bec rouges comme du corail, les bandes criardes de kitty-wakes, et les gros loons au ventre blanc, représentaient dignement l'ordre des oiseaux. Le docteur fut assez heureux pour tuer quelques lièvres gris qui n'avaient pas encore revêtu leur blanche fourrure d'hiver, et un renard bleu que Duk força avec un remarquable talent. Quelques ours, habitués évidemment à redouter la présence de l'homme, ne se laissèrent pas approcher, et les phoques étaient extrêmement fuyards, par la même raison sans doute que leurs ennemis les ours. La baie regorgeait d'une sorte de buccin fort agréable à déguster. La classe des animaux articulés, ordre des diptères, famille des culicides, division des nemocères, fut représentée par un simple moustique, un seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer après avoir subi ses morsures. En qualité de conchyliologue, il fut moins favorisé, et il dut se borner à recueillir une sorte de moule et quelques coquilles bivalves. CHAPITRE XXI. LA MORT DE BELLOT. La température, pendant les journées du 3 et du 4 juillet, se maintint à cinquante-sept degrés (+ 14° centig.); ce fut le plus haut point thermométrique observé pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le vent passa dans le sud-est, et fut accompagné de violents tourbillons de neige. Le thermomètre tomba dans la nuit précédente de vingt-trois degrés. Hatteras, sans se préoccuper des mauvaises dispositions de l'équipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize jours, c'est-à-dire depuis le cap Dundas, -le Forward- n'avait pu gagner un nouveau degré dans le nord; aussi le parti représenté par Clifton n'était pas satisfait; ses désirs, il est vrai, se trouvèrent d'accord en ce moment avec la résolution du capitaine de s'élever dans le canal Wellington, et il ne fit pas de difficultés pour manoeuvrer. Le brick ne parvint pas sans peine à mettre à la voile; mais, ayant établi dans la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets, Hatteras s'avança hardiment au milieu des trains de glace que le courant entraînait vers le sud. L'équipage se fatigua beaucoup dans cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent à contrebrasser la voilure. Le canal Wellington n'a pas une très-grande largeur; il est resserré entre la côte du Devon septentrional à l'est, et l'île Cornvallis à l'ouest; cette île passa longtemps pour une presqu'île. Ce fut sir John Franklin qui la contourna, en 1846, par sa côte occidentale, en revenant de sa pointe au nord du canal. L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine Penny, sur les baleiniers -lady Franklin- et -Sophie-; l'un de ses lieutenants, Stewart, parvenu au cap Beecher, par 76°20' de latitude, découvrit la mer libre. La mer libre! Voilà ce qu'espérait Hatteras. «Ce que Stewart a trouvé, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors je pourrai naviguer à la voile vers le pôle. --Mais, répondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre équipage... --Mon équipage!...» dit durement Hatteras. Puis, à voix basse. «Pauvres gens!» murmura-t-il au grand étonnement du docteur. C'était le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait dans le coeur du capitaine. «Mais non, reprit ce dernier avec énergie, il faut qu'ils me suivent! ils me suivront!» Cependant, si -le Forward- n'avait pas à craindre la collision des ice-streams encore espacés, il gagnait peu dans le nord, car les vents contraires l'obligèrent souvent à s'arrêter. Il dépassa péniblement les caps Spencer et Innis, et, le 10, le mardi, le soixante-quinzième degré de latitude fut enfin franchi, à la grande joie de Clifton. -Le Forward- se trouvait à l'endroit même où les vaisseaux américains -le Rescue- et -l'Advance-, commandés par le capitaine de Haven, coururent de si terribles dangers. Le docteur Kane faisait partie de cette expédition; vers la fin de septembre 1850, ces navires, enveloppés par une banquise, furent rejetés avec une puissance irrésistible dans le détroit de Lancastre. Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe à James Wall devant quelques-uns des hommes du brick. «-L'Advance et le Rescue-, leur dit-il, furent tellement secoués, enlevés, ballottés par les glaces, qu'on dut renoncer à conserver du feu à bord; et cependant la température tomba jusqu'à dix-huit degrés au-dessous de zéro! Pendant l'hiver tout entier, les malheureux équipages furent retenus prisonniers dans la banquise, toujours préparés à l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines ils n'ôtèrent même pas leurs habits! Ce fut dans cette situation épouvantable, qu'après une dérive de mille milles[1], ils furent drossés jusque dans le milieu de la mer de Baffin!» [1] Plus de 400 lieues. On peut juger de l'effet produit par ces récits sur le moral d'un équipage déjà mal disposé. Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un événement dont ces parages avaient été le théâtre; le docteur, suivant sa demande, le prévint du moment précis auquel le brick se trouvait par 75°30' de latitude. «C'est là! c'est bien là! s'écria Johnson; voilà cette terre funeste!» Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne maître d'équipage. «Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le docteur. --Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de coeur et de tant de courage! --Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu? --Ici-même, sur cette partie de la côte du North-Devon! Oh! il y a eu dans tout cela une très-grande fatalité, et ce malheur ne serait pas arrivé, si le capitaine Pullen fût revenu plus tôt à son bord! --Que voulez-vous dire? Johnson. --Écoutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez à quoi tient souvent l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une première campagne à la recherche de Franklin, en 1850? --Oui, Johnson, sur -le Prince-Albert-. --Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission d'embarquer sur -le Phénix-, à bord duquel je me trouvais en qualité de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions, avec -le Breadalbane-, transporter des approvisionnements à l'île Beechey. --Ceux-là qui nous ont si malheureusement fait défaut! --C'est cela même, monsieur Clawbonny. Nous arrivâmes à l'île Beechey au commencement d'août; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield quitta -le Phénix- pour rejoindre le capitaine Pullen, séparé depuis un mois de son navire -le North-Star-. A son retour, il comptait expédier à sir Edward Belcher, qui hivernait dans le canal de Wellington, les dépêches de l'Amirauté. Or, peu après le départ de notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il revenu avant le départ du capitaine Inglefield! Le lieutenant Bellot, craignant que l'absence de notre capitaine ne se prolongeât, et sachant que les dépêches de l'Amirauté étaient pressées, offrit de les porter lui-même. Il laissa le commandement des deux navires au capitaine Pullen, et partit le 12 août avec un traîneau et un canot en caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-maître du -North-Star-, trois matelots, Madden, David Hook, et moi. Nous supposions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du cap Beecher, au nord du canal; nous nous dirigeâmes donc de ce côté, dans notre traîneau, en serrant de près les rivages de l'est. Le premier jour, nous campâmes à trois milles du cap Innis; le lendemain, nous nous arrêtions sur un glaçon, à trois milles à peu près du cap Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le jour, la terre étant à trois milles, le lieutenant Bellot résolut d'y aller camper; il essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une violente brise du sud-est le repoussa; à leur tour, Harvey et Madden tentèrent le passage et furent plus heureux; ils s'étaient munis d'une corde, et ils établirent une communication entre le traîneau et la côte; trois objets furent transportés au moyen de cette corde; mais à une quatrième tentative, nous sentîmes notre glaçon se mettre en mouvement; monsieur Bellot cria à ses compagnons de lâcher la corde, et nous fûmes entraînés, le lieutenant, David Hook et moi, à une grande distance de la côte. En ce moment, le vent soufflait avec force du sud-est, et il neigeait. Mais nous ne courions pas encore de grands dangers, et il pouvait bien en revenir, puisque nous en sommes revenus, nous autres!» Johnson s'interrompit un instant en considérant cette côte fatale, puis il reprit: «Après avoir perdu de vue nos compagnons, nous essayâmes d'abord de nous abriter sous la tente de notre traîneau, mais en vain; alors avec nos couteaux nous commençâmes à nous tailler une maison dans la glace. Monsieur Bellot s'assit une demi-heure, et s'entretint avec nous sur le danger de notre situation; je lui dis que je n'avais pas peur. «Avec la protection de Dieu, nous répondit-il, pas un cheveu ne tombera de notre tête.» Je lui demandai alors quelle heure il était; il répondit: «Environ six heures et quart.» C'était six heures et quart du matin, le jeudi 18 août. Alors monsieur Bellot attacha ses livres et dit qu'il voulait aller voir comment la glace flottait; il était parti depuis quatre minutes seulement, quand j'allai, pour le chercher, faire le tour du même glaçon sur lequel nous étions abrités; mais je ne pus le voir, et, en retournant à notre retraite, j'aperçus son bâton du côté opposé d'une crevasse d'environ cinq toises de large, où la glace était toute cassée. J'appelai alors, mais sans réponse. A cet instant le vent soufflait très-fort. Je cherchai encore autour du glaçon, mais je ne pus découvrir aucune trace du pauvre lieutenant. --Et que supposez-vous? demanda le docteur ému de ce récit. --Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, le vent l'emporta dans la crevasse, et, son paletot étant boutonné, il ne put nager pour revenir à la surface! Oh! monsieur Clawbonny, j'éprouvai là le plus grand chagrin de ma vie! Je ne voulais pas le croire! Ce brave officier, victime de son dévouement! car sachez que c'est pour obéir aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu rejoindre la terre, avant cette débâcle! Brave jeune homme, aimé de tout le monde à bord, serviable, courageux! il a été pleuré de toute l'Angleterre, et il n'est pas jusqu'aux Esquimaux eux-mêmes qui, apprenant du capitaine Inglefield, à son retour à la baie de Pound, la mort du bon lieutenant, ne s'écrièrent en pleurant comme je le fais ici: pauvre Bellot! pauvre Bellot! --Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur attendri par cette narration touchante, comment parvîntes-vous à regagner la terre? --Nous, monsieur, c'était peu de chose; nous restâmes encore vingt-quatre heures sur le glaçon, sans aliments et sans feu; mais nous finîmes par rencontrer un champ de glace échoué sur un bas-fond; nous y sautâmes, et, à l'aide d'un aviron qui nous restait, nous accrochâmes un glaçon capable de nous porter et d'être manoeuvré comme un radeau. C'est ainsi que nous avons gagné le rivage, mais seuls, et sans notre brave officier!» A la fin de ce récit, -le Forward- avait dépassé cette côte funeste, et Johnson perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord, et, deux jours après, les caps Grinnel et Helpman; enfin, le 14 juillet, on doubla la pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans la baie Baring, à l'extrémité du canal. La navigation n'avait pas été très-difficile; Hatteras rencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcher profita pour aller hiverner avec -le Pionnier- et -l'Assistance- jusqu'auprès du soixante dix-septième degré. Ce fut de 1852 à 1853, pendant son premier hivernage, car, l'année suivante, il passa l'hiver de 1853 à 1854 à cette baie Baring où -le Forward- mouillait en ce moment. Ce fut même à la suite des épreuves et des dangers les plus effrayants qu'il dut abandonner son navire -l'Assistance- au milieu de ces glaces éternelles. Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les matelots démoralisés. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son premier officier? Il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut à cet égard. A la hauteur de la baie Baring se trouve un étroit chenal qui fait communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. Là, les trains de glace se trouvèrent fort pressés. Hatteras fit de vains efforts pour franchir les passes du nord de l'île Hamilton; le vent s'y opposait; il fallait donc se glisser entre l'île Hamilton et l'île Cornwallis; on perdit là cinq jours précieux en efforts inutiles. La température tendait à s'abaisser, et tomba même, le 19 juillet, à vingt-six degrés (-4° centigr.); elle se releva le jour suivant; mais cette menace anticipée de l'hiver arctique devait engager Hatteras à ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance à se tenir dans l'ouest et s'opposait à la marche de son navire. Et cependant, il avait hâte de gagner le point où Stewart se trouva en présence d'une mer libre. Le 19, il résolut de s'avancer à tout prix dans le chenal; le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hélice, eût pu lutter contre ces violentes rafales chargées de neige, mais Hatteras devait avant tout ménager son combustible; d'un autre côté, la passe était trop large pour permettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenir compte des fatigues de l'équipage, recourut à un moyen que les baleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Il fit amener les embarcations à fleur d'eau, tout en les maintenant suspendues à leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations étant solidement amarrées de l'avant et de l'arrière, les avirons furent armés sur tribord des unes et sur bâbord des autres; les hommes, à tour de rôle, prirent place à leurs bancs de rameurs, et durent nager[1] vigoureusement de manière à pousser le brick contre le vent. -Le Forward- s'avança lentement dans le chenal; on comprend ce que furent les fatigues provoquées par ce genre de travaux; les murmures se firent entendre. Pendant quatre jours, on navigua de la sorte jusqu'au 23 juin, où l'on parvint à atteindre l'île Baring dans le canal de la Reine. [1] Ramer. Le vent restait contraire. L'équipage n'en pouvait plus. La santé des hommes parut fort ébranlée au docteur, et il crut voir chez quelques-uns les premiers symptômes du scorbut; il ne négligea rien pour combattre ce mal terrible, ayant à sa disposition d'abondantes réserves de lime-juice et de pastilles de chaux. Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son équipage; la douceur, la persuasion fussent demeurées sans effet; il résolut donc de lutter par la sévérité, et de se montrer impitoyable à l'occasion; il se défiait particulièrement de Richard Shandon, et même de James Wall, qui cependant n'osait parler trop haut. Hatteras avait pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson; ces gens lui étaient dévoués corps et âme; parmi les indécis, il notait Foker, Bolton, Wolsten, l'armurier, Brunton, le premier ingénieur, qui pouvaient à un moment donné se tourner contre lui; quant aux autres, Pen, Gripper, Clifton, Waren, ils méditaient ouvertement leurs projets de révolte; ils voulaient entraîner leurs camarades et forcer -le Forward- à revenir en Angleterre. Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet équipage mal disposé, et surtout épuisé de fatigue, la continuation des manoeuvres précédentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'île Baring sans faire un pas en avant. Cependant la température s'abaissait, et le mois de juillet sous ces hautes latitudes se ressentait déjà de l'influence du prochain hiver. Le 24, le thermomètre tomba à vingt-deux degrés (-6° centigr.). La -young-ice-, la glace nouvelle, se reformait pendant la nuit, et acquérait six à huit lignes d'épaisseur; s'il neigeait par-dessus, elle pouvait devenir bientôt assez forte pour supporter le poids d'un homme. La mer prenait déjà cette teinte sale qui annonce la formation des premiers cristaux. Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants; si les passes venaient à se boucher, il serait forcé d'hiverner en cet endroit, loin du but de son voyage, et sans même avoir entrevu cette mer libre dont il devait être si rapproché, suivant les rapports de ses devanciers. Il résolut donc, coûte que coûte, de se porter en avant et de gagner quelques degrés dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les avirons avec un équipage à bout de forces, ni les voiles avec un vent toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux. CHAPITRE XXII. COMMENCEMENT DE RÉVOLTE. A ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord du -Forward-. «Allumer les fourneaux! dirent les uns. --Et avec quoi? dirent les autres. --Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre! s'écria Pen. --Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton. --Il nous faudra donc, reprit Gripper, brûler le navire jusqu'à sa ligne de flottaison? --Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis le petit perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupré?» Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaits hésitaient à descendre dans la chambre de la machine. «M'avez-vous entendu?» s'écria le capitaine d'une voix irritée. Brunton se dirigea vers l'écoutille; mais au moment de descendre, il s'arrêta. «N'y va pas, Brunton, dit une voix. --Qui a parlé? s'écria Hatteras. --Moi! fit Pen, en s'avançant vers le capitaine. --Et vous dites?... demanda celui-ci. --Je dis..., je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous en avons assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les fourneaux! --Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettre cet homme aux fers. --Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit... --Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez, vous, je vous fais enfermer dans votre cabine et garder à vue!--Que l'on saisisse cet homme! m'entend-on?» Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot que la colère mettait hors de lui. «Le premier qui me touche!...» s'écria-t-il, en saisissant un anspect qu'il brandit au-dessus de sa tête. Hatteras s'avança vers lui. «Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te brûle la cervelle!» En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le matelot. Un murmure se fit entendre. «Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort.» En ce moment, Johnson et Bell désarmèrent Pen, qui ne résista plus et se laissa conduire à fond de cale. «Allez, Brunton,» dit Hatteras, L'ingénieur, suivi de Plover et de Waren, descendit à son poste. Hatteras revint sur la dunette. «Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur. --Jamais homme n'a été plus près de la mort,» répondit simplement le capitaine. Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres du -Forward- furent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur la pointe Becher, et trancha de son étrave les jeunes glaces déjà formées. On rencontre entre l'île Baring et la pointe Becher un assez grand nombre d'îles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les streams se pressaient en grand nombre dans les petits détroits dont cette partie de la mer est sillonnée; ils tendaient à s'agglomérer sous l'influence d'une température relativement basse; des hummocks se formaient ça et là, et l'on sentait que ces glaçons déjà plus compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt avec l'aide des premières gelées une masse impénétrable. -Le Forward- chenalait donc, non sans une extrême difficulté, au milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui caractérise l'atmosphère de ces régions, le soleil reparaissait de temps à autre; la température remontait de quelques degrés; les obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les glaçons hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques teintes orangées sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de l'éternelle blancheur des neiges. Le jeudi, 26 juillet, -le Forward- rasa l'île Dundas, et mit ensuite le cap plus au nord; mais alors il se trouva face à face avec une banquise, haute de huit à neuf pieds et formée de petits ice-bergs arrachés à la côte; il fut obligé d'en prolonger longtemps la courbure dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança péniblement; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de longues heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on voit à un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais au milieu de ces tourbillons embrumés, la vue s'arrêtait souvent à moins d'une encâblure. La houle très-forte fatiguait. Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier, comme s'ils eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrent pas à franchir la brume tenace. Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris assourdissants; des phoques, paresseusement couchés sur les glaçons en dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaient leurs longs cous au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roulées par le frottement. Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août, la pointe Becher fut relevée dans le nord; Hatteras passa ces dernières heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20' de latitude, ne pouvait être éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât ses regards, il n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il redescendit sans mot dire. «Est-ce que vous croyez à cette mer libre? demanda Shandon au lieutenant. --Je commence à en douter, répondit James Wall. --N'avais-je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de chimère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous même, Wall, vous avez pris parti contre moi! --On vous croira désormais, Shandon. --Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.» Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé depuis sa discussion avec le capitaine. Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir sa voilure et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus pénibles manoeuvres furent reprises par l'équipage; à chaque instant, il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues déjà roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorgées, et ajoutaient encore à la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour atteindre la pointe Barrow. -Le Forward- n'avait pas gagné trente milles en dix jours. Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en mouvement. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie d'obstacles, au delà du soixante-dix-septième parallèle, telle que la vit Edward Belcher. Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie de mer qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car, Penny, arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de la Reine jusqu'au soixante-dix-septième degré. Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un hiver précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales? Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de neiges éternelles; le vent très-violent brassait devant lui une mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil se coucha pour la première fois, terminant enfin la longue série des jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer à cette clarté incessante; mais les animaux en ressentaient peu l'influence; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure habituelle, et, Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir, comme si les ténèbres eussent envahi l'horizon. Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août, l'obscurité ne fut jamais profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une lumière suffisante par réfraction. Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap Franklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le cap lady Franklin; ainsi, au point extrême atteint sans doute par ce hardi navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de sa femme si dévouée fît face à son propre nom, emblème touchant de l'étroite sympathie qui les unit toujours! Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines. Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait déjà à supporter les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien qu'il eût un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres périls, et constatait avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver. «Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui émigrent vers le sud! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant leurs cris d'adieu! --Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route. --Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les imiter! --Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-là n'ont pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde. --Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets? --Il réussira, monsieur Clawbonny. --Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, ne conserver qu'un seul compagnon fidèle... --Nous serions deux! --Oui, Johnson,» répondit ce dernier en serrant la main du brave matelot. La terre du Prince-Albert, que -le Forward- prolongeait en ce moment, porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des Yankees, n'eût jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant celui sous lequel elle est le plus généralement désignée. Voici d'où vient cette double appellation: en même temps que l'Anglais Penny lui donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de -la Rescue-, le lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son expédition. Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à la vapeur. Le 18 août, on releva le mont Britannia à peine visible dans la brume, et -le Forward- jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland. Il se trouvait cerné de toutes parts. CHAPITRE XXIII L'ASSAUT DES GLAÇONS. Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par 76°57' de latitude et 99°20' de longitude, c'est-à-dire à trois minutes seulement du soixante-dix-septième parallèle. Ce fut à cet endroit même que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur -le Pionnier- et -l'Assistance-. C'est de ce point qu'il organisa ses excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table, les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal Belcher. Parvenu au delà du soixante-dix-huitième degré, il vit la côte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de Baffin. Mais dans le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport, «s'étendait à perte de vue». Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où un large espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé de glaces. «Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stewart, de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on révoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer, libre alors, par suite d'un hiver précoce fut... Mais non, c'est à plusieurs années d'intervalle que ces découvertes ont été faites; ce bassin existe, je le trouverai! je le verrai!» Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait -le Forward-; du pont on apercevait à peine le haut de sa mâture. Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et prit sa place; il voulait profiter de la moindre éclaircie du ciel pour examiner l'horizon du nord-ouest. Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant: «Eh bien, Wall! et cette mer libre? --Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que pour six semaines de charbon dans nos soutes. --Le docteur trouvera quelque procédé scientifique répondit Shandon, pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on faisait de la glace avec du feu; peut-être nous fera-t-il du feu avec de la glace.» Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules. Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois. -Le Forward- leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à dix-sept degrés (-7° centig.). Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur, s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des difficultés, des fatigues et des retards. Pendant treize jours il en fut ainsi; -le Forward- se traîna péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite au sud; il fallait songer à l'hivernage. Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son capitaine. «Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne pouvons plus revenir sur nos pas. --Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon. --Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à l'hivernage? --C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire... --Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service accoutumé, on vous croira. --Comme je ne serai pas le maître... répliqua Shandon. --Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin que bon lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre. --Il n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi! --Et le voyage du -Farewel-, dit Clifton, qui est allé se perdre dans les mers du Spitzberg sous son commandement! --Et dont il est revenu seul, répondit Gripper. --Seul avec son chien, répliqua Clifton. --Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet homme, ajouta Pen. --Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées!» On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée. «Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré, ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrés! [1] 2,375 francs. --Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons sans le capitaine? --Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était devenu indispensable. --Mais le capitaine... cependant... --Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons un capitaine, et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand un commandant devient fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur Shandon? --Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en moi un coeur dévoué. Mais attendons les événements.» L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras; celui-ci, ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant, marchait avec audace. En somme, s'il n'avait pas été maître de la direction de son navire, celui-ci s'était vaillamment comporté; la route parcourue en cinq mois représentait la route que d'autres navigateurs mirent deux et trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dans l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des coeurs forts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits intrépides et bien trempés! Sir John Ross et MacClure ne passèrent-ils pas trois hivers successifs dans les régions arctiques? ce qui s'était fait ainsi ne pouvait-on le faire encore? «Certes si, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au pôle! --Bon! répondait invariablement le docteur, qui eût inventé la confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu du soixante-quinzième, il est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mène à Rome, il est encore plus certain que tout méridien mène au pôle.» Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10° centig.). La fin de la saison navigable arrivait; -le Forward- laissa l'île Exmouth sur tribord, et, trois jours après, il dépassa l'île de la Table, située au milieu du canal Belcher. A une époque moins avancée, il eût été possible peut-être de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré par les glaces, n'eût pas offert un pouce d'eau à la quille du -Forward-; le regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et immobiles pour huit mois encore. Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord, mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux, ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu'il fallait redouter alors, par ces basses températures, c'était le calme de l'atmosphère, car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé. Or, -le Forward- ne pouvait hiverner dans la situation actuelle, exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal; un abri sûr est la première chose à trouver; Hatteras espérait gagner la côte du Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au delà de la pointe Albert, une baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au nord avec persévérance. Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable, infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la température s'abaissa à dix degrés (-12° centig.). Hatteras, le coeur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On pouvait le taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour bon marin, il l'était, et parmi les meilleurs! La situation du -Forward- devint véritablement périlleuse; en effet, la mer se refermait derrière lui, et dans l'espace de quelques heures, la glace acquérait une dureté telle que les hommes couraient dessus et halaient le navire en toute sécurité. Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix livres de poudre; on commençait par trouer la glace dans son épaisseur; on remplissait le trou de neige, après avoir eu soin de placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus grande partie de glace fût soumise à l'explosion; alors on allumait la mèche, protégée par un tube de gutta-percha. On travailla donc à briser la banquise; on ne pouvait la scier, car les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras put espérer passer le lendemain. Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa croûte glacée, comme secouée par quelque commotion sous-marine, et la voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots: «Veille à l'arrière! veille à l'arrière!» Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit à la faveur du crépuscule était effrayant. Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire avec la rapidité d'une avalanche. «Tout le monde sur le pont!» s'écria le capitaine. Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine; les glaçons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se culbutaient, comme d'énormes grains de sable emportés par un ouragan formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphère. «Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus grands dangers dont nous ayons été menacés. --Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant --Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître d'équipage. --En effet on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de ceux que l'on suppose avoir habité le pôle! Ils se pressent! Ils se hâtent à qui arrivera le plus vite. --Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny. --C'est un véritable siège, s'écria le docteur; eh bien! courons sur les remparts.» Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage armé de perches, de barres de fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut formidable. L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des glaces environnantes qu'elle entraînait dans son tourbillon; d'après les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait à boulets pour rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta sur le brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abordé par la hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa. «Que personne ne bouge! s'écria Hatteras. Attention aux glaces!» Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible; des glaçons pesant plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus petits, lancés jusqu'à la hauteur des hunes, retombaient en flèches aiguës, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'équipage était débordé par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent écrasé cent navires comme -le Forward-. Chacun essayait de repousser ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs arrêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche entièrement déchirée. Le bruit prenait des proportions effrayantes. Duck aboyait avec rage après ces ennemis d'une nouvelle sorte. L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de la situation, sans cacher ces blocs irrités, dont la blancheur répercutait les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère. Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme, s'inclinait sur bâbord, et l'extrémité de sa grande vergue s'arc-boutait déjà contre le champ de glace, au risque de briser son mât. Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick menaçait de se renverser entièrement, et la mâture pouvait être emportée. Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever le long de la coque; il se soulevait avec une irrésistible puissance; il montait, il dépassait déjà la dunette; s'il se précipitait sur -le Forward-, tout était fini; bientôt il se dressa debout, sa hauteur dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base. Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua sur tribord. Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[1]. On le sentit enlevé, et pendant un temps inappréciable il flotta dans l'air, puis il inclina, retomba sur les glaçons, et, là, fut pris d'un roulis qui fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc? [1] Soulevé. Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le prenaient à l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise. Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation, il retomba de l'autre côté de l'obstacle, sur un champ de glace; il l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élément naturel. «La banquise est franchie! s'écria Johnson, qui s'était jeté à l'avant du brick. --Dieu soit loué!» répondit Hatteras. En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace; celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plongeât dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le champ marchait pour lui. «Nous dérivons, capitaine! cria Johnson --Laissons faire,» répondit Hatteras. Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet entraînement? Le jour revint, et il fut bien constaté que sous l'influence d'un courant sous-marin le banc de glace dérivait vers le nord avec rapidité. Cette masse flottante emportait -le Forward-, cloué au milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la prévision d'une catastrophe, dans le cas où le brick serait jeté sur une côte ou écrasé par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur le pont une grande quantité de provisions, les effets de campement, les vêtements et les couvertures de l'équipage; à l'exemple de ce que fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit entourer le bâtiment d'une ceinture de hamacs gonflés d'air de manière à le prémunir contre les grosses avaries; bientôt la glace, s'accumulant sous l'influence d'une température de sept degrés (-14° centig.); le navire fut entouré d'une muraille de laquelle sa mâture sortait seule. Pendant sept jours, il navigua de cette façon; la pointe Albert, qui forme l'extrémité ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10 septembre, et disparut bientôt; on remarqua que le champ de glace inclina dans l'est à partir de ce moment. Où allait-il de la sorte? où s'arrêterait-on? Qui pouvait le prévoir? L'équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre, vers les trois heures du soir, l'ice-field, précipité sans doute sur un autre champ, s'arrêta brusquement; le navire ressentit une secousse violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journée, consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en vue, par 95°35' de longitude et 78°15' de latitude, au centre de cette région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé le pôle du froid! CHAPITRE XXIV. PRÉPARATIFS D'HIVERNAGE. L'hémisphère austral est plus froid à parité de latitude que l'hémisphère boréal; mais la température du Nouveau Continent est encore de quinze degrés au-dessous de celle des autres parties du monde; et, en Amérique, ces contrées, connues sous le nom de pôle du froid, sont les plus redoutables. La température moyenne pour toute l'année n'est que de deux degrés au-dessous de zéro (-19° centigr.). Les savants ont expliqué cela de la façon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion à cet égard. Suivant eux, les vents qui régnent avec la force la plus constante dans les régions septentrionales de l'Amérique sont les vents de sud-ouest; ils viennent de l'océan Pacifique avec une température égale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont forcés de traverser l'immense territoire américain, couvert de neiges; ils se refroidissent à son contact et couvrent alors les régions hyperboréennes de leur glaciale âpreté. Hatteras se trouvait au pôle du froid, au delà des contrées entrevues par ses devanciers; il s'attendait donc à un hiver terrible, sur un navire perdu au milieu des glaces, avec un équipage à demi révolté. Il résolut de combattre ces dangers divers avec son énergie habituelle. Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux. Il commença par prendre avec l'aide et l'expérience de Johnson toutes les mesures nécessaires à son hivernage. D'après son calcul, -le Forward- avait été entraîné à deux cent cinquante milles de la dernière terre connue, c'est-à-dire le Nouveau-Cornouailles; il était étreint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle puissance humaine ne pouvait l'en arracher. Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers frappées par l'hiver arctique. Les ice-fields se déroulaient à perte de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de là. De nombreux ice-bergs hérissaient la plaine glacée, et -le Forward- se trouvait abrité par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le vent du sud-est seul soufflait jusqu'à lui. Que l'on suppose des rochers au lieu de glaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant son état liquide, le brick eût été tranquillement à l'ancre dans une jolie baie et à l'abri des coups de vent les plus redoutables. Mais quelle désolation sous cette latitude! quelle nature attristante! quelle lamentable contemplation! Le navire, quelque immobile qu'il fût, dut être néanmoins assujetti , - , 1 , ' 2 . 3 ' ' , 4 . , 5 ' , 6 , , 7 . 8 ' . 9 , , , 10 , , 11 , ' 12 . , , 13 14 . 15 16 17 18 19 . 20 21 . 22 23 24 , , 25 - ( + . ) ; 26 . , 27 - , 28 . - 29 . , 30 ' , ' ' . , 31 ' - - , - - ' 32 ; 33 ' ; , , ' 34 ' 35 , . 36 37 ; , 38 , , 39 ' 40 . ' 41 , ' 42 . 43 44 ' - ; 45 ' , ' 46 ' ; ' . 47 , , , 48 . 49 50 ' , , 51 , - - - - ; ' 52 , , , ' , 53 . ! 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