Raison et Sensibilité, Tome Premier
ou les deux manières d'aimer
Par
Jane Austen
TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
PAR
Mme ISABELLE DE MONTOLIEU.
TOME PREMIER.
A PARIS,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
RUE HAUTEFEUILLE, No. 23.
1815.
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RAISON ET SENSIBILITÉ.
CHAPITRE PREMIER.
La famille des Dashwood était depuis long-temps établie dans le comté
de Sussex. Leurs domaines étaient étendus, et leur résidence habituelle
était à Norland-Park, au centre de leurs propriétés, où plusieurs
générations avaient vécu avec honneur, aimées et respectées de leurs
vassaux et de leurs voisins.
Le dernier possesseur de ces biens, était un vieux célibataire, qui
pendant long-temps avait vécu avec une soeur chargée de diriger
l'économie de sa maison, en même temps qu'elle était sa fidèle
compagne. Elle mourut dix ans avant lui, et pour réparer cette perte,
il invita un neveu, qui devait hériter de ses terres, à venir vivre
auprès de lui avec toute sa famille. Ce neveu, M. Henri Dashwood
était marié, et il avait des enfans. Le bon vieillard trouva dans
leur société un bonheur qui lui était inconnu, et son attachement
pour eux tous s'augmenta chaque jour. Monsieur et madame Henri
Dashwood soignèrent sa vieillesse bien moins par intérêt que par
bonté de coeur, et la gaîté des enfans, et leurs douces caresses
animèrent le soir de sa vie et la prolongèrent.
M. Henri Dashwood avait un fils d'un premier mariage et trois filles
de sa seconde femme. Son fils John était en possession d'une belle
fortune provenante de sa mère, qui avait été très-riche. Econome par
caractère, il ne fit aucune folle dépense, et se maria de bonne heure
à miss Fanny Ferrars, jeune personne riche aussi, qui ajouta encore
à sa fortune. La succession de la terre de Norland ne lui était donc
pas aussi nécessaire qu'à ses trois soeurs qui n'avaient pas les
mêmes espérances; leur mère n'avait rien du tout à leur laisser, et
leur père ne pouvait disposer que de sept mille livres sterling. Tout
le reste de sa fortune devait revenir après lui à son fils, attendu
qu'il n'avait eu pendant sa vie que la jouissance de la moitié du
bien de sa première femme.
Le vieux oncle mourut; son testament fut ouvert, et comme il arrive
presque toujours, il fit beaucoup de mécontens. M. Henri Dashwood
devait naturellement s'attendre à être le seul héritier, et l'était
en effet, mais de manière à détruire pour lui la valeur de cet
héritage, auquel il n'attachait de prix que pour faire un sort à sa
femme et à ses trois filles, son fils étant déjà si avantageusement
pourvu du côté de la fortune. Mais à sa grande surprise son oncle,
qui paraissait aussi les aimer tendrement, avait cependant substitué
tous ses biens à ce fils et à son enfant âgé de trois ou quatre ans;
tellement que M. Henri Dashwood n'avait plus le pouvoir d'en aliéner
la moindre partie pour faire un sort à sa femme et à ses filles.
Pendant les dernières années de la vie du vieillard, M. John
Dashwood et sa femme avaient eu soin de lui faire beaucoup de
visites, et d'amener avec eux leur petit garçon, qui caressait le
vieux oncle, l'appelait -bon grand papa-, jouait autour de lui,
l'amusait de son petit babil, et même de ses sottises enfantines, et
qui finit par lui faire oublier toutes les attentions que ses nièces
lui avaient prodiguées pendant des années. Il leur laissait
cependant à chacune mille pièces, comme une marque d'amitié; mais
c'était tout ce qu'elles avaient à prétendre de son héritage.
M. Henri Dashwood fut d'abord consterné de ces dispositions; il se
consola cependant, en pensant que quoiqu'il fût déja grand-père, il
pouvait raisonnablement espérer de vivre encore bien des années, et
de faire d'assez fortes économies sur ses grands revenus pour
laisser après lui une somme considérable. Mais sur quoi peut compter
l'homme mortel! M. Dashwood ne survécut que quelques mois à son
oncle, et de cette fortune si long-temps attendue, il ne resta à sa
femme et à ses trois filles que dix mille pièces, y compris le legs
des trois mille. Aussitôt que M. Henri Dashwood se sentit en danger,
il fit venir son fils, et lui recommanda sa belle mère et ses trois
soeurs, avec toute la force de la tendresse paternelle.
M. John Dashwood n'avait pas la sensibilité de son père et de toute
sa famille; cependant ému par la solennité du moment et par les tendres
supplications du meilleur des pères, il lui promit de faire tout ce
qui dépendrait de lui pour le bonheur des êtres si chers à son
coeur. Les derniers instans du mourant furent adoucis par cette
assurance; il expira doucement dans les bras de sa femme et de ses
filles, au désespoir de sa perte, et son fils, assis à quelques pas
plus loin, réfléchissait à sa promesse, et à ce qu'il pouvait et
devait faire pour la remplir. Dans le fond il était alors très-bien
disposé pour cela. Quoiqu'il fût naturellement froid et très-égoïste,
il jouissait cependant d'une bonne réputation; il était respecté comme
un jeune homme qui avait des moeurs, qui s'était toujours conduit
avec sagesse et prudence, et qui remplissait exactement les devoirs de
fils, de père, de mari et ceux de société. S'il avait eu une compagne
plus aimable, il aurait joui de plus d'estime encore, et l'aurait
mieux mérité. Il s'était marié fort jeune; et passionnément amoureux
de sa femme, elle avait pris sur lui beaucoup d'empire. Un esprit
très-étroit, des nerfs très-irritables, un coeur qui n'aimait
qu'elle-même et son enfant, parce qu'il était à elle et qu'il lui
ressemblait: voilà en deux mots le portrait de madame John Dashwood.
Allons, dit M. John Dashwood en lui-même à la suite de ses réflexions,
il faut tenir ce que j'ai promis à mon père mourant, il faut faire à
mes soeurs un présent qui les dédommage de leur perte et qui
augmente leur bien-être. Si je leur donnais mille pièces à chacune; il
me semble que ce serait fort honnête, et je ne puis pas faire moins;
ma fortune s'augmente à présent par la mort de mon père de quatre
mille livres sterling par année des biens de mon vieux oncle, sans
parler de la moitié du bien de ma mère dont mon père jouissait. Tout
cela ajouté à mes revenus actuels, me met en état d'être généreux avec
mes soeurs... Oui, oui, je leur donnerai trois mille guinées, et je
crois que c'est assez beau et qu'on parlera dans le monde de ma
libéralité. Trois mille pièces ajoutées aux trois mille qu'elles ont
eues de leur bon oncle et aux sept mille dont leur mère jouit, les
mettront complètement à leur aise. Quatre femmes ne peuvent pas
dépenser beaucoup, et trois mille pièces c'est une belle somme; elles
pourront faire des épargnes considérables. Allons, j'en suis bien
aise; je l'ai promis à mon père mourant, et j'y suis résolu. Il pensa
de même tout le jour, et même plusieurs jours consécutivement sans
qu'il s'en repentît; il ne leur en parla pas encore dans le premier
moment de leur douleur, mais il en prit l'engagement avec lui-même.
Les funérailles ne furent pas plutôt achevées, que madame John
Dashwood, sans en avertir sa belle-mère, arriva à Norland-Park, avec
son fils et tous leurs domestiques. Personne ne pouvait lui disputer
le droit d'y venir, puisque du moment du décès de leur père, cette
terre leur appartenait; mais le peu de délicatesse de ce procédé
aurait été senti même par une femme ordinaire, et madame Dashwood
la mère, avec une sensibilité romanesque, un sens parfait des
convenances, ne pouvait qu'être très-blessée de cette négligence.
Madame John Dashwood n'avait jamais cherché à se faire aimer de la
famille de son mari (à l'exception cependant du vieux oncle) mais
jusqu'alors ne vivant pas avec eux, elle avait eu peu d'occasion de
leur prouver combien ils devaient peu compter sur des attentions
consolantes de sa part.
Madame Dashwood fut si aigrie de cette conduite peu amicale, et
désirait si vivement de le faire sentir à sa belle-fille, qu'à
l'arrivée de cette dernière, elle aurait quitté pour toujours la
maison, si sa fille aînée ne lui avait fait observer qu'il ne
fallait pas se brouiller avec leur frère. Elle céda à ses prières,
à ses représentations et, pour l'amour de ses trois filles,
consentit à rester pour le moment à Norland-Park.
Elinor sa fille aînée, dont les avis étaient presque toujours suivis,
possédait une force d'esprit, une raison éclairée, un jugement prompt
et sûr, qui la rendaient très capable d'être à dix-neuf ans le
conseil de sa mère, et lui assuraient le droit de contredire
quelquefois, pour leur avantage à toutes, une vivacité d'esprit et
d'imagination, qui chez madame Dashwood ressemblait souvent à
l'imprudence; mais Elinor n'abusait pas de cet empire. Elle avait un
coeur excellent, elle était douce, affectionnée, ses sentimens
étaient très-vifs, mais elle savait les gouverner; c'est une science
bien utile aux femmes, que sa mère n'avait jamais apprise, et qu'une
de ses soeurs, celle qui la suivait immédiatement, avait résolu de
ne jamais pratiquer.
Pour l'intelligence, l'esprit et les talens, Maria ne le cédait en
rien à Elinor; mais sa sensibilité toujours en mouvement, n'était
jamais réprimée par la raison. Elle s'abandonnait sans mesure et
sans retenue à toutes ses impressions; ses chagrins, ses joies
étaient toujours extrêmes; elle était d'ailleurs aimable, généreuse,
intéressante sous tous les rapports, et même par la chaleur de son
coeur. Elle avait toutes les vertus, excepté la prudence. Sa
ressemblance avec sa mère était frappante; aussi était-elle sa
favorite décidée.
Elinor voyait avec peine l'excès de la sensibilité de sa soeur,
tandis que leur mère en était enchantée, et l'excitait au lieu de la
réprimer. Elles s'encouragèrent l'une l'autre dans leur affliction,
la renouvelaient volontairement, et sans cesse, par toutes les
réflexions qui pouvaient l'augmenter, et n'admettaient aucune espèce
de consolation, pas même dans l'avenir. Elinor était tout aussi
profondément affligée, mais elle s'efforçait de surmonter sa douleur,
et d'être utile à tout ce qui l'entourait. Elle prit sur elle
de mettre chaque chose en règle avec son frère pour recevoir sa
belle-soeur à son arrivée, et lui aider dans son établissement.
Par cette sage conduite, elle parvint à relever un peu l'esprit
abattu de sa mère, et à lui donner au moins le désir de l'imiter.
Sa soeur cadette, la jeune Emma, n'était encore qu'une enfant;
mais à douze ans elle promettait déjà d'être dans quelques années
aussi belle et aussi aimable que ses soeurs.
CHAPITRE II.
Madame John Dashwood fut donc installée par elle-même dame et
maîtresse de Norland-Park, et sa belle-mère et ses belles-soeurs
réduites à n'y paraître plus que comme étrangères et presque par
grace. Elles étaient traitées par madame Dashwood avec une froide
civilité, et par leur frère avec autant de tendresse qu'il pouvait en
témoigner à d'autres qu'à lui-même, à sa femme et à son enfant. Il les
pressa, et même avec assez de vivacité, de regarder Norland comme leur
demeure. Madame Dashwood n'ayant encore aucun autre endroit où elle
pût se fixer, accepta son invitation jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une
maison à louer dans le voisinage: rester dans un lieu où tout lui
retraçait et son bonheur passé, et la perte qu'elle avait faite, était
exactement ce qui lui plaisait et lui convenait le mieux. Dans le
temps du plaisir, personne n'avait plus de cette franche gaîté, de cet
enjouement qui rejette toute sensation pénible, personne ne possédait
à un plus haut degré cette confiance dans le bonheur, cet espoir dans
sa durée, qui est déjà le bonheur lui-même; mais dans le chagrin elle
repoussait de même toute idée de consolation, et s'y livrait en entier
avec une sorte de volupté.
M. John Dashwood fit part à sa femme de son projet de faire présent
à chacune de ses soeurs de mille guinées, et comme on peut le
penser, elle fut loin de l'approuver: trois mille pièces ôtées de
la fortune de son cher petit garçon, n'étaient pas une bagatelle!
Elle regardait comme inconcevable que le tendre père d'un enfant
aussi charmant, pût seulement en avoir la pensée; elle le supplia
d'y réfléchir encore. N'était-ce pas faire un tort irréparable à son
fils unique! sa conscience lui permettait-elle de le priver d'une
telle somme! et quel droit avaient mesdemoiselles Dashwood, qui
n'étaient que ses -demi-soeurs-, (ce qu'elle regardait à peine comme
une parenté), sur cet excès de générosité? Il était reçu dans le
monde, qu'aucune affection ne pouvait être supposée entre des enfans
de deux lits différens. Leur père avait déjà fait grand tort à son
fils en se remariant et en ayant trois filles, auxquelles il avait
-injustement- donné tout ce dont il pouvait disposer; et vous
voulez, dit-elle, encore ruiner votre pauvre petit Henri, en donnant
à vos -demi-soeurs- tout son argent. Tout cela fut dit avec ce ton
de conviction et de tendresse maternelle, qui ne manquait jamais son
effet sur le faible John. Cette fois cependant il ne céda pas
d'abord.--C'était (lui disait-il) la dernière requête de mon père
expirant, que je prendrais soin de sa veuve et de ses filles.--Il ne
savait pas lui-même ce qu'il disait, j'en suis bien sûre, répliqua
madame Dashwood. Tous les gens à l'agonie disent de même; ils
recommandent les survivans les uns aux autres; leur tête n'y est
plus, ce n'est que leur coeur qui leur parle encore pour ceux
qu'ils ont aimés, et qu'ils sont près de quitter. Si ses idées
avaient été bien nettes et qu'il n'eût pas rêvé à demi, il n'aurait
jamais imaginé de vous faire une demande aussi ridicule que celle
d'ôter à votre enfant la moitié de sa fortune.
--Mon père, ma chère Fanny, n'a stipulé aucune somme, il me demanda
seulement de rendre la situation de sa femme et de ses filles aussi
-comfortable-[1] qu'il était en mon pouvoir. Peut-être aurait-il
mieux fait de s'en rapporter tout-à-fait à moi; il ne pouvait pas
supposer que je les négligerais, mais enfin il a exigé de moi cette
promesse; je l'ai faite, et je veux la remplir. Je dois faire
quelque chose pour mes soeurs avant qu'elles quittent Norland pour
s'établir ailleurs.
[1]: Ce mot -comfortable- n'a point de vrai synonyme
en français, il en faut beaucoup pour exprimer toutes les
idées qu'il renferme. C'est aisance, bien-être, agrément,
commodité, consolation; il s'adopte au moral comme au
physique. Ce serait une vraie acquisition pour notre langue,
et sans oser me flatter d'avoir le droit de le naturaliser,
je veux au moins essayer de m'en servir dans cet ouvrage; il
le mériterait autant et mieux que bien d'autres qu'on a
empruntés de l'anglais et dont on se sert journellement.
(-Note du traducteur.-)
--Eh bien! à la bonne heure. -Quelque chose-; mais il n'est pas
nécessaire que ce -quelque chose- soit trois mille pièces. Passe
encore si vos soeurs étaient âgées et que cet argent pût revenir une
fois à votre fils; mais considérez qu'une fois donné, vous ne le
retrouverez plus. Vos soeurs sont jeunes et jolies; si vous les
dotez de cette manière, elles se marieront bientôt, et vos trois
mille guinées seront perdues pour toujours. Des familles étrangères
en jouiront, les dissiperont, et notre cher petit Henri en sera
privé; je vous demande, s'il y a là l'ombre de la justice.
--Vous avez raison, Fanny, dit gravement John Dashwood, parfaitement
raison; c'est peu de chose à présent relativement à ma fortune, mais
le temps peut venir que notre cher fils regrettera beaucoup cette
somme: si par exemple il avait une nombreuse famille.
--Eh! mais sans doute, et je parie qu'il aura beaucoup d'enfans, ce
cher petit.
--Peut-être bien! Ainsi, chère amie, il vaudrait mieux en effet
diminuer la somme de moitié, qu'en dites-vous? Cinq cents pièces à
chacune ce serait encore une prodigieuse augmentation à leur fortune.
--Prodigieuse, immense, incroyable! Quel frère dans le monde ferait
cela pour ses soeurs, même pour des soeurs réelles? et des
demi-soeurs! mais vous avez toujours été trop généreux, mon cher
John.
--Il vaut mieux dans de telles occasions faire trop que trop peu, dit
John en se rengorgeant; personne au moins ne dira que je n'ai pas
fait assez. Elles-mêmes ne s'attendent sûrement pas que je leur donne
autant.
--Elles n'ont rien du tout à attendre, reprit aigrement Fanny; ainsi
il n'est pas question de leurs espérances, mais de ce que vous pouvez
leur donner, et je trouve....
--Certainement je trouve aussi que cinq cents pièces sont bien
suffisantes, interrompit John, sans que j'y ajoute rien. Elles auront
chacune à la mort de leur mère trois mille trois cent trente-trois
pièces; fortune très-considérable pour toute jeune femme.
--Oui vraiment trois mille trois cent trente-trois; je n'avais pas
fait ce calcul, et c'est vraiment immense! trois mille trois cent
trente-trois pièces! c'est énorme.
--Et même quelque chose de plus, dit John en calculant sur ses
doigts. Dix mille pièces, divisées en trois. Oui c'est bien cela.
Trois mille trois cent trente-trois et quelque chose en sus.
--Alors, mon cher, je ne conçois pas, je vous l'avoue, que vous vous
croyiez obligé d'y ajouter la moindre chose. Dix mille pièces à
partager entr'elles, c'est plus que suffisant. Si elles se marient,
c'est une très-belle dot, et elles épouseront sûrement des hommes
riches; si elles ne se marient pas elles vivront très--comfortablement-
ensemble avec dix mille livres.
--Cela est vrai, très-vrai, dit John en se promenant avec l'air de
réfléchir; ainsi dites-moi, ma chère, s'il ne vaudrait pas mieux
faire quelque chose pour la mère, pendant qu'elle vit, une rente
annuelle? Mes soeurs en profiteront autant que si c'était à elles.
Cent pièces par année par exemple; il me semble que pour une vieille
femme qui vit dans la retraite, c'est bien honnête: qu'en
pensez-vous, Fanny?
--Il est sûr, dit-elle, que cela vaut beaucoup mieux que de se séparer
de quinze cents livres tout à-la-fois... Mais je réfléchis que si
madame Dashwood allait vivre vingt ans, alors nous serions en perte.
--Vingt ans, chère Fanny! vous plaisantez; elle ne vivra pas la
moitié de ce temps-là; elle est trop sensible, trop nerveuse.
--J'en conviens; mais n'avez-vous pas observé que rien ne prolonge la
vie comme une rente viagère! C'est une affaire très-sérieuse que de
s'engager à payer une rente annuelle. Vous ne savez pas quel ennui
vous allez vous donner, et comme on est malheureux quand le moment de
l'échéance arrive. C'est précisément alors qu'on aurait une dépense
indispensable à faire pour soi-même, et que cet argent qui se trouve
là ferait plaisir, et il faut le donner à d'autres; c'est vraiment
insupportable! Ma mère devait payer de petites rentes à trois vieux
domestiques par le testament de mon père; j'ai souvent été témoin du
chagrin, de l'ennui que cela lui donnait. Ses revenus n'étaient plus
à elle, disait-elle. Et ces bonnes gens qui n'avaient garde de
mourir! elle en était tout-à-fait impatientée. Aussi j'ai pris une
telle horreur des rentes viagères, que pour rien dans le monde je ne
voudrais m'engager à en payer, quelle que petite qu'elle fût. Pensez
y bien, mon cher.
--Il est sûr qu'il n'est pas du tout agréable que quelqu'un ait des
droits sur notre revenu; être obligé à un paiement régulier, tel
mois, tel jour, cela blesse l'indépendance.
--Ajoutez, mon cher, qu'après tout, on ne vous en sait aucun gré.
Cette rente est assurée; vous ne faites en la donnant que ce que vous
devez, et on n'en a nulle reconnaissance. Si j'étais de vous, je
voudrais n'être lié par rien et pouvoir donner ce qu'il me plairait,
et quand il me plairait. Vous serez charmé peut-être de pouvoir
mettre de côté, cent ou cinquante pièces pour quelque dépense de
fantaisie que vous ne pouvez prévoir.
--Je crois que vous parlez très-sensément, ma chère Fanny, et je
suivrai vos bons conseils; ce sera beaucoup mieux en effet que de
leur donner une rente fixe. Ayant un revenu plus considérable, elles
augmenteraient leur train, leurs dépenses, et au bout de l'année,
elles n'en seraient pas plus riches. Oui, oui, cela sera beaucoup
mieux; un petit présent de vingt, de trente pièces de temps en temps,
préviendra tout embarras d'argent, et j'aurai rempli la promesse que
j'ai faite à mon père.
--Parfaitement bien, et je vous le répète, mon cher, je suis
convaincue qu'il n'a jamais eu dans la pensée que vous dussiez leur
donner de l'argent. L'assistance, les secours qu'il demandait pour
elles, étaient seulement ce qu'on peut attendre d'un bon frère: comme
par exemple de leur aider à trouver une petite maison jolie et
commode; de leur prêter vos chevaux pour transporter leurs effets; de
leur envoyer quelquefois du poisson, du gibier, des fruits dans leur
saison. Je parie ma vie que c'est là seulement ce qu'il entendait, et
il ne pouvait vouloir autre chose. Pensez comme votre belle-mère sera
bien avec l'intérêt de sept mille pièces, et vos soeurs avec celui
de trois mille; elles auront par an cinq cents pièces de revenu, et
qu'ont-elles besoin d'en avoir davantage? Elles ne dépenseront pas
cela; leur ménage sera si peu de chose. Elles n'auront ni carosse, ni
chevaux, tout au plus une fille pour les servir; elles ne recevront
point de compagnie, et n'auront presque aucune dépense à faire. Ainsi
vous voyez qu'elles seront à merveille, et qu'il ne leur manquera
rien. Cinq cents pièces par an! je ne peux imaginer à quoi elles en
emploieront la moitié; et leur donner quelque chose de plus serait
tout-à-fait absurde. Vous verrez que ce sont elles plutôt qui
pourront vous donner quelque chose et faire souvent quelque joli
présent à leur petit neveu.
--Sur ma parole, dit M. John Dashwood en se frottant les mains, vous
avez parfaitement raison. Mon père ne prétendait rien de plus, je le
comprends à présent, et je veux strictement remplir mes engagemens
par toutes les preuves de tendresse et de bonté fraternelles que vous
m'indiquez; car votre coeur est excellent, chère Fanny, et je vous
rends bien justice. Il est charmant à vous d'être aussi bonne pour
mes soeurs et ma belle-mère. Quand elles iront s'établir ailleurs,
je leur rendrai, et vous aussi, tous les petits services qui pourront
leur être utiles: quelques présens de meubles par exemple, de
porcelaines. Enfin je puis m'en rapporter à vous.
--Oh! bien certainement tout ce qui pourra leur convenir..... Mais
cependant, réfléchissez à une chose. Quand votre vieux oncle fit
venir ici votre père et votre belle-mère, il les établit chez lui.
Tout le mobilier de Stanhill, la porcelaine, la vaisselle, le linge,
tout fut soigneusement enfermé, et votre père, comme vous le savez, a
légué ces objets à sa femme. Leur maison sera donc meublée et garnie
au-delà de ce qu'elle pourra contenir; ainsi elles n'auront besoin de
rien.
--De rien du tout; je n'y pensais pas. C'est un très-beau legs
qu'elles ont eu là, en vérité! et la vaisselle, par exemple, nous
aurait bien fort convenu pour augmenter la nôtre, à présent que nous
aurons souvent du monde à demeure.
--Et le beau déjeuner de porcelaine de la Chine; combien je le
regrette! il est beaucoup plus beau que celui qui est ici, et suivant
mon opinion, dix fois trop beau et trop grand pour leur situation
actuelle. Votre père n'a pensé qu'à elles; je trouve, mon cher, que
vous pourriez fort bien le leur faire sentir avec délicatesse, et les
engager à nous laisser tant de choses qui vont leur devenir inutiles
et qui nous conviendraient bien mieux. Mais certainement vous ne
devez pas avoir beaucoup de reconnaissance pour la mémoire d'un père
qui, s'il avait pu, leur aurait laissé tout au monde et rien à vous;
et vous leur donneriez encore quelque chose... Ce serait à mon avis
une duperie et une faiblesse dont je vous connais incapable.
L'extrême bonté de votre coeur peut quelquefois vous entraîner trop
loin; mais la fermeté de votre caractère et la force de votre
jugement, vous ramènent bientôt dans le droit chemin.
Cet argument était irrésistible. Ce que John Dashwood craignait le
plus, c'était de passer pour un homme faible et dupé, et sans qu'il
s'en doutât, il ne faisait et ne pensait que ce que voulait madame
John Dashwood: il finit donc par déclarer, que non-seulement il
serait inutile, mais injuste et ridicule de rien faire pour ses
soeurs, au-delà des petits services de bon voisinage, que sa femme
lui avait indiqués, et que c'était à elles au contraire à leur donner
ce qui pourrait leur convenir.
CHAPITRE III.
Madame Dashwood passa plusieurs mois à Norland, non plus cependant
par la crainte de quitter un lieu qui nourrissait sa douleur; elle
s'y était livrée d'abord avec trop de violence pour qu'elle pût
durer au même point. Peu-à-peu elle cessa d'éprouver ces émotions
déchirantes que la vue de chaque place où elle avait été avec son
mari excitait chez elle. Son esprit redevint capable d'autre chose
que de chercher par de mélancoliques souvenirs à augmenter son
affliction. Dès qu'elle en fut à ce point, elle s'impatienta au
contraire de quitter le château, et fut infatigable dans ses
recherches pour trouver une demeure qui pût lui convenir, qui ne
l'éloignât pas trop d'un séjour où elle avait été si heureuse, et où
peut-être elle pourrait retrouver encore, si non le bonheur, au moins
une vie tranquille avec ses chères enfans; mais elle n'en put trouver
aucune qui répondît à-la-fois à ses idées de bien-être et à la
prudence de sa fille aînée, dont le jugement éclairé rejeta plusieurs
maisons trop grandes pour leurs revenus, que sa mère aurait désirées.
Madame Dashwood qui n'avait point quitté son mari pendant sa dernière
maladie, avait appris par lui la promesse solennelle de son fils en
leur faveur, qui avait adouci les derniers momens du mourant. Elle ne
doutait pas plus de sa sincérité à la tenir qu'il n'en avait douté
lui-même, et pensait avec satisfaction que ses filles trouveraient
dans leur frère un appui et un bienfaiteur. Quant à elle-même, ayant
toujours vécu dans l'aisance et sans avoir besoin de calculer ses
dépenses, elle était persuadée que le revenu de sept mille livres
sterling la ferait vivre dans l'abondance. Pour son beau-fils aussi
elle se réjouissait du plaisir qu'il aurait à servir de père à ses
jeunes soeurs, à leur procurer toutes les petites jouissances dont
elles avaient l'habitude et se reprochait de ne lui avoir pas
toujours rendu toute la justice qu'il méritait, lors qu'elle l'avait
quelquefois soupçonné d'avarice ou d'égoïsme. «C'est parce qu'il
s'était laissé influencer par sa femme, pensait-elle, qu'il a donné
lieu à ce soupçon; mais à présent qu'il a vécu avec nous, qu'il nous
connaît, il a appris à nous aimer, et elle n'aura plus le pouvoir
d'altérer son amitié. Nous lui sommes chères parce que nous l'étions
à son père; toute sa conduite avec nous prouve combien il s'intéresse
à notre bonheur, et il s'attachera plus encore à nous par sa propre
générosité.» Pendant long-temps madame Dashwood s'abandonna à cet
espoir; il était dans son caractère de croire aveuglément tout ce
qu'elle désirait.
Elle avait encore un autre espoir auquel elle donna bientôt le nom
de -certitude-, et qui lui faisait supporter et la prolongation de
son séjour à Norland, et la froideur presque méprisante de sa
belle-fille, et tous les désagrémens d'un séjour où naguère elle
était maîtresse; et cet espoir qui devint bientôt pour elle une
réalité, était fondé sur l'attachement que M. Edward Ferrars, le
frère de madame John Dashwood, paraissait avoir pour sa fille aînée,
la sage et prudente Elinor. Ce jeune homme avait accompagné sa soeur
et son beau-frère à Norland; depuis il y avait passé la plus grande
partie de son temps, et il était facile de voir ce qui le retenait.
Bien des mères auraient encouragé ce sentiment par des motifs
d'intérêt, car M. Edward Ferrars était le fils aîné d'une famille
très-riche, et son père était mort depuis long-temps; d'autres
l'auraient réprimé par des motifs de prudence, car Edward Ferrars
dépendait absolument de sa mère, à qui, à l'exception d'une
très-petite somme, la fortune entière appartenait. Elle pouvait en
disposer suivant sa volonté, et madame Ferrars n'aurait certainement
pas approuvé les liaisons de son fils avec une jeune personne sans
biens. Mais madame Dashwood n'était ni intéressée ni prudente; la
richesse d'Edward et sa dépendance ne se présentèrent pas une fois à
sa pensée. Elle vit seulement qu'il paraissait aimable, qu'il aimait
sa fille, qu'Elinor ne repoussait pas ses soins; il ne lui en fallait
pas davantage pour décider dans sa tête qu'ils devaient être unis.
Suivant ses principes, la différence de fortune était la chose du
monde la plus indifférente quand les coeurs étaient d'accord, et
qu'il y avait des rapports de caractère. Edward avait senti tout le
mérite d'Elinor, ce qui prouve qu'il en avait lui-même, et du même
genre, et que plus rien ne pourrait les séparer.
Edward Ferrars n'avait rien cependant de ce qui peut séduire au
premier moment. Il n'était point beau; il avait peu de graces, et
plutôt une espèce de gaucherie dans les manières, suite d'une
excessive timidité; il avait besoin d'être encouragé, et ce n'était
que dans une société intime qu'il pouvait plaire; il avait trop de
défiance de lui-même, trop de réserve et de retenue pour le grand
monde. Mais quand une fois il avait surmonté cette disposition
naturelle, il devenait très-aimable, et tout indiquait chez lui un
coeur ouvert, sensible et capable de tous les sentimens généreux.
Il avait l'esprit simple, naturel et cultivé par une bonne éducation,
mais il n'avait aucun talent brillant. Rien en lui ne pouvait
répondre aux voeux de sa mère et de sa soeur, qui désiraient avec
ardeur qu'il se distinguât... Par quoi? elles n'auraient pu le dire
elles-mêmes positivement, par tout ce qui distingue un gentilhomme
très-riche. Elles auraient voulu qu'il fît une grande figure dans le
monde, d'une manière ou d'une autre, et qu'on parlât de lui. Madame
Ferrars aurait désiré qu'il eût une opinion prononcée en politique,
qu'il entrât dans le parlement, ou du moins qu'il se liât avec
quelque orateur célébre en attendant qu'il le devînt lui-même. Madame
John Dashwood se serait contentée que son frère fût cité par son
élégance, par ses talens, ne fût-ce même que par celui de conduire un
caricle de manière à faire effet.--Mais hélas! Edward n'aimait ni les
grands hommes ni aucune des folies à la mode chez les jeunes gens.
Toute son ambition, tous ses voeux se bornaient à une vie
tranquille et retirée au sein du bonheur domestique; heureusement au
reste pour sa mère et pour sa soeur, il avait un jeune frère qui
promettait davantage: leur plus grand regret était qu'il ne fût pas
l'aîné.
Edward se mettait si peu en avant, qu'il avait passé plusieurs
semaines à Norland, sans attirer du tout l'attention de madame
Dashwood. Tout occupée de sa douleur, elle vit seulement qu'il était
tranquille, et qu'il ne cherchait pas à troubler son affliction par
une gaîté importune ou par des conversations hors de propos. Elle fut
ensuite prévenue en sa faveur par une réflexion d'Elinor qui
remarquait un jour combien il ressemblait peu à Fanny; c'était la
meilleure recommandation auprès de madame Dashwood.--Il suffit,
dit-elle, qu'il ne ressemble pas à sa soeur pour faire son éloge;
c'est dire qu'il est aimable, et pour cela seul je l'aime déja.--Je
vous assure, maman, qu'il vous plaira quand vous le connaîtrez
mieux.--Je n'en doute pas, mais que puis-je faire de plus que de
l'aimer?--Vous l'estimerez.--Je n'ai jamais imaginé qu'on pût séparer
l'estime de l'amitié.--Ni moi non plus, dit Elinor, et M. Edward
Ferrars mérite l'une et l'autre.
De ce moment madame Dashwood commença à bâtir son château en Espagne,
et à se rapprocher de ce jeune homme qui devait devenir son fils. Sa
manière avec lui fut si tendre, si amicale, que bientôt toute réserve
fut bannie et qu'il se montra tel qu'il était, avec tout son vrai
mérite et son -admiration- pour Elinor. Il n'osa pas dire plus, mais
la bonne mère acheva le reste dans sa pensée, et fut aussi convaincue
de son ardent amour pour sa fille, que de toutes ses vertus. Sa
tranquillité, sa froideur apparente, sa gravité si peu ordinaire à
son âge, devinrent même à ses yeux un mérite de plus, quand elle vit
que tout cela ne nuisait point à la chaleur réelle de son coeur et à
la vivacité de ses sentimens. Elinor, pensait-elle, serait bien
ingrate, si elle n'aimait pas ce bon jeune homme autant qu'elle en
est aimée. Mais Elinor ne pouvait avoir un tort ni un défaut; elle
n'a donc point d'ingratitude; elle éprouve aussi le sentiment qu'elle
inspire. Ils sont égaux en vertus, en amour; que faut-il de plus? ils
furent créés l'un pour l'autre: et voilà sa vive imagination aussi
certaine de leur mariage, que si elle les avait vus devant l'autel.
--Dans quelques mois, ma chère Maria, dit-elle un jour à sa seconde
fille, dans quelques mois notre Elinor sera probablement établie pour
la vie; nous la perdrons, mais elle sera si heureuse!
--Ah, maman! comment pourrons-nous vivre sans elle? Elinor est notre
ame, notre guide, notre tout dans ce monde.
--Ma chère enfant, ce sera à peine une séparation. Nous vivrons près
d'elle, et nous pourrons nous voir tous les jours; vous gagnerez un
second frère, un bon, un tendre frère; j'ai la plus haute opinion
d'Edward..... Mais vous êtes bien sérieuse, Maria, est-ce que vous
désapprouvez le choix de votre soeur?
--J'avoue, dit Maria, que j'en suis au moins surprise. Edward est
très-aimable, et comme un ami je l'aime tendrement. Mais cependant,
ce n'est pas l'homme.... Il manque quelque chose.... Sa figure n'est
point remarquable; il n'a point ces graces, cet attrait, que je
m'attendais à trouver chez l'homme qui devait s'unir à ma soeur.
Ses yeux sont grands, ils sont beaux peut-être, mais ils n'ont pas ce
feu, cette expression qui annoncent à-la-fois la sensibilité et
l'intelligence, et qui pénètrent dans le coeur. D'un autre côté,
maman, je crains qu'il n'ait pas ce goût des beaux arts qui prouve
une vraie sensibilité; la musique a peu d'attrait pour lui, et
quoiqu'il admire beaucoup les dessins d'Elinor, ce n'est point
l'admiration de quelqu'un qui s'y connaît. Il est évident que malgré
toute son attention pendant qu'elle dessine, il n'y entend rien du
tout; il admire au hasard plutôt son ouvrage que son talent, et comme
un amoureux plutôt qu'en connaisseur: pour me satisfaire il faudrait
qu'il fût tous les deux. Je ne pourrais pas être heureuse avec un
homme qui ne partagerait pas en tout point mes sentimens, mes goûts;
il faut qu'il voie, qu'il sente, qu'il juge exactement comme moi: la
même lecture, le même dessin, la même musique, doivent saisir au même
instant deux ames unies par une sympathie absolument nécessaire au
bonheur. Ah, maman! avez vous entendu avec quelle monotonie, quel
calme, Edward nous lisait hier les vers délicieux de Cowper? Je
souffrais réellement pour ma soeur; elle le supportait avec une
douceur incroyable! moi je pouvais à peine me contenir: entendre
cette belle poésie qui m'a si souvent extasiée, l'entendre lire avec
ce calme imperturbable, avec cette incroyable indifférence.......
Non, non, je ne concevrai jamais qu'on puisse aimer un homme qui lit
de cette manière.
--Eh bien! ma chère Maria, je ne sais pourquoi cette manière me
plaisait assez; j'entendais mieux les pensées que lorsque vous
déclamez si vivement. Edward prononce si bien, il a un si beau son de
voix, tant de simplicité.--Non, non, maman, ce n'est pas ainsi qu'on
doit lire Cowper, et si Cowper ne l'anime pas, c'est qu'il ne peut
être animé. Elinor ne sent pas comme moi sans doute, et peut-être,
malgré cela, sera-t-elle heureuse avec lui; pour moi je ne pourrais
l'être avec quelqu'un qui met si peu de feu et de sentiment dans sa
lecture. Ah! maman, plus je connais le monde, et plus je suis
convaincue que je ne rencontrerai jamais un homme que je puisse
réellement aimer: il me faut trop de choses. Je voudrais les vertus
d'Edward, ma vive sensibilité, et par-dessus, toutes les graces et
toutes les perfections, dans la manière et dans l'extérieur: tout
cela ne se trouvera jamais réuni.
--C'est difficile, il est vrai; mais vous n'avez que dix-huit ans, ma
chère enfant, il n'est pas encore temps de désespérer d'un tel
bonheur. Vous venez de me tracer le portrait de votre père quand il
m'offrit son coeur et sa main, et toujours il m'a paru aussi
parfait. Pourquoi seriez-vous moins heureuse que votre mère? puisse
seulement votre félicité sur la terre être plus durable que la
sienne.
Elles s'embrassèrent en versant des larmes, qui n'étaient pas sans
douceur.
CHAPITRE IV.
Quel dommage, Elinor, dit Maria à sa soeur, qu'Edward n'ait aucun
goût pour le dessin!
--Aucun goût pour le dessin! pourquoi pensez-vous cela? Il ne dessine
pas lui-même, il est vrai; mais il a le plus grand plaisir à voir de
bons ouvrages en dessin et en peinture, et il sait les admirer. Je
vous assure même qu'il a beaucoup de goût naturel pour cet art,
quoiqu'il n'ait pas eu d'occasion de l'étudier. S'il l'avait
entrepris, je crois qu'il aurait eu un vrai talent; il se défie de
son propre jugement en cela comme en toute autre chose, et ne se
hasarde pas à donner son opinion, mais il a un sentiment intérieur de
ce qui est beau, et un goût simple et sûr qui le dirige très-bien.
Elinor défendit son ami avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et
Maria craignant de l'avoir offensée, ne dit plus rien contre le goût
naturel d'Edward, mais sans en avoir meilleure opinion. Cette froide
approbation qu'il donnait aux talens, sans en avoir lui-même, était
trop loin de cet enthousiasme, de ces ravissemens qui, dans son idée,
étaient la marque certaine du goût: cependant en souriant en
elle-même de l'aveugle présomption d'Elinor, elle lui en sut beaucoup
de gré.
J'espère, ma chère Maria, continua Elinor, que vous ne croyez pas
vous-même qu'Edward manque de goût ou de sensibilité? Toute votre
conduite avec lui est si parfaitement amicale; et je sais que si vous
aviez cette opinion de lui, à peine pourriez-vous prendre sur vous
d'être polie.
Maria ne sut que répondre: elle ne voulait pas blesser les sentimens
de sa soeur, et dire ce qu'elle ne pensait pas lui était
impossible. Après un instant de silence, elle lui dit: Ne soyez pas
offensée, chère Elinor, si mes éloges ne répondent pas exactement à
l'idée que vous avez de son mérite; j'ai moins d'occasion que vous de
discerner toutes ses qualités, de connaître ses inclinations, ses
goûts, de lire dans son coeur et dans son esprit; mais je vous
assure que j'ai la plus haute opinion de sa bonté, de sa raison, de
son bon sens, et je pense que personne n'est plus digne que lui
d'inspirer une sincère amitié.
En vérité, dit Elinor en souriant, ses plus chers amis doivent être
satisfaits de cet éloge, et je ne vois pas ce qu'on pourrait y
ajouter.
Maria fut contente de ce que sa soeur était aussi vîte appaisée. Il
est impossible, dit Elinor, lorsqu'on connaît Edward, lorsqu'on l'a
entendu parler, de douter un instant de son jugement droit et de sa
bonté; ses excellens principes, son esprit même sont quelquefois
voilés par son excessive timidité, qui le rend trop souvent
silencieux. Vous, Maria, vous le connaissez assez pour rendre justice
à ses solides vertus, mais -ses goûts, ses inclinations-, comme vous
les appelez, je conviens que vous avez eu moins d'occasions que moi de
les distinguer dans les premiers temps de notre malheur. Vous vous
êtes consacrée entièrement à notre bonne mère; pendant que vous étiez
ensemble, je l'ai vu journellement, j'ai causé avec lui sur plusieurs
sujets, j'ai étudié ses sentimens et entendu ses opinions sur
différens objets de littérature et de goût, et je puis vous assurer
que je ne hasarde point trop en vous disant qu'il a non-seulement
beaucoup d'instruction, mais un sentiment naturel très-vif pour tout
ce qui est digne d'admiration. Il a fait d'excellentes lectures avec
beaucoup de plaisir et de discernement; son imagination est vive, ses
observations justes et correctes, et son goût délicat et pur. Son
extérieur même gagne à être mieux connu. A la première vue, sa figure
n'a rien de remarquable, à l'exception cependant de ses yeux qui sont
très-beaux, et de la douceur de sa physionomie; mais lorsqu'on le
connaît mieux, on le juge bien différemment. Je vous assure qu'à
présent il me paraît presque beau, ou je trouve au moins qu'il plaît
mieux que s'il était beau. Qu'en dites-vous, Maria?
--Je dis que je le trouverai bientôt plus que beau, si je ne le fais
pas encore. Quand vous me direz, Elinor, de l'aimer comme un frère,
et qu'il fera votre bonheur, je vous promets de ne plus lui trouver
aucun défaut.
Elinor rougit beaucoup à cette déclaration, et fut fâchée contre
elle-même de s'être trahie en parlant d'Edward avec trop de feu. Elle
sentait bien à quel point il l'intéressait; elle était persuadée que
cet intérêt était réciproque, mais elle n'en avait pas cependant une
conviction assez positive pour que les propos de Maria lui fussent
agréables. Elle comprit fort bien les conjectures de sa mère et de sa
soeur; elle savait qu'avec elles tous leurs voeux étaient de
l'espoir, et tout espoir certitude. Elinor avait à peine de l'espoir,
et voulut saisir cette occasion de dire à Maria l'exacte vérité de sa
situation.--Je ne prétends point vous nier, lui dit-elle, en se
remettant, quelle haute opinion j'ai de lui; je l'estime, il
m'intéresse, mais.--Estime, intérêt, interrompit vivement Maria,
insensible Elinor!... ces expressions sont dictées par un coeur
glacé; répétez ces froides paroles, et je vous quitte à l'instant.
Elinor ne put s'empêcher de rire. Excusez-moi, dit-elle, je n'ai pas
je vous assure la moindre intention de vous chasser en vous parlant
avec calme de mes sentimens. Croyez les si vous voulez plus forts que
je ne l'avoue, et tels que son mérite, et le soupçon, l'espoir, si
vous le voulez, de son affection pour moi, doivent me les inspirer,
sans imprudence ou folie; mais je vous prie de ne pas aller plus loin:
je n'ai pas la moindre assurance de la nature de cette affection. Il y
a des momens où son existence même me semble douteuse, et jusqu'à ce
que les sentimens d'Edward me soient entièrement dévoilés, vous ne
devez pas être surprise que j'évite de donner aux miens quelques
encouragemens, d'en parler avec exagération, de leur donner un autre
nom que celui -d'intérêt- et d'-estime-. J'avoue que j'ai peu ou même
point de doute sur sa préférence; mais il y a d'autres considérations
à écouter; il ne faut pas ne voir que son inclination et la mienne. Il
est loin d'être indépendant. Je ne connais pas sa mère; mais à en
juger sur ce que dit Fanny, nous ne devons pas être disposées à la
croire d'un caractère facile, et je suis bien trompée si Edward ne
prévoit pas de sa part beaucoup de difficultés, s'il voulait épouser
une femme qui n'eût ni rang ni fortune: et peut-être est-ce là la
vraie cause de son silence.
Maria eut l'air très-étonnée en apprenant combien l'imagination de sa
mère et la sienne propre étaient allées au-delà de la vérité.
Réellement, s'écria-t-elle, vous n'êtes pas engagés l'un à l'autre?
mais du moins cela ne peut tarder, et je trouve deux avantages à ce
délai: je ne vous perdrai pas sitôt, et pendant ce temps-là Edward
prendra plus de goût pour votre occupation favorite, la peinture, où
vous réussissez si bien; votre talent doit développer le sien. Oh!
s'il pouvait être assez stimulé par votre génie pour parvenir à
dessiner lui-même: c'est cela qui serait indispensable à votre
bonheur. Imaginez, Elinor, combien vous seriez heureuse. Occupés de
même, à côté l'un de l'autre, comme ce serait délicieux. Elinor
sourit. Il y aurait peut-être, dit-elle, jalousie de talens; j'aime
autant que mon mari n'ait pas les mêmes, et qu'il aime à me lire, par
exemple, pendant que je dessinerais. Maria allait dire quelque chose
sur la lecture insipide des vers de Cowper, mais elle s'arrêta à
temps, et sortit de la chambre.
Elinor avait dit à sa soeur l'exacte vérité; tout lui disait qu'Edward
l'aimait, excepté lui-même. Emu, ravi à côté d'elle, suivant tous ses
pas, tous ses mouvemens, écoutant chaque mot qu'elle prononçait; cent
fois elle l'avait cru sur le point de lui faire l'aveu de son amour,
mais cet aveu n'avait jamais été prononcé. Quelquefois elle le voyait
tomber dans un tel abattement, qu'elle ne savait à quoi l'attribuer;
ce ne pouvait être à la crainte de n'être pas aimé: malgré sa prudence
et sa retenue, Elinor était trop franche, trop sincère pour affecter
une indifférence qui n'était pas dans son coeur; elle lui témoignait
assez d'intérêt pour le rassurer et lui laisser espérer d'obtenir un
jour un sentiment plus tendre. Ce n'était donc pas la cause de sa
tristesse; elle en trouvait une plus naturelle dans la dépendance de
sa situation, qui lui défendait de se livrer à un sentiment inutile.
Elle savait que madame Ferrars n'avait jamais cherché à rendre sa
maison agréable à son fils, ni à lui donner les moyens de s'établir
ailleurs, et ne cessait de lui répéter qu'il devait chercher à
augmenter sa fortune, et que la sienne était à cette condition. Il
était donc impossible qu'Elinor fût tout-à-fait à son aise et qu'elle
nourrît les mêmes espérances que sa mère et sa soeur; et même plus ils
se voyaient, plus elle doutait que l'attachement d'Edward fût de
l'amour. Elle croyait ne voir en lui que les symptômes d'une tendre et
simple amitié. Mais que ce fût -amour- ou -amitié-, c'était assez pour
inquiéter madame John Dashwood, dès qu'elle s'en fut aperçue. Elle
saisit la première occasion de parler devant sa belle-mère des grandes
espérances de son frère qui était soumis aux volontés d'une mère, des
projets que celle-ci formait pour la réputation de ses fils, et du
danger extrême que courrait une jeune personne qui chercherait à
attirer l'un d'eux dans quelque piège, et qui serait un obstacle aux
vastes projets de leur mère. Madame Dashwood ne put ni feindre de ne
pas l'entendre, ni l'entendre avec calme; elle répondit avec orgueil
et dignité et quitta la chambre à l'instant, bien décidée à quitter
aussi immédiatement une maison où sa chère Elinor était exposée à de
telles insinuations, où l'on ne sentait pas tout ce qu'elle valait.
Elle allait en parler à ses filles et prendre ses mesures pour leur
prompt départ, sans savoir où aller, lorsqu'elle reçut par la poste,
une lettre qui contenait une proposition arrivée fort-à-propos pour la
tirer de peine: c'était l'offre d'une petite maison qu'on lui cédait
à un prix très modéré, et qui appartenait à un de ses parens, un
baronnet, sir Georges Middleton, qui demeurait dans le Devonshire.
La lettre était du baronnet lui-même, écrite avec la plus cordiale
amitié. Il avait appris, disait-il, que ses cousines cherchaient
une demeure simple et petite; celle qu'il leur offrait n'était
précisément qu'une -chaumière-; mais si elles voulaient l'accepter,
il l'arrangerait de manière qu'elle fût agréable et commode à habiter.
Il pressait vivement madame Dashwood, après lui avoir donné une légère
description de la maison et des environs, de venir avec ses filles à
Barton-Park, où il résidait; que là elles pourraient juger si la
-chaumière- de Barton pouvait leur convenir et décideraient les
réparations nécessaires. Il paraissait désirer vivement de les
arranger dans son voisinage; et son style amical et franc, plut
extrêmement à madame Dashwood, qui n'avait pas soutenu de relation
avec ce parent éloigné qui la traitait avec tant d'obligeance, pendant
qu'elle souffrait de la froideur et de l'insensibilité d'une parente
bien plus proche.
Elle n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour délibérer; sa
résolution fut prise avant que la lettre fût achevée. La situation de
Barton, et la grande distance de Devonshire à Sussex, qui la veille
encore aurait été un motif de refus, fut alors sa recommandation
principale. Quitter le voisinage de Norland n'était plus un malheur;
c'était une bénédiction, et plus elle serait loin de sa méchante
belle-fille, plus elle serait heureuse.
Elle annonçait donc sans différer à sir Georges Middleton, toute sa
reconnaissance de ses bontés et sa prompte acceptation; elle se hâta
ensuite d'aller lire les deux lettres à ses filles, pour avoir leur
approbation, avant d'envoyer sa réponse. Elinor avait toujours pensé
qu'il serait plus prudent de s'établir à quelque distance de Norland;
elle fut donc loin de s'opposer au désir de sa mère d'aller en
Devonshire. La simplicité de leur demeure, le peu d'argent qu'elle
leur coûterait, le voisinage et la protection d'un bon parent, tout
allait à merveille suivant les désirs de sa raison. Son coeur
aurait voulu peut-être que la distance eût été moins grande, mais
Elinor lui imposa silence, donna son plein consentement, et prépara
tout pour leur prompt départ.
CHAPITRE V.
A peine la réponse fut partie, que madame Dashwood voulut se donner le
plaisir d'annoncer à son beau-fils, et surtout à Fanny, qu'elle était
pourvue d'une demeure, et qu'elles ne les incommoderaient que peu de
jours encore pendant qu'on préparait leur habitation. Fanny ne dit
rien, son mari exprima seulement qu'il espérait que ce ne serait pas
loin de Norland. Madame Dashwood répondit avec l'air du plaisir que
c'était en Devonshire. Edward qui était présent, et déjà fort triste
et silencieux, s'écria vivement avec l'expression de la surprise et du
chagrin: En Devonshire, est-il possible! si loin d'ici! et dans quelle
partie du Devonshire? Elle expliqua la situation: Barton-Park,
dit-elle, est à quatre milles de la ville d'Exeter, et la maison que
mon cousin nous offre touche presque à la sienne; ce n'est, dit-il,
qu'une -chaumière- qu'il arrangera commodément pour nous! J'espère que
nos vrais amis ne dédaigneront pas de venir nous voir; et quelque
petite que soit notre demeure, il y aura toujours place pour ceux qui
ne trouveront pas que la course soit trop longue. Elle conclut en
invitant poliment M. et madame John Dashwood à la visiter à Barton, et
demanda la même chose à Edward d'une manière plus pressante et plus
amicale. Malgré son dernier entretien avec madame John Dashwood qui
l'avait décidée à quitter Norland, son espoir du mariage de sa fille
aînée avec Edward n'avait pas du tout diminué. Elle croyait que
l'amour du jeune homme et le mérite d'Elinor aplaniraient tous les
obstacles, et elle était bien aise de montrer à sa belle-fille, en
invitant son frère, que tout ce qu'elle avait dit là-dessus n'avait
pas eu le moindre effet; mais elle attendait encore celui de la
promesse de John à son père, et le beau présent qu'il destinait sans
doute à ses soeurs. Elle attendit en vain, il fallut se contenter de
complimens très-polis sur le regret d'être autant séparé d'elles, et
sur ce que cette grande distance le privait même du plaisir de leur
être utile pour le transport de leurs meubles et de leurs coffres:
tout cela devait aller par eau. Madame John Dashwood eut le chagrin de
voir partir pour Barton les porcelaines et la vaisselle qu'elle avait
enviées. Cependant ses belles-soeurs prièrent leur mère de lui laisser
le beau déjeûner, qu'elle louait outre mesure, et qu'elle accepta
comme quelque chose qui lui serait dû. Elle soupira encore à chaque
objet de valeur qu'elle voyait empaqueter. «Il est bien dur,
pensait-elle, que des personnes dont le revenu est si inférieur au
mien aient une maison aussi bien fournie que la mienne.» Le piano-forte
de Maria, qui était de la première force sur cet instrument, était
beaucoup meilleur et plus beau que le sien; elle en fit la remarque
avec aigreur, et aurait volontiers accepté un échange, qui ne lui fut
pas proposé. Il n'y eut que les livres d'études qu'elle vit partir
sans regret; elle en faisait peu d'usage, et son mari avait une belle
bibliothèque, où il permit à ses soeurs de prendre quelques ouvrages
favoris qui leur manquaient: ce fut tout ce qu'elles eurent de lui,
avec une légère invitation de différer leur départ autant que cela
leur conviendrait. J'ai promis à mon père, dit-il avec quelque
embarras, de vous aider dans toutes les occasions, et je veux tenir
ma promesse; ainsi vous pouvez rester chez moi jusqu'à ce que tout
soit prêt à Barton pour vous recevoir. Alors seulement madame Dashwood
comprit qu'elle n'avait plus rien à en attendre. Il lui offrit encore
de lui acheter (très-bon marché) les chevaux et le carosse que son
mari lui avait laissés et qui, dit-il, ne seraient plus à son usage,
puisque sans doute elle n'aurait point d'équipage. Madame Dashwood
aurait voulu pouvoir lui dire qu'à son âge elle pouvait encore moins
s'en passer, et qu'elle voulait l'emmener; mais la prudente Elinor lui
fit sentir qu'un équipage consumerait la moitié au moins de leur
revenu, et ne convenait guère dans une simple petite demeure. Elle
céda, ainsi que pour le nombre de leurs domestiques, qui fut fixé à
trois femmes et un valet-de-chambre, qu'elles choisirent parmi leurs
anciens serviteurs, qui tous auraient voulu les suivre. Le laquais et
une des femmes furent envoyés avec les effets pour préparer la maison
à recevoir leur maîtresse.
Comme lady Middleton était entièrement inconnue à madame Dashwood,
elle préféra d'aller directement s'établir à la chaumière, plutôt que
d'être en visite au château de Barton-Park. Il lui tardait à présent
d'être chez elle; elle ne voulait plus avoir d'obligation à personne
pour son entretien; elle se voyait en perspective heureuse, tranquille,
n'entendant plus aucun propos désagréable, et ne regrettait plus
aucune de ces jouissances de luxe. Comment aurait-elle envié quelque
chose à son beau-fils, il ne cessait de se plaindre des dépenses
excessives que lui coûtait à présent l'entretien d'une grande maison,
d'un nombreux domestique: un homme riche, répétait-il, est condamné
d'avoir sans cesse sa bourse à la main, et c'est très-désagréable.
Pauvre John! disait madame Dashwood, il semble avoir bien plus
d'envie d'augmenter son argent que d'en donner.
Le jour de leur départ arriva enfin, et quoique bien aise à quelques
égards de s'éloigner de Norland, bien des larmes furent versées en le
quittant. Cher, cher Norland, disait Maria en se promenant seule la
veille de son départ sur le boulingrin devant la maison, demeure si
long-temps celle du bonheur quand cesserai-je de vous regretter?
quand apprendrai-je à me trouver bien ailleurs? Hélas! mes pieds ne
fouleront plus ce gazon, mes yeux ne verront plus cette contrée où
j'étais autrefois si heureuse! Et vous beaux arbres, je ne verrai
plus le balancement de votre feuillage, je ne me reposerai plus sous
votre bienfaisant ombrage: je pars, je vous quitte, et ici tout
restera de même, aucune feuille ne séchera par mon absence, aucun
oiseau n'interrompra son chant; que vous importe qui vous voie, qui
vous entende. Désormais personne, non personne au monde ne vous
verra, ne vous entendra avec autant de plaisir que moi. Ainsi Maria
excitait elle-même sa sensibilité et son chagrin, et versait des
larmes amères sur tout ce qu'elle laissait, pendant qu'Elinor, qui
regrettait bien autre chose que des arbres et des oiseaux,
s'efforçait de surmonter, ou du moins de cacher ses regrets pour ne
pas affliger sa mère.
CHAPITRE VI.
La première partie de leur voyage se passa dans une disposition
mélancolique qui leur convenait trop bien pour être un sentiment
pénible; mais en avançant dans la contrée qu'elles devaient habiter,
un intérêt, une curiosité bien naturelle surmonta leur tristesse, et
la vue de la charmante vallée de Barton, la changea presque en gaîté.
C'est un pays cultivé, agréable, bien boisé, et riche en beaux
pâturages. Après l'avoir traversé pendant un mille, elles arrivèrent
à leur maison: une petite cour gazonnée la séparait du chemin; une
jolie porte à clair-voie en fermait l'entrée. La maison, à laquelle
sir Georges avait donné le nom trop modeste de -Chaumière-, n'était
ni grande ni ornée, mais commode et bien arrangée; le bâtiment
régulier, le toît point couvert en chaume, mais en belle ardoise; les
contrevents n'étaient pas peints en vert, ni les murailles couvertes
de chèvrefeuille; elle avait plutôt l'air d'une jolie ferme ou petite
maison de campagne. Une allée au rez-de-chaussée traversait la
maison, et conduisait de la cour au jardin. De chaque côté de
l'entrée il y avait deux chambres environ de seize pieds en carré, et
derrière se trouvaient la cuisine et les escaliers; quatre chambres à
coucher et deux cabinets dans le haut formaient le reste de la
maison: elle était bâtie depuis peu d'années, et très-propre. En
comparaison de l'immense château de Norland, c'était sans doute une
chétive demeure; mais si ce souvenir fit couler quelques larmes,
elles furent bientôt séchées. En entrant dans la maison, chacune
d'elles s'efforça de paraître heureuse et contente, et bientôt elles
le furent en effet; la joie avec laquelle leurs bons domestiques les
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