La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlir dans
cette atmosphère pauvre d'oxygène.
A huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusils furent
chargés avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la voûte de la
snow-house.
Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait
adroitement, quand Johnson, quittant la chambre à coucher, dans
laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses
compagnons.
Il semblait inquiet.
«Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine.
--Ce que j'ai? rien! répondit le vieux marin en hésitant, et pourtant.
--Mais qu'y a-t-il? dit Altamont.
--Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier?
--De quel côté?
--Là! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre!»
Bell suspendit son travail; chacun écouta.
Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produit dans le
mur latéral; on faisait évidemment une trouée dans la glace.
«On gratte! fit Johnson.
--Ce n'est pas douteux, répondit Altamont.
--Les ours? dit Bell.
--Oui! les ours, dit Altamont.
--Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renoncé à
nous étouffer!
--Ou ils nous croient étouffés! reprit l'Américain, que la colère
gagnait très sérieusement.
--Nous allons être attaqués, fit Bell.
--Eh bien! répondit Hatteras, nous lutterons corps à corps.
--Mille diables! s'écria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez
pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se
battra!
--Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil; c'est impossible
dans un espace aussi étroit.
--Soit! à la hache! au couteau!»
Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'éraillure des
griffes; les ours avaient attaqué la muraille à l'angle même où elle
rejoignait le talus de neige adossé au rocher.
«L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant à six pieds de
nous.
--Vous avez raison, Johnson, répondit l'Américain; mais nous avons le
temps de nous préparer à le recevoir!»
L'Américain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre;
arc-bouté sur son pied droit, le corps rejeté en arrière, il se tint
en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitèrent. Johnson prépara
son fusil pour le cas où l'usage d'une arme à feu serait nécessaire.
Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrachée craquait
sous la violente incision de griffes d'acier.
Enfin une croûte mince sépara seulement l'assaillant de ses
adversaires; soudain, cette croûte se fendit comme le cerceau tendu de
papier sous l'effort du clown, et un corps noir, énorme, apparut dans
la demi-obscurité de la chambre.
Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper.
«Arrêtez! par le Ciel! dit une voix bien connue.
--Le docteur! le docteur!» s'écria Johnson.
C'était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vint rouler
au milieu de la chambre.
«Bonjour, mes braves amis», dit-il en se relevant lestement.
Ses compagnons demeurèrent stupéfaits; mais à la stupéfaction succéda
la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras,
très ému, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui répondit
par une chaleureuse poignée de main.
«Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le maître d'équipage.
--Moi, mon vieux Johnson, et j'étais plus inquiet de votre sort que
vous n'avez pu l'être du mien.
--Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par une bande
d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte était de vous voir
revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger.
--Oh! j'avais tout vu, répondit le docteur; vos coups de fusil m'ont
donné l'éveil; je me trouvais en ce moment près des débris du
-Porpoise-; j'ai gravi un hummock; j'ai aperçu les cinq ours qui vous
poursuivaient de près; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais
enfin votre dégringolade du haut de la colline et l'hésitation des
animaux m'ont rassuré momentanément; j'ai compris que vous aviez eu le
temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je me suis
approché, tantôt rampant, tantôt me glissant entre les glaçons; je
suis arrivé près du fort, et j'ai vu ces énormes bêtes au travail,
comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les
blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que
l'idée ne leur soit pas venue de précipiter des blocs de glace du
sommet du cône, car vous auriez été écrasés sans merci.
--Mais, dit Bell, vous n'étiez pas en sûreté, monsieur Clawbonny; ne
pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous?
--Ils n'y pensaient guère; les chiens groënlandais, lâchés par
Johnson, sont venus plusieurs fois rôder à petite distance, et ils
n'ont pas songé à leur donner la chasse; non, ils se croyaient sûrs
d'un gibier plus savoureux.
--Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.
--Oh! il n'y a pas de quoi être fier. Quand j'ai compris la tactique
des ours, j'ai résolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit,
par prudence; aussi, dès les premières ombres du crépuscule, je me
suis glissé sans bruit vers le talus, du côté de la poudrière. J'avais
mon idée en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me
suis donc mis au travail; j'ai attaqué la glace avec mon couteau à
neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioché, j'ai
creusé, j'ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, mais arrivé...
--Pour partager notre sort? dit Altamont.
--Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de
viande; je tombe d'inanition».
Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable
morceau de boeuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé à
répondre aux questions dont on le pressait.
«Nous sauver! avait repris Bell.
--Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponse par
un vigoureux effort des muscles staphylins.
--Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous
en aller par le même chemin.
--Oui-dà, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cette
engeance malfaisante, qui finira par découvrir nos magasins et les
piller!
--Il faut demeurer ici, dit Hatteras.
--Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoins de
ces animaux.
--Il y a donc un moyen? demanda Bell.
--Un moyen sûr, répondit le docteur.
--Je le disais bien, s'écria Johnson en se frottant les mains; avec M.
Clawbonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque
invention dans son sac de savant.
--Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien....
--Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer par cette
galerie que vous avez creusée?
--Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et
maintenant, nous pouvons aller d'ici à la poudrière sans qu'ils s'en
doutent.
--Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer
pour nous débarrasser de ces ridicules visiteurs?
--Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est déjà
fait.
--Comment cela?
--Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici.
--Que voulez-vous dire? demanda Johnson.
--J'ai là un compagnon à vous présenter.»
Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps
d'un renard fraîchement tué.
«Un renard! s'écria Bell.
--Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, et vous
verrez que jamais renard n'aura été tué plus à propos.
--Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont.
--J'ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter les ours
tous ensemble avec cent livres de poudre.»
On regarda le docteur avec surprise.
«Mais la poudre? lui demanda-t-on.
--Elle est au magasin.
--Et le magasin?
--Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creusé une
galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet
plus près de la maison, mais j'avais mon idée.
--Enfin, cette mine, où prétendez-vous l'établir? demanda l'Américain.
--A la face même de notre talus, c'est-à-dire au point le plus éloigné
de la maison, de la poudrière et des magasins.
--Mais comment y attirer les ours tous à la fois?
--Je m'en charge, répondit le docteur; assez parlé, agissons. Nous
avons cent pieds de galerie à creuser pendant la nuit; c'est un
travail fatigant; mais à cinq, nous nous en tirerons en nous relayant.
Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos.
--Parbleu! s'écria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen de
M. Clawbonny excellent.
--Il est sûr, répondit le docteur.
--Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me
sens déjà leur fourrure sur les épaules.
--A l'ouvrage donc!»
Le docteur s'enfonça dans la galerie sombre, et Bell le suivit; où
passait le docteur, ses compagnons étaient assurés de se trouver à
l'aise. Les deux mineurs arrivèrent à la poudrière et débouchèrent au
milieu des barils rangés en bon ordre. Le docteur donna à Bell les
indications nécessaires; le charpentier attaqua le mur opposé, sur
lequel s'épaulait le talus, et son compagnon revint dans la maison.
Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds
à peu près, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce
temps, Altamont vint le remplacer, et dans le même temps il fit à peu
près le même travail; la neige, retirée de la galerie, était
transportée dans la cuisine, où le docteur la faisait fondre au feu,
afin qu'elle tînt moins de place.
A l'Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures,
c'est-à-dire vers les huit heures du matin, la galerie était
entièrement ouverte.
Aux premières lueurs de l'aurore, le docteur vint considérer les ours
par une meurtrière qu'il pratiqua dans le mur du magasin à poudre.
Ces patients animaux n'avaient pas quitté la place. Ils étaient là,
allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec
une persévérance exemplaire; ils rôdaient autour de la maison, qui
disparaissait sous les blocs amoncelés. Mais un moment vint pourtant
où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, car le docteur les vit
tout à coup repousser les glaçons qu'ils avaient entassés.
«Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait près de lui.
--Que font-ils? demanda celui-ci.
--Ils m'ont tout l'air de vouloir démolir leur ouvrage et d'arriver
jusqu'à nous! Mais un instant! ils seront démolis auparavant. En tout
cas, pas de temps à perdre.»
Le docteur se glissa jusqu'au point où la mine devait être pratiquée;
là, il fit élargir la chambre de toute la largeur et de toute la
hauteur du talus; il ne resta bientôt plus à la partie supérieure
qu'une écorce de glace épaisse d'un pied au plus; il fallut même la
soutenir pour qu'elle ne s'effondrât pas.
Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l'office de poteau;
le cadavre du renard fut attaché à son sommet, et une longue corde,
nouée à sa partie inférieure, se déroula à travers la galerie jusqu'à
la poudrière.
Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les
comprendre.
«Voici l'appât», dit-il, en leur montrant le renard.
Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent
livres de poudre.
«Et voici la mine, ajouta-t-il.
--Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en même temps
que les ours?
--Non! nous sommes suffisamment éloignés du théâtre de l'explosion;
d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous
en serons quittes pour la refaire.
--Bien, répondit Altamont; mais maintenant comment prétendez-vous
opérer?
--Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la
croûte de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard
apparaîtra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que
des animaux affamés par un long jeûne n'hésiteront pas à se précipiter
sur cette proie inattendue.
--D'accord.
--Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je fais sauter
d'un seul coup les convives et le repas.
--Bien! bien!» s'écria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif
intérêt.
Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune
explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout.
«Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votre mèche avec
une précision telle que l'explosion se fasse au moment opportun?
--C'est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerai rien.
--Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur?
--Non.
--Vous ferez donc simplement une traînée de poudre?
--Point! cela pourrait rater.
--Il faudra donc que quelqu'un se dévoue et aille mettre le feu à la
mine?
--S'il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avec empressement,
je m'offre volontiers.
--Inutile, mon digne ami, répondit le docteur, en tendant la main au
vieux maître d'équipage, nos cinq existences sont précieuses, et elles
seront épargnées, Dieu merci.
--Alors, fit l'Américain, je renonce à deviner.
--Voyons, répondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas
d'affaire dans cette circonstance, à quoi servirait d'avoir appris la
physique?
--Ah! fit Johnson rayonnant, la physique!
--Oui! n'avons-nous pas ici une pile électrique et des fils d'une
longueur suffisante, ceux-là mêmes qui servaient à notre phare?
--Eh bien?
--Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nous plaira,
instantanément et sans danger.
--Hurrah! s'écria Johnson.
--Hurrah!» répétèrent ses compagnons, sans se soucier d'être ou non
entendus de leurs ennemis.
Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galerie depuis
la maison jusqu'à la chambre de la mine. Une de leurs extrémités
demeura enroulée à la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet,
les deux bouts restant placés à une petite distance l'un de l'autre.
A neuf heures du matin, tout fut terminé. Il était temps; les ours se
livraient avec furie à leur rage de démolition.
Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans le magasin à
poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée au poteau. Il prit
place à son poste.
«Maintenant, dit le docteur à ses compagnons, préparez vos armes, pour
le cas où les assiégeants ne seraient pas tués du premier coup, et
rangez-vous auprès de Johnson: aussitôt après l'explosion, faites
irruption au-dehors.
--Convenu, répondit l'Américain.
--Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire!
nous nous sommes aidés! que le Ciel nous aide!»
Hatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Le docteur
resta seul près de la pile.
Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait:
«Attention!
--Tout va bien», répondit-il.
Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint à lui, entraînant le
pieu; puis, il se précipita à la meurtrière et regarda.
La surface du talus s'était affaissée. Le corps du renard apparaissait
au-dessus des débris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardèrent
pas à se précipiter en groupe serré sur cette proie nouvelle.
«Feu!» cria Johnson.
Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre ses fils; une
explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un
tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et
Bell se précipitèrent hors du magasin à poudre, prêts à faire feu.
Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobés dans
l'explosion, retombèrent ça et là en morceaux, méconnaissables,
mutilés, carbonisés, tandis que le dernier, à demi rôti, s'enfuyait à
toutes jambes.
«Hurrah! hurrah! hurrah!» s'écrièrent les compagnons de Clawbonny,
pendant que celui-ci se précipitait en souriant dans leurs bras.
CHAPITRE XIV
LE PRINTEMPS POLAIRE
Les prisonniers étaient délivrés; leur joie se manifesta par de
chaudes démonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux
Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brûlées et hors de
service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur.
La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s'était fort
ressentie de l'explosion. On la débarrassa des blocs entassés par les
animaux, et ses murailles furent rejointoyées. Le travail se fit
rapidement, à la voix du maître d'équipage, dont les bonnes chansons
faisaient plaisir à entendre.
Le lendemain, la température s'améliora singulièrerement, et, par une
brusque saute de vent, le thermomètre remonta à quinze degrés
au-dessus de zéro (-9° centigrades). Une différence si considérable
fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud
ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire.
Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le
thermomètre, à l'abri du vent, marqua même trente et un degrés
au-dessus de zéro (-1° centigrade), des symptômes de dégel vinrent à
se manifester.
La glace commençait à se crevasser; quelques jaillissements d'eau
salée se produisaient ça et là, comme les jets liquides d'un parc
anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande
abondance.
Une vapeur intense s'élevait des neiges; c'était de bon augure, et la
fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque pâle du
soleil tendait à se colorer davantage et traçait des spirales plus
allongées au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures à peine.
Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies
boréales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air
s'emplissait peu à peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs
du printemps dernier se souvenaient encore. Des lièvres, que l'on
chassa avec succès, firent leur apparition sur les rivages de la baie,
ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un
système d'alvéoles régulières.
Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous ces animaux
commençaient à perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour
revêtir leur parure d'été; ils se «printanisaient» à vue d'oeil,
tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de
mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute
une nouvelle existence percer sous les neiges décomposées.
Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affamés; les
renards et les loups arrivèrent en quête de leur proie; des hurlements
lugubres retentirent pendant la courte obscurité des nuits.
Le loup de ces contrées est très proche parent du chien; comme lui, il
aboie, et souvent de façon à tromper les oreilles les plus exercées,
celles de la race canine, par exemple; on dit même que ces animaux
emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dévorer. Ce fait
fut observé sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le
constater à la Nouvelle-Amérique; Johnson eut soin de ne pas laisser
courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre à ce
piège.
Quant à Duk, il en avait vu bien d'autres, et il était trop fin pour
aller se jeter dans la gueule du loup.
On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de
viandes fraîches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans
et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation délicieuse.
Les chasseurs ne s'éloignaient pas du Fort-Providence. On peut dire
que le menu gibier venait de lui-même au-devant du coup de fusil; il
animait singulièrement par sa présence ces plages silencieuses, et la
baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.
Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent
remplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès
visibles; le thermomètre remonta à trente-deux degrés au-dessus de
zéro (0° centigrade); les torrents commencèrent à mugir dans les
ravines, et des milliers de cataractes s'improvisèrent sur le penchant
des coteaux.
Le docteur, après avoir déblayé une acre de terrain, y sema des
graines de cresson, d'oseille et de cochléaria, dont l'influence
antiscorbutique est excellente; il voyait déjà sortir de terre de
petites feuilles verdoyantes, quand tout à coup, et avec une
inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dans son empire.
En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre
reperdit près de quarante degrés; il retomba à huit degrés au-dessous
de zéro (-22° centigrades). Tout fut gelé: oiseaux, quadrupèdes,
amphibies, disparurent par enchantement; les trous à phoques se
refermèrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de
granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs
pendicules de cristal.
Ce fut un véritable changement à vue; il se produisit dans la nuit du
11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette
gelée foudroyante, il faillit l'y laisser.
«Oh! nature boréale, s'écria le docteur un peu désappointé, voilà bien
de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis.»
Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte
de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.
«En avons-nous pour longtemps de cette température? demanda Johnson.
--Non, mon ami, non, répondit Clawbonny; c'est le dernier coup de
patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne
peut guère le chasser sans qu'il résiste.
--Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage.
--Oui! mais j'aurais dû m'y attendre, répliqua le docteur, et ne pas
sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais,
à la rigueur, les faire pousser près des fourneaux à la cuisine.
--Comment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement de
température?
--Sans doute, et sans être sorcier! Il fallait mettre mes semis sous
la protection immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint
Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.
--Par exemple, docteur, s'écria Altamont, vous allez me dire quelle
influence les trois saints en question peuvent avoir sur la
température?
--Une très grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les
appellent «les trois saints de glace.»
--Et pourquoi cela, je vous prie?
--Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le
mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du
11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voilà tout.
--Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Américain.
--Oui, de deux manières: ou par l'interposition d'une grande quantité
d'astéroïdes[1] à cette époque de l'année entre la terre et le
soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant,
absorbent nécessairement une très grande quantité de chaleur. Ces deux
causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore;
mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication,
j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et
ne pas compromettre mes plantations.»
[1] Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planète.
Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le
froid fut très intense pendant le reste du mois de mai; les chasses
durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la
température que par l'absence complète du gibier; heureusement, la
réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, à beaucoup près.
Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle
inactivité; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence
monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave,
une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à
ses amygdales fortement tuméfiées et à la fausse membrane qui les
tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible
mal; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui
n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le
traitement suivi par Bell fut très simple, et la pharmacie n'était pas
loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de
glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tuméfaction
commença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre
heures plus tard, Bell était sur pied.
Comme on s'émerveillait de la médication du docteur:
«C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le
remède soit auprès du mal.
--Le remède et surtout le médecin», ajouta Johnson, dans l'esprit
duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.
Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le
capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir
Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter
une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi
franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans
ses idées, s'était formellement prononcé contre l'emploi d'une
embarcation faite des débris du navire américain.
Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, et cependant il
importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin
amènerait bientôt l'époque des grandes excursions. Enfin, après avoir
longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et, avec son air
de douce bonté, il lui dit:
«Hatteras, me croyez-vous votre ami?
--Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, et même le
seul.
--Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous
ne me demandez pas, le regarderez-vous comme désintéressé?
--Oui, car je sais que l'intérêt personnel ne vous a jamais guidé;
mais où voulez-vous en venir?
--Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande à vous faire. Me
croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour
mon pays?»
Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris.
«Oui, répondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa
demande.
--Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur; je conçois
votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir à ce but, il faut
faire le nécessaire.
--Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifié pour réussir?
--Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifié vos répulsions personnelles,
et en ce moment je vous vois prêt à refuser les moyens indispensables
pour atteindre le pôle.
--Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet
homme...
--Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons
cette question sous toutes ses faces. La côte sur laquelle nous venons
d'hiverner peut être interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se
prolonge pendant six degrés au nord; si les renseignements qui vous
ont amené jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d'été,
trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en présence de l'océan
Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation facile, comment
ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent?»
Hatteras ne répondit pas.
«Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nord sans
pouvoir y parvenir?
Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.
«Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point
de vue moral. Je conçois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son
existence pour donner à l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce
qu'un canot fait de quelques planches arrachées à un navire américain,
à un bâtiment naufragé et sans valeur, aura touché la côte nouvelle ou
parcouru l'océan inconnu, cela pourra-t-il réduire l'honneur de la
découverte? Est-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur cette
plage, la coque d'un navire abandonné, vous auriez hésité à vous en
servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expédition qu'appartient le
bénéfice de la réussite? Et je vous demande si cette chaloupe,
construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille
jusqu'au plat-bord?»
Hatteras se taisait encore.
«Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui
vous tient au coeur, c'est l'homme.
--Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je le hais
de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon
chemin...
--Pour vous sauver!
--Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en maître
ici, qu'il s'imagine tenir ma destinée entre ses mains et qu'il a
deviné mes projets. Ne s'est-il pas dévoilé tout entier quand il s'est
agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avoué ce qu'il était
venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'ôterez pas de l'esprit une
idée qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expédition de
découverte envoyée par le gouvernement de l'Union.
--Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expédition
cherchait à gagner le pôle? L'Amérique ne peut-elle pas tenter, comme
l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore
absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous
n'en avons dit un seul moi devant lui.
--Eh bien, qu'il les ignore toujours!
--Il finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas
le laisser seul ici?
--Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne
peut-il demeurer au Fort-Providence?
--Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que
nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus
qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il
vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des idées
qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe
destinée en apparence à la reconnaissance de ces nouveaux rivages.»
Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de son ami;
celui-ci attendait une réponse qui ne se faisait pas.
«Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit
enfin le capitaine.
--Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez
cette chaloupe malgré lui, et il n'aurait plus rien à prétendre.
--Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'écria Hatteras.
--Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande; je me
charge de la faire.
En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur
certains projets d'excursions pendant les mois d'été, destinées à
faire le relevé hydrographique des côtes.
«Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des nôtres?
--Certes, répondit l'Américain, il faut bien savoir jusqu'où s'étend
cette terre de la Nouvelle-Amérique.»
Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il répondait ainsi.
«Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi
possible des débris du -Porpoise-; construisons donc une chaloupe
solide et qui nous porte loin.
--Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nous nous
mettrons à l'ouvrage.»
CHAPITRE XV
LE PASSAGE DU NORD-OUEST
Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au -Porpoise-;
le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mâts, défoncée
par le choc des glaçons, pouvait encore fournir les parties
principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immédiatement à
l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et
cependant assez légère pour pouvoir être transportée sur le traîneau.
Pendant les derniers jours de mai, la température s'éleva; le
thermomètre remonta au degré de congélation; le printemps revint pour
tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs
vêtements d'hiver.
Les pluies étaient fréquentes; la neige commença bientôt à profiter
des moindres déclivités du terrain pour s'en aller en chutes et en
cascades.
Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace
donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c'était pour lui la
liberté.
Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande question du
bassin polaire, c'est ce qu'il espérait savoir avant peu. De là
dépendait tout le succès de son entreprise.
Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle les
symptômes de décomposition des glaces s'accusèrent plus manifestement,
il mit la conversation sur ce sujet si intéressant de la mer libre.
Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, et trouva
comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine.
D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse.
«Il est évident, dit-il, que si l'Océan se débarrasse de ses glaces
devant la baie Victoria, sa partie méridionale sera également libre
jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et
Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu.
--Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rien
n'autorisait à mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins;
on tentait vainement d'expliquer leur découverte par un effet du
mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas être
certains du fait.
--J'ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui prit alors la
parole; le bassin polaire s'étend non seulement dans l'ouest, mais
aussi dans l'est.
--On peut le supposer, en effet, répondit Hatteras.
--On doit le supposer, reprit l'Américain, car cette mer libre, que
les capitaines Penny et Belcher ont vue près des côtes de la terre
Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a également aperçue dans le
détroit qui porte le nom de ce hardi savant!
--Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchement Hatteras,
et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait.
--Il est supposable, du moins, dit Altamont.
--Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter une discussion
inutile. Ce que pense Altamont doit être la vérité; à moins de
dispositions particulières des terrains environnants, les mêmes effets
se produisent sous les mêmes latitudes. Aussi, je crois à la mer libre
dans l'est aussi bien que dans l'ouest.
--En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras.
--Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Américain, que
l'indifférence affectée du capitaine commençait à échauffer, cela
pourra avoir pour nous une certaine importance!
--Et quand, je vous prie?
--Quand nous songerons au retour.
--Au retour! s'écria Hatteras. Et qui y pense?
--Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêterons quelque
part, je suppose.
--Où cela?» fit Hatteras.
Pour la première fois, cette question était directement posée à
l'Américain. Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter net la
discussion.
Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sa demande.
«Où cela? fit-il en insistant.
--Où nous allons! répondit tranquillement l'Américain.
--Et qui le sait? dit le conciliant docteur.
--Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du
bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de
Kane; elle nous mènera plus directement à la mer de Baffin.
--Vous croyez? fit ironiquement le capitaine.
--Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers boréales
devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus
direct. Oh! c'est une grande découverte que celle du docteur Kane!
--Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
--Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser à chacun
son mérite.
--Sans compter qu'avant ce célèbre marin, reprit l'Américain obstiné,
personne ne s'était avancé aussi profondément dans le nord.
--J'aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le
pas sur lui!
--Et les Américains! fit Altamont.
--Les Américains! répondit Hatteras.
--Que suis-je donc? dit fièrement Altamont.
--Vous êtes, répondit Hatteras d'une voix à peine contenue, vous êtes
un homme qui prétend accorder au hasard et à la science une même part
de gloire! Votre capitaine américain s'est avancé loin dans le nord,
mais le hasard seul...
--Le hasard! s'écria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas
redevable à son énergie et à son savoir de cette grande découverte?
--Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom à
prononcer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, les Ross,
les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livré le passage du
nord-ouest à l'Anglais Mac Clure...
--Mac Clure! riposta vivement l'Américain, vous citez cet homme, et
vous vous élevez contre les bénéfices du hasard? N'est-ce pas le
hasard seul qui l'a favorisé?
--Non, répondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son
obstination à passer quatre hivers au milieu des glaces...
--Je le crois bien, répondit l'Américain; il était pris, il ne pouvait
revenir, et il a fini par abandonner son navire l'-Investigator- pour
regagner l'Angleterre!
--Mes amis, dit le docteur...
D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et
voyons le résultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce
passage est encore à trouver!»
Hatteras bondit à cette phrase; jamais question plus irritante n'avait
surgi entre deux nationalités rivales!
Le docteur essaya encore d'intervenir.
«Vous avez tort, Altamont, dit-il.
--Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entêté; le passage du
nord-ouest est encore à trouver, à franchir, si vous l'aimez mieux!
Mac Clure ne l'a pas remonté, et jamais, jusqu'à ce jour, un navire
parti du détroit de Behring n'est arrivé à la mer de Baffin!»
Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondre à
l'Américain?
Cependant Hatteras se leva et dit:
«Je ne souffrirai pas qu'en ma présence la gloire d'un capitaine
anglais soit plus longtemps attaquée!
--Vous ne souffrirez pas! répondit l'Américain en se levant également,
mais les faits sont là, et votre puissance ne va pas jusqu'à les
détruire.
--Monsieur! fit Hatteras, pâle de colère.
--Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un
point scientifique!»
Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science là où la
haine d'un Américain et d'un Anglais était en jeu.
«Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui
n'écoutait plus rien.
--Et moi, je parlerai!» riposta l'Américain.
Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.
«Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre
la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme à vous,
mieux qu'à vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans
partialité.
--Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquiétèrent de la tournure
de la discussion, et créèrent une majorité favorable au docteur.
--Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous
écouteront, et cela nous instruira tous.
--Parlez donc!» fit l'Américain.
Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se
croisa les bras.
«Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit le
docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si
j'altère un détail.
--Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, et vous
pouvez conter sans rien craindre.
--Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'était
levé pour aller chercher les pièces du procès; il sera facile d'y
suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en
connaissance de cause.»
Le docteur étala sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées
par ordre de l'Amirauté, et qui contenait les découvertes les plus
modernes faites dans les régions arctiques; puis il reprit en ces
termes:
«En 1848, vous le savez, deux navires, l'-Herald-, capitaine Kellet,
et le -Plover-, commandant Moore, furent envoyés au détroit de Behring
pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches
demeurèrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure,
qui commandait l'-Investigator-, navire sur lequel il venait de faire
la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il était suivi du
capitaine Collinson, son chef, qui montait l'-Entreprise-; mais il le
devança, et, arrivé au détroit de Behring, il déclara qu'il
n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre
responsabilité, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il découvrirait
Franklin ou le passage.»
Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.
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