fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les débâcles
possibles ou les soulèvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette
situation du -Forward- au pôle du froid, observa plus sévèrement
encore ses mesures d'hivernage.
«Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voilà bien la
chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus
désagréable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons.»
Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplement ravi
de la situation. Il ne l'eût pas changée pour une autre! Hiverner au
pôle du froid! quelle bonne fortune!
Les travaux de l'extérieur occupèrent d'abord l'équipage; les voiles
demeurèrent enverguées au lieu d'être serrées à fond de cale, comme le
firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement repliées dans
leur étui, et bientôt la glace leur fit une enveloppe imperméable; on
ne dépassa même pas les mâts de perroquet, et le nid de pie resta en
place. C'était un observatoire naturel; les manoeuvres courantes
furent seules retirées.
Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, qui
souffrait de sa pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs,
pesaient d'un poids considérable; il ne reposait pas sur sa ligne de
flottaison habituelle. Travail long et pénible. Au bout de quelques
jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l'on profita de cette
circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grâce à la
solidité de sa construction; seulement son doublage de cuivre était
presque entièrement arraché. Le navire, devenu libre, se releva de
près de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau
suivant la forme de la coque; de cette façon, le champ se rejoignait
sous la quille du brick, et s'opposait lui-même à tout mouvement de
pression.
Le docteur participait à ces travaux; il maniait adroitement le
couteau à neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il
instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la
glace sous le navire.
«Voilà une bonne précaution, dit-il.
--Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n'y résisterait
pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte élever une muraille de
neige jusqu'à la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui
donnerons dix pieds d'épaisseur, car les matériaux ne manquent pas.
--Excellente idée, reprit le docteur; la neige est un mauvais
conducteur de la chaleur; elle réfléchit au lieu d'absorber, et la
température intérieure ne pourra pas déchapper au dehors.
--Cela est vrai, répondit Johnson; nous élevons une fortification
contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend
fantaisie de nous rendre visite; le travail terminé, cela aura bonne
tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux
escaliers, donnant accès l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du
navire; une fois les marches taillées au couteau, nous répandrons de
l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc,
et nous aurons un escalier royal.
--Parfait, répondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux
que le froid engendre la neige et la glace, c'est-à-dire de quoi se
protéger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrassé.»
En effet, le navire était destiné à disparaître sous une couche
épaisse de glace, à laquelle il demandait la conservation de sa
température intérieure; un toit fait d'épaisses toiles goudronnées et
recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa
longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du
navire. Le pont, se trouvant à l'abri de toute impression du dehors,
devint un véritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi
de neige; cette neige fut foulée et battue de manière à devenir
très-dure; là elle faisait encore obstacle au rayonnement de la
chaleur interne; on étendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui
devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande dureté.
«Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me
croirais à Hyde-Park, et même dans les jardins suspendus de Babylone.»
On fit un trou à feu à une distance assez rapprochée du brick; c'était
un espace circulaire creusé dans le champ, un véritable puits, qui
devait être maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la
glace formée à l'orifice; il devait servir à se procurer de l'eau en
cas d'incendie, ou pour les bains fréquents ordonnés aux hommes de
l'équipage par mesure d'hygiène; on avait même soin, afin d'épargner
le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, où elle
est moins froide; on parvenait à ce résultat au moyen d'un appareil
indiqué par un savant français[1]; cet appareil, descendu à une
certaine profondeur, donnait accès à l'eau environnante au moyen d'un
double fond mobile dans un cylindre.
[1] François Arago.
Habituellement, on enlève, pendant les mois d'hiver, tous les objets
qui encombrent le navire, afin de se réserver de plus larges espaces;
on dépose ces objets à terre dans des magasins. Mais ce qui peut se
pratiquer près d'une côte est impossible à un navire mouillé sur un
champ de glace.
Tout fut disposé à l'intérieur pour combattre les deux grands ennemis
de ces latitudes, le froid et l'humidité; le premier amenait le
second, plus redoutable encore; on résiste au froid, on succombe à
l'humidité; il s'agissait donc de la prévenir.
-Le Forward-, destiné à une navigation dans les mers arctiques,
offrait l'aménagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre
de l'équipage était sagement disposée; on y avait fait la guerre aux
coins, où l'humidité se réfugie d'abord; en effet, par certains
abaissements de température, une couche de glace se forme sur les
cloisons, dans les coins particulièrement, et, quand elle vient à se
fondre, elle entretient une humidité constante. Circulaire, la salle
de l'équipage eût encore mieux convenu; mais enfin, chauffée par un
vaste poêle, et convenablement ventilée, elle devait être
très-habitable; les murs étaient tapissés de peaux de daims, et non
d'étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs qui s'y
condensent, et imprègnent l'atmosphère d'un principe humide.
Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent
une salle commune plus grande, plus aérée, et chauffée par un poêle.
Cette salle, ainsi que celle de l'équipage, était précédée d'une sorte
d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec
l'extérieur. De cette façon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on
passait graduellement d'une température à l'autre. On laissait dans
les antichambres les vêtements chargés de neige; on se frottait les
pieds à des scrapers[1] installés au dehors, de manière à n'introduire
avec soi aucun élément malsain.
[1] Grattoirs.
Des manches en toile servaient à l'introduction de l'air destiné au
tirage des poêles; d'autres manches permettaient à la vapeur d'eau de
s'échapper. Au surplus, des condensateurs étaient établis dans les
deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se
résoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils
renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'était autant
de pris sur l'ennemi.
Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen des manches à
air; on reconnut qu'une petite quantité de charbon suffisait à
maintenir dans les salles une température de cinquante degrés (+10°
centigr.). Cependant Hatteras, après avoir fait jauger ses soutes, vit
bien que même avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux
mois de combustible.
Un séchoir fut installé pour les vêtements qui devaient être souvent
lavés; on ne pouvait les faire sécher à l'air, car ils devenaient durs
et cassants.
Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin;
la chambre qui la renfermait fut hermétiquement close.
La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations; Hatteras la
régla avec le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la
salle commune. Les hommes se levaient à six heures du matin; les
hamacs étaient exposés à l'air trois fois par semaine; le plancher des
deux chambres fut frotté chaque matin avec du sable chaud; le thé
brûlant figurait à chaque repas, et la nourriture variait autant que
possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain,
de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de
sucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viande
conservée, de boeuf et de porc salé, de choux, et de légumes au
vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles communes; on se
privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une
source constante d'évaporation et d'humidité.
La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre de nourriture; sous
ces latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières
animales. Le docteur avait présidé à la rédaction du programme
d'alimentation.
«Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu
les leçons de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si
les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poignée
de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux
absorbent jusqu'à dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce régime
ne vous plaît pas, nous devons recourir aux matières riches en sucre
et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone!
c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas
d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous!»
Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun
dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée,
que procurait le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur
naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une
chose qui devait lui être fort désagréable; mais ce prétexte lui
échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir véritable à cette
immersion très-hygiénique.
Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient
les gens de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient
prendre garde surtout à ne pas être -frost bitten-, c'est-à-dire gelés
dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se hâtait,
à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circulation du sang.
D'ailleurs, les hommes soigneusement vêtus de laine sur tout le corps
portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de
phoque qui sont parfaitement imperméables au vent.
Les divers aménagements du navire, l'installation du bord, prirent
environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident
particulier.
CHAPITRE XXV.
UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS.
Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au dessous
de zéro (-16° centig.). Le temps fut assez calme; le froid se
supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de
la clarté de l'atmosphère, alla reconnaître les plaines environnantes;
il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le
champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et
d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous
son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la
longueur probable de sa captivité.
Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson,
Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande fraîche. Les
oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux.
Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulières à cette
latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer
facilement, et leur grand nombre promettait une réserve abondante de
gibier.
Les lièvres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne
manquaient pas; un chasseur français, anglais ou norwégien n'eût pas
eu le droit de se plaindre; mais ces animaux très-farouches ne se
laissaient guère approcher; on les distinguait difficilement
d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possédaient la blancheur,
car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revêtent leur
fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement à l'opinion de
certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand
abaissement de la température, car il avait lieu avant le mois
d'octobre; il ne résultait donc pas d'une cause physique, mais bien de
la prévoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques
en mesure de braver la rigueur d'un hiver boréal.
On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux
compris sous la dénomination générale de phoques; leur chasse fut
spécialement recommandée aux chasseurs, autant pour leurs peaux que
pour leur graisse éminemment propre à servir de combustible.
D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent
comestible; on en comptait par centaines, et à deux ou trois milles au
nord du navire, le champ était littéralement percé à jour par les
trous de ces énormes amphibies; seulement ils éventaient le chasseur
avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blessés, qui
s'échappèrent aisément en plongeant sous les glaçons.
Cependant, le 19, Simpson parvint à s'emparer de l'un d'eux à quatre
cents yards du navire; il avait eu la précaution de boucher son trou
de refuge, de sorte que l'animal fut à la merci des chasseurs. Il se
débattit longtemps, et, après avoir essuyé plusieurs coups de feu, il
finit par être assommé. Il mesurait neuf pieds de long; sa tête de
bull-dog, les seize dents de ses mâchoires, ses grandes nageoires
pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre
paire de nageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille
des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sa
collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins à venir,
fit préparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coûteux. Il
plongea le corps de l'animal dans le trou à feu, et des milliers de
petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles de chair; au bout
d'une demi journée, le travail était accompli, et le plus adroit de
l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'eût pas mieux
réussi.
Dès que le soleil a dépassé l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 23
septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les régions
arctiques. Cet astre bienfaisant, après avoir peu à peu descendu au
dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses
obliques rayons la crête des montagnes glacées. Le docteur lui lança
le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir
avant le mois de février.
Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurité soit complète pendant
cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer
de son mieux; il y a encore la scintillation très-claire des étoiles,
l'éclat des planètes, de fréquentes aurores boréales, et des
réfractions particulières aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le
soleil, au moment de sa plus grande déclinaison australe, le 21
décembre, s'approche encore de treize degrés de l'horizon polaire; il
règne donc, chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures.
Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent
plonger ces froides régions dans la plus complète obscurité.
Cependant, jusqu'à cette époque, le temps fut assez favorable; les
perdrix et les lièvres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs
ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs
trappes à renard; mais ces animaux soupçonneux ne s'y laissèrent pas
prendre; plusieurs fois même, ils grattèrent la neige au-dessous de la
trappe, et s'emparèrent de l'appât sans courir aucun risque; le
docteur les donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire un
semblable cadeau.
Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrés
au-dessous de zéro (-20° centig.). Un ouragan d'une violence extrême
se déchaîna; une neige épaisse s'empara de l'atmosphère, ne permettant
plus à un rayon de lumière d'arriver au -Forward-. Pendant plusieurs
heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse
avait entraînés au loin; ils ne regagnèrent le bord que le lendemain,
après être restés une journée entière couchés dans leur peau de daim,
tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les
ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et
le docteur eut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du
sang.
La tempête dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait
mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journée, des
variations de quinze et vingt degrés dans la température.
Pendant ces loisirs forcés, chacun vivait à part, les uns dormant, les
autres fumant, certains s'entretenant à voix basse et s'interrompant à
l'approche de Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison
morale entre les hommes de cet équipage; ils ne se réunissaient qu'à
la prière du soir, faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de
la Bible et de l'office divin.
Clifton s'était parfaitement rendu compte que, le
soixante-dix-huitième parallèle franchi, sa part de prime s'élevait à
trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et
son ambition n'allait pas au delà. On partageait volontiers son
opinion, et l'on songeait à jouir de cette fortune acquise au prix de
tant de fatigues.
[1] 9,375 francs.
Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux
chasses, ni aux promenades. Il ne s'intéressait aucunement aux
phénomènes météorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il
vivait avec une seule idée; elle se résumait en trois mots: le pôle
nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin,
reprendrait sa course aventureuse.
En somme, le sentiment général du bord, c'était la tristesse. Rien
d'écoeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose,
plus dans son élément naturel, dont les formes sont altérées sous ces
épaisses couches de glace; il ne ressemble à rien: fait pour le
mouvement, il ne peut bouger; on le métamorphose en maison de bois, en
magasin, en demeure sédentaire, lui qui sait braver le vent et les
orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les
coeurs un indéfinissable sentiment d'inquiétude et de regret.
Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre les notes
de voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle; il n'était jamais
désoeuvré, et son égalité d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit
venir avec satisfaction la fin de la tempête, et se disposa à
reprendre ses chasses accoutumées.
Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température de cinq
degrés au-dessous de zéro (-21° centig.), il partit en compagnie de
Johnson et de Bell; les plaines de glace étaient unies; la neige,
répandue en grande abondance pendant les jours précédents et
solidifiée par la gelée, offrait un terrain assez propice à la marche;
un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphère; la lune
brillait avec une incomparable pureté, et produisait un jeu de lumière
étonnant sur les moindres aspérités du champ; les traces de pas
s'éclairaient sur leurs bords et laissaient comme une traînée
lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres
s'allongeaient sur la glace avec une surprenante netteté.
Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui; il le préférait pour
chasser le gibier aux chiens groënlandais, et cela avec raison; ces
derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent
pas avoir le feu sacré de la race des zones tempérées. Duk courait en
flairant la route, et tombait souvent en arrêt sur des traces d'ours
encore fraîches. Cependant, en dépit de son habileté, les chasseurs
n'avaient pas rencontré même un lièvre, au bout de deux heures de
marche.
«Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'émigrer vers le sud?
dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock.
--On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier.
--Je ne le pense pas pour mon compte, répondit Johnson; les lièvres,
les renards et les ours sont faits à ces climats; suivant moi, la
dernière tempête doit avoir causé leur disparition; mais avec les
vents du sud, ils ne tarderont pas à revenir. Ah! si vous me parliez
de rennes ou de boeufs musqués, ce serait autre chose.
--Et cependant, à l'île Melville, on trouve ces animaux-là par troupes
nombreuses, reprit le docteur; elle est située plus au sud, il est
vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eu de ce magnifique
gibier à discrétion.
--Nous sommes moins bien partagés, répondit Bell; si nous pouvions
seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas
nous plaindre.
--Voilà précisément la difficulté, répliqua le docteur; c'est que les
ours me paraissent fort rares et très-sauvages; ils ne sont pas encore
assez civilisés pour venir au-devant d'un coup de fusil.
--Bell parle de la chair de l'ours, reprit Johnson; mais la graisse de
cet animal est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure.
--Tu as raison, Johnson, répondit Bell; tu penses toujours au
combustible?
--Comment n'y pas penser? même en le ménageant avec la plus sévère
économie, il ne nous en reste pas pour trois semaines!
--Oui, reprit le docteur, là est le véritable danger, car nous ne
sommes qu'au commencement de novembre, et février est le mois le plus
froid de l'année dans la zone glaciale; toutefois, à défaut de
graisse d'ours, nous pouvons compter sur la graisse de phoques.
--Pas longtemps, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, ces animaux-là
ne tarderont pas à nous abandonner; raison de froid ou d'effroi, ils
ne se montreront bientôt plus à la surface des glaçons.
--Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre
sur les ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces
contrées, car, à lui seul, il peut fournir la nourriture, les
vêtements, la lumière et le combustible nécessaires à l'homme.
Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien, il nous faut
des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche!»
Duk, qui flairait la glace en ce moment, excité par la voix et les
caresses du docteur, partit tout d'un coup avec la rapidité d'un
trait. Il aboyait avec vigueur, et malgré son éloignement, ses
aboiements arrivaient avec force jusqu'aux chasseurs.
L'extrême portée du son par les basses températures est un fait
étonnant; il n'est égalé que par la clarté des constellations dans le
ciel boréal; les rayons lumineux et les ondes sonores se transportent
à des distances considérables, surtout par les froids secs des nuits
hyperboréennes.
Les chasseurs, guidés par ces aboiements lointains, se lancèrent sur
les traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivèrent
essoufflés, car les poumons sont rapidement suffoqués dans une
semblable atmosphère. Duk demeurait en arrêt à cinquante pas à peine
d'une masse énorme qui s'agitait au sommet d'un monticule.
«Nous voilà servis à souhait! s'écria le docteur en armant son fusil.
--Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur,
--Un ours singulier,» fit Johnson, se réservant de tirer après ses
deux compagnons.
Duk aboyait avec fureur. Bell s'avança d'une vingtaine de pieds et fit
feu; mais l'animal ne parut pas être atteint, car il continua de
balancer lourdement sa tête.
Johnson, s'approcha à son tour, et, après avoir soigneusement visé, il
pressa la détente de son arme.
«Bon! s'écria le docteur; rien encore! Ah! maudite réfraction! nous
sommes hors de portée; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est à
plus de mille pas de nous!
--En avant!» répondit Bell.
Les trois compagnons s'élancèrent rapidement vers l'animal que cette
fusillade n'avait aucunement troublé; il semblait être de la plus
forte taille, et, sans calculer les dangers de l'attaque, les
chasseurs se livraient déjà à la joie de la conquête. Arrivés à une
portée raisonable, ils firent feu; l'ours, blessé mortellement sans
doute, fit un bond énorme et tomba au pied du monticule.
Duk se précipita sur lui.
«Voilà un ours, dit le docteur, qui n'aura pas été difficile à
abattre.
--Trois coups de feu seulement, répondit Bell d'un air méprisant, et
il est à terre.
--C'est même singulier, fit Johnson.
--A moins que nous ne soyons arrivés juste au moment où il allait
mourir de vieillesse, répondit le docteur en riant.
--Ma foi, vieux ou jeune, répliqua Bell, il n'en sera pas moins de
bonne prise.»
En parlant de la sorte, les chasseurs arrivèrent au monticule, et, à
leur grande stupéfaction, ils trouvèrent Duk acharné sur le cadavre
d'un renard blanc!
«Ah! par exemple, s'écria Bell, voilà qui est fort:
--En vérité, dit le docteur! nous tuons un ours, et c'est un renard
qui tombe!»
Johnson ne savait trop que répondre.
«Bon! s'écria le docteur avec un éclat de rire, mêlé de dépit; encore
la réfraction! toujours la réfraction!
--Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny? demanda le charpentier.
--Eh oui, mon ami; elle nous a trompés sur les dimensions comme sur la
distance! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard!
pareille méprise est arrivée plus d'une fois aux chasseurs dans des
circonstances identiques! Allons! nous en sommes pour nos frais
d'imagination.
«Ma foi, répondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de même.
Emportons-le.»
Mais, au moment où le maître d'équipage allait charger l'animal sur
ses épaules:
«Voilà qui est plus fort! s'écria-t-il.
--Qu'est-ce donc? demanda le docteur.
--Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de
cette bête!
--Un collier?» répliqua le docteur, en se penchant sur l'animal.
En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieu de la
blanche fourrure du renard; le docteur crut y remarquer des lettres
gravées; en un tour de main, il l'enleva de ce cou autour duquel il
paraissait rivé depuis longtemps.
«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson.
--Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuer un
renard âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par
James Ross en 1848.
--Est-il possible! s'écria Bell.
--Cela n'est pas douteux; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre
animal! Pendant son hivernage, James Ross eut l'idée de prendre dans
des pièges une grande quantité de renards blancs; on riva à leur cou
des colliers de cuivre sur lesquels étaient gravée l'indication de ses
navires -l'Entreprise- et -l'Investigator-, ainsi que celle des dépôts
de vivres. Ces animaux traversent d'immenses étendues de terrain en
quête de leur nourriture, et James Ross espérait que l'un d'eux
pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expédition
Franklin. Voilà toute l'explication, et cette pauvre bête qui aurait
pu sauver la vie de deux équipages, est venu inutilement tomber sous
nos balles.
--Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard
de douze ans! En tous cas, nous conserverons sa peau en témoignage de
cette curieuse rencontre.»
Johnson chargea la bête sur ses épaules. Les chasseurs se dirigèrent
vers le navire en s'orientant sur les étoiles; leur expédition ne fut
pas cependant tout à fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs
couples de ptarmigans.
Une heure avant d'arriver au Forward, il survint un phénomène qui
excita au plus haut degré l'étonnement du docteur. Ce fut une
véritable pluie d'étoiles filantes; on pouvait les compter par
milliers, comme les fusées dans un bouquet de feu d'artifice d'une
blancheur éclatante; la lumière de la lune pâlissait. L'oeil ne
pouvait se lasser d'admirer ce phénomène qui dura plusieurs heures.
Pareil météore fut observé au Groënland par les Frères Moraves en
1799. On eut dit une véritable fête que le ciel donnait à la terre
sous ces latitudes désolées. Le docteur, de retour à bord, passa la
nuit entière à suivre la marche de ce météore, qui cessa vers les sept
heures du matin, au milieu du profond silence de l'atmosphère.
CHAPITRE XXVI.
LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON.
Les ours paraissaient décidément imprenables; on tua quelques phoques
pendant les journées des 4, 5 et 6 novembre, puis le vent venant à
changer, la température s'éleva de plusieurs degrés; mais les
drifts[1] de neige recommencèrent avec une incomparable violence. Il
devint impossible de quitter le navire, et l'on eut fort à faire pour
combattre l'humidité. A la fin de la semaine, les condensateurs
recelaient plusieurs boisseaux de glace.
[1] Tourbillon.
Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre, sous
l'influence de certaines conditions atmosphériques, descendit à
vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centig.). Ce fut la plus
basse température observée jusque-là. Ce froid eût été supportable
dans une atmosphère tranquille; mais le vent soufflait alors, et
semblait fait de lames aiguës qui traversaient l'air.
Le docteur regretta fort d'être ainsi captif, car la neige, raffermie
par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il eût pu
tenter quelque lointaine excursion.
Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid
amène vite l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart
de son travail habituel; les outils de fer deviennent impossibles à
manier; si la main les prend sans précaution, elle éprouve une douleur
semblable à celle d'une brûlure, et des lambeaux de sa peau restent
attachés à l'objet imprudemment saisi.
L'équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à se promener
pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, où il avait la
permission de fumer, car cela était défendu dans la salle commune.
Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles
et les jointures du plancher; il n'y avait pas une cheville, un clou
de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrît immédiatement d'une
couche glacée.
L'instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L'haleine des
hommes se condensait dans l'air et, sautant de l'état fluide à l'état
solide, elle retomba en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement
de poêles, le froid reprenait alors toute son énergie, et les hommes
se tenaient près du feu, en groupe serré.
Cependant, le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se
familiariser avec cette température, qui n'avait certainement pas dit
son dernier mot; il leur recommandait de soumettre peu à peu leur
épiderme à ces cuissons intenses, et prêchait d'exemple; mais la
paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre eux à leur
poste; ils n'en voulaient pas bouger, et préféraient s'endormir dans
cette mauvaise chaleur.
Cependant, d'après le docteur, il n'y avait aucun danger à s'exposer à
un grand froid en sortant d'une salle chauffée; ces transitions
brusques n'ont d'inconvénient en effet que pour les gens qui sont en
moiteur; le docteur citait des exemples à l'appui de son opinion, mais
ses leçons étaient perdues ou à peu près.
Quant à John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de
cette température. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins
vite. Le froid n'avait-il pas prise sur son énergique constitution?
Possédait-il au suprême degré ce principe de chaleur naturelle qu'il
recherchait chez ses matelots? Était-il cuirassé dans son idée fixe,
de manière à se soustraire aux impressions extérieures? Ses hommes ne
le voyaient pas sans un profond étonnement affronter ces vingt-quatre
degrés au-dessous de zéro; il quittait le bord pendant des heures
entières, et revenait sans que sa figure portât les marques du froid.
«Cet homme est étrange, disait le docteur à Johnson; il m'étonne
moi-même! il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus
puissantes natures que j'aie étudiées de ma vie!
--Le fait est, répondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein
air, sans se vêtir plus chaudement qu'au mois de juin.
--Oh! la question de vêtement est peu de chose, répondait le docteur;
à quoi bon vêtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur de
lui-même? C'est essayer d'échauffer un morceau de glace en
l'enveloppant dans une couverture de laine! Mais Hatteras n'a pas
besoin de cela; il est ainsi bâti, et je ne serais pas étonné qu'il
fît véritablement chaud a ses côtés, comme auprès d'un charbon
incandescent.»
Johnson, chargé de dégager chaque matin le trou à feu, remarqua que la
glace mesurait plus de dix pieds d'épaisseur.
Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques
aurores boréales; de quatre heures à huit heures du soir, le ciel se
colorait légèrement dans le nord; puis, cette coloration prenait la
forme régulière d'une bordure jaune pâle, dont les extrémités
semblaient s'arc-bouter sur le champ de glace. Peu à peu, la zone
brillante s'élevait dans le ciel suivant le méridien magnétique, et
apparaissait striée de bandes noirâtres; des jets d'une matière
lumineuse s'élançaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forçant
leur éclat; le météore, arrivé à son zénith, se composait souvent de
plusieurs arcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou
vertes de la lumière. C'était un éblouissement, un incomparable
spectacle. Bientôt, les diverses courbes se réunissaient en un seul
point, et formaient des couronnes boréales d'une opulence toute
céleste. Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, la
splendide aurore pâlissait, les rayons intenses se fondaient en lueurs
pâles, vagues, indéterminées, indécises, et le merveilleux phénomène,
affaibli, presque éteint, s'évanouissait insensiblement dans les
nuages obscurcis du sud.
On ne saurait comprendre la féerie d'un tel spectacle, sous les hautes
latitudes, à moins de huit degrés du pôle; les aurores boréales,
entrevues dans les régions tempérées, n'en donnent aucune idée, même
affaiblie; il semble que la Providence ait voulu réserver à ces
climats ses plus étonnantes merveilles.
Des parasélènes nombreuses apparaissaient également pendant la durée
de la lune, dont plusieurs images se présentaient alors dans le ciel,
en accroissant son éclat souvent aussi, de simples halos lunaires
entouraient l'astre des nuits, qui brillait au centre d'un cercle
lumineux avec une splendide intensité.
Le 26 novembre, il y eut une grande marée, et l'eau s'échappa avec
violence par le trou à feu; l'épaisse couche de glace fut comme
ébranlée par le soulèvement de la mer, et des craquements sinistres
annoncèrent la lutte sous-marine; heureusement le navire tint ferme
dans son lit, et ses chaînes seules travaillèrent avec bruit;
d'ailleurs, en prévision de l'événement, Hatteras les avait fait
assujettir.
Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un
brouillard pénétrant; le vent enlevait la neige amoncelée; il devenait
difficile de voir si ces tourbillons prenaient naissance dans le ciel
ou sur les ice-fields; c'était une confusion inexprimable.
L'équipage s'occupait de divers travaux à l'intérieur, dont le
principal consistait à préparer la graisse et l'huile produites par
les phoques; elles se convertissaient en blocs de glace qu'il fallait
travailler à la hache; on concassait cette glace en morceaux, dont la
dureté égalait celle du marbre; on en recueillit ainsi la valeur d'une
dizaine de barils. Comme on le voit, toute espèce de vase devenait
inutile ou à peu près; d'ailleurs ils se seraient brisés sous l'effort
du liquide que la température transformait.
Le 28, le thermomètre descendit à trente-deux degrés au dessous de
zéro (-36° centig.); il n'y avait plus que pour dix jours de charbon,
et chacun voyait arriver avec effroi le moment où ce combustible
viendrait à manquer.
Hatteras, par mesure d'économie, fit éteindre le poêle de la dunette,
et dès lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle
commune de l'équipage, Hatteras fut donc plus constamment en rapport
avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hébétés et
farouches. Il entendait leurs récriminations, leurs reproches, leurs
menaces même, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblait sourd à
toute observation. Il ne réclamait pas la place la plus rapprochée du
feu. Il restait dans un coin, les bras croisés, sans mot dire.
En dépit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient
à prendre le moindre exercice; ils passaient les journées entières
accoudés au poêle ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur
santé ne tarda pas à s'altérer; ils ne purent réagir contre
l'influence funeste du climat, et le terrible scorbut fit son
apparition à bord.
Le docteur avait cependant commencé depuis longtemps à distribuer
chaque matin le jus de citron et les pastilles de chaux; mais ces
préservatifs, si efficaces d'habitude, n'eurent qu'une action
insensible sur les malades, et la maladie, suivant son cours, offrit
bientôt ses plus horribles symptômes.
Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les
muscles se contractaient sous la douleur! Leurs jambes enflaient
extraordinairement et se couvraient de larges taches d'un bleu
noirâtre; leurs gencives sanglantes, leurs lèvres tuméfiées, ne
livraient passage qu'à des sons inarticulés; la masse du sang
complètement altérée, défibrinisée, ne transmettait plus la vie aux
extrémités du corps.
Clifton, le premier, fut attaqué de cette cruelle maladie; bientôt
Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer à quitter leur hamac. Ceux
que la maladie épargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces
souffrances: il n'y avait pas d'autre abri que la salle commune; il y
fallait demeurer; aussi fut-elle promptement transformée en hôpital,
car sur les dix-huit marins du Forward, treize furent en peu de jours
frappés par le scorbut. Pen semblait devoir échapper à la contagion;
sa vigoureuse nature l'en préservait; Shandon ressentit les premiers
symptômes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice
parvint à le maintenir dans un état de santé suffisant.
Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dévouement, et son
coeur se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant,
il faisait surgir le plus de gaieté possible du sein de cet équipage
désolé; ses paroles, ses consolations, ses réflexions philosophiques,
ses inventions heureuses, rompaient la monotonie de ces longs jours de
douleur; il lisait à voix haute; son étonnante mémoire lui fournissait
des récits amusants, tandis que les hommes, encore valides,
entouraient le poêle de leur cercle pressé; mais les gémissements des
malades, les plaintes, les cris de désespoir l'interrompaient parfois,
et, son histoire suspendue, il redevenait le médecin attentif et
dévoué.
D'ailleurs, sa santé résistait; il ne maigrissait pas; sa corpulence
lui tenait lieu du meilleur vêtement, et, disait-il, il se trouvait
fort bien d'être habillé comme un phoque ou une baleine, qui, grâce à
leurs épaisses couches de graisse, supportent facilement les atteintes
d'une atmosphère arctique.
Hatteras, lui, n'éprouvait rien, ni au physique ni au moral. Les
souffrances de son équipage ne paraissaient même pas le toucher.
Peut-être ne permettait-il pas à une émotion de se traduire sur sa
figure; et cependant un observateur attentif eût surpris parfois un
coeur d'homme à battre sous cette enveloppe de fer.
Le docteur l'analysait, l'étudiait, et ne parvenait pas à classer
cette organisation étrange, ce tempérament surnaturel.
Le thermomètre baissa encore; le promenoir du pont restait désert; les
chiens esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables
aboiements.
Il y avait toujours un homme de garde auprès du poêle, et qui veillait
à son alimentation; il était important de ne pas le laisser
s'éteindre; dès que le feu venait à baisser, le froid se glissait dans
la salle, la glace s'incrustait sur les murailles, et l'humidité,
subitement condensée, retombait en neige sur les infortunés habitants
du brick.
Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l'on atteignit le 8
décembre; ce matin-là, le docteur alla consulter, suivant son
habitude, le thermomètre placé à l'extérieur. Il trouva le mercure
entièrement gelé dans la cuvette.
«Quarante-quatre degrés au-dessous de zéro!» se dit-il avec effroi,
Et ce jour-là, on jeta dans le poêle le dernier morceau de charbon du
bord.
CHAPITRE XXVII.
LES GRANDS FROIDS DE NOËL.
Il y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, et de la
mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau
de charbon brûlait avec un crépitement sinistre; le feu menaçait déjà
de manquer, et la température de la salle s'abaissait sensiblement.
Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible
que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le poêle;
il y ajouta de l'étoupe imprégnée d'huile gelée, et obtint bientôt une
chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse était fort insupportable;
mais comment s'en débarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint
lui-même que son expédient laissait à désirer, et n'aurait aucun
succès dans les maisons bourgeoises de Liverpool.
«Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènera
peut-être de bons résultats.
--Et lesquels donc? demanda le charpentier.
--Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sont
friands de ces émanations.
--Bon, répliqua Bell, et la nécessité d'avoir des ours?
--Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les
phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent
pas à leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce
que nous deviendrons.
--Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'être assuré; cette
situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient à nous
manquer... je ne vois pas trop le moyen...
--Il y en aurait encore un!...
--Encore un? répondit Bell.
--Oui, Bell! en désespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et
cependant, il faudra peut-être en venir là.»
Le vieux Johnson secoua tristement la tête, et tomba dans des
réflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait
que ces morceaux de graisse, si péniblement acquis, ne dureraient pas
huit jours, malgré la plus sévère économie.
Le maître d'équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirés par
ces exhalaisons fétides, furent signalés sous le vent du -Forward-;
les hommes valides leur donnèrent la chasse; mais ces animaux sont
doués d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui déjoue tous les
stratagèmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les
plus adroites ne purent les atteindre.
L'équipage du brick fut sérieusement menacé de mourir de froid; il
était incapable de résister quarante-huit heures à une température
pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec
terreur la fin du dernier morceau de combustible.
Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir; le feu
s'éteignit; les matelots, rangés en cercle autour du poêle, se
regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans
son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec
agitation; il ne savait plus à quoi s'ingénier.
La température tomba subitement dans la salle à sept degrés au-dessous
de zéro. (-22° centig.)
Mais si le docteur était à bout d'imagination, s'il ne savait plus que
faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et résolu,
Pen, la colère aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux
qui pouvaient encore se traîner, s'avancèrent vers Hatteras.
«Capitaine,» dit Shandon.
Hatteras, absorbé dans ses pensées, ne l'entendit pas.
«Capitaine!» répéta Shandon en le touchant de la main.
Hatteras se redressa.
«Monsieur, dit-il.
--Capitaine, nous n'avons plus de feu.
--Eh bien? répondit Hatteras.
--Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon
avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer!
--Mon intention, répondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun
ici fasse son devoir jusqu'au bout.
--Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, répondit le
second, c'est le droit à sa propre conservation. Je vous répète que
nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de
nous ne sera vivant!
--Je n'ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras.
--Eh bien! s'écria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en
couper où il en pousse!» Hatteras pâlit de colère.
«Où cela? dit-il.
--A bord, répondit insolemment le matelot.
--A bord! reprit le capitaine, les poings crispés, l'oeil étincelant.
--Sans doute, répondit Pen,, quand le navire n'est plus bon à porter
son équipage, on brûle le navire!»
Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi une hache; à la
fin, cette hache était levée sur la tête de Pen.
«Misérable!» s'écria-t-il.
Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa; la hache,
retombant à terre, entailla profondément la plancher. Johnson, Bell,
Simpson, groupés autour d'Hatteras, paraissaient décidés à le
soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives, douloureuses,
sortirent de ces cadres transformés en lits de mort.
«Du feu! du feu!» criaient les infortunés malades, envahis par le
froid sous leurs couvertures. Hatteras fit un effort sur lui-même, et,
après quelques instants de silence, il prononça ces mots d'un ton
calme:
«Si nous détruisons notre navire, comment regagnerons-nous
l'Angleterre?
--Monsieur, répondit Johnson, on pourrait peut-être brûler sans
inconvénient les parties les moins utiles, le plat-bord, les
bastingages...
--Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et, d'ailleurs,
qui nous empêcherait de reconstruire un navire plus petit avec les
débris de l'ancien?...
--Jamais! répondit Hatteras.
--Mais... reprirent plusieurs matelots en élevant la voix...
--Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantité, répondit Hatteras;
brûlez-le jusqu'à la dernière goutte.
--Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin!» répondit Johnson, avec une
confiance affectée qui était loin de son coeur.
Et, à l'aide de larges mèches, trempées dans cette liqueur dont la
flamme pâle léchait les parois du poêle, il put élever de quelques
degrés la température de la salle.
Pendant les jours qui suivirent cette scène désolante, le vent revint
dans le sud, le thermomètre remonta; la neige tourbillonna dans une
atmosphère moins rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le
navire aux heures les moins humides du jour; mais les ophthalmies et
le scorbut retinrent la plupart d'entre eux à bord; d'ailleurs, ni la
chasse, ni la pêche ne furent praticables.
Au reste, ce n'était qu'un répit dans les atroces violences du froid,
et, le 25, après une saute de vent inattendue, le mercure gelé
disparut de nouveau dans la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en
rapporter au thermomètre à esprit-de-vin, que les plus grands froids
ne parviennent pas à congeler.
Le docteur, épouvanté, le trouva à soixante-six degrés au-dessous de
zéro (-52° centig.). C'est à peine s'il avait jamais été donné à
l'homme de supporter une telle température.
La glace s'étendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un épais
brouillard envahissait la salle; l'humidité retombait en neige
épaisse; on ne se voyait plus; la chaleur humaine se retirait des
extrémités du corps; les pieds et les mains devenaient bleus; la tête
se cerclait de fer, et la pensée confuse, amoindrie, gelée, portait au
délire. Symptôme effrayant: la langue ne pouvait plus articuler une
parole.
Depuis ce jour où on le menaça de brûler son navire, Hatteras rôdait
pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce
bois, c'était sa chair à lui! On lui coupait un membre en en coupant
un morceau! Il était armé et faisait bonne garde, insensible au froid,
à la neige, à cette glace qui roidissait ses vêtements et
l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant,
aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements.
Cependant, le 25 décembre, il descendit à la salle commune. Le
docteur, profitant d'un reste d'énergie, alla droit à lui.
«Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu.
--Jamais! fit Hatteras, sachant bien à quelle demande il répondait
ainsi.
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