demain avec nous, mon cher Willoughby, lui dit madame Dashwood, quand il sortit, sans cela nous ne nous verrions pas de la journée; nous voulons aller au Park faire une visite à lady Middleton, mais nous reviendrons de bonne heure. Il l'accepta et promit d'être chez elles avant quatre heures le lendemain. CHAPITRE XV. Madame Dashwood et deux de ses filles, l'aînée et la cadette, partirent après déjeûner pour leur visite projetée au Park; Maria s'excusa d'en être sous quelque léger prétexte d'occupation. Sa mère présuma que Willoughby avait à lui parler et lui avait promis de venir pendant leur absence; elle le trouva très naturel au point où ils en étaient, et ne fit nulle objection. Ai-je deviné, dit madame Dashwood à Elinor en riant, lorsqu'à leur retour, environ sur les trois heures, elles trouvèrent en effet le caricle du jeune homme devant la porte de la chaumière avec son domestique. Elle se hâta d'entrer avec gaîté, et croyait aussi trouver les jeunes amoureux bien contens; mais à peine eût-elle ouvert la porte du passage qui conduisait au petit salon, qu'à sa surprise, elle en vit sortir Maria qui paraissait dans une grande affliction. Son mouchoir couvrait ses yeux et on entendait des sanglots: sans faire aucune attention à sa mère et à ses soeurs, elle traversa rapidement l'allée et monta l'escalier. Surprises et alarmées, elles entrèrent dans la chambre qu'elle venait de quitter, dans laquelle elles trouvèrent Willoughby assis près du feu, la tête appuyée contre le chambranle de la cheminée, et leur tournant le dos. Il se leva quand il les entendit entrer; et sa contenance abattue et ses yeux aussi pleins de larmes, témoignèrent assez qu'il partageait fortement l'affliction de Maria. --Qu'est-ce qu'a ma fille, dit vivement madame Dashwood en entrant? lui serait-il arrivé quelque accident? --J'espère que non, madame, dit Willoughby, en essayant de sourire; c'est moi plutôt qui dois m'attendre à être malade, car j'éprouve la plus cruelle contrariété. --Vous, monsieur, quoi donc! --Oui, madame, cruelle en vérité. Je ne puis avoir l'honneur de dîner avec vous. Madame Smith use du pouvoir des riches sur un pauvre diable de cousin; elle m'envoie à Londres pour une affaire pressée. J'ai reçu mes dépêches et pris congé d'Altenham, et je suis venu, madame, m'excuser auprès de vous, et vous faire mes adieux. --A Londres! vous allez à Londres ce matin! --Dans ce moment. --C'est précisément comme le colonel Brandon, dit Emma; mais au moins M. Willoughby ne fait pas manquer une partie de plaisir en allant à Londres. --C'est moi qui perds tout le mien, reprit-il en soupirant, tout mon bonheur. --Pour peu de temps, j'espère, dit madame Dashwood, mais -peu- c'est quelquefois beaucoup. Faites bien vîte les affaires de madame Smith, et revenez plus vîte encore auprès de vos amis. Quand peut-on espérer de vous revoir? Il rougit et répondit avec embarras: Vous êtes trop bonne, madame, mais je n'ai aucun espoir... Je ne crois pas revenir en Devonshire cette année; l'année prochaine peut-être... Je ne fais à madame Smith qu'une visite dans l'année. --Est-ce que madame Smith est votre seule amie, dit madame Dashwood avec un sourire mélé de reproche et d'amitié; est-ce qu'Altenham est la seule maison en Devonshire où vous soyez sûr d'être bien reçu? Est-ce chez moi, cher Willoughby, que vous attendrez une invitation? Sa rougeur augmenta, des larmes remplirent de nouveau ses yeux, et la tête baissée sans regarder madame Dashwood, il lui dit seulement: Vous êtes trop bonne. Madame Dashwood surprise, regarda Elinor, et vit dans ses yeux qu'elle ne l'était pas moins. Pour quelques momens tout le monde garda le silence; madame Dashwood le rompit la première. Je vous répète encore, mon jeune ami, lui dit-elle, qu'en tous temps vous serez le bien-venu à la chaumière de Barton; je ne vous presse plus d'y revenir immédiatement, c'est à vous seul de juger de ce qui peut plaire ou déplaire à madame Smith. Sur ce point je ne veux pas plus douter de votre jugement que de votre inclination. Dites-moi seulement que nous nous reverrons le plutôt que vous le pourrez. Mes engagemens sont pour le moment si nombreux, madame, et d'une telle nature, que je.... je n'ose me flatter..... Je ne puis dire...... Il s'arrêta, et tout témoignait son embarras et sa confusion. Madame Dashwood était trop étonnée pour pouvoir parler. Un autre silence suivit; il fut cette fois rompu par Willoughby, qui dit avec une gaîté forcée. Allons il faut partir, il faut s'arracher de cette chère chaumière. C'est une folie de prolonger son tourment en restant plus long-temps dans des lieux qu'on regrette et avec une société dont on ne peut plus jouir. Adieu! il fit un salut de la main, sortit promptement. Elles le virent de la fenêtre monter lestement dans son caricle, et dans une minute il fut hors de vue. Madame Dashwood ne put prononcer que ce seul mot: ma pauvre Maria! Et sortit aussi, en faisant signe de la main à ses deux filles de ne pas le suivre. L'inquiétude d'Elinor était égale au moins à celle de sa mère, et peut-être même plus profonde. Tous ses doutes sur les sentimens ou plutôt sur les intentions de Willoughby revinrent à-la-fois dans son esprit. Cet inconcevable départ, ses adieux bien plus inconcevables encore, son embarras, son affectation de gaîté, la manière marquée dont il avait repoussé l'invitation amicale de sa mère; toute sa conduite, en un mot, si différente de la ville et de lui-même, la confondait d'étonnement. Ne sachant que penser, elle eut l'idée que quelque querelle d'amant avait eu lieu entre sa soeur et lui; la tristesse avec laquelle Maria avait quitté la chambre avant son départ, et le laissant seul, pouvait autoriser l'idée d'une brouillerie. Mais d'un autre côté, quand elle se rappelait avec quelle passion Maria l'aimait, adoptait à l'instant toutes ses idées, ne voyait, ne pensait que d'après lui, une querelle lui semblait presque impossible. --Mais enfin, quelque fût le motif et les particularités de leur séparation, l'affliction de sa soeur était indubitable, et elle pensait avec la plus tendre compassion au violent chagrin auquel Maria se livrait par sentiment, et qu'elle regardait même comme un devoir. Elle aurait voulu tout de suite aller auprès d'elle pour essayer de l'adoucir; mais sa mère y était sans doute et y réussirait mieux encore, leurs ames étant tout-à-fait à l'unisson. Elle attendit son retour avec impatience; elle ne revint qu'au bout d'une demi-heure, et quoique ses yeux fussent rouges sa physionomie était plus sereine. --Vous avez vu Maria, maman, lui dit Elinor, comment est-elle! --Je ne l'ai pas vue; elle est enfermée dans sa chambre; elle pleure, et m'a conjurée de la laisser seule quelque temps. Pauvre enfant! ses larmes sont bien naturelles; laissons passer ce premier moment sans la tourmenter d'inutiles consolations. --Elinor ne répondit rien; elle aurait voulu que les larmes de sa soeur se fussent séchées sur le sein de sa mère, qu'elle eût ouvert sa porte. Elles prirent leurs ouvrages, et s'assirent en silence. Emma sortit pour prendre ses leçons par l'ordre de sa mère. Notre cher Willoughby est déja à quelques milles de Barton, dit madame Dashwood après quelques minutes, et Dieu sait, Elinor, comme il voyage tristement. Elinor étouffait, elle avait besoin qu'un mot de sa mère l'encourageât à ouvrir son coeur. Tout cela est bien étrange, répondit-elle! s'en aller si subitement; ce départ a l'air d'un mauvais songe. Aujourd'hui à quelques milles de nous, et hier il était là à cette place, si heureux, si gai, si affectionné, comme s'il devait y passer sa vie, et actuellement il part sans projet de retour, sans savoir s'il nous reverra, et il nous quitte d'une manière si singulière, avec un embarras si marqué! Il faut qu'il soit arrivé depuis hier quelque chose qu'il n'a pas voulu dire; il n'était plus le franc, le tendre Willoughby d'hier. Vous avez sûrement senti cette différence tout comme moi, maman! Peut-être se sont-ils querellés. Sur quoi! je ne puis le concevoir, ni cependant expliquer autrement son peu d'empressement d'accepter votre invitation. --Ce n'est pas l'inclination qui lui manquait, Elinor; je l'ai vu bien clairement. Il ne dépendait pas de lui de l'accepter. Au premier moment je trouvais toutes ses manières aussi singulières que vous les trouvez vous-même; mais je viens d'y réfléchir avec calme, et je puis vous assurer que je le comprends à merveille et que je puis tout expliquer. --Vous le pouvez, maman! --Oui, ma fille; je me suis tout expliqué à moi-même de la manière la plus satisfaisante; mais vous, Elinor, qui doutez toujours de l'amour, vous ne serez pas satisfaite: je vous prie cependant de ne pas me dire un mot contre ma confiance en Willoughby; elle est entière et complète. Je suis donc persuadée que madame Smith, qu'il a un si grand intérêt à ménager, soupçonne son attachement pour Maria et le désaprouve, peut-être parce qu'elle a d'autres vues sur lui. Elle a donc désiré de l'éloigner, et elle a inventé quelque affaire pressée pour lui faire quitter le voisinage de Barton. Voilà je crois ce qui est arrivé. Il n'a sans doute pas encore osé lui avouer ses engagemens avec Maria, et il est obligé, bien à contre coeur, de , 1 ' ' ' . ' 2 ; 3 ' . 4 5 , ' , 6 . 7 8 ' , 9 ' , ' 10 , 11 . 12 ' ' . 13 - ' 14 . 15 , ' 16 ; , 17 - . ! ' 18 ! ' ' 19 , , ' ' 20 , ' 21 . ' - - ' 22 . , 23 , ' , 24 ' , 25 ' . , 26 ; ' ' 27 , . 28 29 ' ; 30 . , ' 31 ' . ' 32 , 33 . , 34 , , ; 35 , ' 36 ' . 37 ; 38 , 39 , 40 , . 41 , ' 42 , ' ' , , ' 43 44 , ' ' ' 45 . ; 46 , , 47 ' ' . 48 ' ' , 49 ; , 50 . ' ' , ' 51 , 52 , 53 , ' . 54 ' ' ; ' ; 55 , ' , 56 , ' 57 ' , ' 58 ' . ' , 59 , 60 ' ' , 61 ' . . 62 ; ' ; 63 , ' . 64 , , . 65 ' ' 66 , , 67 ; 68 , ' 69 . , ' ' 70 ' ' 71 . , , 72 , ' ' ' . 73 , . 74 : , ' ' , ' 75 ; ' ' . 76 77 - - , , . 78 79 - - , ' , ' 80 . 81 82 - - ' - ; - 83 ' 84 . , ; 85 86 : ; 87 . 88 89 - - , , ' ; 90 ' 91 , ' 92 . 93 94 - - , ; 95 96 ' ' . 97 98 ' , 99 . 100 . 101 102 , 103 ' : - 104 ? - 105 , 106 ' , ' 107 ! 108 109 - - , , , 110 , 111 ' . 112 113 - - , - , . . . . 114 , , . ' 115 ' , - 116 ! , 117 . ' ' ' . ' 118 ; 119 ; ' ; 120 , , 121 . . . . . ' , 122 ' ' , 123 , 124 ' . ' , 125 , 126 , 127 ' 128 ' . , 129 . ' : 130 ' , 131 ' , 132 ' . 133 134 135 136 137 . 138 139 140 ; 141 , , 142 ' ' , 143 ' . 144 145 , 146 ' ; ' ' 147 - - , - , 148 , , , ' 149 . ' ' 150 ' , , 151 , 152 , 153 , 154 , . , 155 - - , - 156 , , 157 , ; - - , 158 , , , . 159 , 160 . 161 162 ; 163 . , 164 ' . 165 ' ; ; 166 ' ; 167 ; , 168 , 169 . ' 170 ' ' ' , ' 171 . ' , 172 ' . 173 174 , , - , 175 ; ' - 176 , , 177 . ' , ' 178 ; ' , 179 . 180 ' ' 181 ; ' , , 182 . , , 183 ' 184 . - , 185 ; , 186 - . 187 188 ' 189 ; 190 ' , 191 ' ; ' 192 . , ' 193 194 ' - 195 , ' , 196 , 197 ' - ' 198 . 199 200 , 201 , ( ) 202 203 ' . 204 ' , ' 205 ' ; 206 - , ' , 207 : ! , , 208 . 209 ' ; 210 , 211 ( ' ) , . 212 213 ' ; 214 , - - , 215 - - , ' . 216 ' ' ' 217 , ' ' , 218 , ' 219 . 220 221 222 - - . 223 ; ' , 224 , , 225 ' , , ' 226 . - - ! ' 227 ; ' 228 . . 229 230 - - , , ' 231 , ' ' 232 233 , 234 ' , ' . . . . 235 . 236 237 - - , ' ; ' ; 238 ' , 239 . 240 241 - - , , ' - 242 , . 243 244 - - , , - , ' ; ' , 245 . , 246 , ' ' ; 247 , 248 ' . 249 , : 250 , . 251 , 252 ; , 253 , . ' - 254 , ? ' - ' 255 ? 256 257 , ' 258 ' ' ; 259 ' , 260 ' ' . 261 ' 262 ' , 263 , . 264 , - , ' , ' 265 , . 266 267 , : - , 268 - ? ; 269 , . 270 ' ' ' , 271 ' 272 . 273 274 , 275 . 276 : - , , 277 , ' 278 . 279 280 - - ' , ; ' , 281 , ' ' ' . 282 283 . 284 ; ' : , , , 285 ; , , ' , 286 . 287 288 - - ! , , ' , 289 . , ' , ' . . . . 290 ' ! 291 292 - - , , , ' , . 293 294 - - ! ' - ? . 295 296 - - , ' . . . . ' ' . 297 298 - - , , 299 , ' 300 , ' ' . 301 302 - - ! ' , , 303 ' , 304 - - - - . 305 306 ' , 307 . 308 - ' 309 , ' 310 . ' 311 ' ; , 312 , 313 , , ' , 314 ' ' . 315 , ' 316 ' . 317 318 319 ; ' ' - 320 , - 321 . , 322 ' 323 . 324 , , 325 , , 326 ' . ' 327 ' 328 . , 329 ; , , , 330 . 331 332 ; 333 , 334 ; ; 335 - , 336 ' , ' . 337 338 339 340 341 . 342 343 344 ' 345 ; , - 346 ' , ' . ' ; 347 ' . 348 349 , 350 . . 351 , ' 352 , ' , 353 . , - , 354 . 355 ; ' ' , ' 356 . 357 358 . 359 ; , ' , 360 . 361 362 - - ' - , ! 363 364 . 365 366 - - ' ' ' , 367 ; 368 . 369 370 . 371 372 - - ' , , 373 . 374 375 - - , , ; . 376 377 - - - . - ' ! ' 378 ' ! 379 380 - - , , , ' 381 ' . 382 383 - - - 384 ? , , , - 385 ' ; ' , ' . 386 387 - - , , 388 . , . 389 ' . - - - - 390 ? - , ? 391 392 - - , . 393 394 - - ! ' , , ; 395 ' ' . 396 397 - - ? , . 398 399 - - - . 400 401 ; ' 402 . - - - , , - , ' 403 ; ' . 404 405 - - ! ' : , - 406 . 407 408 - - ' , - , 409 ; , ' 410 , 411 . 412 413 . 414 415 - - , . , 416 , - ? 417 418 - - . 419 420 - - , ' ; 421 ' ' 422 . 423 , ; . 424 425 - - , - ; 426 ' . 427 428 - - , 429 , , 430 . 431 432 - - , , 433 ' . 434 435 - - , . 436 437 : - - 438 ; 439 ' ' , ' , 440 - . 441 . 442 443 - - ' , . 444 445 - - ' , , 446 ; 447 - : . 448 449 ' , 450 . 451 452 - - ! - - ? 453 454 - - ' , , 455 ; ' 456 . 457 458 - - , , 459 , ' . 460 461 - - , , ' 462 , . 463 464 - - , , , , ' ; 465 ' , . 466 467 . - - ' 468 ' , ? 469 470 - - : ' . 471 472 - - ! , ; 473 ; . 474 475 - - ' . 476 477 , 478 , ' ' ' 479 , . - - ' - - , 480 , - , 481 ? 482 483 - - ' ' . 484 485 - - - , 486 - . ' , 487 . 488 ; 489 , . 490 491 , , , , 492 , , , 493 ' , 494 : ' 495 ' - - . 496 497 - - ? , ' - ? - , 498 ' . 499 500 - - ' . 501 502 - - , ? 503 504 - - ! ! 505 ? 506 507 - - , . 508 509 - - ! , - , 510 , ; 511 512 ; , : ' 513 . 514 515 - - ! . 516 517 - - , , ' ; 518 ' . 519 520 , ; 521 ' , 522 - 523 . , ' 524 ' , , 525 , ' . 526 ' . 527 ' . 528 ; ' . 529 ' , - ' 530 ' ; ' 531 ' . 532 ' , ' 533 ' ' . , 534 . 535 ; 536 , . 537 , , ' . 538 539 , 540 ' , ' . 541 , , 542 . , 543 . 544 . ' - ' 545 , 546 , , , 547 : , 548 ; ' . 549 : , ? 550 551 - - - , , 552 ? 553 554 - - , , , , ' 555 , . ' , 556 , ? 557 , 558 , ' 559 . , 560 ' - ? ' ' 561 ' , 562 . 563 564 . 565 , ' 566 - - , , 567 . , 568 ' ' ' 569 ' , ' 570 . 571 572 ; 573 . ' ' ' 574 , ' 575 , . 576 577 ' , 578 , , 579 . 580 - - , 581 . 582 583 - - ' - , , - ? 584 - , ' 585 ? - - 586 ? - - , , ' 587 ' ' , ' 588 . . 589 590 - - . 591 ' , 592 . , 593 . , , 594 ' . 595 596 - - , , 597 ' . 598 599 - - , , , 600 . ' 601 , ' 602 : ' ' ' 603 ' , 604 ' . 605 606 - - , , , 607 - ' ? 608 - 609 ; - 610 - , ? 611 . . . . . . 612 613 - - , , 614 - ; , - , 615 ; ' 616 ' . ' ' 617 618 , ; . 619 , . . . . . 620 621 - - ' , , 622 . 623 624 , , 625 , 626 : - , , - 627 , - , 628 ' , . , 629 ' : 630 , 631 . ' , 632 ; ' , 633 , ' , - 634 ; ' ' ' , 635 , . 636 ' - , 637 ! , , 638 . . . . . 639 ' ' . 640 641 ' ; , 642 ' , 643 . ' ; 644 , 645 . 646 647 648 649 650 . 651 652 653 ' 654 , 655 , 656 , - - 657 . ; ' 658 . 659 , ' ' , 660 : , ' 661 . - ? 662 ; ' 663 - ; ; 664 665 . ! ' ! ' - 666 , , - ! 667 ' . 668 ' , 669 , ; 670 - 671 , ' ' ? 672 - , 673 , ' . 674 ; ' - ? ' , 675 , . - 676 - , - ; 677 ; ' ' . 678 . , , 679 ' ; ! , 680 ' , 681 ; , 682 . ! ' - ? 683 , . 684 ' ' ' 685 - . 686 687 ' 688 , ' ' 689 . ' , 690 ' ; ' 691 , 692 ' 693 , ' ' . 694 , 695 , ' ' 696 . ' 697 , ? 698 , ' 699 ' ' - ; 700 ' , - 701 ? ' . 702 703 ' 704 705 ' ; , , 706 , ' ' . 707 - , ' , 708 , 709 , ' 710 . ' ' 711 , 712 , ' 713 ' ' ' . 714 - ? 715 ' ; 716 ' ' ' 717 ' . , , 718 , - ' ' 719 ' ? 720 . , 721 , ' - ' ' 722 . 723 , , 724 ; ' 725 . 726 ' , ' ' ' 727 , , 728 , , 729 ' . 730 731 , 732 , ' ' 733 ' ' . 734 ' , 735 ' ' 736 . 737 , ' 738 ' , 739 . « ! ' - - , 740 ! , , ' ; 741 , , 742 . » 743 744 , 745 ' . , , 746 ; ; , 747 ' ' , 748 . ' , ' - - ; - 749 , 750 . 751 752 - - , , ; 753 754 ' ' 755 ' . - - ; 756 , ' 757 . - 758 ' ? - - , - , 759 ; , 760 ' , 761 ' , , , 762 - , 763 . 764 765 - - , ? 766 . 767 768 - - , ; ; 769 : , 770 ' ' . ! 771 - - 772 ' ! 773 774 - - ' , , ' 775 ' , 776 . 777 778 - - , , 779 ; - 780 ' . 781 782 ! ' , , , 783 784 ; ' ' ' 785 . ' 786 , ' ' . 787 788 - - - , - - , 789 . 790 ' , 791 ' . ' 792 , ! 793 ' , 794 ' , ' 795 ' ; - 796 , - , , 797 , : 798 , ; 799 , , , 800 ' , ' 801 ' ; , 802 803 , - , ' 804 - , , , 805 . 806 807 ' . 808 809 - - , - , 810 ; 811 . - ( ' ) , 812 - , 813 ' , 814 ' , ' . 815 816 ' . ; 817 ' ' . 818 ' , 819 , 820 . 821 822 , , 823 , , 824 ; 825 , . ' 826 ' . 827 828 829 830 831 . 832 833 834 , ' , 835 ; 836 ' ' ' . 837 838 ; 839 , . - , 840 , ' , 841 , 842 . 843 ' , 844 ; - 845 , ' , 846 . 847 : 848 , ' 849 ' . , 850 ' , 851 , 852 , . 853 ; , 854 ' ' . 855 856 - - ' - ' , ? 857 - ? 858 859 - - ' , , , ; 860 ' ' , ' 861 . 862 863 - - , , ! 864 865 - - , , . ' 866 . 867 ; ' . 868 ' ' , , 869 , ' , . 870 871 - - ! ! 872 873 - - . 874 875 - - ' , ; 876 . 877 . 878 879 - - ' , - , 880 . 881 882 - - , ' , , - - ' 883 . , 884 . - 885 ? : 886 , , ' . . . 887 ; ' - . . . 888 ' ' . 889 890 - - - , 891 ' ; - ' 892 ' ? 893 - , , ? 894 895 , , 896 , : 897 . 898 899 , , 900 ' ' . 901 ; . 902 903 , , - , ' 904 - ; 905 ' , ' 906 . 907 . - 908 . 909 910 , , ' 911 , . . . . ' . . . . . 912 . . . . . . ' , 913 . 914 915 . 916 ; , 917 . , ' 918 . ' 919 - ' 920 . ! , 921 . 922 , . 923 924 : ! 925 , 926 . ' ' 927 , - . 928 929 - - . , 930 , , , 931 ' 932 ; , , 933 - , ' . , 934 ' ' 935 ; 936 , , ' ' 937 . ' , 938 ' , ' , 939 , ' , 940 . 941 942 - - , 943 , ' , 944 945 , ' 946 . ' 947 ' ; 948 , - - ' . 949 ; ' ' 950 - , 951 . 952 953 - - , , , - ! 954 955 - - ' ; ; , 956 ' . ! 957 ; 958 ' . 959 960 - - ; 961 , ' 962 . , ' . 963 ' . 964 , 965 , , , 966 . , ' 967 ' . 968 , - ! ' ; ' 969 ' . ' , 970 , , , , 971 ' , 972 , ' , ' 973 , ! ' 974 ' ' ; ' 975 , ' . 976 , ! - - 977 . ! , 978 ' ' . 979 980 - - ' ' , ; ' 981 . ' . 982 983 - ; ' , 984 985 . 986 987 - - , ! 988 989 - - , ; - 990 ; , , 991 ' , : 992 ; 993 . , ' 994 , 995 , - ' ' . 996 ' , 997 . 998 . ' 999 , , , 1000