forment autant de degrés qu'il faudra franchir, et qu'on ne peut
apercevoir d'en bas, se découvrent aux yeux et reculent encore, par les
lois de la perspective, ce sommet si désiré. Le glacier des Bossons,
dans toute sa splendeur, se hérisse d'aiguilles de glace et de séracs
(blocs de glace ayant quelquefois jusqu'à dix mètres de côté), qui
semblent battre, comme les flots d'une mer irritée, les parois des
rochers des Grands-Mulets, dont la base disparaît au milieu d'eux.
Ce spectacle merveilleux n'était pas fait pour me refroidir, et plus que
jamais je me promis d'explorer ce monde encore inconnu pour moi.
Mon compagnon de voyage se laissait également gagner par l'enthousiasme,
et, à partir de ce moment, je commençai à croire que je n'irais pas seul
au mont Blanc.
Nous redescendîmes à Chamonix; le temps s'améliorait de plus en plus; le
baromètre continuait lentement son mouvement ascensionnel: tout se
préparait pour le mieux.
Le lendemain, dès l'aube, je courus chez le guide-chef. Le ciel était
sans nuages: le vent, presque insensible, s'était fixé au nord-est. La
chaîne du mont Blanc, dont les sommets principaux se doraient aux rayons
du soleil levant, semblait engager les nombreux touristes à lui rendre
visite. On ne pouvait, sans impolitesse, refuser une aussi aimable
invitation. M. Balmat, après avoir consulté son baromètre, déclara
l'ascension faisable et me promit les deux guides et le porteur
prescrits par le règlement. Je lui en laissai le choix. Mais un incident
auquel je ne m'attendais pas vint jeter quelque trouble dans les
préparatifs du départ.
En sortant du bureau du guide-chef, je rencontrai Édouard Ravanel, mon
guide de la veille.
«Est-ce que monsieur va au mont Blanc? me dit-il.
--Oui, sans doute, répondis-je. Ne trouvez-vous pas le moment bien
choisi?»
Il réfléchit quelques minutes, et d'un air un peu contraint:
«Monsieur, me dit-il, vous êtes mon voyageur; je vous ai accompagné hier
au Brevent, je ne puis donc vous abandonner, et puisque vous allez
là-haut, j'irai avec vous, si vous voulez bien accepter mes services.
C'est votre droit, car pour toutes les courses dangereuses le voyageur
peut choisir ses guides. Seulement, si vous acceptez mon offre, je vous
demande de m'adjoindre mon frère, Ambroise Ravanel, et mon cousin,
Gaspard Simon. Ce sont de jeunes et vigoureux gars; ils n'aiment pas
plus que moi un semblable voyage, mais ils ne bouderont pas à l'ouvrage,
et je vous réponds d'eux comme de moi-même.»
Ce garçon m'inspirait toute confiance. J'acceptai, et j'allai sans
perdre de temps prévenir le guide-chef du choix que j'avais fait.
Mais, pendant ces pourparlers, M. Balmat avait commencé ses démarches
près des guides en suivant leur tour de rôle. Un seul avait accepté,
Édouard Simon. On attendait la réponse d'un autre, nommé Jean Carrier.
Elle n'était pas douteuse, car cet homme avait déjà fait vingt-neuf fois
l'ascension du mont Blanc. Je me trouvai donc fort embarrassé. Les
guides que j'avais choisis étaient tous d'Argentière, commune située à
six kilomètres de Chamonix. Aussi ceux de Chamonix accusaient-ils
Ravanel de m'avoir influencé en faveur de sa famille, ce qui était
contraire au règlement.
Pour couper court à la discussion, je pris pour troisième guide Édouard
Simon, qui avait déjà fait ses préparatifs.
Il ne m'était pas utile si je montais seul, mais il devenait
indispensable si mon ami m'accompagnait.
Ceci réglé, j'allai prévenir Donatien Levesque. Je le trouvai dormant du
sommeil du juste qui a parcouru la veille quinze kilomètres dans la
montagne. Le réveil offrit quelques difficultés; mais en lui retirant
d'abord ses draps, puis ses oreillers et enfin ses matelas, j'obtins
quelque résultat, et je parvins à lui faire comprendre que je me
préparais au grand voyage.
«Eh bien! me dit-il en bâillant, je vous accompagnerai jusqu'aux
Grands-Mulets, et, là, j'attendrai votre retour.
--Bravo! lui répondis-je, j'ai justement un guide de trop, je
l'attacherai à votre personne.»
Nous achetâmes les objets indispensables aux courses sur les glaciers.
Bâtons ferrés, jambières en gros drap, lunettes vertes s'appliquant
hermétiquement sur les yeux, gants fourrés, voiles verts et
passe-montagnes, rien ne fut oublié. Nous avions chacun d'excellents
souliers à triple semelle, que nos guides firent ferrer à glace. Ce
dernier détail est d'une importance considérable, car il est des moments
dans une pareille expédition où toute glissade serait mortelle,
non-seulement pour soi, mais pour toute la caravane.
Nos préparatifs et ceux de nos guides prirent environ deux heures. Vers
huit heures, on nous amena nos mulets, et nous partons enfin pour le
chalet de la Pierre-Pointue, situé à 2,000 mètres d'altitude, soit 1,000
mètres au-dessus de la vallée de Chamonix, et 2,800 mètres plus bas que
le sommet du mont Blanc.
En arrivant à la Pierre-Pointue, vers dix heures, nous y trouvons un
voyageur espagnol, M. N..., accompagné de deux guides et d'un porteur.
Son guide principal, nommé Paccard, parent du docteur Paccard, qui fit,
avec Jacques Balmat, la première ascension du mont Blanc, était déjà
monté dix-huit fois au sommet. M. N... se disposait, lui aussi, à en
faire l'ascension. Il avait beaucoup voyagé en Amérique et traversé les
Cordillères des Andes du côté de Quito, en passant au milieu des neiges
par les cols les plus élevés; il pensait donc pouvoir, sans trop de
difficultés, mener à bien sa nouvelle entreprise; mais en cela il se
trompait. Il avait compté sans la verticalité des pentes qu'il avait à
franchir, et sans la raréfaction de l'air.
Je me hâte d'ajouter, à son honneur, que s'il réussit à atteindre la
cime du mont Blanc, ce fut grâce à une énergie morale bien rare, car les
forces physiques l'avaient abandonné depuis longtemps.
Nous déjeunâmes à la Pierre-Pointue aussi copieusement que possible.
C'est une mesure de prudence, car généralement l'appétit disparaît dès
qu'on entre dans les régions glacées.
M. N... partit avec ses guides vers onze heures pour les Grands-Mulets.
Nous ne nous mîmes en route qu'à midi. À la Pierre-Pointue cesse le
chemin de mulets. Il faut alors gravir en zigzags un sentier très-raide
qui suit le bord du glacier des Bossons et longe la base de l'aiguille
du Midi. Après une heure d'un travail assez pénible, par une chaleur
intense, nous arrivons à un point nommé la Pierre-à-l'Échelle, situé à
2,700 mètres. Là, guides et voyageurs s'attachent ensemble par une forte
corde, en laissant entre eux un espace de trois à quatre mètres. Il
s'agit en effet d'entrer sur le glacier des Bossons. Ce glacier, d'un
abord difficile, présente de tous côtés des crevasses béantes et sans
fond appréciable. Les parois verticales de ces crevasses ont une couleur
glauque et incertaine, trop séduisante à l'oeil; quand, en s'approchant
avec précaution, on parvient à pénétrer du regard leurs profondeurs
mystérieuses, on se sent attiré vers elles avec violence, et rien ne
semble plus naturel que d'y aller faire un tour.
On s'avance lentement, tantôt en contournant les crevasses, tantôt en
les traversant avec une échelle, ou bien sur des ponts de neige d'une
solidité problématique. C'est alors que la corde joue son rôle. On la
tend pendant le passage dangereux; si le pont de neige vient à manquer,
guide ou voyageur reste suspendu au-dessus de l'abîme. On le retire et
il en est quitte pour quelques contusions. Parfois, si la crevasse est
très-large, mais peu profonde, on descend au fond pour remonter de
l'autre côté. Dans ce cas, la taille des marches dans la glace est
nécessaire, et les deux guides de tête armés d'un «piolet», espèce de
hache ou plutôt d'herminette, se livrent à ce travail pénible et
périlleux.
Une circonstance particulière rend l'entrée des Bossons dangereuse. On
prend le glacier au pied de l'aiguille du Midi et en face d'un couloir
où passent souvent des avalanches de pierres. Ce couloir a environ 200
mètres de largeur. Il faut le traverser promptement, et, pendant le
trajet, l'un des guides fait la faction pour vous avertir du danger s'il
se présente.
En 1869, un guide fut tué à cette place, et son corps, lancé dans le
vide par la chute d'une pierre, alla se briser sur les rochers à 300
mètres plus bas.
Nous étions prévenus; aussi hâtons-nous notre marche autant que notre
inexpérience nous le permet; mais au sortir de cette zone dangereuse,
une autre nous attend qui ne l'est pas moins. Il s'agit de la région des
séracs, immenses blocs de glace dont la formation n'est pas bien
expliquée. Ces séracs sont généralement disposés au bord d'un plateau et
menacent toute la vallée qui se trouve au-dessous d'eux. Un simple
mouvement du glacier ou même une légère vibration de l'atmosphère peut
déterminer leur chute et occasionner les plus graves accidents.
«Messieurs, ici du silence, et passons vite.» Ces paroles, prononcées
d'un ton brutal par l'un des guides, font cesser nos conversations. Nous
passons vite et en silence. Enfin, d'émotion en émotion, nous arrivons à
ce qu'on appelle la -Jonction-, que l'on pourrait nommer plus justement
la -Séparation- violente, par la montagne de la Côte, des glaciers des
Bossons et de Tacconay. À cet endroit, la scène prend un caractère
indescriptible: crevasses aux couleurs chatoyantes, aiguilles de glace
aux formes élancées, séracs suspendus et percés à jour, petits lacs d'un
vert glauque, forment un chaos qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer.
Joignez à cela le grondement des torrents au fond du glacier, les
craquements sinistres et répétés des blocs qui se détachent et se
précipitent en avalanche au fond des crevasses, les tressaillements du
sol qui se fend sous vos pieds, et vous aurez alors une idée de ces
contrées mornes et désolées dont la vie ne se révèle que par la
destruction et la mort.
Après avoir passé la Jonction, on suit pendant quelque temps le glacier
de Tacconay, et on arrive à la côte qui conduit aux Grands-Mulets. Cette
côte, très-inclinée, se gravit en lacets; le guide de tête a soin de
les tracer sous un angle de trente degrés environ quand il y a de la
neige fraîche, pour éviter les avalanches.
Enfin, après trois heures de trajet sur la glace et la neige, nous
arrivons aux Grands-Mulets, rochers hauts de 200 mètres, dominant d'un
côté le glacier des Bossons, de l'autre les plaines inclinées de névé
qui s'étendent jusqu'au pied du dôme du Goûter.
Une petite cabane, construite par les guides vers le sommet du premier
rocher, et située à 3,050 mètres d'altitude, donne asile aux voyageurs
et leur permet d'attendre à l'abri l'heure du départ pour le sommet du
mont Blanc.
On y dîne comme on peut, et on y dort de même; mais le proverbe: «Qui
dort dîne,» n'a aucun sens à cette hauteur, car on n'y peut faire
sérieusement ni l'un ni l'autre.
«Eh bien, dis-je à Levesque, après un simulacre de repas, vous ai-je
exagéré la splendeur du paysage, et regrettez-vous d'être venu
jusqu'ici?
--Je le regrette si peu, me répondit-il, que je suis bien décidé à aller
jusqu'au sommet. Vous pouvez compter sur moi.
--Très-bien, lui dis-je, mais vous savez que le plus dur reste à faire.
--Baste! fit-il, nous en viendrons bien à bout. En attendant, allons
toujours voir le coucher du soleil, qui doit être magnifique.»
En effet, le ciel était resté d'une pureté remarquable.
La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges s'étendait à nos pieds. Au
delà, les rochers des Fiz et l'aiguille de Varan s'élèvent au-dessus de
la vallée de Sallanche et repoussent au troisième plan toute la chaîne
des monts Fleury et du Reposoir. Plus à droite, le Buet avec son sommet
neigeux, plus loin la dent du Midi, dominant de ses cinq crocs la vallée
du Rhône. Derrière nous, les neiges éternelles, le dôme du Goûter, les
monts Maudits et enfin le mont Blanc.
Peu à peu l'ombre envahit la vallée de Chamonix et atteint tour à tour
chacun des sommets qui la dominent à l'ouest. La chaîne du mont Blanc
reste seule lumineuse et semble entourée d'un nimbe d'or. Bientôt
l'ombre gagne le dôme du Goûter et les monts Maudits. Elle respecte
encore le géant des Alpes. Nous suivons avec admiration cette
disparition lente et progressive de la lumière. Elle se maintient
quelque temps sur le dernier sommet, en nous donnant l'espoir insensé
qu'elle ne le quittera pas. Mais au bout de quelques minutes, tout
s'assombrit, et à ces teintes si vivantes succèdent les couleurs livides
et cadavéreuses de la mort. Je n'exagère rien: celui qui aime les
montagnes me comprendra.
Après avoir assisté à cette scène grandiose, nous n'avions plus qu'à
attendre l'heure du départ. Nous devions nous mettre en route à deux
heures du matin. Chacun s'étend sur son matelas.
Dormir, il n'y faut pas songer; causer, pas davantage. On est absorbé
par des idées plus ou moins sombres; c'est la nuit qui précède la
bataille, avec cette différence que rien ne vous oblige à engager le
combat. Deux courants d'idées se disputent la possession de votre
esprit. C'est le flux et le reflux de la mer, chacun l'emporte à son
tour. Les objections à une semblable entreprise ne manquent pas. À quoi
bon courir cette aventure? Si on réussit, quel avantage en peut-on
retirer? S'il arrive un accident, que de regrets! Alors l'imagination
s'en mêle; toutes les catastrophes de la montagne se présentent à votre
esprit. Vous rêvez ponts de neige manquant sous vos pas, vous vous
sentez précipité dans ces crevasses béantes, vous entendez les
craquements terribles de l'avalanche qui se détache et va vous
ensevelir, vous disparaissez, le froid de la mort vous saisit, et vous
vous débattez dans un effort suprême!...
Un bruit strident, quelque chose d'horrible se produit à ce moment.
«L'avalanche! l'avalanche! criez-vous.
--Qu'est-ce que vous avez? qu'est-ce que vous faites?» s'écrie Levesque,
réveillé en sursaut.
Hélas! c'est un meuble que, dans le suprême effort de mon cauchemar, je
viens de culbuter avec fracas! Cette avalanche prosaïque me rappelle à
la réalité. Je ris de mes terreurs, le courant contraire reprend le
dessus, et avec lui les idées ambitieuses. Il ne tient qu'à moi, avec un
peu d'effort, de fouler ce sommet si rarement atteint! C'est une
victoire comme une autre! Les accidents sont rares, très-rares! Ont-ils
eu lieu même? De la cime le spectacle doit être si merveilleux! Et puis,
quelle satisfaction d'avoir accompli ce que tant d'autres n'ont osé
entreprendre!
À ces pensées, mon âme se raffermit, et c'est avec calme que j'attends
le moment du départ.
Vers une heure, les pas des guides, leurs conversations, le bruit des
portes qu'on ouvre nous indiquent que le moment approche. Bientôt M.
Ravanel entre dans notre chambre:
«Allons, messieurs, debout, le temps est magnifique. Vers dix heures
nous serons au sommet.»
À ces paroles, nous sautons à bas de nos lits et nous procédons
lestement à notre toilette. Deux de nos guides, Ambroise Ravanel et son
cousin Simon, partent en avant pour explorer le chemin. Ils sont munis
d'une lanterne qui doit nous indiquer la direction à suivre, et armés de
leur piolet pour faire la route et tailler des pas dans les endroits
trop difficiles. À deux heures, nous nous attachons tous ensemble. Voici
l'ordre de marche: devant moi et en tête, Édouard Ravanel; derrière moi,
Édouard Simon, puis Donatien Levesque; après lui, nos deux porteurs, car
nous avions pris pour second le domestique de la cabane des
Grands-Mulets, et toute la caravane de M. N...
Les guides et les porteurs s'étant réparti les provisions, on donne le
signal du départ, et nous nous mettons en route au milieu de ténèbres
profondes, en nous dirigeant sur la lanterne qu'ont emportée nos
premiers guides. Ce départ a quelque chose de solennel. On parle peu,
le vague de l'inconnu vous obsède, mais cette situation nouvelle et
violente exalte et rend insensible aux dangers qu'elle comporte. Le
paysage environnant est fantastique. On n'en distingue pas bien les
contours. De grandes masses blanchâtres et indécises, avec des taches
noires un peu plus accusées, ferment l'horizon. La voûte céleste brille
d'un éclat particulier. On aperçoit, à une distance qu'on ne peut
apprécier, la lanterne vacillante des guides qui font la route, et le
lugubre silence de la nuit n'est troublé que par le bruit sec et éloigné
de la hache taillant des pas dans la glace.
On gravit lentement et avec précaution la première rampe, en se
dirigeant vers la base du dôme du Goûter. Au bout de deux heures d'une
ascension pénible, on arrive au premier plateau, nommé Petit-Plateau,
situé au pied du dôme du Goûter, à une hauteur de 3,650 mètres. Après
quelques minutes de repos, on reprend sa marche en inclinant à gauche et
en se dirigeant vers la côte qui conduit au Grand-Plateau.
Mais déjà notre caravane n'est plus aussi nombreuse. M. N..., avec ses
guides, s'est détaché; la fatigue qu'il éprouve l'oblige à prendre un
peu plus de repos.
Vers quatre heures et demie, l'aube commença à blanchir l'horizon. Nous
franchissions à ce moment la rampe qui conduit au Grand-Plateau, où nous
arrivons sans encombre Nous étions à 3,900 mètres. Nous avions bien
gagné notre déjeuner. Contre l'habitude, Levesque et moi, nous avions
bon appétit. C'était bon signe. Nous nous installâmes donc sur la neige
et nous fîmes un repas de circonstance. Nos guides, joyeux,
considéraient notre succès comme assuré. Pour moi, je trouvais qu'ils
allaient un peu vite en besogne.
Quelques instants plus tard, M. N... nous rejoignit. Nous insistâmes
vivement pour qu'il prit quelque nourriture. Il refusa obstinément. Il
éprouvait cette contraction de l'estomac si commune dans ces parages, et
il était fort abattu.
Le Grand-Plateau mérite une description particulière. À droite s'élève
le dôme du Goûter. En face de soi, le mont Blanc, qui le domine encore
de 900 mètres. À gauche, les rochers Rouges et les monts Maudits. Ce
cirque immense est partout d'une blancheur éblouissante. Il présente de
tous côtés d'énormes crevasses. C'est dans l'une d'elles que furent
engloutis, en 1820, trois des guides qui accompagnaient le docteur Hamel
et le colonel Anderson. Depuis cette époque, en 1864, un autre guide,
Ambroise Couttet, y a trouvé la mort.
Il faut traverser ce plateau avec de grandes précautions, car il y
existe souvent des crevasses cachées par la neige. De plus, il est
fréquemment balayé par les avalanches. Le 13 octobre 1866; un voyageur
anglais et trois de ses guides furent ensevelis sous une montagne de
glace tombée du mont Blanc. Après un travail des plus périlleux, on
parvint à retrouver les corps des trois guides. On s'attendait à chaque
instant à découvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint
s'abattre sur la première et obligea les travailleurs à renoncer à leur
recherche.
Trois routes s'offraient à nous. La route ordinaire, qui consiste à
prendre tout à fait à gauche, sur la base des monts Maudits, une espèce
de vallée appelée Porche ou Corridor, conduit par des pentes modérées au
haut du premier escarpement des rochers Rouges.
La seconde, moins fréquentée, prend à droite par le dôme du Goûter et
mène au sommet du mont Blanc par l'arête qui relie ces deux montagnes.
Il faut pendant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader
une tranche de glace vive assez difficile, nommée la Bosse-du-Dromadaire.
La troisième route consiste à monter directement au sommet du Corridor,
en gravissant un mur de glace haut de 250 mètres, qui longe le premier
escarpement des rochers Rouges.
Les guides ayant déclaré la première route impraticable en raison des
crevasses récentes qui la barraient entièrement, il nous restait le
choix entre les deux autres. Pour moi, j'opinais pour la deuxième, qui
passe par la Bosse-du-Dromadaire; mais elle fut jugée trop dangereuse,
et il fut décidé que nous attaquerions le mur de glace qui conduit au
sommet du Corridor.
Quand une décision est prise, le mieux est de l'exécuter sans retard.
Nous traversons donc le Grand-Plateau et nous arrivons au pied de cet
obstacle vraiment effrayant.
Plus nous avançons, plus son inclinaison semble se rapprocher de la
verticale. En outre, plusieurs crevasses que nous n'avions pas aperçues
s'ouvrent à ses pieds.
Nous commençons néanmoins cette difficile ascension. Le premier guide
de tête ébauche les marches, le second les achève. Nous faisons deux pas
par minute. Plus nous montons, plus l'inclinaison augmente. Nos guides
eux-mêmes se consultent sur la route à suivre; ils parlent en patois et
ne sont pas toujours d'accord, ce qui n'est pas bon signe. Enfin,
l'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les
mollets du guide qui nous précède. Une mitraille de morceaux de glace
produite par la taille des pas nous aveugle et rend notre position
encore plus pénible. Alors, m'adressant à nos guides de tête:
«Ah ça, leur dis-je, c'est très-bien de monter par là! Cela n'est pas
une grande route, j'en conviens, mais c'est encore praticable.
Seulement, par où nous ferez-vous redescendre?
--Oh! monsieur, me répondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons
un autre chemin.»
Enfin, après deux heures de violents efforts, et après avoir taillé plus
de quatre cents marches dans cette montée effrayante, nous arrivons à
bout de forces au sommet du Corridor.
Nous traversons alors un plateau de neige légèrement incliné, et nous
côtoyons une immense crevasse qui nous barre la route. À peine
l'avons-nous tournée qu'un cri d'admiration s'échappe de nos poitrines.
À droite le Piémont et les plaines de la Lombardie sont à nos pieds. À
gauche, les massifs des Alpes Pennines et de l'Oberland, couronnés de
neige, élèvent leurs cimes incomparables. Le mont Rose et le Cervin
seuls, nous dominent encore, mais bientôt nous les dominerons à notre
tour.
Cette réflexion nous ramène au but de notre expédition. Nous tournons
nos regards vers le mont Blanc et nous restons stupéfaits.
«Dieu! qu'il est encore loin! s'écrie Levesque.
--Et haut!» ajoutai-je.
C'était en effet désespérant. Le fameux mur de la côte, si redouté,
qu'il fallait absolument franchir, était devant nous avec son
inclinaison de cinquante degrés. Mais, après avoir escaladé le mur du
Corridor, il ne nous effrayait pas. Nous prenons une demi-heure de
repos, puis nous continuons notre route; mais nous nous aperçûmes
bientôt que les circonstances atmosphériques n'étaient plus les mêmes.
Le soleil nous frappait de ses rayons ardents, et leur réflexion sur la
neige doublait notre supplice. La raréfaction de l'air commençait à se
faire cruellement sentir. Nous avancions lentement, en faisant des
haltes fréquentes, et nous finissons par atteindre le plateau qui domine
le second escarpement des rochers Rouges. Nous étions au pied du mont
Blanc. Il s'élevait, seul et majestueux, à une hauteur de 200 mètres
au-dessus de nous. Le mont Rose lui-même avait baissé pavillon!
Levesque et moi, nous étions absolument à bout de forces. Quant à M.
N..., qui nous avait rejoints au sommet du Corridor, on peut dire qu'il
était insensible à la raréfaction de l'air, car il ne respirait plus,
pour ainsi dire.
Nous commençons enfin à escalader le dernier degré. Nous faisions dix
pas et nous nous arrêtions, nous trouvant dans l'impossibilité absolue
d'aller plus loin. Une contraction douloureuse de la gorge rendait notre
respiration encore plus difficile. Nos jambes nous refusaient le
service, et je compris alors cette expression pittoresque de Jacques
Balmat, quand, en racontant sa première ascension, il dit que «ses
jambes semblaient ne plus tenir qu'à l'aide de son pantalon». Mais un
sentiment plus fort dominait la matière, et si le corps demandait grâce,
le coeur, répondant: Excelsior! Excelsior! étouffait ces plaintes
désespérées, et poussait en avant et malgré elle notre pauvre machine
détraquée. Nous passons ainsi les Petits-Mulets, rochers situés à 4,666
mètres, et, après deux heures d'efforts surhumains, nous dominons enfin
la chaîne entière. Le mont Blanc est sous nos pieds!
Il était midi quinze minutes.
L'orgueil du succès nous remit promptement de nos fatigues. Nous avions
donc enfin conquis cette cime redoutée! Nous dominions toutes les
autres, et cette pensée, que le mont Blanc seul peut faire naître, nous
plongeait dans une émotion profonde. C'était l'ambition satisfaite, et,
pour moi surtout, un rêve devenu réalité!
Le mont Blanc est la plus haute montagne de l'Europe. Un certain nombre
de montagnes en Asie et en Amérique sont plus élevées, mais à quoi bon
les affronter, si, par impossibilité absolue d'en atteindre la cime, on
doit en fin de compte rester dominé par elles?
D'autres, telles que le Cervin, par exemple, sont d'un accès encore plus
difficile, mais le sommet de ce mont, nous l'apercevons à quatre cents
mètres au-dessous de nous!
Et puis, quel spectacle pour nous récompenser de nos peines! Le ciel,
toujours pur, avait pris une teinte d'un bleu très-foncé. Le soleil,
dépouillé d'une partie de ses rayons, avait perdu son éclat, comme dans
une éclipse partielle. Cet effet, dû à la raréfaction de l'atmosphère,
était d'autant plus sensible que les montagnes et les plaines
environnantes étaient inondées de lumière. Aussi, aucun détail ne nous
échappait.
Au sud-est, les montagnes du Piémont, et plus loin les plaines de la
Lombardie, fermaient notre horizon. Vers l'ouest, les montagnes de la
Savoie et celles du Dauphiné; au delà, la vallée du Rhône. Au
nord-ouest, le lac de Genève, le Jura; puis, en redescendant vers le
sud, un chaos de montagnes et de glaciers, quelque chose
d'indescriptible, dominé par le massif du mont Rose, les
Mischabelhoerner, le Cervin, le Weishorn, la plus belle des cimes, comme
l'appelle le célèbre ascensionniste Tyndall, et plus loin par la
Jungfrau, le Monch, l'Eiger et le Finsteraarhorn.
On ne peut évaluer à moins de soixante lieues l'étendue de notre rayon.
Nous découvrions donc cent vingt lieues de pays au moins.
Une circonstance particulière vint encore augmenter la beauté du
spectacle. Des nuages se formèrent du côté de l'Italie et envahirent les
vallées des Alpes Pennines, mais sans en voiler les sommets. Nous eûmes
bientôt sous les yeux un second ciel, un ciel inférieur, une mer de
nuages d'où émergeait tout un archipel de pics et de montagnes couverts
de neige. C'était quelque chose de magique que le plus grand des poëtes
rendrait à peine.
Le sommet du mont Blanc forme une arête dirigée du sud-ouest au
nord-est, longue de deux cents pas et large d'un mètre au point
culminant. On dirait une coque de navire renversé, la quille en l'air.
Chose très-rare, la température était alors fort élevée, 10 degrés
au-dessus de zéro. L'air était presque calme. Parfois une légère brise
d'est se faisait sentir.
Le premier soin de nos guides avait été de nous placer tous en ligne sur
la crête faisant face à Chamonix, pour qu'on pût d'en bas facilement
nous compter et s'assurer que personne ne manquait à l'appel. Nombre de
touristes s'étaient rendus au Brevent et au Jardin pour suivre notre
ascension. Ils purent en constater le succès.
Mais ce n'est pas tout que de monter, il fallait songer à redescendre.
Le plus difficile, sinon le plus fatigant, restait à faire; et puis, on
quitte à regret une sommité conquise au prix de tant de labeurs; le
ressort qui vous poussait en montant, ce besoin de dominer, si naturel
et si impérieux, vous fait défaut; vous marchez sans ardeur, en
regardant souvent en arrière!
Il fallut pourtant se décider. Après une dernière libation du Champagne
traditionnel, nous nous mettons en route. Nous étions restés une heure
au sommet. L'ordre de marche était changé. La caravane de M. N... était
en tête, et sur la demande de son guide, Paccard, nous nous attachons
tous ensemble. L'état de fatigue dans lequel se trouvait M. N..., que
ses forces trahissaient, mais non sa volonté, pouvait faire craindre des
chutes que nos efforts réunis parviendraient peut-être à arrêter.
L'événement justifia notre appréhension. En descendant le mur de la
côte, M. N... fit plusieurs faux pas. Ses guides, très vigoureux et très
habiles, purent heureusement l'arrêter au passage; mais les nôtres,
craignant avec raison que la caravane tout entière ne fût entraînée,
voulurent se détacher. Levesque et moi, nous nous y opposons, et, en
prenant les plus grandes précautions, nous arrivons sans encombre au bas
de cette côte vertigineuse qu'il faut descendre en avant. Il n'y a pas
d'illusion possible; l'abîme, le vide presque sans fond est devant vous,
et les morceaux de glace détachés qui passent près de vous en
bondissant, avec la rapidité d'une flèche, vous montrent parfaitement la
route que prendrait la caravane si vous veniez à manquer.
Une fois ce mauvais pas franchi, je commençai à respirer. Nous
descendions les pentes peu inclinées qui conduisent au sommet du
Corridor. La neige, ramollie par la chaleur, cédait sous nos pas; nous y
enfoncions jusqu'au genou, ce qui rendait notre marche très fatigante.
Nous suivions toujours nos traces du matin, et je m'en étonnais, quand
Gaspard Simon, se tournant vers moi, me dit:
«Monsieur, nous ne pouvons pas prendre d'autre chemin, le Corridor est
impraticable, et il faut absolument redescendre par le mur que nous
avons grimpé ce matin.»
Je communiquai à Levesque cette nouvelle peu agréable.
«Seulement, ajouta Gaspard Simon, je ne crois pas que nous puissions
rester attachés tous ensemble. Au reste, nous verrons comment M. N... se
comportera au début.»
Nous avancions vers ce terrible mur. La caravane de M. N... commençait à
descendre, et nous entendions les paroles assez vives que lui adressait
Paccard. La pente devenait telle, que nous n'apercevions plus ni lui ni
ses guides, quoique nous fussions toujours liés ensemble.
Dès que Gaspard Simon, qui me précédait, put se rendre compte de ce qui
se passait, il s'arrêta, et, après avoir échangé quelques paroles en
patois avec ses collègues, il nous déclara qu'il fallait se détacher de
la caravane de M. N...
«Nous répondons de vous, ajouta-t-il, mais nous ne pouvons répondre des
autres, et s'ils glissent, ils nous entraînerons.»
En disant cela, il se détacha.
Il nous en coûtait beaucoup de prendre ce parti; mais nos guides furent
inflexibles. Nous proposons alors d'envoyer deux d'entre eux prêter
leur concours aux guides de M. N... Ils acceptent avec empressement;
mais, n'ayant pas de corde, ils ne peuvent mettre ce projet à exécution.
Nous commençons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait
à la fois, et au moment où il faisait un pas, tous les autres
s'arc-boutaient, prêts à soutenir la secousse s'il venait à glisser. Le
guide de tête, Édouard Ravanel, avait un rôle des plus périlleux; il
devait refaire les marches qui étaient plus ou moins détruites par le
passage de la première caravane.
Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes précautions.
Notre route nous menait en droite ligne à l'une des crevasses qui
s'ouvraient au pied de l'escarpement. Cette crevasse, quand nous
montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son
ouverture verdâtre et béante nous fascinait. Tous les blocs de glace
détachés par notre passage semblaient s'être donné le mot: en trois
bonds, ils allaient s'y engouffrer, comme dans la gueule du Minotaure.
Seulement, après chaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait;
ici, point: cette crevasse inassouvie s'ouvrait toujours et paraissait
attendre, pour se refermer, une -bouchée plus importante-. Il s'agissait
de n'être pas cette -bouchée-, et c'est à cela que tendaient tous nos
efforts. Pour nous soustraire à cette fascination, à ce vertige moral,
si je puis m'exprimer ainsi, nous essayâmes bien de plaisanter sur la
position scabreuse que nous occupions et dont un chamois n'aurait pas
voulu Nous allâmes jusqu'à fredonner quelques couplets du maestro
Offenbach; mais, pour rester fidèle à la vérité, je dois convenir que
nos plaisanteries étaient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je
crus même remarquer, sans en être surpris, que Levesque s'obstinait à
mettre sur le grand air du -Trovatore- des paroles de -Barbe-Bleue-, ce
qui dénotait une certaine préoccupation. Enfin, pour nous remonter, nous
faisions comme ces faux braves qui chantent dans les ténèbres pour se
donner du coeur.
Nous restons ainsi suspendus entre la vie et la mort pendant une heure,
qui nous parut éternelle, et nous finissons par arriver au bas de cet
escarpement redoutable. Nous y trouvons sains et saufs M. N... et ses
guides.
Après avoir pris quelques minutes de repos, nous continuons notre
marche.
En approchant du Petit-Plateau, Édouard Ravanel s'arrêta brusquement,
et, se tournant vers nous:
«Voyez quelle avalanche! s'écria-t-il. Elle a couvert nos traces.»
En effet, une immense avalanche de glace, tombée du dôme du Goûter,
recouvrait entièrement la route que nous avions suivie le matin pour
traverser le Petit-Plateau. Je ne puis évaluer la masse de cette
avalanche à moins de cinq cents mètres cubes. Si elle s'était détachée
au moment de notre passage, une catastrophe de plus eût été sans doute à
ajouter à la liste déjà trop longue de la nécrologie du mont Blanc.
En présence de ce nouvel obstacle, il fallait ou chercher un autre
chemin, ou passer au pied même de l'avalanche. Vu l'état d'épuisement
dans lequel nous nous trouvions, ce dernier parti était assurément le
plus simple, mais il offrait un danger sérieux. Une paroi de glace de
plus de vingt mètres d'élévation, déjà en partie détachée du dôme du
Goûter, auquel elle ne tenait plus que par un de ses angles, surplombait
la route que nous devions suivre. Cet énorme serac semblait se tenir en
équilibre. Notre passage, en ébranlant l'atmosphère, ne déterminerait-il
pas sa chute? Nos guides se consultèrent. Chacun d'eux examina avec la
lorgnette la fissure qui s'était formée entre la montagne et cette masse
inquiétante. Les arêtes vives et nettes de la fente indiquaient une
cassure récente, évidemment occasionnée par la chute de l'avalanche.
Après une courte discussion, nos guides, ayant reconnu l'impossibilité
de trouver un autre chemin, se décidèrent à tenter ce passage dangereux.
«Il faut marcher très-vite, courir même, si c'est possible, nous
dirent-ils, et, dans cinq minutes, nous serons en sûreté. Allons,
messieurs, un dernier coup de collier!»
Cinq minutes de course, c'est peu de chose pour des gens seulement
fatigués; mais pour nous, qui étions absolument à bout de forces,
courir, même pendant si peu de temps, sur une neige molle, dans laquelle
nous enfoncions jusqu'aux genoux, semblait impraticable. Nous faisons
néanmoins un suprême appel à notre énergie, et, après trois ou quatre
culbutes, tirés par les uns, poussés par les autres, nous atteignons
enfin un monticule de neige, sur lequel nous tombons épuisés. Nous
étions hors de danger.
Il nous fallait quelque temps pour nous remettre. Aussi nous
étendîmes-nous sur la neige avec une satisfaction que tout le monde
comprendra. Les plus grandes difficultés étaient désormais vaincues, et
s'il restait encore quelques dangers à courir, nous pouvions les
affronter sans grande appréhension.
Dans l'espoir d'assister à la chute de l'avalanche, nous prolongeâmes
notre halte, mais nous attendîmes en vain. Comme la journée s'avançait
et qu'il n'était pas prudent de s'attarder dans ces solitudes glacées,
nous nous décidons à continuer notre route, et, vers cinq heures, nous
atteignons la cabane des Grands-Mulets.
Après une mauvaise nuit et un violent accès de fièvre occasionné par les
coups de soleil que nous avions rapportés de notre expédition, nous nous
disposons à regagner Chamonix; mais avant de partir, nous inscrivons,
suivant l'usage, sur le registre déposé à cet effet aux Grands-Mulets,
les noms de nos guides et les principales circonstances de notre voyage.
En feuilletant ce registre, qui contient l'expression plus ou moins
heureuse, mais toujours sincère, des sentiments qu'éprouvent les
touristes à la vue d'un monde si nouveau, je remarquai un hymne au mont
Blanc, écrit en langue anglaise. Comme il résume assez bien mes propres
impressions, je vais essayer de le traduire:
Le mont Blanc, ce géant dont la fière attitude
Écrase ses rivaux, jaloux de sa beauté,
Ce colosse imposant qui, dans sa solitude,
Semble défier l'homme, eh bien! je l'ai dompté!
Oui, malgré ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse,
J'ai, sans pâlir, gravé l'empreinte de mes pas.
J'ai terni de ses flancs l'hermine radieuse,
Bravant vingt fois la mort et ne reculant pas.
Ah! quelle ivresse immense, alors que l'on domine
Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant
De glaciers, de ravins et de rochers que mine
L'ouragan déchaîné qui hurle en bondissant.
Mais d'où vient ce fracas? La montagne s'écroule!
Va-t-elle s'abîmer? Quel bruit sourd et profond!
Non, c'est l'irrésistible avalanche qui roule.
Bondit et disparaît dans un gouffre sans fond.
Mont Rose, voilà donc ta cime éblouissante!
Te voilà, mont Cervin, sinistre et redouté!
Et vous, Welterhorners, dont la masse puissante
Voile de la Jungfrau la blanche nudité!
Vous êtes grands, sans doute, ardus et difficiles,
Et n'atteint pas qui veut vos sommets insolents;
Car plus d'un a péri sur vos flancs indociles
Que n'avaient point ému vos séracs chancelants.
Mais, regardes ici, plus haut, plus haut, vous dis-je;
Haussez-vous à l'envi, l'un par l'autre porté;
Voyez ce pic géant qui donne le vertige,
C'est votre maître à tous, à lui la royauté!
Vers huit heures, nous nous mettons en route pour Chamonix. La traversée
des Bossons fut difficile, mais elle se fit sans accident.
Une demi-heure avant d'arriver à Chamonix, nous rencontrâmes, au chalet
de la cascade du Dard, quelques touristes anglais qui semblaient guetter
notre passage. Dès qu'ils nous aperçurent, ils vinrent, avec un
empressement sympathique, nous féliciter de notre succès. L'un d'eux
nous présenta à sa femme, charmante personne d'une distinction parfaite.
Après que nous lui eûmes esquissé à grands traits les péripéties de
notre voyage, elle nous dit avec un accent qui partait du coeur:
«How much you are envied here by everybody! Let me touch your
alpen-stocks!» (Combien chacun vous envie! Laissez-moi toucher vos
bâtons!)
Et ces paroles rendaient bien leur pensée à tous.
[Illustration: LE SOMMET DU MONT BLANC.]
L'ascension du mont Blanc est très-pénible. On prétend que le célèbre
naturaliste génevois de Saussure y prit le germe de la maladie dont il
mourut quelques mois plus tard. Aussi ne puis-je mieux terminer cette
trop longue relation qu'en citant les paroles de H. Markham Sherwill:
«Quoi qu'il en soit, dit-il en finissant la relation de
son voyage au mont Blanc, je ne conseillerai à personne
une ascension dont le résultat ne peut jamais
avoir une importance proportionnée aux dangers
qu'on y court et qu'on y fait courir aux autres.»
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