Au bout d'un mille, ils aperçurent distinctement une fumée qui
s'échappait d'une hutte de neige fermée par une porte en bois. Ils
poussèrent des cris. Deux hommes s'élancèrent hors de la hutte, et,
parmi eux, Penellan reconnut Pierre Nouquet.
«Pierre!» s'écria-t-il.
Celui-ci demeurait là comme un homme hébété, n'ayant pas conscience de
ce qui se passait autour de lui. André Vasling regardait avec une
inquiétude mêlée d'une joie cruelle les compagnons de Pierre Nouquet,
car il ne reconnaissait pas Louis Cornbutte parmi eux.
«Pierre! C'est moi! s'écria Penellan! Ce sont tous tes amis!»
Pierre Nouquet revint à lui et tomba dans les bras de son vieux
compagnon.
«Et mon fils! Et Louis!» cria Jean Cornbutte avec l'accent du plus
profond désespoir.
XII
RETOUR AU NAVIRE
À ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se traîna
sur la glace.
C'était Louis Cornbutte.
«Mon fils!
--Mon fiancé!»
Ces deux cris partirent en même temps, et Louis Cornbutte tomba évanoui
entre les bras de son père et de la jeune fille, qui l'entraînèrent dans
la hutte, où leurs soins le ranimèrent.
«Mon père! Marie! s'écria Louis Cornbutte. Je vous aurai donc revus
avant de mourir!
--Tu ne mourras pas! répondit Penellan, car tous tes amis sont près de
toi!»
Il fallait que André Vasling eût bien de la haine pour ne pas tendre la
main à Louis Cornbutte; mais il ne la lui tendit pas.
Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Il embrassait tout le monde;
puis il jeta du bois dans le poêle, et bientôt une température
supportable s'établit dans la cabane.
Là, il y avait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne
connaissaient.
C'étaient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwégiens qui
restassent de l'équipage du -Froöern-.
«Mes amis, nous sommes donc sauvés! dit Louis Cornbutte. Mon père!
Marie! vous vous êtes exposés à tant de périls!
--Nous ne le regrettons pas, mon Louis, répondit Jean Cornbutte. Ton
brick, -la Jeune-Hardie-, est solidement ancré dans les glaces à
soixante lieues d'ici. Nous le rejoindrons tous ensemble.
--Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement
content tout de même!»
Un triste silence suivit cette réflexion, et Penellan apprit à Pierre
Nouquet et à Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid
avait tué.
«Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous
avez des vivres et du bois?
--Oui, et nous brûlerons ce qui nous reste du -Froöern-!»
Le -Froöern- avait été entraîné, en effet, à quarante milles de
l'endroit où Louis Cornbutte hivernait. Là, il fut brisé par les glaçons
qui flottaient au dégel, et les naufragés furent emportés, avec une
partie des débris dont était construite leur cabane, sur le rivage
méridional de l'île Shannon.
Les naufragés se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte,
Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de l'équipage
norwégien, il avait été submergé avec la chaloupe au moment du naufrage.
Dès que Louis Cornbutte, entraîné dans les glaces, vit celles-ci se
refermer autour de lui, il prit toutes les précautions pour passer
l'hiver. C'était un homme énergique, d'une grande activité comme d'un
grand courage; mais, en dépit de sa fermeté, il avait été vaincu par ce
climat horrible, et quand son père le retrouva, il ne s'attendait plus
qu'à mourir. Il n'avait, d'ailleurs, pas à lutter seulement contre les
éléments, mais contre le mauvais vouloir des deux matelots norwégiens,
qui lui devaient la vie, cependant. C'étaient deux sortes de sauvages, à
peu, près inaccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand
Louis Cornbutte eut occasion d'entretenir Penellan, il lui recommanda de
s'en défier particulièrement. En retour, Penellan le mit au courant de
la conduite d'André Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais
Penellan lui prouva que, depuis sa disparition, André Vasling avait
toujours agi de manière à s'assurer la main de la jeune fille.
Toute cette journée fut employée au repos et au plaisir de se revoir.
Fidèle Misonne et Pierre Nouquet tuèrent quelques oiseaux de mer, près
de la maison, dont il n'était pas prudent de s'écarter. Ces vivres frais
et le feu qui fut activé rendirent de la force aux plus malades. Louis
Cornbutte lui-même éprouva un mieux sensible. C'était le premier moment
de plaisir qu'éprouvaient ces braves gens. Aussi le fêtèrent-ils avec
entrain, dans cette misérable cabane, à six cents lieues dans les mers
du Nord, par un froid de trente degrés au-dessous de zéro!
Cette température dura jusqu'à la fin de la lune, et ce ne fut que vers
le 17 novembre, huit jours après leur réunion, que Jean Cornbutte et ses
compagnons purent songer au départ. Ils n'avaient plus que la lueur des
étoiles pour se guider, mais le froid était moins vif, et il tomba même
peu de neige.
Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste
cérémonie, qui affecta vivement ses compagnons! C'était le premier
d'entre eux qui ne devait pas revoir son pays.
Misonne avait construit avec les planches de la cabane une sorte de
traîneau destiné au transport des provisions, et les matelots le
traînèrent tour à tour. Jean Cornbutte dirigea la marche par les chemins
déjà parcourus. Les campements s'organisaient, à l'heure du repos, avec
une grande promptitude. Jean Cornbutte espérait retrouver ses dépôts de
provisions, qui devenaient presque indispensables avec ce surcroît de
quatre personnes. Aussi chercha-t-il à ne pas s'écarter de sa route.
Par un bonheur providentiel, il fut remis en possession de son traîneau,
qui s'était échoué près du promontoire où tous avaient couru tant de
dangers. Les chiens, après avoir mangé leurs courroies pour satisfaire
leur faim, s'étaient attaqués aux provisions du traîneau. C'était ce qui
les avait retenus, et ce furent eux-mêmes qui guidèrent la troupe vers
le traîneau, où les vivres étaient encore en grande quantité.
La petite troupe reprit sa route vers la baie d'hivernage. Les chiens
furent attelés au traîneau, et aucun incident ne signala l'expédition.
On constata seulement qu'Aupic, André Vasling et les Norwégiens se
tenaient à l'écart et ne se mêlaient pas à leurs compagnons; mais, sans
le savoir, ils étaient surveillés de près. Néanmoins, ce germe de
dissension jeta plus d'une fois la terreur dans l'âme de Louis Cornbutte
et de Penellan.
Vers le 7 décembre, vingt jours après leur réunion, ils aperçurent la
baie où hivernait -la Jeune-Hardie-. Quel fut leur étonnement en
apercevant le brick juché à près de quatre mètres en l'air sur des blocs
de glace! Ils coururent, fort inquiets de leurs compagnons, et ils
furent reçus avec des cris de joie par Gervique; Turquiette et Gradlin,
Tous étaient en bonne santé, et cependant ils avaient couru, eux aussi,
les plus grands dangers.
La tempête s'était fait ressentir dans toute la mer polaire. Les glaces
avaient été brisées et déplacées, et, glissant les unes cous les autres,
elles avaient saisi le lit sur lequel reposait le navire. Leur pesanteur
spécifique tendant à les ramener au-dessus de l'eau, elles avaient
acquis une puissance incalculable, et le brick s'était trouvé soudain
élevé hors des limites de la mer.
Les premiers moments furent donnés à la joie du retour. Les marins de
l'exploration se réjouissaient de trouver toutes les choses en bon état,
ce qui leur assurait un hiver rude, sans doute, mais enfin supportable.
L'exhaussement du navire ne l'avait pas ébranlé, et il était
parfaitement solide. Lorsque la saison du dégel serait venue, il n'y
aurait plus qu'à le faire glisser sur un plan incliné, à le lancer, en
un mot, dans la mer redevenue libre.
Mais une mauvaise nouvelle assombrit le visage de Jean Cornbutte et de
ses compagnons. Pendant la terrible bourrasque, le magasin de neige
construit sur la côte avait été entièrement brisé; les vivres qu'il
renfermait étaient dispersés, et il n'avait pas été possible d'en sauver
la moindre partie. Dès que ce malheur leur fut appris, Jean et Louis
Cornbutte visitèrent la cale et la cambuse du brick, pour savoir à quoi
s'en tenir sur ce qui restait de provisions.
Le dégel ne devait arriver qu'avec le mois de mai.
Le brick ne pouvait quitter la baie d'hivernage avant cette époque.
C'était donc cinq mois d'hiver qu'il fallait passer au milieu des
glaces, pendant lesquels quatorze personnes devaient être nourries.
Calculs et comptes faits, Jean Cornbutte comprit qu'il atteindrait tout
au plus le moment du départ, en mettant tout le monde à la demi-ration.
La chasse devint donc obligatoire pour procurer de la nourriture en plus
grande abondance.
De crainte que ce malheur ne se renouvelât, on résolut de ne plus
déposer de provisions à terre. Tout demeura à bord du brick, et on
disposa également des lits pour les nouveaux arrivants dans le logement
commun des matelots. Turquiette, Gervique et Gradlin, pendant l'absence
de leurs compagnons, avaient creusé un escalier dans la glace qui
permettait d'arriver sans peine au pont du navire.
XIII
LES DEUX RIVAUX
André Vasling s'était pris d'amitié pour les deux matelots norwégiens.
Aupic faisait aussi partie de leur bande, qui se tenait généralement à
l'écart, désapprouvant hautement toutes les nouvelles mesures; mais
Louis Cornbutte, auquel son père avait remis le commandement du brick,
redevenu maître à son bord, n'entendait pas raison sur ce chapitre-là,
et, malgré les conseils de Marie, qui l'engageait à user de douceur, il
fit savoir qu'il voulait être obéi en tous points.
Néanmoins, les deux Norwégiens parvinrent, deux jours après, à s'emparer
d'une caisse de viande salée. Louis Cornbutte exigea qu'elle lui fût
rendue sur-le-champ, mais Aupic prit fait et cause pour eux, et André
Vasling fit même entendre que les mesures touchant la nourriture ne
pouvaient durer plus longtemps.
Il n'y avait pas à prouver à ces malheureux que l'on agissait dans
l'intérêt commun, car ils le savaient et ils ne cherchaient qu'un
prétexte pour se révolter. Penellan s'avança vers les deux Norwégiens,
qui tirèrent leurs coutelas; mais, secondé par Misonne et Turquiette, il
parvint à les leur arracher des mains, et il reprit la caisse de viande
salée. André Vasling et Aupic, voyant que l'affaire tournait contre eux,
ne s'en mêlèrent aucunement. Néanmoins, Louis Cornbutte prit le second
en particulier et lui dit.
«André Vasling, vous êtes un misérable. Je connais toute votre conduite,
et je sais à quoi tendent vos menées; mais comme le salut de tout
l'équipage m'est confié, si quelqu'un de vous songe à conspirer sa
perte, je le poignarde de ma main!
--Louis Cornbutte, répondit le second, il vous est loisible de faire de
l'autorité, mais rappelez-vous que l'obéissance hiérarchique n'existe
plus ici, et que seul le plus fort fait la loi!»
La jeune fille n'avait jamais tremblé devant les dangers des mers
polaires, mais elle eut peur de cette haine dont elle était la cause, et
l'énergie de Louis Cornbutte put à peine la rassurer.
Malgré cette déclaration de guerre, les repas se prirent aux mêmes
heures et en commun. La chasse fournit encore quelques ptarmigans et
quelques lièvres blancs; mais avec les grands froids qui approchaient,
cette ressource allait encore manquer. Ces froids commencèrent au
solstice, le 22 décembre, jour auquel le thermomètre tomba à trente-cinq
degrés au-dessous de zéro. Les hiverneurs éprouvèrent des douleurs dans
les oreilles, dans le nez, dans toutes les extrémités du corps; ils
furent pris d'une torpeur mortelle, mêlée de maux de tête, et leur
respiration devint de plus en plus difficile.
Dans cet état, ils n'avaient plus le courage de sortir pour chasser, ou
pour prendre quelque exercice. Ils demeuraient accroupis autour du
poêle, qui ne leur donnait qu'une chaleur insuffisante, et dès qu'ils
s'en éloignaient un peu, ils sentaient leur sang se refroidir
subitement.
Jean Cornbutte vit sa santé gravement compromise, et il ne pouvait déjà
plus quitter son logement. Des symptômes prochains de scorbut se
manifestèrent en lui, et ses jambes se couvrirent de taches blanchâtres.
La jeune fille se portait bien et s'occupait de soigner les malades avec
l'empressement d'une soeur de charité. Aussi tous ces braves marins la
bénissaient-ils du fond du coeur.
Le 1er janvier fut l'un des plus tristes jours de l'hivernage. Le vent
était violent, et le froid insupportable. On ne pouvait sortir sans
s'exposer à être gelé. Les plus courageux devaient se borner à se
promener sur le pont abrité par la tente. Jean Cornbutte, Gervique et
Gradlin ne quittèrent pas leur lit. Les deux Norwégiens, Aupic et André
Vasling, dont la santé se soutenait, jetaient des regards farouches sur
leurs compagnons, qu'ils voyaient dépérir.
Louis Cornbutte emmena Penellan sur le pont et lui demanda où en étaient
les provisions de combustible. «Le charbon est épuisé depuis longtemps,
répondit Penellan, et nous allons brûler nos derniers morceaux de bois!
--Si nous n'arrivons pas à combattre ce froid, dit Louis Cornbutte, nous
sommes perdus!
--Il nous reste un moyen, répliqua Penellan, c'est de brûler ce que nous
pourrons de notre brick, depuis les bastingages jusqu'à la flottaison,
et même, au besoin, nous pouvons le démolir en entier et reconstruire un
plus petit navire.
--C'est un moyen extrême, répondit Louis Cornbutte, et qu'il sera
toujours temps d'employer quand nos hommes seront valides, car, dit-il à
voix basse, nos forces diminuent, et celles de nos ennemis semblent
augmenter. C'est même assez extraordinaire!
--C'est vrai, fit Penellan, et sans la précaution que nous avons de
veiller nuit et jour, je ne sais ce qui nous arriverait.
--Prenons nos haches, dit Louis Cornbutte, et faisons notre récolte de
bois.»
Malgré le froid, tous deux montèrent sur les bastingages de l'avant, et
ils abattirent tout le bois qui n'était pas d'une indispensable utilité
pour le navire. Puis ils revinrent avec cette provision nouvelle. Le
poêle fut bourré de nouveau, et un homme resta de garde pour l'empêcher
de s'éteindre.
Cependant Louis Cornbutte et ses amis furent bientôt sur les dents. Ils
ne pouvaient confier aucun détail de la vie commune à leurs ennemis.
Chargés de tous les soins domestiques, ils sentirent bientôt leurs
forces s'épuiser. Le scorbut se déclara chez Jean Cornbutte, qui
souffrit d'intolérables douleurs. Gervique et Gradlin commencèrent à
être pris également. Sans la provision de jus de citron, dont ils
étaient abondamment fournis, ces malheureux auraient promptement
succombé à leurs souffrances. Aussi ne leur épargna-t-on pas ce remède
souverain.
Mais un jour, le 15 janvier, lorsque Louis Cornbutte descendit à la
cambuse pour renouveler ses provisions de citrons, il demeura stupéfait
en voyant que les barils où ils étaient renfermés avaient disparu. Il
remonta près de Penellan et lui fit part de ce nouveau malheur. Un vol
avait été commis, et les auteurs étaient faciles à reconnaître. Louis
Cornbutte comprit alors pourquoi la santé de ses ennemis se soutenait!
Les siens n'étaient plus en force maintenant pour leur arracher ces
provisions, d'où dépendaient sa vie et celle de ses compagnons, et il
demeura plongé, pour la première fois, dans un morne désespoir!
XIV
DÉTRESSE
Le 20 janvier, la plupart de ces infortunés ne se sentirent pas la force
de quitter leur lit. Chacun d'eux, indépendamment de ses couvertures de
laine, avait une peau de buffle qui le protégeait contre le froid; mais,
dès qu'il essayait de mettre le bras à l'air, il éprouvait une douleur
telle qu'il lui fallait le rentrer aussitôt.
Cependant, Louis Cornbutte ayant allumé le poêle, Penellan, Misonne,
André Vasling sortirent de leur lit et vinrent s'accroupir autour du
feu. Penellan prépara du café brûlant, et leur rendit quelque force,
ainsi qu'à Marie, qui vint partager leur repas.
Louis Cornbutte s'approcha alors du lit de son père qui était presque
sans mouvement et dont les jambes étaient brisées par la maladie. Le
vieux marin murmurait quelques mots sans suite, qui déchiraient le coeur
de son fils.
«Louis! disait-il, je vais mourir!... Oh! que je souffre!... Sauve-moi!»
Louis Cornbutte prit une résolution décisive. Il revint vers le second
et lui dit, en se contenant à peine:
«Savez-vous où sont les citrons, Vasling?
--Dans la cambuse, je suppose, reprit le second sans se déranger.
--Vous savez bien qu'ils n'y sont plus, puisque vous les avez volés!
--Vous êtes le maître, Louis Cornbutte, répondit ironiquement André
Vasling, et il vous est permis de tout dire et de tout faire!
--Par pitié, Vasling, mon père se meurt! Vous pouvez le sauver!
Répondez!
--Je n'ai rien à répondre, répondit André Vasling.
--Misérable! s'écria Penellan en se jetant sur le second, son coutelas à
la main.
--À moi, les miens!» s'écria André Vasling en reculant.
Aupic et les deux matelots norvégiens sautèrent à bas de leur lit et se
rangèrent derrière lui. Misonne, Turquiette, Penellan et Louis se
préparèrent à se défendre. Pierre Nouquet et Gradlin, quoique bien
souffrants, se levèrent pour les seconder.
«Vous êtes encore trop forts pour nous! dit alors André Vasling Nous ne
voulons nous battre qu'à coup sûr!»
Les marins étaient si affaiblis, qu'ils n'osèrent pas se précipiter sur
ces quatre misérables, car, en cas d'échec, ils eussent été perdus.
«André Vasling, dit Louis Cornbutte d'une voix sombre, si mon père
meurt, tu l'auras tué, et moi je te tuerai comme un chien!»
André Vasling et ses complices se retirèrent à l'autre bout du logement
et ne répondirent pas.
Il fallut alors renouveler la provision de bois, et, malgré le froid,
Louis Cornbutte monta sur le pont et se mit à couper une partie des
bastingages du brick, mais il fut forcé de rentrer au bout d'un quart
d'heure, car il risquait de tomber foudroyé par le froid. En passant, il
jeta un coup d'oeil sur le thermomètre extérieur et vit le mercure gelé.
Le froid avait donc dépassé quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Le
temps était sec et clair, et le vent soufflait du nord.
Le 26, le vent changea, il vint du nord-est, et le thermomètre marqua
extérieurement trente-cinq degrés. Jean Cornbutte était à l'agonie, et
son fils avait cherché vainement quelque remède à ses douleurs. Ce
jour-là, cependant, se jetant à l'improviste sur André Vasling, il
parvint à lui arracher un citron que celui-ci s'apprêtait à sucer. André
Vasling ne fit pas un pas pour le reprendre. Il semblait qu'il attendît
l'occasion d'accomplir ses odieux projets.
Le jus de ce citron rendît quelque force à Jean Cornbutte, mais il
aurait fallu continuer ce remède. La jeune fille alla supplier à genoux
André Vasling, qui ne lui répondit pas, et Penellan entendit bientôt le
misérable dire à ses compagnons:
«Le vieux est moribond! Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet ne valent
guère mieux! Les autres perdent leur force de jour en jour! Le moment
approche où leur vie nous appartiendra!»
Il fut alors résolu entre Louis Cornbutte et ses compagnons de ne plus
attendre et de profiter du peu de force qui leur restait. Ils résolurent
d'agir dans la nuit suivante et de tuer ces misérables pour n'être pas
tués par eux.
La température s'était élevée un peu. Louis Cornbutte se hasarda à
sortir avec son fusil pour rapporter quelque gibier.
Il s'écarta d'environ trois milles du navire, et, souvent trompé par des
effets de mirage ou de réfraction, il s'éloigna plus loin qu'il ne
voulait. C'était imprudent, car des traces récentes d'animaux féroces se
montraient sur le sol. Louis Cornbutte ne voulut cependant pas revenir
sans rapporter quelque viande fraîche, et il continua sa route; mais il
éprouvait alors un sentiment singulier, qui lui tournait la tête.
C'était ce qu'on appelle «le vertige du blanc».
En effet, la réflexion des monticules de glaces et de la plaine le
saisissait de la tête aux pieds, et il lui semblait que cette couleur le
pénétrait et lui causait un affadissement irrésistible. Son oeil en
était imprégné, son regard dévié. Il crut qu'il allait devenir fou de
blancheur. Sans se rendre compte de cet effet terrible, il continua sa
marche et ne tarda pas à faire lever un ptarmigan, qu'il poursuivit avec
ardeur. L'oiseau tomba bientôt, et pour aller le prendre, Louis
Cornbutte, sautant d'un glaçon sur la plaine, tomba lourdement, car il
avait fait un saut de dix pieds, lorsque la réfraction lui faisait
croire qu'il n'en avait que deux à franchir. Le vertige le saisit alors,
et, sans savoir pourquoi, il se mit à appeler au secours pendant
quelques minutes, bien qu'il ne se fût rien brisé dans sa chute. Le
froid commençant à l'envahir, il revint au sentiment de sa conservation
et se releva péniblement.
Soudain, sans qu'il pût s'en rendre compte, une odeur de graisse brûlée
saisit son odorat. Comme il était sous le vent du navire, il supposa que
cette odeur venait de là, et il ne comprit pas dans quel but on brûlait
cette graisse, car c'était fort dangereux, puisque cette émanation
pouvait attirer des bandes d'ours blancs.
Louis Cornbutte reprit donc le chemin du brick, en proie à une
préoccupation qui, dans son esprit surexcité, dégénéra bientôt en
terreur. Il lui sembla que des masses colossales se mouvaient à
l'horizon, et il se demanda s'il n'y avait pas encore quelque
tremblement de glaces. Plusieurs de ces masses s'interposèrent entre le
navire et lui, et il lui parut qu'elles s'élevaient sur les flancs du
brick. Il s'arrêta pour les considérer plus attentivement, et sa terreur
fut extrême, quand il reconnut une bande d'ours gigantesques.
Ces animaux avaient été attirés par cette odeur de graisse qui avait
surpris Louis Cornbutte. Celui-ci s'abrita derrière un monticule, et il
en compta trois qui ne tardèrent pas à escalader les blocs de glace sur
lesquels reposait -la Jeune-Hardie-.
Rien ne parut lui faire supposer que ce danger fût connu à l'intérieur
du navire, et une terrible angoisse lui serra le coeur. Comment
s'opposer à ces ennemis redoutables? André Vasling et ses compagnons se
réuniraient-ils à tous les hommes du bord dans ce danger commun?
Penellan et les autres, à demi privés de nourriture, engourdis par le
froid, pourraient-ils résister à ces bêtes redoutables, qu'excitait une
faim inassouvie? Ne seraient-ils pas surpris, d'ailleurs, par une
attaque imprévue?
Louis Cornbutte fit en un instant ces réflexions. Les ours avaient gravi
les glaçons et montaient à l'assaut du navire. Louis Cornbutte put alors
quitter le bloc qui le protégeait, il s'approcha en rampant sur la
glace, et bientôt il put voir les énormes animaux déchirer la tente avec
leurs griffes et sauter sur le pont. Louis Cornbutte pensa à tirer un
coup de fusil pour avertir ses compagnons; mais si ceux-ci montaient
sans être armés, ils seraient inévitablement mis en pièces, et rien
n'indiquait qu'ils eussent connaissance de ce nouveau danger!
XV
LES OURS BLANCS.
Après le départ de Louis Cornbutte, Penellan avait soigneusement fermé
la porte du logement, qui s'ouvrait au bas de l'escalier du pont. Il
revint près du poêle, qu'il se chargea de garder, pendant que ses
compagnons regagnaient leur lit pour y trouver un peu de chaleur.
Il était alors six heures du soir, et Penellan se mit à préparer le
souper. Il descendit à la cambuse pour chercher de la viande salée,
qu'il voulait faire amollir dans l'eau bouillante. Quand il remonta, il
trouva sa place prise par André Vasling, qui avait mis des morceaux de
graisse à cuire dans la bassine.
«J'étais là avant vous, dit brusquement Penellan à André Vasling.
Pourquoi avez-vous pris ma place?
--Par la raison qui vous fait la réclamer, répondit André Vasling, parce
que j'ai besoin de faire cuire mon souper!
--Vous enlèverez cela tout de suite, répliqua Penellan, ou nous verrons!
--Nous ne verrons rien, répondit André Vasling, et ce souper cuira
malgré vous!
--Vous n'y goûterez donc pas!» s'écria Penellan, en s'élançant sur André
Vasling, qui saisit son coutelas, en s'écriant:
«À moi, les Norwégiens! à moi, Aupic!»
Ceux-ci, en un clin d'oeil, furent sur pied, armés de pistolets et de
poignards. Le coup était préparé.
Penellan se précipita sur André Vasling, qui s'était sans doute donné le
rôle de le combattre tout seul, car ses compagnons coururent aux lits de
Misonne, de Turquiette et de Pierre Nouquet. Ce dernier, sans défense,
accablé par la maladie, était livré à la férocité d'Herming. Le
charpentier, lui, saisit une hache, et, quittant son lit, il se jeta à
la rencontre d'Aupic. Turquiette et le Norwégien Jocki luttaient avec
acharnement. Gervique et Gradlin, en proie à d'atroces souffrances,
n'avaient même pas conscience de ce qui se passait auprès d'eux.
Pierre Nouquet reçut bientôt un coup de poignard dans le côté, et
Herming revint sur Penellan, qui se battait avec rage. André Vasling
l'avait saisi à bras-le-corps.
Mais dès le commencement de la lutte, la bassine avait été renversée sur
le fourneau, et la graisse, se répandant sur les charbons ardents,
imprégnait l'atmosphère d'une odeur infecte. Marie se leva en poussant
des cris de désespoir, et se précipita vers le lit où râlait le vieux
Jean Cornbutte.
André Vasling, moins vigoureux que Penellan, sentit bientôt ses bras
repoussés par ceux du timonier. Ils étaient trop près l'un de l'autre
pour pouvoir faire usage de leurs armes. Le second, apercevant Herming,
s'écria:
«À moi! Herming!
--À moi! Misonne!» cria Penellan à son tour.
Mais Misonne se roulait à terre avec Aupic, qui cherchait à le percer de
son coutelas. La hache du charpentier était une arme peu favorable à sa
défense, car il ne pouvait la manoeuvrer, et il avait toutes les peines
du monde à parer les coups de poignard qu'Aupic lui portait.
Cependant, le sang coulait au milieu des rugissements et des cris.
Turquiette, terrassé par Jocki, homme d'une force peu commune, avait
reçu un coup de poignard à l'épaule, et il cherchait en vain à saisir un
pistolet passé à la ceinture du Norwégien. Celui-ci l'étreignait comme
dans un étau, et aucun mouvement ne lui était possible.
Au cri d'André Vasling, que Penellan acculait contre la porte d'entrée,
Herming accourut. Au moment où il allait porter un coup de coutelas dans
le dos du Breton, celui-ci d'un pied vigoureux l'étendit à terre.
L'effort qu'il fit permit à André Vasling de dégager son bras droit des
étreintes de Penellan; mais la porte d'entrée, sur laquelle ils pesaient
de tout leur poids, se défonça subitement, et André Vasling tomba à la
renverse.
Soudain, un rugissement terrible éclata, et un ours gigantesque apparut
sur les marches de l'escalier. André Vasling l'aperçut le premier. Il
n'était pas à quatre pieds de lui. Au même moment, une détonation se fit
entendre, et l'ours, blessé ou effrayé, rebroussa chemin. André Vasling,
qui était parvenu à se relever, se mit à sa poursuite, abandonnant
Penellan.
Le timonier replaça alors la porte défoncée et regarda autour de lui.
Misonne et Turquiette, étroitement garrottés par leurs ennemis, avaient
été jetés dans un coin et faisaient de vains efforts pour rompre leurs
liens. Penellan se précipita à leur secours, mais il fut renversé par
les deux Norwégiens et Aupic. Ses forces épuisées ne lui permirent pas
de résister à ces trois hommes, qui l'attachèrent de façon à lui
interdire tout mouvement. Puis, aux cris du second, ceux-ci s'élancèrent
sur le pont, croyant avoir affaire à Louis Cornbutte.
Là, André Vasling se débattait contre un ours, auquel il avait porté
déjà deux coups de poignard. L'animal, frappant l'air de ses pattes
formidables, cherchait à atteindre André Vasling. Celui-ci, peu à peu
acculé contre le bastingage, était perdu, quand une seconde détonation
retentit. L'ours tomba. André Vasling leva la tête et aperçut Louis
Cornbutte dans les enfléchures du mât de misaine, le fusil à la main.
Louis Cornbutte avait visé l'ours au coeur, et l'ours était mort.
La haine domina la reconnaissance dans le coeur de Vasling; mais, avant
de la satisfaire, il regarda autour de lui. Aupic avait eu la tête
brisée d'un coup de patte, et gisait sans vie sur le pont. Jocki, une
hache à la main, parait, non sans peine, les coups que lui portail ce
second ours, qui venait de tuer Aupic. L'animal avait reçu deux coups de
poignard, et cependant il se battait avec acharnement. Un troisième ours
se dirigeait vers l'avant du navire.
André Vasling ne s'en occupa donc pas, et, suivi d'Herming, il vint au
secours de Jocki; mais Jocki, saisi entre les pattes de l'ours, fut
broyé, et quand l'animal tomba sous les coups d'André Vasling et
d'Herming, qui déchargèrent sur lui leurs pistolets, il ne tenait plus
qu'un cadavre entre ses pattes.
«Nous ne sommes plus que deux, dit André Vasling d'un air sombre et
farouche; mais si nous succombons, ce ne sera pas sans vengeance!»
Herming rechargea son pistolet, sans répondre. Avant tout, il fallait se
débarrasser du troisième ours. André Vasling regarda du côté de l'avant
et ne le vit pas. En levant les yeux, il l'aperçut debout sur le
bastingage et grimpant déjà aux enfléchures, pour atteindre Louis
Cornbutte. André Vasling laissa tomber son fusil qu'il dirigeait sur
l'animal, et une joie féroce se peignit dans ses yeux.
«Ah! s'écria-t-il, tu me dois bien cette vengeance-là!»
Cependant Louis Cornbutte s'était réfugié dans la hune de misaine.
L'ours montait toujours, et il n'était plus qu'à six pieds de Louis,
quand celui-ci épaula son fusil et visa l'animal au coeur.
De son côté, André Vasling épaula le sien pour frapper Louis si l'ours
tombait.
Louis Cornbutte tira, mais il ne parut pas que l'ours eût été touché,
car il s'élança d'un bond sur la hune. Tout le mât en tressaillit.
André Vasling poussa un cri de joie.
«Herming! cria-t-il au matelot norwégien, va me chercher Marie! Va me
chercher ma fiancée!»
Herming descendit l'escalier du logement.
Cependant, l'animal furieux s'était précipité sur Louis Cornbutte, qui
chercha un abri de l'autre côté du mât; mais, au moment où sa patte
énorme s'abattait pour lui briser la tête, Louis Cornbutte, saisissant
l'un des galhaubans, se laissa glisser jusqu'à terre, non pas sans
danger, car, à moitié chemin, une balle siffla à ses oreilles. André
Vasling venait de tirer sur lui et l'avait manqué. Les deux adversaires
se retrouvèrent donc en face l'un de l'autre, le coutelas à la main.
Ce combat devait être décisif. Pour assouvir pleinement sa vengeance,
pour faire assister la jeune fille à la mort de son fiancé, André
Vasling s'était privé du secours d'Herming. Il ne devait donc plus
compter que sur lui-même.
Louis Cornbutte et André Vasling se saisirent chacun au collet, et se
tinrent de façon à ne pouvoir plus reculer. Des deux l'un devait tomber
mort. Ils se portèrent de violents coups, qu'ils ne parèrent qu'à demi,
car le sang coula bientôt de part et d'autre. André Vasling cherchait à
jeter son bras droit autour du cou de son adversaire pour le terrasser.
Louis Cornbutte, sachant que celui qui tomberait était perdu, le
prévint, et il parvint à le saisir des deux bras; mais, dans ce
mouvement, son poignard lui échappa de la main.
Des cris affreux arrivèrent en ce moment à son oreille. C'était la voix
de Marie, qu'Herming voulait entraîner. La rage prit Louis Cornbutte au
coeur; il se raidit pour faire plier les reins d'André Vasling; mais, à
ce moment, les deux adversaires se sentirent saisis tous les deux dans
une étreinte puissante.
L'ours, descendu de la hune de misaine, s'était précipité sur ces deux
hommes.
André Vasling était appuyé contre le corps de l'animal. Louis Cornbutte
sentait les griffes du monstre lui entrer dans les chairs. L'ours les
étreignait tous deux.
«À moi! à moi, Herming! put crier le second.
--À moi! Penellan!» s'écria Louis Cornbutte.
Des pas se firent entendre sur l'escalier. Penellan parut, arma son
pistolet et le déchargea dans l'oreille de l'animal. Celui-ci poussa un
rugissement. La douleur lui fit ouvrir un instant les pattes, et Louis
Cornbutte, épuisé, glissa sans mouvement sur le pont; mais l'animal, les
refermant avec force dans une suprême agonie, tomba en entraînant le
misérable André Vasling, dont le cadavre fut broyé sous lui.
Penellan se précipita au secours de Louis Cornbutte. Aucune blessure
grave ne mettait sa vie en danger, et le souffle seul lui avait manqué
un moment.
«Marie!... dit-il en ouvrant les yeux.
--Sauvée! répondit le timonier. Herming est étendu là, avec un coup de
poignard au ventre!
--Et ces ours?...
--Morts, Louis, morts comme nos ennemis! Mais on peut dire que, sans ces
bêtes-là, nous étions perdus! Vraiment! ils sont venus à notre secours!
Remercions donc la Providence!»
Louis Cornbutte et Penellan descendirent dans le logement, et Marie se
précipita dans leurs bras.
XVI
CONCLUSION
Herming, mortellement blessé, avait été transporté sur un lit par
Misonne et Turquiette, qui étaient parvenus à briser leurs liens. Ce
misérable râlait déjà, et les deux marins s'occupèrent de Pierre
Nouquet, dont la blessure n'offrit heureusement pas de gravité.
Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son père ne
donnait plus aucun signe de vie!
Était-il mort avec l'anxiété de voir son fils livré à ses ennemis?
Avait-il succombé avant cette terrible scène? On ne sait. Mais le pauvre
vieux marin, brisé par la maladie, avait cessé de vivre!
À ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombèrent dans un
désespoir profond, puis ils s'agenouillèrent près du lit et pleurèrent
en priant pour l'âme de Jean Cornbutte.
Penellan, Misonne et Turquiette les laissèrent seuls dans cette chambre
et remontèrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirés à
l'avant. Penellan résolut de garder leur fourrure, qui devait être d'une
grande utilité, mais il ne pensa pas un seul moment à manger leur chair.
D'ailleurs, le nombre des hommes à nourrir était bien diminué
maintenant. Les cadavres d'André Vasling, d'Aupic et de Jocki, jetés
dans une fosse creusée sur la côte, furent bientôt rejoints par celui
d'Herming. Le Norwégien mourut dans la nuit sans repentir ni remords,
l'écume de la rage à la bouche.
Les trois marins réparèrent la tente, qui, crevée en plusieurs endroits,
laissait la neige tomber sur le pont. La température était excessivement
froide, et dura ainsi jusqu'au retour du soleil, qui ne reparut
au-dessus de l'horizon que le 8 janvier.
Jean Cornbutte fut enseveli sur cette côte. Il avait quitté son pays
pour retrouver son fils, et il était venu mourir sous ce climat affreux!
Sa tombe fut creusée sur une hauteur, et les marins y plantèrent une
simple croix de bois.
Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passèrent encore par
de cruelles épreuves; mais les citrons, qu'ils avaient retrouvés, leur
rendirent la santé.
Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de
jours après ces terribles événements, et prendre un peu d'exercice.
Bientôt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux
aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de
canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs
n'eurent à déplorer d'autre perte que celle de deux de leurs chiens,
qu'ils perdirent dans une entreprise pour reconnaître, à vingt-cinq
milles dans le sud, l'état de la plaine de glaces.
Le mois de février fût signalé par de violentes tempêtes et des neiges
abondantes. La température moyenne fut encore de vingt-cinq degrés
au-dessous de zéro, mais les hiverneurs n'en souffrirent pas, par
comparaison. D'ailleurs, la vue du soleil, qui s'élevait de plus en plus
au-dessus de l'horizon, les réjouissait, en leur annonçant la fin de
leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut pitié d'eux, car
la chaleur fut précoce cette année. Dès le mois de mars, quelques
corbeaux furent aperçus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte
captura des grues qui avaient poussé jusque là leurs pérégrinations
septentrionales. Des bandes d'oies sauvages se laissèrent aussi
entrevoir dans le sud.
Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il
ne fallait pas trop s'y fier, car, avec un changement de vent, ou dans
les nouvelles ou pleines lunes, la température s'abaissait subitement,
et les marins étaient forcés de recourir à leurs précautions les plus
grandes pour se prémunir contre elle. Ils avaient déjà brûlé tous les
bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu'ils
n'habitaient pas, et une grande partie du faux pont. Il était donc temps
que cet hivernage finît. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de
plus de seize degrés au-dessous de zéro. Marie s'occupa de préparer de
nouveaux vêtements pour cette précoce saison de l'été.
Depuis l'équinoxe, le soleil s'était constamment maintenu au-dessus de
l'horizon. Les huit mois de jour avaient commencé. Cette clarté
perpétuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles,
ne tardèrent pas à agir sur les glaces.
Il fallait prendre de grandes précautions pour lancer -la Jeune-Hardie-
du haut lit de glaçons qui l'entouraient. Le navire fut en conséquence
solidement étayé, et il parut convenable d'attendre que les glaces
fussent brisées par la débâcle; mais les glaçons inférieurs, reposant
dans une couche d'eau déjà plus chaude, se détachèrent peu à peu, et le
brick redescendit insensiblement. Vers les premiers jours d'avril, il
avait repris son niveau naturel.
Avec le mois d'avril vinrent des pluies torrentielles, qui, répandues à
flots sur la plaine de glaces, hâtèrent encore sa décomposition. Le
thermomètre remonta à dix degrés au-dessous de zéro. Quelques hommes
ôtèrent leurs vêtements de peaux de phoque, et il ne fut plus
nécessaire d'entretenir un poêle jour et nuit dans le logement. La
provision d'esprit-de-vin, qui n'était pas épuisée, ne fut plus employée
que pour la cuisson des aliments.
Bientôt, les glaces commencèrent à se briser avec de sourds craquements.
Les crevasses se formaient avec une grande rapidité, et il devenait
imprudent de s'avancer sur la plaine, sans un bâton pour sonder les
passages, car des fissures serpentaient çà et là. Il arriva même que
plusieurs marins tombèrent dans l'eau, mais ils en furent quittes pour
un bain un peu froid.
Les phoques revinrent à cette époque, et on leur donna souvent la
chasse, car leur graisse devait être utilisée.
La santé de tous demeurait excellente. Le temps était rempli par les
préparatifs de départ et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent
étudier les passes, et, d'après la configuration de la côte méridionale,
il résolut de tenter le passage plus au sud. Déjà la débâcle s'était
produite dans différents endroits, et quelques glaçons flottants se
dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en état.
Les voiles, tirées de leur étui, étaient dans un parfait état de
conservation, et ce fut une joie véritable pour les marins de les voir
se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait
retrouvé sa ligne de flottaison, et quoiqu'il ne put pas encore bouger,
il reposait cependant dans son élément naturel.
Au mois de mai, le dégel se fit rapidement. La neige qui couvrait le
rivage fondait de tous côtés et formait une boue épaisse, qui rendait la
côte presque inabordable. De petites bruyères, roses et pâles, se
montraient timidement à travers les restes de neige et semblaient
sourire à ce peu de chaleur. Le thermomètre remonta enfin au-dessus de
zéro.
À vingt milles du navire, au sud, les glaçons, complétement détachés,
voguaient alors vers l'océan Atlantique. Bien que la mer ne fût pas
entièrement libre autour du navire, il s'établissait des passes dont
Louis Cornbutte voulut profiter.
Le 21 mai, après une dernière visite au tombeau de son père, Louis
Cornbutte abandonna enfin la baie d'hivernage. Le coeur de ces braves
marins se remplit en même temps de joie et de tristesse, car on ne
quitte pas sans regret les lieux où l'on a vu mourir un ami. Le vent
soufflait du nord et favorisait le départ du brick. Souvent il fut
arrêté par des bancs de glace, que l'on dut couper à la scie; souvent
des glaçons se dressèrent devant lui, et il fallut employer la mine pour
les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de
dangers, qui mirent souvent le navire à deux doigts de sa perte; mais
l'équipage était hardi et accoutumé à ces périlleuses manoeuvres.
Penellan, Pierre Nouquet, Turquiette, Fidèle Misonne, faisaient à eux
seuls l'ouvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de
reconnaissance pour chacun.
-La Jeune-Hardie- fut enfin délivrée des glaces à la hauteur de l'île
Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se
rendaient dans le Nord, pour la pêche des phoques et de la baleine. Il
avait mis près d'un mois à sortir de la mer polaire.
Le 16 août, -la Jeune-Hardie- se trouvait en vue de Dunkerque. Elle
avait été signalée par la vigie, et toute la population du port accourut
sur la jetée. Les marins du brick tombèrent bientôt dans les bras de
leurs amis. Le vieux curé reçut Louis Cornbutte et Marie sur son coeur,
et, des deux messes qu'il dit les deux jours suivants, la première fut
pour le repos de l'âme de Jean Cornbutte, et la seconde pour bénir ces
deux fiancés, unis depuis si longtemps par le bonheur.
[Illustration]
QUARANTIÈME
ASCENSION FRANÇAISE
AU MONT BLANC
PAR
PAUL VERNE
[Illustration]
Le 18 août 1871 j'arrivais à Chamonix avec l'intention bien arrêtée de
faire, coûte que coûte, l'ascension du mont Blanc. Ma première tentative
en août 1869 n'avait pas réussi. Le mauvais temps ne m'avait permis
d'atteindre que les Grands-Mulets. Cette fois-ci, les circonstances ne
semblaient pas beaucoup plus favorables, car le temps, qui avait paru se
mettre au beau dans la matinée du 18, changea brusquement vers midi. Le
mont Blanc, suivant l'expression du pays, «mit son bonnet et commença à
fumer sa pipe»; ce qui, en termes moins imagés, veut dire qu'il se
couvrit de nuages et que la neige, chassée par un vent violent du
sud-ouest, formait à sa cime une longue aigrette dirigée vers les
précipices insondables du glacier de la Brenva. Cette aigrette indiquait
aux touristes imprudents la route qu'ils eussent prise, bien malgré eux,
s'ils avaient osé affronter la montagne.
La nuit suivante fut très-mauvaise; la pluie et le vent firent rage à
qui mieux mieux, et le baromètre, au-dessous de variable, se tint dans
une immobilité désespérante.
Cependant, vers la pointe du jour, quelques coups de tonnerre
annoncèrent une modification de l'état atmosphérique. Bientôt le ciel se
dégagea. La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges se découvrit. Le
vent, remontant au nord-ouest, fit apparaître, au-dessus du col de
Balme, qui ferme la vallée de Chamonix au nord, quelques légers nuages
isolés et floconneux, que je saluai comme les messagers du beau temps.
Malgré ces heureux présages et quoique le baromètre eût légèrement
remonté, M. Balmat, guide-chef de Chamonix, me déclara qu'il ne fallait
pas encore songer à tenter l'ascension.
«Si le baromètre continue à monter, ajouta-t-il, et si le temps se
maintient, je vous promets des guides pour après-demain, peut-être pour
demain. En attendant, pour vous faire prendre patience et dérouiller vos
jambes, je vous engage à faire l'ascension du Brevent. Les nuages vont
se dissiper, et vous pourrez vous rendre un compte exact du chemin que
vous aurez à parcourir pour arriver au sommet du mont Blanc. Si, malgré
ça, le coeur vous en dit, eh bien, vous tenterez l'aventure!»
Cette tirade, débitée d'un certain ton, n'était pas très-rassurante et
donnait à réfléchir. J'acceptai néanmoins sa proposition, et il désigna
pour m'accompagner la guide Ravanel (Édouard), garçon très-froid et
très-dévoué, connaissant parfaitement son affaire.
J'avais pour compagnon de voyage mon compatriote et ami M. Donatien
Levesque, touriste enragé et marcheur intrépide, qui avait fait au
commencement de l'année dernière un voyage instructif et souvent pénible
dans l'Amérique du Nord. Il en avait déjà visité la plus grande partie
et se disposait à descendre à la Nouvelle-Orléans par le Mississipi,
quand la guerre vint couper court à ses projets et le rappeler en
France. Nous nous étions rencontrés à Aix-les-Bains, et nous avions
décidé qu'une fois notre traitement fini, nous ferions ensemble une
excursion en Savoie et en Suisse.
Donatien Levesque était au courant de mes intentions, et comme sa santé
ne lui permettait pas, croyait-il, de tenter un aussi long voyage sur
les glaciers, il avait été convenu qu'il attendrait à Chamonix mon
retour du mont Blanc, et ferait pendant mon absence la visite
traditionnelle de la mer de glace par le Montanvers.
En apprenant que j'allais au Brevent, mon ami n'hésita pas à
m'accompagner. Au reste, l'ascension du Brevent est une des courses les
plus intéressantes qu'on puisse faire à Chamonix. Cette montagne, haute
de 2,525 mètres, n'est qu'un prolongement de la chaîne des
Aiguilles-Rouges, qui court du sud-ouest au nord-est, parallèlement à
celle du mont Blanc, et forme avec elle la vallée assez étroite de
Chamonix. Le Brevent, par sa position centrale juste en face du glacier
des Bossons, permet de suivre pendant presque tout leur trajet les
caravanes qui entreprennent l'ascension du géant des Alpes. Aussi est-il
très-fréquenté.
Nous partîmes vers sept heures du matin. Chemin faisant, je songeais aux
paroles ambiguës du guide-chef; elles me tracassaient un peu. Aussi,
m'adressant à Ravanel:
«Avez vous fait l'ascension du mont Blanc? lui demandai-je.
--Oui, monsieur, me répondit-il, une fois, et c'est assez. Je ne me
soucie nullement d'y retourner.
--Diable! dis-je, et moi qui compte l'essayer!
--Vous êtes libre, monsieur, mais je ne vous accompagnerai pas. La
montagne n'est pas bonne cette année. On a fait déjà plusieurs
tentatives; deux seulement ont réussi. Pour la seconde, ils s'y sont
repris à deux fois. Au reste, l'accident de l'an dernier a un peu
refroidi les amateurs.
--Un accident! Lequel donc?
--Ah! monsieur l'ignore? Voici la chose. Une caravane, composée de dix
guides et porteurs et de deux Anglais, est partie vers le mi-septembre
pour le mont Blanc. On l'a vue arriver au sommet, puis, quelques minutes
après, elle a disparu dans un nuage. Quand le nuage fut dissipé, on ne
vit plus personne. Les deux voyageurs avec sept guides et porteurs
avaient été enlevés par le vent et précipités du côté de Cormayeur, sans
doute dans le glacier de la Brenva. Malgré les recherches les plus
actives, on n'a pas pu retrouver leurs corps. Les trois autres ont été
trouvés à 150 mètres au-dessous de la cime, vers les Petits-Mulets. Ils
étaient passés à l'état de blocs de glace.
--Mais alors ces voyageurs ont dû commettre quelque imprudence? dis-je à
Ravanel. Quelle folie de partir aussi tard pour une semblable
expédition! C'était au mois d'août qu'il fallait la faire!»
J'avais beau me débattre, cette lugubre histoire me trottait dans
l'esprit. Heureusement que bientôt le temps se dégagea et que les rayons
d'un beau soleil vinrent dissiper les nuages qui voilaient encore le
mont Blanc, et, en même temps, ceux qui obscurcissaient mon esprit.
Notre ascension s'accomplit à souhait. En quittant les chalets de
Planpraz, situés à 2,062 mètres, on monte par des éboulis de pierres et
par des flaques de neige jusqu'au pied d'un rocher nommé la Cheminée,
qu'on escalade en s'aidant des pieds et des mains. Vingt minutes après,
on est au sommet du Brevent, d'où la vue est admirable. La chaîne du
mont Blanc apparaît alors dans toute sa majesté. Le gigantesque mont,
solidement établi sur ses puissantes assises, semble défier les tempêtes
qui glissent sur son bouclier de glace sans jamais l'entamer, tandis que
cette foule d'aiguilles, de pics, de montagnes, qui lui font cortège et
se haussent à l'envi autour de lui, sans pouvoir l'égaler, portent les
traces évidentes d'une lente décomposition.
Du belvédère admirable que nous occupions, on commence à se rendre
compte, quoique bien imparfaitement encore, des distances à parcourir
pour arriver au sommet. La cime, qui, de Chamonix, paraît si rapprochée
du dôme du Goûter, reprend sa véritable place. Les divers plateaux qui
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