toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps. --Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier? --Vous y êtes donc allée? Je croyais que vous aviez dû y renoncer? --Oh! j'y suis allée! Je me portais très bien hier. Jusqu'à ce matin je n'étais pas malade; n'y pas aller aurait semblé singulier. --J'en suis très contente: j'espère que vous vous êtes amusée? --Pas trop. On sait d'avance le dîner et les personnes qui y seront. Quel ennui de n'avoir pas une voiture à soi! M. et Mme Musgrove m'ont emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant de place! J'étais entassée au fond avec Henriette et Louisa. Voilà très probablement la cause de mon malaise.» La patience et la bonne humeur d'Anna apportèrent bientôt un soulagement à Marie, qui put s'asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis, oubliant qu'elle était malade, elle alla à l'autre bout de la chambre, arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour proposer une petite promenade. «Où allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas à Great-House avant qu'on vous ait fait visite? --Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'étiquette avec les dames Musgrove. --Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma soeur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade.» Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les relations; mais, croyant qu'on avait à se plaindre de part et d'autre, elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House. On les introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et orné d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette pièce l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une harpe, des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si les originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les gentilshommes habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits eux-mêmes semblaient saisis d'étonnement! Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, Louisa et Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient, comme mille autres jeunes filles, rien à faire que d'être gaies, heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très recherchées au dehors. Anna les trouvait fort heureuses; mais cependant, soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité, elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son esprit cultivé et élégant. Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue. Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la promenade sur l'invitation pressante de Marie. CHAPITRE VI Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de société amène un changement total de conversation, d'opinions et d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre père et votre soeur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.» Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant que vous serez à Bath!» Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions, et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d'avoir une amie vraie et sympathique comme lady Russel. Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna, devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation. Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien, si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps. Il était d'un caractère gai, s'affectant peu des doléances de sa femme; il supportait son manque de bon sens avec une patience qui émerveillait Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles (où les deux parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple pouvait passer pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils étaient toujours parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le désir de recevoir un cadeau de M. Musgrove. Quant à l'éducation de leurs enfants, la théorie de Charles était meilleure que celle de sa femme. «Je les gouvernerais très bien, si Marie ne s'en mêlait pas,» disait-il, et Anna trouvait que c'était assez vrai. Mais quand Marie répondait à cela: «Charles gâte tellement les enfants que je ne puis en venir à bout,» Anna n'était jamais tentée de dire que c'était vrai. Ce qu'il y avait de moins agréable dans son séjour, c'était d'être la confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence sur sa soeur, et l'on voulait qu'elle s'en servît, même au delà du possible. «Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire malade,» disait Charles. Et Marie disait: «Je crois que si Charles me voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna, lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue.» Ou bien: «Je n'aime pas à envoyer les enfants à Great-House, quoique leur grand'mère les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne tant de friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste de la journée.» Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu'elle était seule avec Anna, disait: «Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir qu'ils sont bien gâtés! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que c'est là ce qui m'empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais vous savez combien il est désagréable d'avoir des enfants qu'il faut gronder à chaque instant: «Ne faites pas ceci, ne «touchez pas à cela,» ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gâteaux.» Marie disait encore: «Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagère pas en disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée dans le village. Je les rencontre partout, et je ne vais pas deux fois dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si Jémina n'était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela suffirait pour la gâter.» Et Mme Musgrove: «Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y remédier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre, j'entends d'étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques. Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas craindre de le dire.» Marie se plaignait aussi de n'avoir pas à table la place qui lui était due. Quand, à Great-House, il y avait d'autres invités, on la plaçait comme si elle était de la maison. Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles, parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit: «Je n'ai aucun scrupule à vous dire, parce qu'on sait que vous y êtes indifférente, combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang. Cependant je voudrais qu'on pût faire comprendre à Marie qu'elle ne devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le remarquent.» Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait qu'écouter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre; les engager à l'indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il s'agissait de sa soeur. Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par simple politesse, ou pour laisser reposer les autres. Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne faisait plaisir qu'à elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle n'avait jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur d'être écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité de M. et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutôt plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait. Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils étaient très populaires. Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!» Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel, et le coeur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29 septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt. Cela m'impressionne désagréablement.» Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait rien que d'agréable. Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des petits garçons, Mme Croft s'entretenait avec Anna, qui put ainsi établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins dans la voix et la tournure d'esprit. Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui donnèrent un coup subit: «C'est vous, n'est-ce pas, et non votre soeur que mon frère eut le plaisir de connaître quand il était dans ce pays?» Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle fut émue. «Peut-être ne savez-vous pas qu'il est marié?» Elle ne sut quoi répondre; et quand Mme Croft expliqua qu'il s'agissait du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit qui pût la trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Edouard Wenvorth plutôt qu'à Frédéric. Honteuse de l'avoir oublié, elle s'informa avec intérêt de leur ancien voisin. Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en partant, elle entendit l'amiral dire à Marie: «Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez de nom!» Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit. Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth; mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord. On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à coup Louisa entra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont tout tristes ce soir, maman surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.» La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui, mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses soeurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire en l'appelant «-pauvre Richard-», mais en réalité il n'avait été rien de plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit, vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom. Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se débarrasser, il avait été six mois sur la frégate -Laconia-, commandée par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier, il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention, et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez fréquents chez les personnes distraites. Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort. M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés. Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce beau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée agréable. CHAPITRE VII Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M. Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que d'aide. Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère. Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante, comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit garçon. La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M. Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant. «Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il pouvait aller passer une heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa: «Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque chose arrivait!» L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth. Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait s'habiller et dîner chez son père. «Votre soeur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez pas à quitter l'enfant. Je suis inutile ici, Anna m'enverra chercher s'il est nécessaire.» Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile. Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais aussitôt qu'elle fut seule avec Anna: «Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce pauvre enfant malade, et pas une âme pour nous tenir compagnie le soir. Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que les autres. Il n'a pas de coeur; laisser ainsi son pauvre petit garçon! Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste. Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier? --C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur, et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes. --Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner des coups de pied autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut pour cela. --Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui? --Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais aujourd'hui! --Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir, laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront pas mauvais que je reste avec lui. --Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.» Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un ton joyeux: «Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi. --Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison pour garder notre enfant malade?» Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de là? Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou avec déplaisir. S'il avait désiré la revoir, il n'aurait pas attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l'indépendance qui lui manquait d'abord. Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique. Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue, voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se rencontreraient. Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles vint pour chercher ses chiens. Ses soeurs le suivaient avec Wenvorth, qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles vint à la fenêtre dire que tout était prêt. Anna resta seule, achevant de déjeuner comme elle put. «C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans la même chambre! Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue. Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu. Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement: «Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.» En général, Marie manquait d'égards pour sa soeur, mais cette fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait. «Changée à ne pas me reconnaître!...» Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était toujours le même Frédéric Wenvorth! «Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation. Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse. Il avait eu pour elle un profond attachement et n'avait jamais vu depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour toujours son pouvoir. Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner son coeur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté Anna Elliot. Il disait à sa soeur: «Je demande une jeune fille entre quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des femmes?» Il disait cela pour être contredit. Son oeil fier et brillant disait qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une grande douceur.» CHAPITRE VIII A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas servir plus longtemps de prétexte à sa tante. Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois, ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux coeurs aussi unis qu'ils l'étaient autrefois. Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre. Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit. Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine, lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers ni fourchettes. Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie: «Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!» Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua à soulager son coeur. Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle, elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés. «Votre premier navire était l'-Aspic-. --Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; j'ai été son dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est encore bon. --Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On ne vit jamais un meilleur sloop que l'-Aspic- dans son temps. Vous n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu de protection! --Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer. J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais besoin de faire quelque chose. --Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut qu'il retourne bien vite en mer. --Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en montant sur l'-Aspic-, de voir quel vieux navire on vous avait donné? --Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher vieil -Aspic-. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre -Aspic-. Il dura quatre jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et, son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.» Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer librement leur pitié et leur horreur. «C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le commandement de la -Laconia- et prit à bord notre pauvre cher fils? Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie toujours. --Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth. --Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si bon ami.» Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par un signe de tête et s'éloigna. Les jeunes filles se mirent à chercher la -Laconia-, et le capitaine se donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses meilleurs amis. «Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la -Laconia-. J'ai gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma soeur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était marié, l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux à cause de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand j'eus le même bonheur dans la Méditerranée. --Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous avez fait.» L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi, et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise. «Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse. --Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé, si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!» En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour représenter la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite. Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule. L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées, il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait: «Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles. --Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.» L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est pour un bal, ou en visite. «Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par l'impossibilité d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme à bord, et aucun navire commandé par moi n'en recevra jamais.» Sa soeur s'écria: «Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre. Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires que j'ai habités. --Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre mari, et la seule femme à bord. --Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa soeur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre superfine et extraordinaire galanterie? --Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une chose fâcheuse. --Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres pensaient comme vous? --Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et sa famille à Plymouth. --Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être toujours sur l'eau douce. --Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme. --Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si: je n'ai plus rien à dire.» Il se leva, et s'éloigna. «Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft. --Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne, Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les Indes occidentales, car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.» Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à répondre. «Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur. Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et, grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps. --Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis tranquille que quand il est revenu.» On dansa pour terminer la soirée. Anna offrit ses services, et fut heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des déférences de tout le monde. Louisa et Henriette semblaient si occupées de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales. Quoi d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries? Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose; elle entendit qu'on répondait: «Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais fatiguée.» Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée: «Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le refus d'Anna il se retira. Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus qu'elle n'en pouvait supporter. CHAPITRE IX Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si aimables, qu'il ne put s'arracher de là. Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un tour en voiture. L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, quand Charles Hayter y revint, et en prit ombrage. Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez son père à une demi-lieue d'Uppercross. Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place. Mme Musgrove et Mme Hayter étaient soeurs, mais leur mariage leur avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la société sans leurs relations avec Uppercross. Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille comme manières et culture d'esprit. Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir. Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle était aimée du capitaine. Laquelle des deux soeurs préférait-il? Henriette était peut-être plus jolie, Louisa plus intelligente. Les parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de rien. Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour Louisa, Marie pour Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre; c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme à se distinguer. «Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs! S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce ne serait qu'une nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.» Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent avec cette famille. «Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie? Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi droit à sa considération. «Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné, et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a une telle propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je serai très satisfait.» Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir celle d'Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint, hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir oublié toute cette affaire. Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était seule avec le petit malade couché sur le divan. La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit habituelle, il tressaillit. «Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour se remettre et décider quelle attitude il prendrait. «Elles sont en haut avec ma soeur, et vont bientôt descendre,» répondit Anna toute confuse. Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence. Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction, elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y trouver Anna. Tout ce qu'elle put dire fut: «Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma soeur vont descendre.» Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais, voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise; comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à la robe de sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria, ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à grimper sur son dos: «Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous. --Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas? Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du cousin Charles.» Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le capitaine. Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre, et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les quatre personnes qui s'y trouvaient. Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton vexé, après l'intervention du capitaine: «Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter votre tante.» Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens. Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de solitude et de réflexion pour se remettre. CHAPITRE X Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles . . 1 2 - - ! , ? 3 4 - - ? ? 5 6 - - ! ' ! . ' 7 ' ; ' . 8 9 - - ' : ' ? 10 11 - - . ' . 12 ' ! . ' 13 , . , 14 ! 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