«Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué une
dernière fois avec le -Plover-, Mac Clure s'enfonça dans les mers de
l'est par une route à peu près inconnue; voyez, c'est à peine si
quelques terres sont indiquées sur cette carte. Le 30 août, le jeune
officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il découvrait la
terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks,
puis la terre du Prince-Albert; alors il prit résolument par ce
détroit allongé qui sépare ces deux grandes îles, et qu'il nomma le
détroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageux
navigateur! Il espérait déboucher dans le bassin de Melville que nous
avons traversé, et il avait raison de l'espérer; mais les glaces, à
l'extrémité du détroit, lui opposèrent une infranchissable barrière.
Alors, arrêté dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850 à 1851, et
pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la
communication du détroit avec le bassin de Melville.
--Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.
--Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de
Mac Clure parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terre de
Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap
Walker au nord. En juillet, aux premiers dégels, Mac Clure tente une
seconde fois d'entraîner l'-Investigator- dans le bassin de Melville;
il s'en approche à vingt milles, vingt milles seulement! mais les
vents l'entraînent irrésistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer
l'obstacle. Alors, il se décide à redescendre le détroit du
Prince-de-Galles et à contourner la terre de Banks pour tenter par
l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il
relève le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrés
plus haut; puis, après une lutte effroyable avec les icebergs, il
demeure soudé dans le passage de Banks, à l'entrée de cette suite de
détroits qui ramènent à la mer de Baffin.
--Mais il n'a pu les franchir, répondit Altamont.
--Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre,
il prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la
terre de Banks, et y demeura jusqu'en 1852; avril arrive; Mac Clure
n'avait plus d'approvisionnements que pour dix-huit mois. Cependant,
il ne veut pas revenir; il part, traverse en traîneau le détroit de
Banks et arrive à l'île Melville. Suivons-le. Il espérait trouver sur
ces côtes les navires du commandant Austin envoyés à sa rencontre par
la mer de Baffin et le détroit de Lancastre; il touche le 28 avril à
Winter-Harbour, au point même où Parry hiverna trente-trois
ans auparavant; mais de navires, aucun; seulement, il découvre
dans un cairn un document par lequel il apprend que Mac
Clintock, le lieutenant d'Austin, avait passé là l'année précédente,
et était reparti. Où un autre eût désespéré, Mac Clure ne désespère
pas. Il place à tout hasard dans le cairn un nouveau document, où il
annonce son intention de revenir en Angleterre par le passage du
nord-ouest qu'il a trouvé, en gagnant le détroit de Lancastre et la
mer de Baffin. Si l'on n'entend plus parler de lui, c'est qu'il aura
été entraîné au nord ou à l'ouest de l'île Melville; puis il revient,
non découragé, à la baie de la Mercy refaire un troisième hivernage,
de 1852 à 1853.
--Je n'ai jamais mis son courage en doute, répondit Altamont, mais son
succès.
--Suivons-le encore, répondit le docteur. Au mois de mars, réduit à
deux tiers de ration, à la suite d'un hiver très rigoureux où le
gibier manqua. Mac Clure se décida à renvoyer en Angleterre la moitié
de son équipage, soit par la mer de Baffin, soit par la rivière
Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moitié devait ramener
l'-Investigator- en Europe. Il choisit les hommes les moins valides,
auxquels un quatrième hivernage eût été funeste; tout était prêt pour
leur départ, fixé au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son
lieutenant Creswell sur les glaces, Mac Clure aperçut, accourant du
nord et gesticulant, un homme, et cet homme, c'était le lieutenant
Pim, du -Herald-, le lieutenant de ce même capitaine Kellet, qu'il
avait laissé deux ans auparavant au détroit de Behring, comme je vous
l'ai dit en commençant. Kellet, parvenu à Winter-Harbour, avait trouvé
le document laissé à tout hasard par Mac Clure; ayant appris de la
sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant
Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant était suivi d'un
détachement de marins du -Herald-, parmi lesquels se trouvait un
enseigne de vaisseau français, M. de Bray, qui servait comme
volontaire dans l'état-major du capitaine Kellet. Vous ne
mettez pas en doute cette rencontre de nos compatriotes!
--Aucunement, répondit Altamont.
--Eh bien, voyons ce qui va arriver désormais, et si ce passage du
nord-ouest aura été réellement franchi. Remarquez que si l'on reliait
les découvertes de Parry à celles de Mac Clure, on trouverait que les
côtes septentrionales de l'Amérique ont été contournées.
--Pas par un seul navire, répondit Altamont.
--Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le
capitaine Kellet à l'île Melville; il fit en douze jours les cent
soixante-dix milles qui séparaient la baie de la Mercy de
Winter-Harbour; il convint avec le commandant du -Herald- de lui
envoyer ses malades, et revint à son bord; d'autres croiraient avoir
assez fait à la place de Mac Clure, mais l'intrépide jeune homme
voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle
votre attention, alors son lieutenant Creswell, accompagnant les
malades et les infirmes de l'-Investigator-, quitta la baie de la
Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de là, après un voyage de quatre
cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin,
l'île de Beechey, et quelques jours après, avec douze de ses hommes,
il prit passage à bord du -Phénix-.
--Où je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et
nous revînmes en Angleterre.
--Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait à
Londres, après avoir franchi tout l'espace compris entre le détroit de
Behring et le cap Farewell.
--Eh bien, fit Hatteras, être arrivé d'un côté, être sorti par
l'autre, cela s'appelle-t-il «avoir passé?»
--Oui, répondit Altamont, mais en franchissant quatre cent
soixante-dix milles sur les glaces.
--Eh! qu'importe?
--Tout est là, répondit l'Américain. Le navire de Mac Clure a-t-il
fait la traversée, lui?
--Non, répondit le docteur, car, après un quatrième hivernage, Mac
Clure dut l'abandonner au milieu des glaces.
--Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non à l'homme
de passer. Si jamais la traversée du nord-ouest doit devenir
praticable, c'est à des navires et non à des traîneaux. Il faut donc
que le navire accomplisse le voyage, ou à défaut du navire, la
chaloupe.
--La chaloupe! s'écria Hatteras, qui vit une intention évidente dans
ces paroles de l'Américain.
--Altamont, se hâta de dire le docteur, vous faites une distinction
puérile, et, à cet égard, nous vous donnons tous tort.
--Cela ne vous est pas difficile, messieurs, répondit l'Américain,
vous êtes quatre contre un. Mais cela ne m'empêchera pas de garder mon
avis.
--Gardez-le donc, s'écria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende
plus.
--Et de quel droit me parlez-vous ainsi? reprit l'Américain en fureur.
--De mon droit de capitaine! répondit Hatteras avec colère.
--Suis-je donc sous vos ordres? riposta Altamont.
--Sans aucun doute! et malheur à vous, si...»
Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il était temps; les deux
ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait le coeur bien
gros.
Cependant, après quelques paroles de conciliation, Altamont alla se
coucher en sifflant l'air national du -Yankee Doodle-, et, dormant ou
non, il ne dit pas un seul mot.
Hatteras sortit de la tente et se promena à grands pas au-dehors; il
ne rentra qu'une heure après, et se coucha sans avoir prononcé une
parole.
CHAPITRE XVI
L'ARCADIE BORÉALE
Le 29 mai, pour la première fois, le soleil ne se coucha pas; son
disque vint raser le bord de l'horizon, l'effleura à peine et se
releva aussitôt; on entrait dans la période des jours de vingt-quatre
heures. Le lendemain, l'astre radieux parut entouré d'un halo
magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs du prisme;
l'apparition très fréquente de ces phénomènes attirait toujours
l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les
dimensions et l'apparence; celui qu'il observa ce jour-là présentait,
par sa forme elliptique, des dispositions encore peu connues.
Bientôt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes
d'outardes, clés troupes d'oies du Canada, venant des contrées
lointaines de la Floride ou de l'Arkansas, filaient vers le nord avec
une étonnante rapidité et ramenaient le printemps sous leurs ailes. Le
docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ou quatre grues
précoces et même une cigogne solitaire.
Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l'action du
soleil; l'eau salée, répandue sur l'ice-field par les crevasses et les
trous de phoque, en hâtait la décomposition; mélangée à l'eau de mer,
la glace formait une sorte de pâte sale à laquelle les navigateurs
arctiques donnent le nom de «slush». De larges mares s'établissaient
sur les terres qui avoisinaient la baie, et le sol débarrassé semblait
pousser comme une production du printemps boréal.
Le docteur reprit alors ses plantations: les graines ne lui manquaient
pas; d'ailleurs il fut surpris de voir une sorte d'oseille poindre
naturellement entre les pierres desséchées, et il admirait cette force
créatrice de la nature qui demande si peu pour se manifester. Il sema
du cresson, dont les jeunes pousses, trois semaines plus tard, avaient
déjà près de dix lignes de longueur.
Les bruyères aussi commencèrent à montrer timidement leurs petites
fleurs d'un rose incertain et presque décoloré, d'un rose dans lequel
une main inhabile eût mis trop d'eau. En somme, la flore de la
Nouvelle-Amérique laissait à désirer; cependant cette rare et
craintive végétation faisait plaisir à voir; c'était tout ce que
pouvaient donner les rayons affaiblis du soleil, dernier souvenir de
la Providence, qui n'avait pas complètement oublié ces contrées
lointaines.
Enfin, il se mit à faire véritablement chaud; le 15 juin, le docteur
constata que le thermomètre marquait cinquante-sept degrés au-dessus
de zéro (+ 14°centigrades); il ne voulait pas en croire ses yeux, mais
il lui fallut se rendre à l'évidence; le pays se transformait; des
cascades innombrables et bruyantes tombaient de tous les sommets
caressés du soleil; la glace se disloquait, et la grande question de
la mer libre allait enfin se décider. L'air était rempli du bruit des
avalanches qui se précipitaient du haut des collines dans le fond des
ravins, et les craquements de l'ice-field produisaient un fracas
assourdissant.
On fit une excursion jusqu'à l'île Johnson; ce n'était réellement
qu'un îlot sans importance, aride et désert; mais le vieux maître
d'équipage ne fut pas moins enchanté d'avoir donné son nom à ces
quelques rochers perdus en mer. Il voulut même le graver sur un roc
élevé, et pensa se rompre le cou.
Hatteras, pendant ces promenades, avait soigneusement reconnu les
terres jusqu'au-delà du cap Washington; la fonte des neiges modifiait
sensiblement la contrée; des ravins et des coteaux apparaissaient là
où le vaste tapis blanc de l'hiver semblait recouvrir des plaines
uniformes.
La maison et les magasins menaçaient de se dissoudre, et il fallait
souvent les remettre en bon état; heureusement les températures de
cinquante-sept degrés sont rares sous ces latitudes, et leur moyenne
est à peine supérieure au point de congélation.
Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe était déjà fort avancée et
prenait bonne tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaient à sa
construction, quelques grandes chasses furent tentées qui réussirent
bien. On parvint à tuer des rennes; ces animaux sont très difficiles à
approcher; cependant Altamont mit à profit la méthode des Indiens de
son pays; il rampa sur le sol en disposant son fusil et ses bras de
manière à figurer les cornes de l'un de ces timides quadrupèdes, et de
cette façon, arrivé à bonne portée, il put les frapper à coup sûr.
Mais le gibier par excellence, le boeuf musqué, dont Parry trouva de
nombreux troupeaux à l'île Melville, ne paraissait pas hanter les
rivages de la baie Victoria. Une excursion lointaine fut donc résolue,
autant pour chasser ce précieux animal que pour reconnaître les terres
orientales. Hatteras ne se proposait pas de remonter au pôle par cette
partie du continent, mais le docteur n'était pas fâché de prendre une
idée générale du pays. On se décida donc à faire une pointe dans l'est
du Fort-Providence. Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement
de la partie.
Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomètre marquant
quarante et un degrés (+ 5° centigrades) dans une atmosphère
tranquille et pure, les trois chasseurs, armés chacun d'un fusil à
deux coups, de la hachette, du couteau à neige, et suivis de Duk,
quittèrent Doctor's-House à six heures du matin; ils étaient équipés
pour une excursion qui pouvait durer deux ou trois jours; ils
emportaient des provisions en conséquence.
A huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaient
franchi une distance de sept milles environ. Pas un être vivant
n'était encore venu solliciter un coup de fusil de leur part, et leur
chasse menaçait de tourner à l'excursion.
Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaient au-delà des
limites du regard; des ruisseaux nés d'hier les sillonnaient en grand
nombre, et de vastes mares, immobiles comme des étangs, miroitaient
sous l'oblique éclat du soleil. Les couches de glace dissoute
livraient au pied un sol appartenant à la grande division des terrains
sédimentaires dus à l'action des eaux, et si largement étendus à la
surface du globe.
On voyait cependant quelques blocs erratiques d'une nature fort
étrangère au sol qu'ils recouvraient, et dont la présence s'expliquait
difficilement; mais les schistes ardoisés, les divers produits des
terrains calcaires, se rencontraient en abondance, et surtout des
espèces de cristaux curieux, transparents, incolores et doués de la
réfraction particulière au spath d'Islande.
Mais, bien qu'il ne chassât pas, le docteur n'avait pas le temps de
faire le géologue; il ne pouvait être savant qu'au pas de course, car
ses compagnons marchaient rapidement. Cependant il étudiait le
terrain, et il causait le plus possible, car, sans lui, un silence
absolu eût régné dans la petite troupe. Altamont n'avait aucune envie
de parler au capitaine, qui ne désirait pas lui répondre.
Vers les dix heures du matin, les chasseurs s'étaient avancés d'une
douzaine de milles dans l'est; la mer se cachait au-dessous de
l'horizon; le docteur proposa une halte pour déjeuner. Ce repas fut
pris rapidement; au bout d'une demi-heure, la marche recommença.
Le sol s'abaissait alors par des rampes douces; certaines plaques de
neige conservées, soit par l'exposition, soit par la déclivité des
rocs, lui donnaient une apparence moutonneuse; on eût dit des vagues
déferlant en pleine mer par une forte brise.
La contrée présentait toujours des plaines sans végétation que pas un
être animé ne paraissait avoir jamais fréquentées.
«Décidément, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pas heureux dans
nos chasses; je conviens que le pays offre peu de ressources aux
animaux; mais le gibier des terres boréales n'a pas le droit d'être
difficile, et il aurait pu se montrer plus complaisant.
--Ne nous désespérons pas, répondit le docteur; la saison d'été
commence à peine, et si Parry a rencontré tant d'animaux divers à
l'île Melville, il n'y a aucune raison pour n'en pas trouver ici.
--Cependant nous sommes plus au nord, répondit Hatteras.
--Sans doute; mais le nord n'est qu'un mot dans cette question; c'est
le pôle du froid qu'il faut considérer, c'est-à-dire cette immensité
glaciale au milieu de laquelle nous avons hiverné avec le -Forward-;
or, à mesure que nous montons, nous nous éloignons de la partie la
plus froide du globe; nous devons donc retrouver au-delà ce que Parry,
Ross et d'autres navigateurs rencontrèrent en deçà.
--Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu'ici nous faisons
plutôt métier de voyageurs que de chasseurs!
--Patience, répondit le docteur, le pays tend à changer peu à peu, et
je serai bien étonné si le gibier nous manque dans les ravins où la
végétation aura trouvé moyen de se glisser.
--Il faut avouer, répliqua l'Américain, que nous traversons une
contrée bien inhabitée et bien inhabitable!
--Oh! bien inhabitable, c'est un gros mot, repartit le docteur; je ne
crois pas aux contrées inhabitables; l'homme, à force de sacrifices,
en usant génération sur génération, et avec toutes les ressources de
la science agricole, finirait par fertiliser un pareil pays!
--Vous pensez? fit Altamont.
--Sans doute! si vous alliez aux contrées célèbres des premiers jours
du monde, aux lieux où fut Thèbes, où fut Ninive, où fut Babylone,
dans ces vallées fertiles de nos pères, il vous semblerait impossible
que l'homme y eût jamais pu vivre, et l'atmosphère même s'y est viciée
depuis la disparition des êtres humains. C'est la loi générale de la
nature qui rend insalubres et stériles les contrées où nous ne vivons
pas comme celles où nous ne vivons plus. Sachez-le bien, c'est l'homme
qui fait lui-même son pays, par sa présence, par ses habitudes, par
son industrie, je dirai plus, par son haleine; il modifie peu à peu
les exhalaisons du sol et les conditions atmosphériques, et il
assainit par cela même qu'il respire! Donc, qu'il existe des lieux
inhabités, d'accord, mais inhabitables, jamais.»
En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes, marchaient
toujours, et ils arrivèrent à une sorte de vallon, largement
découvert, au fond duquel serpentait une rivière à peu près dégelée;
son exposition au midi avait déterminé sur ses bords et à mi-côte une
certaine végétation. Le sol y montrait une véritable envie de se
fertiliser; avec quelques pouces de terre végétale, il n'eût pas
demandé mieux que de produire. Le docteur fit observer ces tendances
manifestes.
«Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants ne pourraient-ils, à la
rigueur, s'établir dans cette ravine? Avec de l'industrie et de la
persévérance, ils en feraient tout autre chose, non pas les campagnes
des zones tempérées, je ne dis pas cela, mais enfin un pays
présentable. Eh! si je ne me trompe, voilà même quelques habitants à
quatre pattes! Les gaillards connaissent les bons endroits.
--Ma foi, ce sont des lièvres polaires, s'écria Altamont, en armant
son fusil.
--Attendez, s'écria le docteur, attendez, chasseur enragé! Ces pauvres
animaux ne songent guère à fuir! Voyons, laissez-les faire; ils
viennent à nous!»
En effet, trois ou quatre jeunes lièvres, gambadant parmi les petites
bruyères et les mousses nouvelles, s'avançaient vers ces trois hommes,
dont ils ne paraissaient pas redouter la présence; ils accouraient
avec de jolis airs naïfs, qui ne parvenaient guère à désarmer
Altamont.
Bientôt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci les
caressa de la main en disant:
«Pourquoi des coups de fusil à qui vient chercher des caresses? La
mort de ces petites bêtes nous est bien inutile.
--Vous avez raison, docteur, répondit Hatteras; il faut leur laisser
la vie.
--Et à ces ptarmigans qui volent vers nous! s'écria Altamont, à ces
chevaliers qui s'avancent gravement sur leurs longues échasses!»
Toute une gent emplumée venait au-devant des chasseurs, ne soupçonnant
pas ce péril que la présence du docteur venait de conjurer. Duk
lui-même, se contenant, demeurait en admiration.
C'était un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolis
animaux qui couraient, bondissaient et voltigeaient sans défiance; ils
se posaient sur les épaules du bon Clawbonny; ils se couchaient à ses
pieds; ils s'offraient d'eux-mêmes à ces caresses inaccoutumées; ils
semblaient faire de leur mieux pour recevoir chez eux ces hôtes
inconnus; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris, s'appelaient
l'un l'autre, et il en venait des divers points de la ravine; le
docteur ressemblait à un charmeur véritable. Les chasseurs
continuèrent leur chemin en remontant les berges humides du ruisseau,
suivis par cette bande familière, et, à un tournant du vallon, ils
aperçurent un troupeau de huit ou dix rennes qui broutaient quelques
lichens à demi enterrés sous la neige, animaux charmants à voir,
gracieux et tranquilles, avec ces andouillers dentelés que la femelle
portait aussi fièrement que le mâle; leur pelage, d'apparence
laineuse, abandonnait déjà la blancheur hivernale pour la couleur
brune et grisâtre de l'été; ils ne paraissaient ni plus effrayés ni
moins apprivoisés que les lièvres ou les oiseaux de cette contrée
paisible. Telles durent être les relations du premier homme avec les
premiers animaux, au jeune âge du monde.
Les chasseurs arrivèrent au milieu du troupeau sans que celui-ci eût
fait un pas pour fuir; cette fois, le docteur eut beaucoup de peine à
contenir les instincts d'Altamont; l'Américain ne pouvait voir
tranquillement ce magnifique gibier sans qu'une ivresse de sang lui
montât au cerveau. Hatteras regardait d'un air ému ces douces bêtes,
qui venaient frotter leurs naseaux sur les vêtements du docteur, l'ami
de tous les êtres animés.
«Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pas venus pour
chasser?
--Pour chasser le boeuf musqué, répondait Clawbonny, et pas autre
chose! Nous ne saurions que faire de ce gibier; nos provisions sont
suffisantes; laissez-nous donc jouir de ce spectacle touchant de
l'homme se mêlant aux ébats de ces paisibles animaux et ne leur
inspirant aucune crainte.
--Cela prouve qu'ils ne l'ont jamais vu, dit Hatteras.
--Évidemment, répondit le docteur, et de cette observation on peut
tirer la remarque suivante: c'est que ces animaux ne sont pas
d'origine américaine.
--Et pourquoi cela? dit Altamont.
--S'ils étaient nés sur les terres de l'Amérique septentrionale, ils
sauraient ce qu'on doit penser de ce mammifère bipède et bimane qu'on
appelle l'homme, et, à notre vue, ils n'auraient pas manqué de
s'enfuir! Non, il est probable qu'ils sont venus du nord, qu'ils sont
originaires de ces contrées inconnues de l'Asie dont nos semblables ne
se sont jamais approchés, et qu'ils ont traversé les continents
voisins du pôle. Ainsi, Altamont, vous n'avez point le droit de les
réclamer comme des compatriotes.
--Oh! répondit Altamont, un chasseur n'y regarde pas de si près, et le
gibier est toujours du pays de celui qui le tue!
--Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod! pour mon compte, je
renoncerais à tirer un coup de fusil de ma vie, plutôt que de jeter
l'effroi parmi cette charmante population. Voyez! Duk lui-même
fraternise avec ces jolies bêtes. Croyez-moi, restons bons, quand cela
se peut! La bonté est une force!
--Bien, bien, répondit Altamont, qui comprenait peu cette sensibilité,
mais je voudrais vous voir avec votre bonté pour toute arme au milieu
d'une bande d'ours et de loups!
--Oh! je ne prétends point charmer les bêtes féroces, répondit le
docteur; je crois peu aux enchantements d'Orphée; d'ailleurs, les ours
et les loups ne viendraient pas à nous comme ces lièvres, ces perdrix
et ces rennes.
--Pourquoi pas, répondit Altamont, s'ils n'avaient jamais vu d'hommes?
--Parce que ces animaux-là sont naturellement féroces, et que la
férocité, comme la méchanceté, engendre le soupçon; c'est une remarque
que les observateurs ont pu faire sur l'homme aussi bien que sur les
animaux. Qui dit méchant dit méfiant, et la crainte est facile à
ceux-là qui peuvent l'inspirer.»
Cette petite leçon de philosophie naturelle termina l'entretien.
Toute la journée se passa dans cette ravine, que le docteur voulut
appeler l'Arcadie-Boréale, à quoi ses compagnons ne s'opposèrent
nullement, et, le soir venu, après un repas qui n'avait coûté la vie à
aucun des habitants de cette contrée, les trois chasseurs
s'endormirent dans le creux d'un rocher disposé tout exprès pour leur
offrir un confortable abri.
CHAPITRE XVII
LA REVANCHE D'ALTAMONT
Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se réveillèrent après
la nuit passée dans la plus parfaite tranquillité. Le froid, sans être
vif, les avait un peu piqués aux approches du matin; mais, bien
couverts, ils avaient dormi profondément, sous la garde des animaux
paisibles.
Le temps se maintenant au beau, ils résolurent de consacrer encore
cette journée à la reconnaissance du pays et à la recherche des boeufs
musqués. Il fallait bien donner à Altamont la possibilité de chasser
un peu, et il fut décidé que, quand ces boeufs seraient les animaux
les plus naïfs du monde, il aurait le droit de les tirer. D'ailleurs,
leur chair, quoique fortement imprégnée de musc, fait un aliment
savoureux, et les chasseurs se réjouissaient de rapporter au
Fort-Providence quelques morceaux de cette viande fraîche et
réconfortante.
Le voyage n'offrit aucune particularité pendant les premières heures
de la matinée; le pays, dans le nord-est, commençait à changer de
physionomie; quelques ressauts de terrain, premières ondulations d'une
contrée montueuse, faisaient présager un sol nouveau. Cette terre de
la Nouvelle-Amérique, si elle ne formait pas un continent, devait être
au moins une île importante; d'ailleurs, il n'était pas question de
vérifier ce point géographique.
Duk courait au loin, et il tomba bientôt en arrêt sur des traces qui
appartenaient à un troupeau de boeufs musqués; il prit alors les
devants avec une extrême rapidité et ne tarda pas à disparaître aux
yeux des chasseurs.
Ceux-ci se guidèrent sur ses aboiements clairs et distincts, dont la
précipitation leur apprit que le fidèle chien avait enfin découvert
l'objet de leur convoitise.
Ils s'élancèrent en avant, et, après une heure et demie de marche, ils
se trouvèrent en présence de deux animaux d'assez forte taille et d'un
aspect véritablement redoutable; ces singuliers quadrupèdes
paraissaient étonnés des attaques de Duk, sans s'en effrayer
d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose qui veloutait le
sol dépourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement à leur
taille moyenne, à leurs cornes très élargies et soudées à la base, à
cette curieuse absence de mufle, à leur chanfrein busqué comme celui
du mouton et à leur queue très courte: l'ensemble de cette structure
leur a fait donner, par les naturalistes, le nom d' «ovibos», mot
composé qui rappelle les deux natures d'animaux dont ils tiennent. Une
bourre de poils épaisse et longue, et une sorte de soie brune et fine
formaient leur pelage.
A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardèrent pas à prendre la
fuite, et ceux-ci les poursuivirent à toutes jambes.
Mais les atteindre était difficile à des gens qu'une course soutenue
d'une demi-heure essouffla complètement. Hatteras et ses compagnons
s'arrêtèrent.
«Diable! fit Altamont.
--Diable est le mot, répondit le docteur, dès qu'il put reprendre
haleine. Je vous donne ces ruminants-là pour des Américains, et ils ne
paraissent pas avoir de vos compatriotes une idée très avantageuse.
--Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs», répondit Altamont.
Cependant les boeufs musqués, ne se voyant plus poursuivis,
s'arrêtèrent dans une posture d'étonnement. Il devenait évident qu'on
ne les forcerait pas à la course; il fallait donc chercher à les
cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se prêtait à cette
manoeuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux,
descendirent par les ravines avoisinantes, de manière à tourner le
plateau. Altamont et le docteur se cachèrent à l'une de ses extrémités
derrière des saillies de roc, tandis qu'Hatteras, en remontant à
l'improviste par l'extrémité opposée, devait les rabattre sur eux.
Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagné son poste.
«Vous ne vous opposez pas cette fois à ce qu'on reçoive ces
quadrupèdes à coups de fusil? dit Altamont.
--Non! c'est de bonne guerre», répondit le docteur, qui, malgré sa
douceur naturelle, était chasseur au fond de l'âme.
Ils causaient ainsi, quand ils virent les boeufs musqués s'ébranler,
Duk à leurs talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les
chassait du côté du docteur et de l'Américain, qui s'élancèrent
bientôt au-devant de cette magnifique proie.
Aussitôt, les boeufs s'arrêtèrent, et, moins effrayés de la vue d'un
seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied
ferme, coucha en joue le plus rapproché des deux quadrupèdes, fit feu,
sans que sa balle, frappant l'animal en plein front, parvînt à enrayer
sa marche. Le second coup de fusil d'Hatteras ne produisit d'autre
effet que de rendre ces bêtes furieuses; elles se jetèrent sur le
chasseur désarmé et le renversèrent en un instant.
«Il est perdu!» s'écria le docteur.
Au moment où Clawbonny prononça ces paroles avec l'accent du
désespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secours
d'Hatteras; puis il s'arrêta, luttant contre lui-même et contre ses
préjugés.
«Non! s'écria-t-il, ce serait une lâcheté!»
Il s'élança vers le théâtre du combat avec Clawbonny.
Son hésitation n'avait pas duré une demi-seconde.
Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'âme de l'Américain,
Hatteras le comprit, lui qui se fût laissé tuer plutôt que d'implorer
l'intervention de son rival. Toutefois, il eut à peine le temps de
s'en rendre compte, car Altamont apparut près de lui.
Hatteras, renversé à terre, essayait de parer les coups de cornes et
les coups de pieds des deux animaux; mais il ne pouvait prolonger
longtemps une pareille lutte.
Il allait inévitablement être mis en pièces, quand deux coups de feu
retentirent; Hatteras sentit les balles lui raser la tête.
«Hardi!» s'écria Altamont, qui rejetant loin de lui son fusil
déchargé, se précipita sur les animaux irrités.
L'un des boeufs, frappé au coeur, tomba foudroyé; l'autre, au comble
de la fureur, allait éventrer le malheureux capitaine lorsque
Altamont, se présentant face à lui, plongea entre ses mâchoires
ouvertes sa main armée du couteau à neige; de l'autre, il lui fendit
la tête d'un terrible coup de hache.
Cela fut fait avec une rapidité merveilleuse, et un éclair eût
illuminé toute cette scène.
Le second boeuf se courba sur ses jarrets et tomba mort.
«Hurrah! hurrah!» s'écria Clawbonny.
Hatteras était sauvé.
Il devait donc la vie à l'homme qu'il détestait le plus au monde! Que
se passa-t-il dans son âme en cet instant? Quel mouvement humain s'y
produisit qu'il, ne put maîtriser?
C'est là l'un de ces secrets du coeur qui échappent à toute analyse.
Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hésiter, s'avança vers son rival et
lui dit d'une voix grave:
«Vous m'avez sauvé la vie, Altamont.
--Vous aviez sauvé la mienne», répondit l'Américain.
Il y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta: «Nous sommes
quittes, Hatteras.
--Non. Altamont, répondit le capitaine; lorsque le docteur vous a
retiré de votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous étiez, et vous
m'avez sauvé au péril de vos jours, sachant qui je suis.
--Eh! vous êtes mon semblable, répondit Altamont, et quoi qu'il en
ait, un Américain n'est point un lâche!
--Non, certes, s'écria le docteur, c'est un homme comme vous,
Hatteras!
--Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est réservée!
--La gloire d'aller au pôle Nord! dit Altamont.
--Oui! fit le capitaine avec un accent superbe.
--Je l'avais donc deviné! s'écria l'Américain. Vous avez donc osé
concevoir un pareil dessein! Vous avez osé tenter d'atteindre ce point
inaccessible! Ah! c'est beau, cela! Je vous le dis, moi, c'est
sublime!
--Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous élanciez
donc pas, comme nous, sur la route du pôle?»
Altamont semblait hésiter à répondre.
«Eh bien? fit le docteur.
--Eh bien, non! s'écria l'Américain. Non! la vérité avant
l'amour-propre! Non! je n'ai pas eu cette grande pensée qui vous a
entraînés jusqu'ici. Je cherchais à franchir, avec mon navire, le
passage du nord-ouest, et voilà tout.
--Altamont, dit Hatteras en tendant la main à l'Américain, soyez donc
notre compagnon de gloire, et venez avec nous découvrir le pôle Nord!»
Ces deux hommes serrèrent alors, dans une chaleureuse étreinte, leur
main franche et loyale.
Quand ils se retournèrent vers le docteur, celui-ci pleurait.
«Ah! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon coeur
peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers
compagnons, vous avez sacrifié, pour vous réunir dans un succès
commun, cette misérable question de nationalité! Vous vous êtes dit
que l'Angleterre et l'Amérique ne faisaient rien dans tout cela, et
qu'une étroite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre
expédition! Si le pôle Nord est atteint, n'importe qui l'aura
découvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'être Américains
ou Anglais, quand on peut se vanter d'être hommes!»
Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis réconciliés; il ne
pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus
rapprochés encore par l'amitié que le digne homme leur portait à tous
deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanité des
compétitions, de la folie des rivalités, et de l'accord si nécessaire
entre des hommes abandonnés loin de leur pays. Ses paroles, ses
larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur.
Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième fois
Hatteras et Altamont.
«Et maintenant, dit-il, à l'ouvrage, à l'ouvrage! Puisque je n'ai été
bon à rien comme chasseur, utilisons mes autres talents.»
Et il se mit en train de dépecer le boeuf, qu'il appelait «le boeuf de
la réconciliation», mais si adroitement, qu'il ressemblait à un
chirurgien pratiquant une autopsie délicate.
Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques
minutes, l'adroit praticien eut retiré du corps de l'animal une
centaine de livres de chair appétissante; il en fit trois parts, dont
chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence.
A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques
du soleil, atteignirent Doctor's-House, où Johnson et Bell leur
avaient préparé un bon repas.
Mais, avant de se mettre à table, le docteur s'était écrié d'une voix
triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse:
«Mon vieux Johnson, j'avais emmené avec moi un Anglais et un
Américain, n'est-il pas vrai?
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d'équipage.
--Eh bien, je ramène deux frères.»
Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont; le docteur leur
raconta ce qu'avait fait le capitaine américain pour le capitaine
anglais, et, cette nuit-là, la maison de neige abrita cinq hommes
parfaitement heureux.
CHAPITRE XVIII
LES DERNIERS PRÉPARATIFS
Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige,
la pluie et les tourbillons se succédèrent pendant plusieurs jours.
Bell avait terminé sa chaloupe; elle répondait parfaitement au but
qu'elle devait remplir; pontée en partie, haute de bord, elle pouvait
tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa
légèreté lui permettait d'être halée sur le traîneau sans peser trop à
l'attelage de chiens.
Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se
préparait dans l'état du bassin polaire. Les glaces commençaient à
s'ébranler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment minées
par les chocs, ne demandaient qu'une tempête assez forte pour
s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant
Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour
commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre,
peu lui importait que la mer fût libre ou non; il fixa donc le départ
au 25 juin; d'ici là, tous les préparatifs pouvaient être entièrement
terminés. Johnson et Bell s'occupèrent de remettre le traîneau en
parfait état; les châssis furent renforcés et les patins refaits à
neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces
quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contrées
hyperboréennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles à
affronter, les obstacles plus faciles à vaincre.
Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaces laissèrent
entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la
chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'était
pas absolument dégagée, il s'en fallait; mais enfin elle ne présentait
plus une surface solide, et il eût été impossible de tenter à pied une
excursion à travers les ice-fields rompus.
Cette demi-journée de navigation permit d'apprécier les bonnes
qualités nautiques de la chaloupe.
Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d'un incident
curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque;
celui-ci était heureusement trop occupé pour apercevoir la chaloupe,
car il n'eût pas manqué de se mettre à sa poursuite; il se tenait à
l'affût auprès d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque
avait évidemment plongé. L'ours épiait donc sa réapparition avec la
patience d'un chasseur ou plutôt d'un pêcheur, car il péchait
véritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne
donnait aucun signe de vie.
Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint à s'agiter; l'amphibie
remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le
champ glacé et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse.
Un instant après, le phoque apparut, la tête hors de l'eau; mais il
n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme
détendues par un ressort, se rejoignirent, étreignirent l'animal avec
une irrésistible vigueur, et l'enlevèrent hors de son élément de
prédilection.
Ce fut une lutte rapide; le phoque se débattit pendant quelques
secondes et fut étouffé sur la poitrine de son gigantesque adversaire;
celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il fût d'une grande taille,
et sautant légèrement d'un glaçon à l'autre jusqu'à la terre ferme,
disparut avec sa proie.
«Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-là a un peu trop de pattes à
sa disposition.»
La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avait ménagée
entre les glaces.
Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment
fixé pour leur départ.
Hatteras pressait les derniers préparatifs; il avait hâte de quitter
cette Nouvelle-Amérique, cette terre qui n'était pas sienne et qu'il
n'avait pas nommée; il ne se sentait pas chez lui.
Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effets de
campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux
cents livres de viande salée, trois caisses de légumes et de viandes
conservées, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq
quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochléaria,
fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents
livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en
y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traîneau,
c'était une charge de près de quinze cents livres à traîner, et fort
pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement à
l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de
quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaçants, devaient
tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider
au besoin, et ils ne comptaient marcher qu'à petites journées; la
distance de la baie Victoria au pôle était de trois cent
cinquante-cinq milles au plus[2], et, à douze milles[3] par jour, il
fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre
viendrait à manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans
fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes.
[1] 380 livres.
[2] 150 lieues.
[3] 5 lieues.
Ceux-ci se portaient bien; la santé générale était excellente;
l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de
bien-être; chacun, après avoir écouté les avis du docteur, échappa aux
maladies inhérentes à ces durs climats. En somme, on avait un peu
maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on
s'était fait le corps et l'âme à cette âpre existence, et maintenant
ces hommes acclimatés pouvaient affronter les plus brutales épreuves
de la fatigue et du froid sans y succomber.
Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôle
inaccessible, après quoi il ne serait plus question que du retour. La
sympathie qui réunissait maintenant les cinq membres de l'expédition
devait les aider à réussir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux
ne doutait du succès de l'entreprise.
En prévision d'une expédition lointaine, le docteur avait engagé ses
compagnons à s'y préparer longtemps d'avance et à «s'entraîner» avec
le plus grand soin.
«Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les
coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres après deux jours
d'entraînement, et de vingt-cinq après cinq jours; mais enfin il faut
faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions
possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de
l'entraînement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez
le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et
d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par
médecine, et ils arrivent à des résultats d'une justesse incroyable;
aussi, tel qui avant l'entraînement ne pouvait courir l'espace d'un
mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq après! On a
cité un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans
s'arrêter.
--Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas très
gras, s'il faut encore maigrir...
--Inutile, Johnson; mais, sans exagérer, on ne peut nier que
l'entraînement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de
résistance, plus d'élasticité aux muscles, de la finesse à l'ouïe, et
de la netteté à la vue; ainsi, ne l'oublions pas.»
Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23 juin;
c'était un dimanche, et ce jour fut consacré à un repos absolu.
L'instant du départ approchait, et les habitants du Fort-Providence ne
le voyaient pas arriver sans une certaine émotion. Cela leur faisait
quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si
bien rempli son rôle de maison, cette baie Victoria, cette plage
hospitalière où s'étaient passés les derniers mois de l'hivernage.
Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil
n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles?
En somme, de bonnes heures s'y étaient écoulées! Le docteur, au repas
du soir, rappela à ses compagnons ces émouvants souvenirs, et il
n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection.
Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tôt pour se lever de
grand matin. Ainsi s'écoula la dernière nuit passée au Fort-Providence.
CHAPITRE XIX
MARCHE AU NORD
Le lendemain, dès l'aube, Hatteras donna le signal du départ. Les
chiens furent attelés au traîneau; bien nourris, bien reposés, après
un hiver passé dans des conditions très confortables, ils n'avaient
aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l'été. Ils
ne se firent donc pas prier pour revêtir leur harnachement de voyage.
Bonnes bêtes, après tout, que ces chiens groënlandais; leur sauvage
nature s'était formée peu à peu; ils perdaient de leur ressemblance
avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modèle achevé de la race
canine: en un mot, ils se civilisaient.
Duk pouvait certainement demander une part dans leur éducation; il
leur avait donné des leçons de bonne compagnie et prêchait d'exemple;
en sa qualité d'Anglais, très pointilleux sur la question du «cant»,
il fut longtemps à se familiariser avec des chiens «qui ne lui avaient
pas été présentés», et, dans le principe, il ne leur parlait pas;
mais, à force de partager les mêmes dangers, les mêmes privations, la
même fortune, ces animaux de race différente frayèrent peu à peu
ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la
gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d'amis.
Le docteur caressait les groënlandais, et Duk voyait sans jalousie ces
caresses distribuées à ses congénères.
Les hommes n'étaient pas en moins bon état que les animaux; si ceux-ci
devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher.
On partit à six heures du matin, par un beau temps; après avoir suivi
les contours de la baie, et dépassé le cap Washington, la route fut
donnée droit au nord par Hatteras; à sept heures, les voyageurs
perdaient dans le sud le cône du phare et le Fort-Providence.
Le voyage s'annonçait bien, et mieux surtout que cette expédition
entreprise en plein hiver à la recherche du charbon! Hatteras laissait
alors derrière lui, à bord de son navire, la révolte et le désespoir,
sans être certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait
un équipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons
affaiblis par les misères d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord,
il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entouré d'amis
vigoureux et biens portants, soutenu, encouragé, poussé, il marchait
au pôle, à ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait été plus près
d'acquérir cette gloire immense pour son pays et pour lui-même!
Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées par la
situation présente? Le docteur aimait à le supposer, et n'en pouvait
guère douter à le voir si ardent. Le bon Clawbonny se réjouissait de
ce qui devait réjouir son ami, et, depuis la réconciliation des deux
capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des
hommes, lui auquel ces idées de haine, d'envie, de compétition,
étaient étrangères, lui la meilleure des créatures! Qu'arriverait-il,
que résulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il
commençait bien. C'était beaucoup.
La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dans
l'ouest par une suite de baies au-delà du cap Washington; les
voyageurs, pour éviter cette immense courbure, après avoir franchi les
premières rampes de Bell-Mount, se dirigèrent vers le nord, en prenant
par les plateaux supérieurs. C'était une notable économie de route;
Hatteras voulait, à moins que des obstacles imprévus de détroit et de
montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent
cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au pôle.
Le voyage se faisait aisément; les plaines élevées offraient de vastes
tapis blancs, sur lesquels le traîneau, garni de ses châssis soufrés,
glissait sans peine, et les hommes, chaussés de leurs snow-shoes, y
trouvaient une marche sûre et rapide.
Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (+ 3° centigrades). Le
temps n'était pas absolument fixé, tantôt clair, tantôt embrumé; mais
ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrêté des voyageurs si
décidés à se porter en avant.
La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins
paresseuse en s'éloignant du pôle magnétique; elle n'hésitait plus; il
est vrai que, le point magnétique dépassé, elle se retournait vers
lui, et marquait pour ainsi dire le sud à des gens qui marchaient au
nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu à aucun calcul
embarrassant.
D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple,
qui évitait de recourir constamment à la boussole; une fois la
position établie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un
objet exactement placé au nord et situé deux ou trois milles en avant;
ils marchaient alors vers lui jusqu'à ce qu'il fût atteint; puis ils
choisissaient un autre point de repère dans la même direction, et
ainsi de suite. De cette façon, on s'écartait très peu du droit
«
,
,
1
-
-
,
'
2
'
;
,
'
3
.
,
4
;
,
5
'
,
6
-
;
7
,
'
8
-
-
.
-
9
!
10
,
'
;
,
11
'
,
.
12
,
,
,
13
'
14
.
15
16
-
-
,
,
.
17
18
-
-
,
.
,
19
,
,
20
,
,
-
,
21
.
,
,
22
'
'
-
-
;
23
'
,
!
24
'
,
'
25
'
.
,
26
-
-
27
'
'
'
'
;
;
,
28
,
,
-
,
29
;
,
,
30
,
'
31
.
32
33
-
-
'
,
.
34
35
-
-
,
.
,
36
'
,
37
,
'
;
;
38
'
'
-
.
,
39
;
,
40
'
.
-
.
41
42
;
43
-
,
-
44
;
,
;
,
45
46
,
'
,
'
,
47
.
,
48
.
,
49
50
-
'
,
51
.
'
'
,
'
'
52
'
'
;
,
53
,
,
54
.
55
56
-
-
'
,
,
57
.
58
59
-
-
-
,
.
,
60
,
'
61
.
62
,
,
63
'
;
'
64
'
-
-
.
,
65
;
66
,
,
,
67
,
,
68
,
,
,
'
69
,
-
-
,
,
'
70
,
71
'
.
,
-
,
72
;
73
,
74
-
.
'
75
-
-
,
76
,
.
,
77
'
-
.
78
!
79
80
-
-
,
.
81
82
-
-
,
,
83
-
.
'
84
,
85
'
.
86
87
-
-
,
.
88
89
-
-
,
.
.
90
'
;
91
-
92
-
;
-
-
93
,
;
'
94
,
'
95
.
,
'
'
96
,
,
97
'
-
-
,
98
,
-
,
,
99
-
,
,
,
100
'
,
,
,
101
-
-
.
102
103
-
-
,
,
,
104
.
105
106
-
-
,
,
,
107
,
'
108
.
109
110
-
-
,
,
'
,
111
'
,
'
-
-
«
?
»
112
113
-
-
,
,
114
-
.
115
116
-
-
!
'
?
117
118
-
-
,
'
.
-
-
119
,
?
120
121
-
-
,
,
,
,
122
'
.
123
124
-
-
,
,
'
'
125
.
-
126
,
'
.
127
,
,
128
.
129
130
-
-
!
'
,
131
'
.
132
133
-
-
,
,
134
,
,
,
.
135
136
-
-
,
,
'
,
137
.
'
138
.
139
140
-
-
-
,
'
,
,
'
'
141
.
142
143
-
-
-
?
'
.
144
145
-
-
!
.
146
147
-
-
-
?
.
148
149
-
-
!
,
.
.
.
»
150
151
,
,
.
;
152
.
153
.
154
155
,
,
156
'
-
-
,
,
157
,
.
158
159
-
;
160
'
,
161
.
162
163
164
165
166
167
168
'
169
170
171
,
,
;
172
'
,
'
173
;
-
174
.
,
'
'
175
,
;
176
'
177
'
;
'
'
,
178
'
;
'
-
,
179
,
.
180
181
;
182
'
,
'
,
183
'
,
184
.
185
-
,
186
.
187
188
,
'
189
;
'
,
'
-
190
,
;
'
,
191
192
«
»
.
'
193
,
194
.
195
196
:
197
;
'
'
198
,
199
.
200
,
,
,
201
.
202
203
204
'
,
'
205
'
.
,
206
-
;
207
;
'
208
,
209
,
'
210
.
211
212
,
;
,
213
-
-
214
(
+
)
;
,
215
'
;
;
216
217
;
,
218
.
'
219
220
,
'
-
221
.
222
223
'
'
;
'
224
'
,
;
225
'
'
226
.
227
,
.
228
229
,
,
230
'
-
;
231
;
232
'
233
.
234
235
,
236
;
237
-
,
238
.
239
240
,
241
.
242
,
243
.
;
244
;
245
;
246
'
,
247
,
,
.
248
249
,
,
250
'
,
251
.
,
252
253
.
254
,
'
255
.
'
256
-
.
.
257
.
258
259
,
,
,
260
(
+
)
261
,
,
'
262
,
,
,
,
263
'
-
;
264
;
265
.
266
267
,
268
.
269
'
,
270
'
.
271
272
-
273
;
'
274
,
,
,
275
'
.
276
277
'
,
278
.
279
280
'
281
'
,
'
282
;
,
283
,
,
284
,
,
285
'
.
286
287
,
'
,
'
288
;
'
,
289
.
290
,
,
,
,
291
.
'
292
,
.
293
294
,
'
'
295
'
;
-
296
'
;
.
297
;
'
-
,
.
298
299
'
;
300
,
'
,
301
,
;
302
.
303
304
305
.
306
307
«
,
,
308
;
309
;
'
'
310
,
.
311
312
-
-
,
;
'
313
,
'
314
'
,
'
'
.
315
316
-
-
,
.
317
318
-
-
;
'
'
;
'
319
'
,
'
-
-
320
-
-
;
321
,
,
322
;
-
,
323
'
.
324
325
-
-
,
,
'
326
!
327
328
-
-
,
,
,
329
330
.
331
332
-
-
,
'
,
333
!
334
335
-
-
!
,
'
,
;
336
;
'
,
,
337
,
338
,
!
339
340
-
-
?
.
341
342
-
-
!
343
,
,
,
,
344
,
345
'
,
'
'
346
.
'
347
348
.
-
,
'
'
349
-
,
,
,
350
,
,
;
351
,
352
'
!
,
'
353
,
'
,
,
.
»
354
355
,
,
,
356
,
,
357
,
;
358
-
359
.
360
;
,
'
361
.
362
.
363
364
«
,
-
,
-
,
365
,
'
?
'
366
,
,
367
,
,
368
.
!
,
369
!
.
370
371
-
-
,
,
'
,
372
.
373
374
-
-
,
'
,
,
!
375
!
,
-
;
376
!
»
377
378
,
,
379
,
'
,
380
;
381
,
382
.
383
384
,
,
-
385
:
386
387
«
?
388
.
389
390
-
-
,
,
;
391
.
392
393
-
-
!
'
,
394
'
!
»
395
396
-
,
397
.
398
-
,
,
.
399
400
'
401
,
;
402
;
403
;
'
'
-
;
404
405
;
,
,
'
406
'
'
,
;
407
.
408
,
409
,
,
,
410
411
,
,
412
,
413
;
,
'
414
,
415
'
;
416
417
.
418
,
.
419
420
-
421
;
,
422
'
;
'
423
'
424
.
'
,
425
,
'
426
.
427
428
«
,
,
-
429
?
430
431
-
-
,
,
432
!
;
433
;
-
434
'
435
.
436
437
-
-
'
'
,
.
438
439
-
-
,
,
440
:
'
441
'
.
442
443
-
-
?
.
444
445
-
-
'
'
,
446
'
'
447
'
,
,
,
'
448
'
!
,
'
,
'
449
'
450
,
'
451
.
,
,
'
452
.
453
454
-
-
!
,
'
,
455
!
456
457
-
-
,
-
,
!
,
458
,
459
'
.
!
-
460
.
-
,
,
461
!
!
462
463
-
-
,
,
,
,
464
465
'
'
!
466
467
-
-
!
,
468
;
'
;
'
,
469
,
470
.
471
472
-
-
,
,
'
'
'
?
473
474
-
-
-
,
475
,
,
;
'
476
'
477
.
,
478
-
'
.
»
479
480
'
.
481
482
,
483
'
-
,
'
484
,
,
,
'
485
,
486
'
'
487
.
488
489
490
491
492
493
'
494
495
496
,
497
.
,
498
,
;
,
499
,
,
500
.
501
502
,
503
504
.
505
,
,
506
,
.
'
,
507
,
,
508
,
509
-
510
.
511
512
'
513
;
,
-
,
514
;
,
'
515
,
.
516
-
,
,
517
;
'
,
'
518
.
519
520
,
521
;
522
523
.
524
525
-
,
526
527
'
.
528
529
'
,
,
,
530
'
'
531
;
532
,
'
533
'
;
534
.
535
,
,
536
,
537
:
'
538
,
,
'
«
»
,
539
'
.
540
,
541
.
542
543
,
544
,
-
.
545
546
'
547
'
-
.
548
'
.
549
550
«
!
.
551
552
-
-
,
,
'
553
.
-
,
554
.
555
556
-
-
»
,
.
557
558
,
,
559
'
'
.
'
560
;
561
;
'
562
.
,
,
563
,
564
.
'
565
,
'
,
566
'
'
,
.
567
568
'
-
,
.
569
570
«
'
571
?
.
572
573
-
-
!
'
»
,
,
,
574
,
'
.
575
576
,
'
,
577
;
,
,
,
578
'
,
'
579
-
.
580
581
,
'
,
,
'
582
,
;
-
583
,
,
,
584
,
'
,
585
.
'
'
586
;
587
.
588
589
«
!
»
'
.
590
591
'
592
,
593
'
;
'
,
-
594
.
595
596
«
!
'
-
-
,
!
»
597
598
'
.
599
600
'
-
.
601
602
'
'
,
603
,
'
604
'
.
,
605
'
,
.
606
607
,
,
608
;
609
.
610
611
,
612
;
.
613
614
«
!
»
'
,
615
,
.
616
617
'
,
,
;
'
,
618
,
619
,
,
620
;
'
,
621
'
.
622
623
,
624
.
625
626
.
627
628
«
!
!
»
'
.
629
630
.
631
632
'
'
!
633
-
-
?
'
634
'
,
?
635
636
'
'
.
637
638
'
,
,
,
'
639
'
:
640
641
«
'
,
.
642
643
-
-
»
,
'
.
644
645
;
:
«
646
,
.
647
648
-
-
.
,
;
649
,
'
,
650
'
,
.
651
652
-
-
!
,
,
'
653
,
'
!
654
655
-
-
,
,
'
,
'
,
656
!
657
658
-
-
,
,
!
659
660
-
-
'
!
.
661
662
-
-
!
.
663
664
-
-
'
!
'
'
.
665
!
'
666
!
!
'
,
!
,
,
'
667
!
668
669
-
-
,
'
,
670
,
,
?
»
671
672
.
673
674
«
?
.
675
676
-
-
,
!
'
'
.
!
677
'
-
!
!
'
678
'
.
,
,
679
-
,
.
680
681
-
-
,
'
,
682
,
!
»
683
684
,
,
685
.
686
687
,
-
.
688
689
«
!
,
-
-
'
,
690
-
!
!
691
,
,
692
,
!
693
'
'
,
694
'
695
!
,
'
'
696
!
'
697
,
'
!
»
698
699
;
700
;
701
'
702
.
,
,
703
,
,
'
704
.
,
705
,
,
.
706
707
,
708
.
709
710
«
,
-
,
'
,
'
!
'
711
,
.
»
712
713
,
'
«
714
»
,
,
'
715
.
716
717
.
718
,
'
'
719
;
,
720
,
'
-
.
721
722
,
,
723
,
'
-
,
724
.
725
726
,
,
'
'
727
,
:
728
729
«
,
'
730
,
'
-
?
731
732
-
-
,
,
'
.
733
734
-
-
,
.
»
735
736
;
737
'
738
,
,
-
,
739
.
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
,
;
;
,
750
.
751
752
;
753
'
;
,
,
754
,
;
755
'
756
'
.
757
758
,
'
759
'
.
760
'
;
,
761
,
'
762
'
.
763
764
.
,
765
;
766
;
'
,
767
.
'
768
;
769
.
770
771
.
772
,
.
773
774
,
,
775
776
'
.
'
777
,
'
;
778
,
779
-
.
780
781
-
'
782
.
783
784
,
'
785
.
'
;
786
-
,
787
'
;
788
'
'
'
-
789
.
'
790
'
'
,
791
.
;
;
792
.
793
794
,
'
,
'
;
'
795
;
'
796
.
797
798
,
,
'
;
799
'
'
;
'
,
800
,
,
'
801
,
'
802
.
803
804
;
805
;
806
-
,
'
,
'
'
,
807
'
'
'
,
808
.
809
810
«
!
;
-
811
.
»
812
813
814
.
815
816
817
.
818
819
;
820
-
,
'
'
821
'
;
.
822
823
,
824
,
.
825
,
826
,
-
,
827
[
]
,
,
828
;
829
,
,
,
830
,
'
-
,
831
'
,
832
;
'
,
833
'
,
834
,
-
,
'
,
835
;
836
,
'
;
837
838
-
[
]
,
,
[
]
,
839
;
'
,
840
,
'
841
,
,
.
842
843
[
]
.
844
[
]
.
845
[
]
.
846
847
-
;
;
848
'
,
,
849
-
;
,
,
850
.
,
851
,
'
;
852
'
'
,
853
854
.
855
856
,
,
857
,
.
858
'
859
,
'
860
'
.
861
862
'
,
863
'
'
«
'
»
864
.
865
866
«
,
-
,
'
867
,
-
868
'
,
-
;
869
870
.
,
871
'
872
,
,
,
873
'
;
'
874
,
'
;
875
,
'
'
'
876
,
-
!
877
878
'
.
879
880
-
-
,
,
881
,
'
.
.
.
882
883
-
-
,
;
,
,
884
'
'
;
885
,
'
,
'
,
886
;
,
'
.
»
887
888
,
,
;
889
'
,
.
890
891
'
,
-
892
.
893
,
894
,
,
895
'
'
.
896
-
?
897
'
-
?
898
899
,
'
!
,
900
,
,
901
'
.
902
903
'
.
904
.
'
-
.
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
,
'
,
.
915
;
,
,
916
,
'
917
'
.
918
.
919
920
,
,
;
921
'
;
922
,
,
923
:
,
.
924
925
;
926
'
;
927
'
,
«
»
,
928
«
929
»
,
,
,
;
930
,
,
,
931
,
932
.
,
,
,
933
'
.
934
935
,
936
.
937
938
'
;
-
939
,
.
940
941
,
;
942
,
,
943
;
,
944
-
.
945
946
'
,
947
!
948
,
,
,
949
;
950
;
951
'
;
,
'
,
952
!
,
,
'
953
,
,
,
,
954
,
!
'
955
'
-
!
956
957
-
958
?
,
'
959
.
960
,
,
961
,
,
962
,
,
'
,
,
963
,
!
'
-
,
964
-
?
'
;
965
.
'
.
966
967
-
968
'
-
;
969
,
,
970
-
,
,
971
.
'
;
972
,
973
'
,
974
-
'
.
975
976
;
977
,
,
,
978
,
,
-
,
979
.
980
981
-
(
+
)
.
982
'
,
,
;
983
'
984
.
985
986
;
'
987
'
;
'
;
988
,
,
989
,
990
;
991
.
992
993
'
,
,
994
;
995
,
,
,
996
;
997
'
'
;
998
,
999
.
,
'
1000