Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui
l'entouraient. Il allait, il venait, il n'était plus maître de lui.
«Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell.
--Notre devoir d'amis, répondit le docteur.
--Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir.
Quelques-uns ont succombé! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceux
qui ont trahi comme à ceux qui se sont laissé entraîner à la trahison!
Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur!
--Oui, répondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquiétait
sérieusement.
--Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune
qu'ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne
sera changé à mes dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient
jamais l'Angleterre!»
Il eût été difficile de ne pas être ému de l'accent avec lequel
Hatteras prononça ces paroles.
«Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que
vous faites votre testament.
--Peut-être, répondit gravement Hatteras.
--Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de
gloire, reprit le vieux marin.
--Qui sait?» fit Hatteras.
Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait
interpréter le sens de ces dernières paroles.
Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d'une voix précipitée,
qu'il contenait à peine, il reprit:
«Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et
cependant il reste beaucoup à faire.»
Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement.
«Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle
même!
--Comment cela? fit Altamont.
--Par exemple! s'écria le docteur, qui craignait de deviner.
--Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le
pied sur le pôle du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera.
--Quoi?... répondit le docteur.
--Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit
Hatteras avec une animation croissante, et là où il est, j'irai!
--Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur.
--J'irai.
--C'est un cône inaccessible!
--J'irai.
--C'est un cratère béant, enflammé!
--J'irai.»
L'énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça ces derniers
mots ne peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits; ils regardaient
avec terreur la montagne qui balançait dans l'air son panache de
flammes.
Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de
renoncer à son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer,
depuis l'humble prière jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint
rien sur l'âme nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on
pourrait nommer «la folie polaire».
Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrêter cet insensé,
qui courait à sa perte. Mais, prévoyant qu'ils amèneraient des
désordres graves, le docteur ne voulut les employer qu'à la dernière
extrémité.
Il espérait d'ailleurs que des impossibilités physiques, des obstacles
infranchissables, arrêteraient Hatteras dans l'exécution de son
projet.
«Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.
--Oui, répondit le capitaine, jusqu'à mi-côte de la montagne! Pas plus
loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du
procès-verbal qui atteste notre découverte, si...?
--Pourtant!...
--C'est décidé, répondit Hatteras d'un ton inébranlable, et, puisque
les prières de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande.»
Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants
après, la petite troupe, équipée pour une ascension difficile, et
précédée de Duk, se mit en marche.
Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deux degrés
(+ 11° centigrades). L'atmosphère s'imprégnait largement de la clarté
particulière à ce haut degré de latitude. Il était huit heures du
matin.
Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le
docteur et Johnson le suivirent de près.
«J'ai peur, dit Johnson.
--Non, non, il n'y a rien à craindre, répondit le docteur, nous sommes
là.»
Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomie particulière,
qui était l'imprévu, la nouveauté, la jeunesse! Ce volcan ne
paraissait pas vieux, et des géologues auraient pu indiquer une date
récente à sa formation.
Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaient que par
un miracle d'équilibre. La montagne n'était, à vrai dire, qu'un
amoncellement de pierres tombées de haut. Pas de terre, pas la moindre
mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de végétation. L'acide
carbonique, vomi par le cratère, n'avait encore eu le temps de s'unir
ni à l'hydrogène de l'eau, ni à l'ammoniaque des nuages, pour former,
sous l'action de la lumière, les matières organisées.
Cette île, perdue en mer, n'était due qu'à l'agrégation successive des
déjections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe
se sont formées; ce qu'elles ont rejeté de leur sein a suffi à les
construire. Tel l'Etna, qui a déjà vomi un volume de lave plus
considérable que sa masse elle-même; tel encore le Monte-Nuovo, près
de Naples, engendré par des scories dans le court espace de
quarante-huit heures.
Cet amas de roches dont se composait l'île de la Reine était
évidemment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut
degré le caractère plutonien. A sa place s'étendait autrefois la mer
immense, formée, dès les premiers jours, par la condensation des
vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, à mesure que les volcans de
l'ancien et du nouveau monde s'éteignirent ou, pour mieux dire, se
bouchèrent, ils durent être remplacés par de nouveaux cratères
ignivomes.
En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudière
sphéroïdale. Là, sous l'influence du feu central, s'engendrent des
quantités immenses de vapeurs emmagasinées à une tension de milliers
d'atmosphères, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de
sûreté ménagées à l'extérieur.
Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre,
et, à l'endroit des pôles, où, sans doute par suite de l'aplatissement,
l'écorce terrestre est moins épaisse, il n'est pas étonnant qu'un
volcan se soit inopinément formé par le soulèvement du massif au-dessus
des flots.
Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étranges
particularités; son pied foulait un tuf volcanique et des dépôts
ponceux faits de scories, de cendres, de roches éruptives, semblables
aux syénites et aux granits de l'Islande.
Mais, s'il attribuait à l'îlot une origine presque moderne, c'est que
le terrain sédimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former.
L'eau manquait aussi. Si l'île de la Reine eût compté plusieurs
siècles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son
sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y
trouvait pas une molécule liquide, mais les vapeurs qui s'élevaient
des ruisseaux de laves semblaient être absolument anhydres.
Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elle apparut un
jour, telle elle pouvait disparaître un autre, et s'immerger de
nouveau au fond de l'Océan.
A mesure que l'on s'élevait, l'ascension devenait de plus en plus
difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la
perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes précautions pour
éviter les éboulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient
autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, ou des torrents
de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales,
les ruisseaux, refroidis et solidifiés à la partie supérieure,
laissaient sous leur croûte durcie la lave s'écouler en bouillonnant.
Chacun devait donc sonder pour éviter d'être plongé tout à coup dans
ces matières en fusion.
De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de roches
rongies au sein des gaz enflammés; quelques-unes de ces masses
éclataient dans l'air comme des bombes, et leurs débris se
dispersaient dans toutes les directions à d'énormes distances.
On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de la
montagne était entourée, et combien il fallait être fou pour la
tenter.
Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et,
dédaignant le secours de son bâton ferré, il gravissait sans hésiter
les pentes les plus raides.
Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau de dix
pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, après
s'être bifurqué à l'arête d'un roc supérieur, et ne laissait qu'un
passage étroit par lequel Hatteras se glissa audacieusement.
Là, il s'arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il
sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait à franchir;
horizontalement, il ne se trouvait pas à plus de cent toises du
cratère, c'est-à-dire du point mathématique du pôle; mais,
verticalement, c'était encore plus de quinze cents pieds à gravir.
L'ascension durait déjà depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas
fatigué; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces.
Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteur résolut
d'empêcher à tout prix Hatteras de s'élever plus haut. Il essaya
d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine
allait jusqu'au délire; pendant la route, il avait donné tous les
signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans
les phases diverses de son existence, ne peut en être surpris. A
mesure qu'Hatteras s'élevait au-dessus de l'Océan, sa surexcitation
s'accroissait; il ne vivait plus dans la région des hommes; il croyait
grandir avec la montagne elle-même.
«Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus.
--Demeurez donc, répondit le capitaine d'une voix étrange; j'irai plus
haut!
--Non! ce que vous faites est inutile! vous êtes ici au pôle du monde!
--Non! non! plus haut!
--Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me
reconnaissez-vous pas?
--Plus haut! plus haut! répétait l'insensé.
--Eh bien, non! nous ne souffrirons pas...»
Le docteur n'avait pas achevé ces mots qu'Hatteras, par un effort
surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la portée
de ses compagnons.
Ceux-ci poussèrent un cri; ils croyaient Hatteras abîmé dans le
torrent de feu; mais le capitaine était retombé de l'autre côté, suivi
par son chien Duk, qui ne voulait pas le quitter.
Il disparut derrière un rideau de fumée, et l'on entendit sa voix qui
décroissait dans l'éloignement.
«Au nord! au nord! criait-il. Au sommet du mont Hatteras!
Souvenez-vous du mont Hatteras!»
On ne pouvait songer à rejoindre le capitaine; il y avait vingt
chances pour rester là où il avait passé avec ce bonheur et cette
adresse particulière aux fous; il était impossible de franchir ce
torrent de feu, impossible également de le tourner. Altamont tenta
vainement de passer; il faillit périr en voulant traverser le fleuve
de lave; ses compagnons durent le retenir malgré lui.
«Hatteras! Hatteras!» s'écriait le docteur.
Mais le capitaine ne répondit pas, et les aboiements à peine distincts
de Duk retentirent seuls dans la montagne.
Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles à travers les
colonnes de fumée et sous les pluies de cendre. Tantôt son bras,
tantôt sa tête sortaient du tourbillon. Puis il disparaissait et se
montrait plus haut accroché aux rocs. Sa taille diminuait avec cette
rapidité fantastique des objets qui s'élèvent dans l'air. Une
demi-heure après, il semblait déjà rapetissé de moitié.
L'atmosphère s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne
résonnait et ronflait comme une chaudière bouillante; on sentait ses
flancs frissonner. Hatteras montait toujours. Duk le suivait.
De temps en temps, un éboulement se produisait derrière eux, et
quelque roc énorme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur
les crêtes, allait s'engouffrer jusqu'au fond du bassin polaire.
Hatteras ne se retournait même pas. Il s'était servi, de son bâton
comme d'une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons
épouvantés ne perdaient pas un de ses mouvements. Ses dimensions
devenaient peu à peu microscopiques, et Duk paraissait réduit à la
taille d'un gros rat.
Il y eut un moment où le vent rabattit sur eux un vaste rideau de
flamme. Le docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras réapparut,
debout, agitant son drapeau.
Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d'une heure. Une
heure de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrières de cendre
dans lesquelles ce héros de l'impossible disparaissait jusqu'à
mi-corps. Tantôt il se hissait, en s'arc-boutant des genoux et des
reins contre les anfractuosités de la montagne, et tantôt, suspendu
par les mains à quelque arête vive, il oscillait au vent comme une
touffe desséchée.
Enfin il arriva au sommet du volcan, à l'orifice même du cratère. Le
docteur eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu à son but, en
reviendrait peut-être, et n'aurait plus que les dangers du retour à
subir. Il poussa un dernier cri:
«Hatteras! Hatteras!»
L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Américain jusqu'au fond de
l'âme.
«Je le sauverai!» s'écria Altamont.
Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber,
il disparut au milieu des roches.
Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrêter.
Cependant Hatteras, parvenu à la cime de la montagne, s'avançait
au-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres
pleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animal
semblait déjà saisi par l'attraction vertigineuse de l'abîme, Hatteras
agitait son pavillon, qui s'éclairait de reflets incandescents, et le
fond rouge de l'étamine se développait en longs plis au souffle du
cratère.
Hatteras le balançait d'une main. De l'autre, il montrait au zénith le
pôle de la sphère céleste. Cependant, il semblait hésiter. Il
cherchait encore le point mathématique où se réunissent tous les
méridiens du globe et sur lequel, dans son entêtement sublime, il
voulait poser le pied.
Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible
de ses compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde,
un siècle! s'écoula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli à jamais
dans les profondeurs du volcan. Mais Altamont était là, Duk aussi.
L'homme et le chien avaient saisi le malheureux au moment où il
disparaissait dans l'abîme. Hatteras était sauvé, sauvé malgré lui,
et, une demi-heure plus tard, le capitaine du -Forward-, privé de tout
sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons désespérés.
Quand il revint à lui, le docteur interrogea son regard dans une
muette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle
qui regarde sans voir, ne lui répondit pas.
«Grand Dieu! dit Johnson, il est aveugle!
--Non! répondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauvé
que le corps d'Hatteras! Son âme est restée au sommet de ce volcan! Sa
raison est morte!
--Fou! s'écrièrent Johnson et Altamont consternés.
--Fou!» répondit le docteur.
Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
CHAPITRE XXVI
RETOUR AU SUD
Trois heures après ce triste dénouement des aventures du capitaine
Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient
réunis dans la grotte au pied du volcan.
Là, Clawbonny fut prié de donner son opinion sur ce qu'il convenait de
faire.
«Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre séjour à l'île de
la Reine; la mer est libre devant nous; nos provisions sont en
quantité suffisante; il faut repartir et regagner en toute hâte le
Fort-Providence, où nous hivernerons jusqu'à l'été prochain.
--C'est aussi mon avis, répondit Altamont; le vent est bon, et dès
demain nous reprendrons la mer.»
La journée se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine
était d'un présage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont
reportaient leurs idées vers le retour, ils s'effrayaient de leur
abandon, ils s'épouvantaient de leur éloignement. L'âme intrépide
d'Hatteras leur faisait défaut.
Cependant, en hommes énergiques, ils s'apprêtèrent à lutter de nouveau
contre les éléments, et contre eux-mêmes, si jamais ils se sentaient
faiblir.
Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furent
embarqués, et bientôt tout fut prêt pour le départ.
Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur,
suivant les intentions d'Hatteras, fit élever un cairn au point même
où le capitaine avait abordé l'île; ce cairn fut fait de gros blocs
superposés, de façon à former un amer parfaitement visible, si
toutefois les hasards de l'éruption le respectaient.
Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple
inscription:
JOHN HATTERAS 1861
Le double du document fut déposé à l'intérieur du cairn dans un
cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande
découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochers déserts.
Alors les quatre hommes et le capitaine--un pauvre corps sans âme--,
et son fidèle Duk, triste et plaintif, s'embarquèrent pour le voyage
du retour. Il était dix heures du matin. Une nouvelle voile fut
établie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrière,
quitta l'île de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc,
lança un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait à l'horizon.
La traversée fut très rapide; la mer, constamment libre, offrit une
navigation facile, et il semblait vraiment qu'il fût plus aisé de fuir
le pôle que d'en approcher.
Mais Hatteras n'était pas en état de comprendre ce qui se passait
autour de lui; il demeurait étendu dans la chaloupe, la bouche muette,
le regard éteint, les bras croisés sur la poitrine, Duk couché à ses
pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne
l'entendait pas.
Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu
houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du
nord.
Le 15 juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud;
mais, comme l'Océan polaire était dégagé sur toute la côte, au lieu de
traverser en traîneau la terre de la Nouvelle-Amérique, ils résolurent
de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria.
Le trajet était plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que
les voyageurs avaient mis quinze jours à passer avec leur traîneau,
ils en mirent huit à peine à le franchir en naviguant, et, après avoir
suivi les sinuosités d'une côte frangée de fiords nombreux dont ils
déterminèrent la configuration, ils arrivèrent le lundi soir, 23
juillet, à la baie Victoria.
La chaloupe fut solidement ancrée au rivage, et chacun s'élança vers
le Fort-Providence. Mais quelle dévastation! La Maison-du-Docteur, les
magasins, la poudrière, les fortifications, tout s'en était allé en
eau sous l'action des rayons solaires, et les provisions avaient été
saccagées par les animaux carnassiers.
Triste et décevant spectacle!
Les navigateurs touchaient presque à la fin de leurs provisions, et
ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilité d'y
passer l'hiver devint évidente. En gens habitués à prendre rapidement
leur parti, ils se décidèrent donc à gagner la mer de Baffin par le
plus court.
«Nous n'avons pas d'autre parti à suivre, dit le docteur; la mer de
Baffin n'est pas à six cents milles; nous pouvons naviguer tant que
l'eau ne manquera pas à notre chaloupe, gagner le détroit de Jones, et
de là des établissements danois.
--Oui, répondit Altamont, réunissons ce qui nous reste de provisions,
et partons.»
En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican éparses ça
et là, et deux barils de viande conservée, qui avaient échappé à la
destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines et de la
poudre en suffisante quantité. Tout cela fut promptement rassemblé; on
profita de la journée pour calfater la chaloupe, la remettre en état,
et le lendemain, 24 juillet, la mer fut reprise.
Le continent, vers le quatre-vingt-troisième degré de latitude,
s'infléchissait dans l'est. Il était possible qu'il rejoignît ces
terres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et le
Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne côtière de la mer de
Baffin. On pouvait donc tenir pour certain que le détroit de Jones
s'ouvrait sur les mers intérieures, à l'imitation du détroit de
Lancastre.
La chaloupe navigua dès lors sans grandes difficultés; elle évitait
facilement les glaces flottantes. Le docteur, en prévision de retards
possibles, réduisit ses compagnons à demi-ration de vivres; mais, en
somme, ceux-ci ne se fatiguaient pas beaucoup, et leur santé se
maintint en bon état.
D'ailleurs, ils n'étaient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils
tuèrent des canards, des oies, des guillemets, qui leur fournirent une
alimentation fraîche et saine. Quant à leur réserve liquide, ils la
refaisaient facilement aux glaçons d'eau douce qu'ils rencontraient
sur la route, car ils avaient toujours soin de ne pas s'écarter des
côtes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer.
A cette époque de l'année, le thermomètre se tenait déjà constamment
au-dessous du point de congélation; le temps, après avoir été souvent
pluvieux, se mit à la neige et devint sombre; le soleil commençait à
raser de près l'horizon, et son disque s'y laissait échancrer chaque
jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour
la première fois, c'est-à-dire qu'ils eurent une nuit de quelques
minutes.
Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des
courses de soixante à soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on
ne s'arrêtait pas un instant; on savait quelles fatigues à supporter,
quels obstacles à franchir la route de terre présenterait, s'il
fallait la prendre, et ces mers resserrées ne pouvaient tarder à se
rejoindre; il y avait des jeunes glaces reformées ça et là. L'hiver
succède inopinément à l'été sous les hautes latitudes; il n'y a ni
printemps ni automne; les saisons intermédiaires manquent. Il fallait
donc se hâter.
Le 31 juillet, le ciel étant pur au coucher du soleil, on aperçut les
premières étoiles dans les constellations du zénith. A partir de ce
jour, un brouillard régna sans cesse, qui gêna considérablement la
navigation.
Le docteur, en voyant multiplier les symptômes de l'hiver, devint très
inquiet; il savait quelles difficultés Sir John Ross éprouva pour
gagner la mer de Baffin, après l'abandon de son navire; et même, le
passage des glaces tenté une première fois, cet audacieux marin fut
forcé de revenir à son navire et d'hiverner une quatrième année; mais
au moins il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisions et
du combustible. Si pareil malheur arrivait aux survivants du
-Forward-, s'il leur fallait s'arrêter ou revenir sur leurs pas, ils
étaient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquiétudes à ses
compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est.
Enfin, le 15 août, après trente jours d'une navigation assez rapide,
après avoir lutté depuis quarante-huit heures contre les glaces qui
s'accumulaient dans les passes, après avoir risqué cent fois leur
frêle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrêtés, sans
pouvoir aller plus loin; la mer était prise de toutes parts, et le
thermomètre ne marquait plus en moyenne que quinze degrés au-dessus de
zéro (-9° centigrades).
D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnaître
la proximité d'une côte à ces petites pierres plates et arrondies, que
les flots usent sur le rivage; la glace d'eau douce se rencontrait
aussi plus fréquemment.
Altamont Fit ses relevés avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint
77° 15' de latitude et 85° 02' de longitude.
«Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons
atteint le Lincoln-Septentrional, précisément au cap Eden; nous
entrons dans le détroit de Jones; avec un peu plus de bonheur, nous
l'aurions trouvé libre jusqu'à la mer de Baffin. Mais il ne faut pas
nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras eût rencontré d'abord une mer si
facile, il fût arrivé rapidement au pôle. Ses compagnons ne l'eussent
pas abandonné, et sa tête ne se serait pas perdue sous l'excès des
plus terribles angoisses!
--Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti à prendre:
abandonner la chaloupe et rejoindre en traîneau la côte orientale du
Lincoln.
--Abandonner la chaloupe et rejoindre le traîneau, bien, répondit le
docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir
le détroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional.
--Et pourquoi? demanda Altamont.
--Parce que plus nous nous approcherons du détroit de Lancastre, plus
nous aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers.
--Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne
soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable.
--Nous essaierons», répondit Clawbonny. La chaloupe fut déchargée;
Bell et Johnson reconstruisirent le traîneau; toutes ses pièces
étaient en bon état; le lendemain, les chiens y furent attelés, et
l'on prit le long de la côte pour gagner l'ice-field.
Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu
rapide; Altamont avait eu raison de se défier de l'état de la glace;
on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallut suivre la côte
du Lincoln.
Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée
du détroit du Glacier; là, ils s'aventurèrent sur l'ice-field, et le
lendemain ils atteignirent l'île Cobourg, qu'ils traversèrent en moins
de deux jours au milieu des bourrasques de neige.
Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace,
et enfin, le 24 août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.
«Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu'à traverser
cette terre et à gagner le cap Warender à l'entrée du détroit de
Lancastre.»
Mais le temps devint affreux et très froid; les rafales de neige, les
tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se
sentaient à bout de forces. Les provisions s'épuisaient, et chacun dut
se réduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une
nourriture proportionnée à leur travail.
La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre
du Devon-Septentrional était extrêmement accidentée; il fallut
franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant
contre tous les éléments déchaînés. Le traîneau, les hommes et les
chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le désespoir s'empara
de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues
d'une expédition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte,
ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement; on ne
supporte pas impunément dix-huit mois d'incessantes fatigues et une
succession énervante d'espérances et de désespoirs. D'ailleurs, il
faut le remarquer, l'aller se fait avec un entraînement, une
conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se
traînaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude,
par un reste d'énergie animale presque indépendante de leur volonté.
Ce ne fut que le 30 août qu'ils sortirent enfin de ce chaos de
montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune
idée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur ne
suffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentait défaillir
lui-même.
Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnée par le
soulèvement primitif de la montagne.
Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les
voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des
chiens d'attelage étaient morts d'épuisement.
On s'abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés
au-dessous de zéro (-19° centigrades); personne n'eut le courage de
dresser la tente.
Les provisions étaient fort réduites, et, malgré l'extrême parcimonie
mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit
jours; le gibier devenait rare et regagnait pour l'hiver de moins
rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaçante devant
ses victimes épuisées.
Altamont, qui montrait un grand dévouement et une véritable
abnégation, profita d'un reste de force et résolut de procurer par la
chasse quelque nourriture à ses compagnons.
Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord;
le docteur, Johnson et Bell le virent s'éloigner presque
indifféremment. Pendant une heure, ils n'entendirent pas une seule
fois la détonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu'un
seul coup eût été tiré; mais l'Américain accourait comme un homme
épouvanté.
«Qu'y a-t-il? lui demanda le docteur.
--Là-bas! sous la neige! répondit Altamont avec un accent d'effroi en
montrant un point de l'horizon.
--Quoi?
--Toute une troupe d'hommes!...
--Vivants?
--Morts... gelés... et même...»
L'Américain n'osa achever sa pensée, mais sa physionomie exprimait la
plus indicible horreur.
Le docteur, Johnson, Bell, ranimés par cet incident, trouvèrent le
moyen de se relever et se traînèrent sur les traces d'Altamont, vers
cette partie de la plaine qu'il indiquait du geste.
Ils arrivèrent bientôt à un espace resserré, au fond d'une ravine
profonde, et là, quel spectacle s'offrit à leur vue!
Des cadavres déjà raidis, à demi enterrés sous ce linceul blanc,
sortaient ça et là de la couche de neige; ici un bras, là une jambe,
plus loin des mains crispées, des têtes conservant encore leur
physionomie menaçante et désespérée!
Le docteur s'approcha, puis il recula, pâle, les traits décomposés,
pendant que Duk aboyait avec une sinistre épouvante.
«Horreur! horreur! fit-il.
--Eh bien? demanda le maître d'équipage.
--Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d'une voix altérée.
--Que voulez-vous dire?
--Regardez!»
Cette ravine avait été naguère le théâtre d'une dernière lutte des
hommes contre le climat, contre le désespoir, contre la faim même,
car, à certains restes horribles, on comprit que les malheureux
s'étaient repus de cadavres humains, peut-être d'une chair encore
palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le
misérable équipage du -Forward-; les forces firent défaut, les vivres
manquèrent à ces infortunés; leur chaloupe fut brisée probablement par
les avalanches ou précipitée dans un gouffre, et ils ne purent
profiter de la mer libre; on peut supposer aussi qu'ils s'égarèrent au
milieu de ces continents inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous
l'excitation de la révolte ne pouvaient être longtemps unis entre eux
de cette union qui permet d'accomplir les grandes choses. Un chef de
révoltés n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. Et,
sans doute, Shandon fut promptement débordé.
Quoi qu'il en soit, cet équipage passa évidemment par mille tortures,
mille désespoirs, pour en arriver à cette épouvantable catastrophe;
mais le secret de leurs misères est enseveli avec eux pour toujours
dans les neiges du pôle.
«Fuyons! fuyons!» s'écria le docteur.
Et il entraîna ses compagnons loin du lieu de ce désastre. L'horreur
leur rendit une énergie momentanée. Ils se remirent en marche.
CHAPITRE XXVII
CONCLUSION
A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frappèrent sans relâche les
survivants de l'expédition? Eux-mêmes, ils ne purent jamais retrouver
dans leur mémoire le souvenir détaillé des huit jours qui s'écoulèrent
après l'horrible découverte des restes de l'équipage.
Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'énergie, ils se trouvèrent
au cap Horsburg, à l'extrémité du Devon-Septentrional.
Ils mouraient de faim; ils n'avaient pas mangé depuis quarante-huit
heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier
chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson
se sentait mourir.
Ils étaient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie,
c'est-à-dire sur le chemin de l'Europe. A trois milles de la côte, les
flots libres déferlaient avec bruit sur les vives arêtes du champ de
glace.
Il fallait attendre le passage problématique d'un baleinier, et
combien de jours encore?...
Mais le ciel prit ces malheureux en pitié, car, le lendemain, Altamont
aperçut distinctement une voile à l'horizon.
On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navires,
quelles craintes d'une espérance déçue! Le bâtiment semble s'approcher
et s'éloigner tour à tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir
et de désespoir, et trop souvent, au moment où les naufragés se
croient sauvés, la voile entrevue s'éloigne et s'efface à l'horizon.
Le docteur et ses compagnons passèrent par toutes ces épreuves; ils
étaient arrivés à la limite occidentale du champ de glace, se portant,
se poussant les uns les autres, et ils voyaient disparaître peu à peu
ce navire, sans qu'il eût remarqué leur présence. Ils l'appelaient,
mais en vain!
Ce fut alors que le docteur eut une dernière inspiration de cet
industrieux génie qui l'avait si bien servi jusqu'alors.
Un glaçon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field.
«Ce glaçon!» fit-il, en le montrant de la main.
On ne le comprit pas.
«Embarquons! embarquons!» s'écria-t-il.
Ce fut un éclair dans l'esprit de tous.
«Ah! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny!» répétait Johnson en
embrassant les mains du docteur.
Bell, aidé d'Altamont, courut au traîneau; il en rapporta l'un des
montants, le planta dans le glaçon comme un mât et le soutint avec des
cordes; la tente fut déchirée pour former tant bien que mal une voile.
Le vent était favorable; les malheureux abandonnés se précipitèrent
sur le fragile radeau et prirent le large.
Deux heures plus tard, après des efforts inouïs, les derniers hommes
du -Forward- étaient recueillis à bord du -Hans Christien-, baleinier
danois, qui regagnait le détroit de Davis.
Le capitaine reçut en homme de coeur ces spectres qui n'avaient plus
d'apparence humaine; à la vue de leurs souffrances, il comprit leur
histoire; il leur prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint
à les conserver à la vie.
Dix jours après; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et le capitaine
Hatteras débarquèrent à Korsoeur, dans le Seeland, en Danemark; un
bateau à vapeur les conduisit à Kiel; de là, par Altona et Hambourg,
ils gagnèrent Londres, où ils arrivèrent le 13 du même mois, à peine
remis de leurs longues épreuves.
Le premier soin du docteur fut de demander à la Société royale
géographique de Londres la faveur de lui faire une communication; il
fut admis à la séance du 15 juillet.
Que l'on s'imagine l'étonnement de cette savante assemblée, et ses
hurrahs enthousiastes après la lecture du document d'Hatteras.
Ce voyage, unique dans son espèce, sans précédent dans les fastes de
l'histoire, résumait toutes les découvertes antérieures faites au sein
des régions circumpolaires; il reliait entre elles les expéditions des
Parry, des Ross, des Franklin, des Mac Clure; il complétait, entre le
centième et le cent quinzième méridien, la carte des contrées
hyperboréennes, et enfin il aboutissait à ce point du globe
inaccessible jusqu'alors, au pôle même.
Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'éclata au sein de
l'Angleterre stupéfaite!
Les Anglais sont passionnés pour ces grands faits géographiques; ils
se sentirent émus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le
prince-merchant jusqu'à l'ouvrier des docks.
La nouvelle de la grande découverte courut sur tous les fils
télégraphiques du Royaume-Uni avec la rapidité de la foudre; les
journaux inscrivirent le nom d'Hatteras en tête de leurs colonnes
comme celui d'un martyr, et l'Angleterre tressaillit d'orgueil.
On fêta le docteur et ses compagnons, qui furent présentés à Sa
Gracieuse Majesté par le Lord Grand-Chancelier en audience solennelle.
Le gouvernement confirma les noms d'île de la Reine, pour le rocher du
pôle Nord, de mont Hatteras, décerné au volcan lui-même, et
d'Altamont-Harbour, donné au port de la Nouvelle-Amérique.
Altamont ne se sépara plus de ses compagnons de misère et de gloire,
devenus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson à Liverpool,
qui les acclama à leur retour, après les avoir si longtemps crus morts
et ensevelis dans les glaces éternelles.
Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse à celui
qui la méritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitulée:
«The English at the North-Pole», publiée l'année suivante par les
soins de la Société royale de géographie, il fit de John Hatteras
l'égal des plus grands voyageurs, l'émule de ces hommes audacieux qui
se sacrifient tout entiers aux progrès de la science.
Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait
paisiblement dans la maison de santé de Sten-Cottage, près de
Liverpool, où son ami le docteur l'avait installé lui-même. Sa folie
était douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus, et sa
parole semblait s'être en allée avec sa raison. Un seul sentiment le
rattachait au monde extérieur, son amitié pour Duk, dont on n'avait
pas voulu le séparer.
Cette maladie, cette «folie polaire», suivait donc tranquillement son
cours et ne présentait aucun symptôme particulier, quand, un jour, le
docteur Clawbonny, qui visitait son pauvre malade, fut frappé de son
allure.
Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidèle chien
qui le regardait d'un oeil doux et triste, se promenait chaque jour
pendant de longues heures; mais sa promenade s'accomplissait
invariablement suivant un sens déterminé et dans la direction d'une
certaine allée de Sten-Cottage. Le capitaine, une fois arrivé à
l'extrémité de l'allée, revenait à reculons. Quelqu'un l'arrêtait-il?
il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger
à se retourner? il s'irritait, et Duk, partageant sa colère, aboyait
avec fureur.
Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit
bientôt le motif de cette obstination singulière; il devina pourquoi
cette promenade s'accomplissait dans une direction constante, et, pour
ainsi dire, sous l'influence d'une force magnétique.
Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers le Nord.
1
'
.
,
,
'
.
2
3
«
'
'
,
.
4
5
-
-
'
,
.
6
7
-
-
,
,
,
'
.
8
-
!
,
,
9
!
10
!
.
'
,
!
11
12
-
-
,
,
'
'
13
.
14
15
-
-
,
,
16
'
,
.
!
17
,
.
.
.
'
18
'
!
»
19
20
'
21
.
22
23
«
,
,
,
24
.
25
26
-
-
-
,
.
27
28
-
-
,
29
,
.
30
31
-
-
?
»
.
32
33
'
.
'
34
.
35
36
,
'
,
37
'
,
:
38
39
«
,
-
.
'
,
40
.
»
41
42
.
43
44
«
,
,
45
!
46
47
-
-
?
.
48
49
-
-
!
'
,
.
50
51
-
-
!
,
'
'
52
;
'
,
.
53
54
-
-
?
.
.
.
.
55
56
-
-
-
,
57
,
,
'
!
58
59
-
-
'
!
.
60
61
-
-
'
.
62
63
-
-
'
!
64
65
-
-
'
.
66
67
-
-
'
,
!
68
69
-
-
'
.
»
70
71
'
72
.
;
73
'
74
.
75
76
;
;
77
;
,
78
'
'
;
'
79
'
,
'
'
80
«
»
.
81
82
'
,
83
.
,
'
84
,
'
85
.
86
87
'
,
88
,
'
89
.
90
91
«
'
,
-
,
.
92
93
-
-
,
,
'
-
!
94
!
-
95
-
,
.
.
.
?
96
97
-
-
!
.
.
.
98
99
-
-
'
,
'
,
,
100
'
,
.
»
101
102
,
103
,
,
,
104
,
.
105
106
.
-
107
(
+
)
.
'
'
108
.
109
.
110
111
;
,
112
.
113
114
«
'
,
.
115
116
-
-
,
,
'
,
,
117
.
»
118
119
,
,
120
'
,
,
!
121
,
122
.
123
124
,
,
125
'
.
'
,
,
'
126
.
,
127
,
,
.
'
128
,
,
'
'
129
'
'
,
'
,
,
130
'
,
.
131
132
,
,
'
'
'
133
;
'
134
;
'
135
.
'
,
136
-
;
-
,
137
,
138
-
.
139
140
'
141
;
142
.
'
143
,
,
,
144
'
;
,
145
'
'
,
,
146
,
147
.
148
149
,
150
.
,
'
,
'
151
152
'
,
153
'
.
154
155
;
'
,
'
'
,
156
,
'
,
,
'
,
157
'
,
'
'
158
-
159
.
160
161
,
,
162
;
163
,
,
,
164
'
.
165
166
,
'
'
,
'
167
'
'
.
168
169
'
.
'
170
'
,
171
,
.
,
'
172
,
'
173
.
174
175
,
,
176
,
,
'
177
'
.
178
179
'
'
,
'
180
;
181
,
182
.
183
,
184
.
,
185
,
,
186
'
.
187
'
188
.
189
190
,
191
;
-
192
'
,
193
'
.
194
195
196
,
197
.
198
199
,
,
200
,
201
.
202
203
,
204
;
'
,
205
'
'
'
,
'
206
.
207
208
,
'
,
.
209
'
;
210
,
211
,
'
-
-
;
,
212
,
'
.
213
214
'
;
215
;
.
216
217
.
218
'
'
.
219
'
,
'
220
'
;
,
221
'
,
'
,
'
222
,
.
223
'
'
-
'
,
224
'
;
;
225
-
.
226
227
«
,
,
!
'
.
228
229
-
-
,
'
;
'
230
!
231
232
-
-
!
!
!
233
234
-
-
!
!
!
235
236
-
-
!
'
,
.
237
-
?
238
239
-
-
!
!
'
.
240
241
-
-
,
!
.
.
.
»
242
243
'
'
,
244
,
245
.
246
247
-
;
248
;
'
,
249
,
.
250
251
,
'
252
'
.
253
254
«
!
!
-
.
!
255
-
!
»
256
257
;
258
259
;
260
,
.
261
;
262
;
.
263
264
«
!
!
»
'
.
265
266
,
267
.
268
269
270
.
,
271
.
272
.
273
'
'
.
274
-
,
.
275
276
'
'
;
277
;
278
.
.
.
279
280
,
,
281
,
'
282
,
'
'
.
283
284
.
'
,
285
'
.
286
.
287
,
288
'
.
289
290
291
.
'
;
,
292
,
.
293
294
'
.
295
,
296
'
'
297
-
.
,
'
-
298
,
,
299
,
300
.
301
302
,
'
.
303
'
,
,
304
-
,
'
305
.
:
306
307
«
!
!
»
308
309
'
'
'
'
310
'
.
311
312
«
!
»
'
.
313
314
,
'
,
'
,
315
.
316
317
'
'
.
318
319
,
,
'
320
-
.
321
.
.
322
'
'
,
323
,
'
,
324
'
325
.
326
327
'
.
'
,
328
.
,
.
329
330
,
,
331
.
332
333
'
.
.
334
'
.
,
335
!
'
.
336
.
,
.
337
'
338
'
.
,
,
339
,
-
,
-
-
,
340
,
.
341
342
,
343
.
,
'
344
,
.
345
346
«
!
,
!
347
348
-
-
!
,
!
,
'
349
'
!
!
350
!
351
352
-
-
!
'
.
353
354
-
-
!
»
.
355
356
.
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
,
,
368
.
369
370
,
'
371
.
372
373
«
,
-
,
'
374
;
;
375
;
376
-
,
'
'
.
377
378
-
-
'
,
;
,
379
.
»
380
381
.
382
'
,
,
,
,
383
,
'
384
,
'
.
'
385
'
.
386
387
,
,
'
388
,
-
,
389
.
390
391
,
,
392
,
.
393
394
,
,
395
'
,
396
'
;
397
,
,
398
'
.
399
400
,
401
:
402
403
404
405
'
406
-
,
407
.
408
409
-
-
-
-
,
410
,
,
'
411
.
.
412
.
,
,
413
'
,
,
,
,
414
,
'
.
415
416
;
,
,
417
,
'
418
'
.
419
420
'
421
;
,
,
422
,
,
423
.
.
424
'
.
425
426
-
,
427
.
428
.
429
430
,
'
-
;
431
,
'
,
432
-
,
433
.
434
435
.
,
436
,
437
,
,
438
'
439
,
,
440
,
.
441
442
,
'
443
-
.
!
-
-
,
444
,
,
,
'
445
'
,
446
.
447
448
!
449
450
,
451
-
.
'
'
452
'
.
453
,
454
.
455
456
«
'
'
,
;
457
'
;
458
'
,
,
459
.
460
461
-
-
,
,
,
462
.
»
463
464
,
465
,
,
466
.
,
467
.
;
468
,
,
469
,
,
.
470
471
,
-
-
,
472
'
'
.
'
473
,
474
-
,
475
.
476
'
,
'
477
.
478
479
;
480
.
,
481
,
-
;
,
482
,
-
,
483
.
484
485
'
,
'
;
486
,
,
,
487
.
,
488
'
'
489
,
'
490
,
'
.
491
492
'
,
493
-
;
,
494
,
;
495
'
,
'
496
.
,
497
,
'
-
-
'
498
.
499
500
,
501
-
-
;
502
'
;
,
503
,
'
504
,
505
;
.
'
506
'
;
'
507
;
.
508
.
509
510
,
,
511
.
512
,
,
513
.
514
515
,
'
,
516
;
517
,
'
;
,
518
,
519
'
;
520
,
521
.
522
-
-
,
'
'
,
523
;
524
,
'
.
525
526
,
,
'
,
527
-
528
'
,
529
,
,
530
;
,
531
-
532
(
-
)
.
533
534
'
,
'
,
535
'
,
536
;
'
537
.
538
539
,
540
'
'
.
541
542
«
,
,
;
543
-
,
;
544
;
,
545
'
'
.
546
.
'
547
,
.
'
548
,
'
549
!
550
551
-
-
,
,
'
'
:
552
553
.
554
555
-
-
,
,
556
;
,
,
557
-
.
558
559
-
-
?
.
560
561
-
-
,
562
'
.
563
564
-
-
,
;
565
.
566
567
-
-
»
,
.
;
568
;
569
;
,
,
570
'
'
-
.
571
572
,
573
;
'
;
574
,
575
.
576
577
,
,
,
'
578
;
,
'
'
-
,
579
'
,
'
580
.
581
582
,
583
,
,
-
.
584
585
«
,
,
'
586
'
587
.
»
588
589
;
,
590
;
591
.
'
,
592
,
593
.
594
595
;
596
-
;
597
,
598
.
,
599
,
,
'
,
'
600
,
601
'
.
,
'
'
,
602
;
603
-
'
604
'
.
'
,
605
,
'
,
606
,
.
,
607
;
'
,
608
'
.
609
610
'
611
,
'
612
,
.
613
,
614
-
.
615
616
617
.
618
619
,
;
620
'
;
621
'
'
.
622
623
'
,
624
-
(
-
)
;
'
625
.
626
627
,
,
'
628
,
-
629
;
'
630
.
631
.
632
633
,
634
,
'
635
.
636
637
,
'
;
638
,
'
639
.
,
'
640
,
'
641
;
'
642
.
643
644
«
'
-
-
?
.
645
646
-
-
-
!
!
'
647
'
.
648
649
-
-
?
650
651
-
-
'
!
.
.
.
652
653
-
-
?
654
655
-
-
.
.
.
.
.
.
.
.
.
»
656
657
'
'
,
658
.
659
660
,
,
,
,
661
'
,
662
'
.
663
664
,
'
665
,
,
'
!
666
667
,
,
668
;
,
,
669
,
670
!
671
672
'
,
,
,
,
673
.
674
675
«
!
!
-
.
676
677
-
-
?
'
.
678
679
-
-
?
'
.
680
681
-
-
-
?
682
683
-
-
!
»
684
685
'
686
,
,
,
687
,
,
688
'
,
-
'
689
,
,
,
,
,
690
-
-
;
,
691
;
692
,
693
;
'
'
694
.
'
,
695
'
696
'
.
697
'
'
.
,
698
,
.
699
700
'
,
,
701
,
;
702
703
.
704
705
«
!
!
»
'
.
706
707
.
'
708
.
.
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
'
719
'
?
-
,
720
'
721
'
'
.
722
723
,
,
'
,
724
,
'
-
.
725
726
;
'
-
727
,
728
.
,
729
.
730
731
,
,
732
'
-
-
'
.
,
733
734
.
735
736
'
,
737
?
.
.
.
738
739
,
,
,
740
'
.
741
742
,
743
'
!
'
744
'
.
'
745
,
,
746
,
'
'
'
.
747
748
;
749
,
,
750
,
751
,
'
.
'
,
752
!
753
754
755
'
'
.
756
757
,
,
'
-
.
758
759
«
!
»
-
,
.
760
761
.
762
763
«
!
!
»
'
-
-
.
764
765
'
.
766
767
«
!
,
!
»
768
.
769
770
,
'
,
;
'
771
,
772
;
.
773
;
774
.
775
776
,
,
777
-
-
-
-
,
778
,
.
779
780
'
781
'
;
,
782
;
,
783
.
784
785
;
,
,
,
786
,
,
;
787
;
,
,
788
,
,
789
.
790
791
792
;
793
.
794
795
'
'
'
,
796
'
.
797
798
,
,
799
'
,
800
;
801
,
,
,
;
,
802
,
803
,
804
'
,
.
805
806
,
,
'
807
'
!
808
809
;
810
,
'
,
811
-
'
'
.
812
813
814
-
;
815
'
816
'
,
'
'
.
817
818
,
819
-
.
820
821
'
,
822
,
,
-
,
823
'
-
,
-
.
824
825
,
826
;
,
,
827
,
828
.
829
830
,
831
.
,
:
832
«
-
»
,
'
833
,
834
'
,
'
835
.
836
837
,
'
838
-
,
839
,
'
-
.
840
,
,
,
841
'
.
842
,
,
'
843
.
844
845
,
«
»
,
846
,
,
,
847
,
,
848
.
849
850
,
,
851
'
,
852
;
'
853
'
854
-
.
,
855
'
'
,
.
'
'
-
?
856
.
-
'
857
?
'
,
,
,
858
.
859
860
,
861
;
862
'
,
,
863
,
'
'
.
864
865
.
866