il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.
Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait
eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent,
il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y
avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on
n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de
si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et
l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et
l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en
faveur de Lyme. Tout cela, joint à la conviction d'être très utile, lui
avait fait passer une agréable quinzaine.
Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt.
Charles se mit à rire:
«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il
ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques
jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait
très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne
chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis
cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer,
mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour
le -coeur brisé- du capitaine Benwick.»
Charles dit en riant:
«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.
»Voici votre oeuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici;
quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le
courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.»
Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick
digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à
Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant.
Je laisse ce point à décider au lecteur.
Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on
la flattait trop, et continua à questionner.
«Oh! il parle de vous dans des termes....»
Marie l'interrompit:
«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux
fois.
--Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie
des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec
vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose
de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il
prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu,
Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les
perfections de miss Elliot.
--Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce
n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un coeur
pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel?
--Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas
eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la
route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être
vue, et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon
prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra bientôt.
Ainsi je vous avertis, lady Russel.
--Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle
obligeamment.
--Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la
mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.
--Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme
votre connaissance à toutes deux.
--Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est
l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la
plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien
élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.
--En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera,
et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut
à ses manières.
--Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour
lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.
--Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne
saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux.
Croyez-vous que lady Russel aime cela?»
Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais
pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût
être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui
qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir
ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis
décidée à ne pas le juger d'avance.
--Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»
Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la
rencontre de M. Elliot.
«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus
d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une
impression défavorable.»
Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans
sa description.
Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était
moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa
et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait
résolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady
Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait
entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque
fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver
à la maison.
Cependant on ne vit pas Benwick.
Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce
timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le
déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.
Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent
avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel
et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà
repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les
protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on
voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant
des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de
pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant
feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles
et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et
ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants
qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna,
jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan
domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle
eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir
chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce
qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux
autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette
petite gaîté tranquille.
Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'oeil. Les Harville
avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps.
«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les
vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture.
Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi,
longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place,
éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et
des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux
des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là
des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait
renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire,
qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour
elle qu'une petite distraction tranquille.
Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour
Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le
désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui
sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un
souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de
Kellynch-Lodge.
La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath.
Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré
extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il
les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter.
Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très
perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme
qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement
le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui
pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant
d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire
autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady
Russel à son appartement, rue River.
CHAPITRE XV
Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de
grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna
avait le coeur triste en entrant; elle voyait devant elle un
emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand
partirai-je?»
Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du
bien. Son père et sa soeur furent contents de l'avoir pour lui montrer
la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce
qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son
habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la
cause.
Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus
d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout
d'Uppercross.
Bath avait complètement répondu à leur attente: leur maison était la
plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu'ils
avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du mobilier.
Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de
présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues
déposaient leurs cartes.
Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et
Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que
son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur
ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une
petite ville pussent satisfaire sa vanité.
Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à
deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna
que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi
satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce
n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de
M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il
avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa
carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle
franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir
d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente
d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son
impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait
rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné
qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui,
qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la
parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère
et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en
appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les
efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient
une preuve en sa faveur.
Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le
mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était
pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et
adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune.
Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa
complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait
très heureux.
Anna écoutait, mais sans comprendre.
Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait
quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot,
dans son désir si vif de renouer des relations si longtemps
interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le
domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne
trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa
soeur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et
élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait
peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment
Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait
qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth
dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards
qu'Anna surprit au passage.
Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure
agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps
avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M.
Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans.
On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter
désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le
dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans
les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté
quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que
c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant
d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les
femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir
Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme.
Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne
lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au
moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.
«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur.
La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère
que cela ne lui arrive pas tous les jours.
--Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle
a bonne mine et se porte bien.
--Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce
vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une
pelisse.»
On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay
reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec
cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de
venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth et son
amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière.
Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune
fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli
visage qu'il n'avait point oublié.
Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit
allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance.
Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières
étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à
une seule personne.
Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets,
s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient
beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et
s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même
auberge.
Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa
soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix
joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait
guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette
absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne
devait pas s'adresser uniquement à Anna, il rendit la conversation plus
générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put
comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir
Walter et d'Élisabeth.
L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures
avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une
heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à
Bath.
CHAPITRE XVI
Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout:
c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques
heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.
Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre
que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth
répondit tout bas:
«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à
vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:
«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et
n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant.
Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je
sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre
esprit délicat.»
Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna
ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne
pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se
trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui
trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais.
Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du -gowland-.
Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:
«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à
présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du -gowland-
pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et
vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»
Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus
étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.
Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le
mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle
pouvait demeurer avec lady Russel.
La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand
elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était
aussi vexée que peut l'être une personne qui passe son temps à prendre
les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.
Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour
lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses
manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle
fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait
imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du
monde, et avec cela un coeur affectueux. Il avait des sentiments
d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste,
mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son
propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas
l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme,
observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son
humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés,
et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il
appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent
rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était
persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le
disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commençait à
le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard,
et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme
Clay.
Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle
pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel
ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de
réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant
Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse:
«Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.
Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable
connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et
trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant
qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre;
il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se
rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.
Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il
partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le
journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse
Dalrymph, et de sa fille, l'-honorable- miss Carteret. A partir de ce
moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph
étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés
selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas
encore vu son père ni sa soeur en relation avec la noblesse, et son
désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus
haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus
d'orgueil, car -nos cousins, les Dalrymph-, résonnaient tout le jour à
ses oreilles.
A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de
répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la
pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse
négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour
lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour
trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à
Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une
femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans
compromettre la dignité des Elliot.
Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre
d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître,
mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de
griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et
serait très heureuse de faire leur connaissance.»
Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les
douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la
douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'-honorable- miss Carteret.
Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant
«nos cousines de Laura-Place».
Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus
qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de
femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour
chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que
sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.
Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une
belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot
convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles
avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie.
Anna sourit.
«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes
instruites, intelligentes et qui savent causer.
--Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne
compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de
la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est
pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas
mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite:
elle est difficile.
»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de
droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à
quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage
d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages?
Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette
parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à -notre
famille-) le degré de considération que nous pouvons désirer.
--Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois
qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en
souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je
suis vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui
doit leur être parfaitement indifférente.
--Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre
cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en
serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront
toujours appréciés à leur valeur.
--Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un
accueil dû à l'endroit où je suis.
--J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous
êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la
considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous
parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas
paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien,
est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère
cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne
dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez
sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses
égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont
au-dessous de lui.» Il regardait en parlant ainsi le siège que Mme Clay
avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente de
voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable,
en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations à
son père.
CHAPITRE XVII
Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde,
Anna renouait une connaissance d'un genre très différent.
Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath.
Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna,
avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une
pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir
le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton
quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.
Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un
extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées.
Elle eut des ennuis de toute espèce.
Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme.
Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains
chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent
exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite
serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et
consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa
voiture près du logement de Mme Shmith.
Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment,
il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et
elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la
silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une
élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur,
aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient
transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme,
recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.
Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme
des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les
manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la
causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde
où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la
maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son coeur, ni éteint sa gaîté.
A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna
redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que
celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune
à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la
rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des
affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.
Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par
derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de
l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En
dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que
des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité
et de distraction.
Comment cela se pouvait-il!
Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la
résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence
peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette
élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté
de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela
venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna
voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.
Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à
Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un
refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et
continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se
passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.
Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un
bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le
monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa
propriétaire s'était montrée très bonne, et la soeur de cette dame,
garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et
avait été pour elle une amie précieuse.
«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à
tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers,
ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si
occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à
quelques pauvres familles du voisinage.
»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses
clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a
échappé à un grand danger, on a le coeur plus ouvert, et Mme Rock sait
quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente,
qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et
d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un
millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent
rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand
la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre
qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui
nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se
passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain.
Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.
--Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent
bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine
d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans
ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les
plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux,
d'attachements ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de
courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus
nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des
volumes.
--Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas
dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut
être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et
non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend
parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage.
Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement,
dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de
penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.»
Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait
son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui
avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le
méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt
d'un ton différent:
«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui
puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis,
de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et
dépensière, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et
de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très
riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai en ce
moment.»
Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de
celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir
Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une
invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna
devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les
invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle
était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna
s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension.
Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la
questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se
montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère.
«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une
Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith
qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille
et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût
extraordinaire! Tout ce qui révolte les autres: basse compagnie,
logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire.
Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle
n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus?
Quel âge a-t-elle? Quarante ans!
--Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma
visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes
deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes
invités pour le reste de la semaine.
--Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth.
--Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a
souvent conduite dans sa voiture.
--Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses
pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de
couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel
équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme
veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à
peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith
est l'amie intime de miss Elliot, qui la préfère à sa noble parenté
d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!»
A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna
aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par
respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était
pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de
fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.
Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire
que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.
Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa
seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le
colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût
déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui
s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait
désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne
et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait
ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune
fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.
Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée par un galant homme
sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître.
Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue
qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait
combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour
qu'il pût déployer toutes ses séductions.
Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques
mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en
rougissant, et secouait doucement la tête.
«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady
Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je
dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez
disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.
--M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais
nous ne nous convenons pas.»
Lady Russel répondit seulement:
«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de
Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère,
succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous
êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, au physique et au moral,
et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait
d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.»
Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette
peinture excitait en elle: son imagination et son coeur étaient séduits.
Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta
pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M.
Elliot plaidait en ce moment sa cause.....
En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci,
venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva
subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais.
Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle
le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable,
qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le
sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun
point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se
méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui
donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un
homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était
pas?
M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun
élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut:
elle adorait la franchise et l'enthousiasme.
Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole
irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut,
et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous;
il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi
aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou
moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne
pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux
que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de
Kellynch, au prochain automne.
CHAPITRE XVIII
On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath,
et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis
trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement
qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à
Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de
Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.
«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?
--Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père.
--Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus.
Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois
à mon locataire.»
«Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence,
parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes
trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.
les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les
Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu
d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée
hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre
qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une
étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis
enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que
les siens.
»Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à
Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.
»Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de
janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.
»Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à
Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La
voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville.
Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on
craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si
l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y
dîner demain.
»Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je
voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être
jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière
de la famille dont on s'occupe.
»Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle
l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités
si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants
à Great-House pendant un mois ou six semaines.
»J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu
l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous
les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque
d'égards.
»Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.
»Votre soeur affectionnée,
»Marie M.
»-P. S.---Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien,
et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup
d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont
toujours plus dangereux que ceux des autres.»
Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci:
«J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a
supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à
ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si
j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très
amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble
pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je
serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas
nous passer d'une si aimable famille.
»Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est
arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes
surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et
devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et
n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa
demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne
m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique
moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois
meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son
consentement. On attend le capitaine Benwick.
»Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais vous vous souvenez que
je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.
»Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!
»Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela
dans la tête.»
Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa
Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire.
Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux,
s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les
voir.
«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse:
«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath?
--C'est à cause du général, qui a la goutte.
--La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!
--Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth.
--Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne
doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.
--Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme
locataire de Kellynch. Élisabeth, pouvons-nous nous aventurer à les
présenter à Laura-Place?
--Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne
devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver.
Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.»
Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand
Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants
enfants, on laissa Anna tranquille.
Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth,
s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne
pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.
Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le
triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se
convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs
semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de
maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au
lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait
que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle
n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la
sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un coeur aimant.
Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté,
elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà
fait probablement; la poésie avait rapproché leurs coeurs. L'idée de
Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.
L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et
son caractère aussi bien que sur sa destinée.
Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre
le coeur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait
que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments.
Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.
Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans
Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla
beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les
Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours
ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et
Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur.
Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce
qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de
voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le
groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au
milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des
officiers qui l'entouraient.
Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était
seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord.
Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah!
c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer
ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous
jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on
voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et
cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise.
Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas
être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous?
Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?
--Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.
--Certainement, de tout mon coeur. Nous ferons une bonne promenade, et
j'ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à
l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.
--Vous avez quelque chose à me dire?
--Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui
demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une
autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a
au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs.
Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits
râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la
rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain
tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son
petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous
prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme.
Pauvre vieux Sir Archibald!
»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous
rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder,
puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous
sommes aussi bien qu'à Kellynch.»
Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle
fut obligée d'attendre, car l'amiral s'était mis en tête de ne parler
que sur la place Belmont.
«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant;
mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je
l'oublie toujours.»
Anna la nomma.
«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas
d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me
tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait
épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se
demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de
Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il
partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas
vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui
les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss
Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous
le connaissez?
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