Le 3 septembre au matin, -la Jeune-Hardie- parvint à la hauteur de la
baie de Gaël-Hamkes. La terre se trouvait alors à trente milles sous le
vent. Ce fut la première fois que le brick s'arrêta devant un banc de
glace qui ne lui offrait aucun passage et gui mesurait au moins un mille
de largeur. Il fallut donc employer les scies pour couper la glace.
Penellan, Aupic, Gradlin et Turquiette furent préposés à la manoeuvre de
ces scies, qu'on avaient installées en dehors du navire. Le tracé des
coupures fut fait de telle sorte que le courant pût emporter les
glaçons détachés du banc. Tout l'équipage réuni mit près de vingt heures
à ce travail. Les hommes éprouvaient une peine extrême à se maintenir
sur la glace; souvent ils étaient forcés de se mettre dans l'eau jusqu'à
mi-corps, et leurs vêtements de peau de phoque ne les préservaient que
très-imparfaitement de l'humidité.
D'ailleurs, sous ces latitudes élevées, tout travail excessif est
bientôt suivi d'une fatigue absolue, car la respiration manque
promptement, et le plus robuste est forcé de s'arrêter souvent.
Enfin la navigation redevint libre, et le brick fut remorqué au delà du
banc qui l'avait si longtemps retenu.
VI
LE TREMBLEMENT DE GLACES
Pendant quelques jours encore, -la Jeune-Hardie- lutta contre
d'insurmontables obstacles. L'équipage eut presque toujours la scie à la
main, et souvent même on fut forcé d'employer la poudre pour faire
sauter les énormes blocs de glaces qui coupaient le chemin.
Le 12 septembre, la mer n'offrit plus qu'une plaine solide, sans issue,
sans passe, qui entourait le navire de tous côtés, de sorte qu'il ne
pouvait ni avancer ni reculer. La température se maintenait, en moyenne,
à seize degrés au-dessous de zéro. Le moment de l'hivernage était donc
venu, et la saison d'hiver arrivait avec ses souffrances et ses dangers.
-La Jeune-Hardie- se trouvait alors à peu près par le vingt et unième
degré de longitude ouest et le soixante-seizième degré de latitude nord,
à l'entrée de la baie de Gaël-Hamkes.
Jean Cornbutte fit ses premiers préparatifs d'hivernage. Il s'occupa
d'abord de trouver une crique dont la position mît son navire à l'abri
des coups de vent et des grandes débâcles. La terre, qui devait être à
une dizaine de milles dans l'ouest, pouvait seule lui offrir de sûrs
abris, qu'il résolut d'aller reconnaître.
Le 12 septembre, il se mit en marche, accompagné d'André Vasling, de
Penellan et des deux matelots Gradlin et Turquiette. Chacun portait des
provisions pour deux jours, car il n'était pas probable que leur
excursion se prolongeât au delà, et ils s'étaient munis de peaux de
buffle, sur lesquelles ils devaient se coucher.
La neige, qui avait tombé en grande abondance et dont la surface n'était
pas gelée, les retarda considérablement. Ils enfonçaient souvent jusqu'à
mi-corps, et ne pouvaient, d'ailleurs, s'avancer qu'avec une extrême
prudence, s'ils ne voulaient pas tomber dans les crevasses. Penellan,
qui marchait en tête, sondait soigneusement chaque dépression du sol
avec son bâton ferré.
Vers les cinq heures du soir, la brume commença à s'épaissir, et la
petite troupe dut s'arrêter. Penellan s'occupa de chercher un glaçon qui
pût les abriter du vent, et, après s'être un peu restaurés, tout en
regrettant de ne pas avoir quelque chaude boisson, ils étendirent leur
peau de buffle sur la neige, s'en enveloppèrent, se serrèrent les uns
près des autres, et le sommeil l'emporta bientôt sur la fatigue.
Le lendemain matin, Jean Cornbutte et ses compagnons étaient ensevelis
sous une couche de neige de plus d'un pied d'épaisseur. Heureusement
leurs peaux, parfaitement imperméables, les avaient préservés, et cette
neige avait même contribué à conserver leur propre chaleur, qu'elle
empêchait de rayonner au dehors.
Jean Cornbutte donna aussitôt le signal du départ, et, vers midi, ses
compagnons et lui aperçurent enfin la côte, qu'ils eurent d'abord
quelque peine à distinguer. De hauts blocs de glaces, taillés
perpendiculairement, se dressaient sur le rivage; leurs sommets variés,
de toutes formes et de toutes tailles, reproduisaient en grand les
phénomènes de la cristallisation. Des myriades d'oiseaux aquatiques
s'envolèrent à l'approche des marins, et les phoques, qui étaient
étendus paresseusement sur la glace, plongèrent avec précipitation.
«Ma foi! dit Penellan, nous ne manquerons ni de fourrures ni de gibier!
--Ces animaux-là, répondit Jean Cornbutte, ont tout l'air d'avoir reçu
déjà la visite des hommes, car, dans des parages entièrement inhabités,
ils ne seraient pas si sauvages.
--Il n'y a que des Groënlandais qui fréquentent ces terres, répliqua
André Vasling.
--Je ne vois cependant aucune trace de leur passage, ni le moindre
campement, ni la moindre hutte! répondit Penellan, en gravissant un pic
élevé.--Ohé! capitaine, s'écria-t-il, venez donc! J'aperçois une pointe
de terre qui nous préservera joliment des vents du nord-est.
--Par ici, mes enfants!» dit Jean Cornbutte.
Ses compagnons le suivirent, et tous rejoignirent bientôt Penellan. Le
marin avait dit vrai. Une pointe de terre assez élevée s'avançait comme
un promontoire, et, en se recourbant vers la côte, elle formait une
petite haie d'un mille de profondeur au plus. Quelques glaces mouvantes,
brisées par cette pointe, flottaient au milieu, et la mer, abritée
contre les vents les plus froids, ne se trouvait pas encore entièrement
prise.
Ce lieu d'hivernage était excellent. Restait à y conduire le navire. Or,
Jean Cornbutte remarqua que la plaine de glace avoisinante était d'une
grande épaisseur, et il paraissait fort difficile, dès lors, de creuser
un canal pour conduire le brick à sa destination. Il fallait donc
chercher quelque autre crique, mais ce fut en vain que Jean Cornbutte
s'avança vers le nord. La côte restait droite et abrupte sur une grande
longueur, et, au delà de la pointe, elle se trouvait directement exposée
aux coups de vent de l'est. Cette circonstance déconcerta le capitaine,
d'autant plus qu'André Vasling fit valoir combien la situation était
mauvaise en s'appuyant sur des raisons péremptoires. Penellan eut
beaucoup de peine à se prouver à lui-même que, dans cette conjecture,
tout fût pour le mieux.
Le brick n'avait donc plus que la chance de trouver un lieu d'hivernage
sur la partie méridionale de la côte. C'était revenir sur ses pas, mais
il n'y avait pas à hésiter. La petite troupe reprit donc le chemin du
navire, et marcha rapidement, car les vivres commençaient à manquer.
Jean Cornbutte chercha, tout le long de la route, quelque passe qui fût
praticable, ou au moins quelque fissure qui permit de creuser un canal à
travers la plaine de glace, mais en vain.
Vers le soir, les marins arrivèrent près du glaçon où ils avaient campé
pendant l'autre nuit. La journée s'était passée sans neige, et ils
purent encore reconnaître l'empreinte de leurs corps sur la glace. Tout
était donc disposé pour leur coucher, et ils s'étendirent sur leur peau
de buffle.
Penellan, très-contrarié de l'insuccès de son exploration, dormait assez
mal, quand, dans un moment d'insomnie, son attention fut attirée par un
roulement sourd. Il prêta attentivement l'oreille à ce bruit, et ce
roulement lui parut tellement étrange, qu'il poussa du coude Jean
Cornbutte.
«Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, qui, suivant l'habitude du
marin, eut l'intelligence aussi rapidement éveillée que le corps.
--Écoutez, capitaine!» répondit Penellan.
Le bruit augmentait avec une violence sensible.
«Ce ne peut être le tonnerre sous une latitude si élevée! dit Jean
Cornbutte en se levant.
--Je crois que nous avons plutôt affaire à une bande d'ours blancs!
répondit Penellan.
--Diable! nous n'en avons pas encore aperçu, cependant.
--Un peu plus tôt, un peu plus tard, répondit Penellan, nous devons nous
attendre à leur visite. Commençons donc par les bien recevoir.»
Penellan, armé d'un fusil, gravit lestement le bloc qui les abritait.
L'obscurité étant fort épaisse et le temps couvert, il ne put rien
découvrir; mais un incident nouveau lui prouva bientôt que la cause de
ce bruit ne venait pas des environs. Jean Cornbutte le rejoignit, et ils
remarquèrent avec effroi que ce roulement, dont l'intensité réveilla
leurs compagnons, se produisait sous leurs pieds.
Un péril d'une nouvelle sorte venait les menacer. À ce bruit, qui
ressembla bientôt aux éclats du tonnerre, se joignit un mouvement
d'ondulation très-prononcé du champ de glaces. Plusieurs matelots
perdirent l'équilibre et tombèrent.
«Attention! cria Penellan.
--Oui! lui répondit-on.
--Turquiette! Gradlin! Ou êtes-vous?
--Me voici! répondit Turquiette, secouant la neige dont il était
couvert.
--Par ici, Vasling, cria Jean Cornbutte au second. Et Gradlin?
--Présent, capitaine!... Mais nous sommes perdus! s'écria Gradlin avec
effroi.
--Eh non! fit Penellan. Nous sommes peut-être sauvés!»
À peine achevait-il ces mots, qu'un craquement effroyable se fit
entendre. La plaine de glace se brisa tout entière, et les matelots
durent se cramponner au bloc qui oscillait auprès d'eux. En dépit des
paroles du timonier, ils se trouvaient dans une position excessivement
périlleuse, car un tremblement venait de se produire. Les glaçons
venaient «de lever l'ancre», suivant l'expression des marins. Ce
mouvement dura près de deux minutes, et il était à craindre qu'une
crevasse ne s'ouvrit sous les pieds même des malheureux matelots! Aussi
attendirent-ils le jour au milieu de transes continuelles, car ils ne
pouvaient, sous peine de périr, se hasarder à faire un pas, et ils
demeurèrent étendus tout de leur long pour éviter d'être engloutis.
Aux premières lueurs du jour, un tableau tout différent s'offrit à leurs
yeux. La vaste plaine, unie la veille, se trouvait disjointe en mille
endroits, et les flots, soulevés par quelque commotion sous-marine,
avaient brisé la couche épaisse qui les recouvrait.
La pensée de son brick se présenta à l'esprit de Jean Cornbutte.
«Mon pauvre navire! s'écria-t-il. Il doit être perdu!»
Le plus sombre désespoir commença à se peindre sur la figure de ses
compagnons. La perte du navire entraînait inévitablement leur mort
prochaine.
«Courage! mes amis, reprit Penellan. Songez donc que le tremblement de
cette nuit, nous a ouvert un chemin à travers les glaces, qui permettra
de conduire notre brick à la baie d'hivernage! Eh! tenez, je ne me
trompe pas! -la Jeune-Hardie-, la voilà, plus rapprochée de nous d'un
mille!»
Tous se précipitèrent en avant, et si imprudemment, que Turquiette
glissa dans une fissure et eût infailliblement péri, si Jean Cornbutte
ne l'eût rattrapé par son capuchon. Il en fut quitte pour un bain un peu
froid.
Effectivement, le brick flottait à deux milles au vent. Après des peines
infinies, la petite troupe l'atteignit. Le brick était en bon état; mais
son gouvernail, que l'on avait négligé d'enlever, avait été brisé par
les glaces.
VII
LES INSTALLATIONS DE L'HIVERNAGE
Penellan avait encore une fois raison: tout était pour le mieux, et ce
tremblement de glaces avait ouvert au navire une route praticable
jusqu'à la baie. Les marins n'eurent plus qu'à disposer habilement des
courants pour y diriger les glaçons de manière à se frayer une route.
Le 19 septembre, le brick fut enfin établi, à deux encâblures de terre,
dans sa baie d'hivernage, et solidement ancré sur un bon fond. Dès le
jour suivant, la glace s'était déjà formée autour de sa coque; bientôt
elle devint assez forte pour supporter le poids d'un homme, et la
communication put s'établir directement avec la terre.
Suivant l'habitude des navigateurs arctiques, le gréement resta tel
qu'il était; les voiles furent soigneusement repliées sur les vergues et
garnies de leur étui, et le nid de corneilles demeura en place, autant
pour permettre d'observer au loin que pour attirer l'attention sur le
navire.
Déjà le soleil s'élevait à peine au-dessus de l'horizon. Depuis le
solstice de juin, les spirales qu'il avait décrites s'étaient de plus en
plus abaissées, et bientôt il devait disparaître tout à fait.
L'équipage se hâta de faire ses préparatifs. Penellan en fut le grand
ordonnateur. La glace se fut bientôt épaissie autour du navire, et il
était à craindre que sa pression ne fût dangereuse; mais Penellan
attendit que, par suite du va-et-vient des glaçons flottants et de leur
adhérence, elle eût atteint une vingtaine de pieds d'épaisseur; il la
fit alors tailler en biseau autour de la coque, si bien qu'elle se
rejoignit sous le navire, dont elle prit la forme; enclavé dans un lit,
le brick n'eut plus à craindre dès lors la pression des glaces, qui ne
pouvaient faire aucun mouvement.
Les marins élevèrent ensuite le long des préceintes, et jusqu'à la
hauteur des bastingages, une muraille de neige de cinq à six pieds
d'épaisseur, qui ne tarda pas à se durcir comme un roc. Cette enveloppe
ne permettait pas à la chaleur intérieure de rayonner au dehors. Une
tente en toile, recouverte de peaux et hermétiquement fermée, fut
tendue sur toute la longueur du pont et forma une espèce de promenoir
pour l'équipage.
On construisit également a terre un magasin de neige, dans lequel on
entassa les objets qui embarrassaient le navire. Les cloisons des
cabines furent démontées, de manière à ne plus former qu'une vaste
chambre à l'avant comme à l'arrière. Cette pièce unique était,
d'ailleurs, plus facile à réchauffer, car la glace et l'humidité
trouvaient moins de coins pour s'y blottir. Il fut également plus aisé
de l'aérer convenablement, au moyen de manches en toile qui s'ouvraient
au dehors.
Chacun déploya une extrême activité dans ces divers préparatifs, et,
vers le 25 septembre, ils furent entièrement terminés. André Vasling ne
s'était pas montré le moins habile à ces divers aménagements. Il déploya
surtout un empressement trop grand à s'occuper de la jeune fille, et si
celle-ci, toute à la pensée de son pauvre Louis, ne s'en aperçut pas,
Jean Cornbutte comprit bientôt ce qui en était. Il en causa avec
Penellan; il se rappela plusieurs circonstances qui l'éclairèrent tout à
fait sur les intentions de son second: André Vasling aimait Marie et
comptait la demander à son oncle, dès qu'il ne serait plus permis de
douter de la mort des naufragés; on s'en retournerait alors à Dunkerque,
et André Vasling s'accommoderait très-bien d'épouser une fille jolie et
riche, qui serait alors l'unique héritière de Jean Cornbutte.
Seulement, dans son impatience, André Vasling manqua souvent d'habileté;
il avait plusieurs fois déclaré inutiles les recherches entreprises pour
retrouver les naufragés, et souvent un indice nouveau venait lui donner
un démenti, que Penellan prenait du plaisir à faire ressortir. Aussi le
second détestait-il cordialement le timonier, qui le lui rendait avec du
retour. Ce dernier ne craignait qu'une chose, c'était qu'André Vasling
ne parvint à jeter quelque germe de dissension dans l'équipage, et il
engagea Jean Cornbutte à ne lui répondre qu'évasivement à la première
occasion.
Lorsque les préparatifs d'hivernage furent terminés, le capitaine prit
diverses mesures propres à conserver la santé de son équipage. Tous les
matins, les hommes eurent ordre d'aérer les logements et d'essuyer
soigneusement les parois intérieures, pour les débarrasser de l'humidité
de la nuit. Ils reçurent, matin et soir, du thé ou du café brûlant, ce
qui est un des meilleurs cordiaux à employer contre le froid; puis ils
furent divisés en quarts de chasseurs, qui devaient, autant que
possible, procurer chaque jour une nourriture fraîche à l'ordinaire du
bord.
Chacun dut prendre aussi, tous les jours, un exercice salutaire, et ne
pas s'exposer sans mouvement à la température, car, par des froids de
trente degrés au-dessous de zéro, il pouvait arriver que quelque partie
du corps se gelât subitement. Il fallait, dans ce cas, avoir recours aux
frictions de neige, qui seules pouvaient sauver la partie malade.
Penellan recommanda fortement aussi l'usage des ablutions froides,
chaque matin. Il fallait un certain courage pour se plonger les mains et
la figure dans la neige, que l'on faisait dégeler à l'intérieur. Mais
Penellan donna bravement l'exemple, et Marie ne fut pas la dernière à
l'imiter.
Jean Cornbutte n'oublia pas non plus les lectures et les prières, car il
s'agissait de ne pas laisser dans le coeur place au désespoir ou à
l'ennui. Rien n'est plus dangereux dans ces latitudes désolées.
Le ciel, toujours sombre, remplissait l'âme de tristesse. Une neige
épaisse, fouettée par des vents violents, ajoutait à l'horreur
accoutumée. Le soleil allait disparaître bientôt. Si les nuages
n'eussent pas été amoncelés sur la tête des navigateurs, ils auraient pu
jouir de la lumière de la lune, qui allait devenir véritablement leur
soleil pendant cette longue nuit des pôles; mais, avec ces vents
d'ouest, la neige ne cessa pas de tomber. Chaque matin, il fallait
déblayer les abords du navire et tailler de nouveau dans la glace un
escalier qui permît de descendre sur la plaine. On y réussissait
facilement avec les couteaux à neige; une fois les marches découpées, on
jetait un peu d'eau à leur surface, et elles se durcissaient
immédiatement.
Penellan fit aussi creuser un trou dans la glace, non loin du navire.
Tous les jours on brisait la nouvelle croûte qui se formait à sa partie
supérieure, et l'eau que l'on y puisait à une certaine profondeur était
moins froide qu'à la surface.
Tous ces préparatifs durèrent environ trois semaines. Il fut alors
question de pousser les recherches plus avant. Le navire était
emprisonné pour six ou sept mois, et le prochain dégel pouvait seul lui
ouvrir une nouvelle route à travers les glaces. Il fallait donc profiter
de cette immobilité forcée pour diriger des explorations dans le nord.
VIII
PLAN D'EXPLORATIONS
Le 9 octobre, Jean Cornbutte tint conseil pour dresser le plan de ses
opérations, et, afin que la solidarité augmentât le zèle et le courage
de chacun, il y admit tout l'équipage. La carte en main, il exposa
nettement la situation présente.
La côte orientale du Groënland s'avance perpendiculairement vers le
nord. Les découvertes des navigateurs ont donné la limite exacte de ces
parages. Dans cet espace de cinq cents lieues, qui sépare le Groënland
du Spitzberg, aucune terre n'avait été encore reconnue. Une seule île,
l'île Shannon, se trouvait à une centaine de milles dans le nord de la
baie de Gaël-Hamkes, où -la Jeune-Hardie- allait hiverner.
Si donc le navire norvégien, suivant toutes les probabilités, avait été
entraîné dans cette direction, en supposant qu'il n'eût pu atteindre
l'île Shannon, c'était là que Louis Cornbutte et les naufragés avaient
dû chercher asile pour l'hiver.
Cet avis prévalut, malgré l'opposition d'André Vasling, et il fut décidé
que l'on dirigerait les explorations du côté de l'île Shannon.
Les dispositions furent immédiatement commencées. On s'était procuré,
sur la côte de Norwége, un traîneau fait à la manière des Esquimaux,
construit en planches recourbées à l'avant et à l'arrière, et qui fût
propre à glisser sur la neige et sur la glace. Il avait douze pieds de
long sur quatre de large, et pouvait, en conséquence, porter des
provisions pour plusieurs semaines au besoin. Fidèle Misonne l'eut
bientôt mis en état, et il y travailla dans le magasin de neige, où ses
outils avaient été transportés. Pour la première fois, on établit un
poêle à charbon dans ce magasin, car tout travail y eût été impossible
sans cela. Le tuyau du poêle sortait par un des murs latéraux, au moyen
d'un trou percé dans la neige; mais il résultait un grave inconvénient
de cette disposition, car la chaleur du tuyau faisait fondre peu à peu
la neige à l'endroit où il était en contact avec elle, et l'ouverture
s'agrandissait sensiblement. Jean Cornbutte imagina d'entourer cette
portion du tuyau d'une toile métallique, dont la propriété est
d'empêcher la chaleur de passer. Ce qui réussit complétement.
Pendant que Misonne travaillait au traîneau, Penellan, aidé de Marie,
préparait les vêtements de rechange pour la route. Les bottes de peau de
phoque étaient heureusement en grand nombre. Jean Cornbutte et André
Vasling s'occupèrent des provisions; ils choisirent un petit baril
d'esprit-de-vin, destiné à chauffer un réchaud portatif; des réserves de
thé et de café furent prises en quantité suffisante; une petite caisse
de biscuits, deux cents livres de pemmican et quelques gourdes
d'eau-de-vie complétèrent la partie alimentaire. La chasse devait
fournir chaque jour des provisions fraîches. Une certaine quantité de
poudre fut divisée dans plusieurs sacs. La boussole, le sextant et la
longue-vue furent mis à l'abri de tout choc.
Le 11 octobre, le soleil ne reparut pas au-dessus de l'horizon. On fut
obligé d'avoir une lampe continuellement allumée dans le logement de
l'équipage. Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait commencer les
explorations, et voici pourquoi:
Au mois de janvier, le froid deviendrait tel qu'il ne serait plus
possible de mettre le pied dehors, sans péril pour la vie. Pendant deux
mois au moins, l'équipage serait condamné au casernement le plus
complet; puis le dégel commencerait ensuite et se prolongerait jusqu'à
l'époque où le navire devrait quitter les glaces. Ce dégel empêcherait
forcément toute exploration. D'un autre côté, si Louis Cornbutte et ses
compagnons existaient encore, il n'était pas probable qu'ils pussent
résister aux rigueurs d'un hiver arctique. Il fallait donc les sauver
auparavant, ou tout espoir serait perdu.
André Vasling savait tout cela mieux que personne. Aussi résolut-il
d'apporter de nombreux obstacles à cette expédition.
Les préparatifs du voyage furent achevés vers le 20 octobre. Il s'agit
alors de choisir les hommes qui en feraient partie. La jeune fille ne
devait pas quitter la garde de Jean Cornbutte ou de Penellan. Or, ni
l'un ni l'autre ne pouvaient manquer à la caravane.
La question fut donc de savoir si Marie pourrait supporter les fatigues
d'un pareil voyage. Jusqu'ici elle avait passé par de rudes épreuves,
sans trop en souffrir, car c'était une fille de marin, habituée dès son
enfance aux fatigues de la mer, et vraiment Penellan ne s'effrayait pas
de la voir, au milieu de ces climats affreux, luttant contre les dangers
des mers polaires.
On décida donc, après de longues discussions, que la jeune fille
accompagnerait l'expédition, et qu'il lui serait, au besoin, réservé une
place dans la traîneau, sur lequel on construisit une petite butte en
bois, hermétiquement fermée. Quant à Marie, elle fut au comble de ses
voeux, car il lui répugnait d'être éloignée de ses deux protecteurs.
L'expédition fut donc ainsi formée: Marie, Jean Cornbutte, Penellan,
André Vasling, Aupic et Fidèle Misonne. Alain Turquiette demeura
spécialement chargé de la garde du brick, sur lequel restaient Gervique
et Gradlin. De nouvelles provisions de toutes sortes furent emportées,
car Jean Cornbutte, afin de pousser l'exploration aussi loin que
possible, avait résolu de faire des dépôts le long de sa route, tous les
sept ou huit jours de marche. Dès que le traîneau fut prêt, on le
chargea immédiatement, et il fut recouvert d'une tente de peaux de
buffle. Le tout formait un poids d'environ sept cents livres, qu'un
attelage de cinq chiens pouvait aisément traîner sur la glace.
Le 22 octobre, suivant les prévisions du capitaine, un changement
soudain se manifesta dans la température. Le ciel s'éclaircit, les
étoiles jetèrent un éclat extrêmement vif, et la lune brilla au-dessus
de l'horizon pour ne plus le quitter pendant une quinzaine de jours. Le
thermomètre était descendu à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro.
Le départ fut fixé au lendemain.
IX
LA MAISON DE NEIGE
Le 23 octobre, à onze heures du matin, par une belle lune, la caravane
se mit en marche. Les précautions étaient prises, cette fois, de façon
que le voyage pût se prolonger longtemps, s'il le fallait. Jean
Cornbutte suivit la côte, en remontant vers le nord. Les pas des
marcheurs ne laissaient aucune trace sur cette glace résistante. Aussi
Jean Cornbutte fut-il obligé de se guider au moyen de points de repère
qu'il choisit au loin; tantôt il marchait sur une colline toute hérissée
de pics, tantôt sur un énorme glaçon que la pression avait soulevé
au-dessus de la plaine.
À la première halte, après une quinzaine de milles, Penellan fit les
préparatifs d'un campement. La tente fut adossée à un bloc de glaces.
Marie n'avait pas trop souffert de ce froid rigoureux, car, par bonheur,
la brise s'étant calmée, il était beaucoup plus supportable; mais,
plusieurs fois, la jeune fille avait dû descendre de son traîneau pour
empêcher que l'engourdissement n'arrêtât chez elle la circulation du
sang. D'ailleurs, sa petite hutte, tapissée de peau par les soins de
Penellan, offrait tout le confortable possible.
Quand la nuit, ou plutôt quand le moment du repos arriva, cette petite
hutte fut transportée sous la tente, où elle servit de chambre à coucher
à la jeune fille. Le repas du soir se composa de viande fraîche, de
pemmican et de thé chaud. Jean Cornbutte, pour prévenir les funestes
effets du scorbut, fit distribuer à tout son monde quelques gouttes de
jus de citron. Puis, tous s'endormirent à la garde de Dieu.
Après huit heures de sommeil, chacun reprit son poste de marche. Un
déjeuner substantiel fut fourni aux hommes et aux chiens, puis on
partit. La glace, excessivement unie, permettait à ces animaux d'enlever
le traîneau avec une grande facilité. Les hommes, quelquefois, avaient
de la peine à le suivre.
Mais un mal dont plusieurs marins eurent bientôt à souffrir, ce fut
l'éblouissement. Des ophthalmies se déclarèrent chez Aupic et Misonne.
La lumière de la lune, frappant sur ces immenses plaines blanches,
brûlait la vue et causait aux yeux une cuisson insupportable.
Il se produisait aussi un effet de réfraction excessivement curieux. En
marchant, au moment où l'on croyait mettre le pied sur un monticule, on
tombait plus bas, ce qui occasionnait souvent des chutes, heureusement
sans gravité, et que Penellan tournait en plaisanteries. Néanmoins, il
recommanda de ne jamais faire un pas sans sonder le sol avec le bâton
ferré dont chacun était muni.
Vers le 1er novembre, dix jours après le départ, la caravane se trouvait
à une cinquantaine de lieues dans le nord. La fatigue devenait extrême
pour tout le monde. Jean Cornbutte éprouvait des éblouissements
terribles, et sa vue s'altérait sensiblement. Aupic et Fidèle Misonne ne
marchaient plus qu'en tâtonnant, car leurs yeux, bordés de rouge,
semblaient brûlés par la réflexion blanche. Marie avait été préservée de
ces accidents par suite de son séjour dans la hutte, qu'elle habitait le
plus possible. Penellan, soutenu par un indomptable courage, résistait à
toutes ces fatigues. Celui qui, au surplus, se portait le mieux et sur
lequel ces douleurs, ce froid, cet éblouissement ne semblaient avoir
aucune prise, c'était André Vasling. Son corps de fer était fait à
toutes ces fatigues; il voyait alors avec plaisir le découragement
gagner les plus robustes, et il prévoyait déjà le moment prochain où il
faudrait revenir en arrière.
Or, le 1er novembre, par suite des fatigues, il devint indispensable de
s'arrêter pendant un jour ou deux.
Dès que le lieu du campement fut choisi, on procéda à son installation.
On résolut de construire une maison de neige, que l'on appuierait
contre une des roches du promontoire. Fidèle Misonne en traça
immédiatement les fondements, qui mesuraient quinze pieds de long sur
cinq de large. Penellan, Aupic, Misonne, à l'aide de leurs couteaux,
découpèrent de vastes blocs de glace qu'ils apportèrent au lieu désigné,
et ils les dressèrent, comme des maçons eussent fait de murailles en
pierre. Bientôt la paroi du fond fut élevée à cinq pieds de hauteur avec
une épaisseur à peu près égale, car les matériaux ne manquaient pas, et
il importait que l'ouvrage fût assez solide pour durer quelques jours.
Les quatre murailles furent terminées en huit heures à peu près; une
porte avait été ménagée du côté du sud, et la toile de la tente, qui fut
posée sur ces quatre murailles, retomba du côté de la porte, qu'elle
masqua. Il ne s'agissait plus que de recouvrir le tout de larges blocs,
destinés à former le toit de cette construction éphémère.
Après trois heures d'un travail pénible, la maison fut achevée, et
chacun s'y retira, en proie à la fatigue et au découragement. Jean
Cornbutte souffrait au point de ne pouvoir faire un seul pas, et André
Vasling exploita si bien sa douleur qu'il lui arracha la promesse de ne
pas porter ses recherches plus avant dans ces affreuses solitudes.
Penellan ne savait plus à quel saint se vouer. Il trouvait indigne et
lâche d'abandonner ses compagnons sur des présomptions sans portée.
Aussi cherchait-il à les détruire, mais ce fut en vain.
Cependant, quoique le retour eût été décidé, le repos était devenu si
nécessaire que, pendant trois jours, on ne fit aucun préparatif de
départ.
Le 4 novembre, Jean Cornbutte commença à faire enterrer sur un point de
la côte les provisions qui ne lui étaient pas nécessaires. Une marque
indiqua le dépôt, pour le cas improbable où de nouvelles explorations
l'entraîneraient de ce côté. Tous les quatre jours de marche, il avait
laissé de semblables dépôts le long de sa route,--ce qui lui assurait
des vivres pour le retour, sans qu'il eût la peine de les transporter
sur son traîneau.
Le départ fut fixé a dix Heures du matin, le 5 novembre. La tristesse la
plus profonde s'était emparée de la petite troupe. Marie avait peine à
retenir ses larmes, en voyant son oncle tout découragé. Tant de
souffrances inutiles! tant de travaux perdus! Penellan, lui, devenait
d'une humeur massacrante; il donnait tout le monde au diable et ne
cessait, à chaque occasion, de se fâcher contre la faiblesse et la
lâcheté de ses compagnons, plus timides et plus fatigués, disait-il, que
Marie, laquelle aurait été au bout du monde sans se plaindre.
André Vasling ne pouvait pas dissimuler le plaisir que lui causait cette
détermination. Il se montra plus empressé que jamais près de la jeune
fille, à laquelle il fit même espérer que de nouvelles recherches
seraient entreprises après l'hiver, sachant bien qu'elles seraient alors
trop tardives!
X
ENTERRÉS VIVANTS
La veille du départ, au moment du souper, Penellan était occupé à briser
des caisses vides pour en fourrer les débris dans le poêle, quand il fut
suffoqué tout à coup par une fumée épaisse. Au même moment, la maison de
neige fut comme ébranlée par un tremblement de terre. Chacun poussa un
cri de terreur, et Penellan se précipita au dehors.
Il faisait une obscurité complète. Une tempête effroyable, car ce
n'était pas un dégel, éclatait dans ces parages. Des tourbillons de
neige s'abattaient avec une violence extrême, et le froid était
tellement excessif que le timonier sentit ses mains se geler rapidement.
Il fut obligé de rentrer, après s'être vivement frotté avec de la neige.
«Voici la tempête, dit-il. Fasse le Ciel que notre maison résiste, car
si l'ouragan la détruisait, nous serions perdus!»
En même temps que les rafales se déchaînaient dans l'air, un bruit
effroyable se produisait sous le sol glacé; les glaçons, brisés à la
pointe du promontoire, se heurtaient avec fracas et se précipitaient les
uns sur les autres; le vent soufflait avec une telle force, qu'il
semblait parfois que la maison entière se déplaçait; des lueurs
phosphorescentes, inexplicables sous ces latitudes, couraient à travers
le tourbillon des neiges.
«Marie, Marie! s'écria Penellan, en saisissant les mains de la jeune
fille.
--Nous voilà mal pris! dit Fidèle Misonne.
--Et je ne sais si nous en réchapperons! répliqua Aupic.
--Quittons cette maison de neige! dit André Vasling.
--C'est impossible! répondit Penellan. Le froid est épouvantable au
dehors, tandis que nous pourrons peut-être le braver en demeurant ici!
--Donnez-moi le thermomètre,» dit André Vasling.
Aupic lui passa l'instrument, qui marquait dix degrés au-dessous de
zéro, à l'intérieur, bien que le feu fût allumé. André Vasling souleva
la toile qui retombait devant l'ouverture et le glissa au dehors avec
précipitation, car il eût été meurtri par des éclats de glace que le
vent soulevait et qui se projetaient en une véritable grêle.
«Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir?...
Vous voyez bien que c'est ici que nous sommes le plus en sûreté!
--Oui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts à
consolider intérieurement cette maison.
--Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace! dit
André Vasling.
--Lequel? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il
a brisé les glaçons du promontoire, et que nous soyons entraînés ou
submergés!
--Cela me parait difficile, répondit Penellan, car il gèle de manière à
glacer toutes les surfaces liquides!... Voyons quelle est la
température.»
Il souleva la toile de manière à ne passer que le bras, et eut quelque
peine à retrouver le thermomètre, au milieu de la neige; mais enfin il
parvint à le saisir, et, l'approchant de la lampe, il dit:
«Trente-deux degrés au-dessous de zéro! C'est le plus grand froid que
nous ayons éprouvé jusqu'ici!
--Encore dix degrés, ajouta André Vasling, et le mercure gèlera!»
Un morne silence suivit cette réflexion.
Vers huit heures du matin, Penellan essaya une seconde fois de sortir,
pour juger de la situation. Il fallait, d'ailleurs, donner une issue à
la fumée, que le vent avait plusieurs fois repoussée dans l'intérieur de
la hutte. Le marin ferma très-hermétiquement ses vêtements, assura son
capuchon sur sa tête au moyen d'un mouchoir, et souleva la toile.
L'ouverture était entièrement obstruée par une neige résistante.
Penellan prit son bâton ferré et parvint à l'enfoncer dans cette masse
compacte; mais la terreur glaça son sang, quand il sentit que
l'extrémité de son bâton n'était pas libre et s'arrêtait sur un corps
dur!
«Cornbutte! dit-il au capitaine, qui s'était approché de lui, nous
sommés enterrés sous cette neige!
--Que dis-tu? s'écria Jean Cornbutte.
--Je dis que la neige s'est amoncelée et glacée autour de nous et sur
nous, que nous sommes ensevelis vivants!
--Essayons de repousser cette masse de neige,» répondit le capitaine.
Les deux amis s'arcboutèrent contre l'obstacle qui obstruait la porte,
mais il ne purent le déplacer. La neige formait un glaçon qui avait plus
de cinq pieds d'épaisseur et ne faisait qu'un avec la maison.
Jean Cornbutte ne put retenir un cri, qui réveilla Misonne et André
Vasling. Un juron éclata entre les dents de ce dernier, dont les traits
se contractèrent.
En ce moment, une fumée plus épaisse que jamais reflua à l'intérieur,
car elle ne pouvait trouver aucune issue.
«Malédiction! s'écria Misonne. Le tuyau du poêle est bouché par la
glace!»
Penellan reprit son bâton et démonta le poêle, après avoir jeté de la
neige sur les tisons pour les éteindre, ce qui produisit une fumée
telle, que l'on pouvait à peine apercevoir la lueur de la lampe; puis il
essaya, avec son bâton, de débarrasser l'orifice, mais il ne rencontra
partout qu'un roc de glace!
Il ne fallait plus attendre qu'une fin affreuse, précédée d'une agonie
terrible! La fumée, s'introduisant dans la gorge des malheureux, y
causait une douleur insoutenable, et l'air même ne devait pas tarder à
leur manquer!
Marie se leva alors, et sa présence, qui désespérait Jean Cornbutte,
rendit quelque courage à Ponellan. Le timonier se dit que cette pauvre
enfant ne pouvait être destinée à une mort aussi horrible!
«Eh bien! dit la jeune fille, vous avez donc fait trop de feu? La
chambre est pleine de fumée!
--Oui ... oui ... répondit le timonier en balbutiant.
--On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il y a
longtemps même que nous n'avons éprouvé autant de chaleur!»
Personne n'osa lui apprendre la vérité.
«Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous à
préparer le déjeuner. Il fait trop froid pour sortir. Voici le réchaud,
voici l'esprit-de-vin, voici le café.--Allons, vous autres, un peu de
pemmican d'abord, puisque ce maudit temps nous empêche de chasser!»
Ces paroles ranimèrent ses compagnons.
«Mangeons d'abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite à sortir
d'ici!»
Penellan joignit l'exemple au conseil et dévora sa portion. Ses
compagnons l'imitèrent et burent ensuite une tasse de café brûlant, ce
qui leur remit un peu de courage au coeur; puis, Jean Cornbutte décida,
avec une grande énergie, que l'on allait tenter immédiatement les moyens
de sauvetage.
Ce fut alors qu'André Vasling fit cette réflexion:
«Si la tempête dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons
ensevelis à dix pieds sous la glace, car on n'entend plus aucun bruit au
dehors!»
Penellan regarda Marie, qui comprit la vérité, mais ne trembla pas.
Penellan fit d'abord rougir à la flamme de l'esprit-de-vin le bout de
son bâton ferré, qu'il introduisit successivement dans les quatre
murailles de glace, mais il ne trouva d'issue dans aucune. Jean
Cornbutte résolut alors de creuser une ouverture dans la porte même. La
glace était tellement dure que les coutelas l'entamaient difficilement.
Les morceaux que l'on parvenait à extraire encombrèrent bientôt la
hutte. Au bout de deux heures de ce travail pénible, la galerie creusée
n'avait pas trois pieds de profondeur.
Il fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui fût moins
susceptible d'ébranler la maison, car plus on avançait, plus la glace,
devenant dure, nécessitait de violents efforts pour être entamée.
Penellan eut l'idée de se servir du réchaud à esprit-de-vin pour fondre
la glace dans la direction voulue. C'était un moyen hasardeux, car si
l'emprisonnement venait à se prolonger, cet esprit-de-vin, dont les
marins n'avaient qu'une petite quantité, leur ferait défaut au moment de
préparer le repas. Néanmoins, ce projet obtint l'assentiment de tous, et
il fut mis à exécution. On creusa préalablement un trou de trois pieds
de profondeur sur un pied de diamètre pour recueillir l'eau qui
proviendrait de la fonte de la glace, et l'on n'eut pas à se repentir de
cette précaution, car l'eau suinta bientôt sous l'action du feu, que
Penellan promenait à travers la masse de neige.
L'ouverture se creusa peu à peu, mais on ne pouvait continuer longtemps
un tel genre de travail, car l'eau, se répandant sur les vêtements, les
perçait de part en part. Penellan fut obligé de cesser au bout d'un
quart d'heure et de retirer le réchaud pour se sécher lui-même. Misonne
ne tarda pas à prendre sa place, et il n'y mit pas moins de courage.
Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie eût déjà cinq
pieds de profondeur, le bâton ferré ne put encore trouver d'issue au
dehors.
«Il n'est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombée
avec une telle abondance! Il faut qu'elle ait été amoncelée par le vent
sur ce point. Peut-être aurions-nous dû songer à nous échapper par un
autre endroit?
--Je ne sais, répondit Penellan; mais, ne fût-ce que pour ne pas
décourager nos compagnons, nous devons continuer à percer le mur dans le
même sens. Il est impossible que nous ne trouvions pas une issue!
--L'esprit-de-vin ne manquera-t-il pas? demanda le capitaine.
--J'espère que non, répondit Penellan, mais à la condition, cependant,
que nous nous privions de café ou de boissons chaudes! D'ailleurs, ce
n'est pas là ce qui m'inquiète le plus.
--Qu'est-ce donc, Penellan? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que notre lampe va s'éteindre, faute d'huile, et que nous
arrivons à la fin de nos vivres!--Enfin! à la grâce de Dieu!»
Puis, Penellan alla remplacer André Vasling, qui travaillait avec
énergie à la délivrance commune.
«Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez
bien, je vous en prie, à toute menace d'éboulement, pour que nous ayons
le temps de la parer!»
Le moment du repos était arrivé, et, lorsque Penellan eut encore creusé
la galerie d'un pied, il revint se coucher près de ses compagnons.
XI
UN NUAGE DE FUMÉE
Le lendemain, quand les marins se réveillèrent, une obscurité complète
les enveloppait. La lampe s'était éteinte. Jean Cornbutte réveilla
Penellan pour lui demander le briquet, que celui-ci lui passa. Penellan
se leva pour allumer le réchaud; mais, en se levant, sa tête heurta
contre le plafond de glace. Il fut épouvanté, car, la veille, il pouvait
encore se tenir debout. Le réchaud, allumé, à la lueur indécise de
l'esprit-de-vin, il s'aperçut que le plafond avait baissé d'un pied.
Penellan se remit au travail avec rage.
En ce moment, la jeune fille, aux lueurs que projetait le réchaud sur la
figure du timonier, comprit que le désespoir et la volonté luttaient sur
sa rude physionomie Elle vint à lui, lui prit les mains, les serra avec
tendresse. Penellan sentit le courage lui revenir.
«Elle ne peut pas mourir ainsi!» s'écria-t-il.
Il reprit son réchaud et se mit de nouveau à ramper dans l'étroite
ouverture. Là, d'une main vigoureuse, il enfonça son bâton ferré et ne
sentit pas de résistance. Était-il donc arrivé aux couches molles de la
neige? Il retira son bâton, et un rayon brillant se précipita dans la
maison de glace.
«À moi, mes amis!» s'écria-t-il!
Et, des pieds et des mains, il repoussa la neige, mais la surface
extérieure n'était pas dégelée, ainsi qu'il l'avait cru. Avec le rayon
de lumière, un froid violent pénétra dans la cabane et en saisit toutes
les parties humides, qui se solidifièrent en un moment. Son coutelas
aidant, Penellan agrandit l'ouverture et put enfin respirer au grand
air. Il tomba à genoux pour remercier Dieu et fut bientôt rejoint par la
jeune fille et ses compagnons.
Une lune magnifique éclairait l'atmosphère, dont les marins ne purent
supporter le froid rigoureux. Ils rentrèrent, mais, auparavant, Penellan
regarda autour de lui. Le promontoire n'était plus là, et la hutte se
trouvait au milieu d'une immense plaine de glace. Penellan voulut se
diriger du côté du traîneau, où étaient les provisions: le traîneau
avait disparu!
La température l'obligea de rentrer. Il ne parla de rien à ses
compagnons. Il fallait avant tout sécher les vêtements, ce qui fut fait
avec le réchaud à esprit-de-vin. Le thermomètre, mis un instant à
l'air, descendit à trente degrés au-dessous de zéro.
Au bout d'une heure, André Vasling et Penellan résolurent d'affronter
l'atmosphère extérieure. Ils s'enveloppèrent dans leurs vêtements encore
humides et sortirent par l'ouverture, dont les parois avaient déjà
acquis la dureté du roc.
«Nous avons été entraînés dans le nord-est, dit André Vasling, en
s'orientant sur les étoiles, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.
--Il n'y aurait pas de mal, répondit Penellan, si notre traîneau nous
eût accompagnés!
--Le traîneau n'est plus là? s'écria André Vasling. Mais nous sommes
perdus, alors!
--Cherchons,» répondit Penellan.
Ils tournèrent autour de la hutte, qui formait un bloc de plus de quinze
pieds de hauteur. Une immense quantité de neige était tombée pendant
toute la durée de la tempête, et le vent l'avait accumulée contre la
seule élévation que présentât la plaine. Le bloc entier avait été
entraîné par le vent, au milieu des glaçons brisés, à plus de vingt-cinq
milles au nord-est, et les prisonniers avaient subi le sort de leur
prison flottante. Le traîneau, supporté par un autre glaçon, avait
dérivé d'un autre côté, sans doute, car on n'en apercevait aucune trace,
et les chiens avaient dû succomber dans cette effroyable tempête.
André Vasling et Penellan sentirent se glisser Je désespoir dans leur
âme. Ils n'osaient rentrer dans la maison de neige! Ils n'osaient
annoncer cette fatale nouvelle à leurs compagnons d'infortune! Ils
gravirent le bloc de glace même dans lequel se trouvait creusée la hutte
et n'aperçurent rien que cette immensité blanche qui les entourait de
toutes parts. Déjà le froid raidissait leurs membres, et l'humidité de
leurs vêtements se transformait en glaçons qui pendaient autour d'eux.
Au moment où Penellan allait descendre le monticule, il jeta un coup
d'oeil sur André Vasling. Il le vit tout à coup regarder avidement d'un
côté, puis tressaillir et pâlir.
«Qu'avez-vous, monsieur Vasling? lui demanda-t-il.
--Ce n'est rien! répondit celui-ci. Descendons, et avisons à quitter au
plus vite ces parages, que nous n'aurions jamais dû fouler!»
Mais, au lieu d'obéir, Penellan remonta et porta ses yeux du côté qui
avait attiré l'attention du second. Un effet bien différent se produisit
en lui, car il poussa un cri de joie et s'écria:
«Dieu soit béni!»
Une légère fumée s'élevait dans le nord-est. Il n'y avait pas à s'y
tromper. Là respiraient des êtres animés. Les cris de joie de Penellan
attirèrent ses compagnons, et tous purent se convaincre par leurs yeux
que le timonier ne se trompait pas.
Aussitôt, sans s'inquiéter du manque de vivres, sans songer à la rigueur
de la température, enveloppés dans leurs capuchons, tous s'avancèrent à
grands pas vers l'endroit signalé.
La fumée s'élevait, dans le nord-est, et la petite troupe prit
précipitamment cette direction. Le but à atteindre se trouvait à cinq ou
six milles environ, et il devenait fort difficile de se diriger à coup
sûr. La fumée avait disparu, et aucune élévation ne pouvait servir de
point de repère, car la plaine de glace était entièrement unie.
Il importait, cependant, de ne pas dévier de la ligne droite.
«Puisque nous ne pouvons nous guider sur des objets éloignés, dit Jean
Cornbutte, voici le moyen à employer: Penellan va marcher en avant,
Vasling à vingt pas derrière lui, moi à vingt pas derrière Vasling. Je
pourrai juger alors si Penellan ne s'écarte pas de la ligne droite.»
La marche durait ainsi depuis une demi-heure, quand Penellan s'arrêta
soudain, prêtant l'oreille.
Le groupe de marins le rejoignit:
«N'avez-vous rien entendu? leur demanda-t-il.
--Rien, répondit Misonne.
--C'est singulier! fit Penellan. Il m'a semblé que des cris venaient de
ce côté.
--Des cris? répondit la jeune fille. Nous serions donc bien près de
notre but!
--Ce n'est pas une raison; répondit André Vasling. Sous ces latitudes
élevées et par ces grands froids, le son porte à des distances
extraordinaires.
--Quoi qu'il en soit, dit Jean Cornbutte, marchons, sous peine d'être
gelés!
--Non! fit Penellan. Écoutez!»
Quelques sons faibles, mais perceptibles cependant, se faisaient
entendre. Ces cris paraissaient des cris de douleur et d'angoisse. Ils
se renouvelèrent deux fois. On eût dit que quelqu'un appelait au
secours. Puis tout retomba dans le silence.
«Je ne me suis pas trompé, dit Penellan. En avant!»
Et il se mit à courir dans la direction de ces cris. Il fit ainsi deux
milles environ, et sa stupéfaction fut grande, quand il aperçut un homme
couché sur la glace. Il s'approcha de lui, le souleva et leva les bras
au ciel avec désespoir.
André Vasling, qui le suivait de près avec le reste des matelots,
accourut et s'écria:
«C'est un des naufragés? C'est notre matelot Cortrois!
--Il est mort, répliqua Penellan, mort de froid!»
Jean Cornbutte et Marie arrivèrent auprès du cadavre, que la glace avait
déjà raidi. Le désespoir se peignit sur toutes les figures. Le mort
était l'un des compagnons de Louis Cornbutte!
«En avant!» s'écria Penellan.
Ils marchèrent encore pendant une demi-heure, sans mot dire, et ils
aperçurent une élévation du sol, qui devait être certainement la terre.
«C'est l'île Shannon,» dit Jean Cornbutte.
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