--Un peu.
--Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils
attendraient.
--Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un
excellent caractère.
--Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de
l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de
l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un
excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez,
peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.
--Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas
supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je
suis sûre qu'elles plaisent généralement.
--Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est
un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre
partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.
--Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de
comparer les deux amis.»
Mais l'amiral l'interrompit:
«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de
cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa soeur.
Je pense qu'ils sont tous à Uppercross.»
Anna ne put résister à la tentation de dire:
«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre du capitaine qui
puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui
et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé
de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se
plaindre de personne.
--Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se
plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un
autre, qu'elle le prenne.
--Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se
plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite,
ou même refroidie par une chose semblable.
--Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne
témoigne pas même le plus léger étonnement.»
Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile
d'en demander davantage.
«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux
frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il
me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre
miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne
pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?»
CHAPITRE XIX
Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route.
Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa
soeur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il commençait
à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que M. Elliot
s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à quelques
pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.
Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était
avec sa mère.
Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un
débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.
Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la
craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais
miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot
soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin
au débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut
Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir,
tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne
vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre,
on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une
commission pour Mme Clay.
Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif
aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti.
Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même
avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il
rougit extrêmement.
Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle
avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.
Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais
embarrassé.
Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas
reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer,
mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique
annonça la voiture de lady Dalrymph.
La pluie recommençait; il y eut dans la petite boutique un mouvement
qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot.
Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services
plutôt par son attitude que par ses paroles.
«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de
place, et je préfère marcher.
--Mais il pleut.
--Oh! très peu; je n'y prends pas garde».
Après un silence, il dit, en montrant son parapluie:
«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si
vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher
une voiture.»
Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore
quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu
à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et
ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui
offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour,
accompagné d'un doux et timide regard.
Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se
mirent à parler d'eux.
«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois?
--Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est
toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.
--Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a
jamais vu un homme plus aimable.
--Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je
la préfère à sa soeur, malgré l'avis général.
--Moi aussi.
--Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss
Elliot. Anna est trop délicate pour eux.»
Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein
d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des
louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre
Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle
ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être
sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle
ne l'était pas encore.
S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer de le voir. Le
reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son
amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la
surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.
Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel,
aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue.
Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle
observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en
détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte
de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des
pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa
bonne mine.
A la fin, lady Russel détourna la tête:
«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je
regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.»
Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit
pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu
s'assurer s'il les avait aperçues.
Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus
forte qu'elle n'était, attendait avec impatience un concert donné pour
le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait qu'il
serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle désirait
causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui
adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le
reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation.
Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y
entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.
«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où
allez-vous?»
Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme
Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin:
«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous
ne viendrez plus.»
CHAPITRE XX
Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au
concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à
peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait
près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux.
Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la soeur.
Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand
elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien
voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert,
il lui dit en souriant et en rougissant un peu:
«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que
vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez
renfermée.»
Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.
«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux,
comme si ce souvenir était encore trop pénible, mais bientôt il ajouta
en souriant:
«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas
terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était
à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui
qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.
--Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils
ont tous deux de bons principes et un bon caractère.
--Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux
de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni
opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»
Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui
faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit
sa voix, et continua:
«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande.
Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais
Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit
délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été
préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent;
mais il semble, au contraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement
soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un coeur presque
brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l'aimait
sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un tel
amour pour une telle femme.»
Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion.
Elle sentait son coeur battre plus vite. Il lui fut impossible de
continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un
détour:
«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?
--Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa
était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour
être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si
j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont
très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.
--J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.
--Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle
vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez
éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.
--Les dernières heures furent certainement pénibles, répondit Anna,
mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas
le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de
plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a
de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions
agréables,» dit-elle en rougissant un peu.
A ce moment la porte s'ouvrit.
«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille
s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du
capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus
qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les
banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et
disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.
On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret,
regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait
au comble du bonheur.
Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le
comparer à celui de sa soeur. L'un prenait sa source dans une vanité
égoïste, l'autre dans un noble attachement.
Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur était en elle-même. Ses
yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. Elle
ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine,
le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne
pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick,
ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait pu
finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce coeur lui
revenait enfin; que la colère et le ressentiment n'existaient plus, et
qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces
pensées et les images qu'elles suggéraient l'absorbaient entièrement.
Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais
elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de
façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux
cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très
satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la
musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles
d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une
chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très
savante.
--Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez à traduire
fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue
italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve
complète.
--J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne
voudrais pas subir un examen sérieux.
--Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss
Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié
de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait
pas naturelle.
--De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer
maintenant? dit-elle en regardant le programme.
--Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis
plus longtemps que vous ne pensez.
--Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que
depuis mon arrivée à Bath.
--Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte
à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon
esprit.»
M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller l'intérêt d'Anna. On
éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis
longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était
ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.
«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»
Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du
capitaine, qui avait parlé d'elle.
«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si
j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»
Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady
Dalrymph.
«C'est un très bel homme, disait-il.
--Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit
généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?
--Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa soeur est la femme de M.
Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»
Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le
capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se
rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.
Mais la musique recommença, et elle fut forcée d'y donner son
attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.
La première partie du concert étant finie, quelques personnes
proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady
Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à
Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de
lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de
nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était
fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas
échangé avec lui un regard ami.
Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place
vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation;
il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son
père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit
qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir
la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte,
d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un
sourire et que sa figure s'éclaircit.
Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y
prendre place à côté d'Anna. A ce moment elle se sentit toucher
l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer
encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait
chanter.
Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un
plus grand sacrifice.
Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu
précipitamment.
«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement
poussée à encourager Wenvorth.
--Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.»
Et il partit.
Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible.
Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de
joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui
suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais
connaître les vrais sentiments d'Anna?
Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce
soir-là.
CHAPITRE XXI
Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle
serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant
son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande
bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais
Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit
qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath
n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.
Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle
comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit
un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le
souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui
demanda des détails particuliers sur les personnes.
«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la
musique, comme des moineaux qui demandent la becquée. Elles ne manquent
jamais un concert.
--Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la
salle.
--Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car
vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec
lady Dalrymph?
--Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph
cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai
pas vu grand'chose.
--Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux
à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable.
Vous causiez dans les entr'actes?»
Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?
--Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous
trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que
l'univers entier.»
Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.
«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez
combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part,
vous qui avez tant d'autres invitations.»
La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement et de confusion;
elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.
«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je
suis à Bath, et que vous me connaissez?
--M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et
ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?
--Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais
c'est fini maintenant.
--Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le
plaisir de lui parler de vous.
--Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est
exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut
m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de
prendre ma cause en main, elle sera gagnée.
--J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de
mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une
plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce
titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»
Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:
«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j'aurais
dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot,
dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me
sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé,
et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?
--Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de
ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui
vous le fait croire?»
Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:
«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé.
Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme
qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider
pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme
plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le
colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux
connaître que le colonel Wallis?
--Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte.
Votre supposition n'est pas admissible.
--Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air
malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne
m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis
votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère,
chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de
bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre
bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et
vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront
pas à sa ruine.
--Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son
caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect.
Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme
qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien?
S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot
n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M.
Elliot qui.....»
Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit.
Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir
pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot.
«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout
le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est
depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.
--Vraiment, on en a parlé!
--Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la
garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir
et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous
épousiez M. Elliot.
--Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun
fondement,» dit Anna en riant.
Mme Shmith ne répondit pas.
«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?
--Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.
--Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?
--Oui.
--Pas avant son mariage, sans doute?
--Il n'était pas marié quand je l'ai connu.
--Et vous étiez très liée avec lui?
--Intimement.
--Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à cette époque: je suis
curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?
--Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si
grave, que continuer ce sujet devenait impossible.
La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux
silencieuses; enfin Mme Shmith dit:
«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur
ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai
caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas
l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous
pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:
»M. Elliot est un homme sans coeur et sans conscience; un être prudent,
rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son
intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun
risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine
sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de
compassion. Oh! il n'a pas de coeur, et son âme est noire.»
Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus
calme:
«Mes expressions vous étonnent; il faut faire la part d'une femme
irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le
décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.
»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le
croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et
j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas
beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que
nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son
rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le
regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus
fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier
sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.
--Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma soeur. Je
n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne
s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.
--Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant
que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les
avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son
mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; je l'ai connue
pendant les deux dernières années de sa vie.
--On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais
j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.
--M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire
rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour
moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre
soeur.
--Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous
quelquefois parlé de moi?
--Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais
que vous ne ressembliez guère à........»
Elle s'arrêta brusquement.
«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais
rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage
d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son
caractère?»
Ici Mme Shmith hésita:
«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très
jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et
le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais rien de
répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant
tout me paraissait naturel.
--Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?
--Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De
l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le
grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation,
et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit
rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la
fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang.
Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait
guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si
une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y
compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait
mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois
vous donner des preuves.
--Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout
ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il
est si différent maintenant?
--Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller
prendre dans ma chambre une petite boîte incrustée que vous trouverez
sur la tablette du cabinet.»
Anna fit ce que son amie désirait, et la boîte fut placée devant Mme
Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:
«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une
écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je
ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai
voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:
«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je
voudrais que les coeurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai
vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je
n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis
débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à
Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais
quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le
meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait
bien se remarier; il est assez fou pour cela.
»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation
pour l'héritage.
»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écoeuré.
Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous
ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me
dire
»Votre dévoué
»WILLIAM ELLIOT.»
Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme
Shmith:
«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme.
Peut-on être plus clair?»
Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification
qu'elle avait éprouvés.
Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que
cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne
devait juger personne sur un pareil témoignage.
«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que
vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?
--Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a
douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis
vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique.
Il désire réellement vous épouser. Ses intentions sont très sincères.
Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.
--Vous le connaissez donc?
--Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est
pas moins bonne. M. Elliot parle à coeur ouvert de ses projets de
mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et
observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce
qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.
--Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M.
Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier
avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis
arrivée à Bath.
--Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez
bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous
pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et
admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?
--Oui, je l'ai vu à Lyme.
--Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon
amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de
vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce
moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie
de votre soeur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est
une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui
doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise
pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»
Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle
continua:
«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps
avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'oeil
sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M.
Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis
pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est
riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future.
Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez
deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été
agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la
famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il
était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M.
Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre
arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans
des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.
--Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La
ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manoeuvres de l'égoïsme
et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne
me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché.
J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il
redoute.
--Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et
que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira
un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais
tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée
amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot
que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme
Rock, d'en épouser une autre.
--Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus
pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut
agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres
principes pour le guider que l'égoïsme.»
Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné
son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un
coeur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence
très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait.
Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers
de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais
ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter
sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus
d'honneur à son coeur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur
testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant
pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait
pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que
ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme
habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré
obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour
recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le
séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.
Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si
favorablement de M. Elliot.
«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain,
et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon coeur souffrait
quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités,
et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première
femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne
l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»
Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il
possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux
eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître,
mais trop tard.
CHAPITRE XXII
Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était
soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir
aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé;
elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel,
mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des
événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu,
mais qu'il reviendrait le soir.
Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait
de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce
que dit Mme Clay.
--Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une
invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine
pour lui, car votre soeur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.
--Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en
être touchée. Mais quand j'ai vu combien il regrettait de ne pas
rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à
leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites;
et M. Elliot est si respectueux!
--Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils
sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?
--Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser
ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout
le monde.
--Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au
ciel et affectant un silence étudié.
--Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis
congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»
Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec
un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.
Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il
lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite
d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu
être autre chose.
Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible embarras. Maintenant
qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions
pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M.
Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et
l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni
explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le
permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux
jours.
Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez
lady Russel.
«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que
j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me
prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou
toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable
avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier
soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais
qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel
et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs
compliments, cela va sans dire.
--Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai
l'intention d'aller bientôt la voir. Soyez polie. Mais je me
contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le
matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne
craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les
jalousies ont été baissées immédiatement.»
Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent
introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les
autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils
n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et
Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison.
Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer
les magnificences.
Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick
étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant
affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie
ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens.
Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette
pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena
Marie.
Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les
deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.
«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux soeurs qui
s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation
égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.
--Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches;
mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas
une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les
ressources de mon père. Je ne dis pas que mes soeurs n'y aient pas
droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais
Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas
justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire
admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir.
J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer
aujourd'hui.
--J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»
Il répondit avec hésitation:
«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus
courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle
tressaille et s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle bas
et lui lit des vers tout le long du jour.»
Anna ne put s'empêcher de rire:
«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent
jeune homme.
--Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on
peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait
aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu
lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père,
et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»
Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de
Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se
réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie:
elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans
diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne
humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa
belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait.
Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.
Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, mais elle
ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de
serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de
Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci
eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:
«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que
nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre
qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée
avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de
demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux
salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion
choisie.»
Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la
présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui
être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait
hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.
Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante
et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce
fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant
plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt
réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses
habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette,
donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins,
s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou
tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie,
tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait
s'empêcher de laisser travailler son imagination.
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