---Le Porpoise-, répéta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce
nom à fréquenter ces mers.
--Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des
naufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois.
--Cela est certain, répondit Bell,
--Qu'allons-nous faire? demanda le docteur.
--Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce
qu'est ce navire -le Porpoise-, mais je sais que le brick -le Forward-
attend notre retour.
CHAPITRE XXXI
LA MORT DE SIMPSON.
Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'idëes
nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales
est l'événement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras
fronçait le sourcil avec inquiétude.
«-Le Porpoise!- se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que
vient-il faire si près du pôle?»
A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le
docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait
amener la découverte de ce document: sauver leurs semblables ou être
sauvés par eux.
Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt,
et ils ne durent songer qu'à leur propre situation, si dangereuse
alors.
La situation de Simpson empirait; les symptômes d'une mort prochaine
ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il
souffrait cruellement lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui
pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il n'y prenait garde. Le crépuscule
donnait alors une quantité suffisante de lumière, et cette lumière,
réfléchie par les neiges, brûlait les yeux; il était difficile de se
protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se
couvrant d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la
vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la
route et les relever du plus loin possible; force était donc de braver
les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant
les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le soin de diriger le
traîneau.
Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus
en plus pénible; les difficultés du terrain ne diminuaient pas; on
avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné
de crêtes vives; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s'élever à une
hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes.
La température était là plus âpre; les rafales et les tourbillons s'y
déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste
spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes
désolées.
Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme
écoeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer
et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le
gentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du
navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient
s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur
portait à la tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la
somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes
à peu près endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute
même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants
plus tard.
Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs
fatigues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées; un faux pas,
bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins
profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource.
Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets
neigeux; on ne pouvait résister à la violence de l'ouragan; il fallait
se coucher à terre; mais la température étant fort basse, on risquait
de se faire geler instantanément.
Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une
snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri; là, on
prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud; il ne
restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il était nécessaire
d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la
neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle; on est forcé de la
faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine
au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante;
mais au delà du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint
une température si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir
avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu'elle
conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une
différence de température telle, que son absorption produirait une
suffocation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs
tourments à se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement
remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les
voyageurs ne pouvaient donc étancher la leur qu'à la condition de
fondre la neige en brûlant l'esprit-de-vin.
A trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit
le quart de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand
une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva
pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la
tête à la voûte de glace; sans se préoccuper autrement de cet
incident, il se courba sur Simpson et se mit à lui frictionner ses
jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'heure de ce traitement,
il voulut se relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien
qu'il fût agenouillé alors.
«Voilà qui est bizarre,» se dit-il.
Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement.
«Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis!»
A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et se heurtèrent
à leur tour; ils étaient dans une obscurité profonde.
«Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors!»
Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils
quittèrent cette dangereuse retraite; il était temps, car les blocs de
glace, mal assujettis, s'effondrèrent avec fracas.
Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête,
saisis par un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser
la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et
il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientôt chargée
d'une couche épaisse de neige; mais au moins cette neige, empêchant la
chaleur de rayonner au dehors, préserva les voyageurs du danger d'être
gelés vivants.
Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les
chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperçut que trois d'entre eux
avaient commencé à ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient
fort malades et ne pouvaient aller loin.
Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait
encore soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué.
Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons.
Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil
appuyé sur un glaçon.
«Un fusil!» s'écria le docteur.
Hatteras le prit; il était en bon état et chargé.
«Les hommes du -Porpoise- ne peuvent être loin,» dit le docteur.
Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine
américaine; ses mains se crispèrent sur le canon glacé.
«En route! en route!» dit-il d'une voix sourde.
On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait
privé de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui
manquait.
La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait de
plus en plus lente; on gagnait à peine quelques milles par
vingt-quatre heures, et, malgré l'économie la plus stricte, les vivres
diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au delà de la
quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en avant.
Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une
gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau de
glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié
sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir.
Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande
catastrophe; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant
les épaves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec
soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas à sa vue; mais en
vain.
De tristes pensées lui venaient à l'esprit: en effet, s'il découvrait
ces infortunés, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses
compagnons et lui commençaient à manquer de tout; leurs vêtements se
déchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufragés fussent
nombreux, et ils périssaient tous de faim. Hatteras semblait porté à
les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son
équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la
sûreté de tous?
Mais ces étrangers, c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être
des compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la
leur enlever? Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet
égard. Bell ne répondit pas. Ses propres souffrances lui
endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il
s'en rapporta donc à la Providence.
Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses
membres déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un
brouillard autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient
sa dernière heure. L'expression de son visage était terrible,
désespérée, avec des regards de colère impuissante adressés au
capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une suite de
reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être!
Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait,
plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais!
La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence;
trois fois la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur
ces infortunés, les aveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus
arrachés aux glaçons environnants. Les chiens hurlaient
lamentablement; Simpson restait exposé à cette cruelle température.
Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne
défendait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une
rafale, plus rapide, l'enleva une quatrième fois, et l'entraîna dans
son tourbillon au milieu d'épouvantables sifflements.
«Ah! c'est trop souffrir! s'écria Bell.
--Du courage! du courage!» répondit le docteur en s'accrochant à lui
pour ne pas être roulé dans les ravins.
Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à
demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses
yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieu de sa
menace inachevée.
«Mort! s'écria le docteur.
--Mort!» répéta Bell.
Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du
vent.
C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce
climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à
payer de sa vie, après d'incalculables souffrances, l'entêtement
intraitable du capitaine. Ce mort l'avait traité d'assassin, mais
Hatteras ne courba pas la tête sous l'accusation. Cependant, une
larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sur sa joue pâle.
Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté
sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions
hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre
dans son effrayante immobilité.
Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du
crépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête
qui mugisssait autour de lui.
CHAPITRE XXXII.
LE RETOUR AU FORWARD.
Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans
le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre marquait
trente-trois degrés au dessous de zéro (-37° centigr.). Les premières
lueurs du crépuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer
quelques jours plus tard.
Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix
douce et triste il leur dit:
«Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point
signalé par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire
de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous
exposer à une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons
retourner sur nos pas.
--C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je
vous aurais suivi jusqu'où il vous eût plut de me mener, mais notre
santé s'affaiblit de jour en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied
devant l'autre; j'approuve complètement ce projet de retour.
--Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras.
--Oui, capitaine, répondit le charpentier.
--Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos.
Ce n'est pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je
pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans
laquelle puissent se refaire nos forces.
Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur;
Bell prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa
construction, et bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la
ravine où la dernière halte avait eu lieu.
Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre
son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion
inutile, payée de la mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau
de charbon! qu'allait devenir l'équipage? qu'allait-il faire sous
l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter
davantage.
Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le
traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminué d'ailleurs, et ne
pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vêtements usés,
déchirés, imprégnés de neige et durcis par la gelée; des moccassins et
des snow-shoes nouveaux remplacèrent les anciens mis hors d'usage. Ces
travaux prirent la journée du 29 et la matinée du 30; d'ailleurs, les
trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pour
l'avenir.
Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur
les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les
singulières allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal
tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus qui
paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était une sorte
d'élévation, de renflement du sol produit par différentes couches de
glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit
bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son maître et
semblant l'interroger.
Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la
présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas
encore eu le temps d'enterrer.
Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même; on
devait repartir le lendemain matin des le crépuscule.
Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le
fond de la ravine; l'éminence signalée par Duk offrait un emplacement
favorable pour y déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément
pour le soustraire à la griffe des ours.
Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de
neige molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup
de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en
retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre.
De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequel se
trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé.
«Hein? fit le docteur.
--Qu'est-ce que cela veut dire?» demanda Bell en suspendant son
travail.
Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt.
Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser
l'épaisse couche de glace.
«Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit
le docteur.
--Cela y ressemble, répondit Bell.
--Continuez!» fit Hatteras.
Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au
quart pleine de pemmican.
«Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée
avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.
--Cela est à craindre, répondit le docteur, car...»
Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce
dernier, écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et
glacée qui sortait par l'interstice des glaçons.
«Un cadavre! s'écria le docteur.
--Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras, c'est une tombe.»
Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine
d'années, dans un état parfait de conservation; il avait le vêtement
des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire à quelle époque
remontait sa mort.
Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d'un homme de
cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances
qui l'avaient tué.
«Ce ne sont pas des corps enterrés, s'écria le docteur; ces malheureux
ont été surpris par la mort, tels que nous les trouvons.
--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell.
--Continuez! continuez!» disait Hatteras.
Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace
renfermait de cadavres humains!
«Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à
nous-mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée.
Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!»
La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième
corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence
cadavérique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut
surprendre encore quelques symptômes d'existence.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis
qu'Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée.
Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé; il ne trouva
sur lui aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna
vigoureusement avec des étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit
peu à peu la vie renaître; mais l'infortuné était dans un état de
prostration absolue, et complètement privé de la parole; sa langue
adhérait à son palais, comme gelée.
Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements; elles étaient
vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et
revint vers Hatteras.
Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait
fouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment
à demi brûlé d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces
mots:
... tamont, .... -orpoise- w-Yorck,
«Altamont, s'écria le docteur! du navire -le Porpoise-! de New-York!
--Un Américain! fit Hatteras en tressaillant.
--Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot
de cette épouvantable énigme.»
Il retourna près du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait
pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à
la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne
parlait, mais enfin il vivait!
Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur
«Il faut cependant que nous partions.
--Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé; nous y
transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons au navire.
--Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.»
Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la
maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps
d'Altamont.
Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier
souvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent
leur marche vers le navire.
Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint de lui-même s'offrir
pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience et la
résolution d'un groënlandais.
Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à
peu près les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de
février, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface
résistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la température,
mais non des tourbillons et du vent.
Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier;
chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et
le docteur étaient au bout de leurs forces, presque aveugles et à demi
écloppés; le charpentier ne pouvait marcher sans béquilles.
Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète;
parfois on désespérait de lui, mais des soins intelligents le
ramenaient à l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu
grand besoin de se soigner lui-même, car sa santé s'en allait avec les
fatigues.
Hatteras songeait au -Forward-! à son brick! Dans quel état allait-il
le retrouver? Que se serait-il passé à bord? Johnson aurait-il pu
résister à Shandon et aux siens? Le froid avait été terrible! Avait-on
brûlé le malheureux navire? ses mâts, sa carène, étaient-ils
respectés?
En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût
voulu voir son -Forward- de plus loin.
Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas
devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se
balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans
les brumes grises du ciel!
«Cette fumée!» s'écria-t-il.
Son coeur battit à se briser.
--Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons qui
l'avaient rejoint; mon navire brûle!
--Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartit
Bell. Ce ne peut être -le Forward-!
--Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de
mirage qui le fait paraître plus rapproché de nous!
--Courons!» s'écria Hatteras en devançant ses compagnons.
Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent
rapidement sur les traces du capitaine.
Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible!
le brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui;
les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait à
l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutumés.
A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait
là, impuissant, en face de cet incendie qui tordait -le Forward- dans
ses flammes.
Cet homme était seul, et cet homme, c'était le vieux Johnson.
Hatteras courut à lui.
«Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altérée.
--Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez! pas un pas de
plus!
--Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace.
--Les misérables! répondit Johnson; partis depuis quarante-huit
heures, après avoir incendié le navire;
--Malédiction!» s'écria Hatteras.
Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les
ice-bergs se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée
alla s'enrouler dans les nuages, et -le Forward-, éclatant sous
l'effort de sa poudrière enflammée, se perdit dans un abîme de feu.
Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras.
Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d'un coup.
«Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite!
les forts réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur,
vous avez la science; moi, j'ai la foi! le pôle nord est là-bas! à
l'oeuvre donc, à l'oeuvre!»
Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles.
Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce
mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le
quatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régions
polaires!SECONDE PARTIE
LE DÉSERT DE GLACE
CHAPITRE I
L'INVENTAIRE DU DOCTEUR
C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever
jusqu'au nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de
découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire
tout ce qui était dans la limite des forces humaines. Après avoir
lutté pendant neuf mois contre les courants, contre les tempêtes,
après avoir brisé les montagnes de glace et rompu les banquises, après
avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans les
régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les
travaux de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire
l'histoire des découvertes polaires, après avoir poussé son brick le
-Forward- au-delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la
moitié de la tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis!
La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les
épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans
une épouvantable situation: des dix-huit hommes embarqués à bord du
brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à
plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!
L'explosion du -Forward-, qui venait de sauter devant eux, leur
enlevait les derniers moyens d'existence.
Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette
terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les
meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Il avait fait appel à
l'énergie, à la science du docteur Clawbonny. au dévouement de Johnson
et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise, il osa parler
d'espoir dans cette situation désespérée; il fut entendu de ses
vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répondait de
leur courage à venir.
Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se
rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons
arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de
la catastrophe.
Du -Forward-, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si
cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris
informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux
de câbles brûlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au
loin, quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l'ice-field,
témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard
d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon
semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature
dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas
de glaces; les icebergs, en partie fondus à la chaleur de l'incendie,
avaient déjà recouvré leur dureté de granit.
Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses
collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses
livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il
contemplait d'un oeil humide cet immense désastre, pensant, non pas à
l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si
directement.
Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait
la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses
compagnons révoltés, en défendant le navire confié à sa garde.
Le docteur lui tendit une main que le maître d'équipage serra
tristement.
«Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.
--Qui peut le prévoir? répondit Johnson.
--Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir,
et soyons hommes!
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison;
c'est au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes
résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en
tirer.
--Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à
lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison
où l'on a passé sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau
reconnaissable!
--Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et
de planches pût ainsi nous tenir au coeur!
--Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de
lui, elle n'a même pas échappé à la destruction?
--Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont
abandonnés, l'ont emmenée avec eux!
--Et la pirogue?
--Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc
encore chaudes, voilà tout ce qu'il en reste.
--Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]?
[1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle
à volonté.
--Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre
excursion.
--C'est peu, dit le docteur.
--Les misérables traîtres qui ont fui! s'écria Johnson. Puisse le ciel
les punir comme ils le méritent!
--Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que
la souffrance les a durement éprouvés! Les meilleurs seuls savent
rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons
nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!»
Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants
silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.
«Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson.
--Il est resté à un mille en arrière.
--Sous la garde de Simpson?
--Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue.
--Mort! s'écria le maître d'équipage.
--Mort! répondit le docteur.
--L'infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions
pas envier son sort!
--Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous
rapportons un mourant.
--Un mourant?
--Oui! le capitaine Altamont.»
Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur
rencontre.
«Un Américain! dit Johnson en réfléchissant.
--Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union.
Mais qu'est-ce que ce navire le -Porpoise- évidemment naufragé, et que
venait-il faire dans ces régions?
--Il venait y périr, répondit Johnson; il entraînait son équipage à la
mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux!
Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il
été atteint?
--Ce gisement de charbon! répondit le docteur.
--Oui», fit Johnson.
Le docteur secoua tristement la tête.
«Rien? dit le vieux marin.
--Rien! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route!
Nous n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher!
--Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?
--Non!
--Pas de vivres?
--Non!
--Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!»
Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour
envisager en face cette terrible situation.
«Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au
moins! nous savons à quoi nous en tenir! Mais allons au plus pressé;
la température est glaciale; il faut construire une maison de neige.
--Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis
nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous
tiendrons conseil avec Hatteras.
--Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier
lui-même, il doit bien souffrir!»
Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons.
Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son
habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait
repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire?
Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de ses projets
anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière puisque les hommes,
les éléments, tout conspirait contre sa tentative?
Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas
au-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés
une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36°
centigrades).
Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait
inanimé; son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de
se faire geler tout d'un bloc.
Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non
sans peine à le tirer de sa torpeur.
«Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre;
relève-toi; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous
faut un abri! As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige?
Viens m'aider, Bell! Voilà un iceberg qui ne demande qu'à se laisser
creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer
ici, du courage et du coeur!»
Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux
marin.
«Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la
peine d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens.
--Je suis prêt à partir, répondit le docteur; dans une heure, je serai
de retour.
--L'accompagnez-vous, capitaine?» ajouta Johnson en se dirigeant vers
Hatteras.
Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la
proposition du maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix
douce:
«Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il
faut qu'avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai
besoin d'être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez
convenable pour le présent. Je songe à l'avenir.»
Johnson revint vers le docteur.
«C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute
colère; jamais sa voix ne m'a paru si affable.
--Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi,
Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver!»
Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le
bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de
cette brume que la lune rendait presque lumineuse.
Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin
excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence;
il n'y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement un grand bloc; la
glace, très dure, rendait pénible l'emploi du couteau; mais, en
revanche, cette dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt
Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant
au-dehors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte.
Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidemment,
il ne voulait pas aller jusqu'à l'emplacement de son malheureux brick.
Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientôt de retour; il
ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la
tente; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à
peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette
troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos.
Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en
furetant de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle
que l'explosion avait à peu près respecté et dont le tuyau déformé put
être redressé facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au
bout de trois heures, la maison de glace était logeable; on y installa
le poêle; on le bourra avec les éclats de bois; il ronfla bientôt, et
répandit une bienfaisante chaleur.
L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les
couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières
provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent
les réconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun
respecta son silence.
Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le
suivre au-dehors.
«Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui
nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'état de nos
richesses; elles sont répandues ça et là; il s'agit de les rassembler;
la neige peut tomber d'un moment à l'autre, et il nous serait
impossible de retrouver ensuite la moindre épave du navire.
--Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois,
voilà ce qui a pour nous une importance immédiate.
--Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de
manière à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le
centre, puis nous gagnerons la circonférence.»
Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace
qu'avait occupé le -Forward-; chacun examina avec soin, à la lumière
douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut une véritable
chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir
d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il découvrait
quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et
leurs débris jonchaient le champ de glace.
La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre
d'objets n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de
la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées; les branches rompues
de l'hélice, lancées à vingt toises du navire, pénétraient
profondément dans la neige durcie; les cylindres faussés avaient été
arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur toute sa
longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes,
apparaissait à demi écrasée sous un énorme glaçon; les clous, les
crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les
feuilles du doublage, tout le métal du brick s'était éparpillé au loin
comme une véritable mitraille.
Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait
aucune utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait
rechercher, avant tout, c'étaient les vivres, et le docteur faisait
peu de trouvailles en ce genre.
«Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située
près de la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par
l'explosion; ce qui n'a pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est
grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois
pas trop ce que nous deviendrons.»
Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur
parvint à recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de
livres environ, et quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur
une neige encore molle, avaient échappé à la destruction et
renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie.
[1] Préparation de viande condensée.
Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela
venait à propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à
combattre le scorbut.
Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se
firent part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu
importantes sous le rapport des vivres: à peine quelques pièces de
viande salée, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de
biscuit, une petite réserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ
deux livres de café récolté grain à grain sur la glace.
Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés;
évidemment l'incendie les avait dévorés.
En somme, le docteur et le maître d'équipage recueillirent des vivres
pour trois semaines au plus du strict nécessaire; c'était peu pour
refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite de circonstances
désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatteras se voyait à la
veille de manquer d'aliments.
Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de
ses mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ;
mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison
de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces débris informes, on ne
saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une
chaloupe.
«Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y
faut pas songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse
tirer parti; tout cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques
jours, et après....
--Après? dit le docteur.
--A la grâce de Dieu!» répondit le brave marin.
Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le
traîneau; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens
fatigués, retournèrent sur le théâtre de l'explosion, chargèrent ces
restes de la cargaison si rares, mais si précieux, et les rapportèrent
auprès de la maison de glace; puis, à demi gelés, ils prirent place
auprès de leurs compagnons d'infortune.
CHAPITRE II
LES PREMIÈRES PAROLES D'ALTAMONT
Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques
instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un
vif éclat dans une atmosphère plus refroidie.
Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de
quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses
instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field
n'avait pas encore dérivé.
Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la
maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas
être celle du sommeil.
Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance;
le docteur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la
veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace,
et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds
d'épaisseur.
Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied
dehors; heureusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins
paraissait telle à ces voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien,
si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fumée
à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brûlantes de
thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses
températures.
Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom,
éprouvaient un bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis
longtemps; aussi ne songeaient-ils qu'à ce présent, à cette
bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant et défiant
presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine.
L'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie; il ouvrait
les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lèvres portaient les
traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il
entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tête en
signe de remerciement; il se voyait sauvé de son ensevelissement sous
la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel
court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dans quinze
jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient
absolument.
Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du
docteur, de Johnson et de Bell.
«Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution
définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai
Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui
nous perd a été accompli.
--A quoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il
n'y faut plus penser.
--J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit de
Johnson, je n'y penserai plus.
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