Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, qu'arriverait-il de la rivalité de ces deux hommes? Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu ces rivaux à une entente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier un Américain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune rendait plus ennemis encore, l'un pénétré de toute la morgue insulaire, l'autre doué de l'esprit spéculatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tâche remplie de difficultés! Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir, non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de s'attrister sur les faiblesses humaines. Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui s'entendaient tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti prendre, par quelles atténuations arriver à leur but, et ils entrevoyaient bien des complications dans l'avenir. Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer à quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui trouvait toujours moyen de s'occuper. «Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire? dit un soir Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme des reptiles enfouis pour tout un hiver. --En effet, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions! --Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à faire pour combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre? --Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas s'ennuyer. --Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y prenaient; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour extraire quelque gaieté d'une situation pareille. Ils ne se proposaient pas des charades à deviner, je suppose! --Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de distraction: la presse et le théâtre. --Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain. --Ils jouaient la comédie? s'écria Bell. --Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant son hivernage à l'île Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces deux genres de plaisir à ses équipages, et la proposition eut un succès immense. --Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce devait être curieux. --Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint directeur du théâtre, et le capitaine Sabine rédacteur en chef de la -Chronique d'hiver ou Gazette de la Géorgie du Nord-. --Bons titres, fit Altamont. --Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au 20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les chasses, les faits divers, les accidents de météorologie, la température; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes; certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de Sterne ou les articles charmants du -Daily Telegraph-; mais enfin, on s'en tirait, on se distrayait; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable à exercer. --Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés depuis le premier mot jusqu'au dernier. --Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à l'Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipages enfouis sous les neiges. Voulez-vous en juger? --Comment! votre mémoire vous fournirait au besoin?... --Non, mais vous aviez à bord du -Porpoise- les voyages de Parry, et je n'ai qu'à vous lire son propre récit. --Volontiers! s'écrièrent les compagnons du docteur. --Rien n'est plus facile.» Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et il n'eut aucun peine à y trouver le passage en question. «Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la -Gazette de la Géorgie du Nord-. C'est une lettre adressée au rédacteur en chef: «C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos propositions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et allégera de beaucoup le poids de nos cent jours de ténèbres. «L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de votre annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous assurer, pour me servir des expressions consacrées dans la presse de Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public. «Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord une demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures de plumes, au grand détriment d'un de nos servants, qui, en voulant les secouer, s'en est enfoncé une sous l'ongle. «Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins de neuf canifs à aiguiser. «On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de pupitres à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et l'on dit même que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à plusieurs reprises, pour donner issue à maintes rames de papier qui ne s'attendaient pas à sortir sitôt de leur repos. «Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du caractère de l'originalité complète, n'étant pas tout à fait inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmer que pas plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, penché sur son pupitre, tenant d'une main un volume ouvert du -Spectateur-, tandis que de l'autre il faisait dégeler son encre à la flamme d'une lampe! Inutile de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles ruses; il ne faut pas que nous voyions reparaître dans la -Chronique d'hiver- ce que nos aïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d'un siècle.» --Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre devait être un garçon dégourdi. --Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un avis qui ne manque pas de gaieté: «On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal de la Géorgie septentrionale». On lui donnera un salaire convenable. et elle aura du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité du théâtre.---N.B.- Une veuve aura la préférence.» --Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson. --Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Bell. --On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une réponse adressée au Comité du théâtre: «Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des témoignages irrécusables en faveur de mes moeurs et de mes talents. Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre théâtre, je désire savoir si elles ont l'intention de garder leurs culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante. «A. B.» «-P. S.- Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière?» --Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du capitaine Parry. --Comme tous ceux qui ont atteint leur but», répondit Hatteras. Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas s'appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture. «Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on pourrait le varier à l'infini; mais quelques-unes de ces observations sont assez justes; jugez-en: «Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier. «Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le mettre en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte d'un raté, pour cause d'humidité de l'amorce. «Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et, quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la gelée qu'il peut bien briser les dents, mais non être brisé par elles. «Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue du navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat. «Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles méditations, et en être subitement tiré par les embrassements d'un ours.» --Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas embarrassés d'imaginer quelques autres désagréments polaires; mais, du moment qu'il fallait subir ces misères, cela devenait un plaisir de les constater. --Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cette -Chronique d'hiver-, et il est fâcheux que nous ne puissions nous y abonner! --Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson. --A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant. --Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer la comédie, répondit Altamont. --Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du théâtre du capitaine Parry; y jouait-on des pièces nouvelles? --Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de l'-Hécla- furent mis à contribution, et les représentations avaient lieu tous les quinze jours; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à la corde; alors des auteurs improvisés se mirent à l'oeuvre, et Parry composa lui-même pour les fêtes de Noël une comédie tout à fait en situation; elle eut un immense succès, et était intitulée -Le Passage du Nord-Ouest- ou -La Fin du Voyage-. --Un fameux titre, répondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais à traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénouement. --Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira? --Bon! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis; jouons de notre mieux notre rôle, et puisque le dénouement appartient à l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura bien nous tirer d'affaire. --Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et puisque l'heure de dormir est venue, dormons. --Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur. --Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rêves; je rêve de pays chauds! de sorte qu'à vrai dire la moitié de ma vie se passe sous l'équateur, et la seconde moitié au pôle. --Diable, fit Altamont, vous possédez là une heureuse organisation. --Comme vous dites, répondit le maître d'équipage. --Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruauté de faire languir plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend. Allons nous coucher.» CHAPITRE XI TRACES INQUIÉTANTES Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint à changer; le thermomètre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House s'en aperçurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures; Altamont, de garde auprès du poêle, eut soin de ne pas laisser tomber le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la température intérieure à cinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades). Ce refroidissement annonçait la fin de la tempête, et le docteur s'en réjouissait; les occupations habituelles allaient être reprises, la chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un terme à cette solitude désoeuvrée, pendant laquelle les meilleurs caractères finissent par s'aigrir. Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se fraya un chemin à travers les glaces amoncelées jusqu'au cône du phare. Le vent avait sauté dans le nord; l'atmosphère était pure; de longues nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et résistant. Bientôt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitté Doctor's-House; leur premier soin fut de dégager la maison des masses glacées qui l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il eût été impossible d'y découvrir les vestiges d'une habitation; la tempête, comblant les inégalités du terrain, avait tout nivelé; le sol s'était exhaussé de quinze pieds, au moins. Il fallut procéder d'abord au déblaiement des neiges, puis redonner à l'édifice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorgées et rétablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, après l'enlèvement des glaces, quelques coups du couteau à neige ramenèrent les murailles à leur épaisseur normale. Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit apparut; l'accès des magasins de vivres et de la poudrière redevint praticable. Mais comme, par ces climats incertains, un tel état de choses pouvait se reproduire d'un jour à l'autre, on refit une nouvelle provision de comestibles qui fut transportée dans la cuisine. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir à ces estomacs surexcités par les salaisons; les chasseurs furent donc chargés de modifier le système échauffant d'alimentation, et ils se préparèrent à partir. Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure du renouvellement n'avait pas sonné; il s'en fallait de six semaines au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres produits de la flore boréale. On devait craindre que les animaux ne fussent rares, oiseaux ou quadrupèdes. Cependant un lièvre, quelques couples de ptarmigans, un jeune renard même eussent figuré avec honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs résolurent de chasser avec acharnement tout ce qui passerait à portée de leur fusil. Le docteur, Altamont et Bell se chargèrent d'explorer le pays. Altamont, à en juger par ses habitudes, devait être un chasseur adroit et déterminé, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en ayant l'avantage d'être moins hâbleur. Les trois compagnons d'aventure remontèrent par le cône de l'est et s'enfoncèrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se montrèrent à moins de deux milles du fort; de là, elles descendaient jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le Fort-Providence de leurs cercles concentriques. Après avoir suivi ces piétinements avec curiosité, les chasseurs se regardèrent. «Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair. --Trop clair, répondit Bell; ce sont des traces d'ours. --Un excellent gibier, répondit Altamont, mais qui me paraît pécher aujourd'hui par une qualité. --Laquelle? demanda le docteur. --L'abondance, répondit l'Américain. --Que voulez-vous dire? reprit Bell. --Je veux dire qu'il y a là les traces de cinq ours parfaitement distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes! --Êtes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur. --Voyez et jugez par vous-même: voici une empreinte qui ne ressemble pas à cette autre; les griffes de celles-ci sont plus écartées que les griffes de celles-là. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq animaux. --C'est évident, dit Bell, après avoir examiné attentivement. --Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile, mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont très affamés à la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent être extrêmement dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur nombre.... --Ni même de leurs intentions, répliqua l'Américain. --Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont découvert notre présence sur cette côte? --Sans doute, à moins que nous ne soyons tombés dans une passée d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'étendent-elles circulairement, au lieu de s'éloigner à perte de vue? Tenez! ces animaux-là sont venus du sud-est, ils se sont arrêtés à cette place, et ils ont commencé ici la reconnaissance du terrain. --Vous avez raison, dit le docteur; il est même certain qu'ils sont venus cette nuit. --Et sans doute les autres nuits, répondit Altamont; seulement, la neige a recouvert leurs traces. --Non, répondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont attendu la fin de la tempête; poussés par le besoin, ils ont gagné du côté de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et alors ils nous auront éventés. --C'est cela même, répondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de savoir s'ils reviendront la nuit prochaine. --Comment cela? dit Bell. --En effaçant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien évident que le Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux. --Bien, répondit le docteur, nous saurons au moins à quoi nous en tenir.» Les trois chasseurs se mirent à l'oeuvre, et, en grattant la neige, ils eurent bientôt fait disparaître les piétinements sur un espace de cent toises à peu près. «Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces bêtes-là aient pu nous sentir à une pareille distance; nous n'avons brûlé aucune substance graisseuse de nature à les attirer. --Oh! répondit le docteur, les ours sont doués d'une vue perçante et d'un odorat très subtil; ils sont, en outre, très intelligents, pour ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont flairé par ici quelque chose d'inaccoutumé. --D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempête, ils ne se sont pas avancés jusqu'au plateau? --Alors, répondit l'Américain, pourquoi se seraient-ils arrêtés cette nuit à cette limite? --Oui, il n'y a pas de réponse à cela, répliqua le docteur, et nous devons croire que peu à peu ils rétréciront le cercle de leurs recherches autour du Fort-Providence. --Nous verrons bien, répondit Altamont. --Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons l'oeil au guet.» Les chasseurs veillèrent avec attention; ils pouvaient craindre que quelque ours ne fût embusqué derrière les monticules de glace; souvent même ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et à leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions. Ils revinrent enfin à mi-côte du cône, et de là leur regard se promena inutilement depuis le cap Washington jusqu'à l'île Johnson. Ils ne virent rien; tout était immobile et blanc; pas un bruit, pas un craquement. Ils rentrèrent dans la maison de neige. Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on résolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint; rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pût signaler l'approche d'un danger. Le lendemain, dès l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien armés, allèrent reconnaître l'état de la neige; ils retrouvèrent des traces identiques à celles de la veille, mais plus rapprochées. Evidemment, les ennemis prenaient leurs dispositions pour le siège du Fort-Providence. «Ils ont ouvert leur seconde parallèle, dit le docteur. --Ils ont même fait une pointe en avant, répondit Altamont; voyez ces pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent à un puissant animal. --Oui, ces ours nous gagnent peu à peu, dit Johnson; il est évident qu'ils ont l'intention de nous attaquer. --Cela n'est pas douteux, répondit le docteur; évitons de nous montrer. Nous ne sommes pas de force à combattre avec succès. --Mais où peuvent être ces damnés ours? s'écria Bell. --Derrière quelques glaçons de l'est, d'où ils nous guettent; n'allons pas nous aventurer imprudemment. --Et la chasse? fit Altamont. --Remettons-la à quelques jours, répondit le docteur; effaçons de nouveau les traces les plus rapprochées, et nous verrons demain matin si elles se sont renouvelées. De cette façon, nous serons au courant des manoeuvres de nos ennemis.» Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le fort; la présence de ces terribles bêtes empêchait toute excursion. On surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut abattu; il n'avait aucune utilité actuelle et pouvait attirer l'attention des animaux; le fanal et les fils électriques furent serrés dans la maison; puis, à tour de rôle, chacun se mit en observation sur le plateau supérieur. C'étaient de nouveaux ennuis de solitude à subir; mais le moyen d'agir autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si inégale, et la vie de chacun était trop précieuse pour la risquer imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-être dépistés, et, s'ils se présentaient isolément pendant les excursions, on pourrait les attaquer avec chance de succès. Cependant cette inaction était relevée par un intérêt nouveau: il y avait à surveiller, et chacun ne regrettait pas d'être un peu sur le qui-vive. La journée du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donné signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnaître les traces avec un vif sentiment de curiosité, qui fut suivi d'exclamations d'étonnement. Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige déroulait au loin son tapis intact. «Bon! s'écria Altamont. les ours sont dépistés! ils n'ont pas eu de persévérance! ils se sont fatigués d'attendre! ils sont partis! Bon voyage! et maintenant, en chasse! --Eh! eh! répliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sûreté, mes amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce côté... --Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons à quoi nous en tenir. --Volontiers», dit le docteur. Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace. «Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Américain. --Attendons à demain, répondit le docteur. --A demain donc», répondit Altamont, qui avait de la peine à se résigner. On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut, pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation. Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du cône. Dès qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux. On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la situation; il n'y pensait même pas. «Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Américain pour parler de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont je ne veux pas qu'il se mêle.» Les interlocuteurs du capitaine se regardèrent, ne sachant pas où il voulait en venir. «Je désire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs. --Bien, bien, répondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls. --Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pensé à ce qu'il conviendrait d'entreprendre pendant l'été? --Et vous, capitaine? demanda Johnson. --Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'écoule, qui ne me trouve en présence de mon idée, j'estime que pas un de vous n'a l'intention de revenir sur ses pas?...» Cette insinuation fut laissée sans réponse immédiate. «Pour mon compte, reprit Hatteras, dussé-je aller seul, j'irai jusqu'au pôle nord; nous en sommes à trois cent soixante milles au plus. Jamais hommes ne s'approchèrent autant de ce but désiré, et je ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tenté, même l'impossible. Quels sont vos projets à cet égard? --Les vôtres, répondit vivement le docteur. --Et les vôtres. Johnson? --Ceux du docteur, répondit le maître d'équipage. --A vous de parler. Bell, dit Hatteras. --Capitaine, répondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le pays! ne pensez-vous donc pas au retour? --Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien après la découverte du pôle. Mieux même. Les difficultés ne seront pas accrues, car, en remontant, nous nous éloignons des points les plus froids du globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des provisions. Rien ne peut donc nous arrêter, et nous serions coupables de ne pas être allés jusqu'au bout. --Eh bien, répondit Bell, nous sommes tous de votre opinion, capitaine. --Bien, répondit Hatteras. Je n'ai jamais douté de vous. Nous réussirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre succès. --Mais il y a un Américain parmi nous», dit Johnson. Hatteras ne put retenir un geste de colère à cette observation. «Je le sais, dit-il d'une voix grave. --Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur. --Non! nous ne le pouvons pas! répondit machinalement Hatteras. --Et il viendra certainement! --Oui! il viendra! mais qui commandera? --Vous, capitaine. --Et si vous m'obéissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obéir? --Je ne le pense pas, répondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas se soumettre à vos ordres?... --Ce serait alors une affaire entre lui et moi.» Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit la parole. «Comment voyagerons-nous? dit-il. --En suivant la côte autant que possible, répondit Hatteras. --Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable? --Eh bien, nous la franchirons. --De quelle manière? nous n'avons pas d'embarcation.» Hatteras ne répondit pas; il était visiblement embarrassé. «On pourrait peut-être, dit Bell, construire une chaloupe avec les débris du -Porpoise-. --Jamais! s'écria violemment Hatteras. --Jamais!» fit Johnson. Le docteur secouait la tête; il comprenait la répugnance du capitaine. «Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un navire américain serait américaine. --Mais, capitaine...» reprit Johnson. Le docteur fit signe au vieux maître de ne pas insister en ce moment. Il fallait réserver cette question pour un moment plus opportun: le docteur, tout en comprenant les répugnances d'Hatteras, ne les partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une décision aussi absolue. Il parla donc d'autre chose, de la possibilité de remonter la côte directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on appelle le pôle boréal. Bref, il détourna les côtés dangereux de la conversation, jusqu'au moment où elle se termina brusquement, c'est-à-dire à l'entrée d'Altamont. Celui-ci n'avait rien à signaler. La journée finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours avaient évidemment disparu. CHAPITRE XII LA PRISON DE GLACE Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse, à laquelle devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces inquiétantes ne s'étaient pas renouvelées, et les ours avaient décidément renoncé à leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur eût révélé la présence d'êtres animés sous ce massif de neige. Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser jusqu'à l'île Johnson, pour reconnaître l'état des glaces et faire quelques relevés hydrographiques. Le froid se montrait très vif, mais les hiverneurs le supportaient bien; leur épiderme était fait à ces températures exagérées. Le maître d'équipage devait rester à Doctor's-House, en un mot garder la maison. Les trois chasseurs firent leurs préparatifs de départ; ils s'armèrent chacun d'un fusil à deux coups, à canon rayé et à balles coniques; ils prirent une petite provision de pemmican, pour le cas où la nuit les surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre l'inséparable couteau à neige, le plus indispensable outil de ces régions, et une hachette s'enfonçait dans la ceinture de leur jaquette en peau de daim. Ainsi équipés, vêtus, armés, ils pouvaient aller loin, et, adroits et audacieux, ils devaient compter sur le bon résultat de leur chasse. Ils furent prêts à huit heures du matin, et partirent. Duk les précédait en gambadant; ils remontèrent la colline de l'est, tournèrent le cône du phare et s'enfoncèrent dans les plaines du sud bornées par le Bell-Mount. De son côté, le docteur, après être convenu avec Johnson d'un signal d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manière à gagner les glaces multiformes qui hérissaient la baie Victoria. Le maître d'équipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif. Il commença par donner la liberté aux chiens groënlandais qui s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchantés, allèrent se rouler sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des détails compliqués du ménage. Il avait à renouveler le combustible et les provisions, à mettre les magasins en ordre, à raccommoder maint ustensile brisé, à repriser les couvertures en mauvais état, à refaire des chaussures pour les longues excursions de l'été. L'ouvrage ne manquait pas, et le maître d'équipage travaillait avec cette habileté du marin auquel rien n'est étranger des métiers de toutes sortes. En s'occupant, il réfléchissait à la conversation de la veille; il pensait au capitaine et surtout à son entêtement, très héroïque et très honorable après tout, de ne pas vouloir qu'un Américain, même une chaloupe américaine atteignît avant lui ou avec lui le pôle du monde. «Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'océan sans bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se rendre à la nécessité de naviguer. On ne peut pas faire trois cents milles à la nage, fût-on le meilleur Anglais de la terre. Le patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la question; il est adroit; et c'est un homme à faire revenir le capitaine sur son idée. Je gage même qu'en allant du côté de l'île, il jettera un coup d'oeil sur les débris du -Porpoise- et saura au juste ce qu'on en peut faire.» Johnson en était là de ses réflexions, et les chasseurs avaient quitté le fort depuis une heure, quand une détonation forte et claire retentit à deux ou trois milles sous le vent. «Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouvé quelque chose, et sans aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Après cela, l'atmosphère est si pure!» Une seconde détonation, puis une troisième se répétèrent coup sur coup. «Allons, reprit Johnson, ils sont arrivés au bon endroit.» Trois autres coups de feu plus rapprochés éclatèrent encore. «Six coups! fit Johnson; leurs armes sont déchargées maintenant. L'affaire a été chaude! Est-ce que par hasard?...» A l'idée qui lui vint, Johnson pâlit; il quitta rapidement la maison de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du cône. Ce qu'il vit le fit frémir. «Les ours!» s'écria-t-il. Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient à toutes jambes, poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, resté en arrière, ne parvenait à maintenir sa distance entre les animaux et lui qu'en lançant peu à peu son bonnet, sa hachette, son fusil même. Les ours s'arrêtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jeté à leur curiosité, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils eussent dépassé le cheval le plus rapide. Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, époumonés par leur course, arrivèrent près de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissèrent glisser avec lui jusqu'à la maison de neige. Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine avait dû parer un coup de patte qui lui fut violemment porté. En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renfermés dans la maison. Les animaux s'étaient arrêtés sur le plateau supérieur formé par la troncature du cône. «Enfin, s'écria Hatteras, nous pourrons nous défendre plus avantageusement, cinq contre cinq! --Quatre contre cinq! s'écria Johnson d'une voix terrifiée. --Comment? fit Hatteras. --Le docteur! répondit Johnson, en montrant le salon vide. --Eh bien! --Il est du côté de l'île! --Le malheureux! s'écria Bell. --Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont. --Courons!» fit Hatteras. Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut à peine le temps de la refermer; un ours avait failli lui briser le crâne d'un coup de griffe. «Ils sont là! s'écria-t-il. --Tous? demanda Bell. --Tous!» répondit Hatteras. Altamont se précipita vers les fenêtres, dont il combla les baies avec des morceaux de glace enlevés aux murailles de la maison. Ses compagnons l'imitèrent sans parler; le silence ne fut interrompu que par les jappements sourds de Duk. Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pensée; ils oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui, non à eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dévoué, l'âme de cette petite colonie! pour la première fois, il n'était pas là; des périls extrêmes, une mort épouvantable peut-être l'attendaient, car, son excursion terminée, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence et se trouverait en présence de ces féroces animaux. Et nul moyen pour le prévenir! «Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit être sur ses gardes; vos coups de feu répétés ont dû l'avertir, et il ne peut manquer de croire à quelque événement extraordinaire. --Mais s'il était loin alors, répondit Altamont, et s'il n'a pas compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne sans se douter du danger! Les ours sont abrités par l'escarpe du fort, et il ne peut les apercevoir! --Il faut donc se débarrasser de ces dangereuses bêtes avant son retour, répondit Hatteras. --Mais comment?» fit Bell. La réponse à cette question était difficile. Tenter une sortie paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir, mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si l'idée leur en prenait; ils savaient à quoi s'en tenir sur le nombre et la force de leurs adversaires, et il leur serait aisé d'arriver jusqu'à eux. Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en prêtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner sourdement, et gratter de leurs énormes pattes les murailles de neige. Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur les assaillants; en quelques minutes, il eut creusé une sorte de trou dans le mur de glace; il y introduisit son fusil; mais, à peine l'arme passa-t-elle au-dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puissance irrésistible, sans qu'il pût faire feu. «Diable! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force.» Et il se hâta de reboucher la meurtrière. Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait prévoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées; elles étaient faibles, puisque les ours ne pouvaient être combattus séparément. Néanmoins, Hatteras et ses compagnons, pressés d'en finir, et, il faut le dire, très confus d'être ainsi tenus en prison par des bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina un nouveau moyen de défense. Il prit le poker[1] qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et le plongea dans le brasier du poêle; puis il pratiqua une ouverture dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et de manière à conserver extérieurement une légère couche de glace. [1] Longue tige de fer destinée à arriser le feu des fourneaux. Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc. Hatteras prit la parole et dit: «Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne pourront la saisir, et à travers la meurtrière il sera facile de faire un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos armes. --Bien imaginé!» s'écria Bell, en se postant près d'Altamont. Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre rougie et poussèrent un hurlement terrible, au moment ou quatre détonations retentissaient coup sur coup. «Touchés! s'écria l'Américain. --Touchés! riposta Bell. --Recommençons», dit Hatteras, en rebouchant momentanément l'ouverture. Le poker fut plongé dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il était rouge. Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé les armes; Hatteras rétablit la meurtrière et y introduisit de nouveau le poker incandescent. Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta. «Malédiction! s'écria l'Américain. --Qu'y a-t-il? demanda Johnson. --Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent vivants! --C'est impossible! --Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à la fin!» Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait. Les ours en bêtes très intelligentes, employaient ce moyen pour étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons de manière à rendre toute fuite impossible. «C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très mortifié. Que des hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!» Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie était devenu impraticable; les murailles épaissies arrêtaient tout bruit extérieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme audacieux qui s'exaspère de trouver un danger supérieur à son courage. Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très sérieux qui le menaçait à son retour. «Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était ici! --Eh bien! que ferait-il? répondit Altamont. --Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire! --Et comment? demanda l'Américain avec humeur. --Si je le savais, répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui. Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment! --Lequel? --Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont? --Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante. --Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen quelconque de sortir de là.» On ne répondit pas au maître d'équipage, mais on se mit à table. Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le danger, mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commençaient à se sentir mal à leur aise; l'air s'épaississait dans cette demeure hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à travers le tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir que, dans un temps fort limité, le feu viendrait à s'éteindre; l'oxygène, absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à l'acide carbonique, dont on connaît l'influence mortelle. Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point le cacher à ses compagnons. «Alors, il faut sortir à tout prix! répondit Altamont. --Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à la voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous prendra place à ce poste, et de là il fera feu sur les ours. --C'est le seul parti à prendre», répliqua l'Américain. Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant les heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations contre un état de choses dans lequel, disait-il, «des ours et des hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rôle». CHAPITRE XIII LA MINE . ' , ' - 1 ? 2 3 , 4 , ' ; 5 , 6 , ' 7 , ' ' , 8 , ! 9 10 11 , , , 12 , , 13 ' . 14 15 ; 16 ' ; 17 , , 18 ' . 19 20 , ; 21 , , - . 22 . ' , , 23 ' . 24 25 « ' ? 26 . ' , , 27 . 28 29 - - , ; , 30 ! 31 32 - - , ' , 33 ' , ? 34 35 - - , ' 36 , 37 ' . 38 39 - - , , ' 40 ; 41 ' . 42 , ! 43 44 - - , ' , ; 45 46 : . 47 48 - - ! ? ' . 49 50 - - ? ' . 51 52 - - , . , 53 ' , - - 54 , 55 . 56 57 - - , , , ' ; 58 . 59 60 - - , ; 61 , 62 - ' - . 63 64 - - , . 65 66 - - , ' 67 . ' , 68 , , , 69 ; ; 70 , ' 71 - - ; , ' , 72 ; ' , 73 , , 74 . 75 76 - - , , 77 , ; 78 ' . 79 80 - - , , ; , 81 , 82 ' , 83 . - ? 84 85 - - ! ? . . . 86 87 - - , - - , 88 ' ' . 89 90 - - ! 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