ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la femme. Elle supposait que Louisa était préférée à sa soeur, mais sa mémoire et son expérience lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni pour l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune fatuité et ne connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles. Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M. Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter. Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit: «Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.» Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y aller; mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi, pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa soeur et ne pas entraver leurs plans. «Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade? disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce qu'on peut dire: Non?...» Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener. Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa soeur; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la conversation du capitaine avec les deux soeurs. C'était un simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, le capitaine ajouta: «Quel beau temps pour l'amiral et pour ma soeur! Ils font ce matin une longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma soeur ne s'en préoccupe pas. --Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.» Cela fut dit avec enthousiasme. «Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un silence. Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les images de jeunesse, d'espoir et de printemps. Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit. On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop. Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme. «Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.» Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et, prenant sa soeur à part, elle parut discuter vivement. Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir sa tante, puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas. Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un regard méprisant: «C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas allée deux fois dans ma vie.» Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris, qu'Anna vit parfaitement. Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait très animée et disait: «Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule. --Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée? --Mais oui, j'ai honte de le dire. --Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre soeur ne sait pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves demandant force et fermeté. Votre soeur est une aimable personne, mais vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur, donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient fermes.» Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine qui a résisté aux tempêtes de l'automne. Pas une tache, pas une piqûre. Tandis que ses soeurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant au ton sérieux: «Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle cultivera toutes les forces de son âme.» Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger, de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent: elle entendit Louisa, qui disait: «Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil des Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?» Le capitaine répondit après un silence: «Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé? --Oui, certainement. --A quelle époque? --Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles assez lettré, et persuada à Anna de refuser.» Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement. Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous. Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent exclusivement l'un de l'autre. Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le suivre. Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral, qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en tiers dans une voiture à un seul cheval. On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa soeur. «Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous en prie.» L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un mot, l'aida tranquillement à monter en voiture. Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un mélange de joie et de chagrin. Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait de Frédéric! «Il veut certainement épouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela ne nous dit pas laquelle. --Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à Yarmouth? --Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation longtemps auparavant. --Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille. Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les distingue à peine l'une de l'autre. --Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle, puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette pensée la conduisit jusqu'au cottage. CHAPITRE XI L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se verraient. D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady Russel. Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas assez. La fin de son séjour à Uppercross fut marquée par un événement inattendu. Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant. Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre, le temps n'était pas mauvais. Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut résolu. On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme. Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie, si animée pendant la belle saison, la promenade du Cobb, et la belle ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces choses attirent l'oeil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cernée par de sombres rochers. On est là si bien à contempler rêveusement la mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où poussent pêle-mêle des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites attestant le long travail du temps qui a préparé ces endroits merveilleux, égalés seulement par les sites fameux de Wight! Il faut avoir vu et revu ces endroits pour connaître la beauté de Lyme. Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb; le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville et le capitaine Benwick. Benwick avait été commandant sur la -Laconia-. Les louanges que Wenvorth avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross, mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant. Il avait épousé la soeur de Harville et venait de la perdre. La fortune leur était arrivée après deux ans d'attente, et Fanny était morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures qui souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme, réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires. La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui; il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec une autre, et sera encore heureux.» Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu. Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de Wenvorth fut charmant. Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter. Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!» On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les fenêtres contre les tempêtes de l'hiver. Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, donnait à Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la fois. Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait, vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche. Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme coeur et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés. On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à Lyme étaient inutiles. Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru; elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et d'échanger quelques mots polis. Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur effet, et elle fut bien payée de sa peine. Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les descriptions passionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix tremblait en récitant les plaintes d'un coeur brisé, ou d'une âme accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie. Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les jouissances dans la vie réelle. Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser, elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et religieuse. Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de les lire. La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme qu'elle n'avait jamais vu. En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était pas en rapport avec sa conduite. CHAPITRE XII Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en larges nappes sur le rivage uni. Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise matinale, Henriette dit soudain: «Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances qui lui rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise d'avoir ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je trouve bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel qu'Uppercross, où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses amis devraient l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de résidence. Mais pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est si scrupuleux! Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une conscience exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre remplirait aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues, et pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.» Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier fût marié. «Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit qu'elle a une grande influence sur ses amis. Je la crains parce qu'elle est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir à Uppercross.» Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville. Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage. Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.» Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu, qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et s'excusa de sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si agréables qu'Anna eut le désir de le connaître. Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour, accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et saisit les rênes. «Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir? --C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.» Elliot! on se regarda en répétant ce nom. «Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il appartient à la famille de Kellynch? --Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom a dit que son maître sera un jour baronnet. --Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée aussi. --Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à votre cousin.» Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années, leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une présentation désirable. Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin, et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le corridor: Marie se fût froissée que sa soeur eût reçu une politesse dont elle n'avait pas eu sa part. «Vous parlerez sans doute de cette rencontre quand vous écrirez à Bath, dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.» Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse correspondance reposait sur sa soeur. Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter Scott et de lord Byron, sans pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna. «Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer. --Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je crois? --Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir. --Et il ne l'a pas su tout de suite? --Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon capitaine Wenvorth? Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour et nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!» On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les -Mers bleues- ne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer; mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois, le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux. Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains, mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut horrible pour tous. Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria Marie, saisissant le bras de son mari, déjà glacé de terreur. Henriette s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient soutenue. Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne ne viendra-t-il m'aider? --Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.» Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit, mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et s'écriait avec le plus profond désespoir: «Ah! ciel! son père et sa mère! --Un médecin, dit Anna.» Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit vivement: «Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où demeure le docteur.» Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre corps évanoui et disparut en un instant. Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux, de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa, sanglotait, et quand il tournait les yeux, il voyait son autre soeur évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, qui l'appelait à son aide. Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux derniers semblaient se laisser diriger par elle. «Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel? --Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge? --Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez soin des autres.» Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa. Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait avertis. Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée chez lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa soeur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par la prière et le silence. Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: c'était une garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même. Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent sincère et vrai, qui était irrésistible. Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre, les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement. Musgrove, est-ce vous ou moi?» Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa. Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant l'accident de sa soeur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et consentit à partir. A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth qui disait: «C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre soeur à la maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de ses enfants.» Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle entra dans la chambre. «Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement, et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna. Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon. Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner des nouvelles de Louisa. Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la soeur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et la laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle en dit tant que Charles dut céder. Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient les plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les projets d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne put donner qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa. Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage. Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie, et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi. Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité. Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette tâche. Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux; ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne pouvait rien prévoir. Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb, il ne put se contenir, et s'écria: «Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue, cette chère et douce Louisa.» Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de bonheur qu'un caractère très résolu. On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross. Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous pas mieux de rester dans la voiture avec elle, tandis que je vais annoncer la nouvelle aux parents?» Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et de déférence. Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés. CHAPITRE XIII Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à l'hôtel. Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien. Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine Wenvorth paraissait installé à Lyme. Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant ses enfants. Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout en ordre. Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours auparavant! Excepté les enfants de sa soeur, elle était seule à Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre d'un sentiment de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne lui restait rien que le souvenir! Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross. Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait. Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son père, sa soeur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de son père, ou l'intimité de sa soeur avec Mme Clay. Mais elle était forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna Elliot, se contenter de Louisa Musgrove. Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment elles lui parvinrent. Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse. Elle dit à Anna d'un ton décidé: «Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux. --C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage, je m'y suis accoutumée.» Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures mains qu'auparavant. Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en retournant dans cette maison. Elle ne songeait point à se dire: «Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la place à des étrangers!» Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait aucun soupir de regret. Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette visite, elle eut des attentions particulières. On causa surtout du triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles; il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée. Cela fit un vif plaisir à Anna. Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir qu'une même opinion. C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove, exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma tout, en disant: «Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?» Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de coeur et cette simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles. «C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites pas de cérémonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous semble. --Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent. --Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il après une pause. »Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement. »Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas moyen de s'échapper à soi-même. Je suis très commodément maintenant avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je n'approche jamais.» Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral, craignant d'avoir été impoli, ajouta: «La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot, faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que celle-ci, dites-le-lui, il sera content.» Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant combien elle s'était tourmentée à ce sujet. CHAPITRE XIV Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et , 1 . ' 2 . 3 4 , 5 ' ' 6 ' ' . ' 7 - ; ' ' 8 ' . 9 . , 10 ' . ' 11 ' , 12 ' ; ' 13 . 14 ' . 15 16 . 17 ' ; . . 18 ' 19 ' . ' 20 , , , ' 21 . ' ' . 22 23 , , 24 . , 25 , , 26 , ' , ' 27 , . - , , : 28 29 « ! 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