il était impossible de dire quand elle pourrait voyager. Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent, il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en faveur de Lyme. Tout cela, joint à la conviction d'être très utile, lui avait fait passer une agréable quinzaine. Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt. Charles se mit à rire: «Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer, mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour le -coeur brisé- du capitaine Benwick.» Charles dit en riant: «Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est. »Voici votre oeuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici; quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.» Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant. Je laisse ce point à décider au lecteur. Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on la flattait trop, et continua à questionner. «Oh! il parle de vous dans des termes....» Marie l'interrompit: «Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux fois. --Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu, Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les perfections de miss Elliot. --Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un coeur pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel? --Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être vue, et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra bientôt. Ainsi je vous avertis, lady Russel. --Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle obligeamment. --Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine. --Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme votre connaissance à toutes deux. --Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas. --En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera, et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut à ses manières. --Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée. --Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. Croyez-vous que lady Russel aime cela?» Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis décidée à ne pas le juger d'avance. --Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.» Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la rencontre de M. Elliot. «C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une impression défavorable.» Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans sa description. Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait résolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver à la maison. Cependant on ne vit pas Benwick. Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer. Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna, jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette petite gaîté tranquille. Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'oeil. Les Harville avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps. «Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture. Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi, longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place, éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire, qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour elle qu'une petite distraction tranquille. Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de Kellynch-Lodge. La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath. Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter. Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady Russel à son appartement, rue River. CHAPITRE XV Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna avait le coeur triste en entrant; elle voyait devant elle un emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand partirai-je?» Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du bien. Son père et sa soeur furent contents de l'avoir pour lui montrer la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la cause. Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout d'Uppercross. Bath avait complètement répondu à leur attente: leur maison était la plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu'ils avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du mobilier. Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues déposaient leurs cartes. Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une petite ville pussent satisfaire sa vanité. Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui, qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient une preuve en sa faveur. Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune. Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait très heureux. Anna écoutait, mais sans comprendre. Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot, dans son désir si vif de renouer des relations si longtemps interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa soeur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards qu'Anna surprit au passage. Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M. Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans. On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme. Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris. «Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur. La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère que cela ne lui arrive pas tous les jours. --Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle a bonne mine et se porte bien. --Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une pelisse.» On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth et son amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière. Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli visage qu'il n'avait point oublié. Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance. Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à une seule personne. Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets, s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même auberge. Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne devait pas s'adresser uniquement à Anna, il rendit la conversation plus générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir Walter et d'Élisabeth. L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à Bath. CHAPITRE XVI Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout: c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille. Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth répondit tout bas: «Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à vous.» Puis elle entendit son père, qui disait: «Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre esprit délicat.» Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du -gowland-. Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta: «Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du -gowland- pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.» Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu. Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle pouvait demeurer avec lady Russel. La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était aussi vexée que peut l'être une personne qui passe son temps à prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites. Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du monde, et avec cela un coeur affectueux. Il avait des sentiments d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste, mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme, observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commençait à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard, et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme Clay. Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse: «Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter. Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre; il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté. Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse Dalrymph, et de sa fille, l'-honorable- miss Carteret. A partir de ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas encore vu son père ni sa soeur en relation avec la noblesse, et son désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus d'orgueil, car -nos cousins, les Dalrymph-, résonnaient tout le jour à ses oreilles. A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans compromettre la dignité des Elliot. Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître, mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et serait très heureuse de faire leur connaissance.» Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'-honorable- miss Carteret. Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant «nos cousines de Laura-Place». Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place. Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. Anna sourit. «J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes instruites, intelligentes et qui savent causer. --Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite: elle est difficile. »Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages? Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à -notre famille-) le degré de considération que nous pouvons désirer. --Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je suis vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui doit leur être parfaitement indifférente. --Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront toujours appréciés à leur valeur. --Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un accueil dû à l'endroit où je suis. --J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien, est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont au-dessous de lui.» Il regardait en parlant ainsi le siège que Mme Clay avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente de voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable, en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations à son père. CHAPITRE XVII Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde, Anna renouait une connaissance d'un genre très différent. Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath. Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna, avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche. Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées. Elle eut des ennuis de toute espèce. Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa voiture près du logement de Mme Shmith. Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée. Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son coeur, ni éteint sa gaîté. A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste. Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité et de distraction. Comment cela se pouvait-il! Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste. Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée. Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa propriétaire s'était montrée très bonne, et la soeur de cette dame, garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et avait été pour elle une amie précieuse. «Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à quelques pauvres familles du voisinage. »Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a échappé à un grand danger, on a le coeur plus ouvert, et Mme Rock sait quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente, qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain. Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête. --Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux, d'attachements ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des volumes. --Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage. Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement, dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.» Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt d'un ton différent: «La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et dépensière, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai en ce moment.» Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension. Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère. «Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût extraordinaire! Tout ce qui révolte les autres: basse compagnie, logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire. Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus? Quel âge a-t-elle? Quarante ans! --Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes invités pour le reste de la semaine. --Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth. --Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a souvent conduite dans sa voiture. --Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith est l'amie intime de miss Elliot, qui la préfère à sa noble parenté d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!» A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de fortune et ne possédant aucun titre de noblesse. Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée. Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres. Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée par un galant homme sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître. Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour qu'il pût déployer toutes ses séductions. Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en rougissant, et secouait doucement la tête. «Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur. --M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais nous ne nous convenons pas.» Lady Russel répondit seulement: «J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère, succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, au physique et au moral, et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.» Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette peinture excitait en elle: son imagination et son coeur étaient séduits. Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M. Elliot plaidait en ce moment sa cause..... En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci, venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais. Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable, qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était pas? M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut: elle adorait la franchise et l'enthousiasme. Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut, et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous; il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de Kellynch, au prochain automne. CHAPITRE XVIII On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath, et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft. «Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils? --Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père. --Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus. Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois à mon locataire.» «Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence, parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste. les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que les siens. »Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose. »Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent. »Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y dîner demain. »Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière de la famille dont on s'occupe. »Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants à Great-House pendant un mois ou six semaines. »J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque d'égards. »Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales. »Votre soeur affectionnée, »Marie M. »-P. S.---Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours plus dangereux que ceux des autres.» Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci: «J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas nous passer d'une si aimable famille. »Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son consentement. On attend le capitaine Benwick. »Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais vous vous souvenez que je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa. »Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur! »Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela dans la tête.» Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire. Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux, s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les voir. «Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse: «Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath? --C'est à cause du général, qui a la goutte. --La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme! --Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth. --Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath. --Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme locataire de Kellynch. Élisabeth, pouvons-nous nous aventurer à les présenter à Laura-Place? --Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver. Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.» Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants enfants, on laissa Anna tranquille. Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison. Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un coeur aimant. Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté, elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà fait probablement; la poésie avait rapproché leurs coeurs. L'idée de Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante. L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et son caractère aussi bien que sur sa destinée. Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre le coeur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense. Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur. Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des officiers qui l'entouraient. Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord. Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah! c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise. Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous? Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous? --Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison. --Certainement, de tout mon coeur. Nous ferons une bonne promenade, et j'ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme. --Vous avez quelque chose à me dire? --Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs. Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. Pauvre vieux Sir Archibald! »Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous sommes aussi bien qu'à Kellynch.» Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle fut obligée d'attendre, car l'amiral s'était mis en tête de ne parler que sur la place Belmont. «Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant; mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je l'oublie toujours.» Anna la nomma. «Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous le connaissez? . 1 2 , ' 3 . , 4 , ' ' ; , , ' 5 ' , 6 ' . 7 , , 8 ' ; , 9 ' , 10 . , ' , 11 . 12 13 ' . . 14 : 15 16 « ! , ; ' . 17 ' . 18 ; ' . 19 , , , : 20 ; ' : , 21 , . ; . ' , 22 ' 23 - - . » 24 25 : 26 27 « , , ' . 28 29 » , - . ' ; 30 , ' 31 . ; ' . » 32 33 , ' 34 , ' 35 . 36 37 . 38 39 ' ' . 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