--Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considérons les deux cas: ou la
mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux
suppositions rien ne peut nous empêcher de gagner le pôle. Si elle est
libre, le -Forward- nous y conduira sans peine; si elle est glacée,
nous tenterons l'aventure sur nos traîneaux. Vous m'accorderez que
cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick
jusqu'au quatre-vingt-troisième degré, nous n'aurons pas plus de six
cents milles[1] à faire pour atteindre le pôle.
[1] 278 lieues.
--Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est
constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer
Glaciale, le long de la côte septentrionale de l'empire russe, avec
des traîneaux tirés par des chiens, un espace de huit cents milles en
vingt-quatre jours?
--Vous l'entendez, Shandon, répondit Hatteras, et dites-moi si des
Anglais peuvent faire moins qu'un Cosaque?
--Non, certes! s'écria le bouillant docteur.
--Non, certes! répéta le maître d'équipage.
--Eh bien, Shandon? demanda le capitaine.
--Capitaine, répondit froidement Shandon, je ne puis que vous répéter
mes premières paroles: j'obéirai.
--Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons à notre situation
actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me paraît impossible
de nous élever cette année dans le détroit de Smith. Voici donc ce
qu'il convient de faire.»
Hatteras déplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées,
en 1859, par ordre de l'Amirauté.
«Veuillez me suivre, je vous prie. Si le détroit de Smith nous est
fermé, il n'en est pas de même du détroit de Lancastre, sur la côte
ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce détroit
jusqu'à celui de Barrow, et de là jusqu'à l'île Beechey; la route a
été cent fois parcourue par des navires à voiles; nous ne serons donc
pas embarrassés avec un brick à hélice. Une fois à l'île Beechey, nous
suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord,
jusqu'au débouché de ce chenal qui fait communiquer le canal
Wellington avec le canal de la Reine, à l'endroit même où fut aperçue
la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les
circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de là
nous nous élancerons vers le pôle. Qu'en pensez-vous, messieurs?
--C'est évidemment, répondit Johnson, la seule route à prendre.
--Eh bien, nous la prendrons, et dès demain. Que ce dimanche soit
consacré au repos; vous veillerez, Shandon, à ce que les lectures de
la Bible soient régulièrement faites; ces pratiques religieuses ont
une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout
doit mettre sa confiance en Dieu.
--C'est bien, capitaine, répondit Shandon, qui sortit avec le
lieutenant et le maître d'équipage.
--Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voilà un homme
froissé que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui.»
Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue à la
mer; il alla reconnaître les ice-bergs du bassin, dont la largeur
n'excédait pas deux cents yards[1]. Il remarqua même que par suite
d'une lente pression des glaces, ce bassin menaçait de se rétrécir; il
devenait donc urgent d'y pratiquer une brèche, afin que le navire ne
fût pas écrasé dans cet étau de montagnes; aux moyens employés par
John Hatteras, on vit bien que c'était un homme énergique.
[1] 182 mètres.
Il fit d'abord tailler des degrés dans la muraille glacée, et il
parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de là qu'il lui serait
facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'après ses ordres,
on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce
travail, rapidement mené, fut terminé dans la journée du lundi.
Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit à dix
livres de poudre, dont l'action eût été nulle sur des masses
pareilles; ils n'étaient bons qu'à briser les champs de glace; il fit
donc déposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la
direction expansive fut soigneusement calculée. Cette mine, munie
d'une longue mèche entourée de gutta-percha, vint aboutir au dehors.
La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et
des quartiers de glaçons, auxquels le froid de la nuit suivante devait
donner la dureté du granit. En effet, la température, sous l'influence
du vent d'est, descendit à douze degrés (-11° cent.).
Le lendemain, à sept heures, -le Forward- se tenait sous vapeur, prêt
à profiter de la moindre issue. Johnson fut chargé d'aller mettre le
feu à la mine; la mèche avait été calculée de manière à brûler une
demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc
le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes après
avoir exécuté les ordres d'Hatteras, il revenait à son poste.
L'équipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la
neige avait cessé de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec
Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomètre.
A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit
entendre, et beaucoup moins éclatante qu'on ne l'eût supposée. Le
profil des montagnes fut brusquement modifié, comme dans un
tremblement de terre; une fumée épaisse et blanche fusa vers le ciel à
une hauteur considérable, et de longues crevasses zébrèrent les flancs
de l'ice-berg, dont la partie supérieure, projetée au loin, retombait
en débris autour du -Forward-.
Mais la passe n'était pas encore libre; d'énormes quartiers de glace,
arc-boutés sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en
l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermât par leur
chute.
Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil.
«Wolsten!» s'écria-t-il.
L'armurier accourut.
«Capitaine! fit-il.
--Chargez la pièce de l'avant à triple charge, dit. Hatteras, et
bourrez aussi fortement que possible.
--Nous allons donc attaquer cette montagne à boulets de canon? dit le
docteur.
--Non, répondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais
une triple charge de poudre. Faites vite.»
Quelques instants après, la pièce était chargée.
«Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents.
--On le verra bien, répondit le docteur.
--Nous sommes parés, capitaine, s'écria Wolsten.
--Bien, répondit Hatteras. Brunton! cria-t-il à l'ingénieur,
attention! Quelques tours en avant.»
Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hélice se mit en mouvement; -le
Forward- s'approcha de la montagne minée.
«Visez bien à la passe,» cria le capitaine à l'armurier.
Celui-ci obéit; lorsque le brick ne fut plus qu'à une demi-encablure,
Hatteras cria:
«Feu!»
Une détonation formidable suivit son commandement, et les blocs
ébranlés par la commotion atmosphérique furent précipités soudain dans
la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi.
«A toute vapeur! Brunton, s'écria Hatteras. Droit dans la passe,
Johnson.»
Johnson tenait la barre; le brick, poussé par son hélice, qui se
vissait dans les flots écumants, s'élança au milieu du passage libre
alors. Il était temps. -Le Forward- franchissait à peine cette
ouverture, que sa prison se refermait derrière lui.
Le moment fut palpitant, et il n'y avait à bord qu'un coeur ferme et
tranquille: celui du capitaine. Aussi l'équipage, émerveillé de la
manoeuvre, ne put retenir le cri de:
«Hourrah pour John Hatteras!»
CHAPITRE XIV.
EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN.
Le mercredi 23 mai, -le Forward- avait repris son aventureuse
navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des
ice-bergs, grâce à sa vapeur, cette force obéissante qui manqua à tant
de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de
ces écueils mouvants; on eût dit qu'il reconnaissait la main d'un
maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il
obéissait à la pensée de son capitaine.
La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin
vingt-six degrés (-3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés
(-2° centig.), et à minuit vingt-cinq degrés (-4° centig.); le vent
soufflait légèrement du sud-est.
Le jeudi, vers les trois heures du matin, -le Forward- arriva en vue
de la baie Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit
de Lancastre; bientôt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se
dirigèrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les
attendre.
Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la
gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empêcha de
relever le cap Hay, dont la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond
avec les glaces de la côte, circonstance qui rend souvent fort
difficile la détermination hydrographique des mers polaires.
Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en
très-grand nombre. La latitude par observation donna 74°01', et la
longitude, d'après le chronomètre, 77°15'.
Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des
nuages leur chaperon de neige.
Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte
droite du détroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore
peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de se porter dans
l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayèrent le
pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la
côte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs
hautes tables presque nivelées, qui répercutaient les rayons du
soleil.
Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de
gagner au plus tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington; mais
une banquise continue l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre
les passes du sud.
Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard
sillonné de neige, -le Forward- se trouva par le travers du cap York;
une montagne d'une grande hauteur et presque à pic le fit reconnaître;
le temps s'étant un peu levé, le soleil parut un instant vers midi, et
permit de faire une assez bonne observation: 74°4' de latitude, et
84°23' de longitude. -Le Forward- se trouvait donc à l'extrémité du
détroit de Lancastre.
Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et à
suivre. Or, la position du brick était intéressante en ce moment.
«J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais à l'impossible
nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte.»
Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.
«Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et
formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow,
du canal de Wellington, et du passage du Régent; c'est un point auquel
ont nécessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.
--Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour
eux; c'est un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent
se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux
indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les
Franklin, ont-ils fait?
--Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire: ils n'avaient
pas le choix, je vous assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait
pour l'un, qui, l'année suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le
navire se sentait inévitablement entraîné vers le passage du Régent.
Il est arrivé de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par
connaître ces mers si embrouillées.
--Quel singulier pays! fit le docteur, en considérant la carte; comme
tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre,
sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du pôle Nord ne
soient ainsi morcelées que pour en rendre les approches plus
difficiles, tandis que dans l'autre hémisphère elles se terminent par
des pointes tranquilles et effilées comme le cap Horn, le cap de
Bonne-Espérance et la péninsule Indienne! Est-ce la rapidité plus
grande de l'Équateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les
terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu
se condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation
assez rapide?
--Cela doit être, car il y a une logique à tout ici-bas, et rien ne
s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants
de découvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.
--Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent
effroyable règne dans ce détroit? ajouta le docteur en
s'encapuchonnant de son mieux.
--Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte de notre
route.
--Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le
chemin libre.
--Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il
doit. Voyez! cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous
essayerons d'arriver à l'île Griffith, puis de contourner l'île
Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal
de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher à l'île
Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.
--Comment cela? répondit le docteur étonné.
--Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, de grandes provisions ont
été déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures,
et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en août 1859, je
vous assure qu'il en restera pour nous.
--Au fait, dit le docteur, ces parages ont été explorés pendant quinze
ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a
été acquise, l'Amirauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans
ces mers. Si je ne me trompe, même, l'île Griffith, que je vois là sur
la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous
général des navigateurs.
--Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a
eu pour résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées.
--C'est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreuses
depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la
disparition de l'-Erebus- et du -Terror-, les deux navires de
Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur
Richardson, âgé de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la
rivière Coppermine jusqu'à la mer Polaire; de son côté, James Ross,
commandant l'-Entreprise- et l'-Investigator-, appareille d'Uppernawik
en 1848, et arrive au cap York où nous sommes en ce moment. Chaque
jour, il jette à la mer un baril contenant des papiers destinés à
faire connaître sa position; pendant la brume, il tire le canon; la
nuit, il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de
se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port
Léopold de 1848 à 1849; là, il s'empare d'une grande quantité de
renards blancs, fait river à leur cou des colliers de cuivre sur
lesquels était gravée l'indication de la situation des navires et des
dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions;
puis au printemps, il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset
sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent
presque tous ses hommes malades ou estropiés, élevant des cairns[1]
dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes
nécessaires pour rallier l'expédition perdue; pendant son absence, le
lieutenant MacClure explorait sans résultat les côtes septentrionales
du détroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Ross
avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus
tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui
découvrit les restes de Franklin.
[1] Petites pyramides de pierres.
--Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais;
continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possédez si bien;
il y a toujours à gagner aux récits de ces tentatives audacieuses.
--Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya
de gagner l'île Melville plus à l'ouest; mais il faillit perdre ses
navires, et, pris par les glaces, il fut ramené malgré lui jusque dans
la mer de Baffin.
--Ramené, fit Hatteras en fronçant le sourcil, ramené malgré lui!
--Il n'avait rien découvert, reprit le docteur; ce fut à partir de
cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces
mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise à toute
personne qui découvrirait les équipages de l'-Erebus- et du -Terror-.
Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'-Hérald et
-le Plover-, tentaient de pénétrer par le détroit de Behring.
J'ajouterai que pendant les années 1850 et 1851, le capitaine Austin
hiverna à l'île Cornwallis, le capitaine Penny explora sur
l'-Assistance- et -la Résolue- le canal Wellington, le vieux John
Ross, le héros du pôle magnétique, repartit sur son yacht -le Félix- à
la recherche de son ami, le brick -le Prince-Albert- fit un premier
voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires
américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés
hors du canal de Wellington, furent rejetés dans le détroit de
Lancastre. Ce fut pendant cette année que MacClintock, alors
lieutenant d'Austin, poussa jusqu'à l'île Melville et au cap Dundac,
points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva à l'île
Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.
[1] 500,000 francs.
--Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés,
trois hommes plus chanceux que les autres!
--De 1851 à 1852, continua le docteur, en approuvant du geste la
remarque d'Hatteras, nous voyons -le Prince-Albert- entreprendre un
second voyage avec le lieutenant français Bellot; il hiverne à
Batty-Bay dans le détroit du Prince Régent, explore le sud-ouest de
Sommerset, et en reconnaît la côte jusqu'au cap Walker. Pendant ce
temps, l'-Entreprise- et l'-Investigator-, de retour en Angleterre,
passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et
rejoignaient Kellet et Moore au détroit de Behring; tandis que
Collinson revenait hiverner à Hong-Kong, MacClure marchait en avant,
et, après trois hivernages, de 1850 à 1851, de 1851 à 1852, de 1852 à
1853, il découvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur
le sort de Franklin. De 1852 à 1853, une nouvelle expédition composée
de trois bâtiments à voile, -l'Assistance, le Résolute le North-Star-,
et de deux bateaux à vapeur, -le Pionnier- et -l'Intrépide-, mit à la
voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine
Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna
à la baie de Northumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet,
poussant jusqu'à Bridport dans l'île de Melville, explorait sans
succès cette partie des terres boréales. Mais alors le bruit se
répandit en Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu des
glaces, avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Écosse.
Aussitôt, lady Franklin arme le petit steamer à hélice -l'Isabelle-,
et le capitaine Inglefied, après avoir remonté la baie de Baffin
jusqu'à la pointe Victoria par le quatre-vingtième parallèle, revient
à l'île Beechey sans plus de succès. Au commencement de 1855,
l'américain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expédition, et le
docteur Kane, cherchant à pénétrer jusqu'au pôle....
--Mais il ne l'a pas fait, s'écria violemment Hatteras, et Dieu en
soit loué! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons!
--Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j'en parle, c'est
que cette expédition se rattache forcément aux recherches de Franklin.
D'ailleurs, elle n'eut aucun résultat. J'allais omettre de vous dire
que l'Amirauté, considérant l'île Beechey comme le rendez-vous général
des expéditions, chargea en 1853 le steamer -le Phénix-, capitaine
Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le
lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde
fois mettait son dévouement au service de l'Angleterre; nous pouvons
avoir des détails d'autant plus précis sur cette catastrophe, que
Johnson, notre maître d'équipage, fut témoin de ce malheur.
--Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, et sa
mémoire est honorée en Angleterre.
--Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher
commencent à revenir peu à peu; pas tous, car sir Edward dut
abandonner -l'Assistance- en 1854, ainsi que MacClure avait fait de
-l'Investigator- en 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une
lettre datée du 29 juillet 1854, et adressée de Repulse-Bay où il
était parvenu par l'Amérique, fit connaître que les Esquimaux de la
terre du roi Guillaume possédaient différents objets provenant de
-l'Erebus- et du -Terror-; pas de doute possible alors sur la destinée
de l'expédition; -le Phénix, le North-Star-, et le navire de Collinson
revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de bâtiment anglais dans les
mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout
espoir, lady Franklin espérait encore, et des débris de sa fortune
elle équipa le Fox, commandé par MacClintock; il partit en 1857,
hiverna dans les parages où vous nous êtes apparu, capitaine, parvint
à l'île Beechey, le 11 août 1858, hiverna une seconde fois au détroit
de Bellot, reprit ses recherches en février 1859, le 6 mai, découvrit
le document qui ne laissa plus de doute sur la destinée de -l'Erebus-
et du -Terror-, et revint en Angleterre à la fin de la même année.
Voilà tout ce qui s'est passé pendant quinze ans dans ces contrées
funestes, et depuis le retour du -Fox-, pas un navire n'est revenu
tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers!
--Eh bien, nous la tenterons!» répondit Hatteras.
CHAPITRE XV.
LE FORWARD REJETÉ DANS LE SUD.
Le temps s'éclaircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer
clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers
l'est, puis au sud, et est relié à la côte de l'ouest par une langue
de terre assez basse. La mer était libre de glaces à l'entrée du
détroit du Régent; mais, comme si elle eût voulu barrer la route du
nord au -Forward-, elle formait une banquise impénétrable au delà du
port Léopold.
Hatteras, très-contrarié sans en rien laisser paraître, dut recourir à
ses pétards pour forcer l'entrée du port Léopold; il l'atteignit à
midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancré sur de gros
ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la dureté et la solidité du roc.
Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien
Duk, s'élança sur la glace, et ne tarda pas à prendre terre. Duk
gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine,
il était devenu très-sociable et très-doux, gardant ses rancunes pour
certains hommes de l'équipage, que son maître n'aimait pas plus que
lui.
Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises de l'est y
entassent généralement; les terres coupées à pic présentaient à leur
sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal,
construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain état
de conservation; mais les provisions paraissaient avoir été saccagées
par les renards, et par les ours même, dont on distinguait des traces
récentes; la main des hommes ne devait pas être étrangère à cette
dévastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur
le bord de la baie.
Les six tombes, renfermant six des marins de -l'Entreprise- et de
-l'Investigator-, se reconnaissaient à un léger renflement de la
terre; elles avaient été respectées par toute la race nuisible, hommes
ou animaux.
En mettant le pied pour la première fois sur les terres boréales, le
docteur éprouva une émotion véritable; on ne saurait se figurer les
sentiments dont le coeur est assailli, à la vue de ces restes de
maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si
précieusement dans les pays froids.
«Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Ross
lui-même nomma le Camp du Refuge. Si l'expédition de Franklin eût
atteint cet endroit, elle était sauvée. Voici la machine qui fut
abandonnée ici-même, et le poêle établi sur la plate-forme, auquel
l'équipage du Prince-Albert se réchauffa en 1851; les choses sont
restées dans le même état, et l'on pourrait croire que Kennedy, son
capitaine, a quitté d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui
l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy,
séparé de son navire, fut véritablement sauvé par le lieutenant Bellot
qui brava la température d'octobre pour le rejoindre.
--Un brave et digne officier que j'ai connu,» dit Johnson.
Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire
les vestiges des précédents hivernages, Hatteras s'occupait de
rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en
très-petite quantité. La journée du lendemain fut employée à les
transporter à bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop
s'éloigner du navire, et dessinait les points de vue les plus
remarquables. La température s'élevait peu à peu; la neige amoncelée
commençait à fondre. Le docteur fit une collection assez complète des
oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le
canard édredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine
et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tête bleu, le reste
du plumage blanc nuancé de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre
eux avaient déjà le ventre dépouillé de ce joli édredon dont le mâle
et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut
aussi de gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne
put en tirer un seul.
Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées où sont gravés
les signes suivants,
[E I]
1849
qui indiquent le passage de l'-Entreprise- et de l'-Investigator-; il
poussa jusqu'au cap Clarence, à l'endroit même ou John et James Ross
en 1833 attendaient si impatiemment la débâcle des glaces. La terre
était jonchée d'ossements et de crânes d'animaux, et l'on distinguait
encore les traces d'habitation d'Esquimaux.
Le docteur avait eu l'idée d'élever un cairn au port Léopold, et d'y
déposer une note indiquant le passage du Forward et le but de
l'expédition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas
laisser derrière lui des traces dont quelque concurrent eût pu
profiter. Malgré ses bonnes raisons, le docteur fut obligé de céder à
la volonté du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâmer cet
entêtement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu
s'élancer au secours du -Forward-.
Hatteras ne voulut pas se rendre à ces raisons. Son chargement étant
terminé le lundi soir, il tenta encore une fois de s'élever au nord en
forçant la banquise, mais après de dangereux efforts, il dut se
résigner à redescendre le canal du Régent; il ne voulait à aucun prix
demeurer au port Léopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait être fermé
demain par un déplacement inattendu des ice-fields, phénomène
très-fréquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent
particulièrement se défier.
Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, au
dedans il les ressentait avec une extrême violence; il voulait aller
au nord et se trouvait forcé de marcher au sud! où arriverait-il
ainsi? allait-il reculer jusqu'à Victoria-Harbour dans le golfe
Boothia, où hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le détroit de
Bellot libre à cette époque, et, contournant North-Sommerset,
pourrait-il remonter par le détroit de Peel? Ou bien, se verrait-il
capturé pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé
d'épuiser ses forces et ses approvisionnements?
Ces craintes fermentaient dans sa tête; mais il fallait prendre un
parti; il vira de bord, et s'enfonça vers le sud.
Le canal du prince Régent conserve une largeur à peu près uniforme
depuis le port Léopold jusqu'à la baie Adélaïde. -Le Forward- marchait
rapidement au milieu des glaçons, plus favorisé que les navires
précédents, dont la plupart mirent un grand mois à descendre ce canal,
même dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, sauf -le
Fox-, n'ayant pas la vapeur à leur disposition, subissaient les
caprices d'un vent incertain et souvent contraire.
L'équipage se montrait généralement enchanté de quitter les régions
boréales; il paraissait peu goûter ce projet d'atteindre le pôle; il
s'effrayait volontiers des résolutions d'Hatteras, dont la réputation
d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait à profiter de
toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les
conséquences. Et cependant dans les mers boréales, avancer c'est bien,
mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en
danger de la perdre.
-Le Forward- filait à toute vapeur; sa fumée noire allait se
contourner en spirales sur les pointes éclatantes des ice-bergs; le
temps variait sans cesse, passant d'un froid sec à des brouillards de
neige avec une extrême rapidité. Le brick, d'un faible tirant d'eau,
rangeait de près la côte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer
l'entrée du détroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre
sortie au sud que le détroit mal connu de -la Fury- et de -l'Hécla-;
ce golfe devenait donc une impasse, si le détroit de Bellot était
manqué ou devenait impraticable.
Le soir, -le Forward- fut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut
à ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperçut la
baie Batty, où, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un
long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la côte
avec intérêt. De ce point rayonnèrent les expéditions qui établirent
la configuration géographique de North-Sommerset. Le temps était clair
et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est
entourée.
Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s'intéressaient à ces
contrées désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes, causait
peu; sa taciturnité s'accroissait avec la marche du brick vers le sud;
il montait souvent sur la dunette, et là, les bras croisés, l'oeil
perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entières à fixer
l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, étaient brefs et rudes.
Shandon gardait un silence froid, et peu à peu se retirant en
lui-même, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exigées par
les besoins du service; James Wall restait dévoué à Shandon, et
modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'équipage attendait
les événements, prêt à en profiter dans son propre intérêt. Il n'y
avait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d'idées si
nécessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le
savait bien.
On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers le sud;
on aperçut également un ours blanc qui fut salué de quelques coups de
fusil sans succès apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une
heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal.
Le mercredi matin, l'extrémité du canal du Régent fut dépassée;
l'angle de la côte ouest était suivi d'une profonde courbure de la
terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de
Sommerset-House ou pointe Fury.
«Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l'endroit même où se
perdit le premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815, pendant
le troisième voyage que Parry faisait au pôle; -la Fury- fut tellement
maltraitée par les glaces à son second hivernage, que l'équipage dut
l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conserve -l'Hécla-.
--Avantage évident d'avoir un second navire, répondit Johnson; c'est
une précaution que les navigateurs polaires ne doivent pas négliger;
mais le capitaine Hatteras n'était pas homme à s'embarrasser d'un
compagnon!
--Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur.
--Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la côte
ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente à demi
pourrie.
--Oui, Johnson; c'est là que Parry débarqua tous les
approvisionnements de son navire, et, si ma mémoire est fidèle, le
toit de la maison qu'il construisit était fait d'un hunier recouvert
par les manoeuvres courantes de -la Fury-.
--Cela a dû bien changer depuis 1825.
--Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé et le
salut de son équipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le
prince Albert y envoya une expédition, cette maison subsistait encore;
le capitaine Kennedy la fit réparer, il y a neuf ans de cela. Il
serait intéressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas
d'humeur à s'arrêter!
--Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est
l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard,
une heure même, on s'expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le
donc agir à sa guise.»
Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie
Creswell, fut coupée diagonalement par -le Forward-; depuis la pointe
de la Fury, la côte s'élevait vers le nord en rochers perpendiculaires
de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait à s'abaisser;
quelques sommets neigeux présentaient aux regards des tables nettement
coupées, tandis que les autres, affectant des formes bizarres,
projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës.
Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa
clarté; on perdit la terre de vue; le thermomètre remonta à
trente-deux degrés (0 centig.) quelques gelinottes voletaient ça et
là, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'équipage
dut se débarrasser d'une partie de ses vêtements; on sentait
l'influence de la saison d'été dans ces contrées arctiques.
Vers le soir, -le Forward- doubla le cap Garry à un quart de mille du
rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la
côte de près jusqu'à la baie Brentford. C'était sous cette latitude
que devait se rencontrer le détroit de Bellot, détroit que sir John
Ross ne soupçonna même pas dans son expédition de 1828; ses cartes
indiquent une côte non interrompue, dont il a noté et nommé les
moindres irrégularités avec le plus grand soin; il faut donc admettre
qu'à l'époque de son exploration l'entrée du détroit, complètement
fermée par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la
terre elle-même.
Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une
excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant
Bellot, «juste tribut,» dit-il, «aux importants services rendus à
notre expédition par l'officier français.»
CHAPITRE XVI.
LE PÔLE MAGNÉTIQUE
Hatteras, en s'approchant de ce détroit, sentit redoubler ses
inquiétudes; en effet, le sort de son voyage allait se décider;
jusqu'ici il avait fait plus que ses prédécesseurs, dont le plus
heureux, MacClintock, mit quinze mois à atteindre cette partie des
mers polaires; mais c'était peu, et rien même, s'il ne parvenait à
franchir le détroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se
voyait bloqué jusqu'à l'année suivante.
Aussi il ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin d'examiner la
côte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de
la matinée du samedi.
L'équipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire;
un profond silence régnait à bord; la machine ralentit ses mouvements;
-le Forward- se tint aussi près de terre que possible; la côte était
hérissée de ces glaces que les plus chauds étés ne parviennent pas à
dissoudre; il fallait un oeil habile pour démêler une entrée au milieu
d'elles.
Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'étant montré un
instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation
assez exacte qui lui fut transmise à voix haute.
Il y eut là une demi-journée d'anxiété pour tous les esprits. Mais
soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombèrent du
haut du mât de misaine:
«Le cap à l'ouest, et forcez de vapeur.»
Le brick obéit instantanément; il tourna sa proue vers le point
indiqué; la mer écuma sous les branches de l'hélice, et -le Forward-
s'élança à toute vitesse entre deux ice-streams convulsionnés.
Le chemin était trouvé; Hatteras redescendit sur la dunette, et
l'ice-master remonta à son poste.
«Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrés
dans ce fameux détroit?
--Oui, répondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout
que d'y entrer, il faut encore en sortir.»
Et sur cette parole, il regagna sa cabine.
«Il a raison, se dit le docteur; nous sommes là comme dans une
souricière, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait
hiverner dans ce détroit!... Bon! nous ne serions pas les premiers à
qui pareille aventure arriverait, et où d'autres se sont tirés
d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire!»
Le docteur ne se trompait pas. C'est à cette place même, dans un petit
port abrité nommé port Kennedy par MacClintock lui-même, que -le Fox-
hiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnaître les hautes
chaînes granitiques et les falaises escarpées des deux rivages.
Le détroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long,
avec un courant de six à sept noeuds, est encaissé dans des montagnes
dont l'altitude est estimée à seize cents pieds; il sépare
North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y
ont pas leurs coudées franches. -Le Forward- avançait avec précaution,
mais il avançait; les tempêtes sont fréquentes dans cet espace
resserré, et le brick n'échappa pas à leur violence habituelle; par
ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent
envoyées en bas, les mâts dépassés; malgré tout, le navire fatigua
énormément; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales
de pluie; la fumée s'enfuyait vers l'est avec une étonnante rapidité;
on marchait un peu à l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le
baromètre tomba à vingt-neuf pouces; il était difficile de se
maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le
poste pour ne pas souffrir inutilement,
Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépit des
tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui,
s'étant demandé ce qui lui serait le plus désagréable de faire en ce
moment, monta immédiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et
à peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses réflexions.
Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'après son
estime, il devait se trouver à l'extrémité du détroit vers les six
heures du soir; alors toute issue parut fermée; Hatteras fut donc
forcé de s'arrêter et s'ancra solidement à un ice-berg; mais il resta
en pression toute la nuit.
Le temps fut épouvantable. -Le Forward- menaçait à chaque instant de
rompre ses chaînes; on pouvait craindre que la montagne, arrachée de
sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allât à la dérive
avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et
dans des appréhensions extrêmes; aux trombes de neige se joignait une
véritable grêle ramassée par l'ouragan sur la surface dégelée des
bancs de glace; c'étaient autant de flèches aiguës qui hérissaient
l'atmosphère.
La température s'éleva singulièrement pendant cette nuit terrible; le
thermomètre marqua cinquante-sept degrés (14° centig.), et le docteur,
à son grand étonnement, crut surprendre dans le sud quelques éclairs
suivis d'un tonnerre très-éloigné. Cela semblait corroborer le
témoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phénomène au
delà du soixante-cinquième parallèle. Le capitaine Parry fut également
témoin de cette singularité météorologique en 1821.
Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidité
surprenante; la température retourna subitement au point de
congélation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir
l'ouverture occidentale du détroit, mais entièrement obstruée.
Hatteras promenait un regard avide sur la côte, se demandant si le
passage existait réellement.
Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les
ice-streams, tandis que les glaces s'écrasaient avec bruit sur son
bordage; les packs à cette époque mesuraient encore six à sept pieds
d'épaisseur; il fallait éviter leur pression avec soin, car au cas où
le navire y eût résisté, il aurait couru le risque d'être soulevé et
jeté sur le flanc.
A midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifique
phénomène solaire, un halo avec deux parhélies; le docteur l'observa
et en prit les dimensions exactes; l'arc extérieur n'était visible que
sur une étendue de trente degrés de chaque côté du diamètre
horizontal; les deux images du soleil se distinguaient
remarquablement; les couleurs aperçues dans les arcs lumineux étaient
du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleuâtre
très-faible, enfin de la lumière blanche sans limite extérieure
assignable.
Le docteur se souvint de l'ingénieuse théorie de Thomas Young sur ces
météores; ce physicien suppose que certains nuages composés de prismes
de glace sont suspendus dans l'atmosphère; les rayons du soleil qui
tombent sur ces prismes sont décomposés sous des angles de soixante et
quatre-vingt-dix degrés. Les halos ne peuvent donc se former par des
ciels sereins.
Le docteur trouvait cette explication fort ingénieuse.
Les marins, habitués aux mers boréales, considèrent généralement ce
phénomène comme précurseur d'une neige abondante. Si cette observation
se réalisait, la situation du -Forward- devenait fort difficile.
Hatteras résolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette
journée et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos,
lorgnant l'horizon, s'élançant dans les enfléchures, ne perdant pas
une occasion de se rapprocher de l'issue du détroit.
Mais, au matin, il dut s'arrêter devant l'infranchissable banquise. Le
docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout à fait à
l'arrière, et ils purent causer sans crainte d'être entendus.
«Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin.
--Impossible? fit le docteur.
--Impossible! Toute la poudre du -Forward- ne nous ferait pas gagner
un quart de mille!
--Que faire alors? dit le docteur.
--Que sais-je? Maudite soit cette funeste année qui se présente sous
des auspices aussi défavorables!
--Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant
vaut cet endroit qu'un autre!
--Sans doute, fit Hatteras à voix basse; mais il ne faudrait pas
hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers
physiques et moraux. L'esprit d'un équipage se laisse vite abattre par
ce long repos au milieu de véritables souffrances. Aussi, je comptais
bien n'hiverner que sous une latitude plus rapprochée du pôle!
--Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fût fermée.
--Elle qui s'est trouvée ouverte pour un autre, s'écria Hatteras avec
colère, pour cet Américain, ce....
--Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant à dessein; nous
ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous désespérons pas; un passage
soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une
tendance à se séparer en plusieurs blocs, même dans les temps calmes,
comme si une force répulsive agissait entre les différentes masses qui
la composent; nous pouvons donc d'une heure à l'autre trouver la mer
libre.
--Eh bien, qu'elle se présente, et nous la franchirons! Il est
très-possible qu'au delà du détroit de Bellot nous ayons la facilité
de remonter vers le nord par le détroit de Peel ou le canal de
MacClintock, et alors...
--Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'être
démontés de notre gouvernail par les glaces.
--Eh bien, répondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas à le
faire enlever; je veux être prêt à toute heure de jour ou de nuit.
Veillez, monsieur Wall, à ce qu'on le protège autant que possible, en
écartant les glaçons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez.
--Cependant, ajouta Wall...
--Je n'ai pas d'observations à recevoir, monsieur, dit sévèrement
Hatteras. Allez.»
Wall retourna vers son poste.
«Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colère, je donnerais cinq ans
de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus
dangereux; pour surcroît de difficulté, à cette distance rapprochée du
pôle magnétique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou
affolée, et change constamment de direction.
--J'avoue, répondit le docteur, que c'est une périlleuse navigation;
mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient à ses dangers, et
il n'y a rien là qui doive les surprendre.
--Ah! docteur! mon équipage est bien changé, et vous venez de le voir,
les officiers en sont déjà aux observations. Les avantages pécuniaires
offerts aux marins étaient de nature à décider leur engagement; mais
ils ont leur mauvais côté, puisque après le départ ils font désirer
plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas secondé dans mon
entreprise, et si j'échoue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel
matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de
certains officiers... Ah! ils le payeront cher!
--Vous exagérez, Hatteras.
--Je n'exagère rien! Croyez-vous que l'équipage soit fâché des
obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espère
qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent
pas, et tant que -le Forward- aura le cap au sud, il en sera de même.
Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais
si je parviens à remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je
jure Dieu pourtant, que pas un être vivant ne me fera dévier de ma
ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon
brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et
j'aurai raison de tout.»
Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans une certaine
proportion. Suivant les prévisions du docteur, il y eut un changement
soudain pendant la soirée; sous une influence quelconque de vent, de
courant ou de température, les ice-fields vinrent à se séparer; -le
Forward- se lança hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaçons
flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures,
il débouqua du détroit de Bellot.
Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin
du nord obstinément barré! Il eut assez de force d'âme pour contenir
son désespoir, et, comme si la seule route ouverte eût été la route
préférée, il laissa -le Forward- redescendre le détroit de Franklin;
ne pouvant remonter par le détroit de Peel, il résolut de contourner
la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock.
Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et
savaient à quoi s'en tenir sur son espérance déçue.
La journée du 6 juin ne présenta aucun incident; le ciel était
neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient.
Pendant trente-six heures, -le Forward- suivit les sinuosités de la
côte de Boothia, sans parvenir à se rapprocher de la terre du Prince
de Galles; Hatteras forçait de vapeur, brûlant son charbon avec
prodigalité; il comptait toujours refaire son approvisionnement à
l'île Beechey; il arriva le jeudi à l'extrémité du détroit de
Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable.
C'était à le désespérer; il ne pouvait plus même revenir sur ses pas;
les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer
incessamment derrière lui, comme s'il n'eût jamais existé de mer libre
là où il venait de passer une heure auparavant.
Ainsi, non-seulement -le Forward- ne pouvait gagner au nord, mais il
ne devait pas s'arrêter un instant, sous peine d'être pris, et il
fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage.
Le vendredi, 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, à l'entrée
du détroit de James Ross, qu'il fallait éviter à tout prix, car il n'a
d'issue qu'à l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amérique.
Les observations, faites à midi sur ce point, donnèrent 70°5'17" pour
la latitude, et 96°46'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut
ces chiffres, il les rapporta à sa carte, et vit qu'il se trouvait
enfin au pôle magnétique, à l'endroit même où James Ross, le neveu de
sir John, vint déterminer cette curieuse situation.
La terre était basse près de la côte, et se relevait d'une soixantaine
de pieds seulement en s'écartant de la mer de la distance d'un mille.
La chaudière -du Forward- ayant besoin d'être nettoyée, le capitaine
fit ancrer son navire à un champ de glace, et permit au docteur
d'aller à terre en compagnie du maître d'équipage. Pour lui,
insensible à tout ce qui ne se rattachait pas à ses projets, il se
renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte du pôle.
Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre; le premier
portait un compas destiné à ses expériences; il voulait contrôler les
travaux de James Ross; il découvrit aisément le monticule de pierres à
chaux élevé par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait
d'apercevoir à l'intérieur la caisse d'étain dans laquelle James Ross
déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas un être vivant ne
paraissait avoir visité depuis trente ans cette côte désolée.
En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plus délicatement
possible, se plaçait aussitôt dans une position à peu près verticale
sous l'influence magnétique; le centre d'attraction se trouvait donc à
une très-faible distance, sinon immédiatement au-dessous de
l'aiguille.
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