--Il le faut, reprit doucement le docteur. --Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y consentirai! Que l'on me désobéisse, si l'on veut!». C'était la liberté d'agir donnée ainsi. Johnson et Bell s'élancèrent sur le pont. Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la hache. Il pleura. Ce jour-là, c'était le jour de Noël, la fête de la famille, en Angleterre, la soirée des réunions enfantines! Quel souvenir amer que celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encore vert! Qui ne se rappelait ces longues pièces de viande rôtie que fournissait le boeuf engraissé pour cette circonstance? Et ces tourtes, ces minced-pies, où les ingrédiens de toutes sortes se trouvaient amalgamés pour ce jour si cher aux coeurs anglais? Mais ici, la douleur, le désespoir, la misère à son dernier degré, et pour bûche de Noël ces morceaux du bois d'un navire perdu au plus profond de la zone glaciale! Cependant, sous l'influence du feu, le sentiment et la force revinrent à l'esprit des matelots; les boissons brûlantes de thé ou de café produisirent un bien-être instantané, et l'espoir est chose si tenace à l'esprit, que l'on se reprit à espérer. Ce fut dans ces alternatives que se termina cette funeste année 1860, dont le précoce hiver avait déjoué les hardis projets d'Hatteras. Or, il arriva que précisément ce premier janvier 1861 fut marqué par une découverte inattendue. Il faisait un peu moins froid; le docteur avait repris ses études accoutumées; il lisait les relations de sir Edward Belcher sur son expédition dans les mers polaires. Tout d'un coup, un passage, inaperçu jusqu'alors, le frappa d'étonnement; il relut; on ne pouvait s'y méprendre. Sir Edward Belcher racontait qu'après être parvenu à l'extrémité du canal de la Reine il avait découvert des traces importantes du passage et du séjour des hommes. «Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien supérieures à tout ce que l'on peut attribuer aux habitudes grossières des tribus errantes d'Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le sol profondément creusé; l'aire de l'intérieur, recouvert d'une couche épaisse de beau gravier, a été pavée. Des ossements de rennes, de morses, de phoques, s'y voient en grande quantité. -Nous y rencontrâmes du charbon.-» Aux derniers mots, une idée surgît dans l'esprit du docteur; il emporta son livre et vint le communiquer à Hatteras. «Du charbon! s'écria ce dernier. --Oui, Hatteras, du charbon; c'est à dire le salut pour nous! --Du charbon! sur cette côte déserte! reprit Hatteras. Non, cela n'est pas possible! --Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'eût pas avancé un tel fait sans en être certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux. --Eh bien, après, docteur? --Nous ne sommes pas à cent milles de la côte où Belcher vit ce charbon! Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent fait des recherches plus longues à travers les glaces, et par des froids aussi grands. Partons donc, capitaine! --Partons!» s'écria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et, avec la mobilité de son imagination, entrevoyait des chances de salut. Johnson fut aussitôt prévenu de cette résolution; il approuva fort le projet; il le communiqua à ses camarades; les uns y applaudirent, les autres l'accueillirent avec indifférence. «Du charbon sur ces côtes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur. --Laissons-les faire,» lui répondit mystérieusement Shandon. Mais avant même que les préparatifs de voyage fussent commencés, Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position du -Forward-. On comprend aisément l'importance de ce calcul, et pourquoi cette situation devait être mathématiquement connue. Une fois loin du navire, on ne saurait le retrouver sans chiffres certains. Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit à divers moments plusieurs distances lunaires, et les hauteurs méridiennes des principales étoiles. Ces observations présentaient de sérieuses difficultés, car, par cette basse température, le verre et les miroirs des instruments se couvraient d'une couche de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une fois ses paupières furent entièrement brûlées en s'appuyant sur le cuivre des lunettes. Cependant, il put obtenir des bases très-exactes pour ses calculs, et il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut terminé, il releva la tête avec stupéfaction, prit sa carte, la pointa et regarda le docteur. «Eh bien? demanda celui-ci. --Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de l'hivernage? --Mais par soixante-dix-huit degrés, quinze minutes de latitude, et quatre-vingt-quinze degrés, trente-cinq minutes de longitude, précisément au pôle du froid. --Eh bien, ajouta Hatteras à voix basse, notre champ de glace dérive! nous sommes de deux degrés plus au nord et plus à l'ouest, à trois cents milles au moins de votre dépôt de charbon! --Et ces infortunés qui ignorent!... s'écria le docteur. --Silence!» fit Hatteras en portant son doigt à ses lèvres. CHAPITRE XXVIII. PRÉPARATIFS DE DÉPART. Hatteras ne voulut pas mettre son équipage au courant de cette situation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachant entraînés vers le nord avec une force irrésistible, se fussent livrés peut-être aux folies du désespoir. Le docteur le comprit, et approuva le silence du capitaine. Celui-ci avait renfermé dans son coeur les impressions que lui causèrent cette découverte. Ce fut son premier instant de bonheur depuis ces longs mois passés dans sa lutte incessante contre les éléments. Il se trouvait reporté à cent cinquante milles plus au nord, à peine à huit degrés du pôle! Mais cette joie, il la cacha si profondément, que le docteur ne put pas même la soupçonner; celui-ci se demanda bien pourquoi l'oeil d'Hatteras brillait d'un éclat inaccoutumé; mais ce fut tout, et la réponse si naturelle à cette question ne lui vint même pas a l'esprit. -Le Forward-, en se rapprochant du pôle, s'était éloigné de ce gisement de charbon observé par sir Edward Belcher; au lieu de cent milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deux cent cinquante milles vers le sud. Cependant, après une courte discussion à cet égard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut maintenu. Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa véracité en doute, les choses devaient se trouver dans l'état où il les avait laissées. Depuis 1853, pas une expédition nouvelle ne fut dirigée vers ces continents extrêmes. On ne rencontrait que peu ou point d'Esquimaux sous cette latitude. La déconvenue arrivée à l'île Beechey ne pouvait se reproduire sur les côtes du Nouveau-Cornouailles. La basse température de ce climat conservait indéfiniment les objets abandonnés à son influence. Toutes les chances se réunissaient donc en faveur de cette excursion à travers les glaces. On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les préparatifs furent faits par Johnson en conséquence. Ses soins se portèrent d'abord sur le traîneau; il était de forme groënlandaise, large de trente-cinq pouces et long de vingt-quatre pieds. Les Esquimaux en construisent qui dépassent souvent cinquante pieds en longueur. Celui-ci se composait de longues planches recourbées à l'avant et à l'arrière, et tendues comme un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de nature à rendre les chocs moins dangereux. Ce traîneau courait aisément sur la glace; mais par les temps de neige, lorsque les couches blanches n'étaient pas encore durcies, on lui adaptait deux châssis verticaux juxtaposés, et, élevé de la sorte, il pouvait avancer sans accroître son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un mélange de soufre et de neige, suivant la méthode esquimau, il glissait avec une remarquable facilité. Son attelage se composait de six chiens; ces animaux, robustes malgré leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver; leurs harnais de peau de daim étaient en bon état; on devait compter sur un tel équipage, que les Groënlandais d'Uppernawik avaient vendu en conscience. A eux six, ces animaux pouvaient traîner un poids de deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure. Les effets de campement furent une tente, pour le cas où la construction d'une snow-house[1] serait impossible, une large toile de mackintosh, destinée à s'étendre sur la neige, qu'elle empêchait de fondre au contact du corps, et enfin plusieurs couvertures de laine et de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat. [1] Maison de neige. Les provisions consistèrent en cinq caisses de pemmican pesant environ quatre cent cinquante livres; on comptait une livre de pemmican par homme et par chien; ceux-ci étaient au nombre de sept, en comprenant Duk; les hommes ne devaient pas être plus de quatre. On emportait aussi douze gallons d'esprit-de-vin, c'est-à-dire cent cinquante livres à peu près, du thé, du biscuit en quantité suffisante, une petite cuisine portative, avec une notable quantité de mèches et d'étoupes, de la poudre, des munitions, et quatre fusils à deux coups. Les hommes de l'expédition, d'après l'invention du capitaine Parry, devaient se ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur du corps et le mouvement de la marche maintenaient du café, du thé et de l'eau à l'état liquide. Johnson soigna tout particulièrement la confection des snow-shoes[1], fixées sur des montures en bois garnies de lanières de cuir; elles servaient de patins; sur les terrains entièrement glacés et durcis, les moccassins de peau de daim les remplaçaient avec avantage; chaque voyageur dut être muni de deux paires des unes et des autres. [1] Chaussures à neige. Ces préparatifs, si importants, puisqu'un détail omis peut amener la perte d'une expédition, demandèrent quatre jours pleins. Chaque midi, Hatteras eut soin de relever la position de son navire; il ne dérivait plus, et il fallait cette certitude absolue pour opérer le retour. Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre. C'était une grave décision à prendre; quelques-uns n'étaient pas bons à emmener, mais on devait aussi regarder à les laisser à bord. Cependant, le salut commun dépendant de la réussite du voyage, il parut opportun au capitaine de choisir avant tout des compagnons sûrs et éprouvés. Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun regret à cet égard. James Wall, complètement alité, ne pouvait prendre part à l'expédition. L'état des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement consistait en frictions répétées et en fortes doses de jus de citron; il n'était pas difficile à suivre, et ne nécessitait aucunement la présence du docteur. Celui-ci se mit donc en tête des voyageurs, et son départ n'amena point la moindre réclamation. Johnson eût vivement désiré accompagner le capitaine dans sa périlleuse entreprise; mais celui-ci le prit à part, et d'une voix affectueuse, presque émue: «Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous êtes le seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il faut que je vous sache là pour surveiller Shandon et les autres. Ils sont enchaînés ici par l'hiver; mais qui sait les funestes résolutions dont leur méchanceté est capable? Vous serez muni de mes instructions formelles, qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. Vous serez un autre moi-même. Notre absence durera quatre à cinq semaines au plus, et je serai tranquille, vous ayant là où je ne puis être. Il vous faut du bois, Johnson. Je le sais! mais, autant qu'il sera possible, épargnez mon pauvre navire. Vous m'entendez, Johnson? --Je vous entends, capitaine, répondit le vieux marin, et je resterai, puisque cela vous convient ainsi. --Merci!» dit Hatteras en serrant la main de son maître d'équipage, et il ajouta: «Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu'à la débâcle prochaine, et tâchez de pousser une reconnaissance vers le pôle. Si les autres s'y opposent, ne pensez plus à nous, et ramenez -le Forward- en Angleterre. --C'est votre volonté, capitaine? --Ma volonté absolue, répondit Hatteras. --Vos ordres seront exécutés,» dit simplement Johnson. Cette décision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut reconnaître qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi. Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, le charpentier, et Simpson. Le premier, bien portant, brave et dévoué, devait rendre de grands services pour les campements sur la neige; le second, quoique moins résolu, accepta cependant de prendre part à une expédition dans laquelle il pouvait être fort utile en sa double qualité de chasseur et de pêcheur. Ainsi ce détachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de Simpson et du fidèle Duk, c'étaient donc quatre hommes et sept chiens à nourrir. Les approvisionnements avaient été calculés en conséquence. Pendant les premiers jours de janvier, la température se maintint en moyenne à trente-trois degrés au-dessous de zéro (-37º centigr.). Hatteras guettait avec impatience un changement de temps; plusieurs fois il consulta le baromètre, mais il ne fallait pas s'y fier; cet instrument semble perdre sous les hautes latitudes sa justesse habituelle; la nature, dans ces climats, apporte de notables exceptions à ses lois générales: ainsi la pureté du ciel n'était pas toujours accompagnée de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse dans la température; le baromètre restait incertain, ainsi que l'avaient déjà remarqué beaucoup de navigateurs des mers polaires; il descendait volontiers avec des vents du nord et de l'est; bas, il amenait du beau temps; haut, de la neige ou de la pluie. On ne pouvait donc compter sur ses indications. Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze degrés; la colonne thermométrique remonta à dix-huit degrés au-dessous de zéro (-28º centigr.). Hatteras résolut de partir le lendemain; il n'y tenait plus, à voir sous ses yeux dépecer son navire; la dunette avait passé tout entière dans le poêle. Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du départ fut donné; le docteur fit ses dernières recommandations aux malades; Bell et Simpson échangèrent de silencieux serrements de main avec leurs compagnons. Hatteras voulut adresser ses adieux à haute voix, mais il se vit entouré de mauvais regards. Il crut surprendre un ironique sourire sur les lèvres de Shandon. Il se tut. Peut-être même hésita-t-il un instant à partir, en jetant les yeux sur -le Forward-. Mais il n'y avait pas à revenir sur sa décision; le traîneau chargé et attelé attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les autres suivirent. Johnson accompagna les voyageurs pendant un quart de mille; puis Hatteras le pria de retourner à bord, ce que le vieux marin fit après un long geste d'adieu. En ce moment, Hatteras, se retournant une dernière fois vers le brick, vit l'extrémité de ses mâts disparaître dans les sombres neiges du ciel. CHAPITRE XXIX. A TRAVERS LES CHAMPS DE GLACE. La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait l'équipage du traîneau. Duk l'aidait avec zèle, ne s'étonnant pas trop du métier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaient derrière, tandis que Bell, chargé d'éclairer la route, s'avançait en tête, sondant les glaces du bout de son bâton ferré. La hausse du thermomètre annonçait une neige prochaine; celle-ci ne se fit pas attendre, et tomba bientôt en épais flocons. Ces tourbillons opaques ajoutaient aux difficultés du voyage; on s'écartait de la ligne droite; on n'allait pas vite; cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles à l'heure. Le champ de glace, tourmenté par les pressions de la gelée, présentait une surface inégale et raboteuse; les heurts du traîneau devenaient fréquents, et, suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois sous des angles inquiétants; mais enfin on se tira d'affaire. Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leurs vêtements de peau taillés à la mode groënlandaise; ceux-ci ne brillaient pas par la coupe, mais ils s'appropriaient aux nécessités du climat; la figure des voyageurs se trouvait encadrée dans un étroit capuchon impénétrable au vent et à la neige; la bouche, le nez, les yeux, subissaient seuls le contact de l'air, et il n'eût pas fallu les en garantir; rien d'incommode comme les hautes cravates et les cache-nez, bientôt roidis par la glace; le soir, on n'eût pu les enlever qu'à coups de hache, ce qui, même dans les mers arctiques, est une vilaine manière de se déshabiller. Il fallait au contraire laisser un libre passage à la respiration, qui devant un obstacle se fût immédiatement congelée. L'interminable plaine se poursuivait avec une fatigante monotonie; partout des glaçons amoncelés sous des aspects uniformes, des hummoks dont l'irrégularité finissait par sembler régulière, des blocs fondus dans un même moule, et des ice-bergs entre lesquels serpentaient de tortueuses vallées; on marchait, la boussole à la main; les voyageurs parlaient peu. Dans cette froide atmosphère, ouvrir la bouche constituait une véritable souffrance; des cristaux de glace aigus se formaient soudain entre les lèvres, et la chaleur de l'haleine ne parvenait pas à les dissoudre. La marche restait silencieuse, et chacun tâtait de son bâton ce sol inconnu. Les pas de Bell s'imprégnaient dans les couches molles; on les suivait attentivement, et, là où il passait, le reste de la troupe pouvait se hasarder à son tour. Des traces nombreuses d'ours et de renards se croisaient en tous sens; mais il fut impossible pendant cette première journée d'apercevoir un seul de ces animaux; les chasser eût été d'ailleurs dangereux et inutile: on ne pouvait encombrer le traîneau déjà lourdement chargé. Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageurs ont soin de laisser des dépôts de vivres sur leur route; il les placent dans des cachettes de neige à l'abri des animaux, se déchargeant d'autant pour leur voyage, et, au retour, ils reprennent peu à peu ces approvisionnements qu'ils n'ont pas eu la peine de transporter. Hatteras ne pouvait recourir à ce moyen sur un champ de glace peut-être mobile; en terre ferme, ces dépôts eussent été praticables, mais non à travers les ice-fields, et les incertitudes de la route rendaient fort problématique un retour aux endroits déjà parcourus. A midi, Hatteras fit arrêter sa petite troupe à l'abri d'une muraille de glace; le déjeuner se composa de pemmican et de thé bouillant; les qualités revivifiantes de cette boisson produisirent un véritable bien-être, et les voyageurs ne s'en firent pas faute. La route fut reprise après une heure de repos; vingt milles environ avaient été franchis pendant cette première journée de marche; au soir, hommes et chiens étaient épuisés. Cependant, malgré la fatigue, il fallut construire une maison de neige pour y passer la nuit; la tente eût été insuffisante. Ce fut l'affaire d'une heure et demie. Bell se montra fort adroit; les blocs de glace, taillés au couteau, se superposèrent avec rapidité, s'arrondirent en forme de dôme, et un dernier quartier vint assurer la solidité de l'édifice, en formant clef de voûte; la neige molle servait de mortier; elle remplissait les interstices, et, bientôt durcie, elle fit un bloc unique de la construction tout entière. Une ouverture étroite, et par laquelle on se glissait en rampant, donnait accès dans cette grotte improvisée; le docteur s'y enfourna non sans peine, et les autres le suivirent. On prépara rapidement le souper sur la cuisine à esprit-de-vin. La température intérieure de cette snow-house était fort supportable; le vent, qui faisait rage au dehors, ne pouvait y pénétrer. «A table!» s'écria bientôt le docteur de sa voix la plus aimable. Et ce repas, toujours le même, peu varié mais réconfortant, se prit en commun. Quand il fut terminé, on ne songea plus qu'au sommeil; les toiles de mackintosh, étendues sur la couche de neige, préservaient de toute humidité. On fit sécher à la flamme de la cuisine portative les bas et les chaussures; puis, trois des voyageurs, enveloppés dans leur couverture de laine, s'endormirent tour à tour sous la garde du quatrième; celui-là devait veiller à la sûreté de tous, et empêcher l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on risquait d'être enterré vivant. Duk partageait la chambre commune; l'équipage de chiens demeurait au dehors, et, après avoir pris sa part de souper, il se blottit sous une neige qui lui fit bientôt une imperméable couverture. La fatigue de cette journée amena un prompt sommeil. Le docteur prit son quart de veille à trois heures du matin; l'ouragan se déchaînait dans la nuit. Situation étrange que celle de ces gens isolés, perdus dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont les murailles s'épaississaient sous les rafales! Le lendemain matin, à six heures, la marche monotone fut reprise; toujours mêmes vallées, mêmes icebergs, une uniformité qui rendait difficile le choix des points de repère. Cependant la température, s'abaissant de quelques degrés, rendit plus rapide la course des voyageurs, en glaçant les couches de neige. Souvent on rencontrait certains monticules qui ressemblaient à des cairns ou à des cachettes d'Esquimaux; le docteur en fit démolir un pour l'acquit de sa conscience, et n'y trouva qu'un simple bloc de glace. «Qu'espérez-vous, Clawbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas les premiers hommes à fouler cette partie du globe? --Cela est probable, répondit le docteur, mais enfin qui sait? --Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le capitaine; j'ai hâte d'avoir rejoint mon navire, quand même ce combustible si désiré viendrait à nous manquer. --A cet égard, répondit le docteur, j'ai bon espoir. --Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitter -le Forward-, c'est une faute! la place d'un capitaine est à son bord, et non ailleurs. --Johnson est là. --Sans doute! enfin... hâtons-nous! hâtons-nous!» L'équipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui excitait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phénomène de phosphorescence, couraient sur un sol enflammé, et les châssis du traîneau semblaient soulever une poussière d'étincelles. Le docteur s'était porté en avant pour examiner la nature de cette neige, quand tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il disparut. Bell, qui se trouvait rapproché de lui, accourut aussitôt. «Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquiétude, pendant qu'Hatteras et Simpson le rejoignaient, où êtes-vous? --Docteur! fit le capitaine. --Par ici! au fond d'un trou, répondit une voix rassurante; un bout de corde, et je remonte à la surface du globe.» On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un entonnoir creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du corps, et ses trois compagnons le halèrent, non sans peine. «Êtes-vous blessé? demanda Hatteras. --Jamais! il n'y a pas de danger avec moi, répondit le docteur en secouant sa bonne figure toute neigeuse. --Mais comment cela vous est-il arrivé? --Eh! c'est la faute de la réfraction! répondit-il en riant, toujours la réfraction! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je suis tombé dans un trou profond de dix! Ah! les illusions d'optique! ce sont les seules illusions qui me restent, mes amis, mais j'aurai de la peine à les perdre! Que cela vous apprenne à ne jamais faire un pas sans avoir sondé le terrain, car il ne faut pas compter sur ses sens! ici les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! C'est vraiment un pays de prédilection. --Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine. --Continuons, Hatteras, continuons! cette petite chute m'a fait plus de bien que de mal.» La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs s'arrêtaient, après avoir franchi une distance de vingt-cinq milles; ils étaient harassés, ce qui n'empêcha pas le docteur de gravir une montagne de glace pendant la construction de la maison de neige. La lune, presque pleine encore, brillait d'un éclat extraordinaire dans le ciel pur; les étoiles jetaient des rayons d'une intensité surprenante; du sommet de l'ice-berg la vue s'étendait sur l'immense plaine, hérissée de monticules aux formes étranges; à les voir épars, resplendissant sous les faisceaux lunaires, découpant leurs profils nets sur les ombres avoisinantes, semblables à des colonnes debout, à des fûts renversés, à des pierres tumulaires, on eût dit un vaste cimetière sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt générations du monde entier se fussent couchées à l'aise pour le sommeil éternel. Malgré le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine à l'arracher; mais il fallait songer au repos; la hutte de neige était préparée: les quatre voyageurs s'y blottirent comme des taupes et ne tardèrent pas à s'endormir. Le lendemain et les jours suivants se passèrent sans amener aucun incident particulier; le voyage se faisait facilement ou difficilement, avec rapidité ou lenteur, suivant les caprices de la température, tantôt âpre et glaciale, tantôt humide et pénétrante; il fallait, selon la nature du sol, employer soit les moccassins, soit les chaussures à neige. On atteignit ainsi le 15 janvier; la lune, dans son dernier quartier, restait peu de temps visible; le soleil, quoique toujours caché sous l'horizon, donnait déjà six heures d'une sorte de crépuscule, insuffisant encore pour éclairer la route; il fallait la jalonner d'après la direction donnée par le compas. Puis Bell prenait la tête; Hatteras marchait en ligne droite derrière lui; Simpson et le docteur, les relevant l'un par l'autre, de manière à n'apercevoir qu'Hatteras, cherchaient ainsi à se maintenir dans la ligne droite; et cependant, malgré leurs soins, ils s'en écartaient parfois de trente et quarante degrés; il fallait alors recommencer le travail des jalons. Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait à peu près cent milles dans le sud; cette matinée fut consacrée à la réparation de divers objets de toilette et de campement; la lecture du service divin ne fut pas oubliée. A midi, l'on se remit en marche; la température était froide; le thermomètre marquait seulement trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36° centigr.), dans une atmosphère très-pure. Tout à coup, et sans que rien pût faire présager ce changement soudain, il s'éleva de terre une vapeur dans un état complet de congélation; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dix pieds environ, et resta immobile; on ne se voyait plus à un pas de distance; cette vapeur s'attachait aux vêtements qu'elle hérissait de longs prismes aigus. Les voyageurs, surpris par ce phénomène du frost-rime[1], n'eurent qu'une pensée d'abord, celle de se réunir; aussitôt ces divers appels se firent entendre: [1] Fumée-gelée. «Oh! Simpson! --Bell! par ici! --Monsieur Clawbonny! --Docteur! --Capitaine! où êtes-vous?» Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras étendus dans ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard. Mais ce qui devait les inquiéter, c'est qu'aucune réponse ne leur parvenait; on eût dit cette vapeur impropre à transmettre les sons. Chacun eut donc l'idée de décharger ses armes, afin de se donner un signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop faible, les détonations des armes à feu étaient trop fortes, car les échos s'en emparèrent, et, repercutées dans toutes les directions, elles produisaient un roulement confus, sans direction appréciable. Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrêta, et, se croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de retenir son traîneau. Bell revint sur ses pas, dont il rechercha soigneusement les marques avec la main. Le docteur, se heurtant aux blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droite et de gauche, coupant ses traces et s'égarant de plus en plus. Au bout de cinq minutes, il se dit: «Cela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprévu, par exemple! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus qui vous déchirent la figure. Aho! aho! capitaine!» cria-t-il de nouveau. Mais il n'obtint pas de réponse; à tout hasard, il rechargea son fusil, et malgré ses gants épais le froid du canon lui brûlait les mains. Pendant cette opération, il lui sembla entrevoir une masse confuse qui se mouvait à quelques pas de lui. «Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons, répondez!» Un sourd grognement se fit entendre. «Haï! pensa le bon docteur, qu'est cela?» La masse se rapprochait; en perdant leur dimension première, ses contours s'accusaient davantage. Une pensée terrible se fit jour à l'esprit du docteur. «Un ours!» se dit-il. En effet, ce devait être un ours de grande dimension; égaré dans le brouillard, il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de heurter ces voyageurs dont certainement il ne soupçonnait pas la présence. «Cela se complique!» pensa le docteur en restant immobile. Tantôt il sentait le souffle de l'animal, qui peu après se perdait dans ce frost-rime; tantôt il entrevoyait les pattes énormes du monstre, battant l'air, et elles passaient si près de lui que ses vêtements furent plus d'une fois déchirés par des griffes aiguës; il sautait en arrière, et alors la masse en mouvement s'évanouissait à la façon des spectres fantasmagoriques. Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s'élever sous ses pas; s'aidant des mains, se cramponnant aux arêtes des glaçons, il gravit un bloc, puis deux; il tâta du bout de son bâton. «Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauvé.» Et, ce disant, il grimpa avec une agilité surprenante à quatre-vingts pieds d'élévation environ; il dépassait de la tête le brouillard gelé, dont la partie supérieure se tranchait nettement! «Bon!» se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il aperçut ses trois compagnons émergeant de ce fluide dense. «Hatteras! --Monsieur Clawbonny! --Bell! --Simpson!» Ces quatre cris partirent presque en même temps; le ciel, allumé par un magnifique halo, jetait des rayons pâles qui coloraient le frost-rime à la façon des nuages, et le sommet des ice-bergs semblait sortir d'une masse d'argent liquide. Les voyageurs se trouvaient circonscrits dans un cercle de moins de cent pieds de diamètre. Grâce à la pureté des couches d'air supérieures, par une température très-froide, leurs paroles s'entendaient avec une extrême facilité, et ils purent converser du haut de leur glaçon. Après les premiers coups de fusil, chacun d'eux n'entendant pas de réponse n'avait eu rien de mieux à faire que de s'élever au-dessus du brouillard. «Le traîneau! cria le capitaine. --A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, répondit Simpson. --En bon état? --En bon état. --Et l'ours? demanda le docteur. --Quel ours? répondit Bell. --L'ours que j'ai rencontré, qui a failli me briser le crâne. --Un ours! fit Hatteras; descendons alors. --Mais non! répliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce serait à recommencer. --Et si cet animal se jette sur nos chiens?...» dit Hatteras. En ce moment, les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs. «C'est Duk! s'écria Hatteras! Il y a certainement quelque chose. Je descends.» Des hurlements de toute espèce sortaient alors de la masse, comme un concert effrayant; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce bruit ressemblait à un bourdonnement formidable, mais sans éclat, ainsi qu'il arrive à des sons produits dans une salle capitonnée. On sentait qu'il se passait là, au fond de cette brume épaisse, quelque combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la mer pendant la lutte des monstres marins. «Duk! Duk, s'écria le capitaine en se disposant à rentrer dans le frost-rime. --Attendez! Hatteras, attendez! répondit le docteur; il me semble que le brouillard se dissipe.» Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un étang qui se vide peu à peu; il paraissait rentrer dans le sol où il avait pris naissance; les sommets resplendissants des ice-bergs grandissaient au-dessus de lui; d'autres, immergés jusqu'alors, sortaient comme des îles nouvelles; par une illusion d'optique facile à concevoir, les voyageurs, accrochés à leurs cônes de glace, croyaient s'élever dans l'atmosphère, tandis que le niveau supérieur du brouillard s'abaissait au-dessous d'eux. Bientôt le haut du traîneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis d'autres animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses s'agitant, et Duk sautant, dont la tête sortait de la couche gelée et s'y replongeait tour à tour. «Des renards! s'écria Bell, --Des ours, répondit le docteur! un! trois! cinq! --Nos chiens! nos provisions!» fit Simpson. Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traîneau, faisait une large brèche aux provisions. L'instinct du pillage les réunissait dans un parfait accord; les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe n'y prenait pas garde; et la scène de destruction se poursuivait avec acharnement. «Feu!» s'écria le capitaine en déchargeant son fusil. Ses compagnons l'imitèrent. Mais à cette quadruple détonation les ours, relevant la tête et poussant un grognement comique, donnèrent le signal du départ; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval n'eût pas égalé, et, suivis de la bande de renards, ils disparurent bientôt au milieu des glaçons du nord. CHAPITRE XXX. LE CAIRN. La durée de ce phénomène particulier aux climats polaires avait été de trois quarts d'heure environ; les ours et les renards eurent le temps d'en prendre à leur aise; ces provisions arrivaient à point pour remettre ces animaux, affamés pendant ce rude hiver; la bâche du traîneau déchirée par des griffas puissantes, les caisses de pemmican ouvertes et défoncées, les sacs de biscuit pillés, les provisions de thé répandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves disjointes et vide de son précieux liquide, les effets de campement dispersés, saccagés, tout témoignait de l'acharnement de ces bêtes sauvages, de leur avidité famélique, de leur insatiable voracité. «Voilà un malheur, dit Bell en contemplant cette scène de désolation. --Et probablement irréparable, répondit Simpson. --Évaluons d'abord le dégât, reprit le docteur, et nous en parlerons après.» Hatteras, sans mot dire, recueillait déjà les caisses et les sacs épars; on ramassa le pemmican et les biscuits encore mangeables; la perte d'une partie de l'esprit-de-vin était une chose fâcheuse; sans lui, plus de boisson chaude, plus de thé, plus de café. En faisant l'inventaire des provisions épargnées, le docteur constata la disparition de deux cents livres de pemmican, et de cent cinquante livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait nécessaire aux voyageurs de se mettre à demi-ration. On discuta donc le parti à prendre dans ces circonstances. Devait-on retourner au navire, et recommencer cette expédition? Mais comment se décider à perdre ces cent cinquante milles déjà franchis? Revenir sans ce combustible si nécessaire serait d'un effet désastreux sur l'esprit de l'équipage! Trouverait-on encore des gens déterminés à reprendre cette course à travers les glaces? Évidemment, le mieux était de se porter en avant, même au prix des privations les plus dures. Le docteur, Hatteras et Bell étaient pour ce dernier parti; Simpson poussait au retour; les fatigues du voyage avaient altéré sa santé; il s'affaiblissait visiblement; mais enfin, se voyant seul de son avis, il reprit sa place en tête du traîneau, et la petite caravane continua sa route au sud. Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents monotones du voyage se reproduisirent; on avançait plus lentement; les voyageurs se fatiguaient; la lassitude les prenait aux jambes; les chiens de l'attelage tiraient péniblement; cette nourriture insuffisante n'était pas faite pour réconforter bêtes et gens. Le temps variait avec sa mobilité accoutumée, sautant d'un froid intense à des brouillards humides et pénétrants. Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain; un grand nombre de pics, semblables à des pyramides terminées par une pointe aiguë, et d'une grande élévation, se dressèrent à l'horizon; le sol, à certaines places, perçait la couche de neige; il semblait formé de gneiss, de schiste et de quartz avec quelque apparence de roches calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette terre devait être, d'après l'estimation, ce continent appelé le Nouveau-Cornouailles. Le docteur ne put s'empêcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain solide; les voyageurs n'avaient plus que cent milles à franchir pour atteindre le cap Belcher; mais leurs fatigues allaient singulièrement s'accroître sur ce sol tourmenté, semé de roches aiguës, de ressauts dangereux, de crevasses et de précipices; il fallait s'enfoncer dans l'intérieur des terres, et gravir les hautes falaises de la côte, à travers des gorges étroites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient sur une hauteur de trente à quarante pieds. Les voyageurs vinrent à regretter promptement le chemin à peu près uni, presque facile, des ice-fields si propices au glissage du traîneau; maintenant, il fallait tirer avec force; les chiens éreintés n'y suffisaient plus; les hommes, forcés de s'atteler près d'eux, s'épuisaient à les soulager; plusieurs fois, il devint nécessaire de décharger entièrement les provisions pour franchir des monticules extrêmement roides, dont les surfaces glacées ne donnaient aucune prise; tel passage de dix pieds demanda des heures entières; aussi, pendant cette première journée, on gagna cinq milles à peine sur cette terre de Cornouailles, bien nommée assurément, car elle présentait les aspérités, les pointes aiguës, les arêtes vives, les roches convulsionnées de l'extrémité sud-ouest de l'Angleterre. Le lendemain, le traîneau atteignit la partie supérieure des falaises; les voyageurs, à bout de forces, ne pouvant construire leur maison de neige, durent passer la nuit sous la tente, enveloppés dans les peaux de buffle, et réchauffant leurs bas mouillés sur leur poitrine. On comprend les conséquences inévitables d'une pareille hygiène; le thermomètre, pendant cette nuit, descendit plus bas que quarante-quatre degrés (-42° centigr.), et le mercure gela. La santé de Simpson s'altérait d'une façon inquiétante; un rhume de poitrine opiniâtre, des rhumatismes violents, des douleurs intolérables, l'obligeaient à se coucher sur le traîneau qu'il ne pouvait plus guider. Bell le remplaça; il souffrait, mais ses souffrances n'étaient pas de nature à l'aliter. Le docteur ressentait aussi l'influence de cette excursion par un hiver terrible; cependant il ne laissait pas une plainte s'échapper de sa poitrine; il marchait en avant, appuyé sur son bâton; il éclairait la route, il aidait à tout. Hatteras, impassible, impénétrable, insensible, valide comme au premier jour avec son tempérament de fer, suivait silencieusement le traîneau. Le 20 janvier, la température fut si rude, que le moindre effort amenait immédiatement une prostration complète. Cependant les difficultés du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras et Bell, s'attelèrent près des chiens; des chocs inattendus avaient brisé le devant du traîneau; on dut le raccommoder. Ces causes de retard se reproduisaient plusieurs fois par jour. Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans la neige jusqu'à mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne disaient mot. Tout à coup, Bell, placé près du docteur, se prend à regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il ramasse une poignée de neige, et en frotte vigoureusement la figure de son compagnon. «Eh bien, Bell!» faisait le docteur en se débattant. Mais Bell continuait et frottait de son mieux. «Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins de neige, êtes-vous fou? Qu'y a-t-il donc? --Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez, c'est à moi que vous le devrez! --Un nez! répliqua vivement le docteur en portant la main à son visage. --Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètement frost-bitten; votre nez était tout blanc quand je vous ai regardé, et sans mon traitement énergique vous seriez privé de cet ornement, incommode en voyage, mais nécessaire dans l'existence.» En effet, un peu plus le docteur avait le nez gelé; la circulation du sang s'étant heureusement refaite à propos, grâce aux vigoureuses frictions de Bell, tout danger disparut. «Merci! Bell, dit le docteur, et à charge de revanche. --J'y compte, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier, et plût au ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs à redouter! --Hélas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion à Simpson; le pauvre garçon est en proie à de terribles souffrances. --Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras --Oui, capitaine, reprit le docteur. --Et que craignez-vous? --Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent déjà et ses gencives se prennent; le malheureux est là, couché sous les couvertures du traîneau, à demi gelé, et les chocs ravivent à chaque instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour le soulager! --Pauvre Simpson! murmura Bell. --Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou deux, reprit le docteur. --S'arrêter! s'écria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient à notre retour! --Cependant... fit le docteur. --Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant!» Ni le docteur, ni Bell, ne répondirent un seul mot, et le traîneau reprit sa marche un moment interrompue. Le soir, on s'arrêta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y réfugièrent; le docteur passa la nuit à soigner Simpson; le scorbut exerçait déjà sur le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une plainte continuelle sur ses lèvres tuméfiées. «Ah! monsieur Clawbonny! --Du courage, mon garçon! disait le docteur. --Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux mourir!» A ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soins incessants; quoique brisé lui-même des fatigues du jour, il employait la nuit à composer quelque potion calmante pour le malade; mais déjà le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empêchaient pas le scorbut de s'étendre peu à peu. Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau, quoiqu'il demandât à rester seul, abandonné, et qu'on le laissât mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de difficultés sans cesse accumulées. Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu'aux os; la neige, le grésil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le métier de bête de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante. Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant les fatigues, toujours alerte, découvrant de lui-même la meilleure route à suivre; on s'en remettait à son merveilleux instinct. Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d'une obscurité presque complète, car la lune était nouvelle Duk avait pris les devants; durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquiétude prit Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se firent entendre avec force. Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit le fidèle animal au fond d'une ravine. Duk, en arrêt, immobile comme s'il eût été pétrifié, aboyait devant une sorte de cairn, fait de quelques pierres à chaux recouvertes d'un ciment de glace. «Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c'est un cairn, il n'y a pas à s'y tromper. --Que nous importe? répondit Hatteras. --Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document précieux pour nous; il renferme peut-être un dépôt de provisions, et cela vaut la peine d'y regarder. --Et quel Européen aurait poussé jusqu'ici? fit Hatteras en haussant les épaules. --Mais à défaut d'Européens, répliqua le docteur, les Esquimaux n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y déposer les produits de leur pêche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me semble, --Eh bien! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras; mais je crains bien que vous n'en soyez pour vos peines.» Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigèrent vers le cairn. Duk continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres à chaux étaient fortement cimentées par la glace; mais quelques coups ne tardèrent pas à les éparpiller sur le sol. «Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur. --Je le crois,» répondit Bell. Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt une cachette fut découverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le document et lut: «Altam..., -Porpoise-, 13 déc... 1860, 12..° long... «8..°35' lat...» «-Le Porpoise-, dit le docteur. - - , . 1 2 - - , , ' 3 ! ' , ' ! » . 4 5 ' ' . ' 6 . 7 . . 8 9 - , ' , , 10 , ! 11 ! 12 13 ? , 14 - , 15 ? , 16 , , , 17 ' 18 ! 19 20 , ' , 21 ' ; 22 - , ' 23 ' , ' . 24 , 25 ' . 26 27 , 28 . ; 29 ; 30 . ' 31 , , ' , ' ; 32 ; ' . 33 34 ' ' 35 36 . 37 38 « , - , ' 39 ' 40 ' . 41 ; ' ' , ' 42 , . , 43 , , ' . - 44 . - » 45 46 , ' ; 47 . 48 49 « ! ' . 50 51 - - , , ; ' ! 52 53 - - ! ! . , ' 54 ! 55 56 - - , ? ' 57 , ' . 58 59 - - , , ? 60 61 - - 62 ! 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