Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, à cause
de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille
verticale qu'une inclinaison de 89°59', c'est que le véritable point
magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. Le
docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelque distance de là il eut
l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrés.
«Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en
frappant la terre du pied.
--C'est bien ici? demanda maître Johnson.
--Ici même, mon ami.
--Eh bien, alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner
toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimantée,
--Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sont les
hypothèses de la crédulité! Comme vous le voyez, il n'y a pas la
moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher
leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mêmes
sont aussi libres qu'en tout autre point du globe.
--Alors comment expliquer?...
--On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez
savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est
que le pôle magnétique est ici même, à cette place!
--Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir
en dire autant du pôle boréal!
--Il le dira, Johnson, il le dira.
--Dieu le veuille!» répondit ce dernier.
Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où
l'expérience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant été
fait, ils retournèrent à bord à cinq heures du soir.
CHAPITRE XVII.
LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN.
-Le Forward- parvint à couper directement le détroit de James Ross,
mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les
pétards; l'équipage éprouva une fatigue extrême. La température était
heureusement fort supportable, et supérieure de trente degrés à celle
que trouva James Ross à pareille époque. Le thermomètre marquait
trente-quatre degrés (-2° centigr.).
Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du
roi Guillaume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales.
L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse; il
jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette île dont il
prolongeait la côte.
En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roi Guillaume,
théâtre du plus terrible drame des temps modernes! à quelques milles
dans l'ouest s'étaient à jamais perdus -l'Erebus- et -le Terror-.
Les matelots du -Forward- connaissaient bien les tentatives faites
pour retrouver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils
ignoraient les affligeants détails de cette catastrophe. Or, tandis
que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs
d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent de lui et se
mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, mus
par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec
une vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côte
passaient devant le regard comme un panorama gigantesque.
Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, établi sur
le pont, se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il
comprit l'intérêt de cette situation, et la puissance d'un récit fait
dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la
conversation commencée avec Johnson:
«Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Franklin; il fut
mousse comme Cook et Nelson; après avoir employé sa jeunesse à de
grandes expéditions maritimes, il résolut en 1845 de s'élancer à la
recherche du passage du nord-ouest; il commandait -l'Erebus- et -le
Terror-, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec James Ross,
en 1840, une campagne au pôle antarctique. -L'Erebus-, monté par
Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant officiers que
matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour
lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et
Stanley pour chirurgien. -Le Terror- comptait soixante-huit hommes,
capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres
d'équipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire
aux baies, aux caps, aux détroits, aux pointes, aux canaux, aux îles
de ces parages, le nom de la plupart de ces infortunés dont pas un n'a
revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les
dernières lettres de Franklin sont adressées de l'île Disko et datées
du 12 juillet 1845. «J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour
le détroit de Lancastre.» Que s'est-il passé depuis son départ de la
baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le -Prince de Galles- et
-l'Entreprise- aperçurent une dernière fois les deux navires dans la
baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux.
Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il
s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l'île
Beechey où il passe l'hiver de 1845 à 1846.
--Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier.
--Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île.
Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis
ensuite, à l'aide du document trouvé par le lieutenant Hobson du
-Fox-, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc
qu'après leur hivernage, -l'Erebus- et -le Terror- remontèrent le
détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle; mais
au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute
pas praticable, ils revinrent vers le sud...
--Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut était au nord.»
Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette,
venait de lancer à son équipage cette terrible observation.
«Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de
rejoindre la côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur
cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent
saisis par les glaces, à quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap
Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au nord-nord-ouest de la
pointe Victory; là-même, fit le docteur en désignant un point de la
mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril
1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils
fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont exploré les terres
environnantes, tenté tout pour leur salut, car l'amiral était un homme
énergique! et, s'il n'a pas réussi...
--C'est que ses équipages l'ont trahi,» dit Hatteras d'une voix
sourde.
Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur
eux.
«Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin
succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire!» dit
le docteur en se découvrant.
Ses auditeurs l'imitèrent en silence.
«Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois?
ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne se décidèrent à les
abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur
cent trente-huit. Trente-trois étaient morts! Alors les capitaines
Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la pointe Victory, et ils y
déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant
cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn,
placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en
1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la
pointe Le Vesconte! voici la baie de -l'Erebus-, où l'on trouva la
chaloupe faite avec les débris de l'un des navires, et posée sur un
traîneau! Là furent découverts des cuillers d'argent, des munitions en
abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion! Car les cent
cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en
route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils pu parvenir? ont-ils
réussi à gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que
sont-ils devenus depuis ce dernier départ?...
--Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras
d'une voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et
se sont fractionnés en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route
du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les
Esquimaux avaient rencontré sur cette terre du roi Guillaume un
détachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur
la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, exténués de fatigues et
de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente cadavres sur le
continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi enterrés, les
autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé,
ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à
l'épaule et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières
avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria
la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles
sur le théâtre de l'événement. Ils descendirent la rivière de Back
jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal,
Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés étaient morts
de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de
prolonger leur existence par les ressources épouvantables du
cannibalisme! Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du
sud jonchée de leurs cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore
marcher sur leurs traces?»
La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente
d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'équipage,
surexcité par l'émotion en présence de ces terres funestes, s'écria
tout d'une voix:
«Au nord! au nord!
--Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont là! an nord! Le ciel se
déclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer!»
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les
ice-streams se dégageaient peu à peu; -le Forward- évolua rapidement
et se dirigea en forçant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock.
Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait
en la remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte
orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment déterminée
alors, tandis que la rive opposée est encore inconnue. Évidemment la
débâcle des glaces vers le sud s'était faite par les pertuis de l'est,
car ce détroit paraissait être entièrement dégagé; aussi -le Forward-
fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de vapeur, si
bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et les points
extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glaces étaient
encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de
manquer à la quille du -Forward-.
CHAPITRE XVIII
LA ROUTE AU NORD.
L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et
d'obéissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient
de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point
de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands
obstacles de cette navigation.
Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié
sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en
amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que
le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il
voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk,
d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des
officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la
société de Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent!
contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements
mal contenus à leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus
s'attaquer au chien du capitaine, «à son génie familier,» comme le
disait Clifton.
En fin de compte, l'équipage avait repris confiance et se tenait bien.
«Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que nos hommes
aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne
plus douter du succès.
--Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils
examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons
d'imprudence en imprudence.
--Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous
revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez-vous pas, Shandon?
--Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez,
que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous
visité les soutes au charbon?
--Non, répondit Wall.
--Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos
approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer
surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants
ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé
qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire en quel endroit de
ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais
Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter
jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail.
Que le vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour
peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon
perdus.
--Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!
--Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de
combustible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance
critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il
faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un
pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre[1].
[1] Le mercure se gèle à 42° centigrades au-dessous de 0.
--Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler
son approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en
grande quantité.
--Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver
tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne
peut y parvenir, que deviendrons-nous?
--Vous avez raison, Shandon; Hatteras me paraît imprudent; mais
pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet?
--Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai
résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire;
j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne
pas d'opinion.
--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il
s'agit d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine
peuvent nous coûter fort cher à tous.
--Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il?»
Wall n'osa répondre affirmativement.
«Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de
l'équipage.
--L'équipage, fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre
Wall, vous ne l'avez donc pas observé? il est animé de tout autre
sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le
soixante-douzième parallèle, et qu'une somme de mille livres lui est
acquise par chaque degré gagné au delà de cette latitude.
--Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là
le meilleur moyen de tenir ses hommes.
--Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer
libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce
que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les
circonstances difficiles, les dangers, la misère, la maladie, le
découragement, le froid, au-devant duquel nous nous précipitons en
insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une
prime à gagner!
--Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas?
--Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut
entre les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui
n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier
le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances
telles, que l'on soit forcé de donner le commandement du navire à un
capitaine moins aventureux....
--Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras
aura toujours pour lui....
--Il aura, répliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le
docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un
marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de
raisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, le
charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord! Non,
Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le sait bien, il
l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de
Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela
ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas à atterrir à l'île
Beechey, il est perdu!
--Si l'équipage pouvait se douter...
--Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer
ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs,
il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce
qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur
ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et là
débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin.
Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que
le chemin du nord.»
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon,
et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui.
Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la
satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser
bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent
s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de
chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le
docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait
seize hommes sur -le Forward-. La prime étant de mille livres, cela
donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tête et par
degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir
réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2],
c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille
livres[3] au capitaine; mais il était assez riche pour se payer
pareille promenade au pôle.
[1] 1,362 fr. 50 c.
[2] 23,123 fr.
[3] 450,000 fr.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme
on peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude
dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait de descendre vers
le sud.
Le -Forward-, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le
mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la
brume le faisaient paraître colossal en exagérant sa distance; la
température se maintenait à quelques degrés au-dessus de glace; des
cascades et des cataractes improvisées se développaient sur les flancs
de la montagne; les avalanches se précipitaient avec une détonation
semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Les
glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense
réverbération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le
dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte
de fort près; on apercevait sur quelques rocs abrités de rares
bruyères dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges,
des lichens maigres d'une couleur rougeâtre, et les pousses d'une
espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzième degré de latitude,
on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie
Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnommée la -mer
d'Argent- par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet à mille
facéties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur.
La navigation du -Forward-, malgré une forte brise du nord-est, fut
assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième
degré de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville,
l'une des mers les plus considérables de ces régions. Cette mer fut
traversée pour la première fois par le capitaine Parry dans sa grande
expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime de
cinq mille livres promise par acte du gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du
soixante-douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent
vingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que la
fortune dans ces parages était peu de chose, qu'on ne pouvait se dire
riche qu'à la condition de boire sa richesse; il semblait donc
convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une
taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains.
CHAPITRE XIX.
UNE BALEINE EN VUE.
Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n'était pas
dépourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongés
jusqu'aux limites de l'horizon; ça et là apparaissaient quelques
ice-bergs, mais immobiles et comme ancrés au milieu des champs glacés.
-Le Forward- suivait à toute vapeur de larges passes où ses évolutions
devenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sautant avec
brusquerie d'un point du compas à l'autre.
La variabilité du vent dans les mers arctiques est un fait
remarquable, et souvent quelques minutes à peine séparent un calme
plat d'une tempête désordonnée. C'est ce qu'Hatteras éprouva le 23
juin, au milieu même de l'immense baie.
Les vents les plus constants soufflent généralement de la banquise à
la mer libre, et sont très-froids. Ce jour-là, le thermomètre
descendit de quelques degrés; le vent sauta dans le sud, et d'immenses
rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se débarrasser
de leur humidité sous la forme d'une neige épaisse, Hatteras fit
immédiatement carguer les voiles dont il aidait l'hélice, mais pas si
vite cependant que son petit perroquet ne fût emporté en un clin
d'oeil.
Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne
quitta pas le pont pendant la tempête; il fut obligé de fuir devant le
temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues
énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçons de toutes
formes arrachés aux ice-fields environnants; le brick était secoué
comme un jouet d'enfant, et les débris des packs se précipitaient sur
sa coque; par moment, il s'élevait perpendiculairement au sommet d'une
montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumière diffuse,
étincelait comme une barre de métal en fusion; puis il descendait dans
un abîme, donnant de la tête au milieu des tourbillons de sa fumée,
tandis que son hélice, hors de l'eau, tournait à vide avec un bruit
sinistre et frappait l'air de ses branches émergées. La pluie, mêlée à
la neige, tombait à torrent.
Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire
tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie à toute cette
émouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle.
Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait
donc et regardait; mais en regardant, il fut témoin d'un phénomène
bizarre et particulier aux régions hyperboréennes.
La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne
s'étendait pas à plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui
passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut
porter loin ses violences désastreuses; le docteur apercevait de temps
à autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au
delà des ice-fields; il suffisait donc au -Forward- de se diriger à
travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement,
il courait risque d'être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au
mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques
heures à conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de
l'ouragan, faisant rage à l'horizon, venait expirer à quelques
encâblures du -Forward-.
Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect; sous
l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes,
détachées des côtes, dérivaient vers le nord, se croisant et se
heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs
centaines; mais la baie est fort large, et le brick les évita
facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes,
qui, douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce
vaste champ de course.
Le docteur en était à l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur,
s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces
teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues
bandes s'allongeaient du nord au sud avec des arêtes si vivement
tranchées, que l'on pouvait suivre jusqu'à perte de vue leur ligne de
démarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient
d'autres nappes entièrement opaques.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularité?
dit Simpson.
--Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait le baleinier
Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colorées: c'est que les
eaux bleues sont dépourvues de ces milliards d'animalcules et de
méduses dont sont chargées les eaux vertes; il a fait diverses
expériences à ce sujet, et je l'en crois volontiers.
--Oh! monsieur, il y a un autre enseignement à tirer de la coloration
de la mer.
--Vraiment?
--Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si -le Forward-
était seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu.
--Cependant, répondit le docteur, je n'aperçois pas la moindre
baleine.
--Bon! nous ne tarderons pas à en voir, je vous le promets. C'est une
fameuse chance pour un pécheur de rencontrer ces bandes vertes sous
cette latitude.
--Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des
gens du métier intéressaient vivement.
--Parce que c'est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, que l'on
pêche les baleines en plus grande quantité.
--Et la raison, Simpson?
--C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante.
--Vous êtes certain de ce fait?
--Oh! je l'ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer
de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de même dans la
baie Melville.
--Vous devez avoir raison, Simpson.
--Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage,
regardez, monsieur Clawbonny.
--Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire!
--Eh bien, répondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la
baleine laisse après elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne
doit pas être loin!»
En effet, l'atmosphère était imprégnée d'une forte odeur de fraichin.
Le docteur se prit donc à considérer attentivement la surface de la
mer, et la prédiction du harponneur ne tarda pas à se vérifier. La
voix de Foker se fit entendre au haut du mât.
«Une baleine, cria-t-il, sous le vent à nous!»
Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée; une trombe
peu élevée qui jaillissait de la mer fut aperçue à un mille du brick.
«La voilà! la voilà! s'écria Simpson que son expérience ne pouvait
tromper.
--Elle a disparu, répondit le docteur.
--On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire,» dit Simpson
avec un accent de regret.
Mais à son grand étonnement, et bien que personne n'eût osé le
demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinière; il n'était pas
fâché de procurer cette distraction à son équipage, et même de
recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut
donc accueillie avec satisfaction.
Quatre matelots prirent place dans la baleinière; Johnson, à
l'arrière, fut chargé de la diriger; Simpson se tint à l'avant, le
harpon à la main. On ne put empêcher le docteur de se joindre à
l'expédition. La mer était assez calme. La baleinière déborda
rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à un mille du
brick.
La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plongé de
nouveau; mais elle revint bientôt à la surface et lança à une
quinzaine de pieds ce mélange de vapeurs et de mucosités qui s'échappe
de ses évents.
«Là! là!» fit Simpson, en indiquant un point à huit cents yards de la
chaloupe.
Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant
aperçu de son côté, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur.
L'énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues, montrant
son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleine mer; une
baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et
celle-ci se laissait bercer indolemment.
La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes
dont l'opacité empêchait l'animal de voir son ennemi. C'est un
spectacle toujours émouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant
à ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et
il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzième et le
quatre-vingtième degré des baleines dont la taille dépasse cent
quatre-vingts pieds; d'anciens, écrivains ont même parlé d'animaux
longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les
espèces dites -d'imagination-.
Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe
de la main, les rames s'arrêtèrent, et, brandissant son harpon,
l'adroit marin le lança avec force; cet engin, armé de javelines
barbelées, s'enfonça dans l'épaisse couche de graisse. La baleine
blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt les quatre
avirons furent relevés perpendiculairement; la corde, attachée au
harpon et disposée à l'avant se déroula avec une rapidité extrême, et
la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait
adroitement.
La baleine dans sa course s'éloignait du brick et s'avançait vers les
ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il
fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prît pas feu par
le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la
corde fut retirée peu à peu et soigneusement roulée sur elle-même; la
baleine reparut bientôt à la surface de la mer qu'elle battait de sa
queue formidable; de véritables trombes d'eau soulevées par elle
retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha
rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprêtait à
combattre l'animal corps à corps.
Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deux montagnes de
glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement
dangereux.
«Diable, fit Johnson.
--En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'écriait Simpson possédé de la
furie de la chasse; la baleine est à nous!
--Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson
en maintenant la chaloupe.
--Si! si! criait Simpson.
--Non, non, firent quelques matelots.
--Oui,» s'écriaient les autres.
Pendant la discussion, la baleine s'était engagée entre deux montagnes
flottantes que la houle et le vent tendaient à réunir.
La chaloupe remorquée menaçait d'être entraînée dans cette passe
dangereuse, quand Johnson s'élançant à l'avant, une hache à la main,
coupa la corde.
Il était temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une
irrésistible puissance, écrasant entre elles le malheureux animal.
«Perdu! s'écria Simpson.
--Sauvés! répondit Johnson.
--Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcillé, cela valait la
peine d'être vu!»
La force d'écrasement de ces montagnes est énorme. La baleine venait
d'être victime d'un accident souvent répété dans ces mers. Scoresby
raconte que dans le cours d'un seul été trente baleiniers ont ainsi
péri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mâts aplati en une minute
entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une
effroyable rapidité, le firent disparaître corps et biens. Deux autres
navires, sous ses yeux, furent percés de part en part, comme à coups
de lance, par des glaçons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui
se rejoignirent à travers les bordages.
Quelques instants après, la chaloupe accostait le brick, et reprenait
sur le pont sa place accoutumée.
«C'est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudents qui
s'aventurent dans les passes!»
CHAPITRE XX.
L'ÎLE BEECHEY.
Le 25 juin, -le Forward- arrivait en vue du cap Dundas, à l'extrémité
nord-ouest de la terre du Prince de Galles. Là, les difficultés
s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rétrécit
en cet endroit, et la ligne des îles Crozier, Young, Day, Lowther,
Carret, rangées comme des forts au-devant d'une rade, obligent les
ice-streams à s'accumuler dans le détroit. Ce que le brick en toute
autre circonstance eût fait en une tournée lui prit du 25 au 30 juin;
il s'arrêtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable
pour ne pas manquer l'île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se
contentant de modérer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais
l'éteindre, afin d'être en pression à toute heure de jour et de nuit.
Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son
approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible à l'île
Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'économie; il
était fort retardé par suite de son détour dans le sud; et, s'il avait
pris la précaution de quitter l'Angleterre dès le mois d'avril, il ne
se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions précédentes
à pareille époque.
Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre du
Prince de Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellot
aperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à travers tout le
North-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expédition
Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son détachement.
Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de
là, dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du
canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot séparé du cap
Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nommé en
présence du jeune officier français, que l'expédition anglaise salua
d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une pierre
calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par
d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la
plus imposante. Elle fut bientôt perdue de vue par -le Forward-, qui
s'ouvrit au travers des glaces mal cimentées un chemin vers l'île
Beechey, en traversant le détroit de Barrow.
Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas être entraîné
au delà de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours
suivants; il montait fréquemment dans les barres de perroquet pour
choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habileté,
le sang-froid, l'audace, le génie même d'un marin, il le fit pendant
cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait
guère, car à cette époque il eût dû trouver la mer à peu près libre.
Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni
lui-même, il parvint à son but.
Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre
dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey,
ce rendez-vous général des navigateurs arctiques. Là touchèrent
presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. Là Franklin
établit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le détroit de
Wellington. Là Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir
franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit -le
Phénix- et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île
Beechey avant -le Forward- fut -le Fox-; MacClintock s'y ravitailla,
le 11 août 1855, et y répara les habitations et les magasins; il n'y
avait pas deux ans de cela; Hatteras était au courant de ces détails.
Le coeur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île;
lorsqu'il la visita, il était alors quartier-maître à bord du
-Phénix-; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la côte, sur les
facilités du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se
faisait magnifique; la température se maintenait à cinquante-sept
degrés (+14° centig.).
«Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous?
--Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey! Seulement, il nous faudra
laisser porter un peu au nord; la côte y est plus accostable.
--Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras.
--Oh! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre; ils sont
abrités derrière ces monticules que vous apercevez là-bas.
--Et vous y avez transporté des provisions considérables?
--Considérables, capitaine. Ce fut ici que l'Amirauté nous envoya en
1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer
-le Phénix- et un transport chargé de provisions, -le Breadalbane-;
nous apportions de quoi ravitailler une expédition tout entière.
--Mais le commandant du -Fox- a largement puisé à ces provisions en
1855, dit Hatteras.
--Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en restera pour
vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela
frais et en bon état comme au premier jour.
--Les vivres ne me préoccupent pas, répondit Hatteras; j'en ai pour
plusieurs années; ce qu'il me faut, c'est du charbon.
--Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de mille tonneaux;
ainsi vous pouvez être tranquille.
--Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette à la main, ne
cessait d'observer la côte.
--Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons
doublée, nous serons bien près de notre mouillage. Oui, c'est bien de
cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le
lieutenant Creswell et les douze malades de -l'Investigator-. Mais si
nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine
Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur -le Phénix-,
n'a jamais revu son pays! Ah! c'est là un triste souvenir. Mais,
capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-même.
--Bien,» répondit Hatteras.
Et il donna ses ordres en conséquence. -Le Forward- se trouvait dans
une petite baie naturellement abritée contre les vents du nord, de
l'est et du sud, et à une encablure de la côte environ.
«Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe, et vous
l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon à bord.
--Oui, capitaine, répondit Wall.
--Je vais me rendre à terre dans la pirogue avec le docteur et le
maître d'équipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous
accompagner?
--A vos ordres,» répondit Shandon.
Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail de chasseur
et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix
minutes plus tard, ils débarquaient sur une côte assez basse et
rocailleuse.
«Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous?
--Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne
m'attendais pas à rencontrer en cet endroit!
--Cela! s'écria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous;
cette pierre va nous dire elle-même ce qu'elle est venue faire
jusqu'ici.»
Les quatre hommes s'avancèrent, et le docteur dit en se découvrant:
«Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklin et de
ses compagnons.»
En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir
au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 à MacClintock, pour
être déposée à à l'île Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement
de ce devoir, et il plaça cette table non loin d'une stèle funéraire
érigée déjà à la mémoire de Bellot par les soins de sir John Barrow.
Cette table portait l'inscription suivante:
À la mémoire de
FRANKLIN,
CROZIER, FITZJAMES,
et de tous leurs vaillants frères
officiers et fidèles compagnons qui ont souffert et péri
pour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie.
Cette pierre
est érigée près du lieu où ils ont passé
leur premier hiver arctique
et d'où ils sont partis pour triompher des obstacles
ou pour mourir.
Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis
qui les admirent,
et de l'angoisse maîtrisée par la foi
de celle qui a perdu dans le chef de l'expédition
le plus dévoué et le plus affectionné des époux.
-------------------
C'est ainsi qu'il les conduisit
au port suprême où tous reposent.
1855.
Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines, parlait
douloureusement au coeur; le docteur, en présence de ces regrets
touchants, sentit les larmes venir à ses yeux. À la place même où
Franklin et ses compagnons passèrent, pleins d'énergie et d'espoir, il
ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgré ce
sombre avertissement de la destinée, -le Forward allait s'élancer sur
la route de -l'Erebus- et du -Terror-.
Hatteras s'arracha le premier à cette pénible contemplation, et gravit
rapidement un monticule assez élevé et presque entièrement dépourvu de
neige.
«Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nous apercevrons les
magasins.»
Shandon et le docteur les rejoignirent au moment où ils atteignaient
le sommet de la colline.
Mais, de là, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui
n'offraient aucun vestige d'habitation.
«Voilà qui est singulier, dit le maître d'équipage.
--Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras.
--Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson.
--Vous vous serez trompés de route, dit le docteur.
--Il me semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu'à cet
endroit même...
--Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nous aller?
--Descendons, fit le maître d'équipage, car il est possible que je me
trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoire de ces
localités!
--Surtout, répondit le docteur, quand le pays est d'une uniformité si
monotone.
--Et cependant...» murmura Johnson.
Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes
de marche, Johnson s'arrêta.
«Mais non, s'écria-t-il, non, je ne me trompe pas!
--Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui.
--Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur.
--Voyez-vous ce renflement du sol? dit le maître d'équipage en
indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois
saillies se distinguaient parfaitement.
--Qu'en concluez-vous? demanda le docteur.
--Ce sont-là, répondit Johnson, les trois tombes des marins de
Franklin! J'en suis sûr! je ne me suis pas trompé, et à cent pas de
nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas...
c'est que...»
Il n'osa pas achever sa pensée; Hatteras s'était précipité en avant, et
un violent mouvement de désespoir s'empara de lui. Là avaient dû
s'élever en effet ces magasins tant désirés, avec ces approvisionnements
de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le
bouleversement, la destruction avaient passé là où des mains civilisées
créèrent d'immenses ressources pour les navigateurs épuisés. Qui s'était
livré à ces déprédations? Les animaux de ces contrées, les loups, les
renards, les ours? Non, car ils n'eussent détruit que les vivres, et il
ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce de bois, pas un
morceau de fer, pas une parcelle d'un métal quelconque, et, circonstance
plus terrible pour les gens du -Forward-, pas un fragment de
combustible! Évidemment les Esquimaux, qui ont été souvent en relation
avec les navires européens, ont fini par apprendre la valeur de ces
objets dont ils sont complètement dépourvus; depuis le passage du -Fox-,
ils étaient venus et revenus à ce lieu d'abondance, prenant et pillant
sans cesse, avec l'intention bien raisonnée de ne laisser aucune trace
de ce qui avait été; et maintenant, un long rideau de neige à demi
fondue recouvrait le sol!
Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant la tête.
Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif eût surpris un
méchant sourire sur ses lèvres.
En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wall arrivèrent.
Ils comprirent tout. Shandon s'avança vers le capitaine et lui dit:
«Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se désespérer; nous sommes
heureusement à l'entrée du détroit de Barrow, qui nous ramènera à la
mer de Baffin!
--Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusement à
l'entrée du détroit de Wellington, et il nous conduira au nord!
--Et comment naviguerons-nous, capitaine?
--A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de
combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre
prochain hivernage.
--Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon...
--Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur,» répondit
Hatteras.
Et tournant le dos à son second, il revint vers le brick, et s'enferma
dans sa cabine.
Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas
sur le pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé en parcourant
l'île Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une température
relativement élevée laissait croître ça et là sur les rocs dépourvus
de neige, quelques bruyères, des lichens peu variés, une espèce de
renoncule jaune, une sorte de plante semblable à l'oseille, avec des
feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez
vigoureux.
La faune de cette contrée était supérieure à cette flore si
restreinte; le docteur aperçut de longues troupes d'oies et de grues
qui s'enfonçaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu
noir, les chevaliers, sorte d'échassiers de la classe des scolopax,
des northern-divers, plongeurs au corps très-long, de nombreux
ptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, les dovekies
avec le corps noir, les ailes, tachetées de blanc, les pattes et le
.
,
1
'
,
2
'
'
,
'
3
.
4
,
5
'
.
6
7
«
!
'
-
-
8
.
9
10
-
-
'
?
.
11
12
-
-
,
.
13
14
-
-
,
,
'
,
15
'
,
16
17
-
-
,
,
,
18
!
,
'
19
'
,
20
,
,
!
-
21
'
.
22
23
-
-
?
.
.
.
24
25
-
-
'
,
;
26
.
,
,
,
'
27
,
!
28
29
-
-
!
,
30
!
31
32
-
-
,
,
.
33
34
-
-
!
»
.
35
36
'
37
'
,
38
,
.
39
40
41
42
43
.
44
45
.
46
47
48
-
-
,
49
;
50
;
'
.
51
,
52
.
53
-
(
-
.
)
.
54
55
,
,
'
56
,
'
.
57
58
'
;
59
,
,
60
.
61
62
,
,
63
!
64
'
'
-
'
-
-
-
.
65
66
-
-
67
'
,
68
.
,
69
,
70
'
,
,
,
,
'
71
.
,
72
;
,
73
,
,
,
74
.
75
76
'
;
,
77
,
'
;
78
'
,
'
79
;
80
:
81
82
«
,
,
;
83
;
84
,
'
85
-
;
-
'
-
-
86
-
,
,
87
,
.
-
'
-
,
88
,
-
'
,
89
,
-
,
,
,
90
,
,
,
,
'
,
91
.
-
-
-
,
92
,
,
,
93
'
,
,
,
.
94
,
,
,
,
,
95
,
'
96
!
-
!
97
'
98
.
«
'
,
-
,
99
.
»
'
-
100
?
-
-
101
-
'
-
102
,
,
,
'
'
.
103
'
;
104
'
,
'
105
'
.
106
107
-
-
-
-
?
,
.
108
109
-
-
'
'
'
.
110
;
111
,
'
112
-
-
,
.
113
'
,
-
'
-
-
-
114
'
-
-
;
115
,
'
116
,
.
.
.
117
118
-
-
!
.
.
»
119
120
.
,
,
121
.
122
123
«
,
,
'
124
;
'
125
,
,
126
,
'
,
-
127
;
'
-
-
128
;
-
,
129
.
,
-
-
,
130
.
'
-
-
?
'
-
131
,
?
,
132
,
,
'
133
!
,
'
'
.
.
.
134
135
-
-
'
'
,
»
'
136
.
137
138
'
;
139
.
140
141
«
,
'
,
142
,
.
!
»
143
.
144
145
'
.
146
147
«
,
?
148
,
149
'
;
150
-
.
-
!
151
-
,
152
.
,
,
153
!
,
154
155
!
!
!
156
!
-
'
-
,
'
157
'
,
158
!
'
,
159
,
,
,
!
160
,
,
161
-
-
!
'
-
?
-
162
'
?
-
-
?
163
-
?
.
.
.
164
165
-
-
'
,
'
166
'
.
,
'
'
,
167
!
,
168
!
,
,
'
169
170
,
,
171
,
,
,
,
172
.
,
173
,
,
,
174
,
-
,
175
-
'
,
,
176
'
,
177
'
!
,
'
178
'
'
179
'
.
180
'
.
,
181
,
.
!
182
,
,
,
183
184
!
'
185
!
!
-
186
?
»
187
188
,
,
189
'
,
.
'
,
190
'
,
'
191
'
:
192
193
«
!
!
194
195
-
-
!
!
!
!
196
!
!
!
!
»
197
198
;
199
-
;
-
-
200
-
.
201
202
;
203
;
204
,
205
,
.
206
'
'
,
207
;
-
-
208
-
;
,
209
210
.
211
,
212
-
-
.
213
214
215
216
217
218
219
.
220
221
222
'
223
'
.
,
,
224
.
-
225
,
226
.
227
228
,
,
'
229
.
.
230
'
,
231
'
'
.
'
232
.
.
,
233
'
,
234
;
,
,
235
;
,
!
236
;
237
.
-
,
'
,
'
238
'
,
«
,
»
239
.
240
241
,
'
.
242
243
«
,
,
244
;
'
245
.
246
247
-
-
,
;
'
,
'
248
,
249
'
.
250
251
-
-
,
,
;
252
;
'
-
,
?
253
254
-
-
'
,
;
,
,
,
255
'
,
'
.
-
,
-
256
?
257
258
-
-
,
.
259
260
-
-
!
-
,
261
.
,
262
,
'
263
;
264
'
;
,
265
'
?
266
,
'
,
267
'
,
'
.
268
,
,
,
269
,
'
,
270
.
271
272
-
-
-
,
?
!
273
274
-
-
,
,
;
-
,
275
,
'
276
,
,
'
277
.
,
278
[
]
.
279
280
[
]
-
.
281
282
-
-
,
,
,
283
'
;
284
.
285
286
-
-
-
-
'
,
?
-
287
?
'
'
,
'
288
,
-
?
289
290
-
-
,
;
;
291
-
?
292
293
-
-
,
,
;
'
294
;
'
;
295
'
;
,
'
,
296
'
.
297
298
-
-
-
,
,
'
299
'
'
,
300
.
301
302
-
-
,
,
'
-
?
»
303
304
'
.
305
306
«
,
-
-
,
-
307
'
.
308
309
-
-
'
,
;
,
310
,
'
?
311
!
'
'
312
-
,
'
313
.
314
315
-
-
,
,
,
316
.
317
318
-
-
,
,
.
319
320
-
-
-
?
321
322
-
-
'
'
,
323
,
;
'
;
324
'
'
,
.
325
,
,
,
,
326
,
,
-
327
,
-
'
328
!
329
330
-
-
,
,
,
?
331
332
-
-
,
,
;
,
333
'
,
334
'
.
'
'
;
335
!
,
!
336
,
'
337
.
.
.
.
338
339
-
-
,
,
'
,
340
.
.
.
.
341
342
-
-
,
'
,
343
,
'
,
,
344
,
345
,
-
,
,
346
,
,
-
!
,
347
,
'
'
,
,
348
'
'
;
349
;
350
,
-
;
'
'
351
,
!
352
353
-
-
'
.
.
.
354
355
-
-
,
,
356
;
-
.
,
'
,
357
.
358
'
'
359
?
,
360
.
361
'
!
'
362
.
»
363
364
,
365
.
366
367
'
,
368
'
369
-
.
'
370
'
.
371
.
372
,
,
373
-
-
.
,
374
-
[
]
375
.
,
-
376
-
[
]
,
377
'
-
-
.
-
-
378
[
]
;
379
.
380
381
[
]
,
.
.
382
[
]
,
.
383
[
]
,
.
384
385
'
'
,
386
,
'
387
,
,
,
388
.
389
390
-
-
,
,
.
391
;
392
;
393
-
;
394
395
;
396
.
397
,
,
398
'
.
399
.
400
;
401
,
402
'
,
'
403
,
.
404
405
,
,
-
,
406
,
'
407
;
,
-
408
'
-
;
409
.
410
411
-
-
,
-
,
412
,
,
-
413
.
,
414
'
.
415
416
,
417
.
418
419
'
420
-
-
:
421
-
.
422
,
'
423
'
;
424
'
'
'
425
,
.
426
427
428
429
430
.
431
432
.
433
434
435
,
,
'
436
;
'
-
437
'
'
;
438
-
,
.
439
-
-
440
.
,
441
'
'
.
442
443
444
,
445
'
.
'
'
446
,
'
.
447
448
449
,
-
.
-
,
450
;
,
'
451
-
,
452
'
,
453
'
,
454
455
'
.
456
457
-
,
458
;
459
'
.
460
461
-
;
462
'
,
463
;
,
'
'
464
;
'
,
,
465
;
466
,
,
467
,
'
,
468
'
.
,
469
,
.
470
471
472
'
;
,
473
'
'
.
474
'
;
475
;
,
'
476
.
477
478
479
'
;
,
480
,
481
;
482
,
,
483
-
;
-
-
484
;
,
485
'
486
.
,
487
,
488
'
,
'
,
489
-
-
.
490
491
;
492
'
,
,
493
,
,
494
.
495
;
,
496
.
,
497
,
,
498
.
499
500
'
,
,
,
501
'
;
502
'
;
503
'
504
,
'
'
505
.
,
506
'
.
507
508
«
,
,
-
?
509
.
510
511
-
-
,
,
,
512
:
'
513
'
514
;
515
,
'
.
516
517
-
-
!
,
518
.
519
520
-
-
?
521
522
-
-
,
,
,
,
-
-
523
,
.
524
525
-
-
,
,
'
526
.
527
528
-
-
!
,
.
'
529
530
.
531
532
-
-
?
,
533
.
534
535
-
-
'
,
,
'
536
.
537
538
-
-
,
?
539
540
-
-
'
'
.
541
542
-
-
?
543
544
-
-
!
'
,
,
545
;
'
546
.
547
548
-
-
,
.
549
550
-
-
,
-
-
,
551
,
.
552
553
-
-
,
,
'
!
554
555
-
-
,
,
'
556
.
-
,
'
'
557
!
»
558
559
,
'
'
.
560
561
,
.
562
.
563
564
«
,
-
-
,
!
»
565
566
;
567
.
568
569
«
!
!
'
570
.
571
572
-
-
,
.
573
574
-
-
,
,
»
575
.
576
577
,
'
578
,
'
'
;
'
579
,
580
'
.
581
.
582
583
;
,
584
'
,
;
'
,
585
.
586
'
.
.
587
,
,
,
588
.
589
590
,
'
'
,
591
;
592
'
593
.
594
595
«
!
!
»
,
596
.
597
598
-
'
;
,
'
599
,
.
600
601
'
,
602
,
;
603
,
'
'
,
604
-
.
605
606
'
607
'
'
.
'
608
'
'
609
;
-
,
610
'
-
611
-
612
-
;
'
,
'
613
;
614
-
'
-
.
615
616
.
617
,
'
,
,
,
618
'
;
,
619
,
'
'
.
620
.
621
;
,
622
'
,
623
,
624
.
625
626
'
'
627
-
;
-
,
;
628
'
629
.
'
,
630
-
;
631
'
632
;
'
633
.
-
634
;
,
'
635
'
.
636
637
-
638
.
639
.
640
641
«
,
.
642
643
-
-
!
!
,
,
'
644
;
!
645
646
-
-
-
,
647
.
648
649
-
-
!
!
.
650
651
-
-
,
,
.
652
653
-
-
,
»
'
.
654
655
,
'
656
.
657
658
'
659
,
'
'
,
,
660
.
661
662
;
663
,
.
664
665
«
!
'
.
666
667
-
-
!
.
668
669
-
-
,
'
,
670
'
!
»
671
672
'
.
673
'
'
.
674
'
675
;
-
676
,
,
677
,
.
678
,
,
,
679
,
,
680
.
681
682
,
,
683
.
684
685
«
'
,
,
686
'
!
»
687
688
689
690
691
.
692
693
'
.
694
695
696
,
-
-
,
'
697
-
.
,
698
'
.
699
,
,
,
,
,
700
,
-
'
,
701
-
'
.
702
;
703
'
,
,
'
704
'
,
,
705
,
706
'
,
'
.
707
708
'
709
;
,
'
710
,
'
;
711
;
,
'
712
'
'
,
713
714
.
715
716
,
,
'
-
717
;
'
718
,
719
-
.
,
,
'
720
,
.
721
722
,
,
'
;
723
,
,
'
'
'
724
.
,
725
-
.
726
,
'
727
'
.
,
'
728
,
'
-
;
729
'
730
.
-
-
,
731
'
'
732
,
.
733
734
,
,
735
'
,
736
;
737
.
'
,
738
-
,
'
,
'
,
739
.
,
,
740
,
.
741
,
,
,
742
-
,
.
743
744
,
,
'
-
745
;
,
'
,
746
-
.
747
'
.
748
,
'
749
.
,
-
,
750
-
,
-
751
-
.
'
752
-
-
-
-
;
'
,
753
,
;
'
754
;
.
755
756
'
;
757
'
,
-
758
-
-
;
'
,
759
,
'
;
760
;
-
761
(
+
.
)
.
762
763
«
,
,
,
-
?
764
765
-
-
,
,
'
'
!
,
766
;
.
767
768
-
-
,
?
.
769
770
-
-
!
'
;
771
-
.
772
773
-
-
?
774
775
-
-
,
.
'
776
,
,
777
-
-
,
-
-
;
778
.
779
780
-
-
-
-
781
,
.
782
783
-
-
,
,
,
784
;
,
785
.
786
787
-
-
,
;
'
788
;
'
,
'
.
789
790
-
-
,
,
;
791
.
792
793
-
-
-
,
,
,
,
794
'
.
795
796
-
-
,
;
'
797
,
.
,
'
798
'
799
-
'
-
.
800
801
-
,
'
,
-
-
,
802
'
!
!
'
.
,
803
,
-
.
804
805
-
-
,
»
.
806
807
.
-
-
808
,
809
'
,
.
810
811
«
,
,
,
812
'
.
813
814
-
-
,
,
.
815
816
-
-
817
'
.
,
818
?
819
820
-
-
,
»
.
821
822
,
,
823
,
;
824
,
825
.
826
827
«
-
,
,
.
-
?
828
829
-
-
,
;
,
830
'
!
831
832
-
-
!
'
,
'
;
-
;
833
-
'
834
'
.
»
835
836
'
,
:
837
838
«
,
,
839
.
»
840
841
,
,
842
,
,
843
'
.
'
844
,
'
845
.
846
847
'
:
848
849
850
851
,
852
,
,
853
854
855
.
856
857
858
859
'
860
.
861
862
,
863
'
864
'
865
.
866
867
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
868
869
'
'
870
.
871
.
872
873
874
,
,
875
;
,
876
,
.
877
,
'
'
,
878
'
;
879
,
-
'
880
-
'
-
-
-
.
881
882
'
,
883
884
.
885
886
«
,
,
887
.
»
888
889
890
.
891
892
,
,
893
'
'
.
894
895
«
,
'
.
896
897
-
-
!
?
.
898
899
-
-
.
.
.
.
.
.
.
900
901
-
-
,
.
902
903
-
-
,
,
'
904
.
.
.
905
906
-
-
,
,
-
?
907
908
-
-
,
'
,
909
!
,
910
!
911
912
-
-
,
,
'
913
.
914
915
-
-
.
.
.
»
.
916
917
'
.
918
,
'
.
919
920
«
,
'
-
-
,
,
!
921
922
-
-
?
.
923
924
-
-
,
?
.
925
926
-
-
-
?
'
927
'
928
.
929
930
-
-
'
-
?
.
931
932
-
-
-
,
,
933
!
'
!
,
934
,
'
.
.
.
935
'
.
.
.
»
936
937
'
;
'
,
938
'
.
939
'
,
940
;
,
,
941
,
942
'
.
'
943
?
,
,
944
,
?
,
'
,
945
,
,
946
,
'
,
,
947
-
-
,
948
!
,
949
,
950
;
-
-
,
951
'
,
952
,
'
953
;
,
954
!
955
956
.
.
957
,
958
.
959
960
,
.
961
.
'
:
962
963
«
,
;
964
'
,
965
!
966
967
-
-
,
,
968
'
,
!
969
970
-
-
-
,
?
971
972
-
-
,
!
973
,
'
'
974
.
975
976
-
-
,
.
.
.
977
978
-
-
,
,
»
979
.
980
981
,
,
'
982
.
983
984
,
;
985
.
986
'
,
'
987
988
,
,
,
989
,
'
,
990
,
991
.
992
993
994
;
'
995
'
;
,
-
'
996
,
,
'
,
997
-
,
-
,
998
,
,
999
,
,
,
1000