--Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d'équipage. J'ai
tout fait pour empêcher ce crime....
--J'en suis sûr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient
depuis longtemps l'idée d'en arriver là.
--C'est mon opinion, dit le docteur.
--C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitôt après
votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri contre vous,
Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit
le commandement du navire; je voulus résister, mais en vain. Depuis
lors, chacun fit à peu près à sa guise; Shandon laissait agir; il
voulait montrer à l'équipage que le temps des fatigues et des
privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte; on fit
grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions
furent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour
des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous
laisse à penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7
jusqu'au 15 janvier.
--Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa
l'équipage à la révolte?
--Oui, capitaine.
--Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson.
--Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet
d'abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la
mer de Baffin; de là, avec la chaloupe, on devait courir à la
recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissements
groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abondantes;
les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On
commença donc les préparatifs du départ; un traîneau fut construit,
propre à transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les
hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais
toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre
présence; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, qui vous eût plutôt
massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de liberté. Je
pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je
les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille
expédition, en même temps que cette lâcheté de vous abandonner! Je ne
pus rien obtenir, même des meilleurs! Le départ fut fixé au 22
février. Shandon était impatient. On entassa sur le traîneau et dans
la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de
liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la muraille
de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le
dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au
milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu
au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me
frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, prirent par l'est et
disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre
cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était
obstrué par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le -Forward-,
pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le
reste.»
Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace;
ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si
précieux, se présentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils
se sentirent en présence de l'impossible; et l'impossible, c'était le
retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de
surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un désespoir
absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain.
Enfin, Hatteras prit la parole.
«Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver
mon navire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je
vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos
efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons,
quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun
donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire.
--Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes
tout dévoués, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous
une idée?
--Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon
opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant
tout votre avis.
--Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des
circonstances si graves, j'aurai une importante question à vous faire.
--Parlez, Johnson.
--Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de
glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place?
--Il n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre
départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et
quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour la longitude.
--Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus
rapprochée dans l'ouest?
--A six cents milles environ[1], répondit Hatteras.
[1] Deux cent quarante-sept lieues environ.
--Et cette mer, c'est...?
--Le détroit de Smith.
--Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier?
--Celui-là même.
--Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous
pouvons prendre une résolution en connaissance de cause.
--Parlez donc», dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux
mains.
Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder.
«Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur
parti à suivre?
--Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le
charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure,
soit au sud, soit à l'ouest, et gagner la côte la plus prochaine...
quand nous devrions employer deux mois au voyage!
--Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras
sans relever la tête.
--Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce
trajet, puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en
approchant de la côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et
arriver en vingt-cinq jours.
--Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit
Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des
glaciers qui barreront complètement notre route.
--Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour
ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident;
nous devrons restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à
moins que les hasards de la chasse...
--Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras.
--Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de
vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois
lire dans votre pensée; avez-vous un projet praticable?
--Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation.
--Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes
gens à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas
en ce moment abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La
trahison a brisé vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles
de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse
des hommes; vous avez fait tout ce qu'il était humainement possible de
faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais dans la
situation actuelle, n'êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et
même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner
l'Angleterre?
--Eh bien, capitaine!» demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps
sans répondre.
Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte:
«Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit,
fatigués comme vous l'êtes, et presque sans nourriture?
--Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à
nous; il faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud
des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement
en relation.
--D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit
quelque bâtiment forcé d'hiverner?
--Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne
pouvons-nous en le traversant atteindre la côte occidentale du
Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soit du cap York,
gagner quelque établissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout
cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est
là-bas, au sud, et non ici, au nord!
--Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans
retard. Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous
sont chers!
--C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras.
--Oui, capitaine.
--Et le vôtre, docteur?
--Oui, Hatteras.»
Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui,
reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il
allait prendre se jouait le sort de sa vie entière; s'il revenait sur
ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis desseins; il ne
fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce genre.
Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:
«J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un
instant; il faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et
emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans
ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable;
nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour,
ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, c'est-à-dire
vers le 25 mars...
[1] Environ huit lieues.
--Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours?
--Qu'espérez-vous? répondit Johnson.
--Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est
d'ailleurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées! Vous n'aurez
pas fourni deux étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison
de neige pour vous abriter!
--Mais une mort horrible nous attend ici! s'écria Bell.
--Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous
désespérez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la
route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant,
n'existe-t-il pas près du pôle des tribus d'Esquimaux comme au détroit
de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine,
doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle
fait. Eh bien, on doit croire que la végétation reprend son empire là
où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous
attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?»
Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les
tableaux enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique.
«Encore un jour, répétait-il, encore une heure!»
Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et son ardente
imagination, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais
Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à la raison et au devoir.
«Allons. Bell, dit-il, au traîneau!
--Allons!» répondit Bell.
Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige.
«Oh! Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je
resterai! je resterai!
--Capitaine! fit Johnson, s'arrêtant malgré lui.
--Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres!
Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux!»
Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson
regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti
était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées. Le
docteur allait s'y résoudre, quand il se sentit toucher le bras.
Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il
rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses
lèvres malades il fit entendre des sons inarticulés.
Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence.
Hatteras, lui, s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement.
Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait
prononcer. Enfin, après cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre
ce mot: «-Porpoise-.
--Le -Porpoise-!» s'écria le capitaine.
L'Américain fit un signe affirmatif.
«Dans ces mers?» demanda Hatteras, le coeur palpitant.
Même signe du malade.
«Au nord?
--Oui! fit l'infortuné.
--Et vous savez sa position?
--Oui!
--Exacte?
--Oui!» dit encore Altamont.
Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène
imprévue étaient palpitants.
«Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la
situation de ce navire! Je vais compter les degrés à voix haute, vous
m'arrêterez par un signe.»
L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement.
«Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude.--Cent cinq?
Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien à l'ouest?
--Oui, fit l'Américain.
--Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent
seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...?
--Oui, répondit Altamont.
--Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes?
--Je compte...»
Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit
signe de s'arrêter.
«Bon! dit Hatteras.--Passons à la latitude. Vous
m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux?
Quatre-vingt-trois?»
L'Américain l'arrêta du geste.
«Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente?
Trente-cinq?»
Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement.
«Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le -Porpoise- se trouve par
cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois
degrés et trente-cinq minutes de latitude?
--Oui!» fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement
dans les bras du docteur?
Cet effort l'avait brisé.
«Mes amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord,
toujours au nord! Nous serons sauvés!»
Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement
frappé d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre
au coeur par le serpent de la jalousie.
Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route
du pôle! Pourquoi? Dans quel but?
CHAPITRE III
DIX-SEPT JOURS DE MARCHE
Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont,
avaient complètement changé la situation des naufragés; auparavant,
ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir sérieux
de gagner la mer de Baffin, menacés de manquer de vivres pendant une
route trop longue pour leurs corps fatigués, et maintenant, à moins de
quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui
leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de
continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur,
Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir été si près du
désespoir; ce fut de la joie, presque du délire.
[1] Cent soixante lieues.
Mais les renseignements d'Altamont étaient encore incomplets, et après
quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse
conversation; il lui présenta ses questions sous une forme qui ne
demandait pour toute réponse qu'un simple signe de tête, ou un
mouvement des yeux.
Bientôt il sut que le -Porpoise- était un trois-mâts américain, de New
York, naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des
combustibles en grande quantité; quoique couché sur le flanc, il
devait avoir résisté, et il serait possible de sauver sa cargaison.
Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois,
emmenant la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit
de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en
Amérique; mais peu à peu les fatigues, les maladies frappèrent ces
infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. Enfin, le capitaine
et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente hommes, et si
lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de la
Providence.
Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi le -Porpoise- se
trouvait engagé sous une latitude aussi élevée.
Altamont fit comprendre qu'il avait été entraîné par les glaces sans
pouvoir leur résister.
Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage.
Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest.
Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de
ce genre.
Le docteur prit alors la parole:
«Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre à retrouver le
-Porpoise-; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous
pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui
nous offrira toutes les ressources nécessaires à un hivernage.
--Il n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell.
--J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre
un instant; il faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de
nos provisions, contrairement à ce qui se fait généralement, et nous
mettre en route au plus tôt.
--Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain,
mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars au -Porpoise-, sous
peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras?
--Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons.
Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons.
--Pourquoi cela? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de
la situation de son navire.
--Mais, répondit Hatteras, si le -Porpoise- a dérivé sur son champ de
glace, comme a fait le -Forward-?
--En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!»
Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive,
dont eux-mêmes ils avaient été victimes.
Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au
docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de
l'Américain, et après un grand quart d'heure de circonlocutions et
d'hésitations, il acquit cette certitude que le -Porpoise-, échoué
près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers.
Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant
elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Bell
ne parvînt à construire un petit navire avec les morceaux du
-Porpoise-. Quoi qu'il en soit, le plus pressé était de se rendre sur
le lieu même du naufrage.
Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain: celui-ci
avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois
degrés?
«Non», répondit Altamont.
La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent
commencés; Bell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait
besoin d'une réparation complète; le bois ne manquant pas, ses
montants furent établis d'une façon plus solide; on profitait de
l'expérience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le côté
faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des
neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent
rehaussés.
A l'intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la
toile de la tente et destinée à l'Américain; les provisions,
malheureusement peu considérables, ne devaient pas accroître beaucoup
le poids du traîneau; mais en revanche, on compléta la charge avec
tout le bois que l'on put emporter.
Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus
scrupuleuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur
devait se réduire à trois quarts de ration pour un voyage de trois
semaines. On réserva ration entière aux quatre chiens d'attelage. Si
Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa ration complète.
Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de
repos qui se fit impérieusement sentir dés sept heures du soir; mais,
avant de se coucher, les naufragés se réunirent autour du poêle, dans
lequel on n'épargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient
un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus habitués depuis
longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café
ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec
l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin.
A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent
entièrement terminés vers les trois heures du soir.
L'obscurité se taisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de
l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une
lumière faible et courte; heureusement, la lune devait se lever à six
heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient à
éclairer la route. La température, qui s'abaissait sensiblement depuis
quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de zéro
(--37° centigrades).
Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se
mettre en route, bien que les cahots dussent accroître ses
souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci
trouverait à bord du -Porpoise- les antiscorbutiques si nécessaires à
sa guérison.
On le transporta donc sur le traîneau; il y fut installé aussi
commodément que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés;
les voyageurs jetèrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, où
fut le -Forward-. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant
d'une violente pensée de colère, mais il redevint maître de lui-même,
et la petite troupe, par un temps très sec, s'enfonça dans la brume du
nord-nord-ouest.
Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant la route,
le docteur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau, veillant et
poussant au besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et
maintenant l'équipage dans la ligne de Bell.
La marche fut assez rapide; par cette température très basse, la glace
offrait une dureté et un poli favorables au glissage; les cinq chiens
enlevaient facilement cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents
livres. Cependant hommes et bêtes s'essoufflaient rapidement et durent
s'arrêter souvent pour reprendre haleine.
Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des
brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour à travers
l'atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glaces réfléchirent
avec pureté; l'ice-field présentait vers le nord-ouest une immense
plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un pack, pas un
hummock. Cette partie de la mer semblait s'être glacée tranquillement
comme un lac paisible.
C'était un immense désert, plat et monotone.
Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du
docteur, et il la communiqua à son compagnon.
«Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; c'est un
désert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif!
--Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me
prouve une chose: c'est que nous devons être fort éloignés de toute
terre; en général, l'approche des côtes est signalée par une multitude
de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de
nous.
--L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson.
--Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat
qui menace de ne pas finir.
--Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade
que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette
surface glacée sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres
sans fond!
--Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas à craindre d'être
engloutis; la résistance de cette blanche écorce par ces froids de
trente-trois degrés est considérable! Remarquez qu'elle tend de plus
en plus à s'accroître, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf
jours sur dix, même en avril, même en mai, même en juin, et j'estime
que sa plus forte épaisseur ne doit pas être éloignée de mesurer
trente ou quarante pieds.
--Cela est rassurant, répondit Johnson.
--En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la
Serpentine-river[1] qui craignent à chaque instant de sentir le sol
fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger à
redouter.
[1] Rivière de Hyde-Park, à Londres.
--Connaît-on la force de résistance de la glace? demanda le vieux
marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur.
--Parfaitement, répondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce
qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce
pas elle, en effet, qui nous précipite vers ce pôle boréal que l'homme
veut enfin connaître? Mais, pour en revenir à votre question, voici ce
que je puis vous répondre. A l'épaisseur de deux pouces, la glace
supporte un homme; à l'épaisseur de trois pouces et demi, un cheval et
son cavalier; à cinq pouces, une pièce de huit; à huit pouces, de
l'artillerie de campagne tout attelée, et enfin, à dix pouces, une
armée, une foule innombrable! Où nous marchons en ce moment, on
bâtirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres.
--On a de la peine à concevoir une pareille résistance, dit Johnson;
mais tout à l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui
tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contrées; c'est un fait
évident; aussi je ne le conteste pas; mais d'où vient toute cette
neige, car, les mers étant prises, je ne vois pas trop comment elles
peuvent donner naissance à cette immense quantité de vapeur qui forme
les nuages.
--Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus
grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces
régions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempérées; il y
a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est
élevé dans l'air sous forme de vapeur, s'est formé en nuage, et est
enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en
la buvant, cette neige, nous nous désaltérions aux fleuves mêmes de
notre pays.
--C'est toujours cela», répondit le maître d'équipage.
En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route,
se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'épaisissait
et rendait la ligne droite difficile à garder.
Enfin la petite troupe s'arrêta vers les huit heures du soir, après
avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente
fut dressée; on alluma le poêle; on soupa, et la nuit se passa
paisiblement.
Hatteras et ses compagnons étaient réellement favorisés par le temps.
Leur voyage se fit sans difficultés pendant les jours suivants,
quoique le froid devînt extrêmement violent et que le mercure demeurât
gelé dans le thermomètre. Si le vent s'en fût mêlé, pas un des
voyageurs n'eût pu supporter une semblable température. Le docteur
constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry,
pendant son excursion à l'île Melville. Ce célèbre marin rapporte
qu'un homme convenablement vêtu peut se promener impunément à l'air
libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphère soit tranquille;
mais, dès que le plus léger vent vient à souffler, on éprouve à la
figure une douleur cuisante et un mal de tête d'une violence extrême
qui bientôt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'être
inquiet, car un simple coup de vent les eût tous glacés jusqu'à la
moelle des os.
Le 5 mars, il fut témoin d'un phénomène particulier à cette latitude:
le ciel étant parfaitement serein et brillant d'étoiles, une neige
épaisse vint à tomber sans qu'il y eût apparence de nuage; les
constellations resplendissaient à travers les flocons qui s'abattaient
sur le champ de glace avec une élégante régularité. Cette neige dura
deux heures environ, et s'arrêta sans que le docteur eût trouvé une
explication suffisante de sa chute.
Le dernier quartier de la lune s'était alors évanoui; l'obscurité
restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les
voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin
de ne pas se séparer les uns des autres; la rectitude de la route
devenait presque impossible à garder.
Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volonté de
fer, commençaient à se fatiguer; les haltes devenaient plus
fréquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les
provisions diminuaient sensiblement.
Hatteras relevait souvent la position à l'aide d'observations lunaires
et stellaires. En voyant les jours se succéder et le but du voyage
fuir indéfiniment, il se demandait parfois si le -Porpoise- existait
réellement, si cet Américain n'avait pas le cerveau dérangé par les
souffrances, ou même si, par haine des Anglais, et se voyant perdu
sans ressource, il ne voulait pas les entraîner avec lui à une mort
certaine.
Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta
absolument, mais il comprit qu'une fâcheuse rivalité existait déjà
entre le capitaine anglais et le capitaine américain.
«Ce seront deux hommes difficiles à maintenir en bonne relation», se
dit-il.
Le 14 mars, après seize jours de marche, les voyageurs ne se
trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxième degré de latitude; leurs
forces étaient épuisées, et ils étaient encore à cent milles du
navire; pour surcroît de souffrances, il fallut réduire les hommes au
quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entière.
On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la
chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six
balles; en vain avait-on tiré sur quelques lièvres blancs et des
renards, très rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint.
Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour
surprendre un phoque étendu sur la glace; il le blessa de plusieurs
balles; l'animal, ne pouvant s'échapper par son trou déjà fermé, fut
bientôt pris et assommé: il était de forte taille; Johnson le dépeça
adroitement, mais l'extrême maigreur de cet amphibie offrit peu de
profit à des gens qui ne pouvaient se résoudre à boire son huile, à la
manière des Esquimaux.
Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse
liqueur: malgré sa bonne volonté, il ne put y parvenir. Il conserva la
peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur,
et la chargea sur le traîneau.
Le lendemain, 16, on aperçut quelques icebergs et des monticules de
glace à l'horizon. Était-ce l'indice d'une côte prochaine, ou
seulement un bouleversement de l'ice-field? Il était difficile de
savoir à quoi s'en tenir.
Arrivés à l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitèrent pour s'y
creuser une retraite plus confortable que la tente, à l'aide du
couteau à neige[1], et, après trois heures d'un travail opiniâtre, ils
purent s'étendre enfin autour du poêle allumé.
[1] Large coutelas disposé pour tailler les blocs de glace.
CHAPITRE IV
LA DERNIÈRE CHARGE DE POUDRE
Johnson avait dû donner asile dans la maison de glace aux chiens
harassés de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut
servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur
naturelle. Mais, à l'air, par ces froids secs de quarante degrés, les
pauvres bêtes eussent été gelées en peu de temps.
Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir
ses chiens avec cette viande noirâtre du phoque que les voyageurs ne
pouvaient absorber, et, à son grand étonnement, l'attelage s'en fit un
véritable régal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette
particularité au docteur.
[1] Dresseur de chiens.
Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de
l'Amérique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et
de ce qui suffisait à un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait
se contenter à plus forte raison.
Avant de s'endormir, bien que le sommeil devînt une impérieuse
nécessité pour des gens qui s'étaient traînés pendant quinze milles
sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la
situation actuelle, sans en atténuer la gravité.
«Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxième parallèle, dit-il,
et les vivres menacent déjà de nous manquer!
--C'est une raison pour ne pas perdre un instant, répondit Hatteras!
Il faut marcher! les plus forts traîneront les plus faibles.
--Trouverons-nous seulement un navire à l'endroit indiqué? répondit
Bell, que les fatigues de la route abattaient malgré lui.
--Pourquoi en douter? répondit Johnson; le salut de l'Américain répond
du nôtre.»
Le docteur, pour plus de sûreté, voulut encore interroger de nouveau
Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix
faible; il confirma tous les détails précédemment donnés; il répéta
que le navire, échoué sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et
qu'il se trouvait par 126° 15' de longitude et 83° 35' de latitude.
«Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur;
la difficulté n'est pas de trouver le -Porpoise,- mais d'y arriver.
--Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras.
--De quoi vivre pendant trois jours au plus, répondit le docteur.
--Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit énergiquement le
capitaine.
--Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous réussissons,
nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons été favorisés par
un temps exceptionnel. La neige nous a laissé quinze jours de répit,
et le traîneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne
porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu
facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement,
nous n'y pouvons rien.
--Avec un peu de chance et d'adresse, répondit Johnson, ne pourrait-on
pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours
tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionnés de nourriture
pour le reste du voyage.
--Sans doute, répliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et
fuyards; et puis, il suffit de songer à l'importance du coup de fusil
pour que l'oeil se trouble et que la main tremble.
--Vous êtes pourtant un habile tireur, dit Bell.
--Oui, quand le dîner de quatre personnes ne dépend pas de mon
adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En
attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de
pemmican, tâchons de dormir, et dès le matin nous reprendrons notre
route.»
Quelques instants plus tard, l'excès de la fatigue l'emportant sur
toute autre considération, chacun dormait d'un sommeil assez profond.
Le samedi, de bonne heure, Johnson réveilla ses compagnons; les chiens
furent attelés au traîneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord.
Le ciel était magnifique, l'atmosphère d'une extrême pureté, la
température très basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon,
il avait la forme d'une ellipse allongée; son diamètre horizontal, par
suite de la réfraction, semblait être double de son diamètre vertical;
il lança son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense
plaine glacée. Ce retour à la lumière, sinon à la chaleur, faisait
plaisir.
Le docteur, son fusil à la main, s'écarta d'un mille ou deux, bravant
le froid et la solitude; avant de s'éloigner, il avait mesuré
exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre
seulement et trois balles, pas davantage. C'était peu, quand on
considère qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe
souvent qu'au dixième ou au douzième coup de fusil.
Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu'à rechercher
un si terrible gibier; quelques lièvres, deux ou trois renards eussent
fait son affaire et produit un surcroît de provisions très suffisant.
Mais pendant cette journée, s'il aperçut un de ces animaux, ou il ne
put pas l'approcher, ou, trompé par la réfraction, il perdit son coup
de fusil. Cette journée lui coûta inutilement une charge de poudre et
une balle.
Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir à la détonation de son
arme, le virent revenir la tête basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on
se coucha comme d'habitude, après avoir mis de côté les deux quarts de
ration réservés pour les deux jours suivants.
Le lendemain, la route parut être de plus en plus pénible. On ne
marchait pas on se traînait; les chiens avaient dévoré jusqu'aux
entrailles du phoque, et ils commençaient à ronger leurs courroies.
Quelques renards passèrent au large du traîneau, et le docteur, ayant
encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer
sa dernière balle et son avant-dernière charge de poudre.
Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient
plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route fût éclairée
par une magnifique aurore boréale, ils durent s'arrêter.
Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glacée, fut
bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortunés,
ils étaient perdus.
Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson réfléchissait
sans mot dire, mais le docteur ne se désespérait pas encore.
Johnson eût l'idée de creuser quelques trappes pendant la nuit;
n'ayant pas d'appât à y mettre, il comptait peu sur le succès de son
invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnaître ses
trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux
ne s'était laissé prendre au piège.
Il revenait donc fort désappointé, quand il aperçut un ours de taille
colossale qui flairait les émanations du traîneau à moins de cinquante
toises. Le vieux marin eut l'idée que la Providence lui adressait cet
animal inattendu pour le tuer; sans réveiller ses compagnons, il
s'élança sur le fusil du docteur et gagna du côté de l'ours.
Arrivé à bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser
la détente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le
gênaient. Il les ôta rapidement et saisit son fusil d'une main plus
assurée.
Soudain, un cri de douleur lui échappa. La peau de ses doigts, brûlée
par le froid du canon, y restait adhérente, tandis que l'arme tombait
à terre et partait au choc, en lançant sa dernière balle dans
l'espace.
Au bruit de la détonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il
vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se désespérait et ne
pensait plus à ses souffrances.
«Je suis une véritable femmelette! s'écriait-il, un enfant qui ne sait
pas supporter une douleur! Moi! moi! à mon âge!
Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire
geler; tenez, vos mains sont déjà blanches; venez! venez!
--Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! répondait le
maître d'équipage. Laissez-moi!
--Mais venez donc, entêté! venez donc! il sera bientôt trop tard!»
Et le docteur, entraînant le vieux marin sous la tente lui fit mettre
les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du poêle avait
maintenue liquide, quoique froide; mais à peine les mains de Johnson y
furent-elles plongées que l'eau se congela immédiatement à leur
contact.
«Vous le voyez, dit le docteur, il était temps de rentrer, sans quoi
j'aurais été obligé d'en venir à l'amputation.»
Grâce à ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non
sans peine, et il fallut des frictions réitérées pour rappeler la
circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui
recommanda surtout d'éloigner ses mains du poêle, dont la chaleur eût
amené de graves accidents.
Ce matin-là, on dut se priver de déjeuner; du pemmican, de la viande
salée, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit; à peine une
demi-livre de café; il fallut se contenter de cette boisson brûlante,
et on se remit en marche.
«Plus de ressources! dit Bell à Johnson, avec un indicible accent de
désespoir.
--Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant
pour nous sauver!
--Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses
premières expéditions, l'insensé! mais de celle-ci il ne reviendra
jamais, et nous ne reverrons plus notre pays!
--Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais
auprès de lui il se rencontre un autre homme habile en expédients.
--Le docteur Clawbonny? dit Bell.
--Lui-même! répondit Johnson.
--Que peut-il dans une situation pareille? répliqua Bell en haussant
les épaules. Changera-t-il ces glaçons en morceaux de viande? Est-ce
un dieu, pour faire des miracles?
--Qui sait! répondit le maître d'équipage aux doutes de son compagnon.
J'ai confiance en lui.»
Bell hocha la tête et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel
il ne pensait même plus.
Cette journée fut de trois milles à peine: le soir, on ne mangea pas;
les chiens menaçaient de se dévorer entre eux: les hommes ressentaient
avec violence les douleurs de la faim.
On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs, à quoi bon? on ne pouvait
chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnaître, à un mille
sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe.
«Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assurée!»
Mais Johnson ne dit rien à ses compagnons: le soir, on lit la halte
habituelle, et le souper ne se composa que de café. Les infortunés
sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et,
torturés par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil;
des rêves étranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit.
Sous une latitude où le corps demande impérieusement à se réconforter,
les malheureux n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, quand le
matin du mardi arriva. Cependant, animés par un courage, une volonté
surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traîneau que les
chiens ne pouvaient tirer.
Au bout de deux heures, ils tombèrent épuisés.
Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours énergique, il
employa les supplications, les prières, pour décider ses compagnons à
se relever: c'était demander l'impossible!
Alors, aidé de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg.
Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur
tombe.
«Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid.»
Après de cruelles fatigues, la maison fut prête, et toute la troupe
s'y blottit.
Ainsi se passa la journée. Le soir, pendant que ses compagnons
demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il
rêva d'ours gigantesque.
Ce mot, souvent répété par lui, attira l'attention du docteur, qui,
tiré de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il
parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait.
«L'ours qui nous suit, répondit Johnson.
--L'ours qui nous suit? répéta le docteur.
--Oui, depuis deux jours!
--Depuis deux jours! Vous l'avez vu?
--Oui, il se tient à un mille sous le vent.
--Et vous ne m'avez pas prévenu, Johnson?
--A quoi bon?
--C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle à lui
envoyer.
--Ni même un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque!» répondit
le vieux marin.
Le docteur se tut et se prit à réfléchir. Bientôt il dit au maître
d'équipage:
«Vous êtes certain que cet animal nous suit?
--Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il
sait que nous ne pouvons pas lui échapper!
--Johnson! fit le docteur, ému de l'accent désespéré de son compagnon.
--Sa nourriture est assurée, à lui! répliqua le malheureux, que le
délire prenait; il doit être affamé, et je ne sais pas pourquoi nous
le faisons attendre!
--Johnson, calmez-vous!
--Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi
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