--Sans doute, Aubert, s'écria le vieil horloger, et ce ne sera pas un
mince honneur pour moi que d'avoir pu tailler et couper cette matière
qui a la dureté du diamant! Ah! Louis Berghem a bien fait de
perfectionner l'art des diamantaires, qui m'a permis de polir et percer
les pierres les plus dures!»
Maître Zacharius tenait en ce moment de petites pièces d'horlogerie en
cristal taillé et d'un travail exquis. Les rouages, les pivots, le
boîtier de cette montre étaient de la même matière, et, dans cette
oeuvre de la plus grande difficulté, il avait déployé un talent
inimaginable.
«N'est-ce pas, reprit-il, tandis que ses joues s'empourpraient, qu'il
sera beau de voir palpiter cette montre à travers son enveloppe
transparente, et de pouvoir compter les battements de son coeur!
--Je gage, maître, répondit le jeune ouvrier, qu'elle ne variera pas
d'une seconde par an!
--Et tu gageras à coup sûr! Est-ce que je n'ai pas mis là le plus pur de
moi-même? Est-ce que mon coeur varie, lui?»
Aubert n'osa pas lever les yeux sur son maître.
«Parle-moi franchement, reprit mélancoliquement le vieillard. Ne m'as-tu
jamais pris pour un fou? Ne me crois-tu pas livré parfois à de
désastreuses folies? Oui, n'est-ce pas! Dans les yeux de ma fille et
dans les tiens, j'ai lu souvent ma condamnation.--Oh! s'écria-t-il avec
douleur, n'être pas même compris des êtres que l'on aime le plus au
monde! Mais à toi, Aubert, je te prouverai victorieusement que j'ai
raison! Ne secoue pas la tête, car tu seras stupéfié! Le jour où tu
sauras m'écouter et me comprendre, tu verras que j'ai découvert les
secrets de l'existence, les secrets de l'union mystérieuse de l'âme et
du corps!»
En parlant ainsi, maître Zacharius se montrait superbe de fierté. Ses
yeux brillaient d'un feu surnaturel, et l'orgueil lui courait à pleines
veines. Et, en vérité, si jamais vanité eût pu être légitime, c'eût bien
été celle de maître Zacharius!
En effet, l'horlogerie, jusqu'à lui, était presque demeurée dans
l'enfance de l'art. Depuis le jour où Platon, quatre cents ans avant
l'ère chrétienne, inventa l'horloge nocturne, sorte de clepsydre qui
indiquait les heures de la nuit par le son et le jeu d'une flûte, la
science resta presque stationnaire. Les maîtres travaillèrent plutôt
l'art que la mécanique, et ce fut l'époque des belles horloges en fer,
en cuivre, en bois, en argent, qui étaient finement sculptées, comme une
aiguière de Cellini. On avait un chef-d'oeuvre de ciselure, qui mesurait
le temps d'une façon fort imparfaite, mais on avait un chef-d'oeuvre.
Quand l'imagination de l'artiste ne se tourna plus du côté de la
perfection plastique, elle s'ingénia à créer ces horloges à personnages
mouvants, à sonneries mélodiques, et dont la mise en scène était réglée
d'une façon fort divertissante. Au surplus, qui s'inquiétait, à cette
époque, de régulariser la marche du temps? Les délais de droit n'étaient
pas inventés; les sciences physiques et astronomiques n'établissaient
pas leurs calculs sur des mesures scrupuleusement exactes; il n'y avait
ni établissements fermant à heure fixe, ni convois partant à la seconde.
Le soir, on sonnait le couvre-feu, et la nuit, on criait les heures au
milieu du silence. Certes, on vivait moins de temps, si l'existence se
mesure à la quantité des affaires faites, mais on vivait mieux. L'esprit
s'enrichissait de ces nobles sentiments nés de la contemplation des
chefs-d'oeuvre, et l'art ne se faisait pas à la course. On bâtissait une
église en deux siècles; un peintre ne faisait que quelques tableaux en
sa vie; un poëte ne composait qu'une oeuvre éminente, mais c'étaient
autant de chefs-d'oeuvre que les siècles se chargeaient d'apprécier.
Lorsque les sciences exactes firent enfin des progrès, l'horlogerie
suivit leur essor, bien qu'elle fût toujours arrêtée par une
insurmontable difficulté: la mesure régulière et continue du temps.
Or, ce fut au milieu de cette stagnation que maître Zacharius inventa
l'échappement, qui lui permit d'obtenir une régularité mathématique, en
soumettant le mouvement du pendule à une force constante. Cette
invention avait tourné la tête du vieil horloger. L'orgueil, montant
dans son coeur, comme le mercure dans le thermomètre, avait atteint la
température des folies transcendantes. Par analogie, il s'était laissé
aller à des conséquences matérialistes, et, en fabriquant ses montres,
il s'imaginait avoir surpris les secrets de l'union de l'âme au corps.
Aussi, ce jour-là, voyant qu'Aubert l'écoutait avec attention, il lui
dit d'un ton simple et convaincu:
«Sais-tu ce qu'est la vie, mon enfant? As-tu compris l'action de ces
ressorts qui produisent l'existence? As-tu regardé dans toi-même? Non,
et pourtant, avec les yeux de la science, tu aurais vu le rapport intime
qui existe entre l'oeuvre de Dieu et la mienne, car c'est sur sa
créature que j'ai copié la combinaison des rouages de mes horloges.
--Maître, reprit vivement Aubert, pouvez-vous comparer une machine de
cuivre et d'acier à ce souffle de Dieu nommé l'âme, qui anime les corps,
comme la brise communique le mouvement aux fleurs? Peut-il exister des
roues imperceptibles qui fassent mouvoir nos jambes et nos bras? Quelles
pièces seraient si bien ajustées qu'elles engendrassent les pensées en
nous?
--Là n'est pas la question, répondit doucement maître Zacharius, mais
avec l'entêtement de l'aveugle qui marche à l'abîme. Pour me comprendre,
rappelle-toi le but de l'échappement que j'ai inventé. Quand j'ai vu
l'irrégularité de la marche d'une horloge, j'ai compris que le mouvement
renfermé en elle ne suffisait pas et qu'il fallait le soumettre à la
régularité d'une autre force indépendante. J'ai donc pensé que le
balancier pourrait me rendre ce service, si j'arrivais à régulariser ses
oscillations! Or, ne fut-ce pas une idée sublime que celle qui me vint
de lui faire rendre sa force perdue par ce mouvement même de l'horloge,
qu'il était chargé de réglementer?»
Aubert fit un signe d'assentiment.
«Maintenant, Aubert, continua le vieil horloger en s'animant, jette un
regard sur toi-même! Ne comprends-tu donc pas qu'il y a deux forces
distinctes en nous: celle de l'âme et celle du corps, c'est-à-dire un
mouvement et un régulateur? L'âme est le principe de la vie: donc c'est
le mouvement. Qu'il soit produit par un poids, par un ressort ou par une
influence immatérielle, il n'en est pas moins au coeur. Mais, sans le
corps, ce mouvement serait inégal, irrégulier, impossible! Aussi le
corps vient-il régler l'âme, et, comme le balancier, est-il soumis à des
oscillations régulières. Et ceci est tellement vrai, que l'on se porte
mal lorsque le boire, le manger, le sommeil, en un mot les fonctions du
corps ne sont pas convenablement réglées! Ainsi que dans mes montres,
l'âme rend au corps la force perdue par ses oscillations. Eh bien! qui
produit donc cette union intime du corps et de l'âme, sinon un
échappement merveilleux, par lequel les rouages de l'un viennent
s'engrener dans les rouages de l'autre? Or, voilà ce que j'ai deviné,
appliqué, et il n'y a plus de secrets pour moi dans cette vie, qui
n'est, après tout, qu'une ingénieuse mécanique!»
Maître Zacharius était sublime à voir dans cette hallucination, qui le
transportait jusqu'aux derniers mystères de l'infini. Mais sa fille
Gérande, arrêtée sur le seuil de la porte, avait tout entendu. Elle se
précipita dans les bras de son père, qui la pressa convulsivement sur
son sein.
«Qu'as-tu, ma fille? lui demanda maître Zacharius.
--Si je n'avais qu'un ressort ici, dit-elle en mettant la main sur son
coeur, je ne vous aimerais pas tant, mon père!»
Maître Zacharius regarda fixement sa fille et ne répondit pas.
Soudain, il poussa un cri, porta vivement la main à son coeur et tomba
défaillant sur son vieux fauteuil de cuir.
«Mon père! qu'avez-vous?
--Du secours! s'écria Aubert. Scholastique!»
Mais Scholastique n'accourut pas aussitôt. On avait heurté le marteau de
la porte d'entrée. Elle était allée ouvrir, et quand elle revint à
l'atelier, avant qu'elle eût ouvert la bouche, le vieil horloger, ayant
repris ses sens, lui disait:
«Je devine, ma vieille Scholastique, que tu m'apportes encore une de ces
montres maudites qui s'est arrêtée!
--Jésus! C'est pourtant la vérité, répondit Scholastique, en remettant
une montre à Aubert.
--Mon coeur ne peut pas se tromper!» dit le vieillard avec un soupir.
Cependant, Aubert avait remonté la montre avec le plus grand soin, mais
elle ne marchait plus.
III
UNE VISITE ÉTRANGE
La pauvre Gérande aurait vu sa vie s'éteindre avec celle de son père,
sans la pensée d'Aubert qui la rattachait au monde.
Le vieil horloger s'en allait peu à peu. Ses facultés tendaient
évidemment à s'amoindrir en se concentrant sur une pensée unique. Par
une funeste association d'idées, il ramenait tout à sa monomanie, et la
vie terrestre semblait s'être retirée de lui pour faire place à cette
existence extra-naturelle des puissances intermédiaires. Aussi, quelques
rivaux malintentionnés ravivèrent-ils les bruits diaboliques qui avaient
été répandus sur les travaux de maître Zacharius.
La constatation des dérangements inexplicables qu'éprouvaient ses
montres fit un effet prodigieux parmi les maîtres horlogers de Genève.
Que signifiait cette soudaine inertie de leurs rouages, et pourquoi ces
bizarres rapports qu'elles paraissaient avoir avec la vie de Zacharius?
C'étaient là de ces mystères que l'on n'envisage jamais sans une secrète
terreur. Dans les diverses classes de la ville, depuis l'apprenti
jusqu'au seigneur qui se servaient des montres du vieil horloger, il ne
fut personne qui ne pût juger par lui-même de la singularité du fait. On
voulut, mais en vain, pénétrer jusqu'à maître Zacharius. Celui-ci tomba
fort malade,--ce qui permit à sa fille de le soustraire à ces visites
incessantes, qui dégénéraient en reproches et en récriminations.
Les médecines et les médecins furent impuissants vis-à-vis de ce
dépérissement organique, dont la cause échappait. Il semblait parfois
que le coeur du vieillard cessât de battre, et puis ses battements
reprenaient avec une inquiétante irrégularité.
La coutume existait, dès lors, de soumettre les oeuvres des maîtres à
l'appréciation du populaire. Les chefs des différentes maîtrises
cherchaient à se distinguer par la nouveauté ou la perfection de leurs
ouvrages, et ce fut parmi eux que l'état de maître Zacharius rencontra
la plus bruyante pitié, mais une pitié intéressée. Ses rivaux le
plaignaient d'autant plus volontiers qu'ils le redoutaient moins. Ils se
souvenaient toujours des succès du vieil horloger, quand il exposait ces
magnifiques horloges à sujets mouvants, ces montres à sonnerie, qui
faisaient l'admiration générale et atteignaient de si hauts prix dans
les villes de France, de Suisse et d'Allemagne.
Cependant, grâce aux soins constants de Gérande et d'Aubert, la santé de
maître Zacharius parut se raffermir un peu, et au milieu de cette
quiétude que lui laissa sa convalescence, il parvint à se détacher des
pensées qui l'absorbaient. Dès qu'il put marcher, sa fille l'entraîna
hors de sa maison, où les pratiques mécontentes affluaient sans cesse.
Aubert, lui, demeurait à l'atelier, montant et remontant inutilement
ces montres rebelles, et le pauvre garçon, n'y comprenant rien, se
prenait quelquefois la tête à deux mains, avec la crainte de devenir fou
comme son maître.
Gérande dirigeait alors les pas de son père vers les plus riantes
promenades de la ville. Tantôt, soutenant le bras de maître Zacharius,
elle prenait par Saint-Antoine, d'où la vue s'étend sur le coteau de
Cologny et sur le lac. Quelquefois, par les belles matinées, on pouvait
apercevoir les pics gigantesques du mont Buet se dresser à l'horizon.
Gérande nommait par leur nom tous ces lieux presque oubliés de son père,
dont la mémoire semblait déroutée, et celui-ci éprouvait un plaisir
d'enfant à apprendre toutes ces choses, dont le souvenir s'était égaré
dans sa tête. Maître Zacharius s'appuyait sur sa fille, et ces deux
chevelures, blanche et blonde, se confondaient dans le même rayon de
soleil.
Il arriva aussi que le vieil horloger s'aperçut enfin qu'il n'était pas
seul en ce monde. En voyant sa fille jeune et belle, lui vieux et brisé,
il songea qu'après sa mort elle resterait seule, sans appui, et il
regarda autour de lui et autour d'elle. Bien des jeunes ouvriers de
Genève avaient déjà courtisé Gérande; mais aucun n'avait eu accès dans
la retraite impénétrable où vivait la famille de l'horloger. Il fut donc
tout naturel que, pendant cette éclaircie de son cerveau, le choix du
vieillard s'arrêtât sur Aubert Thün. Une fois lancé sur cette pensée, il
remarqua que ces deux jeunes gens avaient été élevés dans les mêmes
idées et les mêmes croyances, et les oscillations de leur coeur lui
parurent «isochrones», comme il le dit un jour à Scholastique.
La vieille servante, littéralement enchantée du mot, bien qu'elle ne le
comprît pas, jura par sa sainte patronne que la ville entière le saurait
avant un quart d'heure. Maître Zacharius eut grand'peine à la calmer, et
obtint d'elle enfin de garder sur cette communication un silence qu'elle
ne tint jamais.
Si bien qu'à l'insu de Gérande et d'Aubert, on causait déjà dans tout
Genève de leur union prochaine. Mais il advint aussi que, pendant ces
conversations, on entendait souvent un ricanement singulier et une voix
qui disait:
«Gérande n'épousera pas Aubert.»
Si les causeurs se retournaient, ils se trouvaient en face d'un petit
vieillard qu'ils ne connaissaient pas.
Quel âge avait cet être singulier? Personne n'eût pu le dire! On
devinait qu'il devait exister depuis un grand nombre de siècles, mais
voilà tout. Sa grosse tête écrasée reposait sur des épaules dont la
largeur égalait la hauteur de son corps, qui ne dépassait pas trois
pieds. Ce personnage eût fait bonne figure sur un support de pendule,
car le cadran se fût naturellement placé sur sa face, et le balancier
aurait oscillé à son aise dans sa poitrine. On eût volontiers pris son
nez pour le style d'un cadran solaire, tant il était mince et aigu; ses
dents, écartées et à surface épicycloïque, ressemblaient aux engrenages
d'une roue et grinçaient entre ses lèvres; sa voix avait le son
métallique d'un timbre, et l'on pouvait entendre son coeur battre comme
le tic-tac d'une horloge. Ce petit homme, dont les bras se mouvaient à
la manière des aiguilles sur un cadran, marchait par saccades, sans se
retourner jamais. Le suivait-on, on trouvait qu'il faisait une lieue par
heure et que sa marche était à peu près circulaire.
Il y avait peu de temps que cet être bizarre errait ainsi, ou plutôt
tournait par la ville; mais on avait pu observer déjà que chaque jour,
au moment où le soleil passait au méridien, il s'arrêtait devant la
cathédrale de Saint Pierre, et qu'il reprenait sa route après les douze
coups de midi. Hormis ce moment précis, il semblait surgir dans toutes
les conversations où l'on s'occupait du vieil horloger, et l'on se
demandait, avec effroi, quel rapport pouvait exister entre lui et maître
Zacharius. Au surplus, on remarquait qu'il ne perdait pas de vue le
vieillard et sa fille pendant leurs promenades.
Un jour, sur la Treille, Gérande aperçut ce monstre qui la regardait en
riant. Elle se pressa contre son père, avec un mouvement d'effroi.
«Qu'as-tu, ma Gérande? demanda maître Zacharius.
--Je ne sais, répondit la jeune fille.
--Je te trouve changée, mon enfant! dit le vieil horloger. Voilà donc
que tu vas tomber malade à ton tour? Eh bien! ajouta-t-il avec un triste
sourire, il faudra que je te soigne, et je te soignerai bien.
--Oh! mon père, ce ne sera rien. J'ai froid, et j'imagine que c'est....
--Eh quoi, Gérande?
--La présence de cet homme qui nous suit sans cesse,» répondit-elle à
voix basse.
Maître Zacharius se retourna vers le petit vieillard.
«Ma foi, il va bien, dit-il avec un air de satisfaction, car il est
justement quatre heures. Ne crains rien, ma fille, ce n'est pas un
homme, c'est une horloge!»
Gérande regarda son père avec terreur. Comment maître Zacharius avait-il
pu lire l'heure sur le visage de cette étrange créature?
«À propos, continua le vieil horloger, sans plus s'occuper de cet
incident, je ne vois pas Aubert depuis quelques jours.
--Il ne nous quitte cependant pas, mon père, répondit Gérande, dont les
pensées prirent une teinte plus douce.
--Que fait-il, alors?
--Il travaille, mon père.
--Ah! s'écria le vieillard, il travaille à réparer mes montres, n'est-il
pas vrai? Mais il n'y parviendra jamais, car ce n'est pas une réparation
qu'il leur faut, mais bien une résurrection!»
Gérande demeura silencieuse.
«Il faudra que je sache, ajouta le vieillard, si l'on n'a pas encore
rapporté quelques-unes de ces montres damnées sur lesquelles le diable a
jeté une épidémie!»
Puis, après ces mots, maître Zacharius tomba dans un mutisme absolu
jusqu'au moment où il heurta la porte de son logis, et pour la première
fois depuis sa convalescence, tandis que Gérande regagnait tristement
sa chambre, il descendit à son atelier.
Au moment où il en franchissait la porte, une des nombreuses horloges
suspendues au mur vint à sonner cinq heures. Ordinairement, les
différentes sonneries de ces appareils, admirablement réglées, se
faisaient entendre simultanément, et leur concordance réjouissait le
coeur du vieillard; mais, ce jour-là, tous ces timbres tintèrent les uns
après les autres, si bien que pendant un quart d'heure l'oreille fut
assourdie par leurs bruits successifs. Maître Zacharius souffrait
affreusement; il ne pouvait tenir en place, il allait de l'une à l'autre
de ces horloges, et il leur battait la mesure, comme un chef d'orchestre
qui ne serait plus maître de ses musiciens.
Lorsque le dernier son s'éteignit, la porte de l'atelier s'ouvrit, et
maître Zacharius frissonna de la tête aux pieds en voyant devant lui le
petit vieillard, qui le regarda fixement et lui dit:
«Maître, ne puis-je m'entretenir quelques instants avec vous?
--Qui êtes-vous? demanda brusquement l'horloger.
--Un confrère. C'est moi qui suis chargé de régler le soleil.
--Ah! c'est vous qui réglez le soleil? répliqua vivement maître
Zacharius sans sourciller. Eh bien! je ne vous en complimente guère!
Votre soleil va mal, et, pour nous trouver d'accord avec lui, nous
sommes obligés tantôt d'avancer nos horloges et tantôt de les retarder!
--Et par le pied fourchu du diable! s'écria le monstrueux personnage,
vous avez raison, mon maître! Mon soleil ne marque pas toujours midi au
même moment que vos horloges; mais, un jour, on saura que cela vient de
l'inégalité du mouvement de translation de la terre, et l'on inventera
un midi moyen qui réglera cette irrégularité!
--Vivrai-je encore à cette époque? demanda le vieil horloger, dont les
yeux s'animèrent.
--Sans doute, répliqua le petit vieillard en riant. Est-ce que vous
pouvez croire que vous mourrez jamais?
--Hélas! je suis pourtant bien malade!
--Au fait, causons de cela. Par Belzébuth! cela nous mènera à ce dont je
veux vous parler.»
Et ce disant, cet être bizarre sauta sans façon sur le vieux fauteuil de
cuir et ramena ses jambes l'une sous l'autre, à la façon de ces os
décharnés que les peintres de tentures funéraires croisent sous les
têtes de mort. Puis, il reprit d'un ton ironique:
«Voyons, ça, maître Zacharius, que se passe-t-il donc dans cette bonne
ville de Genève? On dit que votre santé s'altère, que vos montres ont
besoin de médecins!
--Ah! vous croyez, vous, qu'il y a un rapport intime entre leur
existence et la mienne! s'écria maître Zacharius.
--Moi, j'imagine que ces montres ont des défauts, des vices même. Si ces
gaillardes-là n'ont pas une conduite fort régulière, il est juste
qu'elles portent la peine de leur dérèglement. Il m'est avis qu'elles
auraient besoin de se ranger un peu!
--Qu'appelez-vous des défauts? fit maître Zacharius, rougissant du ton
sarcastique avec lequel ces paroles avaient été prononcées. Est-ce
qu'elles n'ont pas le droit d'être fières de leur origine?
--Pas trop, pas trop! répondit le petit vieillard. Elles portent un nom
célèbre, et sur leur cadran est gravée une signature illustre, c'est
vrai, et elles ont le privilège exclusif de s'introduire parmi les plus
nobles familles; mais, depuis quelque temps, elles se dérangent, et vous
n'y pouvez rien, maître Zacharius, et le plus inhabile des apprentis de
Genève vous en remontrerait!
--À moi, à moi, maître Zacharius! s'écria le vieillard avec un terrible
mouvement d'orgueil.
--À vous, maître Zacharius, qui ne pouvez rendre la vie à vos montres!
--Mais c'est que j'ai la fièvre et qu'elles l'ont aussi! répondit le
vieil horloger, tandis qu'une sueur froide lui courait par tous les
membres.
--Eh bien! elles mourront avec vous, puisque vous êtes si empêché de
redonner un peu d'élasticité à leurs ressorts!
--Mourir! Non pas, vous l'avez dit! Je ne peux pas mourir, moi, le
premier horloger du monde, moi qui, au moyen de ces pièces et de ces
rouages divers, ai su régler le mouvement avec une précision absolue!
N'ai-je donc pas assujetti le temps à des lois exactes, et ne puis-je en
disposer en souverain? Avant qu'un sublime génie vînt disposer
régulièrement ces heures égarées, dans quel vague immense était plongée
la destinée humaine? À quel moment certain pouvaient se rapporter les
actes de la vie? Mais vous, homme ou diable, qui que vous soyez, vous
n'avez donc jamais songé à la magnificence de mon art, qui appelle
toutes les sciences à son aide? Non! non! moi, maître Zacharius, je ne
peux pas mourir, car, puisque j'ai réglé le temps, le temps finirait
avec moi! Il retournerait à cet infini dont mon génie a su l'arracher,
et il se perdrait irréparablement dans le gouffre du néant! Non, je ne
puis pas plus mourir que le Créateur de cet univers soumis à ses lois!
Je suis devenu son égal, et j'ai partagé sa puissance! Maître Zacharius
a créé le temps, si Dieu a créé l'éternité.»
Le vieil horloger ressemblait alors à l'ange déchu, se redressant contre
le Créateur. Le petit vieillard le caressait du regard, et semblait lui
souffler tout cet emportement impie.
«Bien dit, maître! répliqua-t-il. Belzébuth avait moins de droits que
vous de se comparer à Dieu! Il ne faut pas que votre gloire périsse!
Aussi, votre serviteur veut-il vous donner le moyen de dompter ces
montres rebelles.
--Quel est-il? quel est-il? s'écria maître Zacharius.
--Vous le saurez le lendemain du jour où vous m'aurez accordé la main de
votre fille.
--Ma Gérande?
--Elle-même!
--Le coeur de ma fille n'est pas libre, répondit maître Zacharius à
cette demande, qui ne parut ni le choquer ni l'étonner.
--Bah!... Ce n'est pas la moins belle de vos horloges ... mais elle
finira par s'arrêter aussi....
--Ma fille, ma Gérande!... Non!...
--Eh bien! retournez à vos montres, maître Zacharius! Montez et
démontez-les! Préparez le mariage de votre fille et de votre ouvrier!
Trempez des ressorts faits de votre meilleur acier! Bénissez Aubert et
la belle Gérande, mais souvenez-vous que vos montres ne marcheront
jamais et que Gérande n'épousera pas Aubert!»
Et là dessus, le petit vieillard sortit, mais pas si vite que maître
Zacharius ne pût entendre sonner six heures dans sa poitrine.
IV
L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE
Cependant l'esprit et le corps de maître Zacharius s'affaiblissaient de
plus en plus. Seulement une surexcitation extraordinaire le ramena plus
violemment que jamais à ses travaux d'horlogerie, dont sa fille ne
parvint plus à le distraire.
Son orgueil s'était encore rehaussé depuis cette crise à laquelle son
visiteur étrange l'avait traîtreusement poussé, et il résolut de
dominer, à force de génie, l'influence maudite qui s'appesantissait sur
son oeuvre et sur lui. Il visita d'abord les différentes horloges de la
ville, confiées à ses soins. Il s'assura, avec une scrupuleuse
attention, que les rouages en étaient bons, les pivots solides, les
contre-poids exactement équilibrés. Il n'y eut pas jusqu'aux cloches des
sonneries qu'il n'auscultât avec le recueillement d'un médecin
interrogeant la poitrine d'un malade. Rien n'indiquait donc que ces
horloges fussent à la veille d'être frappées d'inertie.
Gérande et Aubert accompagnaient souvent le vieil horloger dans ces
visites. Celui-ci aurait dû prendre plaisir à les voir empressés à le
suivre, et certes il n'eût pas été si préoccupé de sa fin prochaine,
s'il eût songé que son existence devait se continuer par celle de ces
êtres chéris, s'il eût compris que dans les enfants il reste toujours
quelque chose de la vie d'un père!
Le vieil horloger, rentré chez lui, reprenait ses travaux avec une
fiévreuse assiduité. Bien que persuadé de ne pas réussir, il lui
semblait pourtant impossible que cela fût, et il montait et démontait
sans cesse les montres que l'on rapportait à son atelier.
Aubert, de son côté, s'ingéniait en vain à découvrir les causes de ce
mal.
«Maître, disait-il, cela ne peut, cependant, venir que de l'usure des
pivots et des engrenages!
--Tu prends donc plaisir à me tuer à petit feu? lui répondait
violemment maître Zacharius. Est-ce que ces montres sont l'oeuvre d'un
enfant? Est-ce que, de crainte de me frapper sur les doigts, j'ai enlevé
au tour la surface de ces pièces de cuivre? Est-ce que, pour obtenir une
plus grande dureté, je ne les ai pas forgées moi-même? Est-ce que ces
ressorts ne sont pas trempés avec une rare perfection? Est-ce que l'on
peut employer des huiles plus fines pour les imprégner? Tu conviens
toi-même que c'est impossible, et tu avoues enfin que le diable s'en
mêle!»
Et puis, du matin au soir, les pratiques mécontentes affluaient de plus
belle à la maison, et elles parvenaient jusqu'au vieil horloger, qui ne
savait auquel entendre.
«Cette montre retarde sans que je puisse parvenir à la régler! disait
l'un.
--Celle-ci, reprenait un autre, y met un entêtement véritable, et elle
s'est arrêtée, ni plus ni moins que le soleil de Josué!
--S'il est vrai que votre santé, répétaient la plupart des mécontents,
influe sur la santé de vos horloges, maître Zacharius, guérissez-vous au
plus tôt!»
Le vieillard regardait tous ces gens-là avec des yeux hagards, et ne
répondait que par des hochements de tête ou de tristes paroles:
«Attendez aux premiers beaux jours, mes amis! C'est la saison où
l'existence se ravive dans les corps fatigués! Il faut que le soleil
vienne nous réchauffer tous!
--Le bel avantage, si nos montres doivent être malades pendant l'hiver!
lui dit un des plus enragés. Savez-vous, maître Zacharius, que votre nom
est inscrit en toutes lettres sur leur cadran! Par la Vierge! vous ne
faites pas honneur à votre signature!»
Enfin, il arriva que le vieillard, honteux de ces reproches, retira
quelques pièces d'or de son vieux, bahut et commença à racheter les
montres endommagées. À cette nouvelle, les chalands accoururent en
foule, et l'argent de ce pauvre logis s'écoula bien vite; mais la
probité du marchand demeura à couvert. Gérande applaudit de grand coeur
à cette délicatesse, qui la menait droit à la ruine, et bientôt Aubert
dut offrir ses économies à maître Zacharius.
«Que deviendra ma fille?» disait le vieil horloger, se raccrochant
parfois, dans ce naufrage, aux sentiments de l'amour paternel.
Aubert n'osa pas répondre qu'il se sentait bon courage pour l'avenir et
grand dévouement pour Gérande. Maître Zacharius, ce jour-là, l'eût
appelé son gendre et démenti ces funestes paroles qui bourdonnaient
encore à son oreille:
«Gérande n'épousera pas Aubert.»
Néanmoins, avec ce système, le vieil horloger en arriva à se dépouiller
entièrement. Ses vieux vases antiques s'en allèrent à des mains
étrangères; il se défit de magnifiques panneaux de chêne finement
sculpté qui revêtaient les murailles de son logis; quelques naïves
peintures des premiers peintres flamands ne réjouirent bientôt plus les
regards de sa fille, et tout, jusqu'aux précieux outils que son génie
avait inventés, fut vendu pour indemniser les réclamants.
Scholastique, seule, ne voulait pas entendre raison sur un semblable
sujet; mais ses efforts ne pouvaient empêcher les importuns d'arriver
jusqu'à son maître et de ressortir bientôt avec quelque objet précieux.
Alors son caquetage retentissait dans toutes les rues du quartier, où on
la connaissait de longue date. Elle s'employait à démentir les bruits de
sorcellerie et de magie qui couraient sur le compte de Zacharius; mais
comme, au fond, elle était persuadée de leur vérité, elle disait et
redisait force prières pour racheter ses pieux mensonges.
On avait fort bien remarqué que, depuis longtemps, l'horloger avait
abandonné l'accomplissement de ses devoirs religieux. Autrefois, il
accompagnait Gérande aux offices et semblait trouver dans la prière ce
charme intellectuel dont elle imprègne les belles intelligences,
puisqu'elle est le plus sublime exercice de l'imagination. Cet
éloignement volontaire du vieillard pour les pratiques saintes, joint
aux pratiques secrètes de sa vie, avait, en quelque sorte, légitimé les
accusations de sortilège portées contre ses travaux. Aussi, dans le
double but de ramener son père à Dieu et au monde, Gérande résolut
d'appeler la religion à son secours. Elle pensa que le catholicisme
pourrait rendre quelque vitalité à cette âme mourante; mais ces dogmes
de foi et d'humilité avaient à combattre dans l'âme de maître Zacharius
un insurmontable orgueil, et ils se heurtaient contre cette fierté de la
science qui rapporte tout à elle, sans remonter à la source infinie d'où
découlent les premiers principes.
Ce fut dans ces circonstances que la jeune fille entreprit la conversion
de son père, et son influence fut si efficace, que le vieil horloger
promit d'assister le dimanche suivant à la grand'messe de la cathédrale.
Gérande éprouva un moment d'extase, comme si le ciel se fût entrouvert à
ses yeux. La vieille Scholastique ne put contenir sa joie et eut enfin
des arguments sans réplique contre les mauvaises langues qui accusaient
son maître d'impiété. Elle en parla à ses voisines, à ses amies, à ses
ennemies, à qui la connaissait comme à qui ne la connaissait point.
«Ma foi, nous ne croyons guère à ce que vous nous annoncez, dame
Scholastique, lui répondit-on. Maître Zacharius a toujours agi de
concert avec le diable!
--Vous n'avez donc pas compté, reprenait la bonne femme, les beaux
clochers où battent les horloges de mon maître? Combien de fois a-t-il
fait sonner l'heure de la prière et de la messe!
--Sans doute, lui répondait-on. Mais n'a-t-il pas inventé des machines
qui marchent toutes seules et qui parviennent à faire l'ouvrage d'un
homme véritable?
--Est-ce que des enfants du démon, reprenait dame Scholastique en
colère, auraient pu exécuter cette belle horloge de fer du château
d'Andernatt, que la ville de Genève n'a pas été assez riche pour
acheter? À chaque heure apparaissait une belle devise, et un chrétien
qui s'y serait conformé aurait été tout droit en paradis! Est-ce donc là
le travail du diable?»
Ce chef-d'oeuvre, fabriqué vingt ans auparavant, avait effectivement
porté aux nues la gloire de maître Zacharius; mais, à cette occasion
même, les accusations de sorcellerie avaient été générales. Au surplus,
le retour du vieillard à l'église de Saint-Pierre devait réduire les
méchantes langues au silence.
Maître Zacharius, sans se souvenir sans doute de cette promesse faite à
sa fille, était retourné à son atelier. Après avoir vu son impuissance à
rendre la vie à ses montres, il résolut de tenter s'il ne pourrait en
fabriquer de nouvelles. Il abandonna tous ces corps inertes et se remit
a terminer la montre de cristal qui devait être son chef-d'oeuvre; mais
il eut beau faire, se servir de ses outils les plus parfaits, employer
le rubis et le diamant propres à résister aux frottements, la montre lui
éclata entre les mains la première fois qu'il voulut la monter!
Le vieillard cacha cet événement à tout le monde, même à sa fille; mais
dès lors sa vie déclina rapidement. Ce n'étaient plus que les dernières
oscillations d'un pendule qui vont en diminuant quand rien ne vient leur
rendre leur mouvement primitif. Il semblait que les lois de la
pesanteur, agissant directement sur le vieillard, l'entraînaient
irrésistiblement dans la tombe.
Ce dimanche si ardemment désiré par Gérande arriva enfin. Le temps
était beau et la température vivifiante. Les habitants de Genève s'en
allaient tranquillement par les rues de la ville, avec de gais discours
sur le retour du printemps. Gérande, prenant soigneusement le bras du
vieillard, se dirigea du côté de Saint-Pierre, pendant que Scholastique
les suivait en portant leurs livres d'heures. On les regarda passer avec
curiosité. Le vieillard se laissait conduire comme un enfant, ou plutôt
comme un aveugle. Ce fut presque avec un sentiment d'effroi que les
fidèles de Saint-Pierre l'aperçurent franchissant le seuil de l'église,
et ils affectèrent même de se retirer à son approche.
Les chants de la grand'messe retentissaient déjà. Gérande se dirigea
vers son banc accoutumé et s'y agenouilla dans le recueillement le plus
profond. Maître Zacharius demeura près d'elle, debout.
Les cérémonies de la messe se déroulèrent avec la solennité majestueuse
de ces époques de croyance, mais le vieillard ne croyait pas. Il
n'implora pas la pitié du Ciel avec les cris de douleur du -Kyrie-; avec
le -Gloria in excelsis-, il ne chanta pas les magnificences des hauteurs
célestes; la lecture de l'Évangile ne le tira pas de ses rêveries
matérialistes, et il oublia de s'associer aux hommages catholiques du
-Credo-. Cet orgueilleux vieillard demeurait immobile, insensible et
muet comme une statue de pierre; et même, au moment solennel où la
clochette annonça le miracle de la transsubstantiation, il ne se courba
pas, et il regarda en face l'hostie divinisée que le prêtre élevait
au-dessus des fidèles.
Gérande regarda son père, et d'abondantes larmes mouillèrent son missel!
À cet instant, l'horloge de Saint-Pierre sonna la demie de onze heures.
Maître Zacharius se retourna avec vivacité vers ce vieux clocher qui
parlait encore. Il lui sembla que le cadran intérieur le regardait
fixement, que les chiffres des heures brillaient comme s'ils eussent été
gravés en traits de feu, et que les aiguilles dardaient une étincelle
électrique par leurs pointes aiguës.
La messe s'acheva. C'était la coutume que l'-Angelus- fût dit à l'heure
de midi, et les officiants, avant de quitter le parvis, attendaient que
l'heure sonnât à l'horloge du clocher. Encore quelques instants, et
cette prière allait monter aux pieds de la Vierge.
Mais soudain un bruit strident se fit entendre. Maître Zacharius poussa
un cri....
La grande aiguille du cadran, arrivée à midi, s'était subitement
arrêtée, et midi ne sonna pas.
Gérande se précipita au secours de son père, qui était renversé sans
mouvement, et que l'on transporta hors de l'église.
«C'est le coup de mort!» se dit Gérande en sanglotant.
Maître Zacharius, ramené à son logis, fut couché dans un état complet
d'anéantissement. La vie n'existait plus en lui qu'à la surface de son
corps, comme les derniers nuages de fumée qui errent autour d'une lampe
à peine éteinte.
Lorsqu'il reprit ses sens, Aubert et Gérande étaient penchés sur lui. À
ce moment suprême, l'avenir prit à ses yeux la forme du présent. Il vit
sa fille, seule, sans appui.
«Mon fils, dit-il à Aubert, je te donne ma fille,» et il étendit la main
vers ses deux enfants, qui furent unis ainsi à ce lit de mort.
Mais, aussitôt, maître Zacharius se souleva par un mouvement de rage.
Les paroles du petit vieillard lui revinrent au cerveau.
«Je ne veux pas mourir! s'écria-t-il. Je ne peux pas mourir! Moi, maître
Zacharius, je ne dois pas mourir.... Mes livres!... mes comptes!...»
Et, ce disant, il s'élança hors de son lit vers un livre où se
trouvaient inscrits les noms de ses pratiques ainsi que l'objet qu'il
leur avait vendu. Ce livre, il le feuilleta avec avidité, et son doigt
décharné se fixa sur l'un des feuillets.
«Là! dit-il, là!... Cette vieille horloge de fer, vendue à ce
Pittonaccio! C'est la seule qui ne m'ait pas encore été rapportée! Elle
existe! elle marche! elle vit toujours! Ah! je la veux! je la
retrouverai! je la soignerai si bien que la mort n'aura plus prise sur
moi.»
Et il s'évanouit.
Aubert et Gérande s'agenouillèrent près du lit du vieillard et prièrent
ensemble.
V
L'HEURE DE LA MORT
Quelques jours s'écoulèrent encore, et maître Zacharius, cet homme
presque mort, se releva de son lit et revint à la vie par une
surexcitation surnaturelle. Il vivait d'orgueil. Mais Gérande ne s'y
trompa pas: le corps et l'âme de son père étaient à jamais perdus.
On vit alors le vieillard occupé à rassembler ses dernières ressources,
sans prendre souci des siens. Il dépensait une énergie incroyable,
marchant, furetant et marmottant de mystérieuses paroles.
Un matin, Gérande descendit à son atelier. Maître Zacharius n'y était
pas.
Pendant toute cette journée, elle l'attendit. Maître Zacharius ne revint
pas.
Gérande pleura toutes les larmes de ses yeux, mais son père ne reparut
pas.
Aubert parcourut la ville et acquit la triste certitude que le vieillard
l'avait quittée.
«Retrouvons mon père! s'écria Gérande, quand le jeune ouvrier lui
rapporta ces douloureuses nouvelle.
--Où peut-il être?» se demanda Aubert.
Une inspiration illumina soudain son esprit. Les dernières paroles de
maître Zacharius lui revinrent à la mémoire. Le vieil horloger ne vivait
plus que dans cette vieille horloge de fer qu'on ne lui avait pas
rendue! Maître Zacharius devait s'être mis à sa recherche.
Aubert communiqua sa pensée à Gérande.
«Voyons le livre de mon père,» lui répondit-elle.
Tous deux descendirent à l'atelier. Le livre était ouvert sur l'établi.
Toutes les montres ou horloges faites par le vieil horloger, et qui lui
étaient revenues par suite de leur dérangement, étaient effacées toutes,
excepté une!
«Vendu au seigneur Pittonaccio une horloge en fer, à sonnerie et à
personnages mouvants, déposée en son château d'Andernatt.»
C'était cette horloge «morale» dont la vieille Scholastique avait parlé
avec tant d'éloges.
«Mon père est là! s'écria Gérande.
--Courons-y, répondit Aubert. Nous pouvons le sauver encore!...
--Non pas pour cette vie, murmura Gérande, mais au moins pour l'autre!
--À la grâce de Dieu, Gérande! Le château d'Andernatt est situé dans les
gorges des Dents-du-Midi, à une vingtaine d'heures de Genève. Partons!»
Ce soir-là même, Aubert et Gérande, suivis de leur vieille servante,
cheminaient à pied sur la route qui côtoie le lac de Genève. Ils firent
cinq lieues dans la nuit, ne s'étant arrêtés ni à Bessinge, ni à
Ermance, où s'élève le célèbre château des Mayor. Ils traversèrent à gué
et non sans peine le torrent de la Dranse. En tous lieux ils
s'inquiétaient de maître Zacharius, et eurent bientôt la certitude
qu'ils marchaient sur ses traces.
Le lendemain, à la chute du jour, après avoir passé Thonon, ils
atteignirent Évian, d'où l'on voit la côte de la Suisse se développer
aux regards sur une étendue de douze lieues. Mais les deux fiancés
n'aperçurent même pas ces sites enchanteurs. Ils allaient, poussés par
une force surnaturelle. Aubert, appuyé sur un bâton noueux, offrait son
bras tantôt à Gérande et tantôt à la vieille Scholastique, et il puisait
dans son coeur une suprême énergie pour soutenir ses compagnes. Tous
trois parlaient de leurs douleurs, de leurs espérances, et suivaient
ainsi cette belle route à fleur d'eau, sur ce plateau rétréci qui relie
les bords du lac aux hautes montagnes du Chalais. Bientôt ils
atteignirent Bouveret, à l'endroit où le Rhône entre dans le lac de
Genève.
À partir de cette ville, ils abandonnèrent le lac, et leur fatigue
s'accrut au milieu de ces contrées montagneuses. Vionnaz, Chesset,
Collombay, villages à demi perdus, demeurèrent bientôt derrière eux.
Cependant, leurs genoux fléchirent, leurs pieds se déchirèrent à ces
crêtes aiguës qui hérissaient le sol comme des broussailles de granit.
Aucune trace de maître Zacharius!
Il fallait le retrouver pourtant, et les deux fiancés ne demandèrent le
repos ni aux chaumières isolées, ni au château de Monthey, qui, avec ses
dépendances, forma l'apanage de Marguerite de Savoie. Enfin, vers la fin
de cette journée, ils atteignirent, presque mourants de fatigue,
l'ermitage de Notre-Dame du Sex, qui est situé à la base de la
Dent-du-Midi, à six cents pieds au-dessus du Rhône.
L'ermite les reçut tous trois à la tombée de la nuit. Ils n'auraient pu
faire un pas de plus, et là ils durent prendre quelque repos.
L'ermite ne leur donna aucune nouvelle de maître Zacharius. À peine
pouvait-on espérer le retrouver vivant au milieu de ces mornes
solitudes. La nuit était profonde, l'ouragan sifflait dans la montagne,
et les avalanches se précipitaient du sommet des rocs ébranlés.
Les deux fiancés, accroupis devant le foyer de l'ermite, lui racontèrent
leur douloureuse histoire. Leurs manteaux, imprégnés de neige, séchaient
dans quelque coin, et, au dehors, le chien de l'ermitage poussait de
lugubres aboiements, qui se mêlaient aux hurlements de la rafale.
«L'orgueil, dit l'ermite à ses hôtes, a perdu un ange créé pour le bien.
C'est la pierre d'achoppement où se heurtent les destinées de l'homme. À
l'orgueil, ce principe de tous vices, on ne peut opposer aucuns
raisonnements, puisque, par sa nature même, l'orgueilleux se refuse à
les entendre.... Il n'y a donc plus qu'à prier pour votre père!»
Tous quatre s'agenouillaient, quand les aboiements du chien
redoublèrent, et l'on heurta à la porte de l'ermitage.
«Ouvrez, au nom du diable!»
La porte céda sous de violents efforts, et il apparut un homme échevelé,
hagard, à peine vêtu.
«Mon père!» s'écria Gérande.
C'était maître Zacharius.
«Où suis-je? fit-il. Dans l'éternité!... Le temps est fini ... les
heures ne sonnent plus ... les aiguilles s'arrêtent!
--Mon père! reprit Gérande avec une si déchirante émotion, que le
vieillard sembla revenir au monde des vivants.
--Toi ici, ma Gérande! s'écria-t-il, et toi, Aubert!... Ah! mes chers
fiancés, vous venez vous marier à notre vieille église!
--Mon père, dit Gérande en le saisissant par le bras, revenez à votre
maison de Genève, revenez avec nous!»
Le vieillard échappa à l'étreinte de sa fille et se jeta vers la porte,
sur le seuil de laquelle la neige s'entassait à gros flocons.
«N'abandonnez pas vos enfants! s'écria Aubert.
--Pourquoi, répondit tristement le vieil horloger, pourquoi retourner à
ces lieux que ma vie a déjà quittés et où une partie de moi-même est
enterrée à jamais!
--Votre âme n'est pas morte! dit l'ermite d'une voix grave.
--Mon âme!... Oh! non!... ses rouages sont bons!... Je la sens battre à
temps égaux ...
--Votre âme est immatérielle! Votre âme est immortelle! reprit l'ermite
avec force.
--Oui ... comme ma gloire!... Mais elle est enfermée au château
d'Andernatt, et je veux la revoir!»
L'ermite se signa. Scholastique était presque inanimée. Aubert soutenait
Gérande dans ses bras.
«Le château d'Andernatt est habité par un damné, dit l'ermite, un damné
qui ne salue pas la croix de mon ermitage!
--Mon père, n'y va pas!
--Je veux mon âme! mon âme est à moi....
--Retenez-le! retenez mon père!» s'écria Gérande.
Mais le vieillard avait franchi le seuil et s'était élancé à travers la
nuit en criant:
«À moi! à moi, mon âme!...»
Gérande, Aubert et Scholastique se précipitèrent sur ses pas. Ils
marchèrent par d'impraticables sentiers, sur lesquels maître Zacharius
allait comme l'ouragan, poussé par une force irrésistible. La neige
tourbillonnait autour d'eux et mêlait ses flocons blancs à l'écume des
torrents débordés.
En passant devant la chapelle élevée en mémoire du massacre de la légion
thébaine, Gérande, Aubert et Scholastique se signèrent précipitamment.
Maître Zacharius ne se découvrit pas.
Enfin le village d'Évionnaz apparut au milieu de cette région inculte.
Le coeur le plus endurci se fût ému à voir cette bourgade perdue au
milieu de ces horribles solitudes. Le vieillard passa outre. Il se
dirigea vers la gauche, et il s'enfonça au plus profond des gorges de
ces Dents-du-Midi qui mordent le ciel de leurs pics aigus.
Bientôt une ruine, vieille et sombre comme les rocs de sa base, se
dressa devant lui.
«C'est là! là!...» s'écria-t-il en précipitant de nouveau sa course
effrénée.
Le château d'Andernatt, à cette époque, n'était déjà plus que ruines.
Une tour épaisse, usée, déchiquetée, le dominait et semblait menacer de
sa chute les vieux pignons qui se dressaient à ses pieds. Ces vastes
amoncellements de pierres faisaient horreur à voir. On pressentait, au
milieu des encombrements, quelques sombres salles eux plafonds
effondrés, et d'immondes réceptacles à vipères.
Une poterne étroite et basse, s'ouvrant sur un fossé rempli de
décombres, donnait accès dans le château d'Andernatt. Quels habitants
avaient passé par là? on ne sait. Sans doute, quelque margrave, moitié
brigand, moitié seigneur, séjourna dans cette habitation. Au margrave
succédèrent les bandits ou les faux monnayeurs, qui furent pendus sur le
théâtre de leur crime. Et la légende disait que, par les nuits d'hiver,
Satan venait conduire ses sarabandes traditionnelles sur le penchant des
gorges profondes où s'engloutissait l'ombre de ces ruines!
Maître Zacharius ne fut point épouvanté de leur aspect sinistre. Il
parvint à la poterne. Personne ne l'empêcha de passer. Une grande et
ténébreuse cour s'offrit à ses yeux. Personne ne l'empêcha de la
traverser. Il gravit une sorte de plan incliné qui conduisait à l'un de
ces longs corridors, dont les arceaux semblent écraser le jour sous
leurs pesantes retombées. Personne ne s'opposa à son passage. Gérande,
Aubert, Scholastique le suivaient toujours.
Maître Zacharius, comme s'il eût été guidé par une main invisible,
semblait sûr de sa route et marchait d'un pas rapide. Il arriva à une
vieille porte vermoulue qui s'ébranla sous ses coups, tandis que les
chauves-souris traçaient d'obliques cercles autour de sa tête.
Une salle immense, mieux conservée que les autres, se présenta à lui. De
hauts panneaux sculptés en revêtaient les murs, sur lesquels des larves,
des goules, des tarasques semblaient s'agiter confusément. Quelques
fenêtres, longues et étroites, pareilles à des meurtrières,
frissonnaient sous les décharges de la tempête.
Maître Zacharius, arrivé au milieu de cette salle, poussa un cri de
joie.
Sur un support en fer accolé à la muraille reposait cette horloge où
résidait maintenant sa vie tout entière. Ce chef-d'oeuvre sans égal
représentait une vieille église romane, avec ses contreforts en fer
forgé et son lourd clocher, où se trouvait une sonnerie complète pour
l'antienne du jour, l'angélus, la messe, les vêpres, complies et salut.
Au-dessus de la porte de l'église, qui s'ouvrait à l'heure des offices,
était creusée une rosace, au centre de laquelle se mouvaient deux
aiguilles, et dont l'archivolte reproduisait les douze heures du cadran
sculptées en relief. Entre la porte et la rosace, ainsi que l'avait
raconté la vieille Scholastique, une maxime relative à l'emploi de
chaque instant de la journée apparaissait dans un cadre de cuivre.
Maître Zacharius avait autrefois réglé cette succession de devises avec
une sollicitude toute chrétienne; les heures de prière, de travail, de
repas, de récréation et de repos se suivaient selon la discipline
religieuse, et devaient infailliblement faire le salut d'un observateur
scrupuleux de leurs recommandations.
Maître Zacharius, ivre de joie, allait s'emparer de cette horloge, quand
un effroyable rire éclata derrière lui.
Il se retourna, et, à la lueur d'une lampe fumeuse, il reconnut le petit
vieillard de Genève.
«Vous ici!» s'écria-t-il.
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