--Non, certes.
--C'est le plus sage, répondit doucement maître Johnson, tandis que le
docteur se promenait autour de la table, car il ne pouvait tenir en
place. Oui, c'est le plus sage; et cependant une trop longue attente
peut avoir des conséquences fâcheuses: d'abord, la saison est bonne,
et si Nord il y a, nous devons profiter de la débâcle pour franchir le
détroit de Davis; en outre, l'équipage s'inquiète de plus en plus; les
amis, les camarades de nos hommes les poussent à quitter -le Forward-,
et leur influence pourrait nous jouer un mauvais tour.
--Il faut ajouter, reprit James Wall, que si la panique se mettait
parmi nos matelots, ils déserteraient jusqu'au dernier; et je ne sais
pas, commandant, si vous parviendriez à recomposer votre équipage.
--Mais que faire? s'écria Shandon.
--Ce que vous avez dit, répliqua le docteur; attendre, mais attendre
jusqu'à demain avant de se désespérer. Les promesses du capitaine se
sont accomplies jusqu'ici avec une régularité de bon augure; il n'y a
donc aucune raison de croire que nous ne serons pas avertis de notre
destination en temps utile; je ne doute pas un seul instant que demain
nous ne naviguions en pleine mer d'Irlande; aussi, mes amis, je
propose un dernier grog à notre heureux voyage; il commence d'une
façon un peu inexplicable, mais avec des marins comme vous il a mille
chances pour bien finir.»
Et tous les quatre, ils trinquèrent une dernière fois.
«Maintenant, commandant, reprit maître Johnson, si j'ai un conseil à
vous donner, c'est de tout préparer pour le départ; il faut que
l'équipage vous croie certain de votre fait. Demain, qu'il arrive une
lettre ou non, appareillez; n'allumez pas vos fourneaux; le vent a
l'air de bien tenir; rien ne sera plus facile que de descendre grand
largue; que le pilote monte à bord; à l'heure de la marée, sortez des
docks; allez mouiller au delà de la pointe de Birkenhead; nos hommes
n'auront plus aucune communication avec la terre, et si cette lettre
diabolique arrive enfin, elle nous trouvera là comme ailleurs.
--Bien parlé, mon brave Johnson! fit le docteur en tendant la main au
vieux marin.
--Va comme il est dit!» répondit Shandon.
Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeil agité le
lever du soleil.
Le lendemain, les premières distributions de lettres avaient eu lieu
dans la ville, et pas une ne portait l'adresse du commandant Richard
Shandon.
Néanmoins, celui-ci fit ses préparatifs de départ, le bruit s'en
répandit immédiatement dans Liverpool, et, comme on l'a vu, une
affluence extraordinaire de spectateurs se précipita sur les quais de
New Princes Docks.
Beaucoup d'entre eux vinrent à bord du brick, qui pour embrasser une
dernière fois un camarade, qui pour dissuader un ami, qui pour jeter
un regard sur le navire étrange, qui pour connaître enfin le but du
voyage, et l'on murmurait à voir le commandant plus taciturne et plus
réservé que jamais.
Il avait bien ses raisons pour cela.
Dix heures sonnèrent. Onze heures même. Le flot devait tomber vers une
heure de l'après-midi. Shandon, du haut de la dunette, jetait un coup
d'oeil inquiet à la foule, cherchant à surprendre le secret de sa
destinée sur un visage quelconque. Mais en vain. Les matelots du
-Forward- exécutaient silencieusement ses ordres, ne le perdant pas
des yeux, attendant toujours une communication qui ne se faisait pas.
Maître Johnson terminait les préparatifs de l'appareillage, le temps
était couvert, et la houle très-forte en dehors des bassins; il
ventait du sud-est avec une certaine violence, mais on pouvait
facilement sortir de la Mersey.
A midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avec agitation,
lorgnant, gesticulant, -impatient de la mer-, comme il le disait avec
une certaine élégance latine. Il se sentait ému, quoi qu'il pût faire.
Shandon se mordait les lèvres jusqu'au sang.
En ce moment, Johnson s'approcha et lui dit:
«Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pas perdre
de temps; nous ne serons pas dégagés des docks avant une bonne heure.»
Shandon jeta un dernier regard autour de lui, et consulta sa montre.
L'heure de la levée de midi était passée.
«Allez! dit-il à son maître d'équipage.
--En route, vous autres!» cria celui-ci, en ordonnant aux spectateurs
de vider le pont du -Forward-.
Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui se portait à la
coupée du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick
détachaient les dernières amarres.
Or, la confusion inévitable de ces curieux que les matelots
repoussaient sans beaucoup d'égards fut encore accrue par les
hurlements du chien. Cet animal s'élança tout d'un coup du gaillard
d'avant à travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d'une
voix sourde.
On s'écarta devant lui; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable,
mais que mille témoins ont pu constater, ce dog-captain tenait une
lettre entre ses dents.
«Une lettre! s'écria Shandon; mais -il- est donc à bord?
---Il- y était sans doute, mais il n'y est plus, répondit Johnson en
montrant le pont complètement nettoyé de cette foule incommode.
--Captain! Captain! ici!» s'écriait le docteur, en essayant de prendre
la lettre que le chien écartait de sa main par des bonds violents. Il
semblait ne vouloir remettre son message qu'à Shandon lui-même.
«Ici, Captain!» fit ce dernier.
Le chien s'approcha; Shandon prit la lettre sans difficulté, et
Captain fit alors entendre trois aboiements clairs au milieu du
silence profond qui régnait à bord et sur les quais.
Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir.
«Mais lisez donc! lisez donc!» s'écria le docteur.
Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu,
portait seulement:
«Au commandant Richard Shandon, à bord du brick -le Forward-.»
Shandon ouvrit la lettre, et lut:
«Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l'atteindrez le 20
avril. Si le capitaine ne paraît pas à bord, vous franchirez le
détroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu'à la baie
Melville.
«Le capitaine du -Forward-
«K.Z.»
Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa
poche et donna l'ordre du départ. Sa voix, qui retentit seule au
milieu des sifflements du vent d'est, avait quelque chose de solennel.
Bientôt -le Forward- fut hors des bassins, et, dirigé par un pilote de
Liverpool, dont le petit cotre suivait à distance, il prit le courant
de la Mersey. La foule se précipita sur le quai extérieur qui longe
les Docks Victoria, afin d'entrevoir une dernière fois ce navire
étrange. Les deux huniers, la misaine et la brigantine furent
rapidement établis, et, sous cette voilure, -le Forward-, digne de son
nom, après avoir contourné la pointe de Birkenhead, donna à toute
vitesse dans la mer d'Irlande.
CHAPITRE V.
LA PLEINE MER.
Le vent, inégal, mais favorable, précipitait avec force ses rafales
d'avril. -Le Forward- fendait la mer rapidement, et son hélice, rendue
folle, n'opposait aucun obstacle à sa marche. Vers les trois heures,
il croisa le bateau à vapeur qui fait le service entre Liverpool et
l'île de Man, et qui porte les trois jambes de Sicile écartelées sur
ses tambours. Le capitaine le héla de son bord, dernier adieu qu'il
fut donné d'entendre à l'équipage du -Forward-.
À cinq heures, le pilote remettait à Richard Shandon le commandement
du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus près, disparut
bientôt dans le sud-ouest.
Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, à l'extrémité
méridionale de l'île de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut
très-houleuse; le -Forward- se comporta bien, laissa la pointe d'Ayr
par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord.
Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots
reprenait le dessus; à voir la bonté du bâtiment, ils oubliaient
l'étrangeté de la situation. La vie du bord s'établit régulièrement.
Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer; il se promenait
vigoureusement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied
assez marin.
«C'est une belle chose que la mer, dit-il à maître Johnson, en
remontant sur le pont après le déjeuner. Je fais connaissance un peu
tard avec elle, mais je me rattraperai.
--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les
continents du monde pour un bout d'Océan. On prétend que les marins se
fatiguent vite de leur métier; voilà quarante ans que je navigue, et
je m'y plais comme au premier jour.
--Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds,
et, si j'en juge bien, le -Forward- se conduit gaillardement!
--Vous jugez bien, docteur, répondit Shandon qui rejoignit les deux
interlocuteurs; c'est un bon bâtiment, et j'avoue que jamais navire
destiné à une navigation dans les glaces n'aura été mieux pourvu et
mieux équipé. Cela me rappelle qu'il y a trente ans passés le
capitaine James Ross allant chercher le passage du Nord-Ouest...
--Montait la -Victoire-, dit vivement le docteur, brick d'un tonnage à
peu près égal au nôtre, également muni d'une machine à vapeur...
--Comment! vous savez cela?
--Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines étaient encore
dans l'enfance de l'art, et celle de -la Victoire- lui causa plus d'un
retard préjudiciable; le capitaine James Ross, après l'avoir réparée
vainement pièce par pièce, finit par la démonter, et l'abandonna à son
premier hivernage.
--Diable! fit Shandon; vous êtes au courant, je le vois.
--Que voulez-vous? reprit le docteur; à force de tire, j'ai lu les
ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de MacClure, de
Kennedy, de Kane, de MacClintock, et il m'en est resté quelque chose.
J'ajouterai même que ce MacClintock, à bord du -Fox-, brick à hélice
dans le genre du nôtre, est allé plus facilement et plus directement à
son but que tous ses devanciers.
--Cela est parfaitement vrai, répondit Shandon; c'est un hardi marin
que ce MacClintock; je l'ai vu à l'oeuvre; vous pouvez ajouter que
comme lui nous nous trouverons dès le mois d'avril dans le détroit de
Davis, et, si nous parvenons à franchir les glaces, notre voyage sera
considérablement avancé.
--A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au -Fox-,
en 1857, d'être pris dès la première année par les glaces du nord de
la mer de Baffin, et d'hiverner au milieu de la banquise.
--Il faut espérer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon,
répondit maître Johnson; et si avec un bâtiment comme le -Forward- on
ne va pas où l'on veut, il faut y renoncer à jamais.
--D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est à bord, il saura
mieux que nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous
l'ignorons complètement; car sa lettre, singulièrement laconique, ne
nous permet pas de deviner le but du voyage.
--C'est déjà beaucoup, répondit Shandon assez vivement, de connaître
la route à suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous
pouvons nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et
de ses instructions. D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son
compte.
--Hé! hé! fit le docteur; je croyais comme vous que cet homme vous
laisserait le commandement du navire, et ne viendrait jamais à bord;
mais....
--Mais? répliqua Shandon avec une certaine contrariété.
--Mais, depuis l'arrivée de sa seconde lettre, j'ai du modifier mes
idées à cet égard.
--Et pourquoi cela, docteur?
--Parce que si cette lettre vous indique la route à suivre, elle ne
vous fait pas connaître la destination du -Forward-; or, il faut bien
savoir où l'on va. Le moyen, je vous le demande, qu'une troisième
lettre vous parvienne, puisque nous voilà en pleine mer! Sur les
terres du Groënland, le service de la poste doit laisser à désirer.
Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-là nous attend dans
quelque établissement danois, à Hosteinborg ou Uppernawik; il aura été
là compléter sa cargaison de peaux de phoques, acheter ses traîneaux
et ses chiens, en un mot, réunir tout l'attirail que comporte un
voyage dans les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir
un beau matin sortir de sa cabine, et commander la manoeuvre de la
façon la moins surnaturelle du monde.
--Possible, répondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent
fraîchit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un
temps pareil.»
Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles
hautes.
«Il y tient, dit le docteur au maître d'équipage.
--Oui, répondit ce dernier, et cela est fâcheux, car vous pourriez
bien avoir raison, monsieur Clawbonny.»
Le samedi vers le soir, -le Forward- doubla le mull[1] de Galloway,
dont le phare fut relevé dans le nord-est; pendant la nuit, on
laissait le mull de Cantyre au nord, et à l'est le cap Fair sur la
côte d'Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick, prolongeant
l'île Rathlin sur sa hanche de tribord, débouquait par le canal du
Nord dans l'Océan.
[1] Promontoire.
C'était le dimanche, 8 avril; les Anglais, et surtout les matelots,
sont fort observateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont
le docteur se chargea volontiers, occupa une partie de la matinée.
Le vent tournait alors à l'ouragan et tendait à rejeter le brick sur
la côte d'Irlande; les vagues furent très-fortes, le roulis très-dur.
Si le docteur n'eut pas le mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas
l'avoir, car rien n'était plus facile. A midi, le cap Malinhead
disparaissait dans le sud; ce fut la dernière terre d'Europe que ces
hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps,
qui sans doute ne devait jamais la revoir.
La latitude par observation était alors de 55°57', et la longitude,
d'après les chronomètres 7°40'[1].
[1] Au méridien de Greenwich.
L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; -le Forward-, bon
voilier, maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette
journée de ses qualités marines; suivant la remarque des connaisseurs
de Liverpool, c'était avant tout un navire à voile.
Pendant les jours suivants, -le Forward- gagna rapidement dans le
nord-ouest; le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une
grosse houle. Le brick naviguait alors sous pleine voilure. Quelques
pétrels et des puffins vinrent voltiger au-dessus de la dunette; le
docteur tua fort adroitement l'un de ces derniers, qui tomba
heureusement à bord.
Simpson, le harponneur, s'en empara, et le rapporta à son
propriétaire.
«Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il.
--Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami!
--Quoi! vous allez manger cela?
--Et vous en goûterez, mon brave, fit le docteur en riant.
--Pouah! répliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les
oiseaux de mer.
--Bon! répliqua le docteur; j'ai une manière à moi d'accommoder ce
gibier là, et si vous le reconnaissez après pour un oiseau de mer, je
consens à ne plus en tuer un seul de ma vie.
--Vous êtes donc cuisinier, monsieur Clawbonny? demanda Johnson.
--Un savant doit savoir un peu de tout.
--Alors, défie-toi, Simpson, répondit le maître d'équipage; le docteur
est un habile homme, et il va nous faire prendre ce puffin pour une
groose[1] du meilleur goût.»
[1] Sorte de perdrix.
Le fait est que le docteur eut complètement raison de son volatile; il
enleva habilement la graisse qui est située tout entière sous la peau,
principalement sur les hanches, et avec elle disparut cette rancidité
et cette odeur de poisson dont on a parfaitement le droit de se
plaindre dans un oiseau. Ainsi préparé, le puffin fut déclaré
excellent, et par Simpson lui-même.
Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'était rendu compte des
qualités de son équipage; il avait analysé ses hommes un à un, comme
doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir;
il savait sur quoi compter.
James Wall, officier tout dévoué à Richard, comprenait bien, exécutait
bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisième rang, il se
trouvait à sa place.
Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'océan
Arctique, n'avait rien à apprendre en fait de sang-froid et d'audace.
Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient des hommes
sûrs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker,
marin d'expérience, élevé à l'école de Johnson, devait rendre
d'importants services.
Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être les meilleurs:
Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garçon de
trente-cinq ans, à figure énergique, mais un peu pâle et triste.
Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents
et moins résolus; ils murmuraient volontiers. Gripper même avait voulu
rompre son engagement au départ du -Forward-; une sorte de honte le
retint à bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop
de dangers à courir ni trop de manoeuvres à exécuter, on pouvait
compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture
substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre.
Quoique prévenus, ils s'accommodaient assez mal d'être -teetotalers-,
et à l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se
rattrapaient cependant sur le café et le thé, distribués à bord avec
une certaine prodigalité.
Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren,
ils s'étaient contentés jusqu'ici de se croiser les bras.
Shandon savait donc à quoi s'en tenir sur le compte de chacun.
Le 14 avril, le -Forward- vint à couper le grand courant du
gulf-stream qui, après avoir remonté le long de la côte orientale de
l'Amérique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et
prolonge les rivages de la Norvège. On se trouvait alors par 51°37' de
latitude et 22°58' de longitude, à deux cents milles de la pointe du
Groënland. Le temps se refroidit; le thermomètre descendit à
trente-deux degrés (0 centigrade)[1], c'est-à-dire au point de
congélation.
[1] Il s'agit du thermomètre de Fahrenheit.
Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hivers arctiques,
avait revêtu son costume de mer, à l'instar des matelots et des
officiers; il faisait plaisir à voir avec ses hautes bottes dans
lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile
huilée, un pantalon et une jaquette de même étoffe; par les fortes
pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur
ressemblait à une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait
pas d'exciter sa fierté.
Pendant deux jours, la mer fut extrêmement mauvaise; le vent tourna
vers le nord-ouest et retarda la marche du -Forward-. Du 14 au 16
avril, la houle demeura très-forte; mais le lundi, il survint une
violente averse qui eut pour résultat de calmer la mer presque
immédiatement. Shandon fit observer cette particularité au docteur.
«Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les curieuses
observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Société royale
d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'être membre correspondant. Vous
voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, même sous
l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer
serait plus agitée par une brise moins forte.
--Mais comment explique-t-on ce phénomène, docteur?
--C'est bien simple; on ne l'explique pas.»
En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de
perroquet, signala une masse flottante par tribord, à une quinzaine de
milles sous le vent.
«Une montagne de glace dans ces parages!» s'écria le docteur.
Shandon braqua sa lunette dans la direction indiquée, et confirma
l'annonce du pilote.
«Voilà qui est curieux! dit le docteur.
--Cela vous étonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions
assez heureux pour trouver quelque chose qui vous étonnât?
--Cela m'étonne sans m'étonner, répondit en souriant le docteur,
puisque le brick -Ann de Poole-, de Greenspond, fut pris en 1813 dans
de véritables champs de glace par le quarante-quatrième degré de
latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par
centaines!
--Bon! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendre là-dessus!
--Oh! peu de chose, répondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce
n'est que l'on a trouvé des glaces sous des latitudes encore plus
basses.
--Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, étant mousse
à bord du sloop de guerre -le Fly-...
--En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme qui dirait
avril, vous avez passé entre deux grandes îles de glaces flottantes,
par le quarante-deuxième degré de latitude.
--Ah! c'est trop fort! s'écria Shandon.
--Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'étonner, puisque nous
sommes deux degrés plus au nord, de rencontrer une montagne flottante
par le travers du -Forward-.
--Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avec vous il
n'y a qu'à tirer le seau.
--Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous
pouvons observer de près ce curieux phénomène, Shandon, je serai le
plus heureux des docteurs.
--Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maître d'équipage,
la brise, il me semble, a une tendance à fraîchir.
--Oui, commandant, répondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants
du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir.
--Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avril en
vue du cap Farewel, il faut marcher à la vapeur, ou bien nous serons
jetés sur les côtes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner
l'ordre d'allumer les fourneaux.»
Les ordres du commandant furent exécutés; une heure après, la vapeur
avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serrées, et
l'hélice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemment -le
Forward- contre le vent du nord-ouest.
CHAPITRE VI.
LE GRAND COURANT POLAIRE.
Bientôt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des pétrels,
des puffins, des contre-maîtres, habitants de ces parages désolés,
signalèrent l'approche du Groënland. -Le Forward- gagnait rapidement
dans le nord, en laissant sous le vent une longue traînée de fumée
noire.
Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala
la première vue du -blink- de la glace[1]. Il se trouvait à vingt
milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc
éblouissant éclairait vivement, malgré la présence de nuages assez
épais, toute la partie de l'atmosphère voisine de l'horizon. Les gens
d'expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phénomène, et ils
reconnurent à sa blancheur que ce -blink- devait venir d'un vaste
champ de glace situé à une trentaine de milles au delà de la portée de
la vue, et provenait de la réflexion des rayons lumineux.
[1] Couleur particulière et brillante que prend l'atmosphère au
dessus d'une grande étendue de glace.
Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable;
Shandon put établir une bonne voilure, et, par mesure d'économie, il
éteignit ses fourneaux. -Le Forward-, sous ses huniers, son foc et sa
misaine, se dirigea vers le cap Farewel.
Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu à une ligne blanche
peu épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchait vivement entre
les lignes de la mer et du ciel. Il dérivait évidemment de la côte est
du Groënland plutôt que du détroit de Davis, car les glaces se
tiennent de préférence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une
heure après, -le Forward- passait au milieu des pièces isolées du
ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique
soudées entre elles, obéissaient au mouvement de la houle.
Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'était
-le Valkyrien-, corvette danoise qui courait à contre-bord du
-Forward- et se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du
détroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le
remonter.
En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se
trouvaient réunis sur la dunette, examinant la direction et la force
de ce courant. Le docteur demanda s'il était avéré que ce courant
existât uniformément dans la mer de Baffin.
«Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voile ont beaucoup
de peine à le refouler.
--D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur
la côte orientale de l'Amérique que sur la côte occidentale du
Groënland.
--Eh bien! fit le docteur, voilà qui donne singulièrement raison aux
chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une
vitesse de cinq milles à l'heure environ, et il est difficile de
supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe.
--Ceci est d'autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon, que, si
ce courant va du nord au sud, on trouve dans le détroit de Behring un
courant contraire qui coule du sud au nord, et doit être l'origine de
celui-ci.
--D'après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que
l'Amérique est complètement détachée des terres polaires, et que les
eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses côtes, jusque dans
l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande élévation des eaux du premier
donne encore raison à leur écoulement vers les mers d'Europe.
--Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l'appui de cette
théorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre
savant universel doit les connaître.
--Ma foi, répliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela
peut vous intéresser, je vous dirai que des baleines, blessées dans le
détroit de Davis, ont été prises quelque temps après dans le voisinage
de la Tartarie, portant encore à leur flanc le harpon européen.
--Et à moins qu'elles n'aient doublé le cap Horn ou le cap de
Bonne-Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu'elles
aient contourné les côtes septentrionales de l'Amérique. Voilà qui est
indiscutable, docteur.
--Si cependant vous n'étiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le
docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels
que ces bois flottés dont le détroit de Davis est rempli, mélèzes,
trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le
gulf-stream empêcherait ces bois d'entrer dans le détroit; si donc ils
en sortent, ils n'ont pu y pénétrer que par le détroit de Behring.
--Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec
vous de demeurer incrédule.
--Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer la
discussion. J'aperçois au large une pièce de bois d'une jolie
dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pêcher ce
tronc d'arbre, le hisser à bord, et lui demander le nom de son pays.
--C'est cela, fit le docteur! l'exemple après la règle.»
Shandon donna les ordres nécessaires; le brick se dirigea vers la
pièce de bois signalée, et, bientôt après, l'équipage la hissait sur
le pont, non sans peine.
C'était un tronc d'acajou, rongé par les vers jusqu'à son centre,
circonstance sans laquelle il n'eût pas pu flotter.
«Voilà qui est triomphant, s'écria le docteur avec enthousiasme, car,
puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le
détroit de Davis, puisqu'il n'a pu être chassé dans le bassin polaire
par les fleuves de l'Amérique septentrionale, attendu que cet arbre-là
croît sous l'Équateur, il est évident qu'il arrive en droite ligne de
Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rongé;
ils appartiennent aux espèces des pays chauds.
--Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux détracteurs du
fameux passage.
--Mais cela les tue tout bonnement, répondit le docteur. Tenez, je
vais vous faire l'itinéraire de ce bois d'acajou: il a été charrié
vers l'océan Pacifique par quelque rivière de l'isthme de Panama ou du
Guatemala; de là, le courant l'a traîné le long des côtes d'Amérique
jusqu'au détroit de Behring, et, bon gré, mal gré, il a dû entrer dans
les mers polaires; il n'est ni tellement vieux ni tellement imbibé
qu'on ne puisse assigner une date récente à son départ; il aura
heureusement franchi les obstacles de cette longue suite de détroits
qui aboutit à la mer de Baffin, et, vivement saisi par le courant
boréal, il est venu par le détroit de Davis se faire prendre à bord du
-Forward- pour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande
au commandant la permission d'en garder un échantillon.
--Faites donc, reprit Shandon; mais permettez-moi à mon tour de vous
apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une épave
pareille. Le gouverneur Danois de l'île de Disko....
--Sur la côte du Groënland, continua le docteur, possède une table
d'acajou faite avec un tronc pêché dans les mêmes circonstances; je le
sais, mon cher Shandon; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si
ce n'était l'embarras, j'aurais là de quoi me faire toute une chambre
à coucher.»
Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrême
violence; le -drift wood-[1] se montra plus fréquemment; l'approche de
la côte offrait des dangers à une époque où les montagnes de glace
sont fort nombreuses; le commandant fit donc diminuer de voiles, et
-le Forward- courut seulement sous sa misaine et sa trinquette.
[1] Bois flotté.
Le thermomètre descendit au-dessous du point de congélation. Shandon
fit distribuer à l'équipage des vêtements convenables, une jaquette et
un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des bas de wadmel,
comme en portent les paysans norvégiens. Chaque homme fut également
muni d'une paire de bottes de mer parfaitement imperméables.
Quant à Captain, il se contentait de sa fourrure naturelle; il
paraissait peu sensible aux changements de température; il devait
avoir passé par plus d'une épreuve de ce genre, et, d'ailleurs, un
danois n'avait pas le droit de se montrer difficile. On ne le voyait
guère, et il se tenait presque toujours caché dans les parties les
plus sombres du bâtiment.
Vers le soir, à travers une éclaircie de brouillard, la côte du
Groënland se laissa entrevoir par 37°2'7" de longitude; le docteur,
armé de sa lunette, put un instant distinguer une suite de pics
sillonnés par de larges glaciers; mais le brouillard se referma
rapidement sur cette vision, comme le rideau d'un théâtre qui tombe au
moment le plus intéressant de la pièce.
-Le Forward- se trouva, le 20 avril au matin, en vue d'un ice-berg
haut de cent-cinquante pieds, échoué en cet endroit de temps
immémorial; les dégels n'ont pas prise sur lui, et respectent ses
formes étranges. Snow l'a vu; James Ross, en 1829, en prit un dessin
exact, et en 1851, le lieutenant français Bellot, à bord du -Prince
Albert-, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur voulut
conserver l'image de cette montagne célèbre, et il en fit une esquisse
très réussie.
Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient échouées, et
par conséquent s'attachent invinciblement au sol; pour un pied hors de
l'eau, elles ont à peu près deux au-dessous, ce qui donnerait à
celle-ci quatre-vingts brasses environ de profondeur.[1]
[1] Quatre cents pieds.
Enfin, par une température qui ne fut à midi que de 12° (-11°
centig.), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperçut le cap
Farewel. -Le Forward- arrivait au jour fixé; le capitaine inconnu,
s'il lui plaisait de venir relever sa position par ce temps
diabolique, n'aurait pas à se plaindre.
«Voilà donc, se dit le docteur, ce cap célèbre, ce cap si bien
nommé![1] Beaucoup l'ont franchi comme nous, qui ne devaient jamais le
revoir! Est-ce donc un adieu éternel dit à ses amis d'Europe? Vous
avez passé là, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz,
Hudson, Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir
au foyer domestique, et ce cap a bien été pour vous le cap des
Adieux!»
[1] Farewel signifie adieu.
Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande[1]
découvrirent le Groënland. Sébastien Cabot, en 1498, s'éleva jusqu'au
56e degré de latitude; Gaspard et Michel Cotréal, de 1500 à 1502,
parvinrent au 60e, et Martin Frobisher, en 1576, arriva jusqu'à la
baie qui porte son nom.
[1] Île des glaces.
A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir découvert le détroit
en 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisième voyage, ce
hardi navigateur, ce grand pêcheur de baleines, atteignit le
soixante-treizième parallèle, à vingt-sept degrés du pôle.
Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607, Hudson,
dont le nom fut attribué à cette vaste baie qui échancre si
profondément les terres d'Amérique, James Poole en 1611, s'avancèrent
plus ou moins dans le détroit, à la recherche de ce passage du
nord-ouest, dont la découverte eût singulièrement abrégé les voies de
communication entre les deux mondes.
Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le détroit de Lancastre;
il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlows,
Waugham et Scrows, dont on n'a jamais eu de nouvelles.
En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoyé à la rencontre du capitaine
Cook, qui tentait de remonter par le détroit de Behring, pointa
jusqu'au 68e degré; l'année suivante, Young s'éleva dans le même but
jusqu'à l'île des Femmes.
Vint alors James Ross qui fit en 1818 le tour des côtes de la mer de
Baffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers.
Enfin en 1819 et 1820, le célèbre Parry s'élance dans le détroit de
Lancastre, parvient à travers d'innombrables difficultés jusqu'à l'île
Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[1] promise par
acte du parlement aux matelots anglais qui couperaient le
cent-soixante-dixième méridien par une latitude plus élevés que le
soixante-dix-septième parallèle.
[1] 125,000 francs
En 1826, Becchey touche à l'île Chamisso, James Ross hiverne, de 1829
à 1833, dans le détroit du Prince Régent, et fait, entre autres
travaux importants, la découverte du pôle magnétique.
Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les
côtes septentrionales de l'Amérique, de la rivière Mackensie à la
pointe Turnagain; le capitaine Back marchait sur ses traces de 1823 à
1835, et ces explorations étaient complétées en 1839 par MM. Dease,
Simpson et le docteur Rae.
Enfin, sir John Franklin, jaloux de découvrir le passage du
nord-ouest, quitta l'Angleterre en 1845 sur -l'Erebus et le Terror-;
il pénétra dans la mer de Baffin, et depuis son passage à l'île Disko,
on n'eut plus aucune nouvelle de son expédition.
Cette disparition détermina les nombreuses recherches qui ont amené la
découverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires
si profondément déchiquetés; les plus intrépides marins de
l'Angleterre, de la France, des États-Unis, s'élancèrent vers ces
terribles parages, et, grâce à leurs efforts, la carte si tourmentée,
si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de la Société
royale géographique de Londres.
La curieuse histoire de ces contrées se présentait ainsi à
l'imagination du docteur, tandis qu'appuyé sur la lisse, il suivait du
regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardis navigateurs se
pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux
glacés de la banquise les pâles fantômes de ceux qui ne revinrent pas.
CHAPITRE VII.
L'ENTRÉE DU DÉTROIT DE DAVIS.
Pendant cette journée, -le Forward- se fraya un chemin facile parmi
les glaces à demi brisées; le vent était bon, mais la température
très-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1],
rapportaient leurs froides pénétrations.
[1]Champs de glace.
La nuit exigea la plus sévère attention; les montagnes flottantes se
resserraient dans cette passe étroite; on en comptait souvent une
centaine à l'horizon; elles se détachaient des côtes élevées, sous la
dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour
aller se fondre ou s'abîmer dans les profondeurs de l'Océan. On
rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait éviter le
choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mât de
misaine; il consistait en un tonneau à fond mobile, dans lequel
l'ice-master, en partie abrité contre le vent, surveillait la mer,
signalait les glaces en vue, et même, au besoin, commandait la
manoeuvre.
[1] Littéralement -nid de pie-.
Les nuits étaient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier
par suite de la réfraction, et tendait à se maintenir de plus en plus
au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrêtait la vue, et, si elle
n'amenait pas l'obscurité, rendait cette navigation pénible.
Le 21 avril, le cap Désolation apparut au milieu des brumes; la
manoeuvre fatiguait l'équipage; depuis l'entrée du brick au milieu des
glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut
bientôt recourir à la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces
blocs amoncelés.
Le docteur et maître Johnson causaient ensemble sur l'arrière, pendant
que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine.
Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses
nombreux voyages avaient fait une éducation intéressante et sensée. Le
docteur le prenait en grande amitié, et le maître d'équipage ne
demeurait pas en reste avec lui.
«Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas
comme tous les autres; on l'a nommé la Terre-Verte,[1] mais il n'y a
pas beaucoup de semaines dans l'année où il justifie son nom!
[1] Green Land.
--Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au dixième
siècle, cette terre n'avait pas le droit d'être appelée ainsi? Plus
d'une révolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je
vous étonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs
islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a
huit ou neuf cents ans!
--Vous m'étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais
pas vous croire, car c'est un triste pays.
--Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante à
des habitants, et même à des Européens civilisés.
--Sans doute! A Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui
consentent à vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pensé
qu'ils y demeuraient par force, non par goût.
--Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue à tout, et ces
Groënlandais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les
ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent être malheureux, mais, à
coup sur, ils ne sont point misérables; encore, je dis malheureux, et
ce mot ne rend pas ma pensée; en effet, s'ils n'ont pas le bien-être
des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouvent
évidemment des jouissances qu'il ne nous est pas donné de concevoir!
--Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste;
mais bien des voyages m'ont amené sur ces côtes, et mon coeur s'est
toujours serré à la vue de ces tristes solitudes; on aurait dû, par
exemple, égayer les caps, les promontoires, les baies par des noms
plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Désolation ne sont
pas faits pour attirer les navigateurs!
--J'ai fait également cette remarque, répondit le docteur; mais ces
noms ont un intérêt géographique qu'il ne faut pas méconnaître; ils
décrivent les aventures de ceux qui les ont donnés; auprès des noms
des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin,
des Bellot, si je rencontre le cap Désolation, je trouve bientôt la
baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la
baie Repulse[1] me ramène du cap Éden, et, quittant la pointe
Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai là, sous
les yeux, cette incessante succession de périls, d'échecs d'obstacles,
de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon
pays, et, comme une série de médailles antiques, cette nomenclature me
retrace toute l'histoire de ces mers.
[1] Baie qu'on ne peut atteindre.
[2] Cap du retour forcé.
--Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans
notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du
Désespoir!
--Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'équipage est-il un peu
revenu de ses terreurs?
--Un peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entrée
dans le détroit, on recommence à se préoccuper du capitaine
fantastique; plus d'un s'attendait à le voir apparaître à l'extrémité
du Groënland; et jusqu'ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre
nous, est-ce que cela ne vous étonne pas an peu?
--Si fait, Johnson.
--Croyez-vous à l'existence de ce capitaine?
--Sans doute.
--Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de la sorte?
--S'il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cet homme aura
voulu entraîner l'équipage assez loin pour qu'il n'y eût plus à
revenir. Or, s'il avait paru à son bord au moment du départ, chacun
voulant connaître la destination du navire, il aurait pu être
embarrassé.
--Et pourquoi cela?
--Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut
pénétrer là où tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il eût
recruté son équipage? Tandis qu'une fois en route, on peut aller si
loin, que marcher en avant devienne ensuite une nécessité.
--C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrépide
aventurier dont le nom seul épouvantait, et qui n'eût trouvé personne
pour l'accompagner dans ses périlleuses expéditions...
--Sauf moi, fit le docteur.
--Et moi après vous, répondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis
donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces
aventuriers-là. Enfin, nous verrons bien; je suppose que du côté
d'Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra
s'installer tranquillement à bord, et nous apprendra jusqu'où sa
fantaisie compte entraîner le navire.
--Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficulté sera de s'élever
jusqu'à cette baie Melville! voyez comme les glaces nous entourent de
toutes parts! c'est à peine si elles laissent passage au -Forward-.
Tenez, examinez cette plaine immense!
--Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons
cela un ice-field, c'est-à-dire une surface continue de glace dont on
n'aperçoit pas les limites.
--Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus ou moins
réunies par leurs bords?
--Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons
palch, et stream, quand cette forme est allongée.
--Et là, ces glaces flottantes?
--Ce sont des drift-ice; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des
ice-bergs ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il
faut les éviter avec soin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, une
protubérance produite par la pression des glaces; nous appelons cela
un hummock; si cette protubérance était submergée à sa base, nous la
nommerions un calf; il a bien fallu donner des noms à tout cela pour
s'y reconnaître.
--Ah! c'est véritablement un spectacle curieux, s'écria le docteur en
contemplant ces merveilles des mers boréales, et l'imagination est
vivement frappée par ces tableaux divers!
--Sans doute, répondit Johnson; les glaçons prennent parfois des
formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrassés pour les
expliquer à leur façon,
--Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace! ne dirait-on
pas une ville étrange, une ville d'Orient avec ses minarets et ses
mosquées sous la pâle lumière de la lune? Voici plus loin une longue
suite d'arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII
ou le palais du Parlement[1].
[1] Édifices de Londres.
--Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les goûts; mais ce
sont des villes ou des églises dangereuses à habiter, et il ne faut
pas les ranger de trop près. Il y a de ces minarets-là qui chancellent
sur leur base, et dont le moindre écraserait un navire comme -le
Forward-.
--Et l'on a osé s'aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans
avoir la vapeur à ses ordres! Comment croire qu'un navire à voile ait
pu se diriger au milieu de ces écueils mouvants?
--On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny; lorsque le vent devenait
contraire, et cela m'est arrivé plus d'une fois, à moi qui vous parle,
on s'ancrait patiemment à l'un de ces blocs; on dérivait plus ou moins
avec lui; mais enfin on attendait l'heure favorable pour se remettre
en route; il est vrai de dire qu'à cette manière de voyager on mettait
des mois, là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques
jours.
--Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore à
s'abaisser.
--Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pour que
ces masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique; elles
sont d'ailleurs plus nombreuses dans le détroit de Davis, parce que
les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et
Holsteinborg; mais au delà du soixante-septième degré, nous trouverons
pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables.
--Oui; mais il faut passer d'abord.
--Il faut passer, Monsieur Clawbonny; en juin et juillet, nous
eussions trouvé le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais
les ordres étaient précis; on devait se trouver ici en avril. Aussi je
me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement trempé,
qui a une idée; il n'est parti de si bonne heure que pour aller loin.
Enfin qui vivra, verra.»
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