voyage et facilite l'exécution des ordres; nous pouvons être forcés de
nous séparer pendant quelque expédition, ou dans une chasse, et rien
de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.
--Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce
sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et
n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi,
quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir
que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, à côté d'une
île ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amitié
dans la géographie.
--Vous avez raison, docteur, répondit l'Américain, et, de plus, vous
dites ces choses-là d'une façon qui en rehausse le prix.
--Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre.»
Hatteras n'avait pas encore pris part à la conversation; il
réfléchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'étant fixés sur
lui, il se leva et dit:
«Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense--en ce
moment, Hatteras regardait Altamont--il me paraît convenable de
donner à notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur
d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House.
--C'est cela, répondit Bell.
--Bien! s'écria Johnson, la Maison du Docteur!
--On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour le docteur
Clawbonny!»
Un triple hurrah fut poussé d'un commun accord, auquel Duk mêla des
aboiements d'approbation.
«Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appelée en
attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui décerner le nom
de notre ami.
--Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre était encore à
nommer, le nom de Clawbonny lui irait à merveille!»
Le docteur, très ému, voulut se défendre par modestie; il n'y eut pas
moyen; il fallut en passer par là. Il fut donc bien et dûment arrêté
que ce joyeux repas venait d'être pris dans le grand salon de
Doctor's-House, après avoir été confectionné dans la cuisine de
Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de
Doctor's-House.
«Maintenant, dit le docteur, passons à des points plus importants de
nos découvertes.
--Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et
dont pas un navire n'a encore sillonné les flots.
--Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le
-Porpoise- ne doit pas être oublié, à moins qu'il ne soit venu par
terre, ajouta-t-il railleusement.
--On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rochers sur
lesquels il flotte en ce moment.
--Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqué; mais, à tout
prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'éparpiller dans les airs,
comme a fait le -Forward-?»
Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteur intervint.
«Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une
mer nouvelle...
--Elle n'est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjà nommée sur
toutes les cartes du pôle. Elle s'appelle l'Océan boréal, et je ne
crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si
nous découvrons qu'elle ne forme qu'un détroit ou un golfe, nous
verrons ce qu'il conviendra de faire.
--Soit, fit Hatteras.
--Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presque
d'avoir soulevé une discussion grosse de rivalités nationales.
--Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, reprit
Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes
les plus récentes!»
En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les
yeux et répondit:
«Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.
--Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau...
--A déjà un nom», répondit tranquillement l'Américain.
Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient.
«Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu étonné de
l'affirmation de l'Américain.
--Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas
dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il
aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu,
j'ai dû user de ce droit incontestable...
--Cependant... dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froid cassant
d'Altamont.
--Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que le
-Porpoise- n'ait pas atterri sur cette côte, et même en admettant
qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela
ne peut faire question.
--C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement
Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et
ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs,
où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions?
A vingt pieds sous la neige!
--Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon
navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!
--Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un
peu de calme, tout peut s'arranger. Écoutez-moi.
--Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer
toutes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce
continent m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention
qu'il portât deux noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre
du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Américain la reconnurent
presque en même temps. Ici, c'est autre chose; mes droits
d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a
rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n'a
mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le
gardera.
--Et quel est ce nom? demanda le docteur.
--La Nouvelle-Amérique», répondit Altamont.
Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais,
faisant un violent effort sur lui-même, il se contint.
«Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais
foulé ce sol avant un Américain?»
Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités
que le capitaine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il
n'y avait rien à répondre.
Le docteur reprit la parole, après quelques instants d'un silence
pénible:
«Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de la justice;
elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous
laissons pas aller à de mauvais sentiments. La priorité d'Altamont me
paraît incontestable. Il n'y a pas à la discuter; nous prendrons notre
revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos
découvertes futures. Laissons donc à cette terre le nom de la
Nouvelle-Amérique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas,
j'imagine, disposé des baies, des caps, des pointes, des promontoires
qu'elle contient, et je ne vois aucun empêchement à ce que nous
nommions cette baie la baie Victoria?
--Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s'étend là-bas dans la mer
porte le nom de cap Washington.
--Vous auriez pu, monsieur, s'écria Hatteras hors de lui, choisir un
nom moins désagréable à une oreille anglaise.
--Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamont avec
beaucoup de fierté.
--Voyons! voyons! répondit le docteur, qui avait fort à faire pour
maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion à cet égard!
qu'il soit permis à un Américain d'être fier de ses grands hommes!
honorons le génie partout où il se rencontre, et puisque Altamont a
fait son choix, parlons maintenant pour nous et les nôtres. Que notre
capitaine...
--Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terre
américaine, je désire que mon nom n'y figure pas.
--C'est une décision irrévocable? dit le docteur.
--Absolue», répondit Hatteras.
Le docteur n'insista pas.
«Eh bien, à nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au
charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous
propose d'appeler l'île que nous voyons à trois milles au large île
Johnson, en l'honneur de notre maître d'équipage.
--Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny!
--Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous
lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent!
--C'est trop d'honneur pour moi, répondit Bell.
--C'est justice, répondit le docteur.
--Rien de mieux, fit Altamont.
--Il ne nous reste donc plus que notre fort à baptiser, reprit le
docteur; là-dessus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni à Sa
Gracieuse Majesté la reine Victoria, ni à Washington, que nous devons
d'y être abrités en ce moment, mais à Dieu, qui, en nous réunissant,
nous a sauvés tous. Que ce fort soit donc nommé le Fort-Providence!
--C'est justement trouvé, repartit Altamont.
--Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en
revenant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap
Washington, pour gagner la baie Victoria, de là le Fort-Providence, où
nous trouverons repos et nourriture dans Doctor's-House!
--Voilà qui est entendu, répondit le docteur; plus tard, au fur et à
mesure de nos découvertes, nous aurons d'autres noms à donner, qui
n'amèneront aucune discussion, je l'espère; car, mes amis, il faut ici
se soutenir et s'aimer; nous représentons l'humanité tout entière sur
ce bout de côte; ne nous abandonnons donc pas à ces détestables
passions qui harcèlent les sociétés; réunissons-nous de façon à rester
forts et inébranlables contre l'adversité. Qui sait ce que le Ciel
nous réserve de dangers à courir, de souffrances à supporter avant de
revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de côté
des rivalités qui n'ont jamais raison d'être, ici moins qu'ailleurs.
Vous m'entendez, Altamont? Et vous, Hatteras?»
Les deux hommes ne répondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils
eussent répondu.
Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses à organiser
pour renouveler et varier les provisions de viandes; avec le
printemps, les lièvres, les perdrix, les renards même, les ours aussi,
allaient revenir; on résolut donc de ne pas laisser passer un jour
favorable sans pousser une reconnaissance sur la terre de la
Nouvelle-Amérique.
CHAPITRE VIII
EXCURSION AU NORD DE LA BAIE VICTORIA
Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les
rampes assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle
s'appuyait Doctor's-House; elle se terminait brusquement par une sorte
de cône tronqué. Le docteur parvint, non sans peine, à son sommet, et
de là son regard s'étendit sur une vaste étendue de terrain
convulsionné, qui semblait être le résultat de quelque commotion
volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent et la mer,
sans qu'il fût possible de les distinguer l'un de l'autre.
En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines
environnantes, le docteur eut une idée, et qui le connaît ne s'en
étonnera guère.
Son idée, il la mûrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout à
fait maître en rentrant dans la maison de neige, et il la communiqua à
ses compagnons.
«Il m'est venu à l'esprit, leur dit-il, d'établir un phare au sommet
de ce cône qui se dresse au-dessus de nos têtes.
--Un phare? s'écria-t-on.
--Oui, un phare! Il aura un double avantage, celui de nous guider la
nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui
d'éclairer le plateau pendant nos huit mois d'hiver.
--A coup sûr, répondit Altamont, un semblable appareil serait une
chose utile; mais comment l'établirez-vous?
--Avec l'un des fanaux du -Porpoise-.
--D'accord; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare?
Est-ce avec de l'huile de phoque?
--Non pas! la lumière produite par cette huile ne jouit pas d'un
pouvoir assez éclairant; elle pourrait à peine percer le brouillard.
--Prétendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogène qu'elle
contient, et nous faire du gaz d'éclairage?
--Bon! cette lumière serait encore insuffisante, et elle aurait le
tort grave de consommer une partie de notre combustible.
--Alors, fit Altamont, je ne vois pas...
--Pour mon compte, répondit Johnson, depuis la balle de mercure,
depuis la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence,
je crois M. Clawbonny capable de tout.
--Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous
prétendez établir?
--C'est bien simple, répondit le docteur, un phare électrique.
--Un phare électrique!
--Sans doute; n'aviez-vous pas à bord du -Porpoise- une pile de Bunsen
en parfait état?
--Oui, répondit l'Américain.
--Évidemment, en les emportant, vous aviez en vue quelque expérience,
car rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isolés, ni
l'acide nécessaire pour mettre les éléments en activité. Il est donc
facile de nous procurer de la lumière électrique. On y verra mieux, et
cela ne coûtera rien.
--Voilà qui est parfait, répondit le maître d'équipage, et moins nous
perdrons de temps...
--Eh bien, les matériaux sont là, répondit le docteur, et en une heure
nous aurons élevé une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui
sera très suffisant.»
Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du
cône; la colonne s'éleva promptement et fut bientôt couronnée par l'un
des fanaux du -Porpoise-.
Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient à
la pile; celle-ci, placée dans le salon de la maison de glace, était
préservée de la gelée par la chaleur des poêles. De là, les fils
montaient jusqu'à la lanterne du phare.
Tout cela fut installé rapidement, et on attendit le coucher du soleil
pour jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon,
maintenues dans la lanterne à une distance convenable, furent
rapprochées, et des faisceaux d'une lumière intense, que le vent ne
pouvait ni modérer ni éteindre, jaillirent du fanal. C'était un
merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont
l'éclat, rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement
l'ombre de toutes les saillies environnantes. Johnson ne put
s'empêcher de battre des mains.
«Voilà M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil, à présent!
--Il faut bien faire un peu de tout», répondit modestement le docteur.
Le froid mit fin à l'admiration générale, et chacun alla se blottir
sous ses couvertures.
La vie fut alors régulièrement organisée. Pendant les jours suivants,
du 15 au 20 avril, le temps fut très incertain; la température sautait
subitement d'une vingtaine de degrés, et l'atmosphère subissait des
changements imprévus, tantôt imprégnée de neige et agitée par les
tourbillons, tantôt froide et sèche au point que l'on ne pouvait
mettre le pied au-dehors sans précaution.
Cependant, le samedi, le vent vint à tomber; cette circonstance
rendait possible une excursion; on résolut donc de consacrer une
journée à la chasse pour renouveler les provisions.
Dès le matin, Altamont, le docteur, Bell, armés chacun d'un fusil à
deux coups, de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau
à neige pour le cas où il deviendrait nécessaire de se créer un abri,
partirent par un temps couvert.
Pendant leur absence, Hatteras devait reconnaître la côte et faire
quelques relevés. Le docteur eut soin de mettre le phare en activité;
ses rayons luttèrent avantageusement avec les rayons de l'astre
radieux; en effet, la lumière électrique, équivalente à celle de trois
mille bougies ou de trois cents becs de gaz, est la seule qui puisse
soutenir la comparaison avec l'éclat solaire.
Le froid était vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigèrent
vers le cap Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une
demi-heure, ils franchirent les trois milles qui séparaient le cap du
Fort-Providence. Duk gambadait autour d'eux.
La côte s'infléchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie
Victoria tendaient à s'abaisser du côté du nord. Cela donnait à
supposer que la Nouvelle-Amérique pourrait bien n'être qu'une île;
mais il n'était pas alors question de déterminer sa configuration.
Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s'avancèrent
rapidement. Nulle trace d'habitation, nul reste de hutte; ils
foulaient un sol vierge de tout pas humain.
Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premières
heures, mangeant sans s'arrêter; mais leur chasse menaçait d'être
infructueuse. En effet, c'est à peine s'ils virent des traces de
lièvre, de renard ou de loup. Cependant, quelques snow-birds[1],
voltigeant ça et là, annonçaient le retour du printemps et des animaux
arctiques.
[1] Oiseaux de neige
Les trois compagnons avaient dû s'enfoncer dans les terres pour
tourner des ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaient au
Bell-Mount; mais, après quelques retards, ils parvinrent à regagner le
rivage; les glaces n'étaient pas encore séparées. Loin de là, la mer
restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonçaient
les premières visites de ces amphibies, qui venaient déjà respirer à
la surface de l'ice-field. Il était même évident, à de larges
empreintes, à de fraîches cassures de glaçons, que plusieurs d'entre
eux avaient pris terre tout récemment.
Ces animaux sont très avides des rayons du soleil, et ils s'étendent
volontiers sur les rivages pour se laisser pénétrer par sa
bienfaisante chaleur.
Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons.
«Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible
que, l'été venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils
se laissent facilement approcher dans les parages peu fréquentés des
hommes, et on s'en empare aisément. Mais il faut bien se garder de les
effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne
reviennent plus; c'est ainsi que des pêcheurs maladroits, au lieu de
les tuer isolément, les ont souvent attaqués en masse, avec bruit et
vociférations, et ont perdu ou compromis leur chargement.
--Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile?
demanda Bell.
--Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en
vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mélangent dans le sang et la
graisse, n'ont rien d'appétissant. Après tout, il y a manière de s'y
prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines côtelettes qui ne
seraient point à dédaigner pour qui se ferait à leur couleur noirâtre.
--Nous vous verrons à l'oeuvre, répondit Bell; je m'engage, de
confiance, à manger de la chair de phoque tant que cela vous fera
plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny?
--Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir.
Mais vous aurez beau faire, vous n'égalerez jamais la voracité du
Groënlandais, qui consomme jusqu'à dix et quinze livres de cette
viande par jour.
--Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs!
--Des estomacs polaires, répondit le docteur, des estomacs prodigieux,
qui se dilatent à volonté, et, j'ajouterai, qui se contractent de
même, aptes à supporter la disette comme l'abondance. Au commencement
de son dîner, l'Esquimau est maigre; à la fin, il est gras, et on ne
le reconnaît plus! Il est vrai que son dîner dure souvent une journée
entière.
--Évidemment, dit Altamont, cette voracité est particulière aux
habitants des pays froids?
--Je le crois, répondit le docteur; dans les régions arctiques, il
faut manger beaucoup; c'est une des conditions non seulement de la
force, mais de l'existence. Aussi, la Compagnie de la baie d'Hudson
attribue-t-elle à chaque homme ou huit livres de viande, ou douze
livres de poisson, ou deux livres de pemmican par jour.
--Voilà un régime réconfortant, dit le charpentier.
--Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gavé de
la sorte, ne fournit pas une quantité de travail supérieure à celle
d'un Anglais nourri de sa livre de boeuf et de sa pinte de bière.
--Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux.
--Sans doute, mais cependant un repas d'Esquimaux peut à bon droit
nous étonner. Aussi, à la terre Boothia, pendant son hivernage, Sir
John Ross était toujours surpris de la voracité de ses guides; il
raconte quelque part que deux hommes, deux, entendez-vous, dévorèrent
pendant une matinée tout un quartier de boeuf musqué; ils taillaient
la viande en longues aiguillettes, qu'ils introduisaient dans leur
gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait
contenir, le passait à son compagnon; ou bien, ces gloutons, laissant
pendre des rubans de chair jusqu'à terre, les avalaient peu à peu, à
la façon du boa digérant un boeuf, et comme lui étendus tout de leur
long sur le sol!
--Pouah! lit Bell; les dégoûtantes brutes!
--Chacun a sa manière de dîner, répondit philosophiquement
l'Américain.
--Heureusement! répliqua le docteur.
--Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si
impérieux sous ces latitudes, je ne m'étonne plus que, dans les récits
des voyageurs arctiques, il soit toujours question de repas.
--Vous avez raison, répondit le docteur, et c'est une remarque que
j'ai faite également: cela vient de ce que non seulement il faut une
nourriture abondante, mais aussi de ce qu'il est souvent fort
difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et, par
suite, on en parle toujours.
--Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvège,
dans les contrées les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une
alimentation aussi substantielle: un peu de laitage, des oeufs, du
pain d'écorce de bouleau, quelquefois du saumon, jamais de viande; et
cela n'en fait pas moins des gaillards solidement constitués.
--Affaire d'organisation, répondit le docteur, et que je ne me charge
pas d'expliquer. Cependant, je crois qu'une seconde ou une troisième
génération de Norvégiens, transplantés au Groënland, finirait par se
nourrir à la façon groënlandaise. Et nous-mêmes, mes amis, si nous
restions dans ce bienheureux pays, nous arriverions à vivre en
Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffés.
--Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim à parler de la sorte.
--Ma foi non, répondit Altamont, cela me dégoûterait plutôt et me
ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que
nous allons pouvoir nous mettre à l'épreuve. Je me trompe fort, ou
j'aperçois là-bas, étendue sur les glaçons, une masse qui me paraît
animée.
--C'est un morse! s'écria le docteur; silence, et en avant!»
En effet, un amphibie de la plus forte taille s'ébattait à deux cents
yards des chasseurs; il s'étendait et se roulait voluptueusement aux
pâles rayons du soleil.
Les trois chasseurs se divisèrent de manière à cerner l'animal pour
lui couper la retraite, ils arrivèrent ainsi à quelques toises de lui
en se dérobant derrière les hummocks, et ils firent feu.
Le morse se renversa sur lui-même, encore plein de vigueur; il
écrasait les glaçons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua à coups
de hache et parvint à lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse
essaya une défense désespérée; de nouveaux coups de feu l'achevèrent,
et il demeura étendu sans vie sur l'ice-field rougi de son sang.
C'était un animal de belle taille; il mesurait près de quinze pieds de
long depuis son museau jusqu'à l'extrémité de sa queue, et il eût
certainement fourni plusieurs barriques d'huile.
Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et
il laissa le cadavre à la merci de quelques corbeaux qui, à cette
époque de l'année, planaient déjà dans les airs.
La nuit commençait à venir. On songea à regagner le Fort-Providence;
le ciel s'était entièrement purifié, et, en attendant les rayons
prochains de la lune, il s'éclairait de magnifiques lueurs stellaires.
«Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre
chasse n'a pas été très heureuse; mais, du moment où il rapporte de
quoi souper, un chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement,
prenons par le plus court, et tâchons de ne pas nous égarer; les
étoiles sont là pour nous indiquer la route.»
Cependant, dans ces contrées où la polaire brille droit au-dessus de
la tête du voyageur, il est malaisé de la prendre pour guide; en
effet, quand le nord est exactement au sommet de la voûte céleste, les
autres points cardinaux sont difficiles à déterminer: la lune et les
grandes constellations vinrent heureusement aider le docteur à fixer
sa route.
Il résolut, pour abréger son chemin, d'éviter les sinuosités du rivage
et de couper au travers des terres; c'était plus direct, mais moins
sûr: aussi, après quelques heures de marche, la petite troupe fut
complètement égarée.
On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y
reposer, et d'attendre le jour pour s'orienter, dût-on revenir au
rivage, afin de suivre l'ice-field; mais le docteur, craignant
d'inquiéter Hatteras et Johnson, insista pour que la route fût
continuée.
«Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper: il est cloué
d'un instinct qui se passe de boussole et d'étoile. Suivons-le donc.»
Duk marchait en avant, et on s'en fia à son intelligence. On eut
raison; bientôt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne
pouvait la confondre avec une étoile, qui ne fût pas sortie de brumes
aussi basses.
«Voilà notre phare! s'écria le docteur.
--Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier.
--J'en suis certain. Marchons.»
A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus
intense, et bientôt ils furent enveloppés par une traînée de poussière
lumineuse; ils marchaient dans un immense rayon, et derrière eux leurs
ombres gigantesques, nettement découpées, s'allongeaient démesurément
sur le tapis de neige.
Ils doublèrent le pas, et, une demi-heure après, ils gravissaient le
talus du Fort-Providence.
CHAPITRE IX
LE FROID ET LE CHAUD
Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine
inquiétude. Ceux-ci furent enchantés de retrouver un abri chaud et
commode. La température, avec le soir, s'était singulièrement
abaissée, et le thermomètre placé à l'extérieur marquait
soixante-treize degrés au-dessous de zéro (-31° centigrades).
Les arrivants, exténués de fatigue et presque gelés, n'en pouvaient
plus; les poêles heureusement marchaient bien; le fourneau n'attendait
plus que les produits de la chasse; le docteur se transforma en
cuisinier et fit griller quelques côtelettes de morse. A neuf heures
du soir, les cinq convives s'attablaient devant un souper
réconfortant.
«Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai
que le repas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu
à l'attraper, il ne faut pas bouder devant!»
Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put répondre
immédiatement au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il
avait bien raison.
Les côtelettes de morse furent déclarées excellentes, ou, si on ne le
déclara pas, on les dévora jusqu'à la dernière, ce qui valait toutes
les déclarations du monde.
Au dessert, le docteur prépara le café, suivant son habitude; il ne
laissait à personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le
faisait sur la table, dans une cafetière à esprit-de-vin, et le
servait bouillant. Pour son compte, il fallait qu'il lui brûlât la
langue, ou il le trouvait indigne de passer par son gosier. Ce soir-là
il l'absorba à une température si élevée, que ses compagnons ne purent
l'imiter.
«Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont.
--Jamais, répondit-il.
--Vous avez donc le palais doublé en cuivre? répliqua Johnson.
--Point, mes amis; je vous engage à prendre exemple sur moi. Il y a
des personnes, et je suis du nombre, qui boivent le café à la
température de cent trente et un degrés (+55° centigrades).
--Cent trente et un degrés! s'écria Altamont; mais la main ne
supporterait pas une pareille chaleur!
--Évidemment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de
cent vingt-deux degrés (+50° centigrades) dans l'eau; mais le palais
et la langue sont moins sensibles que la main, et ils résistent là où
celles-ci ne pourraient y tenir.
--Vous m'étonnez, dit Altamont.
--Eh bien, je vais vous convaincre.»
Et le docteur, ayant pris le thermomètre du salon, en plongea la boule
dans sa tasse de café bouillant; il attendit que l'instrument ne
marquât plus que cent trente et un degrés, et il avala sa liqueur
bienfaisante avec une évidente satisfaction.
Bell voulut l'imiter bravement et se brûla à jeter les hauts cris.
«Manque d'habitude, dit le docteur.
--Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les
plus hautes températures que le corps humain soit capable de
supporter?
--Facilement, répondit le docteur; on l'a expérimenté, et il y a des
faits curieux à cet égard. Il m'en revient un ou deux à la mémoire, et
ils vous prouveront qu'on s'accoutume à tout, même à ne pas cuire où
cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que des filles de service au
four banal de la ville de La Rochefoucauld, en France, pouvaient
rester dix minutes dans ce four, pendant que la température s'y
trouvait à trois cents degrés (+ 132° centigrades), c'est-à-dire
supérieure de quatre-vingt-neuf degrés à l'eau bouillante, et tandis
qu'autour d'elles des pommes et de la viande grillaient parfaitement.
--Quelles filles! s'écria Altamont.
--Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de
nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagdin, Home,
Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips, supportèrent une
température de deux cent quatre-vingt-quinze degrés (+ 128°
centigrades), pendant que des oeufs et un roastbeef cuisaient auprès
d'eux.
--Et c'étaient des Anglais! dit Bell avec un certain sentiment de
fierté.
--Oui, Bell, répondit le docteur.
--Oh! des Américains auraient mieux fait, fit Altamont.
--Ils eussent rôti, dit le docteur en riant.
--Et pourquoi pas? répondit l'Américain.
--En tout cas, ils ne l'ont pas essayé; donc je m'en tiens à mes
compatriotes. J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait
douter de la véracité des témoins. Le duc de Raguse et le docteur
Jung, un Français et un Autrichien, virent un Turc se plonger dans un
bain qui marquait cent soixante-dix degrés (+78° centigrades).
--Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les filles du
four banal, ni nos compatriotes!
--Pardon, répondit le docteur; il y a une grande différence entre se
plonger dans l'air chaud ou dans l'eau chaude; l'air chaud amène une
transpiration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau
bouillante on ne transpire pas, et l'on se brûle. Aussi la limite
extrême de température assignée aux bains n'est-elle en général que de
cent sept degrés (+42° centigrades). Il fallait donc que ce Turc fût
un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille!
--Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la température
habituelle des êtres animés?
--Elle varie suivant leur nature, répondit le docteur; ainsi les
oiseaux sont les animaux dont la température est la plus élevée, et,
parmi eux, le canard et la poule sont les plus remarquables; la
chaleur de leur corps dépasse cent dix degrés (+43° centigrades),
tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte que cent quatre
(+40° centigrades), puis viennent en second lieu les mammifères, les
hommes; la température des Anglais est en général de cent un degrés
(+37° centigrades).
--Je suis sûr que M. Altamont va réclamer pour les Américains, dit
Johnson en riant.
--Ma foi, dit Altamont, il y en a de très chauds; mais, comme je ne
leur ai jamais plongé un thermomètre dans le thorax ou sous la langue,
il m'est impossible d'être fixé à cet égard.
--Bon! répondit le docteur, la différence n'est pas sensible entre
hommes de races différentes, quand ils sont placés dans des
circonstances identiques et quel que soit leur genre de nourriture; je
dirai même que la température humaine est à peu près semblable à
l'équateur comme au pôle.
--Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la même ici qu'en
Angleterre?
--Très sensiblement, répondit le docteur; quant aux autres mammifères,
leur température est, en général, un peu supérieure à celle de
l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le lièvre,
l'éléphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'écureuil, le rat,
la panthère, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la
chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin, le plus favorisé de
tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (+ 40° centigrades).
--C'est humiliant pour nous, fit Altamont.
--Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la température
varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a guère que
quatre-vingt-six degrés (+30° centigrades), la grenouille soixante-dix
(+25° centigrades), et le requin autant dans un milieu inférieur d'un
degré et demi; enfin les insectes paraissent avoir la température de
l'eau et de l'air.
--Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la
parole, et je remercie le docteur de mettre sa science à notre
disposition; mais nous parlons là comme si nous devions avoir des
chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer
du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et quelles ont été les
plus basses températures observées jusqu'ici?
--C'est juste, répondit Johnson.
--Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous édifier à
cet égard.
--Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.
--Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand
j'aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà donc ce que
je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses températures
que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mémorables,
et il semble que les plus rigoureux soient soumis à un retour
périodique tous les quarante et un ans à peu près, retour qui coïncide
avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai
l'hiver de 1364, où le Rhône gela jusqu'à Arles; celui de 1408, où le
Danube fut glacé dans tout son cours et où les loups traversèrent le
Cattégat à pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la
Méditerranée furent solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, et la
Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit périr en
Angleterre tout le bétail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut
glacée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Londres; celui de
1813, dont les Français ont conservé de si terribles souvenirs; enfin,
celui de 1829, le plus précoce et le plus long des hivers du XIXe
siècle. Voilà pour l'Europe.
--Mais ici, au-delà du cercle polaire, quel degré la température
peut-elle atteindre? demanda Altamont.
--Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvé les
plus grands froids qui aient jamais été observés, puisque le
thermomètre à alcool a marqué un jour soixante-douze degrés au-dessous
de zéro (-58° centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus
basses températures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques
ont été seulement de soixante et un degrés à l'île Melville, de
soixante-cinq degrés au port Félix, et de soixante-dix degrés au
Fort-Reliance (-56°,7 centigrades).
--Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver, et cela
mal à propos!
--Vous avez été arrêtés? dit Altamont en regardant fixement le
capitaine.
--Dans notre voyage à l'ouest, se hâta de dire le docteur.
--Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les
minima de températures supportées par l'homme ont un écart de deux
cents degrés environ?
--Oui, répondit le docteur; un thermomètre exposé à l'air libre et
abrité contre toute réverbération ne s'élève jamais à plus de cent
trente-cinq degrés au-dessus de zéro (+57° centigrades), de même que
par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de
soixante-douze degrés (-58° centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez
que nous pouvons prendre nos aises.
--Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s'éteindre
subitement, est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froid
plus considérable?
--Le soleil ne s'éteindra pas, répondit le docteur; mais, vînt-il à
s'éteindre, la température ne s'abaisserait pas vraisemblablement
au-dessous du froid que je vous ai indiqué.
--Voilà qui est curieux.
--Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrés pour
les espaces situés en dehors de l'atmosphère; mais, après les
expériences d'un savant français, Fourrier, il a fallu en rabattre; il
a prouvé que si la terre se trouvait placée dans un milieu dénué de
toute chaleur, l'intensité du froid que nous observons au pôle serait
bien autrement considérable, et qu'entre la nuit et le jour il
existerait de formidables différences de température; donc, mes amis,
il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu'ici même.
--Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température de l'Amérique
n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?
--Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en
riant.
--Et comment explique-t-on ce phénomène?
--On a cherché à l'expliquer, mais d'une façon peu satisfaisante;
ainsi, il vint à l'esprit d'Halley qu'une comète, ayant jadis choqué
obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation,
c'est-à-dire de ses pôles; d'après lui, le pôle Nord, situé autrefois
à la baie d'Hudson, se trouva reporté plus à l'est, et les contrées de
l'ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un froid plus
considérable, que de longs siècles de soleil n'ont encore pu
réchauffer.
--Et vous n'admettez pas cette théorie?
--Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de
l'Amérique ne l'est pas pour la côte occidentale, dont la température
est plus élevée. Non! il faut constater qu'il y a clés lignes
isothermes différentes des parallèles terrestres, et voilà tout.
--Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de
causer du froid dans les circonstances où nous sommes.
--Juste, mon vieux Johnson: nous sommes à même d'appeler la pratique
au secours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire ou
l'on peut taire de curieuses expériences sur les basses températures;
seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de
votre corps se gèle, frottez-la immédiatement de neige pour rétablir
la circulation du sang, et si vous revenez près du feu, prenez garde,
car vous pourriez vous brûler les mains ou les pieds sans vous en
apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de
ne rien laisser de nous dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis,
je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures
de repos.
--Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.
--Qui est de garde près du poêle?
--Moi, répondit Bell.
--Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car il fait
ce soir un froid de tous les diables.
--Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et
cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu.
--Oui, répondit le docteur en s'approchant de la fenêtre, une aurore
boréale de toute beauté! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse
vraiment pas de le contempler.»
En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques,
auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait
remarqué, d'ailleurs, que leur apparition était toujours précédée de
perturbations de l'aiguille aimantée, et il préparait sur ce sujet des
observations destinées au -Weather Book-[1].
[1] Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, où sont rapportés tous les
faits météorologiques.
Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur
sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil.
CHAPITRE X
LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE
La vie au pôle est d'une triste uniformité. L'homme se trouve
entièrement soumis aux caprices de l'atmosphère, qui ramène ses
tempêtes et ses froids intenses avec une désespérante monotonie. La
plupart du temps, il y a impossibilité de mettre le pied dehors, et il
faut rester enfermé dans les huttes de glace. De longs mois se passent
ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable existence de taupe.
Le lendemain, le thermomètre s'abaissa de quelques degrés, et l'air
s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbèrent toute la clarté du
jour. Le docteur se vit donc cloué dans la maison et se croisa les
bras; il n'y avait rien à faire, si ce n'est à déboucher toutes les
heures le couloir d'entrée, qui pouvait se trouver obstrué, et à
repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intérieur rendait
humides; mais la snow-house était construite avec une grande solidité
et les tourbillons ajoutaient encore à sa résistance, en accroissant
l'épaisseur de ses murs.
Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirés du
navire avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces «Docks des
marchandises». comme les appelait le docteur. Or, bien que ces
magasins fussent situés à soixante pas à peine de la maison,
cependant, par certains jours de drift, il était presque impossible de
s'y rendre; aussi une certaine quantité de provisions devait toujours
être conservée dans la cuisine pour les besoins journaliers.
La précaution de décharger le -Porpoise- avait été opportune. Le
navire subissait une pression lente, insensible, mais irrésistible,
qui l'écrasait peu à peu; il était évident qu'on ne pourrait rien
faire de ces débris. Cependant le docteur espérait toujours en tirer
une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment
n'était pas encore venu de procéder à sa construction.
Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans
une profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur son lit;
Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer
de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle
lâcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole.
Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin
de guider la conversation et de la diriger de manière à ne pas mettre
les amours-propres en jeu; mais il avait fort à faire pour détourner
les susceptibilités surexcitées. Il cherchait, autant que possible, à
instruire, à distraire, à intéresser ses compagnons; quand il ne
mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait à haute voix les
sujets d'histoire, de géographie ou de météorologie qui sortaient de
la situation même; il présentait les choses d'une façon plaisante et
philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres
incidents; son inépuisable mémoire ne le laissait jamais à court; il
faisait application de ses doctrines aux personnes présentes; il leur
rappelait tel fait qui s'était produit dans telle circonstance, et il
complétait ses théories, par la force des arguments personnels.
On peut dire que ce digne homme était l'âme de ce petit monde, une âme
de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses
compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait même au
capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses
paroles, de ses manières, de ses habitudes, que cette existence de
cinq hommes abandonnés à six degrés du pôle semblait toute naturelle;
quand le docteur parlait, on croyait l'écouter dans son cabinet de
Liverpool.
Et cependant, combien cette situation différait de celle des naufragés
jetés sur les îles de l'océan Pacifique, ces Robinsons dont
l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. Là, en
effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources
variées; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et
de travail pour se procurer le bonheur matériel; la nature allait
au-devant de l'homme; la chasse et la pêche suffisaient à tous ses
besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour
l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le désaltérer: de magnifiques
ombrages le défendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le
terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une
graine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait une moisson
quelques mois plus tard. C'était le bonheur complet en dehors de la
société. Et puis, ces îles enchantées, ces terres charitables se
trouvaient sur la route des navires; le naufragé pouvait toujours
espérer d'être recueilli, et il attendait patiemment qu'on vînt
l'arracher à son heureuse existence.
Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelle différence!
Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la
gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisiveté forcée.
Il désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre ses
excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans
crainte, car il prévoyait des scènes graves entre Hatteras et
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