Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, à cause de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille verticale qu'une inclinaison de 89°59', c'est que le véritable point magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelque distance de là il eut l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrés. «Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en frappant la terre du pied. --C'est bien ici? demanda maître Johnson. --Ici même, mon ami. --Eh bien, alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimantée, --Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sont les hypothèses de la crédulité! Comme vous le voyez, il n'y a pas la moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mêmes sont aussi libres qu'en tout autre point du globe. --Alors comment expliquer?... --On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est que le pôle magnétique est ici même, à cette place! --Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir en dire autant du pôle boréal! --Il le dira, Johnson, il le dira. --Dieu le veuille!» répondit ce dernier. Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où l'expérience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant été fait, ils retournèrent à bord à cinq heures du soir. CHAPITRE XVII. LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN. -Le Forward- parvint à couper directement le détroit de James Ross, mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les pétards; l'équipage éprouva une fatigue extrême. La température était heureusement fort supportable, et supérieure de trente degrés à celle que trouva James Ross à pareille époque. Le thermomètre marquait trente-quatre degrés (-2° centigr.). Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du roi Guillaume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales. L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse; il jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette île dont il prolongeait la côte. En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roi Guillaume, théâtre du plus terrible drame des temps modernes! à quelques milles dans l'ouest s'étaient à jamais perdus -l'Erebus- et -le Terror-. Les matelots du -Forward- connaissaient bien les tentatives faites pour retrouver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils ignoraient les affligeants détails de cette catastrophe. Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent de lui et se mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, mus par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec une vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côte passaient devant le regard comme un panorama gigantesque. Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, établi sur le pont, se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il comprit l'intérêt de cette situation, et la puissance d'un récit fait dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la conversation commencée avec Johnson: «Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Franklin; il fut mousse comme Cook et Nelson; après avoir employé sa jeunesse à de grandes expéditions maritimes, il résolut en 1845 de s'élancer à la recherche du passage du nord-ouest; il commandait -l'Erebus- et -le Terror-, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec James Ross, en 1840, une campagne au pôle antarctique. -L'Erebus-, monté par Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant officiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et Stanley pour chirurgien. -Le Terror- comptait soixante-huit hommes, capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres d'équipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire aux baies, aux caps, aux détroits, aux pointes, aux canaux, aux îles de ces parages, le nom de la plupart de ces infortunés dont pas un n'a revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les dernières lettres de Franklin sont adressées de l'île Disko et datées du 12 juillet 1845. «J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour le détroit de Lancastre.» Que s'est-il passé depuis son départ de la baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le -Prince de Galles- et -l'Entreprise- aperçurent une dernière fois les deux navires dans la baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux. Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l'île Beechey où il passe l'hiver de 1845 à 1846. --Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier. --Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île. Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis ensuite, à l'aide du document trouvé par le lieutenant Hobson du -Fox-, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc qu'après leur hivernage, -l'Erebus- et -le Terror- remontèrent le détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle; mais au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute pas praticable, ils revinrent vers le sud... --Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut était au nord.» Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette, venait de lancer à son équipage cette terrible observation. «Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de rejoindre la côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent saisis par les glaces, à quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au nord-nord-ouest de la pointe Victory; là-même, fit le docteur en désignant un point de la mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril 1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont exploré les terres environnantes, tenté tout pour leur salut, car l'amiral était un homme énergique! et, s'il n'a pas réussi... --C'est que ses équipages l'ont trahi,» dit Hatteras d'une voix sourde. Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur eux. «Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire!» dit le docteur en se découvrant. Ses auditeurs l'imitèrent en silence. «Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois? ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne se décidèrent à les abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois étaient morts! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la pointe Victory, et ils y déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn, placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en 1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la pointe Le Vesconte! voici la baie de -l'Erebus-, où l'on trouva la chaloupe faite avec les débris de l'un des navires, et posée sur un traîneau! Là furent découverts des cuillers d'argent, des munitions en abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion! Car les cent cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils pu parvenir? ont-ils réussi à gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que sont-ils devenus depuis ce dernier départ?... --Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras d'une voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et se sont fractionnés en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les Esquimaux avaient rencontré sur cette terre du roi Guillaume un détachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, exténués de fatigues et de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente cadavres sur le continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi enterrés, les autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé, ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à l'épaule et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles sur le théâtre de l'événement. Ils descendirent la rivière de Back jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal, Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés étaient morts de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de prolonger leur existence par les ressources épouvantables du cannibalisme! Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du sud jonchée de leurs cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore marcher sur leurs traces?» La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'équipage, surexcité par l'émotion en présence de ces terres funestes, s'écria tout d'une voix: «Au nord! au nord! --Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont là! an nord! Le ciel se déclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer!» Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les ice-streams se dégageaient peu à peu; -le Forward- évolua rapidement et se dirigea en forçant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock. Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait en la remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment déterminée alors, tandis que la rive opposée est encore inconnue. Évidemment la débâcle des glaces vers le sud s'était faite par les pertuis de l'est, car ce détroit paraissait être entièrement dégagé; aussi -le Forward- fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de vapeur, si bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et les points extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glaces étaient encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de manquer à la quille du -Forward-. CHAPITRE XVIII LA ROUTE AU NORD. L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obéissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation. Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la société de Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent! contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus s'attaquer au chien du capitaine, «à son génie familier,» comme le disait Clifton. En fin de compte, l'équipage avait repris confiance et se tenait bien. «Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que nos hommes aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne plus douter du succès. --Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en imprudence. --Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez-vous pas, Shandon? --Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon? --Non, répondit Wall. --Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail. Que le vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon perdus. --Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors! --Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de combustible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre[1]. [1] Le mercure se gèle à 42° centigrades au-dessous de 0. --Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en grande quantité. --Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne peut y parvenir, que deviendrons-nous? --Vous avez raison, Shandon; Hatteras me paraît imprudent; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet? --Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire; j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne pas d'opinion. --Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il s'agit d'un intérêt commun, et que ces imprudences du capitaine peuvent nous coûter fort cher à tous. --Et si je lui parlais, Wall, m'écouterait-il?» Wall n'osa répondre affirmativement. «Mais, ajouta-t-il, il écouterait peut-être les représentations de l'équipage. --L'équipage, fit Shandon en haussant les épaules; mais, mon pauvre Wall, vous ne l'avez donc pas observé? il est animé de tout autre sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le soixante-douzième parallèle, et qu'une somme de mille livres lui est acquise par chaque degré gagné au delà de cette latitude. --Vous avez raison, Shandon, répondit Wall, et le capitaine a pris là le meilleur moyen de tenir ses hommes. --Sans doute, répondit Shandon, pour le présent du moins. --Que voulez-vous dire? --Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les circonstances difficiles, les dangers, la misère, la maladie, le découragement, le froid, au-devant duquel nous nous précipitons en insensés, et vous verrez si ces gens-là se souviennent encore d'une prime à gagner! --Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne réussira pas? --Non, Wall, il ne réussira pas; dans une pareille entreprise, il faut entre les chefs une parfaite communauté d'idées, une sympathie qui n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son passé tout entier le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances telles, que l'on soit forcé de donner le commandement du navire à un capitaine moins aventureux.... --Cependant, dit Wall, en secouant la tête d'un air de doute, Hatteras aura toujours pour lui.... --Il aura, répliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu'à savoir, Johnson, un marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de raisonner, peut-être un ou deux hommes encore, comme Bell, le charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit à bord! Non, Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'équipage, il le sait bien, il l'amorce par l'argent; il a profité habilement de la catastrophe de Franklin pour opérer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas à atterrir à l'île Beechey, il est perdu! --Si l'équipage pouvait se douter... --Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et là débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que le chemin du nord.» On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui. Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait seize hommes sur -le Forward-. La prime étant de mille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tête et par degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2], c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille livres[3] au capitaine; mais il était assez riche pour se payer pareille promenade au pôle. [1] 1,362 fr. 50 c. [2] 23,123 fr. [3] 450,000 fr. Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme on peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait de descendre vers le sud. Le -Forward-, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la brume le faisaient paraître colossal en exagérant sa distance; la température se maintenait à quelques degrés au-dessus de glace; des cascades et des cataractes improvisées se développaient sur les flancs de la montagne; les avalanches se précipitaient avec une détonation semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Les glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense réverbération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte de fort près; on apercevait sur quelques rocs abrités de rares bruyères dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d'une couleur rougeâtre, et les pousses d'une espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol. Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzième degré de latitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnommée la -mer d'Argent- par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur. La navigation du -Forward-, malgré une forte brise du nord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième degré de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville, l'une des mers les plus considérables de ces régions. Cette mer fut traversée pour la première fois par le capitaine Parry dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime de cinq mille livres promise par acte du gouvernement. Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du soixante-douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent vingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que la fortune dans ces parages était peu de chose, qu'on ne pouvait se dire riche qu'à la condition de boire sa richesse; il semblait donc convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains. CHAPITRE XIX. UNE BALEINE EN VUE. Le bassin de Melville, quoique aisément navigable, n'était pas dépourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongés jusqu'aux limites de l'horizon; ça et là apparaissaient quelques ice-bergs, mais immobiles et comme ancrés au milieu des champs glacés. -Le Forward- suivait à toute vapeur de larges passes où ses évolutions devenaient faciles. Le vent changeait fréquemment, sautant avec brusquerie d'un point du compas à l'autre. La variabilité du vent dans les mers arctiques est un fait remarquable, et souvent quelques minutes à peine séparent un calme plat d'une tempête désordonnée. C'est ce qu'Hatteras éprouva le 23 juin, au milieu même de l'immense baie. Les vents les plus constants soufflent généralement de la banquise à la mer libre, et sont très-froids. Ce jour-là, le thermomètre descendit de quelques degrés; le vent sauta dans le sud, et d'immenses rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se débarrasser de leur humidité sous la forme d'une neige épaisse, Hatteras fit immédiatement carguer les voiles dont il aidait l'hélice, mais pas si vite cependant que son petit perroquet ne fût emporté en un clin d'oeil. Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne quitta pas le pont pendant la tempête; il fut obligé de fuir devant le temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçons de toutes formes arrachés aux ice-fields environnants; le brick était secoué comme un jouet d'enfant, et les débris des packs se précipitaient sur sa coque; par moment, il s'élevait perpendiculairement au sommet d'une montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumière diffuse, étincelait comme une barre de métal en fusion; puis il descendait dans un abîme, donnant de la tête au milieu des tourbillons de sa fumée, tandis que son hélice, hors de l'eau, tournait à vide avec un bruit sinistre et frappait l'air de ses branches émergées. La pluie, mêlée à la neige, tombait à torrent. Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie à toute cette émouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle. Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait donc et regardait; mais en regardant, il fut témoin d'un phénomène bizarre et particulier aux régions hyperboréennes. La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne s'étendait pas à plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut porter loin ses violences désastreuses; le docteur apercevait de temps à autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au delà des ice-fields; il suffisait donc au -Forward- de se diriger à travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement, il courait risque d'être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques heures à conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de l'ouragan, faisant rage à l'horizon, venait expirer à quelques encâblures du -Forward-. Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect; sous l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes, détachées des côtes, dérivaient vers le nord, se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs centaines; mais la baie est fort large, et le brick les évita facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes, qui, douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ de course. Le docteur en était à l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur, s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues bandes s'allongeaient du nord au sud avec des arêtes si vivement tranchées, que l'on pouvait suivre jusqu'à perte de vue leur ligne de démarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient d'autres nappes entièrement opaques. «Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularité? dit Simpson. --Je pense, mon ami, répondit le docteur, ce que pensait le baleinier Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colorées: c'est que les eaux bleues sont dépourvues de ces milliards d'animalcules et de méduses dont sont chargées les eaux vertes; il a fait diverses expériences à ce sujet, et je l'en crois volontiers. --Oh! monsieur, il y a un autre enseignement à tirer de la coloration de la mer. --Vraiment? --Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si -le Forward- était seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu. --Cependant, répondit le docteur, je n'aperçois pas la moindre baleine. --Bon! nous ne tarderons pas à en voir, je vous le promets. C'est une fameuse chance pour un pécheur de rencontrer ces bandes vertes sous cette latitude. --Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des gens du métier intéressaient vivement. --Parce que c'est dans ces eaux vertes, répondit Simpson, que l'on pêche les baleines en plus grande quantité. --Et la raison, Simpson? --C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante. --Vous êtes certain de ce fait? --Oh! je l'ai expérimenté cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de même dans la baie Melville. --Vous devez avoir raison, Simpson. --Et tenez, répondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage, regardez, monsieur Clawbonny. --Tiens, répondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire! --Eh bien, répondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la baleine laisse après elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne doit pas être loin!» En effet, l'atmosphère était imprégnée d'une forte odeur de fraichin. Le docteur se prit donc à considérer attentivement la surface de la mer, et la prédiction du harponneur ne tarda pas à se vérifier. La voix de Foker se fit entendre au haut du mât. «Une baleine, cria-t-il, sous le vent à nous!» Tous les regards se portèrent dans la direction indiquée; une trombe peu élevée qui jaillissait de la mer fut aperçue à un mille du brick. «La voilà! la voilà! s'écria Simpson que son expérience ne pouvait tromper. --Elle a disparu, répondit le docteur. --On saurait bien la retrouver, si cela était nécessaire,» dit Simpson avec un accent de regret. Mais à son grand étonnement, et bien que personne n'eût osé le demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinière; il n'était pas fâché de procurer cette distraction à son équipage, et même de recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut donc accueillie avec satisfaction. Quatre matelots prirent place dans la baleinière; Johnson, à l'arrière, fut chargé de la diriger; Simpson se tint à l'avant, le harpon à la main. On ne put empêcher le docteur de se joindre à l'expédition. La mer était assez calme. La baleinière déborda rapidement, et, dix minutes après, elle se trouvait à un mille du brick. La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plongé de nouveau; mais elle revint bientôt à la surface et lança à une quinzaine de pieds ce mélange de vapeurs et de mucosités qui s'échappe de ses évents. «Là! là!» fit Simpson, en indiquant un point à huit cents yards de la chaloupe. Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant aperçu de son côté, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur. L'énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues, montrant son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleine mer; une baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment. La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes dont l'opacité empêchait l'animal de voir son ennemi. C'est un spectacle toujours émouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant à ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzième et le quatre-vingtième degré des baleines dont la taille dépasse cent quatre-vingts pieds; d'anciens, écrivains ont même parlé d'animaux longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les espèces dites -d'imagination-. Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe de la main, les rames s'arrêtèrent, et, brandissant son harpon, l'adroit marin le lança avec force; cet engin, armé de javelines barbelées, s'enfonça dans l'épaisse couche de graisse. La baleine blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt les quatre avirons furent relevés perpendiculairement; la corde, attachée au harpon et disposée à l'avant se déroula avec une rapidité extrême, et la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait adroitement. La baleine dans sa course s'éloignait du brick et s'avançait vers les ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prît pas feu par le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la corde fut retirée peu à peu et soigneusement roulée sur elle-même; la baleine reparut bientôt à la surface de la mer qu'elle battait de sa queue formidable; de véritables trombes d'eau soulevées par elle retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprêtait à combattre l'animal corps à corps. Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deux montagnes de glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement dangereux. «Diable, fit Johnson. --En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'écriait Simpson possédé de la furie de la chasse; la baleine est à nous! --Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson en maintenant la chaloupe. --Si! si! criait Simpson. --Non, non, firent quelques matelots. --Oui,» s'écriaient les autres. Pendant la discussion, la baleine s'était engagée entre deux montagnes flottantes que la houle et le vent tendaient à réunir. La chaloupe remorquée menaçait d'être entraînée dans cette passe dangereuse, quand Johnson s'élançant à l'avant, une hache à la main, coupa la corde. Il était temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une irrésistible puissance, écrasant entre elles le malheureux animal. «Perdu! s'écria Simpson. --Sauvés! répondit Johnson. --Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcillé, cela valait la peine d'être vu!» La force d'écrasement de ces montagnes est énorme. La baleine venait d'être victime d'un accident souvent répété dans ces mers. Scoresby raconte que dans le cours d'un seul été trente baleiniers ont ainsi péri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mâts aplati en une minute entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une effroyable rapidité, le firent disparaître corps et biens. Deux autres navires, sous ses yeux, furent percés de part en part, comme à coups de lance, par des glaçons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui se rejoignirent à travers les bordages. Quelques instants après, la chaloupe accostait le brick, et reprenait sur le pont sa place accoutumée. «C'est une leçon, dit Shandon à haute voix, pour les imprudents qui s'aventurent dans les passes!» CHAPITRE XX. L'ÎLE BEECHEY. Le 25 juin, -le Forward- arrivait en vue du cap Dundas, à l'extrémité nord-ouest de la terre du Prince de Galles. Là, les difficultés s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rétrécit en cet endroit, et la ligne des îles Crozier, Young, Day, Lowther, Carret, rangées comme des forts au-devant d'une rade, obligent les ice-streams à s'accumuler dans le détroit. Ce que le brick en toute autre circonstance eût fait en une tournée lui prit du 25 au 30 juin; il s'arrêtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable pour ne pas manquer l'île Beechey, dépensant beaucoup de charbon, se contentant de modérer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais l'éteindre, afin d'être en pression à toute heure de jour et de nuit. Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible à l'île Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'économie; il était fort retardé par suite de son détour dans le sud; et, s'il avait pris la précaution de quitter l'Angleterre dès le mois d'avril, il ne se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions précédentes à pareille époque. Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre du Prince de Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellot aperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à travers tout le North-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expédition Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son détachement. Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de là, dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot séparé du cap Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nommé en présence du jeune officier français, que l'expédition anglaise salua d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une pierre calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la plus imposante. Elle fut bientôt perdue de vue par -le Forward-, qui s'ouvrit au travers des glaces mal cimentées un chemin vers l'île Beechey, en traversant le détroit de Barrow. Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas être entraîné au delà de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours suivants; il montait fréquemment dans les barres de perroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habileté, le sang-froid, l'audace, le génie même d'un marin, il le fit pendant cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait guère, car à cette époque il eût dû trouver la mer à peu près libre. Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni lui-même, il parvint à son but. Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey, ce rendez-vous général des navigateurs arctiques. Là touchèrent presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. Là Franklin établit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le détroit de Wellington. Là Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit -le Phénix- et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île Beechey avant -le Forward- fut -le Fox-; MacClintock s'y ravitailla, le 11 août 1855, et y répara les habitations et les magasins; il n'y avait pas deux ans de cela; Hatteras était au courant de ces détails. Le coeur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île; lorsqu'il la visita, il était alors quartier-maître à bord du -Phénix-; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la côte, sur les facilités du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se faisait magnifique; la température se maintenait à cinquante-sept degrés (+14° centig.). «Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous? --Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey! Seulement, il nous faudra laisser porter un peu au nord; la côte y est plus accostable. --Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras. --Oh! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre; ils sont abrités derrière ces monticules que vous apercevez là-bas. --Et vous y avez transporté des provisions considérables? --Considérables, capitaine. Ce fut ici que l'Amirauté nous envoya en 1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer -le Phénix- et un transport chargé de provisions, -le Breadalbane-; nous apportions de quoi ravitailler une expédition tout entière. --Mais le commandant du -Fox- a largement puisé à ces provisions en 1855, dit Hatteras. --Soyez tranquille, capitaine, répliqua Johnson, il en restera pour vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela frais et en bon état comme au premier jour. --Les vivres ne me préoccupent pas, répondit Hatteras; j'en ai pour plusieurs années; ce qu'il me faut, c'est du charbon. --Eh bien, capitaine, nous en avons laissé plus de mille tonneaux; ainsi vous pouvez être tranquille. --Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette à la main, ne cessait d'observer la côte. --Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons doublée, nous serons bien près de notre mouillage. Oui, c'est bien de cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le lieutenant Creswell et les douze malades de -l'Investigator-. Mais si nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur -le Phénix-, n'a jamais revu son pays! Ah! c'est là un triste souvenir. Mais, capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-même. --Bien,» répondit Hatteras. Et il donna ses ordres en conséquence. -Le Forward- se trouvait dans une petite baie naturellement abritée contre les vents du nord, de l'est et du sud, et à une encablure de la côte environ. «Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez préparer la chaloupe, et vous l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon à bord. --Oui, capitaine, répondit Wall. --Je vais me rendre à terre dans la pirogue avec le docteur et le maître d'équipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous accompagner? --A vos ordres,» répondit Shandon. Quelques instants après, le docteur, muni de son attirail de chasseur et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix minutes plus tard, ils débarquaient sur une côte assez basse et rocailleuse. «Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous? --Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne m'attendais pas à rencontrer en cet endroit! --Cela! s'écria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous; cette pierre va nous dire elle-même ce qu'elle est venue faire jusqu'ici.» Les quatre hommes s'avancèrent, et le docteur dit en se découvrant: «Ceci, mes amis, est un monument élevé à la mémoire de Franklin et de ses compagnons.» En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir au docteur Kane, en confia une seconde en 1858 à MacClintock, pour être déposée à à l'île Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement de ce devoir, et il plaça cette table non loin d'une stèle funéraire érigée déjà à la mémoire de Bellot par les soins de sir John Barrow. Cette table portait l'inscription suivante: À la mémoire de FRANKLIN, CROZIER, FITZJAMES, et de tous leurs vaillants frères officiers et fidèles compagnons qui ont souffert et péri pour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie. Cette pierre est érigée près du lieu où ils ont passé leur premier hiver arctique et d'où ils sont partis pour triompher des obstacles ou pour mourir. Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis qui les admirent, et de l'angoisse maîtrisée par la foi de celle qui a perdu dans le chef de l'expédition le plus dévoué et le plus affectionné des époux. ------------------- C'est ainsi qu'il les conduisit au port suprême où tous reposent. 1855. Cette pierre, sur une côte perdue de ces régions lointaines, parlait douloureusement au coeur; le docteur, en présence de ces regrets touchants, sentit les larmes venir à ses yeux. À la place même où Franklin et ses compagnons passèrent, pleins d'énergie et d'espoir, il ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgré ce sombre avertissement de la destinée, -le Forward allait s'élancer sur la route de -l'Erebus- et du -Terror-. Hatteras s'arracha le premier à cette pénible contemplation, et gravit rapidement un monticule assez élevé et presque entièrement dépourvu de neige. «Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de là nous apercevrons les magasins.» Shandon et le docteur les rejoignirent au moment où ils atteignaient le sommet de la colline. Mais, de là, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui n'offraient aucun vestige d'habitation. «Voilà qui est singulier, dit le maître d'équipage. --Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras. --Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson. --Vous vous serez trompés de route, dit le docteur. --Il me semble pourtant, reprit Johnson en réfléchissant, qu'à cet endroit même... --Enfin, dit impatiemment Hatteras, où devons-nous aller? --Descendons, fit le maître d'équipage, car il est possible que je me trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mémoire de ces localités! --Surtout, répondit le docteur, quand le pays est d'une uniformité si monotone. --Et cependant...» murmura Johnson. Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes de marche, Johnson s'arrêta. «Mais non, s'écria-t-il, non, je ne me trompe pas! --Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui. --Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur. --Voyez-vous ce renflement du sol? dit le maître d'équipage en indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois saillies se distinguaient parfaitement. --Qu'en concluez-vous? demanda le docteur. --Ce sont-là, répondit Johnson, les trois tombes des marins de Franklin! J'en suis sûr! je ne me suis pas trompé, et à cent pas de nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas... c'est que...» Il n'osa pas achever sa pensée; Hatteras s'était précipité en avant, et un violent mouvement de désespoir s'empara de lui. Là avaient dû s'élever en effet ces magasins tant désirés, avec ces approvisionnements de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le bouleversement, la destruction avaient passé là où des mains civilisées créèrent d'immenses ressources pour les navigateurs épuisés. Qui s'était livré à ces déprédations? Les animaux de ces contrées, les loups, les renards, les ours? Non, car ils n'eussent détruit que les vivres, et il ne restait pas un lambeau de tente, pas une pièce de bois, pas un morceau de fer, pas une parcelle d'un métal quelconque, et, circonstance plus terrible pour les gens du -Forward-, pas un fragment de combustible! Évidemment les Esquimaux, qui ont été souvent en relation avec les navires européens, ont fini par apprendre la valeur de ces objets dont ils sont complètement dépourvus; depuis le passage du -Fox-, ils étaient venus et revenus à ce lieu d'abondance, prenant et pillant sans cesse, avec l'intention bien raisonnée de ne laisser aucune trace de ce qui avait été; et maintenant, un long rideau de neige à demi fondue recouvrait le sol! Hatteras était confondu. Le docteur regardait en secouant la tête. Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif eût surpris un méchant sourire sur ses lèvres. En ce moment, les hommes envoyés par le lieutenant Wall arrivèrent. Ils comprirent tout. Shandon s'avança vers le capitaine et lui dit: «Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se désespérer; nous sommes heureusement à l'entrée du détroit de Barrow, qui nous ramènera à la mer de Baffin! --Monsieur Shandon, répondit Hatteras, nous sommes heureusement à l'entrée du détroit de Wellington, et il nous conduira au nord! --Et comment naviguerons-nous, capitaine? --A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre prochain hivernage. --Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon... --Je vous permettrai de me suivre à mon bord, monsieur,» répondit Hatteras. Et tournant le dos à son second, il revint vers le brick, et s'enferma dans sa cabine. Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas sur le pont. Le docteur mit à profit ce séjour forcé en parcourant l'île Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une température relativement élevée laissait croître ça et là sur les rocs dépourvus de neige, quelques bruyères, des lichens peu variés, une espèce de renoncule jaune, une sorte de plante semblable à l'oseille, avec des feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez vigoureux. La faune de cette contrée était supérieure à cette flore si restreinte; le docteur aperçut de longues troupes d'oies et de grues qui s'enfonçaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu noir, les chevaliers, sorte d'échassiers de la classe des scolopax, des northern-divers, plongeurs au corps très-long, de nombreux ptarmites, espèce de gelinottes fort bonnes à manger, les dovekies avec le corps noir, les ailes, tachetées de blanc, les pattes et le . , 1 ' , 2 ' ' , ' 3 . 4 , 5 ' . 6 7 « ! 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