Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, qu'arriverait-il de la
rivalité de ces deux hommes?
Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu ces rivaux à
une entente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier
un Américain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune
rendait plus ennemis encore, l'un pénétré de toute la morgue
insulaire, l'autre doué de l'esprit spéculatif, audacieux et brutal de
sa nation, quelle tâche remplie de difficultés!
Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des
hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir,
non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de
s'attrister sur les faiblesses humaines.
Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui
s'entendaient tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti
prendre, par quelles atténuations arriver à leur but, et ils
entrevoyaient bien des complications dans l'avenir.
Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer à
quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour
et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui
trouvait toujours moyen de s'occuper.
«Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire? dit un soir
Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme
des reptiles enfouis pour tout un hiver.
--En effet, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas
assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions!
--Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à
faire pour combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre?
--Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans
les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas
s'ennuyer.
--Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y
prenaient; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour
extraire quelque gaieté d'une situation pareille. Ils ne se
proposaient pas des charades à deviner, je suppose!
--Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils
avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de
distraction: la presse et le théâtre.
--Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain.
--Ils jouaient la comédie? s'écria Bell.
--Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant
son hivernage à l'île Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces
deux genres de plaisir à ses équipages, et la proposition eut un
succès immense.
--Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce
devait être curieux.
--Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint
directeur du théâtre, et le capitaine Sabine rédacteur en chef de la
-Chronique d'hiver ou Gazette de la Géorgie du Nord-.
--Bons titres, fit Altamont.
--Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au
20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les
chasses, les faits divers, les accidents de météorologie, la
température; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes;
certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de Sterne ou les
articles charmants du -Daily Telegraph-; mais enfin, on s'en tirait,
on se distrayait; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et
jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable à
exercer.
--Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de
cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés
depuis le premier mot jusqu'au dernier.
--Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût
paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à
l'Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipages enfouis
sous les neiges. Voulez-vous en juger?
--Comment! votre mémoire vous fournirait au besoin?...
--Non, mais vous aviez à bord du -Porpoise- les voyages de Parry, et
je n'ai qu'à vous lire son propre récit.
--Volontiers! s'écrièrent les compagnons du docteur.
--Rien n'est plus facile.»
Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et
il n'eut aucun peine à y trouver le passage en question.
«Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la -Gazette de la Géorgie
du Nord-. C'est une lettre adressée au rédacteur en chef:
«C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos
propositions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que
sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et
allégera de beaucoup le poids de nos cent jours de ténèbres.
«L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de
votre annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous
assurer, pour me servir des expressions consacrées dans la presse de
Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public.
«Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord
une demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis
vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures
de plumes, au grand détriment d'un de nos servants, qui, en voulant
les secouer, s'en est enfoncé une sous l'ongle.
«Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins
de neuf canifs à aiguiser.
«On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de
pupitres à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et
l'on dit même que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à
plusieurs reprises, pour donner issue à maintes rames de papier qui ne
s'attendaient pas à sortir sitôt de leur repos.
«Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on
tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du
caractère de l'originalité complète, n'étant pas tout à fait
inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmer que pas
plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, penché sur son pupitre,
tenant d'une main un volume ouvert du -Spectateur-, tandis que de
l'autre il faisait dégeler son encre à la flamme d'une lampe! Inutile
de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles
ruses; il ne faut pas que nous voyions reparaître dans la -Chronique
d'hiver- ce que nos aïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d'un
siècle.»
--Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il
y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre
devait être un garçon dégourdi.
--Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un
avis qui ne manque pas de gaieté:
«On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour
assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal
de la Géorgie septentrionale». On lui donnera un salaire convenable.
et elle aura du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité
du théâtre.---N.B.- Une veuve aura la préférence.»
--Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson.
--Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Bell.
--On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une
réponse adressée au Comité du théâtre:
«Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des
témoignages irrécusables en faveur de mes moeurs et de mes talents.
Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre
théâtre, je désire savoir si elles ont l'intention de garder leurs
culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux
matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela
étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante.
«A. B.»
«-P. S.- Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière?»
--Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui
vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du
capitaine Parry.
--Comme tous ceux qui ont atteint leur but», répondit Hatteras.
Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis
il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas
s'appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture.
«Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on
pourrait le varier à l'infini; mais quelques-unes de ces observations
sont assez justes; jugez-en:
«Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du
vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier.
«Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le
mettre en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte
d'un raté, pour cause d'humidité de l'amorce.
«Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et,
quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la
gelée qu'il peut bien briser les dents, mais non être brisé par elles.
«Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue
du navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat.
«Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles
méditations, et en être subitement tiré par les embrassements d'un
ours.»
--Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas
embarrassés d'imaginer quelques autres désagréments polaires; mais, du
moment qu'il fallait subir ces misères, cela devenait un plaisir de
les constater.
--Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cette
-Chronique d'hiver-, et il est fâcheux que nous ne puissions nous y
abonner!
--Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson.
--A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des
rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant.
--Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer
la comédie, répondit Altamont.
--Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du
théâtre du capitaine Parry; y jouait-on des pièces nouvelles?
--Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de
l'-Hécla- furent mis à contribution, et les représentations avaient
lieu tous les quinze jours; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à
la corde; alors des auteurs improvisés se mirent à l'oeuvre, et Parry
composa lui-même pour les fêtes de Noël une comédie tout à fait en
situation; elle eut un immense succès, et était intitulée -Le Passage
du Nord-Ouest- ou -La Fin du Voyage-.
--Un fameux titre, répondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais à
traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénouement.
--Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira?
--Bon! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque
les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis;
jouons de notre mieux notre rôle, et puisque le dénouement appartient
à l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura
bien nous tirer d'affaire.
--Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et
puisque l'heure de dormir est venue, dormons.
--Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur.
--Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma
couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rêves; je rêve de
pays chauds! de sorte qu'à vrai dire la moitié de ma vie se passe sous
l'équateur, et la seconde moitié au pôle.
--Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuse organisation.
--Comme vous dites, répondit le maître d'équipage.
--Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de faire languir
plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend.
Allons nous coucher.»
CHAPITRE XI
TRACES INQUIÉTANTES
Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint à changer; le
thermomètre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House
s'en aperçurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures;
Altamont, de garde auprès du poêle, eut soin de ne pas laisser tomber
le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la
température intérieure à cinquante degrés au-dessus de zéro (+10°
centigrades).
Ce refroidissement annonçait la fin de la tempête, et le docteur s'en
réjouissait; les occupations habituelles allaient être reprises, la
chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un
terme à cette solitude désoeuvrée, pendant laquelle les meilleurs
caractères finissent par s'aigrir.
Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se
fraya un chemin à travers les glaces amoncelées jusqu'au cône du
phare.
Le vent avait sauté dans le nord; l'atmosphère était pure; de longues
nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et résistant.
Bientôt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitté Doctor's-House;
leur premier soin fut de dégager la maison des masses glacées qui
l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il eût
été impossible d'y découvrir les vestiges d'une habitation; la
tempête, comblant les inégalités du terrain, avait tout nivelé; le sol
s'était exhaussé de quinze pieds, au moins.
Il fallut procéder d'abord au déblaiement des neiges, puis redonner à
l'édifice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorgées
et rétablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, après
l'enlèvement des glaces, quelques coups du couteau à neige ramenèrent
les murailles à leur épaisseur normale.
Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit
apparut; l'accès des magasins de vivres et de la poudrière redevint
praticable.
Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de choses pouvait
se reproduire d'un jour à l'autre, on refit une nouvelle provision de
comestibles qui fut transportée dans la cuisine. Le besoin de viande
fraîche se faisait sentir à ces estomacs surexcités par les salaisons;
les chasseurs furent donc chargés de modifier le système échauffant
d'alimentation, et ils se préparèrent à partir.
Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure
du renouvellement n'avait pas sonné; il s'en fallait de six semaines
au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient
fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres
produits de la flore boréale. On devait craindre que les animaux ne
fussent rares, oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quelques
couples de ptarmigans, un jeune renard même eussent figuré avec
honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs résolurent de
chasser avec acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil.
Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d'explorer le pays.
Altamont, à en juger par ses habitudes, devait être un chasseur adroit
et déterminé, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut
donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en
ayant l'avantage d'être moins hâbleur.
Les trois compagnons d'aventure remontèrent par le cône de l'est et
s'enfoncèrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils
n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se
montrèrent à moins de deux milles du fort; de là, elles descendaient
jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le
Fort-Providence de leurs cercles concentriques.
Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseurs se
regardèrent.
«Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair.
--Trop clair, répondit Bell; ce sont des traces d'ours.
--Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me paraît pécher
aujourd'hui par une qualité.
--Laquelle? demanda le docteur.
--L'abondance, répondit l'Américain.
--Que voulez-vous dire? reprit Bell.
--Je veux dire qu'il y a là les traces de cinq ours parfaitement
distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes!
--Êtes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur.
--Voyez et jugez par vous-même: voici une empreinte qui ne ressemble
pas à cette autre; les griffes de celles-ci sont plus écartées que les
griffes de celles-là. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez
bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq
animaux.
--C'est évident, dit Bell, après avoir examiné attentivement.
--Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile,
mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont très
affamés à la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent être extrêmement
dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur
nombre....
--Ni même de leurs intentions, répliqua l'Américain.
--Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont découvert notre présence sur cette
côte?
--Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passée
d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'étendent-elles
circulairement, au lieu de s'éloigner à perte de vue? Tenez! ces
animaux-là sont venus du sud-est, ils se sont arrêtés à cette place,
et ils ont commencé ici la reconnaissance du terrain.
--Vous avez raison, dit le docteur; il est même certain qu'ils sont
venus cette nuit.
--Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont; seulement, la
neige a recouvert leurs traces.
--Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont
attendu la fin de la tempête; poussés par le besoin, ils ont gagné du
côté de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et
alors ils nous auront éventés.
--C'est cela même, répondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de
savoir s'ils reviendront la nuit prochaine.
--Comment cela? dit Bell.
--En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain
nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien évident que le
Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux.
--Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nous en
tenir.»
Les trois chasseurs se mirent à l'oeuvre, et, en grattant la neige,
ils eurent bientôt fait disparaître les piétinements sur un espace de
cent toises à peu près.
«Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bêtes-là aient pu nous
sentir à une pareille distance; nous n'avons brûlé aucune substance
graisseuse de nature à les attirer.
--Oh! répondit le docteur, les ours sont doués d'une vue perçante et
d'un odorat très subtil; ils sont, en outre, très intelligents, pour
ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont
flairé par ici quelque chose d'inaccoutumé.
--D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête, ils
ne se sont pas avancés jusqu'au plateau?
--Alors, répondit l'Américain, pourquoi se seraient-ils arrêtés cette
nuit à cette limite?
--Oui, il n'y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, et nous
devons croire que peu à peu ils rétréciront le cercle de leurs
recherches autour du Fort-Providence.
--Nous verrons bien, répondit Altamont.
--Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons
l'oeil au guet.»
Les chasseurs veillèrent avec attention; ils pouvaient craindre que
quelque ours ne fût embusqué derrière les monticules de glace; souvent
même ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces
blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et à
leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions.
Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena
inutilement depuis le cap Washington jusqu'à l'île Johnson.
Ils ne virent rien; tout était immobile et blanc; pas un bruit, pas un
craquement.
Ils rentrèrent dans la maison de neige.
Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on
résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint;
rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pût
signaler l'approche d'un danger.
Le lendemain, dès l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien armés,
allèrent reconnaître l'état de la neige; ils retrouvèrent des traces
identiques à celles de la veille, mais plus rapprochées. Evidemment,
les ennemis prenaient leurs dispositions pour le siège du
Fort-Providence.
«Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur.
--Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces
pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent à un puissant
animal.
--Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; il est évident
qu'ils ont l'intention de nous attaquer.
--Cela n'est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous
montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès.
--Mais où peuvent être ces damnés ours? s'écria Bell.
--Derrière quelques glaçons de l'est, d'où ils nous guettent; n'allons
pas nous aventurer imprudemment.
--Et la chasse? fit Altamont.
--Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur; effaçons de
nouveau les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin
si elles se sont renouvelées. De cette façon, nous serons au courant
des manoeuvres de nos ennemis.»
Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le
fort; la présence de ces terribles bêtes empêchait toute excursion. On
surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut
abattu; il n'avait aucune utilité actuelle et pouvait attirer
l'attention des animaux; le fanal et les fils électriques furent
serrés dans la maison; puis, à tour de rôle, chacun se mit en
observation sur le plateau supérieur.
C'étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d'agir
autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si
inégale, et la vie de chacun était trop précieuse pour la risquer
imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-être
dépistés, et, s'ils se présentaient isolément pendant les excursions,
on pourrait les attaquer avec chance de succès.
Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau: il y
avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d'être un peu sur le
qui-vive.
La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné
signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnaître les traces avec
un vif sentiment de curiosité, qui fut suivi d'exclamations
d'étonnement.
Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loin son
tapis intact.
«Bon! s'écria Altamont. les ours sont dépistés! ils n'ont pas eu de
persévérance! ils se sont fatigués d'attendre! ils sont partis! Bon
voyage! et maintenant, en chasse!
--Eh! eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes
amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain
que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce côté...
--Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi
nous en tenir.
--Volontiers», dit le docteur.
Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux
milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace.
«Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Américain.
--Attendons à demain, répondit le docteur.
--A demain donc», répondit Altamont, qui avait de la peine à se
résigner.
On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut,
pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation.
Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du
cône.
Dès qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le
docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux.
On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la
situation; il n'y pensait même pas.
«Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Américain pour parler
de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont
je ne veux pas qu'il se mêle.»
Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il
voulait en venir.
«Je désire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs.
--Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls.
--Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le
moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu'il
conviendrait d'entreprendre pendant l'été?
--Et vous, capitaine? demanda Johnson.
--Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'écoule, qui ne me
trouve en présence de mon idée, j'estime que pas un de vous n'a
l'intention de revenir sur ses pas?...»
Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate.
«Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j'irai
jusqu'au pôle nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au
plus. Jamais hommes ne s'approchèrent autant de ce but désiré, et je
ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tenté, même
l'impossible. Quels sont vos projets à cet égard?
--Les vôtres, répondit vivement le docteur.
--Et les vôtres. Johnson?
--Ceux du docteur, répondit le maître d'équipage.
--A vous de parler. Bell, dit Hatteras.
--Capitaine, répondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui
nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le
pays! ne pensez-vous donc pas au retour?
--Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la
découverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne seront pas accrues,
car, en remontant, nous nous éloignons des points les plus froids du
globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des
provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serions coupables
de ne pas être allés jusqu'au bout.
--Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion,
capitaine.
--Bien, répondit Hatteras. Je n'ai jamais douté de vous. Nous
réussirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre
succès.
--Mais il y a un Américain parmi nous», dit Johnson.
Hatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation.
«Je le sais, dit-il d'une voix grave.
--Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur.
--Non! nous ne le pouvons pas! répondit machinalement Hatteras.
--Et il viendra certainement!
--Oui! il viendra! mais qui commandera?
--Vous, capitaine.
--Et si vous m'obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obéir?
--Je ne le pense pas, répondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas
se soumettre à vos ordres?...
--Ce serait alors une affaire entre lui et moi.»
Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit
la parole.
«Comment voyagerons-nous? dit-il.
--En suivant la côte autant que possible, répondit Hatteras.
--Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable?
--Eh bien, nous la franchirons.
--De quelle manière? nous n'avons pas d'embarcation.»
Hatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé.
«On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les
débris du -Porpoise-.
--Jamais! s'écria violemment Hatteras.
--Jamais!» fit Johnson.
Le docteur secouait la tête; il comprenait la répugnance du capitaine.
«Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un
navire américain serait américaine.
--Mais, capitaine...» reprit Johnson.
Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en ce moment.
Il fallait réserver cette question pour un moment plus opportun: le
docteur, tout en comprenant les répugnances d'Hatteras, ne les
partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une
décision aussi absolue.
Il parla donc d'autre chose, de la possibilité de remonter la côte
directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on
appelle le pôle boréal.
Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation, jusqu'au
moment où elle se termina brusquement, c'est-à-dire à l'entrée
d'Altamont.
Celui-ci n'avait rien à signaler.
La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours
avaient évidemment disparu.
CHAPITRE XII
LA PRISON DE GLACE
Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse, à laquelle
devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces
inquiétantes ne s'étaient pas renouvelées, et les ours avaient
décidément renoncé à leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces
ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur eût révélé la
présence d'êtres animés sous ce massif de neige.
Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser
jusqu'à l'île Johnson, pour reconnaître l'état des glaces et faire
quelques relevés hydrographiques. Le froid se montrait très vif, mais
les hiverneurs le supportaient bien; leur épiderme était fait à ces
températures exagérées.
Le maître d'équipage devait rester à Doctor's-House, en un mot garder
la maison.
Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ; ils s'armèrent
chacun d'un fusil à deux coups, à canon rayé et à balles coniques; ils
prirent une petite provision de pemmican, pour le cas où la nuit les
surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre
l'inséparable couteau à neige, le plus indispensable outil de ces
régions, et une hachette s'enfonçait dans la ceinture de leur jaquette
en peau de daim.
Ainsi équipés, vêtus, armés, ils pouvaient aller loin, et, adroits et
audacieux, ils devaient compter sur le bon résultat de leur chasse.
Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk les
précédait en gambadant; ils remontèrent la colline de l'est,
tournèrent le cône du phare et s'enfoncèrent dans les plaines du sud
bornées par le Bell-Mount.
De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d'un signal
d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manière à
gagner les glaces multiformes qui hérissaient la baie Victoria.
Le maître d'équipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif.
Il commença par donner la liberté aux chiens groënlandais qui
s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchantés, allèrent se rouler
sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des détails compliqués du
ménage. Il avait à renouveler le combustible et les provisions, à
mettre les magasins en ordre, à raccommoder maint ustensile brisé, à
repriser les couvertures en mauvais état, à refaire des chaussures
pour les longues excursions de l'été. L'ouvrage ne manquait pas, et le
maître d'équipage travaillait avec cette habileté du marin auquel rien
n'est étranger des métiers de toutes sortes.
En s'occupant, il réfléchissait à la conversation de la veille; il
pensait au capitaine et surtout à son entêtement, très héroïque et
très honorable après tout, de ne pas vouloir qu'un Américain, même une
chaloupe américaine atteignît avant lui ou avec lui le pôle du monde.
«Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'océan sans
bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se
rendre à la nécessité de naviguer. On ne peut pas faire trois cents
milles à la nage, fût-on le meilleur Anglais de la terre. Le
patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps
devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la
question; il est adroit; et c'est un homme à faire revenir le
capitaine sur son idée. Je gage même qu'en allant du côté de l'île, il
jettera un coup d'oeil sur les débris du -Porpoise- et saura au juste
ce qu'on en peut faire.»
Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaient quitté
le fort depuis une heure, quand une détonation forte et claire
retentit à deux ou trois milles sous le vent.
«Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelque chose, et sans
aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Après cela,
l'atmosphère est si pure!»
Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coup sur
coup.
«Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit.»
Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore.
«Six coups! fit Johnson; leurs armes sont déchargées maintenant.
L'affaire a été chaude! Est-ce que par hasard?...»
A l'idée qui lui vint, Johnson pâlit; il quitta rapidement la maison
de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du
cône.
Ce qu'il vit le fit frémir.
«Les ours!» s'écria-t-il.
Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes,
poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient
pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, resté en
arrière, ne parvenait à maintenir sa distance entre les animaux et lui
qu'en lançant peu à peu son bonnet, sa hachette, son fusil même. Les
ours s'arrêtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jeté à
leur curiosité, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils
eussent dépassé le cheval le plus rapide.
Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leur course,
arrivèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissèrent
glisser avec lui jusqu'à la maison de neige.
Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine
avait dû parer un coup de patte qui lui fut violemment porté.
En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renfermés dans la
maison. Les animaux s'étaient arrêtés sur le plateau supérieur formé
par la troncature du cône.
«Enfin, s'écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plus
avantageusement, cinq contre cinq!
--Quatre contre cinq! s'écria Johnson d'une voix terrifiée.
--Comment? fit Hatteras.
--Le docteur! répondit Johnson, en montrant le salon vide.
--Eh bien!
--Il est du côté de l'île!
--Le malheureux! s'écria Bell.
--Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont.
--Courons!» fit Hatteras.
Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps de la
refermer; un ours avait failli lui briser le crâne d'un coup de
griffe.
«Ils sont là! s'écria-t-il.
--Tous? demanda Bell.
--Tous!» répondit Hatteras.
Altamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla les baies avec
des morceaux de glace enlevés aux murailles de la maison. Ses
compagnons l'imitèrent sans parler; le silence ne fut interrompu que
par les jappements sourds de Duk.
Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pensée; ils
oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui,
non à eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dévoué, l'âme de cette petite
colonie! pour la première fois, il n'était pas là; des périls
extrêmes, une mort épouvantable peut-être l'attendaient, car, son
excursion terminée, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence
et se trouverait en présence de ces féroces animaux.
Et nul moyen pour le prévenir!
«Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit être sur ses
gardes; vos coups de feu répétés ont dû l'avertir, et il ne peut
manquer de croire à quelque événement extraordinaire.
--Mais s'il était loin alors, répondit Altamont, et s'il n'a pas
compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne
sans se douter du danger! Les ours sont abrités par l'escarpe du fort,
et il ne peut les apercevoir!
--Il faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant son
retour, répondit Hatteras.
--Mais comment?» fit Bell.
La réponse à cette question était difficile. Tenter une sortie
paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir,
mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si
l'idée leur en prenait; ils savaient à quoi s'en tenir sur le nombre
et la force de leurs adversaires, et il leur serait aisé d'arriver
jusqu'à eux.
Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de
Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en
prêtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner
sourdement, et gratter de leurs énormes pattes les murailles de neige.
Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de
pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur les assaillants; en
quelques minutes, il eut creusé une sorte de trou dans le mur de
glace; il y introduisit son fusil; mais, à peine l'arme passa-t-elle
au-dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puissance
irrésistible, sans qu'il pût faire feu.
«Diable! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force.»
Et il se hâta de reboucher la meurtrière.
Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait
prévoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées;
elles étaient faibles, puisque les ours ne pouvaient être combattus
séparément. Néanmoins, Hatteras et ses compagnons, pressés d'en finir,
et, il faut le dire, très confus d'être ainsi tenus en prison par des
bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina
un nouveau moyen de défense.
Il prit le poker[1] qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et
le plongea dans le brasier du poêle; puis il pratiqua une ouverture
dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et
de manière à conserver extérieurement une légère couche de glace.
[1] Longue tige de fer destinée à arriser le feu des fourneaux.
Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc.
Hatteras prit la parole et dit:
«Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne
pourront la saisir, et à travers la meurtrière il sera facile de faire
un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos
armes.
--Bien imaginé!» s'écria Bell, en se postant près d'Altamont.
Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement
dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec
un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre
rougie et poussèrent un hurlement terrible, au moment ou quatre
détonations retentissaient coup sur coup.
«Touchés! s'écria l'Américain.
--Touchés! riposta Bell.
--Recommençons», dit Hatteras, en rebouchant momentanément
l'ouverture.
Le poker fut plongé dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il
était rouge.
Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé
les armes; Hatteras rétablit la meurtrière et y introduisit de nouveau
le poker incandescent.
Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta.
«Malédiction! s'écria l'Américain.
--Qu'y a-t-il? demanda Johnson.
--Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur
blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent
vivants!
--C'est impossible!
--Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à
la fin!»
Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait.
Les ours en bêtes très intelligentes, employaient ce moyen pour
étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons de manière à rendre
toute fuite impossible.
«C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très mortifié. Que des
hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!»
Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de
changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie
était devenu impraticable; les murailles épaissies arrêtaient tout
bruit extérieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme
audacieux qui s'exaspère de trouver un danger supérieur à son courage.
Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très sérieux qui
le menaçait à son retour.
«Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était ici!
--Eh bien! que ferait-il? répondit Altamont.
--Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire!
--Et comment? demanda l'Américain avec humeur.
--Si je le savais, répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui.
Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment!
--Lequel?
--Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de
mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont?
--Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la
situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante.
--Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen
quelconque de sortir de là.»
On ne répondit pas au maître d'équipage, mais on se mit à table.
Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le
danger, mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient
dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commençaient à se sentir
mal à leur aise; l'air s'épaississait dans cette demeure
hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à travers le
tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir
que, dans un temps fort limité, le feu viendrait à s'éteindre;
l'oxygène, absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à
l'acide carbonique, dont on connaît l'influence mortelle.
Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point
le cacher à ses compagnons.
«Alors, il faut sortir à tout prix! répondit Altamont.
--Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à
la voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous
prendra place à ce poste, et de là il fera feu sur les ours.
--C'est le seul parti à prendre», répliqua l'Américain.
Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant
les heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations
contre un état de choses dans lequel, disait-il, «des ours et des
hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rôle».
CHAPITRE XIII
LA MINE
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